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Full text of "Annales médico-psychologiques"

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ANNALES  MED1C0-PSYCH0L0GIQUES. 

JOIJRKfAL 

de  Mnatomie,  de  la  Physiologie  et  de  la  Pathologie 


SYSTEME  NERVEUX, 

DESTINE  PARTICULIEREMENT 

A  reoueillir  tous  les  documents  relatifs 


A  LA  SCIENCE  DES  RAPPORTS  DU  PHYSIQUE  ET  DU  MORAL  , 
A  LA  PATHOLOGIE  MENTALE  ,  A  LA  MEDECINE 
LEGALE  DES  ALIENAS  , 

ET  A  LA  CLINIQUE  DES  NEV ROSES ; 


3AIUARGEH,  MMocin  (lea  olienOos  do  la  Solpdtrlerr,  CERISE  ET  LONGET. 


AU  BUREAU  DES  ANNALES  MEDICO-PSYCHOLOGIQUES , 

CHEZ  FORTIN,  MASSON  ET  ©«, 


1863. 


ANNALES  MED1C0-PSYCH0L0GIQUES. 

JOURML 

de  rAnatomie,  de  la  Physiologia  et  de  la  PatMogie 

DD 

SYSTEME  NERYEUX. 


INTRODUCTION. 


Si  la  creation  des  Annales  mddico-psychologiques  dtait  le 
rdsultat  d’une  pensee  qui  nous  fAt  propre,  et  en  quelque 
sorte  personnelle  ,  on  pourrait  nous  accuser  de  tdm6ritd 
et  d’orgueilleux  aveuglement;  raais  cette  pensde  ne  vient 
point  de  nous :  elle  fait  partie  de  l’h6ritage  de  Pinel ;  elle 
est  depuis  plusieurs  anndes  la  propriety  de  tous  les  ei£- 
ves  de  cet  illustre  maitre.  II  appartenait  sans  doute  aux 
principaux  d’entre  ces  dleves  de  la  recueillir  pieuse- 
ment,  et  de  la  rdaliser  au  nom  de  l’dcole  francaise  : 
aussi  devons-nous  a  la  v^ritd  de  dire  qu’ils  en  avaient 
concu  le  dessein ,  et  que  les  moyens  d’execution  avaient 
ete  l’objet  de  leurs  sdrieuses  meditations.  Si  nous  sommes 
assez  heureux  pour  rdaliser  nous -monies  une  pensde  si 
religieusement  conservde  par  eux ,  c’est  moins  a  noire 
initiative  qu’a  leur  bienveillante  confiance  que  nous  en 
sommes  redevables.  D’ailleurs  nous  ne  nous  aventurons 
pas  seuls  dans  la  carriere  qui  nous  est  ainsi  ouverte ;  nous 
y  marchons  escorts  de  guides  surs  et  experiments  qui 
veulent  bien  se  dire  modeslement  nos  collaboraleurs. 
Tandis  qu’ils  abandonnent  a  nos  noms  ignores  les  hon- 
neurs  de  la  premiere  place ,  ils  consentent  a  rester  aux 
premiers  rangs  pour  nous  conduire  et  nous  diriger. 

L’oenvre  indiquee  par  Pinel  devait  6tre  surtout  consa- 

axn.  mkiwsvc.  t.  i.  Janvier  1813.  « 


INTRODUCTION. 


cr6e  ala  pathologie  mentale;  peul-Stre  m6me  cette  bran- 
che  des  etudes  medico-psychologiques  devait-elle  y  Irou- 
ver  place  exclusivement  a  toutes  les  autres.  La  folie,  cette 
cruelle  maladie  si  longtemps  negligee  par  la  plupart  des 
mMecins  ,  et  si  souvent  assimilde  au  crime  paries  gouver- 
nements  les  plus  polices  de  l’Europe,  mdritait  bien  cette 
haute  marque  d’interet  de  la  part  de  ceux  qui,  au  com¬ 
mencement  de  ce  siecle,  avaient  fixe  sur  elle  les  medita¬ 
tions  de  la  science  et  les  sollicitudes  de  la  charite  publi- 
que.  Ce  fut  un  beau  jour,  en  effet,  que  celui  ou,  a  la  voix 
de  Pinel ,  se  manifesta  en  France  le  reveil  des  intelli¬ 
gences  medicales ,  ou  elles  furent  appeiees  a  inlerVenir 
desormais,  non  seulement  dans  le  traitement  physique  et 
moral  des  malheureux  abends,  mais  encore  dans  l’organi- 
sation  et  la  direction  des  asiles  qui  leur  sont  consacrds. 
A  ce  reveil  tardif ,  mais  energique ,  une  reaction  generale 
eut  lieu ,  et  a  la  faveur  de  cette  reaction ,  la  pensee  d’un 
journal  uniquement  consacre  a  la  pathologie  mentale  de- 
vaitetre  partout  accueillie  et  partout  encouragee. 

Nous  croyons  qu’il  en  seraitautrement  aujourd’hui.  La 
creation  d’un  journal  tout-a-fait  special,  qui  edt  ete  une 
ceuvre  immense  en  1800,  nous  semble  insufiisante  en 
1843.  Medecins,  legislateurs,  gouvernants  ,  tous,  dans  la 
sphere  de  leurs  attributions,  apportent  a  l’etude,  au  trai¬ 
tement  et  a  la  protection  des  alidnes  un  concours  qu’il 
n’est  plus  necessaire  de  sans  cesse  provoquer.  L’aliena- 
lion  mentale  a  pris  ,  dans  la  clinique  raedicale  et  dans  les 
conseilsadministratifs.le  rang  qui  appartient  aux  grandes 
infortunes.  Des  travaux  considerables  ont  ete  faits ;  ces 
travaux  sont  des  elements  acquis  a  l’esprit  d’observation 
et  d’ experience  :  a  ce  litre  ,  ils  servent  de  point  de  depart 
aux  travaux  a  accomplir.  La  voie  des  reformes  et  des  ame- 


INTRODUCTION. 


Ill 

lioralinns  est  ouverle ;  il  suffit  d’y  marcher.  II  faut,  a  noire 
epoque  ,  s’enquerir  des  progres  indispensables  a  rdaliser, 
des  lacunes  nombreuses  a  combler ;  quantaux  bases  monies 
de  la  science,  celles  qui  en  ont  dl6  posees  par Pinel  etpar 
Esquirol  sout  inattaquables.  Nous  n’avons  plus  liesoin 
de  concentrer  Louies  nos  forces  sur  un  seul  point ,  comnie 
s’il  s’agissait  de  fonder  une  doctrine  ou  une  institution 
nouvelle.  La  science  de  Validation  mentale  existe  au- 
jourd’hui  sans  contestation;  tous  les  jours  elle  s’enrichit 
de  nouveaux  documents  ;  jamais  elle  ne  fut  plus  etudide 
avec  plus  d’ardeur  ni  par  un  plus  grand  nombre  de  me- 
decins.  Nos  efforts  peuvent  done  se  ddployer  plus  a  l’aise ; 
le  domaine  de  nos  investigations  peut  s’etendre ,  et  au 
lieude  nous  borner  a  fixer  l’altention  des  lecteurs  sur  la 
pathologie  mentale,  nous  pourrons,  dlargissant  le  cadre 
de  notre  recueil,  y  faire  entrer  tous  les  travaux  relatifs  au 
systeme  nerveux,  et  n’accepler  d’autres  limites  que  celles 
dans  lesquelles  se  renferme  le  systeme  nerveux  lui-mdme. 
Les  exigences  de  la  logique  mddicale  seront  ainsi  satis- 
faites  ;'car  les  dtudes  sur  la  folie,  au  lieu  d’dtre  poursuivies 
isoldment,  comme  elles  l’ont  dtd  jusqu’ici,  se  trouveront 
assocides  a  celles  qui  doivent  contribuer  le  plus  efficace- 
ment  a  en  assurer  le  succes.  La  pathologie  mentale  est 
dtroitement  lide  a  la  physiologie  morale  et  intellectuelle  , 
qui  est  elle-meme  dtroilement  liee  a  l’anatomie ,  a  la  phy¬ 
siologie  et  a  la  pathologie  du  systeme  nerveux.  Le  mo¬ 
ment  nous  semble  venu  ou  ces  divers  dldments  de  la 
science  de  l’homme  doivent  se  rapprocher,  se  rdunir,  et 
se  preter  un  mutuel  appui.  Les  maintenir  plus  longtemps 
sdpards,  e’est,  sous  beaucoup  de  rapports,  frapper  de 
sterility  les  travaux  partiels  dont  le  systeme  nerveux  peut 
filre  l’objet;  e’est  nuire  a  l’avancement  de  la  science  des 


XV  INTRODUCTION, 

rapports  dn  physique  et  du  moral ;  c’csl  paralyser  les  plus 
energiques  tendances  de  la  palhologie  mentale.  Tout 
s’enchaine  et  se  coordonne  dans  les  phdnornenes  du  sys¬ 
teme  nerveux;  il importe  d’introduire,  dans  l’appreciation 
de  ces  phdnomenes  une  nnithode  gdndrale  qui  nous  per- 
mette  de  les  examiner  sous  tous  leurs  aspects  et  dans 
leurs  plus  eti'oites  relations  :  or  cetle  mdthode  consisle  a 
faire  converger  toutes  les  recherches  spdciales  vers  la  so¬ 
lution  des  pi’oblemes  inedico-psychologiques.  Cetle  me- 
thode  sera  la  notre;  nous t&cherons  d’y  reslcr  lideles. 

Ainsi  s’expliquent,  d’unepart,  le  litre  que  nous  avons 
donnd  a  ce  recueil,  et,  de  1’ a  litre,  la  varidle  des  travaux 
que  nous  avons  l’inlentiou  d’y  rdunir.  Tous  les  travaux  de 
quelque  portee  surla  structure,  les  fonctions  et  les  ma¬ 
ladies  du  systeme  nerveux,  y  trouveront  une  place.  Si 
parmi  ces  travaux  il  s’en.  pi’esentait  de  tellementspiiciaux 
qu’ils  ne  parussent  avoir  aucune  connexion  avec  la  solu¬ 
tion  des  problemes  m^dico-psychologiques  ,  nous  ne  les 
repousserions  pas  pour  cela.  Dans  l’dtat  actuel  de  la 
science,  en  presence  des  inexli’icables  complications  dont 
les  ph^nomenes  nei’veux  nous  offrent  le  spectacle,  pou  vons- 
nous  decider  que  ces  m6mes  recherches,  auxquelles ,  dans 
notre  ignorance ,  nous  n’accorderions  aujourd’hui  qu’une 
valeur  isol^e,  ne  servironl  pas  un  jour  a  eclairer  une  des 
graves  et  difficiles  questions  qui  seront  abordees  dans  ces 
Annales  ?  Ainsi,  point  d’exception  fondde  sur  uneprdsomp- 
tiondecelte  nature.  Nous  poursuivonsun  but  g^ndral :  l’a- 
•  vancement  tbiorique  et  pratique,  physiologique  et  patho- 
logique,  de  la  science  des  rapports  du  physique  et  dumoral ; 
nous  acceplons  comme  moyens  de  ce  but  toutes  les  recher- 
ohesayanl  pour  objet  la  structure,  les  fonctions  et  les  ma¬ 
ladies  du  systeme  nerveux;  nous  adoptons  pour  maxime 


INTRODUCTION. 


fondamentale  la  solidarity  de  Lous  les  documents  relalifs 
a  ces  trois  ordres  de  recherches. 

II  nous  dtait  difficile ,  entoures  coniine  nous  l’etions 
d’elements  en  apparence  si  divers,  d’opdrer  une  coordi¬ 
nation  methodique  qui  nous  permit  a  la  fois  de  les  dtu- 
dier  isolement,  et  d’en  fairc  ressortir  les  communes  ten¬ 
dances.  Nous  pouvions,  il  est  vrai,  regardant  la  science 
des  rapports  du  physique  et  du  moral  comme  apparle- 
nant  a  la  physiologie  du  systeme  nerveux,  former  trois 
classes  qui  correspondraient  .a  l’anatomie,  a  la  physio¬ 
logie  et  a  la  pathologie ;  mais  nous  avons  6t6  arrdtds 
par  la  pensde  que  cette  division  susciterait  de  legitimes 
objections  et  aurait  de  graves  inconvdnienls.  En  effet,  la 
science  des  rapports  du  physique  el  du  moral  n’appar- 
tient  pas  seulement  a  la  physiologie  proprement  dite ;  elle 
fait  irruption  dans  le  domaine  de  la  pathologie,  dans  l’<5- 
tude  des  ndvroses ,  de  l’idiolie ,  de  l’alidnation  men- 
tale,etc. ;  elle  souleve  d’ailleurs  un  certain  nombre  de 
problemes  philosophiques  que  l’on  peut ,  jusqu’a  un  cer¬ 
tain  point ,  regarder  comme  elrangers  aux  sciences  medi¬ 
cates.  Nous  avons  done  etd  dans  la  necessity  ,  par  dgard 
pour  le  caractere  complexe  de  la  science  des  rapports  du 
physique  et  du  moral ,  d’assigner  a  cette  science  une 
place  specialc  sous  le  tilre  de  (jmcrcilitds  mddico  -psycho- 
logiques.  Nous  consacrerons  une  seconde  place  a  Vanato- 
mie  et  a  la  physiologie.  La  troisieme  sera  rdservde  a  la 
pathologie. 

II  est  peul-dlre  utile  de  donner  a  nos  lecteurs  un  ra- 
pide  apercu  de  la  direction  que  nous  croyons  devoir  im- 
primer  aux  trois  classes  de  travaux  que  nous  venons  de 
mcnlionner.  Nos  vues  gdnerales  sur  la  science  des  rap¬ 
ports  du  physique  et  du  moral,  sur  la  pathologie  menlale 


INTRODUCTION. 


et  sur  l’dtude  des  n^vroses,  ressorliront  des  considerations 
que  nous  allons  presenter. 


GENERA  LITES  MEDICO-PSTCHOLOGIQUES. 

«  Le  medecin  pourra-t-il  tracer  toutes  les  alterations 
»  ou  les  perversions  de  l’entendement  humain ,  s’il  n'a 
»  profonddment  medite  les  ecrits  de  Locke  et  de  Condil- 
»  lac,  et  s’il  ne  s’est  rendu  familiere  leur  doctrine?  »  Telle 
est  la  question  que  Pinel  s’est  adressee  dans  son  admira¬ 
tion  pour  la  doctrine  alors  triomphante.  Gendralisant  da- 
vantage  cette  question,  nous  disons  :  Le  medecin  pourra- 
t-il  tracer  toutes  les  alterations  ou  les  perversions  de 
l’entendement  humain  ,  s’il  neglige  d’en  etudier  les  con¬ 
ditions  physiologiques ,  s’il  ne  s’attache  point  a  en  con- 
uaitre  les  lois  ,  s’il  neglige  surtout  d’en  saisir  les  rapports 
avec  les  besoins  etles  impulsions  de  l’organisme ,  avec  les 
dispositions  hereditaires,  avec  les  influences  educatrices  , 
avec  les  circonstances  diverses,  morales  et  physiques,  qui 
nous  entourent,  etc.?  II  ne  s’agit  done  pas  d’accepter  ser- 
vilement  les  enseignements ,  toujours  fort  imparfaits , 
d’une  dcole  de  psychologistes  ou  d’ideologues  auxquels 
les  phdnomenes  moraux  et  intellectuels  se  presentent 
sous  un  aspect  tres  limits ;  il  s’agit  plut6t  de  se  livrer  li- 
brement  a  l’observalion  complete  de  toutes  les  formes 
que  peut  rev^tir  notre  intelligence  sous  l’empire  des 
Gauses  qu’elle  subit.  II  s’agit ,  en  d’autres  lermes ,  de  re- 
chercber  les  lois  en  vertit  desquelles  se  produisent ,  a 
l’dtat  normal,  nos  id6es  ,  nos  sentiments ,  nos  sensations 
et  nos  mouvements  ,  afin  de  ddcouvrir  les  lois  pathog^ni- 
ques  en  vertu  desquelles  ces  iddes,  ces  sentiments,  ces 


INTRODUCTION.  VII 

sensations  et  ces  mouvements  se  troubleut  dans  l’aliena- 
tion  nienlale  et  clans  les  n^vroses.  C’est  ainsi  que  nous 
croyons  nous  montrer  fideles  a  la  pensde  de  Pinel,  tout  en 
ne  nous  montrant  pas  tres  satisfaits  des  tenues  dans  les- 
quels  il  l’a  exprimee. 

L’intervention  de  la  philosophie  dans  les  recherches 
scientifiques  est  d’autant  plus  n^cessaire ,  que  les  faits  a 
etudier  sont  plus  complexes  et  pr^sentent  de  plus  nom- 
breuses  relations.  Or  ce  caractere  est  precisdment  celui 
qui  distingue  les  faits  dont  se  compose  la  science  de 
l’homme  moral  et  intellectuel.  Enlre  tous  ceux  qui  se 
pressent  dans  le  vaste  domaine  de  nos  connaissances ,  il 
n’en  est  point  de  plus  compliques ;  il  n’en  est  point  qui 
piisentent  des  connexions  plus  diverses  et  plus  multi¬ 
plies.  En  vain  l'extrchne  division  des  Etudes  modernes  a- 
t-elle  piitendu  imposer  des  limites  infrancbissables  aux 
dilferentes  branches  de  la  science  de  l’homme;  elle  n’est 
point  encore  parvenue  a  demontrer  que  ces  branches  peu- 
vent  exister  et  grandir  par  elles-nimes,  sans  recevoir  du 
tronc  dont  elles  sortent  la  seve  qui  les  alimenle  et  les  d6- 
veloppe.  L’homme  est  un ,  malgre  les  elements  distincts 
dont  il  est  forme.  En  lui  se  combinent  d’une  maniere 
merveilleuse  les  forces  brutes,  les  forces  organiques  et  les 
lorces  spiriluelles  qui ,  hors  de  lui,  dans  l’infinie  variate 
desires,  peuvent  etre  concues  isolees.  Le  mutiler,  le 
decomposer ,  en  s6parer  les  elements  afin  de  mieux  le 
connaitre,  c’est  faillir  a  toutes  les  regies  de  la  logique ; 
c’est  proceder  par  l’analyse,  qui  disperse ,  sans  avoir  pre- 
sente  a  la  pensee  la  synthese,  qui  reunit;  c’est  en  quel- 
que  sorte  reproduire  le  chaos  pour  comprendre  la  crea¬ 
tion.  Divisons,  analysons  1’homme ,  pour  mieux  saisir  des 
details  qui  dchapperaient  a  nos  vues  d’ensemble ;  ne  re- 


INTRODUCTION. 


V1U 

doulous  point  la  division ,  l’analyse ,  puisque  noire  esprit 
a  des  liniiles  qu’il  fautbien  subir ;  mais  sachons  faire  nos 
reserves  ;  sachons  nous  rappeler  a  propos ,  dans  l’obser- 
vation  exacte  des  plninomenes ,  les  lois  generates  qui  les 
dominent  et  qui  en  marquent  le  veritable  rang;  lachons, 
cn  un  mot,  de  maintenir  etroitement  unis  dans  nos  etu- 
des,  comme  ils  le  sont  dans  la  rdalitd ,  les  fails  partiels 
et  les  faits  gdn^raux  dont  la  connaissance  est  dgalement 
nticessaire  aux  medecins  et  aux  philosophes. 

Nous  n’avons  point  l’intention  de  faire  intervenir  dans 
cette  partie  des  Annales  des  discussions  dtrangeres  a  la 
science  de  l’organisme.  Toutes  les  questions  de  pure  phi¬ 
losophic  en  seront  rigoureusernent  exclues.  II  ne  s’agit 
point  ici  de  soulever  desproblemes  gdnerauxde  morale, 
d’ontologie  ou  de  logique ;  nous  aurons  garde  de  nous 
dlever  vers  les  hautes  regions  de  la  metaphysique ,  ou  le 
verlige  atteint  les  plus  forts  esprits  ;  nous  n'invoquerons 
les  donndes  de  la  philosophic  que  dans  leurs  plus  saisis- 
sables  rapports  avec  la  science  de  l’organisme  liumain. 
Nos  regards  resteront  fixes  sur  cet  organisme ,  et  si  nous 
les  en  ddtournons  quelques  instants  ,  ce  sera  uniquemcnt 
pour  interroger  les  forces  morales  qui  le  meuvenl  et  sur 
lesquelles  il  rdagit;  ce  sera  pour  explorer  le  mode  d’ action 
des  iddes  qui  l’impressionnent  et  le  modifient.  Le  sysleme 
nerveux  est  l’instrument  special  des  phdnomenes  de  la 
vie  de  relation ;  par  lui  l’organisme  est  mis  en  rapport 
avec  les  influences  du  raonde  intellectuel ,  avec  celles  du 
monde  sensorial ,  et  avec  celles  dont  il  est  lui-mdme  la 
source.  G’est  done  sur  les  operations  gdndrales  et  par- 
lielles  du  systemc  nerveux  que  doitse  porter  toule  notre 
attention,  afiu  de  decouvrir  la  part  qui  apparlient  a  ces 
operations  dans  la  production  des  phenomenes  de  la  vie 


INTRODUCTION. 


IX 


morale  cl  iulellecluelle  de  l’homme.  II  importe  de  faire 
converger  vers  la  clinique  des  nevroses  et  de  l’alienation 
meutale  un  ensemble  de  doundes  physiologiques  et  pallio- 
gcniques  qui  puissent  en  eclairer  les  difficiles  tatonne- 
ments.  II  faut,  a  nos  gemiraliles  rnddico- psychologies 
un  but  pratique,  un  but  mddical,  positif  etnettement  dd- 
termind,  Toute  thdorie  des  rapports  du  physique  et  du 
moral  doit  etre  concue  de  maniere  a  y  conduire  direclc- 
ment,  logiquement. 

La  science  des  rapports  du  physique  et  du  moral  n’a 
conquis  une  existence  a  peu  pres  distincte  que  depuis  les 
travaux  de  Cabanis.  Jusque  la  elle  se  trouvait  mdlee  aux 
enseignemenls  des  dcoles  de  philosophie  et  de  mddecine ; 
les  problemes  qu’elle  souleve  s’agitaient  confusement 
dans  le  domaine  de  la  melaphysique  et  de  l’analomie.  II 
manquait  a  la  discussion  une  direction  pratique ,  un  but 
qui  en  marquat  les  limites,  qui  en  prdcis&t  les  lermes. 
L’histoire  de  cette  science  est  encore  a  faire.  Nous  rduni- 
rons  tous  les  documents  propres  a  en  faire  connaitre  la 
marclje,  si  longtemps  enveloppde  dans  la  sphere  des 
affirmations  dogmaliques.  G’est  une  bistoire  dont  les  ele¬ 
ments,  encore  disperses,  doivent  6lre  soigneusement  re- 
cueillis.  II  en  r<5  suiter  a  pour  cette  science  nouvelle  une 
tradition  qui  lui  permettra  de  s’(51ancer  dans  l’avenir,  en 
dvitant  les  dcueils  qui,  dans  le  passd,  en  ont  relarde  le 
developpement. 

Ici  se  presente  une  grave  et  ddlicate  question.  Enlre 
tous  les  problemes  les  plus  dlevds  de  la  philosophie ,  il  en 
est  un  qui  dominc  la  science  de  l’liomme  moral  el  intel- 
lectuel ,  et  dont  l’intervcntion  ,  conlenue  dans  de  justes 
limites,  ne  saurait  etre  ecartde  de  cette  parlie  des  An¬ 
nates  mtidico-psycholog iques.  Ce  probleme,  qu’agitent  deux 


INTRODUCTION. 


grandes  dcoles,  l’ecole  spiritualiste  et  l’ycole  matyrialiste, 
a  une  importance  trop  grande  dans  la  direction  des  re- 
cherches  physiologiques  et  pathologiques  sur  le  systeme 
nerveux  ,  pour  que  nous  nous  abstenions  d’en  faire  men¬ 
tion.  En  presence  des  dybats  qu’il  suscite,  non  seulement 
dans  les  ycoles  de  pbilosophie,  mais  encore  dans  les  ycoles 
de  mydecine ,  il  est  impossible  d’imposer  a  nos  collabo- 
rateurs  une  neutrality  absolue.  Les  convictions  les  plus 
oppos6es  sont  appel^es  a  se  faire  jour  dans  ce  recueil. 
Dans  l’ytat  actuel  des  intelligences,  il  y  aurait  pu^rilite 
et  faiblesse  d’esprit  a  ne  pas  accueillir  avecempressement 
le  concours  de  tous  les  amis  sinceres  de  la  science.  Nous 
reconnaissons  d’ailleurs  que  la  diversity  des  doctrines , 
en  variant  les  aspects  d’un  probleme  et  en  multipliant  les 
points  de  vue  de  l’observation ,  sert  a  faire  surgir  des  \&- 
ritys  partielles  qui  eussent  ychappy  aux  disciples  d’une 
myme  ycole.  Gelui  d’entre  nous  qui  est  plus  particuliere- 
ment  chargy  de  la  rydaclion  des  gynyralitys  mydico-psy- 
chologiques  est  convaincu  que  ces  gynyralitys  ne  peuvenl 
ytre  largement  concues  qu’au  point  de  vue  du  principe 
de  la  duality  bumaine ;  mais  cette  conviction  ne  l’empy- 
chera  point  de  remplir  conscieucieusement  et  loyalement 
son  r61e  de  collecteur  detravaux.  Si  nous  ynoncons  ici  sa 
conviction  personnelle  ,  c’estparce  qu’il  veut  rester  fidele 
a  ce  r61e  sans  6tre  suspecty  d’ydectisme. 

En  admettant  des  travaux  ayant  pour  point  de  ddpart 
des  principes  divers,  souvent  opposys,  nous  admettons 
nycessairement  la  discussion.  Cette  discussion  a  des  li- 
mites  que  nous  devons  pryciser.  Les  idyes  qui  sont  su- 
sceptibles  d’ytre  controversyes  avec  le  plus  d’ardeur 
sont  prycisyment  celles  qu’il  convient  d’exprimer  avec  le 
plus  de  ryserve  etde  convenance.  Il  fautyviter  d’apporter 


INTRODUCTION. 


XI 


dans  Ie  debat  cette  amertume  qui  irrite  et  s^pare  les  per- 
sonnes  sans  combler  1’abiaie  des  doctrines  dissidentes. 
Les  subtilitds  abstraites,  la  declamation  et  l’ironie  ne 
doivent  point  tenir  la  place  d’une  discussion  Tranche  , 
grave  et  sdrieuse.  Exprimdes  convenablement,  les  iddes 
dmandes  des  dcoles  les  plus  opposees  seront  egalement 
accueillies  par  nous ;  elles  serontpubliees  sans  mutilation 
et  discutdes  sans  aigreur.  Ce  n’est  done  point  aux  iddes, 
mais  plutot  a  la  forme  dont  les  iddes  sont  revdtues ,  que 
nous  croyons  devoir  imposer  des  limiles.  Ce  qui  inspire 
la  forme,  e’est  le  sentiment:  or,  le  sentiment  qui  doit 
nous  animer  les  uns  et  les  autres,  e’est  celui  d’une  bien- 
veillanle  fraternitd.  La  diversite  des  points  de  depart  ne 
doit  point  faire  oublier  l’identitd  du  but. 

II. 

ANATOJ1IE  ET  l’HYSIOLOGIE  DU  SYSTEME  NERVEUX. 

Nous  reunissons  sous  ce  titre  toutes  les  recberches  qui 
ont  pour  objet  de  rdpandre  quelques  lumieres  sur  la 
structure  du  systeme  nerveux  et  sur  les  fonctions  spe- 
ciales  des  divers  organes  ou  appareils  dont  ce  systeme  se 
compose.  Nous  n’avons  point  la  pretention  d’ajouter  a 
l’impulsion  qui  a  did  donnee  a  ces  reeherches  il  y  a  en¬ 
viron  un  demi-siecle.  Cette  impulsion  dure  encore,  mais 
elle  a  dtd  trop  vive  pour  qu’elle  ne  tende  pas  indvilable- 
ment  a  un  prochain  dpuisement.  Ddja  le  champ  a  par- 
courir  se  trouve  considdrablement  rdtrdci.  II  en  rdsulte 
que  nous  n’osons  promettre  a  nos  lecteurs  un  grand 
nombre  de  travaux  de  cet  ordre.  Comme  nous  y  atta- 
ehons  une  tres  grande  importance,  nous  ne  ndgligerons 
point  de  les  enregistrer  a  mesure  qu’ils  se  produiront. 


Nous  negligerons  moms  encore  d’enregistrer  les  travaux 
qui  apparliennenL  plus  particulierement  a  notre  dpoque, 
ct  qui  ontpourobjet  1’anatomie  microscopique,  l’anatomie, 
la  physiologie  etl’embryogenie  comparees  du  systeme  ner- 
veux.  Nous  donnerons  une  grande  place  a  l’exposd  histo- 
rique  des  travaux  accomplis,  afin  de  faire  ressortir  les 
bonnes  eL  les  mauvaises  mdthodes  qui  les  ont  diriges,  afiu 
de  faire  ressortir  les  lacunes  qui  restent  a  remplir.  Dans 
l’accomplissement  de  cette  tache  nous  serons  surtout 
prdoccupds  de  l’avenir  de  la  science;  car  notre  attention 
ne  se  porte  pas  seulement  sur  les  rdsultats  immddiats, 
dont,  sans  doute,  il  faut  savoir  tenir  compte  ,  mais  elle 
se  porte  encore  sur  les  consequences  plus  ou  moins 
eloigndes  dont  pourronts’enrichir  les  g<5neralites  mddico- 
psychologiques ,  la  pathologie  mentale  et  la  clinique  des 
ndvroses. 

Pour  imprimer  plus  particulierement  cette  direction 
pratique  a  l’analomie  et  a  la  physiologie  du  systeme  ner- 
veux,  il  faut  se  placer  au  point  de  vue  des  services 
qu’elles  sont  appeldes  a  rendre  a  la  science  des  rapports 
du  physique  et  du  moral ,  et  des  services  que  cette 
science  pent  en  recevoir.  Comme  les  rapports  du  physique 
et  du  moral  sont  l’expression  du  concours  apportd  par 
plusieurs  parties  a  la  production  d’un  certain  nombre  de 
phenomenes  complexes,  la  methode  des  localisations,  qui  a 
prevalu ,  se  trouve  rdduite  a  ses  justes  limites ,  pour  faire 
place  a  une  radlhode  qui  a  aussi  son  importance  et  qui 
doit  prdvaloir  a  son  tour.  D’apres  cette  methode ,  il  s’agit 
moins  de  circonscrire  un  organe  que  d’en  montrer  les 
connexions  fonclionnelles ;  il  s’agit  moins  d’indiquer  les 
fails  de  nutrition,  de  mouvement  ou  de  sensibility  aux- 
quels  preside  un  nerf  ou  un  ganglion ,  que  de  montrer  les 


INTRODUCTION. 


XIII 

divers  appareils  dont  le  conconrs  est  necessaire  a  la  pro¬ 
duction  des  phdnomenes  de  la  vie  morale  etintellecluelle. 
L’horizon  des  investigations  scientiliques  varie  avec  Ie 
point  de  vue  oil  l’on  se  place;  et  l’on  peut  dire,  sans 
craindre  de  se  tromper,  que  l’on  approche  d’autant  plus 
de  la  verite  que  les  divers  aspects  d’un  probleme  sont 
rnoins  ndgligds. 

Les  recherches  sur  la  structure  des  diverses  parties  du 
systeme  nerveux  peuventfitre  distinguds  en  deux  grandes 
categories.  La  premiere  comprend  tous  les  travaux  d’a- 
natomiehumaineet  comparee,  qui  sont  poursuivis  en  de¬ 
hors  des  preoccupations  physiologiques,  dans  l’ignorance 
meme  des  fonclions  propres  aux  organes  soumis  a  nos 
investigations.  La  seconde  comprend  tous  les  travaux  d’a- 
natomie  humaine  et  comparee,  qui  sont  poursuivis  sous 
l'influence  de  donnees  physiologiques,  avec  la  connais- 
sance  plus  ou  moins  exacte  des  fonctions  propres  aux  or¬ 
ganes  etudies.  II  etait  impossible  que  l’anatomie  du  sys¬ 
teme  nerveux',  celle  surtout  de  l’encephale,  ne  reslat  pas 
longtemps  engagee  dans  la  premiere  voie;  de  la  les  noms 
bizarre s  qui  ont  ete  donnes  aux  parties  soumises  a  son 
aveugle  scalpel,  noms  qui  en  rappellent  les  formes,  les 
couleurs,  les  saillies,  les  asp^ritds,  les  sinuositds,  les 
renflements ,  les  contours,  les  cavites,  etc. ,  sans  en  de¬ 
signer  jamais  les  mysterieuses  operations.  Les  progres 
de  l’anatomie  du  systeme  nerveux  consistent  dans  les 
pas  qu’elle  fait  dans  une  voie  plus  rationnelle.  Les  essais 
tentds  par  les  anatomistes  de  notre  siecle  pour  l’y  faire 
entrer  sont  deja  tres  remarquables  par  leur  nombre  et 
par  leur  hardiesse.  S’ils  ne  sont  pas  souvent  parvenus  a 
demontrer ,  par  la  disposition  des  parties ,  le  role  fonc- 
lionnel  qu’ils  leur  assignnient,  ils  ont  au  moins  eule  md- 


XIV 


INTRODUCTION. 


rile  tie  les  montrer  sous  un  nouvel  aspect,  de  signaler  et 
de  d^crire  des  connexions  longtemps  inapercues.  Les 
hypotheses  physiologiques ,  fondles  sur  ties  analogies  ou 
sur  l’ohservation  exacte  des  phenomenes,  ont  au  moins  cet 
ayantage  d’ouvrir  aux  etudes  anatomiques  des  issues  nou- 
velles  qui  peuvent  conduire  a  de  prticieuses  d^couvertes. 
Si  vous  dcartez  impitoyablement  ces  hypotheses ,  si  vous 
ntigligez  l’observation  complete  des  phenomenes ,  l’ana- 
tomie,  abandonee  a  son  inexorable  silence,  restera  a  la 
fois  stationnaire  et  sterile.  Par  la  coordination  metho- 
dique  des  fails  qui  se  pr^sentenl  a  noire  examen,  nous 
pouvons  nous  dlever  a  des  inductions  sur  le  role  des  or- 
ganes  qui  en  sont  les  agents ;  et  en  nous  laissant  guider 
par  ces  inductions ,  nous  pouvons  vivifier  cetle  lettre 
morte  que  l’anatomiste  se  condanme  a  contempler  sans 
jamais  la  lire.  Non  seulement  la  structure,  la  forme,  les 
connexions  des  diverses  parties  du  systeme  nerveux  ne  re- 
velent  rieu  par  elles-m6mes,  mais  encore  les  descriptions 
les  plus  minutieuses  en  seront  toujours  inexactes  tanl 
qu’on  en  ignorera  les  operations  speciales  et  les  relations 
sympalhiques  ou  fonctionnelles.  On  a  dit  assez  souven  t  que 
l’anatomie  du  cerveau  dtait  noire  guide  le  plus  sur  dans 
les  recherches  psychologiques;  il  est  peut-6tre  utile  de 
rappeler  aujourd’hui  que  l’observation  des  phenomenes 
moraux  et  intellectuels,  en  nous  fournissant  des  induc¬ 
tions  positives  sur  l’engendrement,  la  succession  et  la  com¬ 
plication  de  ces  phenomenes,  esl  un  guide  excellent  dans 
nos  recherches  anatomiques  et  physiologiques,  non  pas 
seulement  sur  le  cerveau,  mais  encore  sur  les  autres  par¬ 
ties  du  systeme  nerveux.  Les  phdnomenes  de  la  vie  de  rela¬ 
tion  ne  sont  pas  aussi  ais6s  a  circonscrire  qu’on  semble 
le  croire  aujourd’hui.  Le  joug  des  localisations  ne  doit 


INTRODUCTION. 


XV 


pas  s’appesantir  sur  eux  a  ce  point  que  les  actes  les  plus 
compliques  de  la  vie  morale  et  inlellectuelle  soient  assi- 
miles  aux  operations  les  plus  simples  de  la  vie  organique, 
et  que  le  concours  de  plusieurs  parties  a  la  production 
d’un  deces  actes  soit  completement  oublid.  Nous  accep- 
tons  I’impulsion  heureuse  qui  a  ete  donnde  a  l’etude  des 
operations  partielles  et  isoldesdes  divers  organes  nerveux, 
mais  nous  croyons  qu’il  serait  daugereux  de  s’y  aban¬ 
don  ner  sans  rdserve.  Dans  cette  conviction,  nous  appele- 
rons  quelquefois  l’attention  de  nos  lecteurs  sur  les  fonc- 
tions  generates  et  communes,  en  insistant  sur  le  tribul 
apporte  parchaque  parlie,  soit  aux  operations  de  l’en- 
semble,  soit  a  celles  d’un  appareil  particulier.  Nous  agi- 
ronsainsi,  parce  que  nous  tenons  a  nous  rapprocher,  dans 
nos  recherches  physiologiques ,  du  point  de  vue  ou  se 
trouve  place  le  medecin ,  lorsqu’il  veut  se  rendre  compte 
des  troubles  de  la  nutrition  ,  des  ddsordres  de  la  sensibi- 
lite  et  du  mouvement,  du  delire  affectif  el  intellectuel, 
dont  l’alienation  mentale  et  les  ndvroses  nous  offrent 
successivement  et  quelquefois  simultanement  le  trisle 
spectacle. 


III. 

PATHOLOGIE  DU  SYSTEME  NERVEUX. 

L’alienalion  mentale  et  la  rnddecine  legale  des  alie- 
nes,  lesnevroses  etles  diverses  alterations  organiques  du 
systeme  nerveux,  lels  sont  les  sujets  auxquels  est  consa- 
cree  cette  troisieme  partie  des  Annales. 

Alienation  mentale.  Plusieurs  theories  ont  ete  emises 
sur  la  folie  chez  les  anciens  et  chez  les  modernes.  Mais 
ces  theories,  nees  sous  l’empire  des  doctrines  regnantes, 


INTRODUCTION. 


XVI 

sont  surlout  remarquables  par  leur  insuffisance,  quand 
elles  ue  le  sont  par  d’extravagantes  conceptions.  Nous  y 
trouvons  ndanmoins  exposes  quelques  faits  dpars ,  quel- 
ques  prdceptes  utiles,  dont  nous  devons  lenir  compte; 
mais  cela  ne  suffit  pas  aux  besoins  de  la  pathologie  men- 
tale.  Cette  science ,  qui  a  eu ,  dans  plusieurs  pays ,  des 
disciples  rares.mais  zdlds,  ne  date  rdellement,  en  France 
surtout,  que  des  premieres  anndes  de  ce  siecle.  La 
meilleure  prcuve  qu’on  en  puisse  donner ,  c’esl  l’dtat 
dans  lequel  vivaient  les  rnalheureux  aliends,  nous  ne  di- 
sons  pas  dans  nos  provinces  les  plus  dloigndes,  mais  a 
Paris  mdme.  On  sait  l’affligeant  spectacle  que  Bicdtre 
offrit  a  Pinel ,  lorsqu’il  y  parut  pour  la  premiere  fois.  On 
se  rappelle  ces  cabanons  infects  et  obscurs  oil  les  ma- 
lades  dtaienl  retenus  par  des  chaines ,  et  confids,  comme 
des  prisonniers,  ala  surveillance  d’impitoyables  gardiens. 
Soustraits  a  la  bienfaisante  sollicitude  des  mddecins,  ils 
ne  pouvaient  dtre  l’objet  d’aucune  observation  mdlho- 
dique.  La  confusion  qui  se  montrait  dans  les  asiles  peu 
nombreux  oil  ils  dtaient  recus,  lemoigne  de  la  confu¬ 
sion  des  iddes  qu’on  s’en  faisait.  La  stupidity  dtait  con- 
fondue  avec  l’idiolie ,  la  manie  avec  les  diverses  mono- 
manies;  les  hallucinations  dtaient  a  peine  remarqudes , 
la  paralysie  gdndrale  dtait  inapercue;le  ddlire  aigu  dtait 
loin  encore  d’etre  discernd  ou  decrit.  II  n’y  avait  point  eu 
de  veritable  observation ;  car  les  formes  diverses  de  la 
folie  n’eussent  point  etd  confondues ,  et  les  principaux 
symptomeseussentdtd  mieuxconnus.  Si  l’observation  me- 
thodique  avait  prdexisld  a  l’dpoque  dont  nous  parlons, 
ce  disaccord  entre  l’dtat  de  la  science  el  celui  des  ma- 
lades  eiit  die  impossible. 

Les  rdsultats  successivement  conquis  par  une  bonne 


INTRODUCTION. 


XVII 


ntethode  d’observation  sont  importants  sans  donte , 
puisqu’ils  constituent  aujourd’hui  les  bases  de  la  science; 
mais  ces  resultats  en  appellent  de  nouveaux,  qu’il  faut 
savoir  poursuivre  avec  ardeur  et  perseverance.  De  nom- 
breuses  lacunes  restent  encore  a  combler  dans  la  coor¬ 
dination  et  le  diagnostic  differentiel  des  diverses  formes 
de  la  folie;  nous  ne  parlons  pas  de  celles  que  laissent  et 
que  laisserontlongtemps  encore  la  pathogdnie  et  la  the, 
rapeutique.  Combien  de  questions  non  encore  soulevees, 
combien  de  troubles  intellectuels  qui  figurent  dans  la  no- 
sologie  mentale  sous  une  mfime  denomination,  et  qui  prd- 
sentent  ndanmoins  les  caracleres  les  plus  different ! 

S’il  en  est.  ainsi  des  faits  de  pure  observation,  que  dirons- 
nous  des  theories  qui  ont  pour  but  de  les  coordonner  et 
d’en  exposer,  soit  le  mode  de  production,  soit  l’ordre  de 
succession?  C’est  surtout  en  vue  d’une  doctrine  generate 
de  1’ alienation  mentale  que  la  necessite  d’etudes  nouvelles, 
fortes  et  constantes ,  se  fait  le  plus  vivement  sentir. 

II  est  des  medecins  qui ,  disciples  laborieux  de  ltecole 
anatomo-palhologique ,  ne  voyant  dans  la  folie ,  dans  la 
monomanie  la  plus  simple ,  qu’une  alteration  organique 
plus  ou  moinsprofonde,  proclament  1’ excellence  tlu  trai- 
tement  physique  et  recourent  avec  predilection  aux  medi¬ 
caments  les  plus  energiques ,  dans  le  but  d’obtenir  d’utiles 
revulsions. lien  est  d’autres qui, disciples  fervenls  del’ecole 
psychologique ,  ne  voyant  dans  la  folie  qu’une  maladie  de 
l’ame,  ou,  pour  parler  le  langage  de  plusieurs  d’entre  eux, 
un  trouble  general  ou  partiel  de  ses  facultes ,  proclament 
l’excellence  du  traitement  moral  et  recourent  avec  predi¬ 
lection  aux  moyens  appetes  psycbiques ,  dans  le  but  de 
provoquer  d’uliles  reflexions.  II  en  est  d’autres  enfin  qui, 
disciples  fideles  de  l’ecole  vilalisle,  s’attachent  amoderer 


XVIII  INTRODUCTION. 

les  symptomes  plutot  qu’a  combattre  energiquement  la 
maladie,  et  recourent  alternalivement  aux  moyens  moraux 
et  aux  moyeus  physiques ,  dans  le  but  de  diriger  et  de 
seconder  les  salntaires  tendances  de  la  force  vitaje. 

En  presence  de  ces  theories ,di verses*  qui  sont  dgalemept 
appuyees  siir  des  faits ,  el  que  soutiennent  des  raddecins 
egaleinent  distingnes,  le  seul  parti  a  prendre  consiste  a 
revenir  a  l’obsjervation ,  dontil  faut  coordonner  les  efforts  , 
etendre  et  multiplier  les  aspects.  La  mdlhode  qui  dirige  le 
regard  incertain  de  1’observateur  est  aujourd’hui  preferable 
a  la  theorie ,  qui ,  precipitant  les  inductions  ,  ouvre  un 
trop  difficile  acces  aux  fails  rigoureusement  observes. 
Quand  il  s’agit  (Tune  science  aussi  peu  avancee  que  la  pa¬ 
thologic  mentale,  il  ne  faut  pas  craindre  de  penetrer  dans 
les  details.  Sachons  nous  servir  des  donnees  generales 
qui  nous  sont  acquises  pour  nous  mettre  sur  ia  voie  des 
faits  encore  inexplores  ,  et  lorsque  ces  faits  commenceront 
a  etre  entrevus ,  soumettons-les  a  une  analyse  severe* 
seul  raoyen  d’en  faire  surgir  des  inductions  reellement 
fecondes. 

On  a  dit  souvent  que  la  science  est  encombree  de  faits 
dont  la  coordination  est  devenue  impossible;  mais  cet  en- 
combrement  porle  sur  des  faits  mal  observes,  sur  des  des¬ 
criptions  confuses,  sur  des  details  incoherents.  Nous  ne 
croyons  pas  que  l’on  pujsse  jamais  accuser  la  palhologie 
mentale  de  se  laisser  envahir  par  un  trop  grand  nombre 
^observations  bien  faites.  Pour  bien  observer,  il  faut  avoir 
l’intention  de  decouvrir  quelque  chose ;  il  faut  meme,  jus- 
qu’a  un  certain  point,  entrevoir  la  generalite  des  faits  sur 
lesquels  va  se  fixer  l’atlention.  Si,  en  presence  d’une  serie 
tres  variable  de  phenomenes  complexes,  notre  regard  est 
abandonne  a  lui-meme,  s’il  n’est  dirige  par  la  pensee  d’un 


INTRODUCTION. 


XIX 


resultat  a  obtenir,  il  floLle  longtemps  incertain  et  irre- 
solu,  el  les  phduomenes  a  peine  diseernds  se  succedent 
confusdment.  G’est  par  l’hypothese ,  c’esl-a-dire  par  la 
conception  d’un  resultat  possible ,  que  1’ observation  doit 
procdder ;  c’est  par  l’observation  que  l’hypothese  doit  dire 
vdrifiee,  el  que  la  conception  doit  dire  demontrde  vraie 
ou  fausse.  L’hypothese  ,  lorsqu’elle  n’est  pas  trop  arnbi- 
lieuse,  lorsqu’elle  est  circonscrite  dans  de  justes  limites, 
ouvre  a  nos  investigations  unevoie  neltementdeterminde  ; 
elle  nous  y  soutient  dans  nos  luttes  contre  les  obstacles , 
elle  slimule  notre  activite ,  elle  provoque  des  recherches 
hardies,  et  elle  fait  surgir  des  aspects  imprdvus;  elle 
nous  place  ainsi  dans  des  conditions  favorables  pour  nous 
dlever  a  des  inductions  positives  et  fdcondes.  A  l’observa- 
tion  doivent  done  prdsider  les  notions  gdndrales  qui ,  en 
rdvelant  les  lacunes  de  la  science,  nous  conduisent  aux 
conceptions  les  plus  propres  a  les  faire  successivement 
disparaitre.  Si  l’observaleur  n’a  point  pour  but  la  demon¬ 
stration  d’une  idde ,  s’il  n’a  point  en  vue  la  coordination 
d’un  certain  nombre  de  phdnomenes  ,  il  ne  fera  qu’enre- 
gistrer  des  faits  mal  apprdcids ,  ceux-Ia  mdmes  dont  on 
deplore  avec  raison  le  stdrile  encombrement. 

L’observation,  dans  l’alidnation  men  tale,  est  hdrissde 
de  diflicultes ;  elle  differe  de  l’observation  clinique  ordi¬ 
naire  par  le  nombre,  la  duree,  l’obscurite  et  la  complexite 
des  phdnomenes  qu’elle  doit  embrasser.  Il  faut  d’abord 
s’enquerir  des  dispositions  morales  et  intellecluelles  qui 
se  sont  fait  jour  dans  le  cours  de  la  vie  du  malade,  et  les 
recliercbes  les  plus  minutieuses  a  cet  dgard  restenl  sou- 
vent  sans  succes.  Il  faut  l’examiner,  l’etudier  tous  les 
jours ,  a  toutes  les  heures ,  dpier  sa  conduite ,  ses  actes  , 
ses  discours,  sa  physionomie ,  son  attitude  et  jusqu’a  son 


XX  INTRODUCTION. 

silence  ;  rien  ne  doit  elre  soustrait  a  1’altention  dn  mdde- 
cin  ,  quand  il  s’agit  d’une  affection  dont  les  symplomes 
peuvent  varier  a  chaque  instant.  Et  s’il  arrive  qu’apres  un 
exarnen  pers<5v6rant,  le  symptome  predominant,  celui  qui 
doit  servir  a  caracteriser  la  forme  du  delire  ,  echappe  au 
regard  de  1’observateur,  il  ne  doit  pas  pour  cela  ceder  au 
ddcouragement  qui  le  saisit;  ne  pouvant  classer  la  mala- 
die  dans  les  cadres  recus,  il  doit  la  decrire  avec  soin  ,  en 
indiquer  tous  les  aspects  observes ;  et  afin  de  porter  une 
methode  severe,  rndme  dans  les  tatonnements  du  diagnos¬ 
tic  ,  il  agira  sagement  en  la  faisant  figurer  dans  un  cadre 
provisoire  ou  seraient  rdunies  toules  les  formes  encore 
indeterminees.  Si,  plus  heureux  ensuite,  il  vient  a  saisir 
un  symptome  dominant  ou  un  groupe  caracteristique  de 
symptomes  successifs,  il  fera  sortir  du  cadre  provisoire  la 
maladie ,  cetle  fois  mieux  observee,  pour  la  faire  enlrer 
dans  la  categorie  a  laquelle  elle  apparlient  reellement. 
Si  cette  categorie  n’existe  pas  dans  la  science,  il  la  creera, 
et  toules  les  observations  qu’il  aura  recueilliesseront  pro- 
duites  a  l’appui  de  cette  creation.  Si  cette  categorie  existe, 
mais  imparfaitement  decrite,  il  la  reformera,  et  ses  obser¬ 
vations  viendront  encore  appuyer  cette  reforme.  Ainsi , 
malgre  l’absence  de  toute  thdorie  generate ,  les  progres 
de  la  pathologie  mentale  seront  longtemps  encore  possi¬ 
bles,  et  ces  progres,  dus  a  l’observation  clinique,  sont  au- 
jourd’hui  les  seuls  que  nous  devions  immediatement  rea- 
liser.  La  theorie  generale  aura  son  jour ;  mais  auparavant 
il  faut  en  preparer  les  elements.  En  vain  voudrions-nous 
la  voir  briller  avant  l’heure  du  plus  vif  eclat ;  cet  eclat 
serait  ephemere,  et  nous  aurions  ete  dupes  d’une  illusion. 

D’apres  ce  qui  precede,  il  est  aisd  de  pressentir  que  les 
monographies  seront  surtout  l’objel  de  noire  predilec- 


INTRODUCTION. 


XXI 


lion.  Dans  les  monographies,  les  fails  el  les  idees  sonl  in¬ 
separables,  el  l’hypothese,  r6serv6e  dans  son  esSor,  ne  s’y 
montre  jamais  sans  une  lenlative  de  verification.  Nous 
rechercherons  avec  empressement  loutes  celles  on  I’ob- 
servalion  clinique  sera  appeiee,  soil  a  repandre  quelques 
lumieres  nouvelles  sur  une  des  formes  ddja  connues  de  la 
folie,  soit  a  diriger  1’attention  des  medecins  sur  une  des 
formes  qui  n’ont  pas  encore  ete  discernees.  Cel  ordre  de 
rechercbes ,  en  apparence  si  modeste  ,  est,  a  notre  avis , 
celui  qui  conduit  aux  plus  legitimes  et  aux  plus  honora- 
bles  succes.  C’est  aussi  celui  qui  exige  le  plus  d’abn^ga- 
lion  et  de  perseverance.  Nous  t&cherons  de  rendre  plus 
faciles  les  Iravaux  de  ce  genre,  en  reunissant  un  grand 
nombre  de  documents  :  ceux  que  fournit  l’histoire  de  la 
science ,  et  ceux  que  mulliplie  chaque  jour  l’impulsion 
donnee  a  la  pathologie  mentale.  Jamais  les  circonstances 
ne  furent  plus  favorables.  Nous  voyons  partout,  en  Alle- 
magne,  en  Angleterre,  en  Italie,  en  Belgique,  en  Hollande, 
en  Amerique ,  etc. ,  un  grand  nombre  de  medecins  se  li- 
vrer  avec  ardeur  a  l’dtude  de  la  folie.  Tant  et  de  si  remar- 
quables  travaux  ne  sauraient  etre  strides ;  puisse  ce  re- 
cueil  m6riter  l’honneur  d’en  etre  regards  un  jour  comme 
le  digne  interprele ! 

Medecine  legale  des  alienes.  Les  pr ogres  de  la  mddecine 
ldgale  des  alidn^s  sont  li6s  dtroitement  a  ceux  de  la 
science  des  rapports  du  physique  et  du  moral ,  a  ceux 
surtout  de  la  pathologie  mentale.  Elle  souleve  des  ques¬ 
tions  graves  et  difficiles  que  la  soci^td  nous  commande  de 
rtjsoudre  immediatement.  A  ce  double  litre  elle  doit  oc- 
cuper  une  grande  place  dans  les  annales  mddico-psycho- 
logiques. 

La  science  de  l’ali6nation  mentale  est  riche  d’enseigne- 


XXII  INTRODUCTION, 

ments  pratiques  qui  nous  aident  a  apprdcier  avec  exacti¬ 
tude  et  precision  un  grand  nombre  d’actes  auxquels  dans 
le  monde  on  n’accorde  qu’une  legere  attention ,  et  qui  y 
recoivent,  en  g^n6ral>  les  interpretations  les  plus  erro¬ 
rs.  C’est  surtout  dans  la  solution  des  questions  medico- 
ldgales  que  ces  enseignements  doivent  intervenir  pour 
combattre  de  graves  erreurs  et  d’opiniatres  prejuges. 

Nous  savons  que  la  medecine  legale  des  alienes  est  un 
terrain  glissant  sur  lequel  la  morale  et  la  science  sont 
exposees  quelquefois  a  des  luttes  dangereuses.  Quand,  au 
nom  de  la  justice,  on  agite  sur  la  tete  d’un  accuse  le  pro- 
bleme  de  la  liberte  humaine ,  la  mission  du  medecin  est 
pleine  de  perils  et  d’angoisses.  II  ne  s’agit  pas  alors  d’ou- 
vrir  une  discussion  calme  et  paisible  sur  des  questions 
generales  qui  peuvent  attendre  longtemps  encore  leur 
solution ;  c’est  une  solution  prompte  et  definitive  qu’il 
faut  donner  a  une  question  determinee.  Aux  prises  avec 
une  situation  exceptionnelle ,  il  importe  surtout  d’eviter 
l’exageration  des  systemes  opposes.  Ferme  dans  son  res¬ 
pect  pour  les  doctrines  sans  lesquelles  la  societe  ne  sau- 
rait  exister,  le  medecin  ne  doit  pas  craindre ,  lorsque  la 
verite  l’y  oblige,  de  signaler  les  cas  particulars  que  ces 
doctrines  ne  sauraient  atteindre.  Malbeureusement  il  est 
impossible  de  tracer  a  cet  egard  des  regies  generales  dont 
1’appHcation  soit  aisde  et  infallible.  Ici,  plus  que  partout 
ailleurs ,  il  est  des  nuances  qu’il  faut  renoncer  a  fixer  a 
jamais ,  meine  apres  les  travaux  d’Esquirol  sur  la  mono- 
manie,  et  les  ecrits  de  Georget,  Hoffbauer,  Fodere  ,  Marc, 
Pritchard ,  etc.  Dans  l’impossibilite  de  tracer  des  regies 
generales,  c’est,  a  notre  avis,  par  1’analyse  des  fails  parli- 
culiers  qu’it  est  permis  de  rdpandre  quelques  lumieres  sur 
un  grand  nombre  de  questions  medico-iegales.  Dans  celte 


INTRODUCTION. 


XXIII 


pensfie ,  nous  soumettrons  a  la  discussion  tous  les  rap¬ 
ports  judiciaires  qui  nous  paraitront  renfermer  des  ensei- 
gnements  utiles. 

Nevroses.  Parmi  les  maladies  du  systeme  nerveux ,  il 
en  est  qui  ont  avec  I’alifination  mentale  de  nombreuses 
connexions ,  et  sur  lesquelles  se  portera  plus  particulie- 
rement  notre  attention  :  ce  sont  les  nfivroses.  On  y  voit 
prfidominer,  connne  dans  les  diverses  formes  <Je  l’alifina- 
tion  mentale,  le  trouble  des  fonctions  de  la  vie  de  relation. 
Ce  trouble  se  manifesto  de  mille  manieres  dans  l’hypo- 
chondrie,  dans  1’hystdrie,  dans  la  catalepsie,  dans  l’fipi- 
lepsie,  dans  le  soinnamb.ulisme,  dans  les  nfivralgies,  dans 
l’hystfiricisme  ,  etc.  Toutes  ces  affections  ,  bien  qu’elles 
different  de  la  folie ,  ont  nfianmoins  avec  celte  maladie 
une  incontestable  affinite ,  au  point  d’en  constiluer  soil 
une  cause  hfirfidilaire ,  soit  une  condition  prfidisposante  , 
soit  mfime  un  symptome  prficurseur.  Les  mfimes  causes 
morales  et  physiques  peuvent  les  produire ;  les  mfimes 
moyens  thfirapeuliques  peuvent  leur  fit  re  opposfis.  Les 
affections  nerveuses  ont  d’ailleurs  avec  les  phfinomenes 
de  la  vie  morale  et  inlellectuelle  des  relations  qu’il  im¬ 
ports.  d’fitudier  et  de  counaitre.  Dans  un  grand  nombre  de 
cas,  il  suffit  d’un  bruit  lfiger,  d  un  spectacle  inattendu  , 
d’une  seule  idfie  mfime  pour  les  faire  ficlater ;  dans  d’au- 
tres  cas  elles  ficlatent  spontanfiment,  entrainant  avec  elles 
des  soupirs,  des  sanglots,  de  la  stupeur,  des  mouvemenls 
convulsifs ,  du  dfilire,  des  ballucinations,  etc.  L’hystfirie, 
qui  est  l’affeclion  nerveuse  le  plus  frfiquemment  observee, 
offre  souvent  elle  seule  1’enchainement  successif  de  tous 
ces  symptomes  rfiunis  ;  quelquefois  toutes  les  nevroses , 
et  la  folie  elle-nifime,  s’y  trouvent  representees. 

Les  affections  nerveuses  sont  empreinles  d’un  double 


XXIV  INTRODUCTION. 

caractere :  intermediates  en  quelque  sorte  entre  les  trou¬ 
bles  de  la  vie  de  nutrition  et  les  maladies  menlales,  elles 
semblent  parliciper  des  deux  natures.  Ici  c’est  un  trouble 
fonctionnel  de  la  vie  organique  qui  preside  aux  acces;  la 
c’est  uu  trouble  intellectuel  qui  domine  les  paroxysmes. 
Quelquefois  elles  ressemblent  aux  phenomenes  d’expres- 
sion  sentimentale  qui  accompagnent  une  violente  Emo¬ 
tion  ;  elles  ont  mthne  avec  les  conditions  physiologiques 
qui  constituent  les  phenomenes  affectifs  d’incontestables 
analogies.  Evidemment  la  pathog^nie  des  ndvroses  doit 
puiser  ses  principaux  elements  ,  non  seulement  dans  l’a- 
natomie  et  la  physiologie  du  systeme  nerveux,  mais  en¬ 
core  et  surtout  dans  la  science  des  rapports  du  physique 
et  du  moral.  C’est  au  point  de  vue  de  ces  rapports  que  le 
nnSdecin  doit  fitre  place  pour  pouvoir  se  rendre  comple 
des  troubles  divers,  a-la  fois  organiques,  affectifs  etintel- 
lectuels  ,  qui  caractdrisent  les  maladies  nerveuses. 

Ce  que  nous  avons  dit  de  la  mScessitd  de  bonnes  obser¬ 
vations  en  pathologic  men  tale  s’applique  parfaitement  a 
l’dtude  des  ndvroses.  Chose  remarquable !  les  affections 
nerveuses,  qui  ont  ete,  dans  tous  les  temps  ,  de  la  part 
des  medecins  l’objel  d’une  attention  rarement  accordde 
a  1’ alienation  mentale,  sontloin  d’etre  mieux  connues  et 
plus  exactement  definies  que  les  diverses  formes  de  cette 
derniere  maladie.  On  doit ,  sans  doute ,  en  accuser  les 
difficullds  de  tout  genre  qui  s’opposent  aux  succes  des 
meilleures  observations  ;  mais  Ton  peut  aussi ,  tel  est  au 
moins  noire  avis,  en  accuser  les  methodes  gdneralement 
adoptees  par  les  medecins.  Les  nevroses  echappenl  aux 
doctrines  de  l’ecole  vilalisle,  a  ses  theories  de  la  fievre  et 
de  l’inflammation;  elles  echappenl  egalement  aux  doc¬ 
trines  de  l’ecole  dite  organiciste ,  et  a  ses  theories  ana- 


INTRODUCTION. 


XXV 


tomo-palhologiques.  Les  troubles  de  la  vie  de  nutrition 
y  sont  plus  remarquables  sans  doule  que  dans  la  folie  ; 
mais  ces  troubles  ont  un  caractere  plus  obscur ,  moins 
ais£  a  saisir  que  ceux  dont  on  peut ,  dans  les  aulres  ma¬ 
ladies,  rattacher  l’origine  a  des  alterations  cellulo-vascu- 
laires.  II  faut  6viter  egalement  les  deux  Gcueils  :  celui 
contre  lequel  viennent  se  briser  les  medecins  qui,  renon- 
<jant  a  la  solution  d’uu  probleme  trop  difficile  ,  abandon- 
nent  les  nevroses  aux  ressources  de  l’empirisme ;  et  celui 
contre  lequel  viennent  echouer  les  medecins  qui ,  trop 
r<5soIus  et  trop  prompts  dans  leurs  assertions,  eiudent  les 
difficulty  du  probleme  en  croyant  le  resoudre.  G’est  a 
l’observation  mieux  dirigcie  qu’il  appartient  de  faire  suc- 
cessivement  disparailre  l’ignorance  des  uns  et  l’erreur 
des  autres.  Pour  les  n<5vroses  comme  pour  l’alienalion 
mentale,  l’observation  doit  s’attacher  surtout  a  coordon- 
ner  les  phenomenes ,  a  en  remarquer  la  succession  ,  a  en 
saisir  les  rapports  et  les  caracteres  dominants.  Combien 
de  troubles  nerveux  qui  occupent  une  grande  place  dans 
la  vie  des  malades ,  et  qui  n’ont  pas  mfirne  un  uom  dans 
la  science  du  mMecin  !  Parce  que  ces  troubles  sont  fugi- 
tifs,  varies,  proteiformes,  exceptionnels ,  difficiles  a  ana¬ 
lyser  et  a  comprendre,  on  les  bannit  de  l’observation  ,  on 
les  en  eloigne  comme  on  6carte  de  la  mdmoire  des  souve¬ 
nirs  importuns.  On  ne  veut  tenir  compte  que  des  troubles 
fixes ,  permanents ,  je  dirai  presque  grossiers ,  qui  frap- 
pent  les  sens  de  l’observateur,  que  le  medecin,  s’il  ne  les 
comprend  pas  davantage ,  peut  au  moins  voir  et  toucher. 
Or,  rien  ne  doit  etre  neglige  dans  l’dtude  des  ndvroses ; 
car  tous  les  plus  variables  symptomes  y  jouent  un  role  dont 
1’ appreciation  importe  a  la  fois  a  la  clinique  de  ces  mala¬ 
dies  et  ala  science  des  rapports  du  physique  etdu  moral. 


XXVI 


INTRODUCTION. 


Affections  organiques  du  systeme  nerveux.  Ges  maladies 
different  des  nevroses,  non  seulement  par  leur  nature  et 
par  leurs  symp tomes ,  mais  encore  dans  leurs  rapports 
avec  la  physiologie  du  systeme  nerveux.  Dans  les  nevroses 
les  (roubles  sont  plus  comp  liquids ,  ils  prAsenlent  des  as¬ 
pects  plus  multiplies  et  plus  divers,  ils  embrassent  un 
plus  grand  nornbre  d’organes  et  d’appareils ;  c’est  urt  en¬ 
semble  de  phenomenes  auquel  toules  les  parties  semblent 
concourir.  La  mdthode  des  localisations  qui  a  did  adoptee 
dans  la  physiologie  experimental  ,  et  qui  a  et6  heureu- 
sement  appliquee  a  1’ appreciation  des  alterations  organi¬ 
ques,  reste,  quant  a  ces  troubles,  sans  application  pos¬ 
sible.  Les  lumieres  que  les  nevroses  attendent  encore  de 
la  science  des  rapports  du  physique  et  du  moral ,  les 
affections  organiques  les  ont  deja  recues  de  la  physiologie 
experimental  el  de  l’anatomie  palhologique :  aussi  le  dia¬ 
gnostic  de  ces  affections  a-t-il  acquis  un  degrd  de  precision 
vraiment  remarquable.  II  y  a  eu  sous  ce  rapport,  entre  la 
clinique  et  la  physiologie,  un  echange  de  nombreux  el 
importants  services.  Get  dchange  de  services  etait  rendu 
facile  par  la  simplicite  et  la  Constance  des  rapports  qui 
existent  entre  les  phenomenes  observes  et  les  lesions 
constatees.  Ces  services  seront  apprecms  avec  soin  ;  ils 
appartiennent  a  l’histoire  de  la  science  dont  les  precieux 
enseignements  doivent  etre  recueillis. 


Telles  sont ,  exposdes  tres  rapidetnent ,  les  considera¬ 
tions  generales  que  nous  avions  a  presenter  sur  l’ensem- 
ble  des  travaux  destines  a  etre  reciieillis  dans  les  Annales 
mMico-psychologiques.  Nous  devious  en  indiquer  les  etroites 
relations,  afin  de  faire  ressortir  le  but  a  la  realisation  du- 


INTRODUCTION. 


XXVII 


quel  ils  doivent  lous  concourir.  Nous  avons  6le  surtout 
dominos  par  cette  conviction  trop  peu  repandue ,  que  Ies 
recherches  sur  la  structure ,  les  fonctions  et  les  maladies 
du  systeme  nerveux  doivent  etre  dirig^es  vers  un  ordre 
de  solutions  qui  int6resse  a  la  fois  la  science  des  rapports 
du  physique  et  du  moral,  la  pathologie  men  tale  et  la  Cli¬ 
nique  des  mivroses.  Si  noire  conviction  est  partag^e  par 
nos  lecteurs,  ils  s’associeront  a  nos  efforts  pour  faire  pr<5- 
valoir  la  melhode  d’observation  complete  que  reclame 
l’^tude  des  ph6nomenes  psycho -organiques,  et  a  laquelle 
les  m^decins  de  notre  temps  se  montrent  trop  g^n^rale- 
rnent  infideles,  trop  souvent  hostiles. 


ANNALES  BED1C0-PSYCII010GIQUES, 

JOURML 


DU 

SYSTEME  NERVEUX. 


GENERALITES 


QEE  FAUT-IR  ENTENDRE ,  EN  PHYSIOLOGIE  ET  EN  PATHOLOGIE  , 
PAR  CES  MOTS  : 

INFLUENCE  DU  MORAL  SUR  LE  PHYSIQUE , 
INFLUENCE  DU  PHYSIQUE  SUR  LE  MORAL? 

Telle  est  la  question  que  je  dus  me  poser,  lorsque  jc  resolus 
d’entreprendre  unc  serie  de  recherehes  pliysiologiqucs  et  patho- 
logiques  sur  les  rapports  du  physique  et  du-moral.  Les  definitions 
quc  je  cherchais  dans  les  ecrits  les  plus  estimes  ne  m’offraient 
que  vague,  incertitude,  confusion.  Or,  les  definitions  doivent  ex¬ 
primer  les  principes  generaux  qui  dominent  une  science  et  qui 
servent  de  point  de  depart  aux  discussions  calmes  el  fecondes.  11 
importe  done  qu’elles  soient  precises ,  nettes ,  affirmatives. 

L’influencc  du  moral  sur  lc  physique  signifie  a  mes  yeux  l’ae- 
ann.  jnin.-rsYcii.  r.  i.  Janvier  1843.  i. 


GENERALITIES 


lion  exercee  par  les  idfies  sur  1’organisme,  par  celles  surtout  d’enlro 
les  idees  qui,  ayant  pour  objet  une  satisfaction  it  rechercher,  sont 
en  relation  plus  immediate  avec  les  penchants ,  les  besoins  et  les 
emotions.  On  peut  appeler  innervation  cerebro-ganglionnaire 
1’ irradiation  nerveuse  au  moyen  de  laquelle  cette  influence  s’exerce. 

L’influence  du  physique  sur  le  moral  signific  it  mes  yeux  Tac¬ 
tion  exercee  sur  les  idees  par  les  conditions  generalcs  de  l’orga- 
nisme ,  par  celles  surtout  d’entre  ces  conditions  qui ,  s’exprimant 
paries  penchants,  les  besoins  et  les  emotions,  sont  en  relation 
plus  immediate  avec  l’idfie  d’une  satisfaction  h  rechercher.  On  peut 
appeler  impression  ganglio-cerebrale  T irradiation  nerveuse  au 
moyen  de  laquelle  cette  influence  s’exerce. 

Ces  deux  definitions  sont  etroitement  liees ;  elles  se  competent 
reciproquement.  Les  faits  qui  demontrent  l’exactitude  de  Tune 
servent  en  memo  temps  a  demontrer  l’exactitude  de  l’autre.  Ex¬ 
poser  sommairement  ces  faits ,  enoncer  les  inductions  physiolo- 
giques  et  pathogeniques  auxquelles  ils  nous  permettent  de  nous 
clever,  telle  est  la  double  tache  que  je  me  propose  de  remplir  dans 
ce  memoire.  L’importance  et  la  complication  du  sujet ,  les  difli- 
cultes  d’une  courte  et  rapide  exposition ,  tels  sont  mes  titres  a  la 
bienveillante  attention  des  lecteurs. 


Les  idies  excrcent  sur  l’brganisme  trois  ordres  d’influences 
qu’il  importe  de  distinguer  dans  la  science  des  rapports  du  phy¬ 
sique  et  du  moral.  Au  premier  ordre  appartiennent  les  enseigne- 
ments  qui ,  en  presidant  a  Tentree  en  exercice  des  facultes  intel- 
lectuelles ,  et  en  creant  les  premieres  habitudes  logiques ,  sollicitent 
et  coordonnent  les  operations  cerebrates  de  1’enfant.  Au  second 
ordre  appartiennent  les  actes  r6petes  de  l’intelligencc  qui ,  en  pro- 
voquant  habituellement  des  faits  de  circulation  et  de  nutrition 
cerebrales ,  donnent  lieu ,  d’une  part ,  au  developpement  du  cer- 
veau ,  et  de  1’autre ,  au  developpement  des  organes  qui  sont  en 
relation  fonctionnelle  ou  sympathique  avec  le  cervcau.  Au  troi- 


MI'DJCO-PSYCIIOLOGIQUES.  3 

sieme  ordre  appartiennent  les  preoccupations  qui,  ayant  pour 
objet  une  satisfaction  sensuelle  ou  sentimentale,  sont  accompagnees 
ou  suiyies  de  phenomenes  affectifs,  demotions  viscerales,  d’expres- 
sions  generates  par  la  pbysionomie ,  le  regard ,  l’accentuation , 
l’attitude ,  etc.  C’est  ce  dernier  ordre  d’influences  qui  doit  parti- 
culierement  nous  arreter  dans  l’appreciation  physiologique  de  Tac¬ 
tion  du  moral  sur  le  physique. 

L’organisme  exerce  sur  les  idees  trois  ordres  d’influences  qu’il 
importe  egalement  de  distinguer  dans  la  science  des  rapports  du 
physique  et  du  moral.  Au  premier  ordre  appartiennent  les  condi¬ 
tions  de  structure  et  d'aptitudes  propres  &  l’appareil  special  de 
l’intelligencc,  et que  nous  appellerons  psycho-cerebral.  Au  deuxieme 
ordre  appartiennent  les  reactions  sympathiques  qui  ont  lieu  obscu- 
rement  et  sans  conscience ,  et  qui ,  dans  les  maladies  surtout , 
troublent  et  modifient  les  operations  de  l’entendement.  Au  troi- 
sienie  ordre  appartiennent  les  conditions  g6nerales  de  l’organisme 
dans  lesquelles  ont  leur  origine  nos  besoins  et  nos  penchants,  et 
qui  s’expriment  par  les  emotions  sensuelles  et  sentimentales.  C’est 
ce  dernier  ordre  d’influences  qui  doit  particulierement  nous  ar¬ 
reter  dans  l’appr6ciation  physiologique  de  Taction  du  physique  sur 
le  moral. 

Les  desirs ,  les  sentiments ,  les  passions  sont  le  resultat  du  con- 
coiu’s  de  deux  elements ,  de  l’eMment  intellectuel  represent6  par 
Tappareil  psycho-cerebral ,  et  de  Tetement  affectif  represente  par 
l’appareil  ganglionnaire  visceral.  En  d’autres  termes ,  ils  sont  le 
resultat  de  l’etroite  association  d’une  idee  et  d’une  emotion.  Une 
emotion  isoMe  ne  saurait  produire  autre  chose  qu’une  agitation 
sterile  et  sans  issue ;  une  idee  isol6e  ne  saurait  avoir  aucun  carac- 
thre  affectif.  L’emotion  sans  I’idee ,  c’est  le  trouble  d’un  homme 
qui  ne  sait  encore  ni  ce  qu’il  veut  ni  ce  qui  lui  manque.  L’idee 
sans  emotion ,  c’est  la  connaissance  plus  ou  inoins  exacte  d’une 
satisfaction  indifferente.  Voyez  une  jeune  personne  qui  est  sous  le 
joug  d’une  6motion  dent  elle  ne  connait  pas  la  nature ;  examinez 
son  trouble ,  son  auxi6t6 ,  ses  bizarreries  :  elle  s’ignore  elle-meme , 
elle  desire  et  repousse  tour  &  tour  les  memes  objets  j  rien  ne  la 


GENEKAtTTES 


satisfait ;  elle  s’epuisc  en  larmes  et  en  sanglyts ,  die  gemit  et  sou- 
pire.  L’idee  de  ce  qui  Ini  manque  n’a  pas  encore  surgi  dans  son 
esprit ;  tout  autour  d’elle  a  ele  silencieux  a  cet  egard.  Yous  aurez 
dans  cette  jeune  fdle  l’exemple  de  l’element  affectif  isole  de  l’de- 
ment  intellectuel.  G’est  1’ emotion  sans  1’htee  correspondante ;  ce 
n’est  pas  encore  le  ddsir,  ce  n’est  pas  encore  le  sentiment,  ce  n’est 
pas  encore  la  passion.  Voyez  ensuite  une  femme  qui  est  devenue 
indifferente  aux  douces  seductions  du  cceur  :  die  connait  toutes 
les  Emotions  de  l’amour,  elle  en  a  penetr6  tous  les  mysteres ,  elle 
veut  encore  etre  adoree ,  mais  elle  n’aime  plus.  Elle  vous  offrira 
l’exemple  de  ltetement  intellectuel  isole  de  l’etement  affectif.  Ce 
sera,  si  vous  le  voulez,  une  femme  d’esprit,  une  coquette,  une 
comedienne  ,  mais  ce  ne  sera  plus  une  femme  aimantc.  On  pourra 
dire  d’elle  ce  que  l’on  a  dit  d’un  auteur  cdfcbrc,  qu’elle  porte  son 
cceur  dans  sa  cervelle.  C’est  l’idee  sans  1’emotion  correspondante ; 
ce  n’est  plus  un  desir,  ce  n’est  plus  un  sentiment ,  ce  n’est  plus 
une  passion. 

Or,  que  discnt  les  physiologistes  qui  out  aborde  serieusement 
l’etude  des  rapports  du  physique  et  du  moral  ?  Divises  en  deux 
camps,  apres  etre  partis  d’une  erreur  commune,  ils  s’y  sont 
bientot  retrancMs  pour  se  livrer  un  combat  opinialre ,  et  qui  du- 
rerait  encore  si  le  problfeme  n’avait  succombe  dans  la  lutte. 
N’appreciant  point  le  concours  des  deux  dements  qui  sc  rdmissent 
pour  constituer  les  passions,  n’apercevant  dans  la  vie  morale  de 
l’homme  qu’une  serie  d’impulsions  automatiques,  les  uns  ont  ex- 
pbque  le  sentiment  par  l’excitation  des  visceres ,  les  autres  l’ont 
explique  par  l’excitation  de  l’encephale ,  comme  si  le  sentiment 
6tait  produit  d’un  seul  jet  par  une  simple  excitation  viscerale  ou 
encephalique !  Cabanis  et  Gall  sont  les  illustres  representants  de 
ces  deux  systemes ,  a  mon  avis ,  egalcment  errones.  Le  premier, 
prdoccupe  sans  doute  de  l’d^ment  affectif,  rapporte  tout  le  moral 
de  1’homme  aux  conditions  generates  de  l’organisme ;  le  second , 
preoccupy  sans  doute  de  I’d&nent  intellectuel ,  rapporte  tout  le 
moral  de  l’homme  aux  conditions  spy ci ales  de  l’encephate.  Cabanis 
ne  vit  dans  l’id6e  sentimentale  que  le  retentissement  sympathiquc 


MEDICO-PSYCIIOLOGIQUES.  5 

du  cerveau ;  Gall  ne  vit  dans  1’emotion  seutimentale  que  le  relcn- 
tisseinent  sympathique  des  visceres.  L’un  subordonna  a  I’impulsion 
ganglionnaire  l’idee  d’une  satisfaction  k  rechercher,  l’autrc  su¬ 
bordonna  a  l’impulsion  cerebrale  1’emotion  qui  correspond  a  cette 
idee.  Erreur  de  part  et  d’autre ;  erreur  dont  voici  les  principales 
consequences. 

Cabanis ,  faisant  surgir  des  regions  obscures  de  la  vie  de  nutri¬ 
tion  les  dfeirs ,  les  sentiments  et  les  passions ,  devait  les  placer  plus 
particulierement  sous  l’empire  des  influences  physiques,  sous 
l’empire  du  climat,  du  regime,  des  ages,  du  temperament,  etc., 
qui  agissent  puissamment  sur  1’organisme  en  general.  C’est  cc 
qu’il  fit  avec  un  remarquable  talent  d’exposition.  11  s’engagea  si 
avant  dans  cette  voie  qu’il  perdit  completement  de  vue  la  part 
reservee  aux  id6es  dans  la  production  des  phenomenes  afiectifs. 
A  peine  rencontre-t-on  dans  les  nombreuses  pages  de  son  livre 
quelques  lignes  ou  le  probleme  de  l’influence  du  moral  sur  le  phy¬ 
sique  soit  aborde  franchement.  II  61ude  la  difficulte ,  croyant  sans 
doute  la  r6soudre ,  en  attribuant  les  emotions  qui  compliquent  unc 
idee  sensuelle  ou  sentimentale  aux  effets  d’une  reaction  sympa¬ 
thique  du  cerveau  sur  les  visckres.  II  n’est  pas  plus  heureux  lorsque, 
voulant  resoudre  le  probleme  de  l’influence  du  physique  sur  le  moral 
auquel  il  avait  accorde  toute  sa  predilection,  il  attribue  a  une  reaction 
sympathique  des  visceres  sur  le  cerveau  les  iddes  sensuelles  ou  sen- 
timentales  qui  compliquent  une  emotion.  II  y  a  pourtant  bien  loin 
d’une  emotion  penible ,  oppressive ,  qui  souleve  le  Hot  des  id6es 
tristes  et  sombrcs ,  a  une  indigestion  qui  provoquc  la  cephalalgie 
ou  a  une  peritonite  qui  engendre  le  delire.  Mais  tout  cela  devait 
Stre  confondu  :  ainsi  l’exigeait  l’inflexible  logique. 

Gall,  accordant  au  cerveau  le  caractkrc  affectif  que  ne  saurait 
avoir  l’appareil  special  de  l’entendement ,  devait  rejeter  sur  le  se¬ 
cond  plan  l’appareil  des  emotions ,  qui  a  ses  ratines  dans  les  pro- 
fondeurs  de  1’organisme ,  et  qui  joue  un  role  si  important  dans  la 
production  des  sentiments  hutnains.  On  alia  jusqu’a  contcsteraux 
appareils  spetiaux  des  appdtits  conservateurs  de  l’individu  et  de 
l’cspece ,  le  rang  que  lent’  avait  assignd  le  consentemcnt  universel 


GENIiRALITiiS 


du  genre  humain.  IIs  furent  det rones  successivemcnt  par  quelques 
organes  encephaliques ,  par  ceux  de  l’ainativitd  physique,  de  la 
philogfiniture ,  de  l’alimentivite ,  de  la  respirabilitfi.  L’appareil  des 
emotions  sentimentales  subit  naturellement  la  merae  destinee ;  il 
fut  detronfi  par  l’appareil  logique  des  idfies ;  l’impulsion  affective 
fut  confondue  avec  la  conception  tout  intellectuelle  de  la  satisfac¬ 
tion  reclamee.  Le  role  des  idfies  dans  la  production  des  sentiments 
ne  fut  pas  mieux  apprecie  pour  cela.  La  passion,  que  Cabanis  avait 
fait  surgir  des  regions  obscures  de  la  vie  de  nutrition ,  fut ,  il  est 
vrai ,  proclamie  de  meme  origine  que  la  pcnsde;  mais  les  emotions 
qui  compliquent  les  idees  sensuelles  ou  sentimentales  furent  assi- 
milfies  aux  effets  d’une  reaction  sympatbique  du  cerveau  sur  les 
visceres.  Il  y  a  pourtant  bien  loin  d’une  pensie  triste  qui  fait 
pleurer,  gemir  et  soupirer,  a  une  affection  cfirebrale  qui  provoque 
le  vomisscment  ou  la  diarrhde.  Mais  tout  cela  devait  etre  con- 
fondu  :  ainsi  l’exigeait  encore  l’impitoyable  logique. 

Voila  comment,  apres  etre  partis  d’une  erreur  commune,  Ca¬ 
banis  et  Gall  ont  ete  conduits  a  une  consequence  identique ,  a  la 
negation  de  toute  science  qui  aurait  pour  objet  les  rapports  du 
physique  et  du  moral.  La  difference  entre  le  physique  et  le  moral , 
que  les  uiaitres  et  les  disciples  veulent  bien  admettre  dans  leur  lan- 
gage,  ils  ne  l’admettent  plus  dans  leur  pensee;  leurs  theories  sont 
concues  comme  si  la  difference ,  tolerae  dans  les  tcrmes  ,  n’existait 
pas  reellement  dans  les  faits.  Pour  les  inities  du  sanctuaire ,  1’in- 
fluence  du  moral  sur  le  physique ,  c’est  l’influence  du  physique 
represente  par  le  cerveau  sur  le  physique  represente  par  tous  les 
organes ,  y  compris  le  cerveau  lui-meme.  Pour  eux ,  l’influence  du 
physique  sur  le  moral ,  c’est  l’influence  du  cerveau  sur  lui-mfime 
et  de  tous  les  organes  sur  le  cerveau.  Ces  definitions  ont  cte  don- 
nees  textuellement  par  Georget ,  le  plus  ardent  propagateur  de  la 
doctrine  qui  proclame  la  confusion  systematique  du  physique  et  du 
moral. 

On  sait  que  Bichat ,  adoptant  les  donn6es  de  Cabanis ,  renferma 
les  passions  et  le  caractere  de  l’homme  dans  le  domaiue  de  la  vie 
organique.  11  alia  plus  loin  :  il  enseigna  que  les  passions  et  le  ca- 


J1EDIC0-PSYCH0L0GIQUES.  7 

raetere  sont  inacccssibles  a  l’action  des  influences  sociales ,  h  ’ac¬ 
tion  de  1’dducation  morale.  Cabanis  avail  mdconnu  le  moral  de 
1’homme  en  le  confondant  avec  une  obscure  rdaclion  sympathique 
des  viscdres  et  du  cerveau ;  Bichat  le  mdconnut  en  le  divisant 
d’avec  lui-meme.  Creusant  un  abime  profond  entre  la  vie  de  nu¬ 
trition  et  la  vie  de  relation,  Bichat  isola,  en  effet,  les  deux  elements 
inseparables  du  sentiment;  il  dleva  une  barrierc  infranchissable 
entre  l’dldment  affectif  et  l’dldment  intcllectuel ,  ne  paraissant  pas 
s’apercevoir  que  celte  barrierc  imaginaire  est  a  chaque  instant 
brisee  parle  double  courant  des  impressions  ganglio-cdrdbrales  qui 
resultent  de  l’dmotion  et  de  l’innervation  cerdbro-ganglionnaire 
qui  rdsulte  de  l’idee  sensuelle  ou  sentimentale. 

Broussais  adopta  successivement  la  doctrine  de  Cabanis  et  celle 
de  Gall.  Dans  l’un  et  dans  l’autre  camp,  il  employa  son  immense 
talent  ii  soumettre  a  la  loi  des  obscures  reactions  sympathiques  les 
relations  moins  obscures  qui  existent  entre  les  iddes  et  les  emo¬ 
tions. 

C’est  ainsi  que ,  places  au  point  de  vue  d’une  philosophie  rdac- 
tionnaire ,  les  plus  celdbres  physiologistes  se  sont  reunis  pour  op- 
poser  au  principe  de  la  dualitd  humaine  le  principe  de  l’unite  au- 
tomatique.  Les  impressions  qui  ont  lieu  avec  conscience,  que 
l’homme  peut  provoquer,  prdvenir,  moddrer,  ou  au  moins  con- 
damner  ou  approuver,  ont  ete  confondues  avec  les  sympathies, 
dont  le  caractere  consiste  prdcisement  a  avoir  lieu  sans  conscience, 
obscurement,  auxquelles  par  consequent  l’homme  ne  peut  ni  rd- 
sister  ni  consentir.  Et  cette  confusion  des  choses  les  plus  dissem- 
blables  fut  adoptde  avec  acclamation.  La  science  des  rapports  du 
physique  et  du  moral  dut  ndcessairement  en  souffrir,  s’araoindrir 
et  s’effacer ;  elle  fmit  par  se  perdre  entidrement  dans  la  physio- 
logie  gdndrale ,  oil  nous  avons  beaucoup  de  peine  h  la  retrouver 
aujourd’hui. 

Telle  est ,  sans  ddguisement ,  la  doctrine  ndgative  qui  a  obtentt 
l’assentiment  plus  ou  moins  refldchi  des  mddecins  de  notre  dpoque. 
Si  elle  ne  regne  pas  dans  la  pensde  de  tous ,  elle  rdgne  dans  le 
langage  qu’on  leur  a  fait,  et  qu’ils  acceptent.  Les  mots  reaction 


8  GfiNERALITES 

cerebrate,  reaction  du  centre  reflechi,  reaction  des  centres  ner - 
veux,  reaction  de  I’encephale,  etc.,  mots  sonores  et  creux,  sonl 
employes  a  chaque  instant  pour  exprimer  Taction  des  causes  mo¬ 
rales  sur  1’organisme.  Cette  doctrine  proclame  le  n<5ant  de  la 
science  des  rapports  du  physique  et  du  moral ;  elle  est  a  la  fois 
hostile  au  sens  commun,  sterile  dans  la  pratique  mfidicale,  nui- 
sible  aux  progres  ulterieurs  de  la  physiologie.  Si  elle  triomphe  au- 
jourd’hui,  e’est  grtice  h  la  negligence  generalement  apportee  dans 
l’analyse  des  phenomenes  complexes  de  la  vie  morale  et  intellec- 
tuelle,  dans  l’analyse  surtout  des  desirs,  des  sentiments  et  des  pas¬ 
sions. 

Cette  analyse  est  indispensable.  En  voici  rapidement  les  donnSes 
principales. 

Parmi  les  phenomenes  aflectifs ,  il  en  est  qui  disposent  d’appa- 
reils  speciaux :  ce  sont  les  appetits,  conservateurs  de  l’individu  et 
de  l’espfece.  II  en  est  d’autres  qui  sont  depourvus  d’appareils  spe¬ 
ciaux  :  ce  sont  les  sentiments.  Les  uns  et  les  autres  ont  leur  source 
dans  les  conditions  generales  de  l’organisme ;  mais  les  appetits , 
gr^ce  aux  appareils  dont  ils  disposent ,  peuvent  impressionner  la 
centralite  sensorio-motrice,  et  se  manifester  par  des  mouvements 
independants  jusqu’a  un  certain  point  du  monde  ext6rienr,  inde- 
pendants  surtout  des  influences  sociales  et  de  l’appareil  cerebral 
par  consequent.  C’est  ce  qui  arrive ,  par  exemple ,  a  l’enfant  nou- 
veau-ne;  c’est  ce  qui  arrive  meme  chez  1’enfant  ne  anencephale. 
II  n’en  est  pas  de  m6me  des  sentiments.  Ceux-ci ,  destines  a  four- 
nir  de  nombreux  elements  aux  vicissitudes  de  la  vie  sociale ,  et  ne 
disposant  point  naturellement  d’appareils  speciaux,  n’existent  reel- 
lement  qu’au  moment  ou  une  impression  exterieure ,  nous  ayant 
plus  ou  moins  vivement  emus,  il  s’est  produit  une  association 
etroite  entre  1  'idee  de  cette  impression  et  V emotion  qui  en  est  r6- 
sultee,  entre  l’eiement  intellectuel  ou  psycho-cerebral  et  1’eiement 
affeclif  ou  ganglionnaire.  Cette  association  une  fois  6tablie ,  consti- 
luera  la  plus  puissante  des  solidarites  physiologiques.  L’idee  ram6- 
nera  l’emotion ;  l’emotion  tendra  a  rappeler  l’id6e.  J  usqu’au  mo¬ 
ment  ou  cette  6troite  association  s’est  etablie ,  il  existe  des  pen- 


MliDIOO-PSYCHOLOGIQUliS.  9 

chants,  il  existe  une  predisposition  qu’on  appelle  morale;  mais 
ces  penchants,  cette  predisposition,  sont  le  resultat  de  conditions 
obscures  et  mystfirieuses  de  tout  noire  organisme.  Us  ne  se  reve- 
lent  que  lorsque  l’idee  de  la  satisfaction ,  aveuglemeut  rdclamee 
par  eux ,  vient  les  transformer  en  un  sentiment  determine ,  dis¬ 
tinct.  La  naissance  d’un  sentiment ,  c’est  l’idde  dissipant  les  tfin&- 
bres  du  chaos  visceral ,  c’est  le  contact  de  la  pensee  faisant  jaillir 
le  feu  contenu  dans  les  profondeurs  de  l’organisme ,  c'est  l’esprit 
fecondant  la  matiere  dans  laquelle  sommeillent  les  elements  con- 
fus  de  la  passion. 

.  Cette  association  de  l’idde  et  de  T  emotion  doit  etre  serieusement 
mfiditfie.  L’influence  du  milieu  social  et  celle  des  dispositions  indi- 
viduelles  se  trouvent  ainsi  reprdsentdes  dans  la  science  des  rapports 
du  physique  et  du  moral  :  la  premiere  par  T  element  intellectuel , 
element  mobile ,  transmissible  dans  le  temps  et  dans  l’espace ,  par 
voie  de  generation  spirituelle,  comme  disaientles  ancicns  philo- 
sophes,  c’est-a-dire  au  moyen  des  enseignements  et  des  traditions 
orales  ou  ecrites ;  la  seconde  par  T  element  affectif,  element  Gxe, 
transmissible  dans  le  temps  et  dans  l’espace ,  par  voie  de  genera¬ 
tion  materielle.  Ainsi  se  concilient  les  doctrines  opposees ,  celle 
qui  rapporte  tout  a  l’action  des  influences  morales,  representdes  par 
la  civilisation ,  les  institutions  religieuses  et  politiques ,  l’education 
jrolitique  et  privee ,  etc. ,  et  celle  qui  rapporte  tout  a  l’action  des 
influences  physiques,  represe'ntees  par  le  climat,  le  regime,  le  tem¬ 
perament,  Th6r6dite,  les  races,  etc.  On  comprend  ainsi  que,  plus 
Tindividu  aura  d’idees,  plus  le  domaine  de  ses  desirs  sera  etendu , 
et  plus  les  nuances  de  ses  sentiments  seront  ddlicates  et  nom- 
breuses ;  on  comprend  ainsi  que ,  moins  Tindividu  aura  d’idees , 
plus  le  domaine  de  ses  sentiments  sera  limite ,  et  plus  ses  appetits 
tendront  a  prevaloir ;  car,  ainsi  que  je  viens  de  le  dire ,  les  app6- 
lits,  grace  aux  appareils  speciaux  dont  ils  disposent,  affectent  une 
certaine  independance  du  monde  sensorial ,  du  monde  intellectuel 
surtout,  de  Tappareil  psycho-c6rebral  par  consequent.  Get  appareil 
intervient  neaninoins  dans  les  representations  iddales  que  l’homme 
so  fait  des  jouissances  de  la  sensualite ,  et  en  vertu  desquellcs  les 


1 0  GEN  fill  AL  ITES 

appdtits,  qui  sont  intermittents  chez  les  anhnaux,  se  rcvcillent  chez 
lui  en  tout  temps ,  comme  l’a  (lit  Beaumarchais  par  la  bouche  de 
Figaro.  II  ne  fait  alors  qu’user  de  la  faculld  qu’il  possede  d’evo- 
quer  ses  propres  emotions  sensuelles  au  inoyen  des  iddes  dont  il 
dispose.  Poursuivons  notre  analyse. 

Les  sentiments ,  ai-je  dit ,  n’ont  pas  leur  element  effcctif  dans 
des  appareils  speciaux ;  c’est  cc  qui  les  place  plus  directemcnt  sous 
la  cldpendance  de  i’idde,  sous  l’empire  de  l’intelligence,  reprdsentee 
par  1’appareil  psycho-cdrdbral.  Une  sorte  de  sensorium  commune, 
un  appareil  dmotif,  doue  d’une  sensibilite  vague  ct  confuse ,  leur  a 
dtd  ndanmoins  consacre  dans  le  pldxus  solaire,  foyer  0C1  viennent 
retentir  a  la  fois  les  idecs  et  les  penchants  avant  de  s’irradier  sous 
forme  d’expressions  sentimentales.  Mais  pour  que  cettc  Emotion  con¬ 
fuse  et  vague,  pour  que  ceretentissement  tumullueux  se  transforme 
en  un  sentiment  determine ,  il  faut  que  nous  ayons  prdsente  l’idde 
de  la  cause  qui  l’a  produite  et  qui  la  renouvelle.  C’est  au  "moven 
de  cettc  klde  qu’un  grand  nombre  de  phenomenes  affectifs  parfai- 
tement  semblables  prennent  une  forme  sentimentale  distincte ,  et 
qu’ils  se  nuancent  exactement.  A  ne  considdrer  que  l’dmotion  ou 
le  trouble  qui  la  constitue ,  comment  distinguerions-nous  l’envie 
de  la  jalousie,  la  pudeur  de  la  honte  ou  de  la  modestie ,  la  haine 
de  l’antipathie ,  la  pitid  de  la  tendresse,  etc.  L’idde  est  dvidemment 
la  luinidre  qui  dissipe  l’obscurite  dans  laquelle  se  meut  l’dldment 
aflectif ;  par  clle ,  les  vagues  et  confuses  emotions  prennent  dans 
la  tradition  ct  dans  le  langage  un  rang  distinct,  une  signification 
positive.  Ainsi ,  en  envisageant  la  question  sous  tous  ses  aspects , 
nous  voyons  toujours,  d’une  part  l’idee,  et  de  l’autre  1’dmotion, 
concouiir  ii  la  production  et  h  la  manifestation  du  sentiment. 


II. 

Ces  donndes  gdndrales  do  l’analyse  dtant  connues ,  nous  pour- 
rons  nous  dlever  aux  inductions  physiologiques  et  pathogeniques , 
qui ,  si  je  ne  me  trompe ,  sout  le  veritable  point  de  depart  de  la 
science  des  rapports  du  physique  et  du  moral.  Il  nous  suffira,  pour 


MliDICO-PSYCHOLOGIQUES.  11 

cela ,  tie  voir  les  conditions  generates  de  l’organisme  se  transfor¬ 
mant  en  emotions  sensuelles  et  sentimentales  pour  agir  sur  les 
idees,  au  moyen  de  l’impressionnabilite  ganglio-cerebrale ,  ct  de 
voir  la  pensee  de  l’homme  intervenant ,  sous  la  forme  d’ktees  sen¬ 
suelles  ou  sentimentales ,  pour  produire  les  emotions ,  au  moyen 
de  l’innervation  c^rebro-ganglionnaire. 

Quelques  mots  d’abord  sur  la  transformation  des  conditions 
generates  de  l’organisme  en  emotions  sensuelles  ou  sentimentales. 

Les  physiologistes  qui  ont  etudie  avec  quelque  attention  les  rap¬ 
ports  du  physique  et  du  moral  de  l’homme ,  rnalgre  la  diversity  de 
leurs  doctrines,  sont  tous  tombes  d’accord  sur  ce  point,  h  savoir, 
qu’il  est  des  individus  predisposes  a  manifester  un  penchant  plutbt 
qu’un  autre ,  h  etre  aux  prises  avec  une  passion  plutot  qu’avec  une 
autre.  IIs  sont  altes  plus  loin  :  ils  ont  reconnu  qu’il  est  des  condi¬ 
tions  generates  do  l’organisme  auxquelles  se  rattache  cette  predis¬ 
position,  Ils  ont  meme  pris  un  soin  infini  ii  les  mettre  en  saillie,  a 
les  decrire ,  a  en  determiner  les  relations  avec  le  caractere  et  la 
nature  morale  de  chacun.  La  doctrine  des  temperaments  est  nee 
de  ce  genre  d’observations ,  et  elles  sont  aussi  anciennes  que  la 
science.  Si  les  propagateurs  de  cette  doctrine  ont  ddpassd  le  but;  si 
la  plupart  d’entre  eux  ont  cru  pouvoir  expliquer  les  diversites  mo¬ 
rales  des  hommes  par  les  diversites  organiques  ou  hutnorales  qui 
caractdrisent  les  temperaments  des  anciens ;  si  quelques  uns  sont 
alies  jusqu’a  faire  dependre  la  predominance  d’un  penchant  de  la 
predominance  d’un  des  elements  ou  d’une  des  qualites  de  l’orga- 
nisme ;  si ,  en  un  mot ,  il  en  est  qui  ont  meme  livre  une  trop  libre 
carriere  a  leur  imagination  ou  a  leurs  prejuges ,  est-ce  une  raison 
pour  rejeter  les  donnees  fondamentales  que  nul  ne  peut  contester, 
et  en  dehors  desquelles  il  est  impossible  de  concevoir  l’influence 
cxercee  sur  le  caractere,  les  raoeurs  et  les  passions  des  hommes, 
par  le  climat ,  le  regime ,  les  temperaments ,  les  ages ,  les  habita¬ 
tions  ,  etc.  ?  Les  conditions  generates  de  l’organisme  sont  done  le 
point  de  depart  des  penchants  comme  ils  sont  le  point  de  ddpart 
des  besoins  qui  se  manifestent  par  l’anxiete  respiratoire ,  par  la 
fains ,  la  soif ,  l’appdtit  sexuel ,  etc. 


GENliRALITliS 


12 

Blais  comment  reconnoitre  ces  penchants  qui  sommeillcut  dans 
les  profondeurs  de  la  vie  organique  ?  Comment  en  apprecier  la  na¬ 
ture  et  1’energie  ?. . .  lls  restent  inconnus  a  tous ,  a  celui-la  memo 
qui  doit  en  subir  le  joug ,  jusqu’au  moment  ou  une  impression 
exterieure  aura  provoque  une  emotion.  Ce  sera  1 'emotion  qui  re- 
velera  le  penchant  j usque  la  ignore;  ce  sera  l’intensite  de  cette 
emotion  qui  servira  a  mesurer  l’energie  du  penchant  enfin  revelc. 
II  ne  faut  pas  oublier  que  I’organisme  est  porte  par  une  aveugle 
tendance,  a  correspondrc  affectivement  h  certaines  impressions 
extfirieures ;  il  y  tend ,  dans  certaines  circonstances ,  avec  une  vio¬ 
lence  et  une  opiniatrete  merveilleuses.  Cela  devait  etre ,  afin  que 
l’homme,  puissamment  attire  ou  puissamment  detourne,  salisfit 
aux  necessity  de  la  vie  sociale ,  aux  necessity  de  la  vie  de  relation. 
C’est  en  vertu  du  rapport  preetabli  entre  les  conditions  generates 
de  l’organisme  et  les  impressions  ext6rieures  que  l’emotion  prend 
naissance,  comme  pour  reveler  aux  yeux  de  tous  ce  rapport  myste- 
rieux.  Or,  l’emotion  varie  de  nature  et  d’intensite  avec  les  tempe¬ 
raments,  avec  les  penchants,  e’est-h-dire  avec  les  conditions 
propres  a  chaque  organisme;  elle  doit  done  etre  consideree 
comme  la  rfisultante  generate  des  excitations  partielles  de  l’apparcil 
ganglionnaire  visceral.  Ce  qui  le  prouve ,  c’est  la  remarquable  et 
naturelle  predominance  d’un  ordre  d’emotions  tristes  ou  gaies , 
oppressives  ou  expansives ,  que  l’on  remarque  chez  quelques  per- 
sonnes,  chez  celles  par  exemple  qui  sont  disposees  h  l’hypochondrie, 
it  des  inquietudes  exagerees ,  a  la  nte  fiance ,  et  chez  celles  qui  sont 
disposees  a  se  complaire  dans  les  plus  heureuses  illusions ,  a  mie 
inalterable  vauite ,  a  une  invariable  admiration  d’eUes-niemes ,  a 
une  expansive  et  irresistible  confiance  dans  les  autres.  Ce  qui  le 
prouve  encore ,  c’est  la  presence  soudaine  ou  permanente  d’une 
emotion  qu’aucune  cause  exterieure  n’a  provoquee,  et  que  Ton 
observe  dans  certaines  affections  nerveuses.  «  J’ai  peur,  disait  un 
malade  a  M.  Esquirol.  - —  De  quoi?  —  Je  nensais  rien •,  maisj'ai 
peur.  »  Les  faits  de  ce  genre  sont  nombreux ,  et  il  est  inutile  de 
rappeler  ces  acces  de  tristesse ,  d’ ennui ,  d’auxiete ,  de  terreur,  de 
degout ,  d’antipathie ;  ces  accfesde  contentement ,  de  joie ,  de  bea- 


13 


MEDICO-PSTCHOtOGIQUES. 
titude ,  de  ddlicieux  abandon  qu’aucune  cause  cxterieure  h  l’orga- 
nisme  n’expliquc ,  meme  aux  yeux  dcs  personnes  qui ,  cn  posses¬ 
sion  de  lcur  complete  intelligence ,  les  confient  a  leur  medecin ,  et 
leur  en  demandent  la  raison. 

Je  dis  que  1’emotion  doit  etre  regardee  comme  une  resultante 
generate  des  excitations  partielles  de  l’apparcil  ganglionnaire  -vis¬ 
ceral.  En  effet ,  cet  appareil  se  compose  d’une  serie  de  foyers 
partiels ,  formant  chacun  un  instrument  de  relation  entre  les  tissus 
les  plus  profonds  de  l’organisme ,  avec  lesquels  ils  communiqnent 
directement ,  et  les  foyers  collateraux  qui  communiquent  avec  eux. 
Ceux-ci ,  a  leur  tour,  ne  se  rdunissent  pas  seulement  entre  eux , 
mais  ils  sont  encore  en  relation  avec  certains  foyers  gcnfiraux ,  et 
l’on  peut  rdpdter,  avec  un  grand  nombre  do  physiologistes ,  que 
cette  relation  s’eteud  bierarchiquement  jusqu’au  grand  foyer 
commun,  appele  traditionnellcment  centre  epigastrique ,  et  qui 
remplit  le  role  de  centralite  affective.  Gela  etant ,  il  est  aise  de  con- 
cevoir  que  toutes  les  excitations  qui  ont  lieu  d’une  maniere  plus 
ou  moins  anormale  dans  les  divers  points  de  la  trame  viscerale , 
s’irradiant  et  se  rdpetant  dans  le  reseau  ganglionnaire,  prennenl 
au  foyer  central  le  caractere  d’une  resultante.  generale.  Or,  c’est 
cette  resultante  qui  constitue  1’emotion.  Ainsi ,  les  modifications 
generates  de  l’organisine  sc  revelent  par  une  emotion  sensuelle , 
lorsque  de  nouvelles  fonctions  sont  rdclamees  par  la  puberte ;  ainsi 
les  besoins  generaux  de  l’organismc  se  revelent  par  une  emotion 
sensuelle ,  lorsque  la  nutrition  exige  le  retour  d’un  chyle  repara- 
teur.  11  en  est  de  meme  dcs  penchants  cnfouis  dans  les  profondeurs 
de  la  vie  de  nutrition  :  c’est  par  les  emotions  sentimentales  qu’ils 
se  trahisscnt.  Gcs  emotions ,  par  elles-memes ,  vagucs  et  confuses , 
prennent ,  en  s’associant  a  l’idee  d’une  satisfaction  h  obtenir,  le  ca- 
ractere  d’un  desir,  d’un  sentiment ,  d’unc  passion. 

L’emotion  represente  done  l’element  exclusivement  organique 
du  sentiment.  Par  elle ,  par  l’impression  ganglio-cerebralc  qu’ellc 
fait  naltre ,  I’appareil  de  l’intelligeuce  est  cn  quelque  sorte  sollicite 
a  correspondre  aux  appels  les  plus  obscurs  de  la  vie  viscerale ,  a 
faire  prddomincr  les  pensees  tristes  ou  gaies ,  calmes  ou  inquires  , 


GJtNl'RALITiJS 


\k 

qui  correspondent  a  ces  appels ,  a  intervenir  meme,  par  les  ope¬ 
rations  le  plus  compliquees  de  l’entendement ,  pour  leur  donner 
satisfaction.  Qui  ne  connait  l’influence  excrcce  par  notre  etat  alfcc- 
tif  sur  la  direction  de  nos  idees  et  de  nos  raisonnements  ?  L’art  de 
convertir  les  autres  a  nos  opinions  consiste  souvent  it  faire  nattre 
en  eux  d’agreables  emotions.  G’est  pour  cela ,  sans  doute ,  que 
l’on  a  cree  l’exorde  dans  1’art  oratoire ,  et  que  l’on  a  inlroduit  la 
courtoisie  dans  l’art  diplomatique.  Les  hommes  et  les  choses  que 
nous  avons  jug6s  avec  le  plus  de  severite  sous  l’influcnce  d’un 
etat  oppressif ,  sous  I’influence ,  par  exemple ,  du  malaise  que  fait 
eprouver  a  certaines  personnes  1’approche  d’un  orage ,  prennent 
subitement,  sous  l’influence  d’un  etat  expansif ,  sous  l’induence  , 
par  exemple ,  d’une  emotion  agreable  causee  par  une  deiicieuse 
musique ,  un  caractere  d’amenite  et  d’opportunite  qui  nous  sur- 
prend.  II  y  a  dans  ce  phenomene  quelquc  chose  d’analogue  ii  ce 
qui  a  lieu  dans  1’ emotion  sensuelle ,  lorsqu’un  6nergiquc  et  imp6- 
rieux  appel  des  sens  nous  fait  trouver  les  meilleures  raisons  en 
faveur  de  l'objet  destine  a  les  satisfaire.  Get  objet ,  dedaigne  et 
honni  quelques  instants  auparavant ,  acquiert  alors ,  aux  yeux  de 
notre  esprit ,  des  qualites  merveilleuses  qui  ne  tarderont  pas  it  se 
convertir  de  nouveau ,  lorsque  la  satisfaction  sera  obtenue ,  en  pi- 
toyables  defauts. 

Get  empire  exerc6  sur  nos  jugements  par  l’etat  affectif  dans 
lequel  nous  nous  trouvons ,  doit  servir  a  nous  faire  concevoir  com¬ 
ment  l’intelligence  est  sollicitee  a  correspondre  aux  tendances  ge¬ 
nerates  de  1’organisme  en  associant  aux  emotions  qui  les  trahissent 
l’idde  nettement  defmie  et  toujours  presente  de  la  satisfaction  a 
rechercher. 

Quelques  mots  maintenant  sur  l’intervenlion  de  la  pensee ,  sous 
forme  d’idees  sensuelles  et  sentimentales ,  dans  la  production  des 
emotions. 

L’emotion  est  l’intermediaire  oblige  entre  les  ph6nomenes  obs- 
curs  de  la  vie  de  nutrition  et  les  actes  lumineux  de  l’inlelligence. 
Non  sculement  elle  sollicite  la  pensee  it  correspondre  aux  penchants 
et  aux  besoins  gdneraux  de  l’organisme;  mais  encore  elle  porle 


M12DIC0-PSTCH0L0GIQUES.  15 

jusqu’a  l’extreme  limite  de  nos  tissus  lcs  modifications  qui  corres¬ 
pondent  aux  idees  sensuelles  ou  sentimentalcs.  Sans  1’emotion  , 
sans  le  coeur ,  coniine  dit  le  vulgaire ,  il  n’y  a  pas  de  yie  morale. 
Exclucz  l’emotion,  vous  aurezd’un  cote  1’obscure, l’interstitielle  nu¬ 
trition,  et  vousaurez  del’autre  la  froide,  l’impassibleconnaissance. 
La  notion  exactc  d’une  sensation  indifferente,  voila  la  part  de  l’cn- 
tendemcnt ,  image  fidele  de  l’insensibilite  qui  caractfirise  les  he¬ 
mispheres  c6rebraux. 

Or,  c’est  en  general  par  le  contact  d’une  cause  exterieure  h  l’or- 
ganisme  que  l’emotioii  vient  reveler  nos  penchants;  c’est  par  la 
pensfie  toujours  presente  de  cette  cause  que  les  penchants  et  les 
Emotions  prennent  l’aspect  determine  d’un  desir  et  d’une  passion. 
11  ne  faut  pas  perdre  de  vuc  ces  fails  importants  et  incontestables. 
L’idfie  de  la  cause  qui  nous  a  emus  est  1’elemcnt  indispensable 
du  sentiment  qui  nous  anime.  On  doit  meme  ii  la  nficessaire  in¬ 
tervention  de  cette  idee  I’opiniatrete  avec  laquelle  on  regarde  le 
sentiment  comme  un  produit  spontanfi  d’une  excitation  cerubrale. 
Je  le  rfipfete  :  ii  1’appareil  psycho-cerebral ,  la  conception  tout  in- 
tellectuelle ,  l’idee  plus  ou  moins  precise  d’une  satisfaction  a  re- 
chercher ;  a  l’appareil  ganglionnaire  visceral ,  l’cmotion  tout  affec¬ 
tive  qui  vient  donner  a  la  conception ,  it  l’idee ,  le  caractere  senti¬ 
mental. 

L’idee  est  la  forme  la  plus  elementaire  de  la  pensee ;  elle  con- 
siste  dans  la  conception  ou  dans  I’affinnation  d’un  etre  qui  sou  vent 
est  etranger  a  notre  sphere  sensoriale ,  dans  la  conception  ou  dans 
l’affirmation  de  rapports  que  nos  sens  n’apercoivent  point  et  qui 
neanmoins  ont  le  privilege  de  nous  emouvoir.  II  est  impossible  de 
considerer  cet  acte  qui  place  l’homme  ii  la  tete  de  la  creation  ter- 
restre ,  comme  un  acte  entierement  organique.  G’est  dans  cet  acte 
elementaire  qu’apparait  a  nos  yeux  la  double  nature  de  l’homme. 
L’idee  n’est  point  un  acte  exclusivement  spirituel ,  puisqu’elle  subit 
les  conditions  de  structure  et  d’aptitudcs  cerebralcs ;  elle  n’est 
point  un  phenomtue  exclusivement  materiel ,  puisqu’elle  atteint 
les  spheres  inaccessibles  a  notre  impressionnabilite  sensoriale.  G’est 
cette  consideration  qui  m’a  fait  appeler  psycho-cerebralcs  les 


GENERALITIES 


impressions  qui  prennent  naissance  sous  forme  d’idees ,  et  psycho¬ 
cerebral  l’appareil  special  de  l’entendement.  Mais  je  me  hate  d’a- 
bandonner  cette  question  delicate  a  la  physiologie  idEogEnique,  qui 
doit  rester  etrangere  &  ce  travail.  Je  me  bornerai ,  et  c’est  la , 
comme  medecin ,  ma  seule  pretention  ,  a  envisager  1’idEe  dans  ses 
rapports  avec  les  phEnomEnes  organiques ,  et  en  particular  avec 
les  Emotions. 

J’ai  ditplushaut  qu’il  existe ,  entre  notre  organisme  et  certaines 
impressions  extErieures,  une  secrete  et  mystErieuse  relation  prEEta- 
blie  afin  quo  la  vie  affective  de  l’homme  fut  possible.  En  vei  tu  de 
cette  relation ,  une  jeune  fille  s’arrete  avecplaisir  devant  une  brillante 
parure,  un  adolescent  s’Emeut  en  voyant  une  jolie  personne;  en 
vertu  de  cette  relation ,  nous  sommes  douloureusement  affectEs  a 
1’aspectd’une  physionoinie  qui  exprime  la  souffrance ;  nous  sommes 
agrEablcment  affectEs  par  un  regard  affectueux  ou  par  un  hommage 
flatteur.  Or ,  il  existe  entre  notre  organisme  et  nos  idEes  une  re¬ 
lation  de  meme  nature.  Ainsi  1’idEe  d’uue  parure  brillante ,  celle 
d’une  jeune  et  jolie  personne,  celle  d’une  physionoinie  exprimant 
la  douleur ,  etc. ,  produisentles  memes  effets  que  la  prEsence  rEelle 
de  ces  sources  diverses  de  nos  emotions :  c’est  cette  relation  qui 
doit  etre  examinEe  ici. 

Soit  que  Ton  considerc  1’idEe  comme  l’image  intErieure ,  fidele 
et  toujours  prEsente  d’un  objet  ou  d’un  EvEnement  dont  l’aspect 
nous  a  Emus ,  soit  qu’on  la  cousidere  comme  une  conception  moins 
dEpendante  des  impressions  extErieures,  il  fautreconnaitre  qu’clle 
exerce  sur  l’organisme  une  influence  puissante  et  aussi  accessible 
a  l’obscrvation  du-  physiologiste  que  l’influence  exercEe  par  les 
causes  physiques.  Par  1’idEe ,  les  choses  du  monde  matEriel  con- 
servent  le  pouvoir  de  nous  affecter ,  alors  meme  qu’elles  ont  dis- 
paru  de  notre  sphEre  sensoriale  ,  en  s’asseyant ,  avec  nos  propres 
conceptions ,  au  foyer  de  notre  intelligence.  L’Emotion  qui  a  EtE 
une  fois  produile  par  le  spectacle  des  choses  exterieures  est  repro- 
duite  par  la  seule  idfie  de  ce  spectacle.  Nous  pouvons  ainsi  appeler 
ou  Eloigner  l’Emotion ,  en  appelant  ou  en  Eloignant  1’idEe.  Bien 
plus !  nous  pouvons ,  au  moyen  de  nos  conceptions ,  au  moyen  des 


MEDICO-PSYCHOEOGIQOES.  17 

notions  qui  nous  sont  transmises  par  la  tradition  orale  ou  ecrite  , 
par  l’dducation ,  au  moyen  des  creations  capricieuses  ou  fantasli- 
ques  de  notre  esprit ,  faire  surgir  des  spectacles  qui  n’ont  etd  aper- 
cus  nulle  part ,  affirmer  des  rapports  qui  echappent  a  nos  sens  , 
nous  Clever  a  des  idees  sublimes ,  descendre  a  des  iddes  infames. 
Nous  pouvons  ainsi  nous  crder  des  images  qui  echappent  au  cercle 
fatal  dans  lequel  se  meut  le  monde  materiel  et  qui  deviennent  une 
source  intarissable  demotions.  Nous  pouvons  ainsi  porter  dans  la 
profondeur  de  notre  organisme  l’influence  d’une  force  physiologi- 
que  qu’il  nous  est  donne  de  mouvoir ,  d’arreter ,  de  combattre,  de 
moddrer  a  notre  grd.  A  l’aide  d’une  idde  noble  et  gendreuse , 
l’homme  peut  se  laisser  volontairement  mourir ;  il  peut  subir 
toutcs  les  tortures  de  la  faint  et  de  la  soif ;  il  peut  im poser  h  sa  chair 
les  plus  cruels  sacrifices.  A  l’aide  d’une  idde  abjecte  et  dgoiste,  il 
peut  depraver  ses  instincts ,  leur  commander  d’abominables  exi¬ 
gences  et  en  obtenir  les  plus  hideuses  voluptds. 

Sachons  done  le  reconnaitre  :  l’idde  est  un  levier  a  1’aide  duquel 
l’homme  peut  mouvoir  son  organisme ,  en  provoquant  les  emotions 
sensuelles  ou  sentimentales  qui  correspondent  aux  satisfactions 
dont  elle  presente  1’image ;  sachons  y  voir  une  force  physiologique 
analogue ,  quoique  infiniment  plus  variee ,  a  celle  que  nous  aper- 
cevons  dans  les  influences  physiques ,  dans  les  objets  et  dans  les 
evdnements  dont  le  spectacle  a  le  privildge  incontestable  de  nous 
entouvoir.  Ne  nous  enquerons  point  des  precedes  il  l’aide  desquels 
l’homme  est  mis  en  possession  de  cette  force  physiologique  qu’on 
appelle  l’idee.  Qu’il  la  puise  dans  l’enseignement,  qu’elle  soit  innde, 
qu’elle  surgisse  au  moyen  de  ses  sensations  transformdes ,  qu’elle 
soit  le  produit  d’une  excitation  ou  d’une  seerdtion  cerebrale ,  peu 
importe.  Constatons  le  fait :  l’idde  existe ,  quelle  qu’en  soit  l’ori- 
gine ,  quel  qu’en  soit  le  mode  de  formation.  Cette  existence  est 
aussi  certaine  que  celle  de  la  lumidre ,  de  l’dlectricitd ,  du  calori- 
que ,  dont  le  mode  de  production  est  tout  aussi  difficile  a  expliquer. 
A  quoi  bon  faire  intervenir  les  theories  iddogdniques  dans  l’dnoncd 
d’une  force  spdeiale  dont  il  nous  importe  de  connaitre  surtout  les 
effels?  Les  iddes  existent,  faction distincte  de  chacune  d’elles  sur 
ANN.  mkd.-psyc.  t.  i.  Janvier  MZ.  2 


48  GENfiHALLTitS 

l’organisme  est  positive.  Cette  action  varie  avec  la  nature  de  l’idee, 
avec  la  satisfaction  dont  elle  offre  l’itnage ;  voila  le  fait ,  le  fait  in¬ 
contestable  ,  le  fait  qu’il  faut  exprimer  nettement  et  sans  preten¬ 
tion.  Appelez  reaction  sympathique  du  cerveau  l’emotion  provoquee 
par  l’idee  d’une  personne  aim6e,  j’acquerrai  logiquement  le  droit 
d’appeler  reaction  sympathique  de  la  retine  l’fimotion  provoqufie 
par  la  vue  d’une  personne  abhorree.  Nous  aurons  ainsi  pris  un  soin 
infmi  it  envelopper  des  tfinebres  les  plus  profondes  ce  qu’il  impor- 
tait  le  plus  de  faire  connaitre,  c’est-h-dire  la  cause  spCciale  de 
l’gmotion ,  l’idee  ou  l’objet  qui  nous  a  affectfis.  Pretendre  indiquer 
l’action  speciale  d’une  idee  avec  les  termes  qui  servent  it  indiquer 
une  action  gfinerale  du  cerveau ,  n’est-ce  pas  imiter  celui  qui , 
voulant  exprimer  l’action  spCciale  d’un  aliment  ou  d’un  poison  , 
se  contenterait  d’enoncer  Taction  g6n6rale  de  l’estomac  ou  des 
vaisseaux  absorbants  ? 

Le  cerveau  est  l’appareil  specialement  appele  it  fonctionner  dans 
la  conception,  le  developpement  et  la  coordination  des  idtSes.  Per¬ 
sonne  aujourd’hui  ne  s’avisera  de  mettre  en  doute  ce  fait  irrecu¬ 
sable  :  aussi  les  idees  sUbissent-elles  a  un  tr£s  haut  degrd  les  con¬ 
ditions  de  structure  et  d’aptitudes  cerebrates.  II  existe  dans  la 
disposition  des  elements  dont  se  compose  le  cerveau ,  je  n’hesite 
pas  a  le  reconnaitre ,  des  causes  mystdrieuses  sans  doute ,  difficiles 
h  apprdcier,  mais  incontestables ,  qui  font  predominer  un  ordre 
d’idees  plutOt  qu’un  autre ,  qui  concourent  a  en  expliquer  la  fixite 
OU  la  mobility,  l’ampleur  oU  l’etroitesse,  Tdldvation  ou  la  vulgarite, 
la  vigueur  ou  la  faiblesse.  Or,  comme  les  passions  diverses  re- 
clament  le  concours  des  hides ,  il  est  aisfi  de  concevoir  la  part  qUi 
appartient  aux  aptitudes  cdrebrales  dans  la  production  des  pheno- 
utenes  affectifs;  Cette  part  est  d’autant  plus  grande  dans  les  sen¬ 
timents,  que  1’idee  a  pour  objet  une  satisfaction  moins  impatiein- 
ment  reclamCe  par  les  penchants ;  elle  est  d’autant  plus  grande 
dans  les  appdtits ,  que  1’idee  a  pour  objet  une  satisfaction  moins 
impatiemment  reclamee  par  les  besoins. 

Mais  les  aptitudes  cdrdbrales  subissent  ii  leur  tour  1’empire  ino- 
dificateur  des  iddes  dont  Tensemble  constitue  Tatmosphdre  morale 


MtiDICCHPSYGHOLOGIQOES.  19 

et  intellectuelle  qui  nous  entoure.  Si  Ces  aptitudes  sont  hetireuses , 
si  elles  sont  convenablement  developpfies  par  les  influences  educa- 
trices ,  les  Emotions  s’alimenteront  a  la  source  des  idees  nobles  et 
genereuses ,  elles  interesseront  tout  l’organisme  au  triomphe  de 
ces  idees  pour  leur  communiquer  l’ardeur  et  l’dnergie  qui  carac- 
terisent  la  passion.  Si  ces  aptitudes  sont  malheureuses ,  si  elles  sont 
livnSes  a  elles-m6mes ,  les  Emotions  s’alimenteront  a  la  source  des 
idees  basses  et  Ogoistes ;  elles  interesseront  l’organisme  au  triomphe 
de  ces  idees  pour  leur  communiquer  cette  impdtuosite  qui  ca- 
racterise  les  aveugles  emportements.  C’est  ainsi  que  les  id£es  re- 
pandues,  les  traditions  orales  ou  ecrites,  les  institutions  religieuses 
et  politiques ,  exercent  une  si  grande  influence  sur  le  caractere 
et  les  mceurs  des  peuples ,  sur  les  sentiments  et  les  passions  des 
individus. 

Resume  et  conclusions  : 

1°  II  existe  dans  les  conditions  generates  de  1’organisme  Uhe 
disposition  preOtablie  pour  corresponds  affectivement  aux  in¬ 
fluences  du  monde  exterieur,  moral  et  physique.  Les  penchants  et 
les  besoins  sont  l’expression  de  cette  disposition  apportfie  ert  nais- 
sant.  Les  penchants  se  manifestent  par  les  emotions  sentimentales ; 
les  besoins  se  manifestent  par  les  emotions  sensuelles. 

2°  Les  emotions  sensuelles  disposent  d’appareils  speCiaux, 
charges  d’impressionner  la  centralite  sensorio-motrice ,  et  d’y  pro- 
vOquer,  sans  que  l’intervention  de  l’ihtelligence  sOlt  toujOUrs  nC- 
cessaire ,  les  faits  d’innervation  propres  a  les  exprimer  OU  k  les 
satisfaire.  Les  Emotions  sentimentales  ne  disposent  naturellement 
que  d’un  appareil  sensorial  common ,  vague  et  confus ,  capable 
sans  doute  d’impressionner  la  centralite  sensorio-motrice  f  et  d’y 
provoquer  des  faits  tumultUeux  et  desordonnes  d’innervation , 
mais  incapables  d’y  determiner,  sans  l’intervention  de  l’intelli- 
genCe ,  les  faits  rGguliers  d’innervation  propres  it  les  exprimer  et  a 
leS  satisfaire. 

3°  L'emotion  sentimentale  cesse  d’etre' un  phenomene  vague  et 
confus,  si  1’idCe  de  la  satisfaction  qui  y  correspond  et  qu’elle  re-. 


20  GtiNtiRAIITES  MEDICO-PSYCOLOGIQUES. 

clame  vient  s’y  associer  et ,  en  s’y  associant ,  lui  imprinter  un  ca- 
ractere  defini  et  distinct.  G’est  a  cause  de  I’absence  de  tout  appareil 
d’impressionnabilite  speciale  pour  les  sentiments  que  les  passions 
rEclament ,  pour  se  manifester,  I’action  d’une  cause  extErieure , 
toujours  presenle  sous  forme  de  l’idee. 

k°  Le  moral  de  l’homme  existe  par  le  concours  de  deux  Ele¬ 
ments  :  l’elfiment  intellectuel  et  1’ElEment  affectif.  II  doit  etre 
considEre  b  la  fois  comme  l’ensemble  des  idees  qui  se  compli- 
quent  d’une  emotion ,  et  comme  l’ensemble  des  Emotions  aux- 
quelles  s’associe  une  idEe.  Les  idEes  qui  ne  se  compliquent  pas 
d’une  Emotion  appartiennent  plus  particuliErement  a  la  vie  intel- 
lectuelle  ou  psycho-cErEbrale.  Les  Emotions  auxquelles  ne  s’associe 
pas  une  idEe  appartiennent  plus  particuliErement  h  la  vie  orga- 
nique  ou  ganglionnaire. 

5°  Le  physique  de  l’homme  consiste  dans  l’intervention  d’un 
seul  ElEment,  1’elEment  affectif.  II  doit  etre  considErE  comme  Ten- 
semble  des  conditions  gEnErales  de  l’organisme  ,  qui ,  constituant 
les  besoins  et  les  penchants,  se  manifestent ,  soit  spontanEment , 
soit  sous  l’empirc  des  influences  extErieures ,  par  les  Emotions  sen- 
suelles  et  sentimentales. 

6°  L’influence  du  moral  sur  le  physique  ne  doit  point  Etre  con- 
fondue  avec  une  action  obscure  ,  inaccessible  b  la  conscience  du 
cerveau  sur  lui-meme  et  sur  les  autres  organes ;  c’est  plutot  Tac¬ 
tion  ,  accessible  b  la  conscience ,  exercEe  par  les  idEes  sur  les  Emo¬ 
tions  correspondantes ,  au  moven  de  l’innervation  cErEbro-gan- 
glionnaire. 

7°  C’est  par  l’intervention  de  1’idEe  dans  la  production  des  Emo¬ 
tions  sensuelles  ou  sentimentales,  que  les  passions  subissent,  d’une 
part ,  ^’influence  des  conditions  de  structure  et  d’aptitudes  cErE- 
brales ,  et  de  l’autre ,  l’influence  de  la  civilisation ,  des  institutions 
religieuses  et  politiques ,  des  traditions  orales  ou  Ecrites ,  etc. 

8°  L’influence  du  physique  sur  le  moral  ne  doit  point  etre  con- 
fondue  avec  une  action  inaccessible  a  la  conscience  des  viscEres 
sur  le  cerveau  ou  du  cerveau  sur  lui-meme ;  c’est  plutot  Taction , 
accessible  a  la  conscience ,  exercEe  par  les  Emotions  sur  les  idees 


DU  si£ge  de  l’ame  suivant  jles  anciens.  21 
correspondantes ,  au  moyen  de  Fimpressionnabilite  ganglio-cere- 
brale. 

9°  C’est  par  l’intervention  des  conditions  generates  de  l’orga- 
nisme  dans  la  production  des  Emotions  sensuclles  ou  sentimenlales 
que  les  passions  subissent ,  d’une  part  l’influence  des  ages ,  des 
temperaments ,  des  maladies ,  etc.  ,  et  de  l’autre  l’influence  des 
climats ,  des  saisons ,  des  habitations ,  des  conditions  atmosphe- 
riques ,  etc. 

L.  CERISE. 


DU 

SIEGE  DE  L’AME  SUIVANT  LES  ANCIENS, 


OU  EXPOSE  mSTORinUE 

DES  RAPPORTS  liTABLIS  PAR  LA  PHILOSOPHIE  ANCIENNE 
ENTRE  L’ORGANISATION  DE  L’HOMME  ET  LES  ACTES 
DE  LA  PENSJJE  1  ; 

PAR  F.  LELVT, 


Rechercher  quelles  ont  ete  les  opinions  de  la  philosophic  an- 
cienne  sur  la  part  que  preud  notre  organisation  aux  actes  de  l’in- 
telligence ,  c’est  rechercher ,  en  d’autres  termes ,  quel  siege  ces 
opinions  assignaient  a  l’ame ,  car  tel  6tait  le  langage  du  temps.  Mais 
si  dans  ce  langage  l’anatomie  n’a  pas  de  meprises  a  craindre ,  si 


(1)  Ce  Mfimoire,  qui  fait  partie  d’un  ouvrage  inedit  sur  la  Physiologie  de 
la  Pensie ,  a  tli  lu  ii  1’Academie  des  sciences  morales  et  politiques ,  dans 
scs  stances  du  27  aout  et  du^  septembre  1842. 


22 


DU  SlfiGE  DE  L’AME 


elle  est  toujours  sure  de  retrouver ,  sous  leurs  denominations  an¬ 
tiques  ,  des  organes  qui  ne  changent  point  avec  les  siecles ,  la  psy¬ 
chologic  est  loin  d’etre  aussi  certaine  de  reconnaitre,  sous  ses  noms 
divers  et  sous  ses  attrihuts  plus  changeants  encore,  cette  ame,  a  la- 
quelle  on  avaitdonne  pour  demeure  certaines  parties  de  notre  corps. 
Hommes  du  present,  derniers-venus  de  l’huinanite  et  de  la  phi¬ 
losophic  ,  riches  des  decouvertes  des  generations  qui  nous  ont  pre¬ 
cedes  dans  la  recherche  de  la  verit6 ,  et  trouvant ,  dans  ces  decou¬ 
vertes  mSmes ,  les  movens  de  nous  garantir  de  leurs  erreurs ,  nous 
ne  prenons  pas  toujours  assez  garde ,  dans  l’appreciation  de  ces 
assertions  antiques ,  si  les  deux  termes  du  rapport  qu’elles  expri- 
ment  ont  conserve ,  dans  notre  esprit  et  dans  notre  langue ,  une 
identit6  qui  permettc ,  sans  plus  de  precaution ,  de  les  comparer  a 
nos  assertions  sur  la  meme  matiere.  Aiusi ,  apres  etre  arrives  par 
suite  de  toutes  les  epurations  du  spiritualisme,  depuis  Platon  jus- 
qu’a  Descartes ,  a  ne  voir ,  sous  la  denomination  actuelle  d’ame , 
qu’une  substance  absolument  simple ,  uniquement  et  essentielle- 
ment  pensante,  nous  sommes  portes  &  croire  qu’il  y  avait ,  dans  la 
philosophic  ancienne,  une  denomination  de  tous  points  equivalente 
a  ce  nom  d’ame  des  modernes ,  et  repondant  identiquernent  a  la 
meme  id6e.  Or,  il  n’en  etait  pas,  il  ne  pouvait  pas  en  etre  ainsi. 
11  n’est  peut-etre  pas  un  point  de  science  sur  lequel  entre  nous  et 
les  anciens  put  s’etablir  un  pareil  accord.  Plus  pres  que  nous  de 
l’origine  des  societes  humaines ,  leurs  opinions  sur  toutes  choses 
participaient  de  la  grossiferete  et  en  quelque  sorte  de  la  materialite 
de  l’epoque  ou  ils  vivaient ,  et  ce  caract&re  de  leurs  idees  est  d’au- 
tant  plus  sensible,  qu’elles  s’appliquent  &  des  sujets  dont  la  nature 
se  montre  maintenant  a  nous  sous  un  aspect  bien  different. 

Je  ne  veux  faire  que  rappeler  ici  ce  qu’a  del  etre  primitivement 
la  notion  d’ame ,  sa  nature  et  son  origine ,  et  ce  que  montrerait  de 
la  manure  la  plus  <5vidente  1’ etude  psychologique  comparee  de 
l’antiquite  la  plus  grossiere  et  des  races  sauvages  actuellement 
existantes.  Par  cette  notion,  il  s’agissait  de  se  rendre  compte  de  la 
vie  presente,  que  sernble  essentiellement  constituer  quelque 
substance ,  abandonnant ,  avec  le  dernier  souffle ,  ce  cadavre  d6- 


SUIVANT  LES  ANCIENS. 


23 


sormais  immobile ,  et  bientot  en  dissolution.  11  s’agissait  d’assu- 
rer  la  vie  a  veijir ,  de  repondre  substantiellement  encore  a  cette 
id6e ,  ii  ce  desir ,.  a  cette  croyance  de  tous  Ies  temps ,  de  toutes 
les  nations ,  de  tous  les  homines ,  de  se  survivre  a  soi-meme ,  idee, 
desir ,  croyance,  necessitant  un  sujet  dont  la  substance  ctla  pensee 
ne  perissent  point  avec  le  corps  qu’elles  onl  anime.  Enfin ,  et  en 
quelque  sorte  sur  les  limites  de  ces  deux  vies ,  il  s’agissait  d’expli- 
quer  le  fait  des  songes ,  celui  des  apparitions ,  des  visions ,  et  tous 
les  d6tails  de  cette  antique  demonologie  a  laquelle  les  ames  des 
morts  et  celles  meme  des  vivants  prenaient  une  part  si  importante. 
Or,  cette  promifere  notion  de  Fame  ,  destinee  avant  tout  a  repre¬ 
sentor  des  croymces  dont  quelques  unes  etaient  des  erreurs,  n’a- 
vait  rien  de  veritablement  philosophique,  bien  qu’assurement  elle 
impliquat  la  pensee ,  et  qu’elle  eut  dte  tout  d’abord  celle  des  phi- 
lo-ophes ,  aussi  bien  quo  celle  des  poetes  et  du  vulgaire.  Maislors- 
qu’au  sein  de  la  civilisation  grecque  la  philosophic  eut  pris  un  deve- 
loppement  et  un  caractere  reellement  scientifique ,  lorsqu’a  defaut 
de  decouvertes  et  de  connaissances  qui  ne  peuvent  etre  que  le  fruit 
patient  du  travail  et  l’ceuvre  lente  des  siecles ,  elle  fut  entree  dans 
cette  voie  d’ explications  et  d’hypotheses,  destinees  a  Iui  rendre 
comptede  tous  ces  mouvements  divers  qui  composent,  en  definitive, 
le  vaste  domaine  des  sciences ,  la  theorie  de  l’ame  vint  prendre 
une  grande  place  dans  ces  explications  et  ces  hypotheses ,  et  sou- 
vent  les  constituer  li  elle  seule.  C’etait  la  notion  de  vie  et  d’intelli- 
gence ,  precedant  celle  de  puissance  et  de  cause ,  et  etendue ,  par 
des  hommes  pleins  eux-memes  de  vie  et  d’intelligence ,  a  presque 
tous  les  faitsde  la  nature  exterieure,  aussi  bien  qu’a  ceux  de  noire 
propre  nature.  II  y  avait  l’ame  du  monde,  l’ame  de  l’homme, 
celle  des  animaux ,  celle  des  plantes ,  et ,  a  part  la  premiere  peut- 
etre ,  chacuue  de  ces  ames  n’etait  qu’un  genre,  qui  comprenait 
plusieurs  especes.  Ces  ames  tout  d’abord  etaient  bien  des  sub¬ 
stances,  distinctes  des  corps  auxquels  elles  donnaient  le  mouve- 
ment  et  la  vie ,  des  substances  dont  on  discutait ,  inais  dont  on 
ne  contestait  point  encore  la  nature  materielle.  La  contestation 
vint ,  et  l’on  se  demanda  alors  ce  que  c’est  que  l’ame ,  ce  que  c’est 


24 


DC  SIEGE  DE  L’AME 


qu’une  ame,  si ,  au  lieu  d’etre  daus  tous  les  cas  une  substance,  ce 
n’est  point  tout  simplement  une  forme ,  une  force ,  une  puissance, 
une  faculty ,  l’acte  esscntiel  du  mouvement  specifique  d’un  corps , 
la  notion  meme  de  ce  mouvement ,  de  la  faculte  de  le  produire, 
mais  rien  de  substantiellement  distinct  du  corps  dans  lequcl  on  le 
considere.  Je  n’ai  pas  besoin  de  nommer  le  philosophe  qui  a  posfi 
ou  qui  nous  a  transmis  ces  questions  de  la  philosophic  ancienne. 
Tout  le  monde  a  designe  Aristote ,  et  c’est  en  effet  dans  ses  ou- 
vrages,  et  en  particulier  dans  seslivres  sur  Fame,  quese  trouvent, 
avec  ce  qu’il  a  pense  lui-meme  sur  cette  question  litigieuse ,  la 
plus  grande  partie  des  opinions  de  1’antiquite  sur  le  meme  sujet. 

L’ame  dont  Aristote  veut  faire  l’histoire,  parce  qu’elle  est,  dit-il, 
le  principe  des  animaux ,  cette  ame  qui  n’est  pour  nous  mainte- 
nant  que  celui  de  la  pensee ,  etait  done  alors  bien  loin  d’etre  dis- 
tinguee  du  principe  meme  de  la  vie ,  et  le  terme  le  plus  general  et 
le  plus  ordinaire  sous  lequel  on  la  designait  temoigne  de  cette  con¬ 
fusion.  qui  6tait  l’ame  (1) ,  n’etait  pas  meme  exclusivement, 
comme  l’eut  necessite  son  etymologie,  l’aine  qui  fait  respirer, 
l’ame  des  animaux,  de  ceux  au  moins  qui  respirenl;  c’ etait  aussi 
l’ame  des  plantes  (2) ,  qui  ne  respirenl  point ,  qui  ne  font  que 
vivre ,  et  qui ,  suivant  Aristote ,  n’ont  pasde  sensibilit6  (3).  Yu^, 
e’etait  la  vie  (4) ,  mais  une  vie,  une  ame  qui  en  comprenait,  en 
supposait  un  plus  ou  moins  grand  nombre  d’autres ,  suivant  qu’on 
avait  affaire  a  un  vegetal,  a  un  animal,  et  enfin  a  l’homme  (5).  L’ame 
ainsi  entendue ,  *|mj ,  comprenait  1’ame  nutritive ,  to  Qptnzimv , 
que  ne  pouvaient  pas  ne  pas  avoir  aussi  les  plantes ,  et  a  laquelle , 
chez  elles  aussi,  se  rapportait  l’ame  generatrice ,  r,  yemxtxit 
Svvapts;  elle  comprenait  l’ame  motrice,  to  xi'vyjTixbv  xara  xon-ov, 


(1 )  De  animd,  I,  2. 

(2)  Ibid.,  II,  2,  3. 

(3)  Ibid.,  Ill ,  2,  12;  III,  3,  12;  De  somno,  cap. 
cap.  I. 

(4)  De  animd,  II,  1,  24. 

(5)  Ibid.,  II,  2,3,  4. 


SUIVANT  LES  ANCIENS. 


fame  sensitive,  rb aioGyjnxbv ,  l’ame  appetitive ,  to  bpsxTtxbv, enfin , 
pour  ne  parler  ni  de  1’imagination,  wxvtaala ,  ni  de  l’intellect  pas- 
sif,  vovv ,  elle comprenait  fame  intellectuelle  active,  l’ame 
par  excellence,  Fame  de  la  pensee  proprement  dite,  le  to  Stavomixlv, 
le  vou?  TroirjTix'oj ,  7roioMv ,  <xir<x0v)s ,  a-fQ apro?  (1),  derniere  espece 
d’ame ,  dit  Aristote ,  que  semblent  poss6der  jusqu’it  un  certain 
point  quelques  animaux  (2).  En  operant  toutcs  ces  divisons  dans 
l’ame ,  ce  philosophe  savait  assur&nent  bien  &  quoi  s’en  tenir  sur 
leur  signification  et  leur  valeur.  Pour  lui,  toutes  ces  ames  n’etaient 
point  des  times,  des  substances  distinctes  (3).  II  ne  les  conside- 
rait,  et  il  leur  donne  indiffereminent  ces  divers  norns  (b) ,  que 
comme  des  parties,  des  puissances,  des  facultes  de  l’arae  et  presque 
de  la  vie  (5), des  points  de  vue,  de  plus  en  plus  elevfis ,  de  plus  en 
plus  comprehensifs ,  de  la  puissance  generate  de  vivre ,  de  sentir 
et  de  penser ,  points  de  vue  dont  le  plus  haut  domine  et  coinprend 
tous  les  autres,  comme  le  carre  comprend  le  triangle  (6).  Aristote 
ne  faisait  d’exception  ii  cette  maniere  de  voir,  et  d’exception 
qui  dans  son  esprit  ne  semblait  presque  qu’une  conjecture, 
que  pour  l’espSce  la  plus  61ev6e  d’ame ,  pour  le  vouj ,  l’fune  de  la 
pensfie  (7).  II  la  regardait  jusqu’a  un  certain  point  comme  une 
substance  s6parabledu  corps,  divine,  indestructible,  immortelle, 
mais  non  point  peut-etre  de  cette  immortality  individualistic  et 
pensante ,  dont  le  Ph6don  avait  consacWi  le  dogme. 

Cette  difficulty  qu’yprouvait  Aristote  it  distinguer  ses  ames 
inferieures ,  non  substantiates ,  pures  puissances  de  1’organisme , 
appliquyes  a  telle  ou  telle  syrie  d’actes  nutritifs ,  sensitifs,  appytitifs, 
d’une  autre  ame ,  ame  supyrieure ,  particulierement  intellectuelle , 


(1)  De  animd,  I,  9;  II,  2-12;  III,  1-12;  De  juv.  el  senect.,  cap.  2,  3, 

(2)  De  animd,  11,  3;  111,11. 

(3)  Ibid.  ,1,9;  III,  10. 

(4)  Ibid.,  II,  12; III,  12;  De  juv.elsenecl.,  cap.  1, 3;  Eihic.  Nic.,  IV,  2, etc. 

(5)  De  animd ,  1, 1,  3,  9  ;  II,  2,  3. 

(6)  Ibid. ,  II,  3. 

0)  Ibid.,  II,  2;  III,  6;  De  gen.  anirn.,  II,  3  ;  Ethic.  JYic:,X,  7. 


26  DU  SIEGE  DE  I/AME 

elevee  au  rang  de  substance ,  de  les  en  distinguer,  et  pourtant  de 
les  v  rattacher ,  cette  difficulty ,  Pythagore ,  Anaxagore  et  entin 
Platon  1’avaient  dejii  6prouvee ;  Platon ,  par  exemple ,  qui ,  suivant 
la  remarque  de  Brucker  (1) ,  tantot  semble  regarder  comme 
tout-a-fait  distinctes  l’une  de  l’autre  les.  trois  ames  qu’il  admet , 
tantot,  et  le  plus  souvent ,  semble  ne  les  consid^rer  que  comme 
trois  faculty ,  trois  parties  d’une  meme  ame ,  dont  la  partie  supe- 
rieure  neanmoins ,  presque  completement  isolee  des  deux  autres , 
n!a  en  outre  ni  la  meme  essence,  ni  le  mfime  avenir.  Cette  difficulty , 
je  n’ai  pas  besoiri  d’en  faire  remarquer  la  nature ;  elle  touche  h  la 
plus  grande  question  de  la  philosophic ,  la  question  de  la  substantia¬ 
tion  de  l’ame  et  de  l’immortalM  de  la  ponsee  j  question  dont  la  so¬ 
lution  ,  si  grave  pour  les  intertits  dela  religion  et  de  la  morale ,  est 
au  fond  indifferente  a  celle  de  savoir  comment  la  science  ancienne 
rattachait  a  l’organisation  les  phenomfines  de  l’intelligenee.  Ces  ph6- 
nomenes ,  quel  qu’en  soit  le  principe ,  force  ou  substance ,  esprit  ou 
matiere,  ne  changent  pas  pour  cela  de  nature.  11  no  s’agit  que  de 
les  reconnaitre  et  de  les  classer  sous  les  titres  des  diverses  especes 
d’ames  admises  par  la  philosophic  ancienne ,  et  de  voir  a  quelles 
parties  de  notre  organisme  elle  avait  rattache  celles  d’entre  elles  qui 
ont  quelque  caractere  sensitif  ou  intellectuel.  II  est  Evident  de  prime 
abord  qu’on  ne  trouve  aucun  caractere  de  ce  genre  dans  les 
phenomenes  du  domaine  des  ames  nutritive  et  gen6ratrice ,  lors- 
qu’on  considere  ces  ames  comme  communes  aux  animaux  et  aux 
plantes,  et  qu’on  les  distingue  l’une  et  l’autre  des  autres  ames 
inferieures ,  les  ames  sensitive ,  irascible  et  concupiscible.  Cen’est 
veritablement  qu’a  ces  dernieres ,  ou  aux  faits  qu 'elles  representent , 
et  dont  elles  sont  la  notion  generale ,  que  commence ,  avec  le  carac- 
tfere  sensitif,  appetitif,  intellectuel enfm ,  de  ces  memes  faits,  la 
possibility  de  les  rapporter,  en  vertu  de  leur  nature ,  a  telles  ou  telles 
parties  de  notre  organisation  qui  enseraient  la  condition  mat6rielle. 
II  restera  done  &  voir  quels  rapports  de  ce  genre  la  science  an- 


(l)  Hist,  c rit.  philos.,  part.  It,  lib,  II,  cap.  VI,  sect.  I. 


SUIVANT  LES  ANCIENS. 


27 


cienne  avail  etablis  cntre  nos  organes  et  les  times  concupiscible , 
motile,  sensitive,  appetitive,  intellectuelle  d’Aristote,  ou,  plus 
brievement ,  les  ames  concupiscible ,  irascible ,  et  raisonnable  de 
Pytbagore  et  Platon. 

Or,  il  faut  bien  le  reconnaitre ,  en  remontant  aussi  haut  que  le 
permet  l’histoire  de  la  philosophie ,  ou  mieux  les  documents  sur  les- 
quels  elle  se  fonde ,  l'opinion  la  plus  ancienne  surle  siege  del’ame , 
de  1’Ame  qui  fitait  tout  h  la  fois  la  vie ,  la  sensation  et  la  pcnsee , 
cette  opinion  est  qu’elle  a  son  siege ,  non  point  dans  la  tSte ,  mais 
dans  la  poitrine ,  et  plus  particulierement  dans  le  cceur.  Voici ,  si 
je  lie  me  trompe ,  comment  avait  du  se  faire  jour  et  s’etablir  une 
opinion  qui  nous  parait  maintenant  si  Strange. 

11  en  est  de  l’liumanitb  comme  des  individus  qui  la  composent , 
de  ceux  surtout  dont  l’entendement  se  dSveloppe  par  la  culture.  En 
vieillissant  elle  s’intellectualise ,  et  se  cree  en  quelque  sorte  sa 
raison  aux  depens  de  sa  sensibility.  Pour  les  auciens,  et  je  nefais 
ici  que  donner  une  forme  logique  aux  temoignages  formels  de 
l’histoire  de  la  philosophie ,  pour  les  ancieus  il  y  avait  done  bien 
moins  de  distance  de  la  vie  a  la  sensibility ,  et  de  celle-ci  h  la  raison , 
qu’il  n’y  en  a  maintenant  pour  nous  entre  ces  trois  termes  de 
notre  nature.  Or,  cette  vie ,  qui ,  pour  ces  homines  primitifs ,  etait 
surtout  de  la  sensibilite ,  et  une  sensibility  ou  l’imagination  jouait 
un  grand  r61e ,  ils  la  transportaient  a  tous  les  objets  de  la  nature 
extyrieure,  et,  d’une  manifere  genSrale,  a  leur  ensemble,  a 
ce  monde ,  dont  ils  ne  tarderent  pas  a  faire  un  grand  animal  (1). 
Concluant  simultanyment  de  cet  animal  a  eux-memes ,  et  d’eux- 
memes  a  cet  animal ,  ils  le  virent  respirer  comme  eux  (2) ,  comme 


(1)  C’6lait  comme  un  dogme  de  toute  la  philosophie  ancienne.  Cela  a  616 
dit  nomm6ment  par  les  pylhagoriciens  (Diog.  La6r„  VIII,  6  ),  par  Anaxa- 
gore  (Cic6ron,  De  ml.  dear.,  I,  11),  par  Platon  (  Timie,  cd.  Bip.,  IX, 
p.  305,  @06,  et  seq.  386 ;  Polil.,  VI,  20),  par  Arislote  ( Arist.,  De  coelo,  1, 9  ; 
Slob6e,  Ed.  pliys.,  I),  par  Z6non  et  ses  disciples  (Diog. Laer.,  VII,  139, 
143,  147.  —  Cic6ron  ,  De  ml.  dear.,  II,  8,  12;  III,  8,  9,  12,  13,  —  Sext. 
Empir.,  Adv.  math.,  IX,  101,  102,  103,  104). 

(2)  Les  pythagoriciens  ,  par  exemple ,  le  disaienl.  Oi  ply  d™  rvOayopou 


28  _  DU  SIEGE  DE  L’AME 

eux  prendre  son  principe  de  vie  dans  l’air  qui  entoure  le  globe  (1), 
et  determine  a  sa  surface  des  mouvements  si  impetueux  et  si  re- 
marquables.  Les  pythagoriciens  parlerent  de  la  creation  comme 
du  rxisultat  d’un  acte  de  cette  nature  (2) ,  et  Diogene  d’Apollonie 
alia  jusqu’Ji  voir  dans  les  etoiles  les  organes  respiratoires  du  grand 
tout  (3).  L’air  atmospherique ,  uni  h  l’616ment  du  feu  (A) ,  con- 
stituait  ainsi  l’ame  du  monde ,  et  m^ritait  d’autant  plus  ce  titre 
qu’il  6tait  loin  d’etre  prive  de  sensibility  et  meme  de  pensee 
proprement  dite  (5).  Par  une  division  presque  infinie ,  qui  n’allait 


f xtO'  tival  too  xoapov  xevov,  «t;  a  iJianvt!  5  xoapos  xat  15  o5  (  Plut.,  Plac.  pliil. , 
II,  9).  Xenophane ,  cn  rejetant  cette  opinion,  prouvc,  par  ccla  meme, 
qu’elle  avait  cours  de  son  temps  et  avant  iui.  tTlov  Si  opav  xal  olov  axoiiav, 
pr>  (xevtoi  avanvEiv  (Diog.  Lafir.,  IX,  19).  On  peutcn  dire  autantdu  passage 
snivant  de  Platon  :  Hveu.m  Tt  ovx  b  irrpnijTwj  Jeojuvov  avonrvovis  (  Timde  , 
Bip.,  IX,  310). 

(1)  Cela  rdsulte ,  en  definitive,  des  opinions  gendtiques  d’Anaximene 
(Arist.,  Metuph.,  I,  3  ;  Cicdron,  De  not.  deor.,  I,  10;  Acad,  qucesl.,  It,  37; 
Plutarque,  Plac.phil.,1, 3  ;  ap.  Eusdb.,  Prepar.  Evung.,  I,  8;  Sext.  Empir., 
Adv.  math.,  X ,  360 ;  Pyrrl i.  hypolh.,  Ill,  30;  Diog.  Laer.,  II,  3  ;  Origene, 
Philosoplium.,  7;  saint  Augustin,  De  civil.  Dei,  VIII,  2 ;  Simplicius,  Phys. 
I,  coram.  28) ,  de  Diogene  d’Apollonie  (■  Arist. ,  Mel. ,  I,  3  ;  De  animd,  1,2; 
Cicdron,  De  ml.  deor.,  1,  12  ;  Sext.  Empir.,  Adv.  math.,  X ,  360  ;  Pyrrh. 
Iiypotli.,  Ill ,  30  ;  Diog.  Laer.,  IX,  57  ;  saint  Augustin ,  De  civil.  Dei,  VIII, 
2;  Simplic.,  Phys.,  I,  comm.  28 ),  d’Archdlalis  (Diog.  Laer.,  I,  3 ;  Slobde  , 
Eel.  phys.,  I ),  et  meme  d’Hdraclite  (  Sext.  Empir.,  Adv.  mailt.,  X,  233). 

(2)  Arist.,  Phys.',  IV,  6. 

(3)  Plutarque,  Plac.  pliil.,  II,  13 ;  Slobde,  Eel. phys.,  I. 

(4)  Le  feu,  le  chaud,  forme,  soit  en  tout,  soit  en  partie,  le  premier 
principe  admis  par  Pythagore  ( Diog.  Laer.,  VIII,  28),  par  Hdraclite  (Arist., 
Met.,  I,  3;  Cicdrori ,  Acad,  qucesl.,  II,  37;  Cldm.  Alexand.,  Stromal.,  V; 
Orig.,  Philos.,  4),  par  Anaximene  (  Orig.,  Philos.,  7  ;  Simplic.,  Phys.,  I, 
comm.  4,  28),  par  Diogene  d’Apollonie  (Diog.  Laer,  IX,  57 ),  par  Archd- 
latts  (Diog.  Laer.,  I,  3  ;  Stobdc,  Eel.  pliys.,  I ),  par  Zdnon  (Cicdr.,  De  not. 
deor.,  Ill,  14.;  Diog.  Laer.,  VII,  156,  157),  par  Epicure  Diog.  Laer., 
X ,  63 ). 

(5)  Opinion  de  Diogdne  d’Apollonie  (  Arist.,  De  animd,  I,  2;  saint  Au¬ 
gustin  ,  De  civ.  Dei,  VIII,  2 ;  Simpl.,  Phys.,  fol.  33,  a ;  fol.  33,  b  ). 

Opinion  d’Hdraclite  (  Sext.  Emp.,  Adv.  maili.,  VIII,  286 ). 


SUIVANT  LES  ANCIENS. 


point  pourtant ,  et  ne  pouvait  point  aller  jusqu’a  une  separation 
complete ,  l’air,  le  souffle ,  l’esprit  du  grand  tout ,  s’introduisant 
dans  chaque  animal  et  dans  l’homme  en  particulier,  par  l’acte  de 
la  respiration  (1) ,  penetrait  dans  la  poitrine  et  jusque  dans  le 
ventricule  gauche ,  ou  pneumatique ,  du  coeur  (2) ,  oil ,  se  melant 
au  sang  pour  l’echauffer,  il  donnait  tout  a  la  fois  a  la  creature  sa 
vie,  sa' sensibilite  et  sa  pensee.  Voila  comment  Fame,  Fame 
vivante  ,  sentante  et  pensante ,  avait  paru  aux  plus  anciens  philo- 
sophes  de  la  Grece ,  aux  philosophes  ioniens,  successeurs,  mais 
non  point,  sous  ce  rapport ,  continuateurs  de  Thalfes ,  avoir  pour 
si6ge  la  poitrine ,  et  en  particulier  le  coeur  ;  comment  Anaximene 
disait  que  notre  ame ,  qui  n’est  que  de  l’air,  nous  gouverne , 
comrae  le  souffle  et  l’air  entourent  et  gouvernent  le  monde  (3) ; 
comment  Diogenc  d’Apollonie ,  pour  qui  l’air  extfirieur  general 
etaitdoue  de  tout  pouvoir,  de  toute  connaissance ,  de  toute  pensee , 
soutenait  que ,  dans  l’homme  comme  dans  les  animaux ,  cet  air 
qu’ils  respirent  et  par  lequel  ils  vivent  est  leur  ame  et  leur  pensee , 
ame  et  pensfie  qui  les  quittent  quand  cesse  leur  respiration , 
et  donl  le  siege  est  dans  le  coeur,  puisque  e’est  dans  ce  viscere 
que  le  sang  se  forme  par  l’introduction  rapide  de  Fair  (h).  Yoila 
enfin  comment  Heraclite,  aux  yeux  de  qui  Fame  du  monde,  le  prin- 
cipe  de  toutes  choses ,  etait  un  lluide  epure  et  chaud,  comparable  h 
une  sorte  d’air  (5) ,  disait  que  Fame  humaine  est  une  etincelle  de 
ce  feu ,  de  ce  fluide  universel,  ou  de  la  raison  geniirale,  qui  penetre 
dans  l’homme  par  la  voie  de  la  respiration ,  et  qui  est  en  meme 


(1)  Aristote  tail  remonicr  ccllc  opinion  a  Orphte  (  De  animd,  I,  7 ;  Slo- 
b6e,  Ertog.  phgs.,  I).  Heraclite  la  dfiveloppe  longuement  (  Sext.  Empir., 
Adv.  math.,  YI1,  127  A  131). 

(2)  C’est  la  ce  que  disait  Diogene  d’Apollonic  (Plut.,  Plac.  pliil.,  IV,  5  ). 

(3)  Plat.,  Plac.  pliil.,  I,  3  ;  Stobdc ,  Eel.  phys.,  1. 

(4)  Arist.,  De  resp.,  2 ;  Plut.,  Plac.  pliil.,  IV,  5 ;  Slob6e ,  Eel.  phys.,  I ; 
Simplic.,  Phys.,  fol.  32,  A;  33,  a. 

(5)  Arist.,  Met.,  I,  3;  Plut.,  Plac.  pliil.,  I,  3;  Sext.  Emp.,  Ails,  mailt., 
X  ,  233,  360;  Diog.  Laer.,  IV,  7,8;  Clem.  Alex.,  Strom.,  V. 


30  DD  SlfcGE  DE  1,’AME 

temps  comme  la  racine  de  la  Tie  (1).  Quant  a  Anaxagore ,  s’il  eut 
une  idee  plus  relevee  de  la  pensec  toute-puissante  (2),  s’il  ne 
la  confondit  point  arcc  la  respiration  du  monde ,  s’il  la  degagea 
mieux  de  la  mature  que  ne  l’avait  fait  Diogfene  d’ApolIonie  ,  qui 
pourtant  Iui  avait  ouvert  la  voie  (  il  ne  parait  pas  avoir  ete  aussi 
heureux  dans  sa  distinction  de  la  peilsee  de  l’homme  et  de  ses 
faculty's  purement  vitales.  Pour  lui  comme  pour  DiogOne  et 
Hdraclite ,  le  voOf  et  le  se  confondirent  (3) ,  et  n’eurent 
d’autre  nature  que  l’air  de  la  respiration  (4)  ,  et ,  suivant  toutc 
apparence ,  d’autre  siege  que  la  poitrine  et  le  cceur. 

Au  reste,  que  les  plus  anciens  philosophes  grecs  aient  ainsi 
regard^  l’air  atmosphdrique,  Pair  epure,  subtilise,  6chauff<§,  comme 
Fume  du  monde ,  et  ce  monde  comme  un  animal  vivant  par  une 
sorte  de  respiration ;  qu’ils  aient  cru  que  1’ame  humaine  est  formic 
d’une  portion  de  cet  air  introduit  dans  la  poitrine  par  Facte  inspi- 
ratoire,  et  allant  se  mfiler  au  sang  dans  le  cceur  pour  le  vivifier  et 
l’echau(Ter ;  qu’ils  aient  ainsi  regards  cette  cavil6  et  ce  viscere 
comme  le  siege  de  Fame ,  de  Fame  vivante,  sentante  et  pensante, 
fortifies  peut-etre  dans  cette  opinion  par  FespSce  de  retentissement 
qu’impriment  au  cceur  les  appetits,  les  passions,  et  meme  quel- 
quefois  les  idees ;  c’est  la  ce  que  prouveraient  presque  seules  les 
denominations  grecques  qui  designent  Fair ,  le  souffle ,  l’esprit , 
Fame  du  monde ,  le  souffle ,  l’esprit ,  Fame  de  Phomme ,  dip , 
irveSpa ,  iJnjjpj  ,  trois  termes  qui ,  par  leur  racine ,  impliqiient 
l’idfie  de  souffle  ou  de  respiration.  Telle  est ,  en  definitive ,  Fopi- 
nion  de  Platon  dans  le  Cratyle  (5) ,  et  4  cet  egard,  en  effet,  il  ne 


(1)  Sent.  Emp.,  Adv.  math.,  VII,  127  a  131. 

(2)  Plalon,  Cratyle,  Bip.,  Ill,  p.  203;  Arist.,  De  attimd,  I,  3;  Phys., 
Vlfl,  l;Cic6r.,  Acad,  quccsl.,  II,  37;  Plutarque,  Pericles ;  Placil.  phil.,  1,3; 
Diog.  Lacr.,  II,  0  ;  saint  Augustin,  De  civ.  Dei,  VIII,  2. 

(3)  Arist.,  De  auim.,  I,  3  ;  Plut.,  Plac.  phil.,  V,  25. 

(4)  Arist.,  De  respir.,  2  ;  Plut.,  Plac.  phil.,  IV,  3  ;  Stob6c ,  Eel.  phys.,  I. 

(5)  Platon  ,  dans  ce  dialogue  ,  donne  du  mot|i/Xw  deux  etymologies.  La 
premiere ,  toule  mat6ricllc ,  et  en  quelquc  sorle  extrinseque,  revient  a  cclle 


SOIVANT  LES  ANCXENS. 


81 

saurait  y  avoir  deux  manieres  de  voir.  La  filiation  est  ici  trop  evi- 
dente.  Ce  n’est  pas  le  fait  interieur  qui  a  noinmd  le  fait  exterieur; 
ce  n’est  pas  la  pensee  *  fame ,  qui  a  donne  son  nom  a  la  vie ,  et 
celie-ci  le  sien  a  la  respiration.  G’est  le  contraire  qui  a  eu  lieu ; 
et  r&me ,  dans  sa  designation  la  plus  generale ,  est  encore  restee 
le  souffle  inspirateur. 

Tandis  que  les  philosophes  de  la  Grece,  conduits  par  les  gros- 
sieres  idfies  de  leur  epoque,  employaient  leur  science  naissante  et 
leur  logique  de  mdtaphores  a  etablir  une  erreur,  ses  physiologistes, 
ses  medecins ,  homines  du  meme  temps  et  des  memes  idees , 
elaienl  amends ,  par  la  nature  de  ieurs  etudes  et  les  necessites  de 
leur  profession,  ii  y  opposer  une  verite.  Sans  nier  que  la  respiration 
ne  fdt  I’acte  le  plus  apparent,  et  en  quelque  sorte  comme  la  condition 
la  plus  necessaire  de  la  vie,  et  qu’a  ce  titre  quelque  chose  de  fame 
nedutyetre  rattache,  1’dtude  des  sensations,  soit  dans  les  animaux, 
soit  dans  l’homme ,  1’observatiou  surtoutdes  maladies ,  les  avaient , 
des  les  temps  les  plus  recules ,  mis  sur  la  voie  du  role  important 
que  joue  le  cerveau  dans  les  manifestations  intellectuelles ,  et  leur 
avait  appris  et  fait  dire  que  c’est  lui  qui  est  le  veritable  siege  de 
fame  par  excellence ,  ou  de  l’ame  de  la  pensee.  Un  mddecin ,  un 
Crotoniate,  qui  ne  fut  peut-etre  pas  le  disciple  de  Pythagore,  mais 
qui  fut  son  contcmporain ,  et  en  quelque  sorte  son  compatriote , 
Alcmeon,  etait  d’avis,  it  ce  que  rapporte  Plutarque  (1),  que  la  rai¬ 
son,  la  principale  partie  de  l’ame  ,  a  son  siege  dans  le  cerveau ,  et 
que  c’est  par  cet  organe  que  nous  percevons  les  odeurs;  et  il 
avancait  cette  opinion  a  peu  pres  a  l’dpoque  ou  Anaximene  et  Dio- 


quc  je  donne  ici.  Elle  fait  de  I’ilme ,  ,  la  force  respiratoire  et  vafrai- 

chissante,  ava^ux^u>  Aont  l’abandon  determine  la  morl.  Platon  I’appelle 
grossiere ,  ipoprixov  ,  et  nfianmoins  on  voit  qu’il  la  prfifere  a  la  secondc  , 
qu’il  nomme  reclierclifie  et  ridicule ,  r^norcpo-i ,  jilmoy  ,  et  ou  l’Ame  est 
considers  comme  une  force  qui  mainlient  el  voiture  la  nature,  le  corps ; 
<fuViv  byj\ ,  xat  fyl\ ;  —  rS<J!Xy  ;  —  $vXri- 

(  Cralijle,  6dit.  bip.,  1.  Ill,  p.318.  ) 


(I)  Placil.  philos.,  V,  17. 


32  DU  SIEGE  DE  L’AME 

gfine  d’Apollonie  emettaient  sur  le  siege  de  l’ame  meme  pensante 
l’erreur  que  j’ai  rapportee.  II  est  probable  que  ce  qu’a  dit  la 
Alcmeon,  beaucoup  d’autres  physiologistes  l’ont  dit  et  pense 
comme  lui.  Mais  l’histoire ,  si  elle  a  retenu  les  noms  de  quelques 
uns  d’entre  eux ,  n’a  pas  conserve  leurs  doctrines ,  et  il  faut  ar- 
river  jusqu’a  Hippocrate  pour  voir  cette  assignation  du  si6ge  de 
l’ame  proclam6e  en  des  termes  qui  ne  peruiettent  pas  de  douter 
qu’elle  ne  fut  tout  a  la  fois  le  resultat  de  sa  science  propre  et  de 
celle  qui  est  resumGe  dans  ses  ecrits. 

La  critique  n’a  plus  pour  tache  de  demontrer  l’existence  d’Hip- 
pocrate  et  1’anc.iennete  des  ouvrages  qu’on  lui  attribue  ;  mais  elle 
est  arrivee  a  distinguer  d’une  maniere  assuree,  parmi  ces  ouvrages, 
ceux  qui  sont  dus  au  mddecin  de  Cos  lui-meme ,  ou  qui  ont  et6 
composes  sous  ses  yeux,  et  en  quelque  sorte  sous  son  inspiration, 
par  ses  enfants  et  par  ses  disciples,  de  ceux,  au  contraire,  qui  sont 
fividemment  et  de  beaucoup  postfirieurs  a  l’epoque  oil  il  vivait. 
Aux  preuves  qui  ont  ete  donnees  de  cette  distinction  vient  s’a- 
jouter  d’une  maniere  remarquable  la  difference  des  rapports  6la- 
blis ,  dans  ces  deux  ordres  de  traites ,  entre  les  actes  sensitifs  et 
intellectuels ,  et  une  partie  determinee  de  notre  organisation. 
Ainsi ,  dans  les  livres  hippocratiques  qui  ne  sont  pas  d’Hippocrate , 
et  qui  ont  manifestement  ete  ecrits  au  temps  d’Aristote  et  de 
Praxagorc,  dont  ils  reproduisenl  les  opinions,  sont  ineconnus, 
comme  je  le  dirai  plus  tard,  les  rapports  de  la  pensee  au  cerveau , 
et  le  siege  du  centre  de  perception  y  est  place  dans  un  tout 
autre  organe.  A  s’en  tenir,  au  contraire ,  aux  traitds  qui ,  sous  le 
noin  d’Hippocrate ,  portent  le  cachet  evident  et  de  sa  science  et 
de  sa  maniere ,  et  lui  sont  irrefragablement  attribues ,  on  voit  que 
pour  lui  le  cerveau  n’est  pas  seulement  le  siege  de  l’ame ,  mais 
qu’il  est  son  interprete ,  son  organe ,  Sla.yydo<;  (1) ,  ou  plutot 
celui  de  la  pensee.  Cette  partie,  suivant  Hippocrate,  est  pour 
rhomme  la  source ,  la  condition  necessaire  de  toute  sensation  ,  de 


(1)  De  morbo  snero. 


SUIVANT  LES  ANCIENS. 


33 


toute  connaissance ,  de  tout  plaisir,  de  toute  douleur  (1).  C’est 
par  elle  que  nous  raisonnons ,  que  nous  deraisonnons ,  en  sante , 
dans  les  maladies,  dans  la  fievre ,  la  phrenesie,  la  folie  (2).  Sa 
bonne  conformation ,  son  bon  temperament,  importent  au  caractere 
et  a  la  rectitude  de  1’intelligence  (3) ,  que  troublent  et  dcnaturent 
les  affections  el  les  lesions  de  cet  organe  (4).  Les  preuves  de  cette 
doctrine  eclatent  dans  toutes  les  parlies  des  ouvrages  d’Hippocrate 
dont  la  nature  les  comporte,  et  sa  medecine,  son  hygifene,  n’y  sont 
pas  plus  ctrangeres  que  son  anatomie  et  sa  physiologic. 

Aprbs  des  dires  aussi  formels  que  ceux  d’  Hippocrate  sur  lc  role  du 
cerveau  dans  les  actes  de  la  pensee,  et  en  presence  de  faits  identiques 
&  ceux  qui  lui  avaient  fait ,  h  lui  et  a  ses  predficesseurs ,  emeltre  ces 
opinions ,  il  n’etait  pas  possible  qu’elles  ne  fussent  pas  partagees  par 
ses  successeurs  en  medecine  et  en  physiologic ,  et  c’est  cequi  cut  lieu 
en  effet.  II  ne  nous  est  parvenu  qu’un  tres  petit  nombre  de  doctrines 
medicales  surce  sujet ;  mais  toutes,  pour  le  peu  qu’on  en  connaisse, 
reviennenl  au  fond  a  celle  d’Hippocrate.  Ainsi  Herophile  placait 
le  siege  de  la  principale  partie  de  Fame  dans  les  ventricules  du 
cerveau  (5) ;  ainsi  Erasistrate ,  apres  1’avoir  mis  dans  les  enve- 
loppes  de  cet  organe  (6) ,  lorsqu’il  croyait  que  les  nerfs  en  pro- 
viennent,  avait  fmi  par  le  placer  dans  sa  substance  memo ,  lorsqu’il 
eut  reconnu  que  c’est  elle  qui  leur  donne  naissance  (7) ;  ainsi , 
enfin ,  la  connaissance  de  cette  origine  avait  porte  Eudfeme  et  M  - 
rinus  a  se  ranger  a  cette  derniere  opinion  (8). 


(1)  De  morbo  sacro. 

(2)  Ibitl.,  et  De  morb.  vulg.,  passim. 

(3)  De  aer.,  aq.  et  loc.  —  De  homin.  struct. 

(4)  De  capil.  vuln. —  De  morb.  vulg.,  etc. 

(5)  Piutarque,  Placit.  phiL,  IV,  5. 

(6)  Id.,  Ibid. 

(7)  Galien ,  De  Uippocr.  et  Plat.  Placit.,  VII,  3;  VIII,  1. 

(8)  De  Uippocr.  el  Plat.  Placit.,  VIII ,  1.  —  II  y  a  eu  pourtant,  dans 
l’antiquite ,  et  apres  Hippocrate ,  des  mddecins  qui  ont  donn6  a  i’Ame  de  la 
pensee  un  autre  sitSge  que  le  cerveau.  Leur  opinion ,  a  cet  (Sgard  ,  se  liait , 
en  giineral ,  a  cellc  de  la  sccte  ptiilosophique  a  laquellc  ils  se  raltachaicnt 

ASX,  mkd.-i'syc,  t.  i.  Janvier  1843.  3 


3/l  DU  SlfiGE  DE  L’AME 

Mais  c’est  surtout  dans  Ies  ouvrages  de  Galien ,  dans  ces  ouvrages 
si  remarquables  par  la  science  physiologique  dont  ils  sont  pleins , 
que  se  trouvent ,  avec  surabondance ,  et  les  preuves  de  l’affectation 
du  cerveau  a  l’exercice  de  1’intelligence ,  et  une  determination , 
bonne  ou  mauvaise ,  des  conditions  de  cette  affectation ;  en  un 
mot ,  une  physiologie  de  la  pensee  .  qui ,  en  la  debarrassant  des 
hypotheses  et  des  erreurs  que  Galien  et  son  epoque  y  ont  mfilees , 
orrne  encore ,  a  peu  de  chose  pres ,  tout  l’actif  de  la  science  sur  ce 
sujet. 

Galien  est  a  la  fois  un  des  philosophes  et  un  des  pbysiologistes 
qui  ont  le  plus  longuement  discute  et  le  plus  raisonnablement  ap- 
precie  la  nature  de  l’ame,  celle  surtout  de  ses  parties  ou  de  ses  facul¬ 
ties  inferieures.  II  ne  nie  point  les  rapports  etablis  par  la  science , 
sa  devauciere  ou  sa  contemporaine,  entre  les  principales  parties  ou 
les  principaux  organes  du  tronc ,  le  foie  et  le  coeur,  et  les  ames 
inferieures,  ou  les  parties,  les  forces,  les  notions  en  quelque  sorte 
inferieures  de  l’ame  ,  les  ames  concupiscible  et  irascible.  Ces  ames , 
il  les  recommit,  les  adopte  (1) ;  il  leur  est,  pour  ainsi  dire,  re- 
connaissant  de  ce  qu’elles  font,  chacune  dans  son  officine,  pour 
sa  theoric  de  l’csprit  animal ,  produit  et  elabore  par  elks  dans  le 
foie  et  dans  le  cceur,  et  envoye ,  dans  le  cerveau ,  h  1’ame  par  ex¬ 
cellence  ,  pour  y  etre  converti  en  esprit  en  quelque  sorte  intellec- 
tuel ,  instrument  plus  special  de  cette  espece  d’ame ,  et  comme  le 
vehicule  de  la  pensee  (2).  Cette  pensee,  en  effet,  cette  sorte  d’ame, 


Parmi  ces  medecins,  on  peut  citer  Praxagoras ,  Ascliipiade  dc  Bithynie , 
Archigenc ,  qui  placerent,  avec  Aristote,  Epicure  et  les  slo'icicns ,  le  siege 
de  la  principale  parlie  de  l’irae  dans  le  coeur.  Toulefois ,  on  voit ,  par  le 
passage  mcfne  de  Galien  relatif  a  cetle  opinion  chez  Archigenc  (De  loc.  aff., 
I,  1 ),  que  ce  mfidecin  et  ses  disciples  ne  savaient  trop  comment  la  soulenir, 
qu’ils  n’lHaient  pas  bien  stirs  de  sa  v6rit6  ,  et  qn’elle  leur  paraissaita  eux- 
memes  en  contradiction  avec  la  nature  et  le  traitement  de  la  plirfinfisie  et 
de  la  Ifilhargie ,  deux  maladies  cerfibrales  qui  entrainent  essenlicllement 
un  dfisordre  de  l’intelligencc. 

(1)  De  Hippocr.  el  Plat.  Placilis,  VI,  3  ;  VII,  3  ;  VIII,  1.  —  Lib.  Quod 
animi  mores  corpor.  temp,  sequuntur,  3.  —  De  humor.,  comm.  II. 

(2)  De  Hippocr.  et  Plat.  Placit.,  VII,  3. 


SUIVANT  LES  ANCIENS. 


35 


c’est  le  cerveau  qui  est  sa  demeure ,  son  organe  (1).  Citer  des 
preuves  de  cette  affectation ,  telle  que  l’enseigne  Galien ,  ce  serait 
citer,  non  des  pages ,  mais  des  volumes  entiers  de  ses  ouvrages.  II 
faut  voir  comment  il  se  rit  des  philosophes  qui  sont  alles  chercher 
dans  les  poetes ,  dans  Homere  et  dans  Ilesiode ,  des  preuves  de 
l’opinion  qui  fait  du  cceur  le  si«Sge  de  Fame  raisonnable  (2) ;  com¬ 
ment  a  cct  egard  il  combat  et  Aristote  et  Chrysippe  (3) ,  et  s’ap- 
proprie ,  en  les  appuyant  de  toute  sa  science  anatomique ,  physio- 
logique  et  mddicale ,  les  idecs  de  ses  deux  maitres  en  philosophic 
et  en  medecine,  Platon  et  Hippocrate  (4) .  11  faut  voir  comment,  rec- 
tifiant  l’opinion  mal  a  propos  attribute  a  ce  dernier,  il  se  demande 
i>  quoi  servirait  dans  i’hypothese  oil  le  cerveau ,  independamment 
de  ses  fonctions  psychologiques ,  aurait  pour  usage  le  rafraichisse- 
ment  du  cceur ,  a  quoi  servirait  toute  cette  multiplicite  de  formes 
qu’on  y  remarque  (5). 

Je  n’ai  point  a  parler  ici  de  cette  theorie  de  l’esprit  animal , 
base  de  la  physiologie  cerebralc  suivant  Galien ,  theorie  que  ce  me- 
decin  a  empruntee  a  Hippocrate  et  4  Aristote,  et  dont  le  gerrne  re¬ 
monte  aux  opinions  ioniennes  sur  1’ entree  de  Fair  dans  le  poumon , 
et  par  lepouinon  dans  les  cavites  gauchesdu  cceur.  J’ai  du  me  bor- 
ner  a  montrer  ou  plutot  a  rappeler  combien  etait  formelle,  fondee  et 
appuyee  de  preuves  detaillees ,  1’opinion  du  second  des  princes  de 
la  physiologie ,  sur  Faffectation  de  l’encephale  aux  manifestations 
intellectuelles. 

Apreslui  les  physiologistes  n’ont  gufere  fait  que  reproduire  la  memo 
opinion  ,  non  point  par  un  esprit  d’imitatiou  servile ,  mais  parcc 


(1)  De  usu  pari.,  IX,  4 ;  Desympt.  caus.,  I;  Liber,  Quod  animi  mor : 
corporis  lemp,tseq.,  2,  3,  4;  De  Hippocr.  el  Plot.  Placit.,  Ill ,  S;  VIT  ,  3  ; 

VIII,  i. 

(2)  De  Hippocr.  el  Plat.  Placit.,  II,  2,  3. 

(3)  Ibid.,  T,  6 ;  II,  2,  3,  4,  5,  0,  7,  8. 

(4)  Ibid.,  passim  ,  mais  surtout  livres  III,  V,  VI,  VII,  VIII. 

(5)  De  usu  pari.,  VIII,  3. 


3f> 


DU  SIIiGE  DE  t’AME 


que ,  du  point  de  vue  de  Ieurs  Etudes ,  il  ne  leur  fitait  pas  possible 
d’cn  avoir  une  autre ;  et  ce  serai  t.  vraiment  peine  perdue  que  de 
rappeler,  en  descendant  la  chaine  des  temps ,  comme  ayant  tous 
soutenu  ct  developpe  cette  maniere  de  voir,  les  noms  d’Oribase, 
deVesale,  de  Vieussens,  de  "Willis ,  de  Malpighi,  de  Colombo, 
de  Ridley,  de  Haller,  cn  un  mot  de  tous  les  anatomistes  anciens 
et  modernes ,  sans  exception.  Qu’un  grand  anatomiste ,  Varole  , 
ait  blSme  Platon  et  Galien  d’avoir  donn6  le  ccrveau  pour  siege  a 
la  pensee  proprement  dite ,  et  ait  ajoute  que  Fame  ne  sc  sert  de 
cet  organe  que  pour  ses  facultes  inferieures,  et  comme  d’une  sorte 
de  sensorium  commune  (1),  cette  opinion ,  <5mise ,  du  reste ,  bien 
anterieurement  par  saint  Augustin  (2)  et  par  d’autres  philosophes 
chretiens ,  n’en  rattache  pas  moins  le  cerveau  a  la  pensee  ,  et  elle 
ne  saurait,  en  aucune  facon,  justifier  cette  orgueilleuse  assertion 
de  Gall,  qu’avant  lui,  les  anatomistes,  et  meme  Igs  anatomistes 
modernes,  parrni  lesquels  il  cite  quelques  noms,  etaient  presqu’a 
I’unanimite  d’avis  que  le  cerveau ,  sorte  de  pulpe  inorganique ,  n’a 
aucune  part  aux  fonctions  de  Fame  (3).  Cette  assertion  est  d’autant 
plus  mal  fondle ,  que  tous  les  auteurs  que  cite  Gall  sont  d’une 
opinion  precisfiment  contraire  a  celle  qu’il  leur  attribue ;  et  si  par 
hasard  quelque  anatomiste,  incapable  de  voir  plus  loin  que  le 
bout  de  son  couteau  ,  avait  emis  une  assertion  aussi  fausse ,  il  ne 
faudrait  pas  le  combattre ,  on  ne  devrait  pas  meme  le  citer. 

Somme  toute,  que  ce  soit  aux  physiologistes ,  aux  mfidecins , 
que  la  science  antique  doive  la  connaissance  du  veritable  siege  de 
Fame  pensante ,  ou ,  pour  parler  plus  exactement ,  de  l’affectation 
du  cerveau  a  l’exercice  de  la  pensee ,  c’est  la  ce  qui  me  paralt  ne 
pas  pouvoir  etre  mis  en  doute ,  et  ce  qui  aurait  pu  etre  etabli  a 
priori.  Que  si,  d’apres  ce  que  j’aurai  a  dire  tout-'a-l’heure , 
on  objecte  que  les  pythagoriciens  avaient  precede  les  m<5decins , 
ou  tout  au  moins  avaient  marche  de  front  avec  eux  dans  la  con- 


(1)  Const.  Varol.,  An  at.,  1,3. 

(2)  De  a:imd  et  ejus  origine,  IV. 

(3)  6'ur  les  fond,  intellect,  du  cerveau  ,  t.  II,  p.  G2,  G3. 


SUIVANT  LES  ANCIENS. 


37 


naissance  de  cette  verite,  je  repondrai.d’abord  que  les  dcrits  qui 
nous  restent  de  ce  venerable  institut  philosophique  sont  dus 
a  des  homines  venus  apres  les  pins  anciens  des  physiologistes 
dont  j’ai  relate  les  determinations  sur  ce  sujet ,  apres  Alcmeon , 
par  exemple ,  et  assez  peu  de  temps  .ivant  Hippocrate ;  que  ces 
philosophes  ont  bien  pu,  par  consequent,  meler  aux doctrines  de 
leur  maitre  des  opinions  qui  n’etaient  ni  de  lui  ni  de  son  epoque. 
Je  repondrai  ensuite  que ,  dans  le  cas  memo  ou  Ton  voudrait  faire 
remonter  jusqu’a  Pythagore  lui-meme  l’opinion  du  siege  de  la 
pensee  dans  le  cerveau ,  il  ne  faudrait  pas  oublicr  deux  choses  :  la 
premiere,  c’est  qu’il  pouvait  la  tenir  d’ Alcmeon,  qui  habitait 
comme  lui  Crotone ,  tout  aussi  bien  quo  la  lui  avoir  cnseignee ;  la 
seconde ,  c’est  qu’h  1’exemple  de  beaucoup  de  philosophes  qui 
n’6taient  philosophes  qu’a  condition  de  savoir  tout  ce  qu’on  pou¬ 
vait  savoir  a  cette  epoque ,  Pythagore  etait  inedecin  (1),  anato- 
miste ,  et  avait  pu  par  consequent,  mieux  que  ceux  des  philosophes 
qui  n’avaient  pas  joint  I’etude  de  la  physiologic  a  celle  des  autres 
parties  de  la  science ,  se  faire  une  idee  exacte  du  veritable  siege  de 
la  pensee.  Plus  tard,  on  voit  de  meine  Democrite,  qui,  pour  des 
raisons  que  j’aurai  a  exposer  bientot,  se  rangeait  sur  le  siege 
de  Fame  a  l’opinion  des  philosophes  ioniens  (2),  etre  conduit, 
par  ses  connaissances  anatomiques,  a  l’abandonner  pour  celle 
d’Hippocrate  (3).  De  meme,  on  voit  un  des  successeurs  d’Aris- 
tote,  Straton  le  physicien ,  le  physiologiste ,  amcne  par  des  etudes 
analogues  a  rompre  avec  les  doctrines  de  son  maitre ,  admettre 
dans  le  cerveau  un  organe  particulier  pour  l’entcndement  (A), 


(1)  Diog.  Lacr.,  VIII,  12 ;  Celse,  De  re  medic.,  pni'f. ,  in  init.;  Pline ,  Hist, 
nat.,  II,  8.- 

(2)  Avist.,  Dc  anim.,  I,  2;  De  respir.,  4  ;  Plut.,  Plac.  phil.,  I,  2;  Diog. 
I,a<jr.,  IX,  44. 

(3)  Plut.,  Plac.  phil.,  IV,  5.  —  Diimocr.,  flip  poor.  Dpisi.  Cet  dcrit ,  tout 
apocryphe  qu’il  est ,  monlre  que  ce  n’est  pas  seulement  le  faux  Plutarque 
qui  a  altribud  a  Democrite  cette  autre  opinion  sur  le  siege  de  I'Ame. 

(4)  Plut.,  Plac.  phil.,  IV,  5. 


nu  SIEGE  DE  l’aME 


ayant  pour  instrument  lcs  sens  (1) ,  et  dire  que  les  sensations  ct 
les  affections  ont  leur  siege  dans  cet  organe,  et  non  point  dans  les 
surfaces  sensitives  elles-mfimes  (2).  De  memo  enfin,  on  voit  les 
Arabes,  modernes  disciples  d’Aristote,  mais  disciples  aussi  de  Galien, 
rejetant  la  doctrine  du  Lycee  sur  le  siege  du  sensorium  commune 
dans  le  cceur,  y  substituer  l’opinion  physiologique  que  c’eslle  cer- 
veau  qui  est  l’organe  de  Fame,  et  pretendre  meme  que  certaines  de 
scs  parties  sont  affectees  aux  principales  facultes  intellectuelles  (3). 
Dans  toute  recherche  scientifique ,  il  y  a  tel  point  de  vue  d’oii  il 
n’est  pas  possible  de  ne  pas  voir  la  virile,  et  il  y  en  a  tel  autre 
d’ou  il  est  impossible  de  la  decouvrir. 

Au  reste ,  s’il  n’est  pas  sur  que  Pythagore  ait  cru  de  lui-mSmc 
qu’il  faut  placer  dans  le  cerveau  le  siege  de  Fame  raisonnable , 
si ,  cette  maniere  de  voir,  il  pouvait  la  tenir  d’Alcmion  aussi  bien 
que  la  lui  avoir  communiquee ,  il  n’est  pas  douteux  qu’elle  n’ait 
ite  plus  tard  celle  de  son  ecole ,  et  qu’elle  ne  s’y  soit  melee  aux 
autres  points  de  sa  doct  ine. 

Il  existe  un  fragment  de  Philolaiis  (4) ,  tire  de  son  livre  de  la 
Mature ,  et  on  il  est  dit  qu’il  y  a  dans  l’animal  raisonnable ,  dans 


(1)  Seit.  Empir.,  Adv.  math.,  VII,  350. 

(2)  Plut..  Plac.  phil.,  IV,  23. 

(3)  Avicenne ,  Fenic.,  I ;  Doct. ,  G ,  cap.  5.  —  Averroes ,  Epist.  de  collect, 
intellect,  abstract,  citm  homine.  Cette  derniere  opinion  rcmonte  plus  liaut.  On 
la  trouvc  cxprimdc  au  chapitrc  XIII  du  livre  de  Nemesius,  De  JYaturd 

(4)  On  saiten  quelle  estime  itail  dans  la  philosophie  pythagoriciennc  le 
nombre  qualrc ,  la  tetrade.  «13c  meme ,  est-il  dit  immddiatement  avant  le 
fragment  qu’on  va  lire ,  de  meme  que  le  corps  de  l’homme  se  divise  en  quatrc 
parties ,  la  tete  ,  le  tronc,  lcs  cxtrcmitcs  supdrieures  et  les  extrimitSs  in- 
terieures ,  de  memo  ses  facultes  sont  au  nombre  de  quatre.  Ka!  xt'tr  traps? 
apx*'  xov  5<oou  tov  Xoyexov  Samp  xai  $'AsIao«  Iv  x5  irfpi  ipvcrsM;  Xeyte,  ijxeepetXtti, 
xapita,  bpxpoiXif,  alSoTov’  xeepexXa  psv  via,  xapSlex  Se  \lv/DC'  xai  alcrflrjtrio; , 

xe  xai  ynJLf  bxir*  le  xiv  ivOp.iL  apX\v  ,  xapila  S\  lev  &U  ,  SW«FoS 
(5!  xav  ip vx5,  aliotov  is  rkv  fapnavTav. 

(  Thcologum.  aritlimet.,  Tetrad.,  p.  22.) 


SUIT  ANT  LES  ANCIENS. 


39 

l’homme ,  quatre  puissances ,  Ap^ai.  Les  deux  dernieres ,  ou  les 
infiSrieures ,  placees  aussi  dans  les  appareiis  organiques  de  la  partie 
infdrieure  du  corps,  ou»«X'oj  «i5oiov,  sont  relatives  auxfonctions 
de  la  nutrition  et  de  la  reproduction.  Les  deux  autrcs ,  ou  les  plus 
Glevfies ,  sont  le  cceur,  xapSla,  qui  est  consacre  a  l’ame  sensitive , 
xai  a'i'aGricic? ,  Fencephale ,  tywtysX op,  qui  est  consacre  h  la 
pensee,  vo£;.  II resulte  de  la,  ajoute  Philolaiis,  que  tandisque  les 
appareiis  de  la  reproduction  et  de  1’ alimentation  sont  le  siege  des 
parties  inferieures  de  l’ame ,  de  celles  que  l’homme  a  en  commun 
avec  les  plantes ,  et  memc  avec  tout  le  reste  de  la  creation ,  le  coeur 
est  le  siege  de  celle  qui  lui  est  commune  avec  tout  animal ,  et  Fen- 
cAphale  enfin  est  celui  de  la  partie  de  Fame  qui  est  tout-a-fait  par- 
ticuliere  it  l’homme ,  ou  de  Fame  de  la  pensee. 

A  ce  temoignage  d’un  pythagoricien ,  l’histoire  de  la  phi¬ 
losophic  permet  d’en  aj  outer  quelques  autres  qui  s’y  rapportent 
entiferement,  et  qui  montrent  que  la  doctrine  qu’il  renferme  fitait 
bien  celle  de  Fecole  italique  sur  le  sidge  de  Fame ,  ou  sur  les  rap¬ 
ports  it  etablir  entre  ses  diverses  especes ,  ou  ses  diverses  facultAs , 
et  certaines  parties  principales  de  notre  organisation. 

Cicdron,  dans  un  passage,  du  reste  assez  peu  concluant,  parle 
du  cerveau  et  du  coeur  comme  du  sifige  qu’auraient  assignd  h  Fame 
les  disciples  de  Pythagore  (l). 

D’apres  Plutarque ,  ce  philosophe  placait  dans  le  coeur,  irzp\  z'nv 
xapSiav,  la  partie  animale  de  Fame,  to  fa-nxbv,  et  dans  la  tete, 
ncp'i  rr,v  xstpaXriv,  sa  partie  raisonnable  et  plus  spficialement  pen- 
sante,  hytxbv  xac  voepbv  (2). 

Au  dire  de  Diogene  de  Laerte,  les  pythagoriciens  divisaient  Fame 
de  l’homme  en  trois  parties ,  la  pensee ,  vouj,  la  raison,  <pphc;,  le 
courage ,  ou  la  partie  irascible ,  0v[x6;.  L’ame  irascible  et  Fame  pen- 
sante,  0ufib?  et  voOf,  existent  dans  les  animaux  comme  dansl’homme. 
La  raison ,  <pphe^,  existe  dans  l’homme  seul.  Le  siege  de  Fame  s’Atend 


(1)  Tuscul.  quaesl.,  I,  17. 

(2)  Plut.,  Plac.  ptiil.,  1Y,  b. 


DU  SIEGE  DE  L’AME 


It  0 

du  coeur  a  la  lete.  Dans  le  coeur  reside  seule  sapartie  irascible  ou 
leOufioj;  dans  l’encephale  reside  sa  partie  pensante  et  raisonnable, 
le  vou?  et  le  fpiveg  (1). 

Le  resultat  de  tous  ces  temoignages  est  formel.  Pythagore  et  son 
ecole ,  regardant  l’ame  conime  le  principe  qui  fait  a  la  fois  vivre , 
sentir  et  penser,  la  divisaient  en  ames  ou  fjcultes  secondaires, 
qu’ils  placaient  dans  les  principales  parties  du  corps.  Si,  dans  cette 
sorte  de  distribution ,  ils  avaient  fait  du  tronc  le  siege  des  ames 
inferieures,  et,  a  1’exemple  des  Ioniens,  regarde  le  coeur  comme 
celui  de  Fame  sensitive  et  passionnee ,  ils  avaient  donne  un  siege , 
et  en  quelque  sorte  un  trone  tout-a-fait  separe,  a  Fame  par  excel¬ 
lence,  a  Fame  de  la  pensee  et  de  la  raison,  vou;  et  ipptng,  et  ce  siege 
c’etait  le  cerveau,  iyxcfdXog.  Et  ce  qu’il  y  a  de  tout-a-fait  remarquable 
dans  cette  antique  affectation  de  Fencephale  a  Fexercice  de  la  pensee, 
c’est  que  les  pythagoriciens  avaient  bien  vu  que  les  animaux,  inde- 
pendamment  des  sensations  qu’ils  ont  en  commun  avec  l’homme , 
partagent  encore,  jusqu’a  un  certain  point,  avec  lui  le  privilege 
de  la  pensee,  du  voZg,  dont  leur  cerveau  est  l’organe,  comme  le 
cerveau  de  l’homme  est  a  la  fois  celui  de  la  pensee,  voZg,  et  de  la 
raison ,  'ypm?,  son  apanage  exclusif.  Que  Fon  compare  cette  doc¬ 
trine  pythagoricienne  de  psychologie  et  d’organologie  appliquee 
aux  animaux,  avec  l’automatisme  qui,  de  nos  jours,  niait  aux  brutes 
leur  sentiment  et  en  quelque  sorte  aussi  leur  cerveau ,  et  qu’on  se 
demande  lequel  l’emporte  ici ,  de  Fancien  ou  du  moderne ,  de  Py¬ 
thagore  ou  de  Descartes. 

Dans  F expose  que  je  viens  de  faire  des  opinions  de  la  secte  ita- 
lique,  sur  Faffectation  du  cerveau  a  Fexercice  de  la  pensee,  je  n’ai 
point  parle  du  livre  de  Tim<5e  de  Locres ,  ni  des  verites  qu’il  ren- 
ferme  sur  ce  sujet.  La  critique  moderne  a  desormais  invinci- 
blement  demontre  l’inauthenticite  de  cet  ecrit ,  tjui,  loin  de  con- 
stituer  le  theme  du  fameux  dialogue  de  Platon ,  semble  n’en  etre 
que  l’analyse.  Ce  n’est  done  pas  dans  cet  ouvrage  que  le  chef  de 


(1)  Diog.  Laert. ,  VII,  30. 


SUIVANT  LES  ANCIENS. 


id 


l’Academie  a  pu  prendre  sur  le  siege  de  l’ame  les  idees  que  je  dois 
maintenant  faire  connaitre.  Mais  le  fragment  de  Philolaiis,  quej’ai 
rapporte  tout-a-l’heure ,  suffirait  seul  pour  prouver  que  Platon  a 
du  puiser  a  d’autres  sources  egalement  pythagoriciennes  le  germe 
que  contient  son  Timfie  sur  la  physiologie  de  la  pensee.  D’un  autre 
c6te ,  il  n’a  pu  manquer  de  mettre  a  profit  a  cet  egard  les  determi¬ 
nations  des  medecins  ses  devanciers,  et  en  particulier  celles  que 
renferment  les  ouvrages  d’Hippocrate,  dont  il  connaissait  tout  le 
merite  (1).  Mais  c’est  de  main  de  maitre  qu’il  a  fait  usage  de  ces 
divers  materiaux ,  et  peut-etre  ne  lira-t-on  pas  sans  etonnement  ce 
que  disait ,  il  y  a  plus  de  deux  mille  ans ,  le  plus  grand  philosophe 
spiritualiste  de  l’antiquite  sur  le  role  que  joue  le  system e  cer6bro- 
spinal,  car  c’est  icile  mot  propre,  dans  la  manifestation  des  diffe- 
rcntes  facultes  de  1’intelligence ,  depuis  les  plus  basses  etles  plus 
sensitives,  jusqu’aux  plus  elevees  et  aux  plus intellectuelles. 

«  Ainsi  que  nous  l’avons  dit  en  commencant,  toutes  cboses  etaient 
d’abord  sans  ordre,  et  c’est  Dieu  qui  fit  naitre  en  chacune  et  intro- 
duisit  entre  toutes  des  rapports  harmonieux,  autant  que  leur  na¬ 
ture  admettait  de  la  proportion  et  de  la  mesure ;  car  alors  aucune 
d’elles  n’en  avait  la  moindre  trace ,  et  il  n’eut  pas  6te  raisonnable 
de  leur  donner  les  noms  qu’elles  portent  aujourd'hui,  et  de  les  ap- 
peler  du  feu ,  de  l’eau ,  ou  tout  autre  Element.  Dieu  comment  a  par 
constituer tous  ces  corps,  puis  il  en  composa  cet  univers,  dont  il 
fit  un  seul  animal ,  qui  comprend  en  soi  tous  les  animaux  mortels 
et  immortels.  Il  fut  lui-meme  l’ouvrier  des  animaux  divins,  et  il 
cbargea  les  dicux  qu’il  avait  formes  du  soin  de  former  k  leur 
tour  les  animaux  mortels.  Ces  dieux,  imitant  l’exemple  de  leur  pfere, 
et  recevant  de  ses  mains  le  principe  immortel  de  l’ame ,  ap^r,v 


(1)  Platon,  dans  deux  de  ses  dialogues,  le  Phbdre  et  le  Protagoras,  parle 
d’Hippocrate  de  Cos  comme  d’un  mfidecin  cfilebre,  et  pour  ainsi  dire  comme 
d’un  professeur  en  mMecine.  Galien  d’ailleurs  a  longuemcnt  6numfir£  tous 
les  emprunts  faits  au  prince  des  medecins  par  le  prince  des  philosophes. 
{De  Hipp.  el  Plat,  placit. ,  passim ,  mais  surtout  livre  VIII ;  De  usu  par- 


&2 


DU  SIEGE 


aQavatrlv,  formferent  ensuite  le  corps  mortel,  qu’ils  donnfe- 
rent  a  Fame  comme  un  char,  et  dans  lequel  ils  placerent  unc  autre 
espece  d’fime,  amc  inortelle,  siege  d’affections 

violentes  et  fatales  :  d’abord  le  plaisir,  le  plus  grand  appat  du  mal , 
puis  la  douleur,  qui  fait  fuir  le  bien ,  I’audace  et  la  peur,  conseil- 
lferes  imprudentes ,  l’esperance,  que  tronipent  ais6ment  la  sensation 
depourvue  de  raison ,  et  1’ amour  qui  ose  tout.  Ils  soumirent  tout 
cela  a  des  lois  necessaires ,  et  ils  en  compos&rent  l’esp&ce  mortelle , 
to  Ov/iTov  yt'vo?.  Mais,  craignantde  souiller  par  ce  contact,  et  plus 
que  ne  l’exigeait  unc  nficcssite  absolue,  1’ame  divine,  ro&Tw*  ils 
assignment  pour  deme'ure  a  1’ame  mortelle,  to  Gvt.tgv,  une  autre 
partie  du  corps ,  et  construisirent  entre  la  tetc  et  la  poitrine  unc 
sorte  d’isthme  et  d’intermediaire ,  mettant  le  con  au  milieu  pour 
separation.  Ce  fut  done  dans  la  poitrine  et  dans  ce  qu’on  appellele 
tronc  qu’ils  logferent  Fame  mortelle,  to  t-o?  Owjrfcvyfvo*;  et 
comme  il  y  avait  encore  dans  cette  ame  une  partie  meilieure 
et  une  pire ,  ils  parlag&rent  en  deux  l’intfirieur  du  tronc ,  le  di- 
viserent,  comme  on  fait  pour  separer  l’habitation  des  femmes 
de  celle  des  hommes,  et  mirent  le  diaphragme  entre  elles.  Plus 
prfes  de  la  tetc ,  entre  le  diaphragme  et  le  cou ,  ils  placerent  la  partie 
virile  et  courageuse  de  Fame,  to  {mr'xov  t-o;  mSpzio.q  y.at 
Qupou,  sa  partie  belliqueuse ,  pour  que,  soumise  a  la  raison, 
et  de  concert  avec  elle ,  elle  puisse  dompter  les  revoltes  des 
passions  et  des  d«5sirs ,  lorsque  ceux-ci  ne  veulent  pas  obeir  d’eux- 
memes  aux  ordres  que  la  raison  leur  envoie  du  haut  de  sa  cita- 
delle.  Le  cceur,  le  principe  des  veines  et  la  source  d’oii  le  sang  se 
repaod  avec  imp6tuosite  dans  tous  les  membres,  fut  place  comme 
une  sentinelle;  car  il  faut  que,  quand  la  partie  courageuse  de 
Fame,  to  tou  Gufiou  yi-jo; ,  s’emeut,  avertie  par  la  raison,  qu’il 
se  passe  quelque  chose  de  contraire  a  l’ordre ,  soit  a  l’exterieur, 
soit  au-dedans ,  de  la  part  des  passions ,  le  cceur  transmette  sur-le- 
champ,  par  tous  les  canaux ,  h  toutes  les  parties  du  corps ,  les  avis 
et  les  menace^  de  la  raison ;  de  telle  sorte  que  toutes  ces  parties 
s’y  souinettent  et  suivent  exactement  l’impulsion  recue ,  et  que  ce 
qu’il  y  a  de  meilleur  en  nous  puisse  ainsi  gouverner  tout  le  reste. . . 


SHIV  ANT  LES  ANCIENS. 


li  3 


Pour  la  partie  de  l’ame  qui  demande  des  aliments  et  des  breuvages, 

6  <5c  o'o  cTtcovte  xai  iroOwv  £7n0up)Tixoy  ty)c  et  tout  Ce  que  la 

nature  de  notre  corps  nous  rend  necessaire ,  elle  a  dte  mise_  dans 
l’intervalle  qui  separc  le  diaphragme  du  nombril ;  et  les  dieux  l’ont 
etendue  dans  cette  region  comme  dans  un  ratelier,  ou  le  corps  put 
trouver  sa  nourriture.  Ils  l’y  ont  attachde  comme  une  bdte  fdroce , 
qu’il  est  pourtant  ndeessaire  de  nourrir,  pour  que  la  race  mortelle 
subsiste.  G’est  done  pour  quo ,  sans  cesse  occupde  a  ce  ratelier,  et 
aussi  eloignee  que  cela  sc  pouvait  du  sidge  du  gouvernement , 
elle  causat  le  moins  de  trouble ,  et  fit  le  moins  de  bruit  pos¬ 
sible  ,  et  laissat  le  maitre  ddliberer  en  paix  sur  les  interdts  com- 
muns ,  e’est  pour  cela  que  les  dieux  la  reldgudrent  ft  cette  place. 
Et  voyant  qu’elle  ne  comprendrait  jamais  la  raison,  et  que  si  elle 
eprouvait  quelque  tentation,  il  n’etait  pas  de  sa  nature  d’exdcuter 
des  conseils  raisonnables ,  et  qu’elle  sc  laisserait  plutot  sdduire  le 
jour  et  la  nuit  par  des  spectres  et  des  fantomes ,  les  dieux ,  pour 
remeclier  a  ce  mal ,  formerent  le  foie ,  et  le  placdrent  dans  la  de- 
meure  dela  passion.  Ils  le  firent.  Compacte,  lisse  et  brillant,  doux 
etamer  a  la  fois,  a  (in  que  la  pensec  qui  jaillit  de  1’intelligence  soit 
portde  sur  cette  surface  comme  sur  un  miroir  qui  recoit  les  em- 
preintes  des  objets ,  et  sur  lequel  on  peut  voir  1’image.  Tantot  ter¬ 
rible  et  menacante ,  la  pensde  epouvante  la  passion  par  le  moyen 
de  la  partie  amere  que  le  foie  contient;  tantot  une  inspiration  se- 
reine ,  partie  de  l’intelligence ,  fait  naitre  des  images  toutes  con- 

traires .  C’est  aihsi  que  la  partie  de  l'ame ,  uoTpav,  qui  ha- 

bite  pres  du  foie,  devient  paisible  et  tranquille,  qu’elle  jouit  pendant 
la  nuit  d’un  repos  convenable,  et  recoit  en  songe  des  avertissements, 
parce  qu’elle  est  privde  de  raison  et  de  sagesse. 

»  Voila  la  nature  de  l’ame,  voila  ce  qu’il  y  a  en  elle  de  mortel, 
ce  qu’il  y  a  de  divin,  -ra  ph  oZv  -rrcp'i  ogov  3vvjtov  , 

xat  oaov  Bitov.  Voilii  comment ,  par  quels  rnoyens  et  pour  quelles 
causes,  ces  deux  parties  out  ete  placees  dans  des  lieux  separes.  Si 
la  divinite  dficlarait  par  un  oracle  que  tout  ce  que  nous  venous  de 
dire  est  confonne  a  la  v6rite ,  alors  seulem'ent  nous  pourrions  l’af- 
firmer;  mais  que  cela  soit  conforme  a  la  vraisemblaiice ,  et  en  y 


DU  SIEGE 


l’ame 


hh 

reflechissant  encore  maintenant  avec  plus  d’attention ,  jc  crois  que 
nous  pouvons  l’admettre ,  et  nous  l’admeltons  en  effet  (1 ).  » 

Dans  le  long  et  interessant  passage  qui  precede  ,  et  oil  je  n’ai 
fait  que  quelques legeres  coupures,  les  parties  de  lame  ne  sont, 
il  est  vrai ,  rapportfies  qu’ii  telles  ou  telles  parties  du  corps ,  et  sans 
qu’il  y  soit  question  du  systeme  nerveux  central.  Mais  il  n’cn  est 
pas  de  meme  de  celui  qui  va  suivre.  Si  le  premier  developpe  Py- 
thagore ,  le  second  resume  Hippocrate ,  et  Ton  va  voir  avec  quelle 
verit6. 

«  Lcs  choses  semblables ,  les  os ,  la  chair ,  ont  toutes  la  moellc 
pour  principe;  car  c’est  pour  etre  attaches  a  la  moellc  que  les 
liens  de  la  vie,  qui  unissent  l’ame  au  corps,  sont  comme  les  ra- 
cines  qui  soutiennent  l’espece  mortelle.  Mais  la  moelle  clle-meme 
a  une  autre  origine.  Dieu  prit  les  triangles  primilifs ,  reguliers  et 
polis,  qui  etaient  les  plus  propres  a  prod u ire  avec  exactitude  le 
feu ,  l’eau ,  l’air  et  la  terre.  Il  separa  chacun  d’eux  du  genre  au- 
quel  il  appartient ,  il  les  mSla  entre  eux,  en  les  combinant  avec 
harmonie ,  et  de  ce  melange  fit  naitre  la  moelle ,  qui  est  le  gcrme 
de  toute  1’espece  mortelle.  Puis  il  sema  a  la  moelle  et  attacha  a  sa 
substance  tous  les  genres  d’ames,  t«  tuv  ytrn ,  et  il  la  divisa 
elle-meme,  des  le  principe ,  en  autant  d’especes  qu’il  devait  y  avoir 
d’especes  d’ames,  et  il  leur  donna  les  memes  qualitfis.  Il  fit  par- 
faitement  ronde  la  partie  qui  devait  contenir  le  germe  divin  ,  to 
Suo v  <77rfppa ,  comme  un  champ  contient  la  semence ,  et  il  lui  donua 
le  nom  d’encephale,  lyxiyAo; ,  parce  qu’il  devait  etre  contenu  dans 
la  tete ,  xzvalr, ,  de  chaque  animal ,  quand  il  serait  acheve.  La  par- 
tie  de  la  moelle  qui  devait  contenir  la  partie  mortelle  de  1’ame ,  to 
Xe <Vov  xa\  3vv)t'ov  tr,;  ,  recut  a  la  fois  des  formes  rondes  et 
des  formes  oblongues,  etil  luilaissa  lenom  general  de  moelle.  Elle 
lui  servit  comme  d’ancre  a  laquelle  il  attacha  les  liens  qui  unissent 
l’ame  enti6re,  Traoijj  ;  et  autour  de  cet  ensemble  il  construi- 


(1)  Timtie,  t.  XII,  p.  196  et  suiv.,  de  la  traduct.  de  M.  Cousin  ;  p.  38S 
a  393,  du  grec ,  6dit.  Bipont. 


SUIVANT  LES  ANCIENS.  45 

sit  notre  corps ,  auquel  il  donna  pour  premiere  enveloppe  la  char- 
pente  osseuse  (1).  » 

Qu’on  fasse  dans  les  deux  morceaux  qu’on  vient  de  lire  la  part 
du  temps  et  de  1’imagination ,  qu’on  en  retranche  les  hypotheses 
mises  a  la  place  de  faits  qui  ne  pouvaient  etre  connus  alors ,  les 
comparaisons ,  les  images ,  qui  alterent  la  verity ,  au  lieu  de  l’ficlai- 
rer,  qu’on  aille ,  en  un  mot ,  au  fond  dcs  choses ,  tel ,  du  reste ,  qu’il 
nous  estdonne  de  l’apercevoir  maiutenant,  et  l’on  verra  combien 
cst  remarquable ,  dans  son  exactitude  et  dans  son  harmonic,  cette 
antique  ebauche  d’une  physiologie  de  la  pensec. 

Et  d’abord ,  ces  trois  ames ,  que  reconnait  Platon ,  a  l’exemple 
de  Pythagore ,  comprennent  et  representent  toute  la  psychologie , 
mais  nc  comprennent  etne  representent  qu’elle ,  etlaissentde  cote 
tout  ce  qui ,  dans  la  vie  de  nutrition ,  et  dans  la  vie  de  reproduc¬ 
tion  ,  a  lieu  sans  que  la  sensation  ou  lc  fait  de  conscience  y  iuter- 
vienne.  C’est  d’abord  1’ame  vegetative  ou  nutritive,  qui  appete  les 
aliments  et  les  boissons,  et  a  Iaquelle  se  rapportent,  dans  la  psycho¬ 
logie  modernc ,  les  instincts  les  plus  grossicrs ,  relatifs  aux  besoins 
de  la  conservation  individuellc  et  de  l’alimentation,  et  en  particular 
les  sentiments  de  la  faim  et  de  la  soif.  C’cst  ensuite  1’ame  irascible , 
concupiscible,  passionnec,  qui  a  trait  a  toute  la  serie  des  senti¬ 
ments  et  des  passions,  ou  desfacultes  auxquelles  cette  rueme  psy¬ 
chologie  a  essaye  de  les  rattacher.  G’est  enfin  1’ame  niisonnable , 
celle  qui ,  dans  sa  suprematie ,  represente  1’ ensemble  des  hautes  fa- 
cultes  intellectuelles ,  et  est ,  dans  son  immortalite,  le  substratum 
de  la  vie  a  venir. 

Mais  ces  ames ,  principes  ou  notions  generales  des  differents 
ordres  de  faits  psvchologiques,  ces  ames,  que  sont-elles  pour  Platon? 
Quelle  nature,  et  en  quelque  sorte  quelle  existence  leur  attri- 
bue-t-il?  Tantot,  ainsi  que  je  l’ai  deja  dit,  il  semble  les  consid6- 
rer  comme  des  antes  distinctes  et  separecs  l’une  de  1’autre ;  tantot, 


(l)  Timie ,  p.  204  ct  205  ,  du  lome  XII  de  la  traduction  de  M.  Cousin  ; 
p.  301,  395  du  grcc ,  6dil.  Biponl. 


46  DU  SIEGE  DE  L’AME 

et  le  plus  souvent ,  il  les  appelle  des  espfeces,  des  genres ,  des  forces, 
des  parties  d’une  mcme  ante.  Mais  malgre  cctte  confusion  appa- 
rente,  qui  n’en  avait  point  impose  a  Galien  (1),  il  est  evident  qu’il 
fait  une  grande  difference  entre  l’ame  superieure  et  divine ,  sub¬ 
stance  veritable  et  immortelle ,  et  les  Arnes  inferieures,  appetitive  et 
irascible ,  simples  forces  de  l’organisme ,  destinees  a  perir  avec  lui. 
Les  actes  sensitifs  qui  sont  du  ressort  de  ces  deux  ames ,  l'Ame 
superieure  est  loin  d’y  rester  completement  etrang&re ,  puisqu’elle 
en  prend  connaissance ,  pour  les  coordonner  et  les  rdgler ;  et  l’on 
ne  trouverait  pas  beaucoup  a  reprendre  dans  cette  trisection  pla- 
tonicienne  de  l'ame,  si  Ton  voulait  ne  considerer  que  comrne 
une  sorte  d’hyperbole  psychologique  la  conscience,  attribute  aux 
antes  nutritive  et  irascible,  des  faits  instinctifs  ou  passionnes  qu’elles 
reprfisentent ,  et  la,  reporter  .tout  enti&re  4  fame  superieure  et  sub- 
stantialisee. 

Toutefois,  ce  sur  quoi  je  dois  surtout  insister  ici ,  c’est  la  maniere 
dontPlaton  a  rattache  a  l’organisation  ses  trois  especes  d’ames,  c’est- 
a-dire  en  definitive  les  faits  psychologiques  relatifs  aux  besoins ,  aux 
passions,  aux  sensations  et  a  la  pensee.  La  moelle,  la  moelle  qui  est 
renfermee  dans  la  tete  et  dans  la  colonne  de  1’epine ,  voila ,  dit 
Platon ,  le  champ  des  ames ,  le  lien  qui  les  unit  entre  elles  et  au 
corps.  La  moelle  epiniere  est  le  siege  des  ames  mortelles,  des  antes 
de  l’appetit  et  des  passions.  La  moelle  qui  est  contenue  dans  la  Lete, 
le  cerveau ,  est  celui  de  l’ame  raisonnable  et  divine ,  la  citadelle  du 
haut  de  laquelle  elle  commande  aux  ames  inferieures,  dont  elle  di- 
rige  et  modere  les  mouvements.  Traduit  en  langage  physiologique 
moderne,  ceci  reviendrait  a  dire  que  la  moelle  epinibre  est  1’organe 
de  transmission  et  d’excitation  des  sensations  et  des  mouvements  re¬ 
latifs  a  la  vie  de  nutrition ,  et  meme  a  cette  vie  des  passions  qui  de¬ 
termine  dans  la  poitrine  et  le  coeur  de  si  remarquables  mouvements, 
tandis  que  le  cerveau  est  particuliferement ,  sinon  exclusivement , 
consacre  a  l’exercice  de  la  pensee  proprement  dite ;  et  il  n’y  a  rien  de 


(1)  De  Hippocr.  et  Platon.  Placilis ,  VI,  2. 


Sl'IVANT  EES  ANCIENS.  hi 

plus  exact  que  cet  <5nonce.  La  demidre  partie  surtout  en  est  for- 
melle  ct  ne  presente  aucune  ambigui'te.  Le  cerveau  est  le  siege  de 
Fame  raisonnable,  l’organe  de  l’intelligence ,  protege,  dans  ses 
importantesfonctions,  par  la  voute  solide  du  crane.  Cette  determi¬ 
nation  physiologique ,  qui  remonte  jusqu’a  Pythagore,  nousallons 
la  voir  descendre  toute  la  serie  philosophique  depuis  Platon  jus¬ 
qu’a  Descartes ,  comme  nous  l’avons  vue ,  depuis  Alcmeon  et  Hip- 
pocratc ,  descendre  toute  la  sfirie  physiologique  jusqu’aux  anato- 
mistcs  mod  ernes. 

L’hisloire  de  la  philosophic  ne  donne  pas  les  moyens  de  savoir 
si ,  dans  l’Academie  mfime ,  et  chez  les  successeurs  plus  ou  moins 
immediats  de  Platon ,  son  opinion  sur  le  role  du  cerveau  dans 
l’exercice  de  Ja  pensee  se  continue  avec  les  autres  parties  de  sa 
doctrine ;  niais  on  peut  sans  crainte  alfirmer  que  c’est  ainsi  que  cela 
cut  lieu.  On  trouve ,  en  eflet ,  plus  tard  cette  opinion  professee  par 
des  philosophes  qui  ne  se  rattachaient  guere  aux  id6es  platoni- 
ciennes  qu’en  s’en  faisant  les  historiens.  Ainsi  1’on  voit  Giceron 
reconnaitre  que  Fame  a  son  siege  dans  la  tete  (1) ,  et  que  ce 
siege  est  lie  aux  organes  des  sens  (2).  On  voit  Plutarque,  qui  nous 
a  conserve  tant  d’opinions  contradictoirns  sur  ce  sujet ,  admettre 
que  le  propre  siege  de  l’entendement  et  de  la  raison ,  c’est  le  cer¬ 
veau  (3).  Mais  on  voit  surtout  la  philosophic  chretienne,  qui  a 
tant  fait  d’emprunts  a  Platon ,  on  la  voit ,  des  ses  commencements, 
admettre  encore ,  avec  lui,  que  l’encephale  est  le  siege  de  Fame , 
l’organe  de  l’intelligence.  Le  cerveau ,  dit  saint  Augustin  ,  le  plu 
savant ,  le  plus  platonicien  de  tous  les  Peres ,  le  cerveau  est  l’or- 
gane  de  Fame ,  du  moins  pour  les  sensations  et  les  mouvements 
volontaires  (4).  C’est  dans  la  tete ,  dit  saint  Clement  d’Alexandrie, 
qu’est  placee  la  principale  faculte  de  Fame  (5).  Cette  partie  ,  sui- 


(1)  Tuscul.  qucesl.,  I,  29. 

(2)  Ibid.,  I,  20. 

(3)  Comment  il  faul  lire  les  poeles. 

(4)  De  animd  et  ej us  or.'gine  ,  lib.  IV. 

(5)  Stromal.,  lib.  V. 


DU  SIEGE  DE  L’AME 


vant  saint  Hilaire ,  est  a  la  fois  le  siege  de  la  vie ,  des  sensations  et 
de  la  raison  (1) ;  et  saint  Justin  ,  Lactance ,  saint  Gregoire ,  saint 
Athanase ,  tous  les  Peres ,  en  un  mot ,  qui  ont  eu  a  se  prononcer 
sur  ce  sujet,  se  rangent  a  la  meine  determination. 

Cette  doctrine ,  ainsi  htablie  dans  les  ecrits  des  premiers  docteurs 
de  l’jiglisc  ,  se  continue  dans  les  diverses  phases  de  la  philosophic 
chretienne ,  et  cela  sans  meme  se  refuser  aux  decouvertes  ou  aux 
hypotheses  qui  vinrent  plus  tard  s’y  rattacher.  On  voit  ainsi  les 
philosophes  scolastiques ,  et  parmi  eux  les  plus  celebres ,  Un¬ 
gues  de  Saint-Victor  (2) ,  Albert-le- Grand ,  saint  Thomas ,  Duns 
Scott  (3) ,  admettre  non  seulement  que  le  ccrveau  estl’organede 
l’intelligence ,  mais  encore  qu’il  offrc  dans  ses  diverses  parties  des 
organes  affectes  aux  divers  ordres  de  ses  faculles ,  aux  mouvements , 
aux  sens ,  h  la  memoire  ,  a  l’imaginalion ,  a  la  raison.  Et  ce  qu’il 
y  a  en  ceci  de  remarquable ,  c’est  que  cette  polysection  psycholo- 
gique  du  cerveau,  empruntee  a  la  philosophic  arabe  par  des  doc¬ 
teurs  del’Eglise ,  fut  qualifiee  de  systfeme  impie  par  un  anatomiste, 
par  Vesale  (4).  De  nos  jours,  on  a  formulc  la  meme  accusation 
contre  urie  pdysection  analogue,  dontje  ne  me  constitue  certai- 
nement  pas  le.defenseur,  celle  de  Gall.  Mais  ce  ne  sont  pas  des 
anatomistes  qui  ont- prononce  l’anatheme.  Je  n’ai  point  en  ce 
moment  h  en  examiner  la  valeur,  et'tout  ce  que  je  veux  eh  dire 
ici,  c’est  que  les  raisons  sur  lesquelles  il  se  fonde  n’ont  pas  unc 
incontestable  Evidence  ,  car  Descartes ,  et  c’est  par  lui  que  je  ter- 
minerai  la  serie  des  philosophes  spiritualistes  qui  ont  regards  le 
cerveau  comme  i’organe  de  l’ame  pensante ,  Descartes ,  chez  qui 
cette  opinion  est  des  plus  formelles ,  croyait  en  outre  qu’il  y  a  dans 
ce  viscere  des  parties  affectees  a  quelques  uns  au  moins  des  grands 
ordres  de  facultes  intellectuelles ,  au  sens  commun ,  a  la  memoire, 


(1)  Tract,  in  CXL  psalm.  —  Comment,  in  Athanas >,  cap.  5. 

(2)  De  spirilu  et  aniintl. 

(3)  Vcisalc,  Decorp.  hum.  fabr.,VU,  i. 

(4)  De  corp.  hum.  fabr.,  VII,  1. 


SU1VANT  LES  ANCIENS. 


1$ 

5  rimagination  (1) ;  et  il  allait  plus  loin ,  lorsqu’il  ajoutait  que  de 
ce  que  la  memo  cause  ne  produit  pas  les  memes  passions  chez  tous 
les  hommes ,  il  faut  conduce  que  tous  les  cerveaux  ne  sont  pas 
disposes  de  la  meme  facon  (2).  N’y  a-t-il  pas  la ,  je  le  demande ,  et 
le  germe  et  la  justification  de  l’organologie  scolastique ,  de  l’orga- 
nologie  phrenologiquc ,  et  de  toute  tentative  analogue  d’une  phy¬ 
siologic  de  la  pens6e  ? 

Si  je  m’arretais  ici;  si,  apres  avoir  montrd  quel  siege  de  Fame 
avait  reconnu  chez  les  anciens  Ioniens  une  philosophic  commen- 
cante  et  trop  sensualiste ,  je  me  bornais  a  exposer,  ainsi  que  je 
viens  de  le  faire,  la  verite  que  substitution t  a  cette  erreur,  d’une 
part  les  physiologistes  de  l’anliquite ,  d’autre  part  la  serie  de  ses 
philosophes ,  de  ses  philosophes  spiritualistes ,  les  pythagoriciens 
et  les  platonicicns ,  j’altCrerais  moi-meme  la  v6rit6,  dont  la  re¬ 
cherche  est  l’objet  de  ce  travail ,  en  laissant  croire  qu’ apres  Hip- 
pocrale ,  Pythagore  et  Platon ,  l’opinion  de  la  philosophic  a  ete 
unanime  sur  l’affeclation  a  faire  de  l’encephale  ii  l’exercice  de  la 
pensee.  Il  est  vrai  de  dire ,  en  elfet ,  que  des  quatre  grandes  ecoles 
dans  lesquelles  se  divisa  la  philosophic  grecque  apres  Socrale ,  trois 
n’admirent  point  cette  affectation ,  et  revinrent  a  cet  egard  au 
sentiment  des  Ioniens.  Les  chefs  de  ces  trois  <5coles ,  j’ai  h  peine 
besoin  de  les  nommer,  ce  sont  Aristote ,  Zenon  et  Epicure.  Avant 
de  rechercher  pourquoi  ils  se  sont  trompes  ainsi ,  je  dois  montrer 
comment  ils  se  sont  trompes.  G’est  Aristote  presque  seul  qui  me 
fournira  les  matCria ux  de  cette  exposition ,  et  c’est  aussi  par  lui  que 
je  la  commeucerai. 

J’ai  dit  plus  haut  que,  pour  ce  philosophe,  Fame;  le  , 
consideree  de  la  maniere  la  plus  gfinerale ,  n’est  veritablement  que 
la  vie ,  la  force  de  la  vie ,  et  qu’elle  est  commune  aux  plantes ,  aux 
animaux  et  a  l’homme.  J’ai  dit  aussi  que  cette  ame  ou  cette  force 
vitale  se  divisait ,  suivant  Aristote ,  en  ame  nutritive  et  gfin6ratrice , 


(1)  Traci,  de  horn.,  pars  V. 

(2)  Passion,  anim.,  pars  I. 

ANNAI..  >iEi).-rsYC.  t.  i.  Janvier  1843.  4 


50  DU  SIEGE  DE  L’AME 

en  ame  motile ,  en  ame  sensitive ,  en  ame  app6titive ,  en  ame  in- 
tellectuelle  passive ,  enfin  en  ame  inteliectuelle  active.  J’ai  ajoute 
que  de  ces  ames ,  qu’Aristote ,  &  l’exemple  de  Platon  ,  appelle  in- 
differemment  formes,  esp&ces,  genres,  forces,  principes  ,  par¬ 
ties  mfime  de  l’ame ,  les  seules  qui  puissent  etre  consid6r6es  comme 
representant  des  series  de  phenomencs  psychologiques  it  mettre 
en  rapport  avec  les  conditions  materielles  de  l’organisation,  ce  sont 
les  Smes  sensitive,  appetitive,  inteliectuelle  passive,  intellec- 
tuelle  active ,  en  y  rattachant ,  si  Ton  veut ,  les  phenomenes  qui 
dans  le  domaine  des  ames  nutritive ,  g6n6ratrice  et  motile ,  ont 
trait  a  la  sensation  ou  au  fait  de  conscience ,  ce  qui  au  fond  repro- 
duit  la  division  pythagoricienne  et  platonicienne  en  trois  ames,  les 
ames  nutritive ,  irascible  et  raisonnable.  Or,  dans  cet  etat  d’ elimi¬ 
nation  et  de  reduction  des  ames  aristot61iques ,  Fame  sensitive , 
Fame  appetitive ,  Fame  inteliectuelle ,  quel  6tait  le  si6ge  qu’attri- 
buait  k  chacune ,  ou  a  quclqu’une  d’elles ,  ou  a  toutes  les  trois  a 
la  fois ,  le  chef  de  la  philosophic  sensualiste  de  l’antiquite  ? 

Tout  d’abord ,  il  est  evident  qu’Aristole ,  d’apres  l’idee  toute 
virtuelle  qu’il  sefaisait  de  ses  ames,  mais  surtout  de  ses  ames  in- 
ferieures ,  ne  les  rapportait  que  comme  de  simples  puissances , 
aux  organes ,  aux  appareils ,  de  Faction  desquelles  elles  ne  sont 
pour  ainsi  dire  que  la  notion  specifique.  Quant  a  Fame  meme  de 
la  pensee ,  quant  a  cette  particule  divine ,  qui ,  toute  petite  qu’elle 
est ,  offre ,  dit  Aristote ,  une  si  grande  importance  (1)_,  ce  phi- 
losophe  ne  parle  nulle  part  du  siege  special  qu’il  eut  semble  n6- 
cessaire  de  lui  assigner.  Mais  il  est  une  ame ,  une  espfece  d’ame , 
qui  est  pour  lui  le  fondement  de  toutes  les  autres,  la  condition 
de  l’animalite  (2) ,  de  l’humanite  mSine ,  a  ce  point  qu’elle  peut 
dans  certains  homines  exister  seule ,  c’est-a-dire  sans  Fame  de  la 
pensee  (3).  Cette  ame  ,  c’est  Fame  sensitive.  La  done  ou  elle  sera 


(1)  Ethic.  2Vicom.,\,  7. 

(2)  De  sent,  el  sensib.,  1.  —  De  juv.  et  sen.,  1,  3.  —  De  partib.  animal., 
11,5;  III,  4.  —  De  animd,  II,  2  ;  HI,  12.  —  De  gener .  animal.,  II,  3. 

(3)  De  animd ,  I,  2. 


SUIVANT  LES  ANCIENS. 


51 


presente  seront  prfeentes  toutes  les  autres  ames ;  la  ou  sera  son 
siege ,  la  sera  leur  siege  a  toutes ,  ou  celui  de  1’ame  tout  entiere.  Et 
qu’est-ce  que  devra  etre  un  pared  siege  ?  evidemment  un  rendez¬ 
vous  de  sensations,  un  sensorium  commune,  a"aQrrrnpibv  xoe/ov ; 
et  c’est  13 ,  en  effet ,  tout  ce  qu’est  pour  Aristote  le  siege  de  fame , 
il  ne  lui  donne  pas  d’autre  nom. 

Ou  done  se  trouve  ce  sensorium  commune ,  ce  rendez-vous  de 
sensations ,  ce  siege  de  l’ame  sensitive ,  de  l'ame  intellectuelle ,  de 
toutes  les  ames?  II  se  trouve  dans  le  milieu  du  corps  (1) ,  dans  la 
poitrine ,  dans  le  cceur  (2) ,  qui  est  la  partie  la  plus  importante  de 
toute  l’economic ,  la  premiere  a  naitre ,  la  derniere  a  mourir  (3). 
Assurfiment  le  grand  naturaliste  Aristote,  le  savant  disciple  de 
Platon ,  l’historien  de  la  philosophic ,  qui  nous  a  conserves  les  opi¬ 
nions  de  tant  de  philosophes ,  de  tant  de  physiologistes,  sur  fame , 
pour  les  admettre ,  les  modifier  ou  les  combattre ,  Aristote  ne  pou- 
vait  pas  ne  pas  soupconner,  et  meme  au  fond  ne  pas  reconnattre  le 
role  important  que  joue  le  cerveau  dans  l’exercice  de  la  pensee.  Il 
savait  bien  et  il  a  ecrit  que  l’homme,  le  maitre  de  la  nature  vivante, 
celui  de  la  femme  en  particulier ,  a  un  cerveau  plus  considerable 
que  celui  de  cette  derniere  (4) ,  plus  considerable  surtout  que  celui 
des  autres  animaux  (5).  Il  n’ignorait  pas  que  les  brutes  elles- 
memes  ont  d’autaut  plus  de  cet  organe  qu’elles  sont  plus  intelli- 
gentes  (6) ;  car  quelques  unes  d’entre  elles ,  comme  l’avait  deja  dit 
Pythagore,  peuvent  avoir  de  rintelligence  (7).  Il  connaissait  enfin, 
jusqu’a  un  certain  point,  les  rapports  de  1’encephale  avec  les  or- 
ganes  et  les  nerfs  des  sensations  (8).  Mais  tous  ces  faits ,  toutes  ces 


(1)  De  animal,  mol.,  9,  10.  —  De  juv.  et  sen.,  1,3.  —  Desomno,  1. 

(2)  De  animal,  mot.,  10.  —  De  gener.  animal.,  II,  6.  — De  juv.  et  sen., 
3,  4.  —  Departib.  animal.,  II,  10.  —  De  animd,  II,  7,  11.  —  De  somno,  1, 

(3)  De  gener.  anim.,  II,  6.  —  De  parlib.  animal.,  Ill,  4,  6.  —  De  juv.  el 
sen.,  3,  4. 

(4)  Depart,  anim.,  II,  7. 

(5)  De  gener.  anim.,  II,  6.  —  De  part,  anim.,  I,  16;  II,  7. 

(6)  Hist,  anim.,  I,  16. 

(7)  De  animd,  II,  2,  3. 

'8)  Hist,  anim.,  I,  Ifi  ;  IV,  8 ;  De  part,  anim.,  II,  6,  W.—Dejuv.  et  sen.,3. 


52 


DU  SIEGE  DE  L’AME 


opinions  ne  l’6clairaient  point;  souvent  meme  il  les  faisait  servir  a 
l’arrangement  de  son  systemc.  Pour  lui ,  le  cerveau ,  partie  excrfi- 
mentitielle  et  presque  inorganique ,  privde  de  sang ,  de  chaleur  et 
de  sensibility  (1),  n’avait  d’autre  usage ,  dans  sa  position  a  l’extre- 
mite  superieure  du  corps ,  que  de  condenser,  par  sa  nature  froide , 
les  vapeurs  chaudes  qui  s’filevent  du  cceur,  pour  les  faire  retomber 
en  rosee  rafraichissante  sur  cetorgane  (2),  ainsi  que  detemperer, 
de  rafraichir  d’une  maniere  analogue ,  pour  mod6rer  leur  action , 
ceux  des  sens  qui  sont  en  rapport  plus  immSdiat  avec  lui ,  les  sens 
dela  vue  et  de  l’ou'ie  (3).  Plusieurs  des  ecrits ,  mal  a  propos  attri- 
bu6s  ii  Hippocrate ,  et  de  beaucoup  post£rieurs  ii  son  6poque ,  con- 
tenaient  quelques  unes  de  ces  fausses  idfies.  Aristote  s’en  eraparc 
pour  les  besoins  de  sa  th£orie ,  et  dans  l’inL6ret  de  ses  attaques 
contre  Platon ,  &  l’occasion  du  role  psychologique  que  ce  dernier 
philosophe  attribuait  avec  vfirite  a  l’encephale.  Le  chef  du  Lycee , 
en  effet,  saisit  toutes  les  occasions  de  combattre  cette  determi¬ 
nation.  II  n’est  pas  vrai ,  dit-il ,  qu’on  sente  par  le  cerveau ,  quo 
l’homme  l’ait  recu  pour  cet  usage,  que  les  sensations  v  convergent ; 
ceux  qui  le  prfitendent  se  trompent  (4).  C’est  le  cceur  qui  est  doue 
de  cette  prerogative ;  c’est  lui  qui  est  le  sensorium  commune  (5) : 
parce  que  le  rendez-vous  des  sensations  de  tout  le  corps  doit  se 
trouver  au  milieu  du  corps  (6) ;  parce  que  c’est  de  l’int6rieur  du 
cceur  que  partent  tous  les  nerfs  (7) ;  parce  que ,  si  la  sensibilite 


(1)  Hist,  anim.,  Ill ,  19.  —  De  partib.  anim.,  II,  G,  7,  10.  —  De  jttv.  et 
sen.,  3. 

(2)  De  gen.  anim.,  II,  G.  —  De  partib.  anim.,  IV,  G,  10. 

(3)  De  partib.  anim.,  II,  10.  —  De  gener.  animal.,  II,  G. 

(4)  De  partib.  anim.,  II,  7,  10.  —  De  juv.  el  sen.,  3.  —  Hist,  animal., 

Ill,  19. 

(5)  De  anim.  mot.,  10.  —  De  gener.  anim.,  II,  G.  —  De  juv.  et  sen.,  3,  4. 
—  De  partib.  animal.,  II.  10. 

(6)  De  animal,  mol.,  9.  —  Dejitv.  et  sen.,  1 . 

(7)  Hist,  anim.,  Ill,  5.  —  Sprcngel  (Hist,  de  la  midecine ,  trad,  fr.,  t.  I, 
p.  384  )  a  priitendu  que  cette  opinion  a  6 to  mal  a  propos  attribute  a  Aris- 
totc ,  et  que ,  dans  le  passage  sur  lequel  on  sc  fonde  a  cel  igard ,  ce  philo- 


SUIVANT  LES  ANCIENS.  53 

n’est  pas  devolue  au  sang ,  elle  l’est  exclusivement  aux  parties  qui 
eii  proviennent  ou  en  contiennent  (1) ;  parce  que  Ies  organes  des 
sens,  deux  d’entre  eux  au  moins ,  sont  en  rapport  intime  avec  le 
coeur  (2) ;  parce  que  cet  organe ,  le  plus  important  de  tous ,  est 
aussi  forme  le  premier  de  tous,  et  avant  le  cerveau  lui-meme  (3) ; 
parce  que ,  enfin ,  tous  les  mouvements  de  plaisir  ou  de  peine ,  et 
en  general  toutes  les  sensations,  semblent  en  partir  et  y  revenir  (U) : 
tous  fails  faux ,  ou  toutes  raisons  nulles ,  mais  qui ,  neanmoins , 
n’ont  pas  empech6  cette  doctrine  d’etre  suivie  par  les  partisans  de 
la  philosophie  d’Aristote,  non  seulement  dans  les  temps  anti¬ 
ques  (5),  mais  meme  a  des  epoques  tres  rapprocbees  de  nous  (6). 

A  son  exemple ,  et  presque  de  son  temps ,  les  stoiciens  et  Epi¬ 
cure  meconnurent  aussi  le  role  du  cerveau  dans  les  actes  de  l’in- 
telligence ,  et  regarderent  le  coeur  comme  le  siege  de  Fame ,  de 
Fame  de  la  sensation  et  de  la  pens6e. 

Les  stoiciens,  plus  encore  qu’Aristote  et  Epicure,  avaient  ra- 
mene  toutes  les  facultes  de  Fame  a  une  unite  dominante ,  de  nature 
a  la  fois  sensitive  et  intellectuelle ,  mais  avant  tout  sensitive  (7), 
leur  Ilycfiovix'ov  ou  Aoyt up'oj ;  et  cette  unite ,  qu’ils  rattachaient  a 


sophe  appellevsvpa  les  attaches  lendineuses  de  l’interieur  du  coeur,  et  non 
point  les  nerfs ,  que  partout  ailleurs  il  .nomine  wopol  too  .  II  m’a 

paru  que  Sprengel  se  trompe ,  et  que  Galien  [De  Hipp.  el  Plat.  Plac.,  I,  8, 
9, 10 )  a  eu  raison  de  blAmer  Aristote  d’une  opinion  qui  dcpuis  lui  a  lou- 
jours  616  aliribude. 

(1)  Hist,  anim.,  Ill,  19.  —  De  part,  attim.,  II,  7, 10  j  III,  4.  —  De  juv.  tl 

(2)  De  partib.  anim.,  II,  10. 

(3)  De  getter,  animal.,  II,  G.  —  De  partib.  anim.,  Ill,  4. 

(4)  De  partib.  anim.,  Ill,  4. 

(5)  Par  exemple ,  par  Theophrastc  ( Galien  ,  De  Hippoer.  et  Plat.  Plac. , 
VI,  1  )• 

(6)  Par  C6salpin ,  Quasi,  peripat.,  V,  G. 

(7)  Plut.,  Plac.  p hit.,  IV,  4  ;  Galien  ,  De  Hippoer.  el  Plat.  Plac.,  II,  2, 
5,  8;  Sext.  Emp.,  Hdv.  math.,  MU,  227  a  260;  IX,  102;Diog.  Lacr.,  VII, 
49,etseq.;  156  a  159. 


54  DU  SIEGE  DE  L’AME 

une  ame  essentiellement  matfirielle  et  de  la  nature  du  feu  (1),  ils 
la  placaient  dans  la  poitrine,  dans  le  coeur  (2),  combattant  4  cet 
£gard,  et  en  connaissance  de  cause,  la  doctrine  de  Platon  (3).  Le 
cceur,  disaient-ils ,  est  le  veritable  siege  de  l’Sme ,  parce  qu’il  est 
le  point  de  depart  des  sensations ,  des  passions  et  des  mouvements 
auxquels  donne  lieu  l’appStit  (4).  Et  la  preuve  qu’il  en  est  ainsi, 
ajoutaient-ils ,  c’est  que  lorsque  nous  parlons  de  nous-metnes,  de 
notre  individualite,  ou  lorsqu’il  est  question  des  sentiments  qui  s’y 
rattachent,  nous  placons  la  main  sur  notre  cceur,  coulme  pour 
marquer  que  14  est  le  veritable  siege  du  moi.  Cette  singulierc  espfcce 
de  preuve ,  dont  se  moque  Galien  (5) ,  rappelle  une  idee  presque 
identiquede  Gall,  etque  ce  physiologiste  donnait  aussi  en  preuve 
de  la  verite  de  son  organologie.  La  main ,  le  doigt ,  disait-il ,  dans 
1’exercice  surtout  habituel  de  telle  ou  telle  faculty ,  se  porte  et  va 
s’appuyer  sur  l’endroit  du  crane  qui  correspond  4  son  organe.  Gall 
attachait  une  grande  importance  4  cette  sorte  d’apposition ,  qui 
faisait  partie  de  ce  qu’il  avait  appele  la  mimique  des  facultes.  Les 
idecs  fausses  et  ridicules ,  comme  on  le  voit ,  n’ont  pas  de  date. 

Pour  Epicure ,  comme  pour  Zenon ,  comme  pour  Democritc , 
le  substratum  de  l’ame,  de  nature  absolument  materielle,  etait , 
en  definitive,  un  air  subtil  et  chaud,  repandu  dans  tout  le  corps  (6); 
et  cette  ame  elle-meme,  consideree  au  point  de  vue  psycholo- 
gique,  inddpendamment  d’une  premiere  division  en  ame  irraison- 
nable  et  en  ame  raisonnable  (7),  se  distinguait  plus  particulifere- 


(1) Cicer.,  De  nal.  deor..  Ill,  14  ;  Tvscul.  qucesl.,  I,  9;  Plut.  Plac.phil., 
IV,  3  ;  Galien,  De  Hippocr.  el  Plat.  Plac.,  II,  8  ;  Diog.  Laer.,  VII,  156, 
157  ;  Stobee,  Eel.  phys.,  I. 

(2)  Plat.,  Plac.phil.,  IV,  5.  —  Gal.,  1. 1.  II,  2,  3,  5;  III,  1, 2; Diog.  Lacr., 
VII,  159. 

(3)  Gal.,  1.1.  II,  5;  III,  1. 

(4)  Gal.,  1.  1.  II,  7,  8  ;  Diog.  Laer.,  VII,  159. 

(5)  Gal.,  1.  1.  II,  2. 

(6)  Lucrece,  De  nal.  rer.,  Ill  ,  passim. ;  Sext.  Empir.,  Pyrr.  hypoih .; 
Diog.  Laer.,  X.  63. 

(7)  Plut.,  Plac.  phil.,  IV,  4  ;  Diog.  Laer.,  X,  66. 


SUIVANT  LKS  ANCIENS. 


55 


meat  encore  eu  quatre  elements  et  en  quatre  facultes  paralleles , 
le  souffle  pour  le  mouvement,  l’air  pour  le  repos,  le  feu  pour  la 
chaleur ,  enlin  une  espfece  d’atomes  ronds ,  sans  nom ,  extremement 
subtils  et  motiles ,  pour  la  sensation  (1).  Or  cette  sensation ,  plus 
encore  pour  Epicure  que  pour  Zenon  et  que  pour  Arislote ,  cette 
sensation ,  cette  sensibility ,  c’etait  l’essence  de  Fame  (2) ,  de  Fame 
par  excellence ,  de  Fame  raisonnable ;  et  tandis  que  Fame  irraison- 
nable  etait  repandue  dans  tout  le  corps  (3) ,  Fame  a  la  fois  sen¬ 
sible  et  pensante  avait  son  si6ge  dans  la  poitrine ,  et  plus  particu- 
lierement  dans  le  coeur  (A) ,  ou  centre  de  la  respiration  et  de  la 
vie ,  a  l’endroit  ou  retentissent  toutes  les  sensations  (5). 

Je  ne  crois  pas  devoir  donner  plus  de  developpement  a  ces 
preuves  de  la  maniere  dont  Epicure ,  Zfinon  et  Aristote  avaient 
rattach6  a  Forganisation  la  pensee  ou  Fame  pensante.  11  est  hors  de 
doute  que  ces  trois  philosophes  et  leurs  ecoles ,  en  dypit  des  tra- 
vaux  et  des  opinions  des  physiologistes  et  des  philosophes,  leurs 
devanciers  et  leurs  contemporains ,  myconnurent  sciemment  et  vo- 
lontairement  le  role  du  cerveau  dans  l’exercice  de  la  pensye ,  et 
qu’ils  donniirent  pour  siyge  a  Fame  de  la  sensation  et  de  la  raison 
la  poitrine  et  en  particulier  le  coeur.  Comment  expliquer  un  tel 
aveuglement  et  une  telle  erreur  ?  quels  motifs  a  de  semblables 
opinions? 

Les  mydecins  de  Fantiquite  grecque ,  et  parmi  eux  quelques  con- 
temporains  de  la  philosophie  ionienne  ,  n’avaient  pas  tardy  a  voir 
que  l’opinion  de  cette  philosophie  sur  le  siege  de  Fame ,  qu’elle 
plagait  dans  la  poitrine ,  ytait  a  la  fois  le  fait  d’une  mauvaise  obser¬ 
vation  et  celui  d'une  mauvaise  logique.  L’ytude  seule  des  maladies 
du  cerveau  les  etit  presque  inyvitablement  conduits  A  voir ,  dans 


(1)  Lucr.,  De  mil.  rer.,  Ill,  v.  142etseq.;  232  et  seq. ;  Vint., Plac.phil., 
IV,  3 ;  Slobde  ,  Eel.  phys.,  I. 

(2)  Lucr.,  Ill,  v.  118 ;  Diog.  Laer.,  X,  32. 

(3)  Lucr.,  Ill,  v.  144  ;  Plut.  Plac.,  phil.,  IV,  4  ;  Diog.  Laer.,  X,  G6. 

(4)  Lucr.,  Ill,  v.  141;  Plut.  Plac.  phil.,  IV,  5  ;  Diog.  Laer.,  X,  66. 

(6)  Lucr.,  Ill,  v.  142,  143  ;  Diog.  Laer,  X,  6G 


56 


'K  L’AME 


DU  SIEGE  D1 

cet  orgaue ,  le  siege  tie  1’ame  raisonnable ,  ou  l’instrument  de  l’in- 
telligence.  Ils  proclamerent  done  cette  verite ,  et  tout  eii  y  melant 
quelque  chose  des  erreurs  d’Anaximene  et  de  Diogene  d’Apollonie, 
quelques  hypotheses ,  fruit  de  leur  ignorance  et  de  leur  imagina¬ 
tion  ,  et  plus  encore  de  l’ignorance  et  de  l’imagination  de  leur 
epoque ,  ils  etablirent  ainsi  un  point  de  science  qui  ne  f  u  t  plus  perdu 
de  vue  par  la  physiologie ,  et  qui ,  deja  aduiis  par  les  pythagoriciens, 
se  prdsentait  au  controle  et  a  l’adoption  des  ecoles  philosophiques 
qui  leur  succederent.  On  aurait  pu  croire  que  de  ces  ecoles  celles 
qui  admettraient ,  avec  les  medecins ,  que  e’est  le  cerveau  qui  est  le 
siege  de  la  pensee ,  seraient  celles  aussi  qui ,  par  la  nature  de  leurs 
doctrines  sur  l’avenir  de  l’ame ,  se  croiraient  interessecs  a  voir 
dans  cet  organe  l’ame  elle-meme ,  l’ame  tout  entidre ,  se  dissolvant 
tout  entiere  aussi  h  la  mort ,  suivant  une  opinion  qu’on  a  de  tout 
temps  dtd  porle  i  attribuer  aux  physiologistes ;  tandis  que  les  ecoles 
d’une  opinion  opposite  sur  l’avenir  de  la  pensee ,  rejetteraient  au 
contraire  toute  affectation  psychologiquedu  cerveau ,  afin  de  mieux 
etablir  par  la  l’independance  ou  doit  etre  du  corps  une  ame ,  une 
substance  spirituelle ,  qui  ne  lui  est  unie  pendant  la  vie  que  pour 
le  gouverner,  et  qui  doit  survivre  a  la  separation  de  ses  elements.  Ce 
fut  pourtant  le  contraire  qui  eut  lieu.  Les  spiritualistes  placerent 
dans  le  cerveau  une  ame  qu’ils  croyaient  immortelle.  Leurs  adver- 
saires  ne  songerent  point  a  faire  mourir  avec  cet  organe  la  sensa¬ 
tion  et  la  pensee ;  et  voici,  ce  me  semble,  les  raisons  qui  firent 
que  la  chose  se  passa  ainsi. 

Les  systdmes  de  la  philosophie  grecque ,  comme  de  toutes  les 
philosophies ,  ramends  a  la  grande  question  qui  fait  leur  essence  , 
se  divisent  en  deux  ordres ,  systemes  spiritualistes  ou  rationa¬ 
lisms  ,  systemes  matdrialistes  ou  sensualistes ,  ou ,  pour  que  leur 
opposition  ressorte  davantage ,  systemes  de  vie  et  systemes  de  mort 
dternelle.  La  mort  ou  la  vie,  en  effet,  la  perte  ou  la  conservation, 
par-delh  le  tombeau,  de  notre  individualite  pensantc,  tel  est  le 
probleme  capital ,  j’allais  presque  dire  le  seul  probleme  ,  de  toute 
philosophie ;  et  toutes  les  autres  questions ,  dans  tout  systeme ,-  celle 
mcme  de  la  divinite ,  n’ont  de  valeur  que  par  celle-la.  Qu’importe 


SUIVANT  LES  AJNCIENS.  57 

a  l’homme ,  eu  eflet ,  l’eteruelle  existence  d’une  substance  dis- 
tincte  de  la  matiere ,  sa  creatrice  on  son  ordonnatrice ,  si  la  vie ,  sa 
pensee  a  lui ,  doit  cesser  a  la  dissolution  du  corps ,  s’il  ne  peut  avoir 
de  la  cause  premiere  d’autre  connaissancc  que  celle  qui  resulte 
d’uue  contemplation  ephemere  des  oeuvres  de  sa  supreme  volont6  ? 
C’est  la  ce  qu’avaient  bieu  send  Pythagore  et  Platon  (1),  et  leurs 
grandes  ecoles ,  lorsqu’it  des  conceptions  de  plus  en  plus  intellec- 
tuelles  de  Fame  du  monde ,  ils  avaient  uni  dans  leurs  doctrines  le 
dogme  d’une  ame  humaine,  divine ,  immortelle  comme  sa  source, 
mais  immortelle  dans  sa  mdmoire  et  sa  pensee.  Ils  avaient  bien  vu 
qu’une  telle  ame  ne  peut  etre  confondue  avec  cette  force  Vitale  qui , 
sous  les  espfeces  de  l’air  et  du  calorique  inspires ,  semble  s’intro- 
duire ,  a  la  naissance ,  dans  la  poitrine  et  dans  le  coeur ,  et  a  Ja  inort 
s’exhaler  avec  le  dernier  souffle ,  ou  s’ecouler  avec  le  sang.  Cette 
pensee ,  qui,  en  eux-memes  comme  dans  la  philosophic,  se  dis- 
tinguait  de  plus  en  plus  de  la  matiere ,  de  l’organisation ,  de  la  vie 
mSrne ,  il  lui  fallait  un  siege  special ,  qui  fut  la  condition  nficessaire 
et  comme  lesigne  de  cette  distinction.  Mais  d6jh  les  travaux  des  phy- 
siologistes  avaient  montre  que  ce  siege ,  c’est  la  moelle  encepha- 
lique;  et  les  rapports  de  cette  moelle  avec  les  organes  des  sens , 
l’espece  de  sensation  que  force  a  y  rapporter  le  travail  meme  de  la 
pensee ,  tout  engageait  les  pbilosophes  spiritualistes  a  accepter  cette 
determination.  L’fune ,  l’ame  raisonnable ,  Fame  au  germe  divin  , 
fut  done  placee  dans  la  tete ,  dans  le  cerveau ,  h  la  partie  superieure 
du  coi’ps ,  separ6e  par  une  espfece  d’isthme ,  le  cou ,  du  tronc  ou 
se  trouvaient  releguees  les  antes  mortelles,  les  times  a  lois  neces- 
saires.  Elle  fut  par  cela  meme  preservee  jusqu’a  un  certain  point  de 
la  souillure  de  leur  contact ,  et  n’eut  de  communication  avec  elles 
que  par  l’intermediaire  de  la  moelle  epiniere ,  qui  forme  avec  l’en- 
cfiphale  le  champ  des  ames ,  le  lien  qui  les  unit  au  corps.  Ainsi  se 
trouvait  assuree ,  et  en  quelque  sorte  rendue  evidente  aux  yeux 


(1)  Pour  Platon,  son  nom  (lit  lout;  pour  Pythagore,  voyez  Cic6r., 
Tuscul.  quwgl. ,  I,  16,  17,  21;  Plut.,  Plncit.  phil.,  IV,  7  ;  Diog.  I.aer., 
VIII ,  28. 


58 


DU  SIltGE  DE  L’AME 
memes,  1’existence  de  Fame  intelligente,  de  cette  ame  qui ,  du  siege 
sup6rieur  qui  lui  6tait  assign^ ,  devait  s’elancer ,  h  la  mort ,  vers  les 
celestes  espaces ,  pour  y  continuer ,  a  tout  jamais ,  la  vie  et  la  per- 
sonnalite  humaine. 

Au  contraire ,  des  philosophies  qui ,  envisageant  surtout  le  c6le 
physique  de  notre  nature ,  cOnfondaient  a  peu  de  chose  prfcs  la 
pensee  avec  la  sensation,  et  croyaient  que l’ame ,  Mine  raisonna- 
ble ,  quelle  que  ftit  son  essence,  ou  mourait  avec  le  reste  du  corps , 
ou  ne  conservait  apres  la  dissolution  de  ce  dernier ,  ni  memoire  , 
ni  pensee ,  de  telles  philosophies ,  dis-je ,  bien  loin  de  chcrcher 
dans  l’organisation  un  si6ge  s6pare  a  l’Ame  superieure ,  etaient  au 
contraire  conduites  cornme  par  la  main  <i  rejeter  syst6matiquement 
celui  que  lui  avaient  assigne  dans  le  cerveau  les  physiologistes  et 
les  philosophes  spiritualistes.  Elies  devaient ,  ii  1’exemple  des  an- 
ciens  Ioniens ,  la  renfermer  dans  1’endroit  du  corps ,  dans  l’organe 
ou  leur  semblaient  siSger  et  se  confondre  le  principe  de  la  vie  et 
celui  de  la  sensibility ,  afin  qu’elle  ne  put  manquer  de  partager 
avec  ces  principes  la  mort  de  leurs  conditions  inatdrielles.  C’est  lb, 
en  effet ,  ce  que  firent  successivement ,  et  ett  vertu  de  la  mfime  ne¬ 
cessity  ,  Aristote ,  Zenon  et  Epicure. 

Qu’Aristote  ait  regard6  Fame  raisonnable,  ou  l’entendement 
actif ,  comine  une  substance,  une  particule  divine,  distincte  h  la 
fois  du  corps  et  des  autres  Smes ,  c’est  ce  dont  il  n’est  guere  permis 
de  douter  (1).  Mais  il  n’est  guere  moins  certain,  d’aprfcs  l’en- 
semble  de  sa  doctrine ,  suivant  l’opinion  actuelle  de  la  majority 
des  critiques  (2) ,  plutot  encore  que  d’aprys  un  certain  nombre 
de  passages  de  ses  ycrits  (3) ,  il  n’est  gu&re  moins  certain  que  ce 
philosophe  ytait  d’avis  que  cette  ame  divine ,  commune  du  reste 

(1)  Elhic.  lYicom.,  X,  7  ;  De  gener.  animal.,  II,  3 ;  De  animd,  Il ,  2  ;  III , 
2,  5,  6. 

(2)  Moshern  ,  Ad  Cudwonlii  sysl.  inlell.,  pag.  66,  67,  1172;  Brucker, 
Hist.  crit.  pliilos. ,  t.  I ,  p.  826  ;  Wyltenbach,  De  immorl.  animce,  in  opusc., 
t.  II ,  p.  609  ;  Ritter,  Hist,  de  la  phil.  ane. ,  trad.  Iran?. ,  t.  Ill ,  p.  243. 

(3)  De  animd,  I,  5 ;  II,  1  ;  III ,  5,  6;  Ethic.  JVicom.,  Ill,  4;  De  mem. 


SUIVANT  LES  ANCIENS.  59 

pendant  la  vie  a  toute  l’espfice  humaine,  va,  aprfes  la  dissolution 
du  corps,  sans  conscience  et  sans  memoire  du  passe ,  se  perdre 
dans  Fame  du  monde.  Or,  pour  une  ame,  pour  une  ame  pensante, 
une  telle  fin  assureinent  equivaut  bien  5  la  mort  eternelle. 

L’opinion  des  stoiciens  sur  l’avenir  de  la  pcnsee  est  pour  le 
tnoins  equivalente.  Pour  la  majorite  d’entre  eux,  Fame  materielle 
comine  le  corps ,  bien  que  formee  d’un  element  plus  subtil,  ne 
devait  lui  survivre  qu’un  certain  temps  (1) ,  et  le  repos  que  les 
stoiciens  cherchaient  dans  la  mort  volontaire  n’etait;  pas  celui  de 
Fimmortalite. 

Quant  a  Epicure ,  sa  doctrine  sur  Fame ,  sur  sa  nature  mate¬ 
rielle,  sur  sa  dissolution  i)  la  dissolution  du  corps,  a  a  peine  besoin 
d’etre  rappelee.  G’dtaitla  mort,  la  mort  instantanee (2);  etpour 
consacrer  une  telle  doctrine ,  il  lui  etait  nGcessaire ,  encore  bien 
plus  qu’a  Zenon  et  a  Aristote,  de  donner  a  Fame  raisonnablepour 
siege  la  cavite  de  la  poitrine ,  et  pour  terme  de  son  existence  les 
derniers  battements  du  cceur. 

De  tout  cet  expose  des  opinions  de  la  philosophic  et  de  lajihy- 
siologie  ancienne ,  sur  la  maniere  dont  la  sensibility  et  la  pensee 
doivent  fitre  rattachfies  a  Forganisation,  me  semblent  rfisultcr  en 
substance  les  points  suivants,  qui  seront  comme  les  conclusions 
de  ce  travail. 

A  l’origine  de  la  science ,  a  une  epoque  oil  les  opinions  qui  fer¬ 
ment  son  domaine  devaient  participer  du  sensualisme  d’uue  civi¬ 
lisation  au  berceau ,  les  premiers  philosophes  grecs ,  les  philoso- 
phes  ioniens,  placerent  bien  reellement  le  siege  de  Fame ,  de  Fame 
de  la  sensibility  et  de  la  raison ,  dans  la  poitrine  et  dans  le  coeur , 
la  confondant  ainsi  avec  la  vie ,  et  la  condamnant  a  s’eteindre 
avec  elle. 


(1)  Cic6r.,  Tuscul.  qucest.,  I,  31,  32;  Plut.,  Plac.  phil.,  IV,  7;  Diog. 
Laer.,  VII,  156, 157  ;  Eus6b. ,  Prepar.  evang.,  XV,  20. 

(2)  Lucr.,  Ill,  379,  etseq.;  Plut.,  Plac.  phil.,  IV,  7;  Diog.  Lacr.,X, 
65,  66. 


60  DU  SIEGE  DE  E’AME  SU1VANT  EES  ANCIENS. 

Mais  bientot  la  science  mddicale  et  physiologique,  reprdsentee 
surtout  par  Hippocrate ,  fut  amende  par  la  nature  de  ses  dtudes  a 
reconnaitre  quel  role  necessaire  joue  le  cerveau  dans  l’exercice 
de  la  pensde ,  et  a  offrir  ainsi  a  la  philosophie  les  moyens  de 
mieux  distinguer  Fame  sentante  et  surtout  pensante  des  autres 
ames ,  ou  des  facultes ,  purement  vitales ,  de  la  nutrition ,  de  la 
gendration ,  des  mouveinents. 

Pythagore  et  Platon  s’emparerent  de  cette  donnde ,  et  le  pre¬ 
mier  ,  peut-dtre,  fut  pour  quelque  chose  dans  sa  decouverte.  lls 
proclamdrent  1’un  et  l’autre  que  le  cerveau  est  le  siege  de  l’ame 
raisonnable ,  ou  l’organe  de  l’intelligence ,  et  fircnt  ainsi  faire  le 
premier  pas  a  la  physiologie  de  la  pensde. 

Presque  contemporaines  de  Platon ,  trois  ecoles  cdldbres  de  la 
Grdce,  le  Lycee ,  le  Portique ,  les  Kpicuriens ,  rejetdrent  sciem- 
ment  la  doctrine  que  ce  philosophe  avait  prise  de  Pythagore  et 
d’Hippocrate ,  ddpossdderent  le  cerveau  de  sesfonctions  d’organc 
intellectuel,  et  guidds  peut-dtre  par  leurs  iddes  sur  l’avenir  de  la 
pensde,  placferent  dans  le  coeur,  a  l’exempledes  Ioniens,  le  sidge 
de  Fame  sentante  et  pensante ,  d’une  ante  qui  leur  paraissait  de¬ 
voir  mourir  avec  le  corps. 

Malgrdcette  heresie,  touta  lafois  philosophique,  physiologique 
et  religieuse,  la  doctrine  dePythagore,  d’Hippocrate  etde  Platon, 
assise  sur  des  bases  indbranlables  par  les  travaux  de  Galien,  de- 
vint  de  plus  en  plus ,  et  fiuit  par  demeurer  sans  conteste ,  celle 
de  la  philosophie,  de  la  physiologie  et  de  la  religion,  parce  qu’elle 
est  celle  de  la  vdrite.  Oribase  et  saint  Augustin,  "Willis  et  Descartes, 
physiologistes  et  philosophes,  lirent  au  cerveau  la  part  qui  lui  re- 
vient  dans  l’exercice  de  la  pensde ;  et  si,  en  admettant  que,  dans 
cet  organe ,  des  parties  distinctes  sont  affectdes  a  telles  ou  telles 
series  de  phdnomdnes  sensitifs  ou  intellectuels ,  quelques  uns 
d’entre  eux  alldrent  au-dela  des  faits ,  toujours  tracdrent-ils  ainsi 
une  premiere  ebauche  d’une  physiologie  de  Fintclligence ,  que 
jusqu’a  present  la  science  moderne  n’a  guere  fait  quereproduire, 
mais  qu’ii  l’avenir  elle  devra  faire  oublier. 


ANATOMIE  ET  PHYSIOLOGIE  DU  SYSTfeME  NERVEUX.  61 


ANATOMIE  ET  PHYSIOLOGIE 

DU  SYSTEME  NERVEUX. 


FAITS  PATHOLOGIQUES 

POUVANT  SERYIR  A  DETERMINER  I,E  LIEU  D’ORIGINE  ET  LE  MODE 
D’ENTRECROISEMENT  DES  NERFS  OPTIQUES. 

Puisque  tout  le  monde  admet  que  les  nerfs  optiqucs  sont  les 
nerfs  spficiaux  de  la  vision ,  il  serait  a  la  fois  inutile  et  fastidieux 
de  rapporter  des  faits  pathologiques  pour  confirmer  une  verit6 
que  personne  ne  conteste  :  aussi  me  contenterai-je  de  citer , 
parmi  ces  faits ,  ceux  qui  peuvent  repandre  quelque  lumiere  sur 
des  points  restes  en  litige ,  tels  que  l’origine ,  l’entrecroisement 
des  nerfs  optiques,  et  j’aurai  principalement  recours  aux  cas  cu- 
rieux  d’atrophie  signales  par  les  auteurs. 

Examinant  d’abord  les  cas  qui  se  rapportent  a  la  question  de 
l’entrecroisement ,  je  les  diviserai  en  trois  categories.  L’une  ren- 
fcrmera ceux  oul’atrophie  s’etait  propagee,  enarrieredu  chiasma, 
dans  le  meme  cdte ;  une  autre  comprendra  les  faits  dans  lesquels 
cette  alteration  etait  manifeste,  en  arriere  de  ce  point,  dans  le 
cdle  oppose ;  la  derniere  se  composera  des  observations  oil  1’on  a 
vu  l’atrophie  d’un  seul  nerf  optique ,  au-devant  du  chiasma ,  se 
faire  sentir  aussi ,  en  arriere  de  lui ,  dans  les  nerfs  obtiques  des 
deux  cdtis.  Je  parlerai  encore  de  nerfs  optiques  atrophies  seule- 
ment  au-devant  du  chiasma ,  et  des  cas  anormaux  dans  lesquels 
ces  nerfs  n’offraient  point  de  jonction  mediane.  Enfin,  apres  avoir 


62 


ANATOMIE  ET  PHYSIOLOGIE 


relate  diverses  observations  dans  lesquelles  l’atrophie  etait  deve- 
nue  appreciable  jusqu’aux  corps  genouilles,  ou  m6mejusqu’aux 
tubercules  quadrijumeaux  oubijumeaux,  observations  propres 
a  dclairer  sur  la  vraic  origiue  des  nerfs  optiques ,  il  faudra  sur- 
tout  demontrer  que  tous  ces  faits  pathologiques ,  en  apparence 
opposes,  ne  sont  nullement  contradicloires ,  et  que  tous  s’expli- 
quent  a  l’aide  de  l’entrecroisemeiH  partiel  que  j’admets  avec  un 
grand  norabre  d’anatomistes. 

1°  Cas  d'atrophie  d’ltn  nerf  optique  propagee  ,  en  arriere  du 
chiasma ,  dans  le  mime  c6te. 

Ydsale  (1),  ayant  dissdqud,  &  Padoue,  une  femme  dont  l’ceil 
droit  etait  atrophid  depuis  longtemps,  observa  quele  nerf  optique 
droit  dtait ,  dans  toute  son  it  endue ,  plus  mince  que  le  gauche  : 

«  Dexter  visorius  nerms  toto  progressu  longs  tenuior  si- 
nistro  videbatur ,  non  solum  in  ea  sede  qua  jam  ooulo  inserl- 
balur ,  verurn  in  exorlu  quoque  et  in  dextra  sede  congressus 
nervorum.  Ac  prceterquam  quod  dexter  tenuis  erat,  durior 
quoque  et  rubicnndior  cernebatur.  » 

Yalverda  (2)  dit  que  l’on  avait  de  son  temps ,  it  Venise ,  de 
frequentes  occasions  de  s’assurer ,  par  la  dissection,  du  defaut 
d’entrecroisement  des  nerfs  optiques ,  parce  que  les  voleurs  y 
dtaicnt  punis ,  la  premiere  fois ,  par  la  perte  d’un  des  deux  yeux, 
etqu’ilyen  avait  beaucoupqui,  commettant  de  nouveaux  crimes, 
passaient  ensuite  par  les  mains  du  bourreau.  II  cite  des  obser¬ 
vations  analogues  a  celle  de  Vesale. 

Riolan  (3)  rapporte,  d’aprds  Cdsalpin,  que  l’on  tronva  a  Pise , 
en  1590 ,  1’un  des  deux  nerfs  optiques  aminci ,  depuis  son  ori- 


(1)  Decorpor.  hum.fabrica,  lib.  IV,  cap.,  p.  324.  Bftle,  1543. 

(2)  Analome  corporis  luimani,  Venise,  1689. 

(3)  Amropographia,  Paris ,  1649,  lib.  4,  cap.  3. 


DU  SYSTfcME  NERVEUX. 


63 


gine  jusqu’h  sa  terminaison ,  et  l’autre  dans  son  etat  naturel , 
sur  le  corps  d’un  homme  qui  servait  aux  demonstrations  pu- 
bliques.  Get  homme  avait  eu  la  vue  faible  du  cote  dont  le  nerf 
etait  malade ,  et  il  avait  ete  bless6  a  la  tete  du  meme  cote. 
L’auteur  en  conclut  que  les  nerfs  optiques  ne  s’entrecroisent 
point. 

Rolfinck  (1)  a  repet6  la  meme  observation  sur  une  femme. 

Sanctorini  (2) ,  ayant  ete  averti  qu’un  homme  dont  le  corps 
6tait  a  sa  disposition ,  ne  voyait  rien  de  l’ceil  droit  durant  sa  vie, 
examina  les  nerfs  optiques  avec  attention.  Celui  du  cote  ma¬ 
lade  etait  plus  mince  et  d’une  couleur  plus  obscure  que  l’autre : 
ce  derangement  d’organisation  se  faisait  apercevoir  au-delh  de 
son  union  avec  celui  du  cote  oppose,  et  jusqu’h  son  origine  la 
plus  recul6e. 

J.-F.  Meckel  (3),  Galdani  (4),  Burns  (5),  etc.,  ont mentionn6 
des  cas  semblables  aux  precedents. 

2“  Cas  d’atrophie  d’un  nerf  optique  propagee  ,  en  arri'ere 
du  chiasma ,  dans  le  cdte  oppose. 

Scemmerring  (6)  nous  apprcnd  qu’ayant  rencontre,  chez  un 
homme ,  le  nerf  optique  droit  presque  gris  et  demi-transparent, 
au  niveau  de  la  selle  turcique,  il  trouva  le  gauche ,  en  arriere 
du  chiasma ,  sensibiement  plus  grele  :  « Inveni,  ad  sellam  tur- 
cicam,  dexlerum  fere  griseum.,  semique  transparentum ,  et 
scrupulosius  ilium  adspiciens ,  sinistro  insigniter  graciliorem. 


(1)  Disserl.de  Gutia  serena,  lena,  1669,  cap.  4. 

(2)  Ubsermt.  anatom .,  cap.  3,  p.  63  et  64. 

(3)  Haller,  Grandiss.,  p.  386. 

(4)  Opuscul.  anal.,  p.  33  et  35.  —  Id.,  dans  Mem.  delie  sociei.  Hal., 
t.  XII,  p.  11,  p.  27. 

(5)  Anatomy  of  the  head  and  neck.  Edimburgh,  1811,  p.  359. 

(6)  De  decussatione  nervorum  opticorum ,  dans  Script,  newel. ,  de 
Ludwig.,  t.  I,  p.  139et  seq. 


64  ANA.TOMIE  ET  PHYSIOI.OGIE 

Nudatis  nervorum  opticorum  originibus ,  in  sinistro  lalere , 
opticus  luculenter  brevior  debiliorque.  Meis  ipsemet  difjisus 
oculis,  cerebrum  ostendi  discipulis ,  etc.  » 

Une  autre  fois  Sceuamerring ,  en  examinant  l’encephale  d’un 
epileptique  age  de  quarante  ans ,  confirma  sa  precedente  ob¬ 
servation  :  «  Vidi  inter  alia ,  thalamum  sic  dictum  nervi  op- 
tici  dextri  evidenter  multo  majorem  sinistro,  et  origines  nervi 
optici dextri ,  turn  ea parte  qua  pertinent  ad  thalamum,  turn 
qua  crassitudine  sensim  sensimque  aucta  ,  circumducuntur 
cruribus  cerebri ,  multo  majores  sinistris  ,  usque  ad  eum  lo  - 
cum  quo  uniunlur.  Ab  unione  autem  ad  bulbum  oculi  usque 
non  in  dextrum ,  sed  in  sinistrum  latus  abeuntem ,  inveni  ner- 
vum  opticum  majorem.  » 

Un  troisieme  cas,  avant  une  parfaite  analogic  avec  ce  dernier , 
est  rapporte  a  peu  pres  dans  les  memes  termes. 

Ebel  (1)  eut  occasion  de  demontrer  la  realite  de  l’entrecroise- 
ment  des  nerfs  optiques ,  a  1’ aide  d’ une  observation  recueillie 
sur  le  cheval,  et  Clossius  (2)  fut  aussi  teinoin  d’un  cas  semblable : 
«  Oculi  sinistri  bulbus  ulcere  plane  consumptus,  nervus  ilidem 
contractus  macilentusque  crat,  et  luleo  colore  deturpatus  : 
hie  e  dexlro  cerebri  lalere  orlus  cum  sano  nervo  sinistri  la- 
teris  multas  fibrarum  conjunctions  inivit ,  quern  dein  de  de- 
cussans  ad  sinistrum  oculum proccssit.  Quod  singulare  decus- 
salionis  nervorum  opticorum  exemplum ,  ea  qua  fieri  potuit 
diligentia,  delineavi.  » 

Michaelis  (3) ,  Caldani  (4) ,  Walter  (5) ,  Wenzel  (6) ,  etc. ,  citent 


(1)  Observe/,  nevroldg.  ex  anal,  comp.,  dans  Script,  nevrol.,  de  Lud¬ 
wig,  t.  m,p.  153. 

(2)  Baldingcrs  Journ.  ftir  Acrzle ,  23,  Stuck. 

(3)  Von  der  Durchlireuzung  der  A'clmerven,  Halle  ,  1790. 

(4)  Opuscula  anatom.,  p.  35. 

(5)  Ucber  die  Einsdiigung  wid  die  DUrehkreuzumj  der  Schncrvcn ,  Ber¬ 
lin,  1794,  p.  97. 

(6)  De  penitior.  struct,  carebr.,  etc.,  Tubingnc,  1812,  p.  113,  217. 


DU  SYSTEME  NERVEUX.  65 

de  nombreux  cas  d’atrophie  d’un  nerf  optique  devenue  mani- 
festp ,  derri&re  le  chiasma ,  dans  le  nerf  du  cotd  opposd. 

Cuvier,  au  rapport  de  Gall  (1),  conservait  dans  l’esprit-de- 
vin  un  cerveau  de  cheval  ou  l’on.  voyait  l’atrophie  d’un  nerf 
optique  se  continuer ,  sur  le  cote  oppose ,  derriere  le  lieu  d’en- 
trecroisement. 

3"  Cas  d’atrophie  d’un  seul  nerf  optique,  au-devant  du 
chiasma ,  avec  atrophic  des  deux  nerfs  opliques,  en  arriere 
de  ce  point. 

Les  cas  dans  lesquels  on  a  vu  Patrophie  d’un  seul  nerf  op¬ 
tique  ,  au-devant  du  chiasma ,  entrainer  cede  des  deux  nerfs 
optiques  en  arriere  de  ce  point,  sont,  au  rapport  de  Meckel  (2), 
les  plus  frdquents.  M.  Cruveilkier  (3)  va  meme  plus  loin  et  dit : 
«  Dans  tons  les  cas  d’atrophie  d’un  ceil ,  l’atrophie  porte  spd- 
cialement  sur  un  des  nerfs  optiques  au-dela  du  chiasma;  mais 
l’autre  nerf  m’a  paru  presenter  constamment  une  diminution 
notable  dans  son  volume.  »  Morgagni  (h) ,  Michaelis  (5) ,  Acker- 
mann  (6),  Wenzel  (7) ,  etc. ,  ont  pu  se  convaincre  de  la  realite 
d’une  pareille  alteration. 

4°  Cas  d'alrophie  des  nerfs  optiques  au-devant  du  chiasma 
settlement. 

Nous  pensons  que  les  cxemples  dans  lesquels  on  a  occasion  de 
trouver  les  nerfs  optiques  atrophies  seulement  au-devant  du 


(1)  Anal,  elpliys.  da  stjsl.  nerv.,  1.  I,  p.  82.  Paris  ,  1810,  in-4". 

(2)  Manuel  d’anal.,  1.  Ill,  p.  113.  Paris,  1825. 

(3)  Trail i  d’anat.  tlescripi.,  t.  IV,  p.  889.  Paris  ,  1838. 

(4)  Epislol.  anal.,  18,  no  40. 

(5)  Lac.  oil. 

(6)  Jlltunenbach  med.  bibl.,  1.  III. 

(7)  Loc.cit. 


r.  i.  Janvier  1843. 


66  ANATOMIE  ET  PHYSIOLOGIC 

chiasma ,  sont  les  exemples  les  plus  nombreux.  Pour  nous ,  ils 
sont  les  seuls  que  ,  jusqu’h  present ,  nous  ayons  rencontres  cbez 
1’homme ,  et  que  nous  ayolis  pu  reproduce  a  volontfi  sur  les 
mammiferes.  Cepeildant  c’est  bien  a  tort  assurement  que  des 
auteurs ,  n’ayant  etc  temoins  que  de  cas  semblables ,  ont  revoque 
en  doute  toutes  les  observations  prec&lentes. 

Morgagni  (1)  a  dissequfi  un  chien  qui  depuis  longtemps 
avait  perdu  un  des  deux  yeux  a  la  suite  d’une  plaie.  Le  nerf  op- 
tique  do  ce  cote  etait  plus  dur  et  plus  grelc  que  l’autre  ,  depuis 
le  globe  oculaire  jusqu’au  chiasma;  mais  lorsqu’on  etait  parvenu 
a  ce  point ,  on  ne  pouvait  apercevoir  la  moindre  difference.  La 
couleur,  la  fonne  et  la  consistance  fitaient  les  memes  que  dans 
l’dtat  normal.  Les  couches  optiques  ne  s’61oignaient  en  rien  de 
l’etat  naturel ;  il  n’y  avait  au-dedans  de  l’ceil  malade  ni  cris- 
tallin ,  ni  humeur  vitree ,  ni  retine;  la  choro'ide  n’etait  meme  pas 
dans  son  entier ;  il  Atait  rempli  d’une  humeur  purementaqueuse. 

Sabatier  (2)  assure  qu’ayant  plusieurs  fois  examine  l’etat  du 
nerf  optique  sur  des  personnes  qui  avaient  perdu  un  des  deux 
yeux  par  divers  accidents ,  il  n’a  jamais  vu  qu’il  fut  altere  au-dela 
de  son  union  avec  celui  du  cote  oppose ;  ce  qui  lui  fait  craindre 
que  les  auteurs  qui  ont  avanc6  le  contraire  ne  se  soient  litres 
au  prejuge  ou  ils  6taient ,  que  les  nerfs  optiques  ne  doivent  pas 
s’entrecroiser. 

«  J’ai  vu  ,  dit  Bichat  (3) ,  deux  cas  ou ,  l’oeil  etant  atrophie , 
le  nerf  optique  du  mfime  cote  etait  sensiblement  plus  retreci 
qtte  l’autre  jusqu’it  leur  reunion ;  mais  tous  deux  etaient  du 
m6me  volume  eii  arrifere.  » 

M.  Lelut  (4)  a  vu  trois  cas  analogues. 


(1)  Episi.,  18,  n°  40. 

(2)  Anuiomie,  3'  Adit.,  1791,  t.  Ill,  p.  220. 

(3)  Anal,  descripi.,  t.  Ill,  p.  153.  Paris,  1819. 

(4)  Journal  hcbdomadaire ,  t.  XIII,  n°  168. 


DU  SYSTfeME  NERVEUX.  67 

Selon  M.  Magendie  (1) ,  le  plus  ordinairemcnt  l’atrophie  du 
nerf  optique  ne  dfipasse  point  le  chiasma.  II  cite  a  l’appui  de  son 
assertion  I’exemple  d’un  vieux  soldat  que ,  depuis  trente-cinq 
annees ,  un  coup  de  sabre  avait  rendu  borgne.  L’autopsie  de- 
montra  que  l’un  des  nerfs  optiques  etait  atropine  seulement 
jusqu’au  lieu  de  lour  entrecroisement. 

5"  Cas  cT atrophie  des  nerfs  opiiques  propagiie  jusqu’aux  corps 
genouilles. 

M.  Lelul  (2)  rapporte  quatre  observations  de  cecite  complete 
par  amaui'ose ,  dans  lesquelles  il  a  constate  l’atropbie  et  le  ta- 
mollissement  des  deux  nerfs  optiques  ,  tlabs  tout  leUr  trajet , 
jusques  et  y  compris  les  corps  genouilles  externes. 

«  Dans  un  grand  nombre  de  cas  d’atrophie  des  nerfs  optiques , 
dit  M.  Cruveilhier  (3) ,  qtie  j’ai  eu  occasion  d’exatninef  chez 
rhomme,  1’atrophie  portait  stir  le  corps  getiouillC  exterhe.  » 

6"  Cas  d'atrophie  des  nerfs  optiques  propagee  jusqu’aux 
tubercules  quadrijumeaux. 

«  Lorsque  le  nerf  optique ,  dit  Gall  (h) ,  etait  atrophie ,  nous 
avons  toujour s  observe  que  le  tubercule  anterieur  qui  lui  appar- 
tient  (nates)  avait  seusiblement  diminue  de  volume.  » 

Wrolick  (5) ,  au  rapport  de  Duges  (6) ,  a  relate  l’observation 
d’un  enfant  aveugle,  a  l’autopsie  duquel  «  on  trouva  une  atro- . 
phie  des  nerfs  optiques ,  des  couches  optiques  et  des  tubercules 
quadrijumeaux.  » 


(1)  Fond,  du  sysl.  nerv.,  t.  It,  p.  14).  Paris ,  1839. 

(2)  M<Sm.  cit. 

(3)  Anal,  descript.,  t.  IV,  p.  888.  Paris,  183G. 

(4)  Ouv.  cit.,  p.  82. 

(5)  Mim.  d’anat.  cl  de.  physiol.  Amsterdam  ,  1822,  in-4°. 
(r>)  Physiol,  comp  ,1.  I,  p.  29G. 


ANATOMIE  ET  PHYSIOLOGIE 


Chez  une  femme  aveugle,  M.  Mageudie  (1)  a  constate  des  al¬ 
terations  bien  remarquabies  dans  l’appareil  nerveux  dc  la  vision : 
o  Les  nerfs  optiques,  dit-il,  sont  atrophies ,  et  cette  atrophie  est 
d’autant  pins  prononcee  qu’on  sc  rapproche  davantage  de  leur 
chiasma  ;  a  cet  endroit ,  ils  representent  plutot  un  ruban  aplati 
qu’un  faisceau  cylindrique,  et  ils  paraissent  reduits  a  lour  coque 
fibreuse.  La  matiere  medullaire  centrale  de  ces  nerfs  a  du 
disparaitre ,  it  en  juger  par  leur  transformation  et  leur  amincisse- 
ment.  On  ne  voit  pas  que  l’un  des  nerfs  soit  plus  altdre  que 
l’autre.  Au-del'a  dc  l’entrecroisement ,  1’atrophie  persiste , 
et  meme  les  nerfs  ne  sont  plus  constitues  que  par  une  lame 
demi-transparente ,  offrant  le  brillant  du  tissu  corn6 ,  et  n’attei- 
gnant  qu’it  peine  les  points  d’ou  naissent  leurs  ratines.  Les  tu- 
bercules  quadrijumeaux  anteriears ,  surtout  le  droit,  sont  di- 
minues  en  volume ,  et  un  peu  ramollis.  » 

Dans  le  m6moire  dejit  cite ,  M.  Lelut  mentionue  des  exemples 
ou  l’atrophie  s’est  fait  sentir  jusqu’aux  eminences  testes. 

7“  Exemples  dc  nerfs  optiques  non  reunis  sur  la  ligne 
medians. 

Yesale  (2)  raconte  un  de  ces  cas  remarquabies  dans  les 
termes  suivants  :  «  Nervos  visorios  in  congressu  invicem  non 
eonnasci,  neque  se  contingere  vidimus.  Quarn  sedulb  autem 
ac  sollicite  cjus  viri  familiaris  interrogaverimus .  num  illi 
omnia  geminaperpetub  oculis  observarenlur,  neminem  natural 
operum  cognitions  flagrantem  ambigere  sat  scio,  at  nihil 
aliud  resciscere  licuit ,  quitm  ipsum  de  visu  nunquiun  con- 
questum  fuissc  ,  visu  que  praestanti  semper  valuisse ,  familiares- 
que  de  visorum  duplications  nihil  unquam  intellexisse.  >. 


(1)  Ouy.  eit.,  p.  141. 

(2)  De  coip.  hum.  fab.,  lib.  4,  cap.  4,  p.  325.  Bale,  1543. 


SISTEME  NEKVEUX. 


G9 

Valverda  (1)  et  Loesel  (2)  disent  avoir  egalcment  observe  la 
curieuse  anomalie  rencontree  par  Vesale.  «  Ipse ,  dit  Valverda  , 
in  nonnullis,  division em  inter  ulrumque  nervum  observavi;  » 
et  il  s’appuie  surle  casrapporte  par  ce  dernier  auteur.  Quant  it 
Loesel,  il  s’enonce  ainsi  :  «  Nervi  optici  quos  natura  ante  in- 
serlionem  conslituio  chiasmo  plentmque  decussat,  vcl  rectius 
sociat ,  nullibi  erant  uniti  scd  prorsus  disjuncti.  »  Ces  paroles 
ne  s’appliquent  qu’a  un  seul  exemple. 

Est-ce  a  tort  ou  a  raison  que  la  realite  de  ces  faits  a  etc  mise 
eu  doute  ?  S’agirait-  il  simplement  do  dechirures  accidentelles  du 
chiasma  ,  dchappees  a  l’observation  de  ces  auteurs  ?  A  cause  de 
l’admiraliou  que  nous  inspire  l’ouvrage  de  Vesale,  nous  ne 
saurions  nous defendrc  d’uue  grande  reserve,  et  nous  croirions 
plutot  a  Finexacdtude  des  documents  transmis  sur  l’etat  de  la 
vue  ,  qu’a  unc  erreur  de  cet  anatomiste ,  qui ,  observant  un 
pareil  cas,  en  sentait  si  bien  toutc  la  portec.  D’aillcurs  que 
sail-ou  de  l’influence  du  chiasma  sur  la  faculte  visuelle ,  pour  ne 
pas  admetlre  la  possibilite  de  son  exercicc  sans  chiasma  ? 

REFLEXIONS  SUR  LES  FAITS  PATHOLOGIQUES  PRECEDENTS. 

L’entrecroisement  partiel  des  nerfs  optiques  elant  admis, 
tous  ces  faits  sont  faciles  a  expliquer,  et  quelques  uns  servent 
a  eclairer  l’anatomisle  sur  la  veritable  origine  de  ces  nerfs. 
Puisque leurs fibres  sont,  les  unes  externes  ou  dtrecles  (3),  el 
Ies  autres  internes  ou  entrecroisecs  (U) ,  on  concoit  que ,  si  fa¬ 


ll)  Anal,  corp  Imm.,  trad.  Iat.  de  Columbo ,  lib.  7,  cap.  3,  p.  311. 
Venise,  1589. 

(2)  ScriUinium  renum  ,  p.  59.  Koenigsberg  ,  l(i42. 

(3)  Les  fibres  direcles  marchcnl  du  memo  cold ,  depuis  lc  globe  ocu- 
laire  jusqu’a  la  couche  oplique  et  jusqu'aux  tubercules  quadrijumeaux 
correspondants. 

(4)  Les  fibres  entrecroisies  faisant  partic  (au-devant  du  chiasma)  du 
nerf  optiquc  droit ,  par  exemple  ,  sc  portent,  en  arriere  de  cc  chiasma , 
dans  le  nerf  optiquc  gauche. 


70  ANATOMiE  ET  PIIYSIOLOGIE 

trophic  porte  plus  specialement  sur  les  premieres ,  elle  deviennc 
sensible  dans  toute  1’etendue  du  meme  nerf,  depuis  l’origine  de 
celui-ci  jusqu’k  sa  terminaison;  qu’au  contraire,  si,  au-devant 
du  chiasma,  l’atrophie  interesse  principalement  les  secondes 
( le  nerf  optique  droit,  par  exemple  ) ,  elle  se  prononce,  en 
arrifcre  du  chiasma ,  dans  le  nerf  optique  gauche.  Voilk  pour 
les  deux  premieres  series  de  faits ,  contradictoires  seuleinent  en 
apparence.  Mais  on  doit  comprendre  que ,  dans  la  majorite  des 
cas ,  l’atrophie  alteindra  la  totality  des  fibres  d’un  meme  nerf 
optique ;  or,  puisqu’en  arriere  du  chiasma  ces  fibres  se  rendent, 
les  unes  a  droite  et  les  autres  k  gauche,  1’alteration  pourra  done 
devenir  manifesto  dans  les  deux  cotes  k  la  fois ,  si  pourtant  elle 
est  parvenue  a  frauchir  la  commissure.  On  a  vu  que ,  selon 
Meckel  et  M.  Cruveilhier,  les  cas  de  cette  troisikme  s6rie  sont 
les  plus  nombreux. 

Maintenant,  on  se  rappelle  que  1’atrophie  tantot  s’est  arr£t6e 
a  la  commissure ,  tantot  est  parvenue  aux  corps  genouilles  ex- 
ternes ,  et  que  d’autres  fois  enfin  elle  s’est  propagee  jusqu’aux 
tubercules  quadrijumeaux.  Quelques  auteurs  ont  invoque  les 
resultats  pathologiques  pour  determiner  1’origine  des  nerfs  op- 
tiques ,  et  n’ayant  observe ,  par  eux-memes ,  que  des  faits  dans 
lesquels  Fatrophie  ne  dfipassait  point  les  corps  genouilles  ex- 
ternes ,  ils  en  ont  conclu  que  ces  nerfs  n’allaient  pas  au-dela  , 
etque  les  tubercules  quadrijumeaux  dtaient  tout-k-fait  etrangers 
a  leur  origine.  Si  l’on  voulait  raisonner  comme  ces  auteurs , 
n’est-il  pas  vrai  qu’on  pourrait  aussi  bien  admettre  que  cette 
origine  ne  remonte  pas  plus  loin  que  la  commissure,  puisque, 
clans  an  grand  nombre  de  cas,  l’atrophie  n’a  point  franchi  cette 
sorte  de  barriere?  Au  contraire,  en  tenant  compte  de  ces  faits 
dans  lesquels  la  lesion  a  et<5  appreciable  jusque  dans  les  tuber¬ 
cules  quadrijumeaux ,  on  arrive  a  ces  consequences  vraies  : 
1°  L’atrophie  des  nerfs  optiques  offre  plusieurs  degres ,  et  elle 
parvient  settlement  jusqu’au  chiasma ,  ou  bien  jusqu’aux  corps 
genouilles  externes,  ou  enfin  jusqu’aux  tubercules  quadriju- 


DU  SYSTEA1E  NERVEUX.  71 

meauY.  2°  Si  leg  nerfs  optiques  provieunent  des  couches  op¬ 
tiques  ,  ils  ont  aussi  ties  relations  d’origine  avec  les  luberculps 

quadrijumeaux. 

A.  LONGET. 


LES  MOUVEMENTS  DE  L’ESTOMAG  DEPENDENT -ILS 

DE  LA  PAIRE  VAGUE  OU  DU  GRAND  SYMPATHIQUE? 

L’existence  des  contraptions  de  l’estomac ,  pendant  la  diges¬ 
tion  ,  ne  saurait  etre  revoquee  en  doute  :  mais  il  importe ,  ce 
viscere  recevant  des  rameaux  du  nerf  vague  et  du  grand  sym- 
pathique ,  de  rechercher  si  l’influence  nerveuse  motrice  lui  est 
transmise  par  l’un  des  deux  seulement ,  ou  bien  par  l’un  et 
l’autre  h  la  fois, 

Bichat  (1) ,  <i  propos  de  Paction  des  nerfs  vagues  sur  l’esto- 
mac ,  s’Pnonce  ainsi :  «  Je  remarque  que  F irritation  d’un  de  ces 
nerfs ,  ou  dp  tous  les  deux ,  fait  contractor-  l’estomap ,  comme 
cela  arrive  pour  un  muscle  volontaire  dont  on  irrite  le  nerf.  II 
faut,  pour  faire  cette  experience,  ouvrir  I’abdomen  d’un  animal 
vivaut,  et  irriter  ensuite  la  huitieme  paire  dans  la  region  du 
coil,  afm  d’avoir  sous  les  yeux  l’organe  que  l’on  fait  contracler.  a 
Selon  Tiedemann  et  Gmelin  (2)  :  «  Les  mouvements  de  l’esto- 
mac  paraissent  dependre  principalement  de  l’influence  de  la 
paire  vague,  et  les  irritants  mecaniques  et  chiiniques  qui  agissent 
sur  ce  nerf  determinent  la  contraction  de  la  membrane  muscu- 
laire , »  ainsi  qu’ils  Pont  observe  plusieurs  fois  dans  leurs  ex¬ 
periences.  Bischoff  (3)  a  fait  des  observations  analogues,  et 
Schultz  (4)  a  remarque  que  la  galvanisation  des  nerfs  vagues 


(1)  Anatomic  ginirale,  2“  partie,  t.  Ill,  p.  360,  1812. 

(2)  Recherch ,  expirim.  sur  la  digestion,  trad,  de  Jourdan  ,  1™  part., 
p.  374 ,  Paris ,  1827. 

(3)  Muller’s  Arcliiv,  1838,  p.  496. 

(4)  De  aliment,  concoct.,  p.  29. 


72  ANA  TOM  IK  ET  PHYSIOI.OGIE 

accroissait  le  mouvement  peristaltiquo.  MM.  Breschet  et  Milne 
Edwards  (1),  apres  Bichat  et  avant  ces  derniers  auteurs,  avan- 
caient  en  1825  «  qu’en  irritant  1c  bout  inKrieur  du  nerf  pneumo- 
gaslrique,  soil  a  1’aide  de  Telectricite,  soit  a  l’aide  d’un  stimulant 
mecanique ,  on  determine  la  contraction  des  fibres  musculaires 
de  1’estomac,  de  memo  qu’on  determine  celle  des  muscles  de  la 
locomotion  en  agissant  d’une  maniere  semblable  sur  les  nerfs 
de  ces  organes.  » 

Au  contraire,  M.  Magendie  (2)  aurait  reconnu  que  la  section 
des  nerfs  de  la  huitifcme  paire  ne  modifie  point  les  mouvements 
de  l’estomac.  «  Ce  fait ,  dit-il ,  est  d’une  haute  importance  re- 
lativement  a  Taction  nerveuse ;  il  rnontre  que  les  fonctions  de 
ces  nerfs  ne  peuvent  6tre  comparees,  comme  on  le  fait  ge- 
nfiralement,  h  celles  des  nerfs  moteurs  ordinaires.  La  paralysie 
suit  immediatement  la  section  de  ceux-ci ;  rien  de  semblable  n’a 
lieu  pour  l’estomac ;  les  contractions  de  cet  organe  ne  perdent 
rien  de  leur  activite ,  du  moins  dans  les  premiers  moments.  » 
J.  Muller  (3)  n’a  jamais  vu  Tirritation  mficanique  ou  galvanique 
du  nerf  vague  determiner  les  mouvements  de  l’estomac  ,  tels 
qu’on  les  observe  en  irritant  immediatement  cet  organe  :  «  Le 
nerf  vague ,  dit  le  professeur  de  Berlin  ,  n’exerce  aucune  in¬ 
fluence  motrice  sur  Testomac ;  on  a  beau  Tirriter  mecanique- 
ment  ou  galvaniquement  au  cou ,  il  ne  determine  aucun  mou¬ 
vement  dans  ce  visefcre ,  comme  l’ont  etabli  les  experiences  faites 
par  Magendie ,  par  H.  Mayo  et  par  moi.  »  Dieckhoff  (4)  croit 
avoir  confirme,  par  ses  experiences,  les  resultats  de  celles  de 
Muller,  tandis  que  Valentin  (5)  mentionne  ceuxqu’il  a  oblcnus, 


(J)  Achivesgin(r.de mid.,  t.  VII,  p.  107,  1825. 

(2)  JElim.  de  physiol.,  t.  II,  p.  108,  1825. 

(3)  Physiol,  du  sysl'eme  nerv.,  Irad.  de  Jourdan,  t  I,  p.  322. 

(4)  De  actione  quam  nervus  vagus  in  digeslionem  ciborum  exerceat  , 
Berlin  ,  1835,  in-8",  p.  35. 

(6)  De  funci.  nerv.  cereb.  el  nerv.  sympalh.  Berne  ,  1839,  p.  52. 


1JU  SYSTiiME  NERVE  UX. 


73 


sur  ties  lapins ,  comme  coufirmatifs  de  l’opiniou  de  Bichat ,  de 
Tiedemaun ,  etc.  :  «  N.  vago  in  inferiori  et  imd  colli  parte 
irritato ,  motus  ventriculi  peristaltici  eocimii  a  cardid  vel 
eliam  ab  oesophagi  exlrcmitale  inferiori  ad  partem  pyloricam 

progrediuntur.  Quam  rem . in  cuniculo  swpissim'e  obscr- 

vavi.  » 

Au  milieu  d’ assertions  aussi  contradictoires ,  il  n’y  avait  qu’un 
seul  parti  a  prendre ,  celui  de  voir  par  soi-meme ,  et  surtout  de 
voir  souvent  Or,  je  ne  crois  point  allcr  au-dela  de  la  verite  en 
disant  que  sur  plus  de  cinquante  cliiens,  qui  d’ailleurs  etaient 
utilises  pour  d’autres  recherches,  j’ai  constate  les  resiiltats  qui 
suivent  : 

Apres  avoir  ouvert  le  thorax  et  l'abdomen ,  j’ai  irrite  me- 
caniquement  ou  galvaniquement  les  cordons  oesophagiens  de 
la paire  vague,  d'abord  separes  de  l’cesophage,  et  sur  un- certain 
nombrc  de  ces  animanx  les  contractions  les  plus  manifestos  out 
eu  lieu  dans  les  parois  de  l’estomac ,  non  pas  instantanement , 
mais  au  bout  de  cinq  a  six  secondes.  J’ai  vu  parfois  cet  orgaue 
se  partager,  pour  ainsi  dire,  en  deux  portions,  l’une  pylorique, 
.1’ autre  splenique ,  et  sa  coarctation  etre  portee  a  un  tel  point 
qu’il  etait  comme  Strangle  par  son  milieu,  a  l’aide  d’un  lien ;  les 
aliments  comprimcs  sortaient  par  le  pylore.  Au  contraire,  sur 
d’autres  chiens,  les  mouvements  de  l’estomac  ont  ete  difiiciles  a 
apercevoir  ou  memc  ont  manque  compMtement ,  quoiqueje  fisse 
usage  du  memc  mode  d’irritation  (1).  Profondement  convaincu 
qu’en  physiologic  expfirimentale  1’inconstance  des  phenomencs 
tient  surtout  a  ce  qu’on  ne  se  place  pas  toujours  dans  des  con¬ 
ditions  identiques,  )e  m’appliquai  a  rechercher  avec  perseverance 
la  cause  des  phenomencs  contraires  que  j’avais  observes ,  et  je 
reconnus  que  si  l’irritation  mecanique  ou  galvanique  des  cordons 


(1)  J’ai  d£ja  consignfi  ces  rusultats  negatifs  dans  mon  mCmoire  inti¬ 
tule  :  Rech.  cxpir.  sur  les  fonci.  des  fnisc.  de  la  moelle  ipin.  el  des  rac. 
spin.,  etc.,  1841.  A  cetle  6poque ,  jc  n’avais  point  encore  song6  a  insti- 
tuer  l’cxp6ricnce  de  maniere  a  me  rapprocherdavantagede  I’estomac. 


74  ANAT0M1E  ET  P1IYSIOLOGIE 

oesophagiens,  durant  la  ckimification,  provoque  dans  les  parois 
stomacales  lesmouvementsl.es  plus  intenses,  ccux-ci,  malgre 
I’irritation  indiquee ,  sont  souvent  inappreciables  quand  I’esto- 
mac  est  toul-a-fait  vide,  retracte  sur  lui-meme ,  et  en  quelque 
sorte  au  repos. 

Ce  fait  nous  autorise  done  a  croire  que  la  paire  vague  est  loin 
d’etre  toujours  chargee  de  la  meme  quantile  de  force  nerveuse 
motrice;  que  celle-ci  augmente  pendant  la  digestion  stomacale, 
el  que,  par  consequent,  e’est  surtout  ce  moment  propice  qu’il  faut 
choisir  pour  experimenter.  Mais ,  de  plus ,  cette  remarque ,  qui 
a  echappG  aux  experimentaleurs ,  peut  servir  a  rendre  compte 
des  residtats  opposes  qu’ils  ont  obtenus ,  puisque  les  uns  ,  sans 
y  prendre  garde ,  ont  pu  agir  lors  de  l’etat  de  vacuite  de  l’cs- 
tomac ,  yet  les  autres,  pendant  la  repletion  et  la  reaction  do  l’or- 
gane,  e’est-a-dire  daps  des  conditions  tout-a-fait  differentes. 
Dans  1’appreciation  de  ces  differences ,  il  ne  faut  pas  non  plus 
negliger  la  hauteur  a  laquelle  les  irritants  ont  ete  appliques  aux 
cordons  nerveux ;  car  nul  doute  que  les  effets  sont  d’autant  plus 
tranches  qu’on  se  rapproche  davantage  de  l’estomac ,  pour  agir 
sur  les  rameaux  memes  que  la  huitieme  paire  lui  envoie. 

11  importe  encore  de  ne  pas  confondre  les  contractions  succc- 
dant  a  la  stimulation  des  pneumo-gastriques ,  avec  les  mouve- 
ments  vermiculaires  qui,  a  pres  I’ouverlure  de  l’ abdomen,  se 
manifcstenl  danc  I’estomac  aussi  bien  que  dans  les  intestins , 
par  suite  du  contact  de  l’ air :  ce  ne  sont  plus  que  des  mouve- 
ments  gastriques  de  cette  nature  que  l’on  observe  apres  la  section 
des  nerfs  vagues,  et  ils  s’expliquent  par  la  persistance  de  l’influx 
nerveux  dans  les  ramuscules  terminaux  de  cette  paire. 

En  resume ,  nos  experiences ,  en  memo  temps  qu’ellcs  demon- 
trent  l’influence  motrice  de  la  huitieme  paire  (1)  sur  l’estomac , 
font  voir  que  les  produits  sont  d’autant  plus  constants  et  mani- 


(1)  La  huitieme  paire  se  compose,  pour  nous,  du  pneumo-gastrique 
et  du  spinal  confondus  cn  un  seul  tronc ;  le  spinal  preside  a.  lui  seal  aux 


DU  SYS'l'EME  NERVEUX.  75 

festes  que  l’excitation  de  ce  ncrf  a  eu  lieu  plus  inferieurement , 
et  que  surtout  ils  out  etc  obtenus  pendant  la  cliymification. 

Mais ,  puisque  des  rameaux  du  nerf  grand  sympathique  se 
distribuent  aussi  a  1’csf.omac ,  il  reste  ce  probleme  d’une  solution 
difficile  :  lc  grand  sympathique  cst-il  ou  non  Stranger  aux  mou- 
vements  de  ce  viscere  ?  Les  grands  nerfs  splancbniques  et  les 
ganglions  semi-lunaires ,  telles  sont  les  parties  sur  lesquelles  il 
faut  operer  pour  resoudre  cette  question  d’une  manjere  approxi¬ 
mative.  On  ne  saurait  evidenunent  songer  a  en  faire  la  section  ou 
l’excision  ,  et  par  consequent  on  ne  peut  que  leur  appliquer  les 
irritants  mecaniques,  chimiques  et  galvaniques,  afind’en  deduire 
ici  une  action  nulle  ou  reelle  sur  l’estomac.  Or,  sur  des  cliiens 
et  des  lapins ,  j’ai  galvanise  ou  mecaniquemcnt  excite ,  a  bien  des 
reprises  differentes ,  les  nerfs  splanchniques ,  et  quand  cet  or- 
gane  etait  une  fois  immobile ,  je  ne  suis  jamais  parvenu  a  re- 
veiller  les  moindres  contractions ;  memes  resultats  negatifs  en 
agissant  sur  les  ganglions  semi-lunaires.  Du  reste,  si  Muller  (1), 
en  versaut  de  la  potasse  sur  ces  ganglions ,  ou  en  galvanisant 
les  nerfs  splanchniques ,  a  vu  les  mouvements  de  l’intcstin.  s’ac- 
croitre  et  prendre  une  grande  vivacite,  il  n’a  point  dit  avoir 
observe  des  diets  analogues  sur  l’estomac. 

De  ces  faits  negatifs ,  nous  concluons  que  les  mouvements  vi¬ 
sibles  de  l’estomac  pendant  la  cliymification  ne  semblent  en  rien 
dependre  du  grand  sympathique.  Celui-ci  aurait-il  au  contraire 
quelque  influence  sur  ces  legers  mouvements  vermiculaires  que, 
meme  apres  la  section  de  la  paire  vague ,  on  observe  encore  dans 
l’estomac  soumis  au  contact  de  l’air  ?  Si  je  le  suppose ,  j’avoue 
qu’ici  toute  demonstration  directe  me  parait  impossible. 

A.  LONGET. 


mouvements  influencis  par  ce  tronc  nerveux.  (  Voir  noire  (n6m.  intitule  . 
Recherches  expirim.  sur  les  fonclions  des  nerfs  et  des  muscles  du  larynx , 
et  sur  Cinfluence  du  ncrf  accessoire  de  Willis  dans  la  phonalion ,  Paris  , 
1841.) 

(I)  Physiol,  du  sysl.  nerv.,  trad,  de  Jourdan  ,  t.  I,  p.  230,  530,  535. 


76 


MALADIES  MEA  TALES. 


PATHOLOGIE. 


MALADIES  MENTALES. 


DE  L’ETAT  DESIGN!!  CHEZ  l.ES  ALIENES  SOUS  LE  NOM 
l)E  STUPIDITE ; 


J.  11A1LLAIIGEK, 


Georget  a  donne  Ic  nom  de  stupidite  a  un  genre  particulier  de 
folic  que  Pinel  confondait  avec  l’idiotisme,  et  qu’EsquiroI  avait 
indique  comme  une  variote  de  la  demence  ( demence  aigue  |, 

La  stupidite  pour  Georget  est  caracterisee  par  l'abseuce  acci- 
dentelle  de  la  manifestation  de  la  pensee ,  soit  que  le  malade  n’ait 
pas  d’idees ,  soit  qu’il  ne  puisse  les  exprimer. 

La  suspension  de  1’ intelligence,  ou  bien  I’embarras,  la  con¬ 
fusion  dans  les  idees ,  une  sorte  de  defaillance  d’esprit  qui  em- 
pechc  de  les  rassembler,  sont  les  symptomes  qu’il  a  assignes  a  ce 
nouveau  genre  de  folie. 

M.  Etoc,  qui  a  public  en  1833  une  tres  bonne  Monographic 
sur  ce  sujet ,  reconnait  avec  Georget  que  la  stupidite  a  pour  ca- 
racteres  principaux  la  suspension  ou  l’embarras  de  l’intelligence. 
«  Les  facultes  intellectuelles ,  dit-il ,  sont  affaiblies  ou  meme  en- 
tierement  suspendues;  les  impressions  sont  rarement  percues 
distinctement.  La  plupart  des  malades  voient  confusement  les 
objets  qui  les  entourent ;  l’ouie  est  faible ;  les  excitants  les  plus 
actifs  appliques  sur  la  peau  et  portes  sur  les  narincs  ne  sont  pas 
sentis  ou  causent  a  peine  une  legere  sensation  de  chatouillement 
qui  n’a  rien  de  douloureux.  Quclqucs  uns  n’ont  plus  d’idees ; 


STUPIDITE.  77 

chez  d’autres  elles  arrivent  en  foule,  mais  vagues,  confuses, 
comme  a  travers  un  image,  lls  ne  souffrent  pas. 

» La  facullo  de  comparer  les  perceptions,  le  jugement  est  lan- 
guissant  on  aboli  comme  eile.  Les  uns  ne  se  rendent  pas  compte 
de  ce  qui  se  passe  autour  d’eux;  ils  ne  peuvent  debrouiller  leurs 
iddes  pour  parler ;  d’autres  ne  pensent  plus. 

ii  La  memoire ,  qui  recoit  aussi  ses  materiaux  des  perceptions , 
est  obscure  et  affaiblie ,  etc.  » 

Tels  sont  les  symptomes  de  la  stupidite  d’apres  M.  Etoc.  A 
part  les  details,  ce  sont  it  pen  pres  les  memos  qu’avait  dfijii  in- 
diques  Georget. 

L’opinion  de  Georget  et  de  M.  Etoc,  quant  a  l’etat  intellectuel 
des  abends  stupides,  a  etc  adoptee  par  plusieurs  auteurs,  et 
entre  autres  par  SI.  Ferrus,  qui  definit  la  stupidite,  «rabolition 
ou  plutot  la  suspension  rapide ,  apyretique  et  curable  de  toutes 
les  facultes  cerebrales  (1).  » 

M.  litoc  n’admet  point  avec  Georget  que  la  stupidite  soit  un 
genre  particulier  de  folie. 

«  Si  la  diminution  ou  la  suspension  accidentelle  des  facultes 
suffisait,  dit-il,  pour  caracteriser  l’alienation ,  il  faudrait  aussi 
faire  entrer  dans  cette  formule  symptomatique  la  stupeur  de  la 
fievre  typhoide,  l’engourdissemeut,  l’liebdtude  de  l’apoplectique, 
l’insensibilite  et  l’immobilite  du  cataleptique.  » 

Tout  cela  est  evident;  la  suspension  ou  raflaiblissement  de 
l’intelligence  ne  peuvent  a  eux  seuls  constituer  ,1a  folie. 

Qu’est-ce  done  que  la  stupidite? 

Pour  resoudre  cette  question ,  M.  Etoc  a  recherche./le  quebes 
lesions  anatomiques  pouvait  dependi’e  cette  suspension  ou  cet  af- 
faiblissement  de  1’exercice  intellectuel. 

11  a  trouve  qu’ils  etaient  le  resultat  de  l’cedeme  du  cerveau. 

Les  symptomes  de  la  stupidite,  comme  ceux  de  l’hydrocephale, 
sont  done  l’effet  d’une  compression  mecanique.  M.  Etoc  explique 
d’ailleurs  tres  bien ,  par  }e  mode  different  de  compression ,  pour- 


(1)  Gazette  (lea  liipit.,  1838,  Lemons  cliniqnes  sur  les  maladies  mentales. 


78  MALADIES  MENTALES. 

quoi  les  symptOmes  de  la  stupidity  et  de  l’hydrocephale  ne  sont 

pas  identiquement  les  mSlnes. 

Si  l’cedeme  de  la  SubstShce  cerebfale  n’avait  ete  observe  qiie 
chez  des  personnes  sallies  d’esprit ,  il  n’y  aurait  rien  de  plus  a 
rechdrcher ;  mais  C’est  au  contraire  chez  des  alienes  qu’il  a  6t6 
rencontre. 

II  restait  des  lors  h  examiner  ce  que  devenait  le  d61ire  de  ces 
malades;  comment  il  etait  modi  fie  par  cette  compression  de  la 
substance  c6r6hrale.  C’est  ce  qu’a  fait  M.  I’itoc  en  fitudiant  l’in- 
fluence  de  la  stupidity  (e’est-a-dire  de  l’cedeme  du  cerveau)  sur 
le  delire  des  alienes.  Voici  ce  qu’il  dit  a  ce  sujet : 

«  Les  symptomes  presentent  quelques  varietes  selotl  le  genre 
d’alienation  avec  lequel  ils  existent  chez  le  m6me  individu. 

»  Les  maniaques  agites  deviennent  calmes;  leur  delire  con¬ 
tinue  ,  mais  il  est  taciturne ;  ils  murmurent  lehtettiertt  quelques 
mots  incolifirents. 

»  Chez  les  monomaniaques  la  stupidity  ajoute  encore  a  leur  im- 
mobilite  ordinaire ,  a  leur  indifference  pour  les  choses  etrangeres 
aux  idees  qui  dominent  dans  leur  pensee.  Quelquefois  leuf  at¬ 
tention  parait  recouvrer  la  faculty  de  se  fixer  sur  l’objet  de  leur 
delire ;  ils  semblent  faire  des  efforts  pour  rompre  le  lien  qui  ar- 
rete  leur  intelligence;  ils  laissent  echapper  quelques  mots,  et 
retombent  dans  leur  inertie  habituelle. 

»  Les  hallucinations  et  les  erreurs  de  jugement  persistent , 
mais  elles  sont  confuses  et  comme  voices ;  leur  manifestation  est 
moms  gvidente ,  etc.  » 

L’cedeme  du  cerveau  a  done  chez  les  alienes  les  memes  fcffets 
qiie  chez  les  sujets  sains  d’esprit.  Dans  les  deux  cas ,  il  suspend 
ou  affaiblit  1’exercice  intellectuel ;  il  rend  les  perceptions  moihs 
nettes ,  mais  il  ne  fait  rien  de  plus. 

La  consequence  tirfie  de  tout  ce  qui  precede  par  M.  Etoc  est  la 
suivante  : 

La  stupidite  n’ayant  pour  effets  que  la  suspension  ou  retnbafras 
des  idees  ne  peut  etre  regardec  comme  un  genre  particulier  de 


STUPID1TE.  79 

folie.  Ce  n’cst  done  qU’unc  complication ,  ou ,  si  Ton  veut ,  « un 
accident  qui,  cornme  la  paralysie,  pent  s’ajouter  a  la  folic  et 
it  toute  autre  maladie ;  mais  ce  n’est  point  une  partie  integral) te 
du  groupe  de  symptomes  appele  alienation  nientale.  » 

Mais  cet  accident  peut  compliquer  les  diverses  vari6t6s  de 
monomanic  oU  de  manie,  d’ou  cette  autre  consequence  : 

Que  le  delire  des  alienes  slupides  n’a  aucun  caraclere  qui 
lui  soit  propre,  ctqu’il  peut  et  doit  presenter,  chez  les  diffdrents 
malades ,  ies  caracteres  les  plus  opposes.  » 

Tel  est  en  resume  l’etat  de  la  question. 

Les  observations  que  j’ai  reciteillies  ne  me  permettent  point 
d’adopter  l’opinion  de  Georgct,  de  iM. Etoc  ct  de  M.  Ferrus,  quant 
ii  l’etat  intellcctuel  des  alienes  pendant  la  duree  de  la  stupidite. 

Je  n’ai  rencontre  aucun  malade  chez  lequel  1’iriteliigence  ait 
ete  suspendue. 

Chez  tous  ccux  que  j’ai  interroges ,  l’excrcice  intellectuel  avait 
continue  malgre  l’embarras  des  idees ,  et  le  delire  offrait  con- 
stamment  les  memes  caracteres. 

Chez  tous  l’obscurite  des  perceptions  etait  devenue  la  source 
d’illusions  nombreuses,  et  bientot  d’un  etat  special,  qui  ne  peut 
etre  compare  ni  ii  la  manie  ni  ii  la  monomanie ,  et  qui  oltre  au 
contraire  beaucoup  d’analogie  avec  les  reves ,  etc. 

Avant  d’examiner  avec  detail  ccs  differents  points ,  je  erbis 
devoir  citer  les  faits  que  j’ai  observes. 

Observation  premBre. 

Tentatives  de  suicide.  —  Ddlive  mdlancoliiiue.  —  Hallucinations  de  la  vue,  de 
I'oui'e  et  du  toucher.  —  Transformation  generate  des  impressions  externes.  — 
Existence  dans  till  itiohde  cotrlpl6ieiiicht  imagiiialre.  —  Apparences  de  stupidite 
au  plus  haul  degre.  —  Gudris  ;n  apres  trois  mots. 

M.  B. ,  agd  de  vingt-cinq  ans  ,  chef  de  bureau  dans  une  ad¬ 
ministration  ,  fut  arnene  a  Charenton  ie  12  aout  1833. 

Ce  jcune  homme  avait  dejii  eu  anterieurement  deux  accfcs  de 
folie,  l’un  it  quinze  ans ,  l’autre  a  vingt-deux  ahs.  Le  premier 
avait  dur6  six  semaines,  le  second  quinze  jours  settlement. 


80  MALADIES  MENTALES. 

II  resulte  dcs  renseignements  donnes  par  la  famille  quo 
M.  B.  entrait  a  peine  en  convalescence  d’uue  fievre  intermit- 
tente,  qui  s’etait  prolongee  pendant  six  scmaines,  lorsque  ce 
troisiemc  accfes  a  eclalc  tout-3-coup ,  sans  cause  connue ,  apres 
quelques  jours  d’une  cephalalgie  trfes  forte.  Les  symptomes  du 
debut  out ,  dit-on ,  ete  ceux  d’une  fievre  cerebrale ;  il  v  a  eu  des 
convulsions  qui  sont  revenues  a  plusieurs  reprises  pendant  trois 
semaines.  Lc  maladc  etait  dominfi  par  des  idees  de  suicide.  II 
aessayedesc  frapper  avec  des  instruments  tranchauts,  de  se 
precipiter  par  la  fenetre ;  il  a  avale  un  sou ,  espdrant  ainsi  sc 
donner  la  mort ,  mais  cette  tentative  n’a  ete  suivie  d’aucun  ac¬ 
cident. 

On  a  pratique  plusieurs  saignecs ,  fait  des  applications  de  sang- 
sues  et  donne  des  bains.  Ce  traitement  n’a  produit  aucune  ame¬ 
lioration. 

Le  malade  a  son  entree  il  la  maison  de  Charanton  est  dans 
1  Yitat  suivant : 

Le  teint  est  pale ,  les  yeux  fixes ,  largement  ouverts ,  ordinal- 
rement  tournes  vers  la  terre.  La  physionomie  a  perdu  toute  ex¬ 
pression  et  denote  une  profondc  hebetude.  31.  B.  passe  sa  jour- 
nee  assis  a  la  meme  place ,  dans  un  etat  complet  de  mutisme ; 
il  parait  etranger  a  tout  ce  qui  l’enloure.  Quand  on  I’interroge, 
il  faut  parler  haut  et  repeter  plusieurs  fois  les  questions  pour 
obtenir  quelque  monosyllabe  prononce  lentement  et  a  voixbasse. 
Quand  on  veut  le  faire  promener,  il  semble  qu’il  craigne  de 
tomber ;  il  se  retient  aux  poteaux ,  aux  murs ,  aux  personnes 
qui  sont  pres  de  lui ;  sa  demarche  est  d’ailleurs  tres  lente.  La 
seule  preuve  d’activite  qu’il  donne  est  la  resistance  qu’il  oppose 
quand  on  le  conduit  au  bain.  Souvent  aussi  dans  la  journee  il 
regagne  son  lit  et  se  couche. 

La  memoire  parait  compMtement  abolie.  La  slupeur  du 
malade  est  poussee  3  ce  point  qu’on  est  oblige  de  le  faire  man¬ 
ger;  la  malproprete  est  d’ailleurs  si  grande,  qu’il  a  fallu  sub- 
stituer  aux  vfitements  ordinaires  la  longue  blouse  de  toile  des 
gdteuoe. 


STUPIDITE.  81 

La  sensibilite  est  obtuse ,  rnais  persiste.  Le  sommeil  cst  pro- 
longe ,  1’appGtit  tres  grand. 

Peu  de  temps  apres  l’entr<5e ,  M.  Esquirol  fit  mettre  un  large 
vesicatoire  ala  nuque.  Bientot  M.  B...  se  plaignit  du  mal  que  ce 
vesicatoire  lui  faisait,  et  des  ce  moment  il  commenca  a  aller 
un  peu  mieux.  Ses  r6ponses  sont  plus  longues ,  sa  voix  plus 
forte ;  il  dit  qu’il  ne  peut  debrouiller  ses  idees ,  qu’il  a  quelque 
chose  qui  le  gene.  La  physionomie  conserve  d’ailleurs  son  carac- 
tere  d’hfibetude ;  la  malpropret6  cst  toujours  la  meme.  Parfois 
le  malade  lit  tout-a-coup  aux  eclats  en  regardant  un  alifine  vfitu 
comme  lui  d’une  lojigue  blouse  de  toile  ,  etc. 

Le  15  octobre,  le  mieux  devient  plus  tranche.  M.  B...  est 
propre ,  on  lui  rend  ses  v6tements.  On  apprend  qu’il  est  rnu- 
sicien;  on  l’engage  ii  repreudre  son  violon,  et,  quoique  l’in- 
telligence  soil  encore  tres  embarrassee ,  il  obeit ,  et  fait  des  lors , 
chaque  jour,  de  la  musique  pendant  plusieurs  heures. 

Je  le  quittai  dans  cet  etat  aux  premiers  jours  de  novembre , 
et  quandje  le  revis  au  moisde  deccmbre,  il  etait  completement 
gueri. 

Au  lieu  de  l’aliene  stupide  que  j’avais  laisse ,  je  retrouvai  un 
jeunehomme  d’une  physionomie  ouverteet  animfie,  d’une  in¬ 
struction  solide  et  variee.  Je  tenais  beaucoup  a  savoirquel  avait 
et6  l’etat  intellectuel  pendant  les  trois  mois  d’heb6tude  et  de 
stupeur.  Sous  ce  rapport,  je  ne  pouvais  m’adresser  a  un  ma¬ 
lade  plus  intelligent  ni  plus  capable  d’analyser  ses  impressions  et 
d’en  rendre  compte.  Je  l’amenai  ii  me  parler  de  ce  sujet,  et 
j’en  oblins  sans  peine  les  details  qui  suivent. 

L’etat  dans  lequel  ML  B. . .  cst  reste  pendant  trois  mois  ne  peut 
mieux  etre  compare  qu’h  un  long  reve.  Autour  de  lui  ,  dit-il, 
tout  s’6tait  transform^.  Il  croyait  ii  une  sorte  d’amiantissement 
general.  La  terre  tremblait  et  s’entr’ouvrait  sous  ses  pas ;  il  se 
voyait  !i  chaque  instant  sur  le  point  d’etre  englouti  dans  des 
abimes  sans  fond.  Quand  il  se  retenait  aux  personnes  qui  etaient 
presde  lui,  e’est  qu’il  voulait  les  empScher  de  tomber  dans  les 

ANNAI..  MED.-PSTC.  T.  I.  Janvier  18'i-3.  (! 


MALADIES  MENTALES. 


precipices  qui  ressemblaient  a  des  crateres  de  volcans.  M.  B. . . 
prenait  la  salle  des  bains  de  Charenton  pour  l’enfer,  et  les  bai¬ 
gnoires  pour  des  barques.  11  croyait  que  tous  ceux  qui  etaicnt 
avec  lui  se  noyaient.  II  lui  semblait ,  depuis  qu’il  avait  etc  saigne, 
que  son  sang  n’avait  pas  cessd  de  couler  dans  la  terre.  Le  v£sica- 
toire  qu’on  lui  avait  mis  a  la  nuque  etait  devenu  pour  lui  la  mar¬ 
que  des  forcats ,  et  il  se  croyait  a  jamais  deshonor<5  par  ce  signe 
d’infamie.  11  ne  pouvait  s’expliquer  ce  qu’Ciaient  ces  person- 
nages  bizarres  dont  il  etait  entoure ;  il  avait  fini  par  voir  en  eux 
des  morts  ressusciles.  11  apercevait  son  frere  au  milieu  des  sup- 
plices;  il  entendait  sans  cesse  les  cris  de  ses  parents  qu’on  6gor- 
geait  et  qui  imploraient  son  secours ;  il  distinguait  surtout  la  voix 
de  son  oncle,  son  bienfaiteur ;  chaque  cri  etait  pour  lui  comrne  tin 
coup  de  poignard.  Des  detonations  d’armes  ii  feu  edataient  de 
tous  cotes ;  des  balles  traversaient  son  corps  sans  le  blesser  et  al- 
laient  tuer  d’autres  personnes.  Dans  son  esprit  tout  6tait  chaos, 
confusion ,  bouleversement.  Il  ne  distinguait  plus  les  jours  et  les 
nuits ;  les  mois  lui  semblaient  des  ann6es ,  etc. ;  il  s’accusait  d’ail- 
leurs  de  tout  le  mal  qui  se  faisait ,  et  c’est  pour  cela  qu’au  d6but 
il  a  tente  plusieurs  fois  de  se  tuer.  Plus  il  souffrait ,  plus  il  etait 
content ,  car  il  regardait  ses  souffrances  corame  une  juste  expia¬ 
tion  de  ses  crimes.  Lorsqu’il  commencait  a  aller  mieux ,  une 
lettre  qu’il  recut  de  son  frere  lui  fit ,  dit-il ,  beaucoup  de  bien  en 
le  ramenant  a  des  idees  plus  justes  sur  sa  position. 

OBSERVATION  DEUXIfcME. 

Tentative  itc  suicide,  —  Detire  m<!lancoliqnc.  —  Hallucinations.  —  Transforma¬ 
tion  gdmirale  des  impressions  externes.  —  Existence  dans  nil  monde  compliilc- 
incnt  imaginaire.  —  Apparence  de  stupidity  au  plus  liaut  tlegre.  —  Guerison 
apres  trois  mois. 

B. . . ,  Sg6e  de  vingt-trois  ans ,  fille  publique ,  est  entree  It  la  Sal- 
pDtriere  le  17  juillet  1838,  dansle  service  de  M.  Pariset.  On  n’a 
pu  se  procurer  aucun  renseignement  sur  cette  malade.  Quand  je 


STUPIDITY 


83 


Ja  vis  ua  mois  apres  son  entree,  j’appris  qu’elle  etait  arrivee.a 
l’hospice  dans  un  etat  d’apathie  stupide  des  plus  prononces , 
qu’elle  avait  constamment  garde  le  lit.  EUe  semblait  ne  pouvoir 
se  tenir  sur  ses  jambes ,  et  des  qu’on  la  faisait  lever  elle  se  cou- 
chait  par  terre. 

Lc  22  aoflt  elle  offrait  les  symptomes  suivants : 

B. . .  est  couchee  sur  le  dos  et  dans  un  etat  complet  d’immobi- 
lite ;  elle  ne  repoud  a  aucune  question.  Sa  physionomie  a  perdu 
toute expression;  ses yeux son t fixes,  sa  boucbe  entr’ouverte ,  ses 
levres  pendantes ;  des  mouches  se  posent  a  l’entree  de  ses  na- 
rines ,  sur  ses  levres ,  sur  ses  yeux ,  elle  ne  fait  aucun  mouve- 
ment  pour  les  chasser.  On  peut  pincer  son  bras ,  le  piquer  avec 
des  epingles ,  sans  qu’elle  cherche  a  le  retirer,  sans  que  sa  phy- 
sionomie  exprime  aucune  douleur ;  c’est  avec  peine  qu’on  parvient 
a  la  faire  manger.  La  peau  n’est  pas  chaude ;  le  pouls  bat  68  pul¬ 
sations  par  minute.  II  y  a  par  le  vagin  un  ecoulement  assez  abon- 
dant,  fetide,  et  qui  tache  le  linge  en  jaune.  Les  urines  et  les 
matures  fecales  sont  rendues  involontairement. 

Bientot  on  a  pu  faire  lever  la  malade;  mais  elle  passait 
sa  journee  assise  et  dans  une  immobility  presque  complete.  Si  on 
voulait  la  forcer  'a  marcher,  elle  se  rendait  a  pas  lents  dans 
la  cour,  cts’y  couchait;  elle  ne  prenait  d’ailleurs  aucun  soiu  de 
proprete ;  il  fallait  toujours  la  faire  manger. 

Deux  larges  vesicatoires  avaient  6te  appliques  aux  cuisses 
et  etaient  entretenus  avec  soin ;  on  avait  fait  des  frictions  avec 
l’huile  de  croton ,  et  administre  le  calomel  a  plusieurs  reprises. 

B.  semblait  parfois  etre  un  peu  mieux ;  on  la  surprenait  pleu- 
rant.  Un  jour  elle  put  me  donner  quelques  details  sur  son  etat.. 
Sa  t6te ,  me  dit-elle ,  etait  pleine  de  bruits  de  cloches ,  de  tam¬ 
bours.  Elle  me  faisait  signe,  en  passant  la  main  sur  son  cou,  qu’il 
faudrait  la  tuer  pour  la  delivrer  de  ses  doulcurs. 

Le  12  scptembre,  il  se  fit  chez  la  malade  un  changement 
remarquable  :  elle  sortit  de  son  etat  d’immobilite  et  de  mutisme , 


MALADIES  MENTALES. 


mais  pour  tomber  dans  une  sorte  de  dClirc  enfantin;  elle 
appelle  le  medecin  son  petit  papa ,  et  la  surveillante  sa  petite 
maman  noire.  Moi  je  sais  danser,  dit-ellc ;  je  porterai  un  poids 
de  cent  livres,  etc. ,  tout  cela  comme  le  dirait  un  enfant.  La 
physionomie  a  d’ailleurs  toujours  son  caractere  d’hebfitude ,  la 
sensibilite  est  obtuse ,  la  malproprete  aussi  grande ,  l’ecoulement 
vaginal  est  devenu  plus  abondaut. 

Ce  dSlire  ne  parut  etre  qu’une  courte  transition  pour  arriver 
a  la  gu6rison ;  bientot  en  effet  cette  fille  devint  propre  et  com¬ 
mence  &  travailler;  la  sensibility  6tait  revenue.  On  avait  con¬ 
tinue  les  vesicatoires  et  les  purgatifs. 

La  convalescence  se  confirma  dc  plus  en  plus ;  les  regies,  suppri- 
mfies  depuis  un  an,  reparurent  le  lcr  dficembrc ,  etcoulerent 
bien ;  on  put  d§s  lors  regarder  la  guerison  comme  complete. 

B. . .  n’a  pu  me  dire  d’une  maniere  precise  cc  qui  1’avait  rendue 
malade;  elle  m’a  seulement  appris  qu’elle  etait  sortie  de  l’hos- 
pice  des  veneriens  le  3  juillet ,  apres  y  avoir  subi  un  long  trai- 
tement  mercuriel.  Quant  a  ce  qu’elle  avait  6prouve  pendant 
l’6tat  d’insensibilite  et  de  stupeur  dont  elle  etait  sortie ,  voici  les 
details  que  j’obtins :  elle  ne  savait  point  ou  elle  etait  et  ne  recon- 
naissait  personne ;  pendant  longtemps  elle  a  cru  etre  au  Jar- 
din  des  Plantes  aumilmi  des  animaux.  Ainsi  qu’elle  me  l’avait 
dit  un  jour,  sa  tete  etait  pleiue  de  bruits ;  elle  entendait  des 
cloches ,  des  tambours ,  des  voix  confuses ;  tout  cela  la  fai— 
sait  beaucoup  souffrir.  Elle  a  constamment  ete  preoccupee  par 
des  idees  de  suicide.  Elle  a  voulu  un  jour  se  frapper  avec  un 
couteau ,  et  a  tente  de  se  laisser  mourir  de  faim ,  etc.  Elle 
ne  sentait  rien  quand  on  la  pincait ,  excepte  dans  les  derniers 
temps. 


STUPIDITli. 


85 


OBSERVATION  TROISltME. 

1‘lusieiu's  tcnlalivcs  de  suicide.  —  Delue  milancolique.  —  Hallucinations.  — 
Transformation  giiiuirale  dcs  impressions  cxternes.  —  Exisicncc  dans  un  mondc 

D... ,  3g6e de  trente-cinq  ans ,  mari6e ,  m&re  de  trois  enfants, 
dont  le  plus  jeune  a  trois  ans ,  est  entree  a  la  Salpetriere, 
le  1/t  juin  1842 ,  dans  le  service  de  M.  Mitivie. 

Voici  les  renseignemcnts  donnes  par  le  mari  sur  les  causes 
presumees  et  le  debut  de  la  maladie. 

I)...  a  toujours  die  sujctte  aux  migraines;  ses  regies  cou- 
laient  peu ,  ct  pendant  un  jour  ou  deux  seulement.  Depuis  un  an 
un  grand  changeinent  s’est  fait  sous  ce  rapport.  Les  regies  con¬ 
diment  pendant  quatre  it  cinq  jours,  et  sont  si  abondantes 
qu’elles  constituent  des  especes  de  pertes.  Le  sommeil  depuis 
six  mois  est  souvent  agite  ;  la  malade  fait  des  reves  effrayants; 
elle  se  reveille  en  sursaut ,  et  reveille  elle-mfime  son  mari  pour 
s’assurer  qu’il  n’est  pasmort.  Cette  femme  prend  chaque  jour, 
depuis  trois  mois,  une  tasse  de  cafe  noir  it  peine  sucr6,  ce 
qu’elle  ne  faisait  point  auparavant ;  elle  a  d’ailleurs  des  inquie¬ 
tudes  et  quelques  chagrins. 

Le  2  juin  au  matin  les  regies  paraissent;  dans  la  journee  on 
remet  it  la  malade  une  lettre  cachetee  de  noir ;  elle  croit  qu’  on  lui 
annonce  la  mort  de  son  enfant,  et  ressent  une  impression 
trfes  vive.  Cependant  cette  lettre  ne  contenait  aucune  nouvelle 
facheuse ;  les  regies  continuent  a  couler ;  le  lendemaiu ,  commen¬ 
cement  du  delire.  Ce  delire  est  d’abord  parliel  et  sans  agitation. 
Le  troisieme  jour  il  augmente  beaucoup.  D. . .  se  frappe  de  plu- 
sieurs  coups  de  canif  au  cou  et  a  l’estoinac.  LaissGe  seule  un 
instant ,  elle  se  precipite  par  la  fenetre  du  premier  itage ,  ct  ne 
se  fait  aucune  blessure  grave.  La  nature  des  idees  explique  ces 
tentatives  de  suicide.  On  entend  dire  ii  la  malade  qu’on  va 
murer  les  portes  et  les  fenetres ,  et  la  laisser  mourirde  faim  dans 


MALADIES  MENTALES. 


la  maison ;  elle  s’attencl  a  etre  jugOe  pour  les  crimes  qu’elle  a 
commis ,  a  etre  devoree  par  des  chiens  et  coupee  parmorceaux ; 
elle  voit  des  instruments  de  supplice  dans  les  echafaudages 
d’une  maison  voisine  de  la  sienne ;  elle  veut  empScher  son  mari 
et  ses  enfants  de  manger,  parce  que  tous  les  mets  sont  empoi- 
sonnes ,  elle-memc  refuse  de  rien  prendre  :  depuis  vingt-trois 
jours  qu’elle  est  malade ,  elle  n’a  mange  que  deux  potages. 

Le  traitement  a  consiste  en  quelques  bains  et  une  saignee  du 
bras  assez  forte ,  faite  dans  les  premiers  jours. 

Voici  quels  etaient  les  symptomes  au  moment  de  l’cntrec  a 
l’hospice. 

La  figure  est  p&le ,  les  yeux  fixes ,  tournfis  vers  la  terre.  La 
physionomie  a  une  l<5gere  expression  de  tristesse  et  d’hebetudc. 
Les  trails  ne  sont  point  contractes ,  mais  ils  sont  immobiles.  La 
malade  ne  fait  aucun  mouvement ;  elle  passe  sa  journee  assise  <1 
la  mtSme  place.  Si  on  la  fait  lever,  elle  reste  indefiniment  debout, 
et  ne  se  rassied  point  d’cUe-meme.  Quand  on  l’interroge ,  elle 
semble  ne  pas  entendre ;  elle  ne  fait  aucune  attention  h  ce  qu’on 
lui  dit.  Si  on  parle  haut,  et  qu’on  rdpete  plnsieurs  fois  les 
questions ,  on  obtient  quelquefois  un  mot  prononce  lentemeut 
et  ii  voix  basse.  D. . .  ne  mange  pas  seule,  et  on  ne  parvient  qu’avec 
peine  a  lui  faire  prendre  chaque  jour  un  ou  deux  potages.  La 
sensibility  est  obtuse ,  mais  persiste.  Le  pouls  est  petit ,  fili- 
forme ,  a  peine  perceptible ;  il  y  a  100  pulsations  par  minute. 
Constipation. 

Apres  quelques  jours ,  l’haleine  devint  ffitide.  A  la  constipa¬ 
tion  succede  une  diarrhde  assez  forte.  II  y  a  un  peu  de  chaleur 
a  la  peau.  D. . .  s’6corchc  la  figure  et  surtout  les  oreilles ,  et  on 
est  oblig6  de  lui  mettre  la  camisole  de  force  pour  Ten  empecher. 
Elle  n’a  d'ailleurs  aucun  soin  de  proprete ;  ses  vetements  sont 
salis  par  les  urines  et  les  matieres  fecales.  La  stnpeur  semble 
augmenter.  Jc  surprends  quelquefois  la  malade  debout ,  immo¬ 
bile  ,  les  yeux  largement  ouvcrts  et  fixes.  Elle  parait  cornpletc- 
ment  6lrangere  a  tout  ce  qui  se  passe  autour  d’elle.  On  lui  parle, 


STUPIDITY. 


87 


ou  la  secoue ,  on  la  pince ,  oil  ne  peut  rien  en  obtenir.  Elle  est 
comme  absorbfic  dans  une  sorte  d’extase ;  mais  sa  physionomie 
n’oflre  aucune  expression. 

Pour  traitement,  large  vesicatoire  a  l’un  des  bras,  quclques 
purgatifs. 

Dans  les  premiers  jours  de  juillet ,  M.  Rlitivi6  eut  plusieurs 
fois  recours  a  la  douche.  La  malade  la  supportait  diflicilement ; 
elle  semblait  souffrir;  mais  on  ne  put  obtenir  d’elle  un  seul  mot ; 
elle  ne  poussa  pas  un  cri. 

Le  15  juillet,  on  commence  a  observer  un  peu  de  mieux. 
D. . .  ne  gate  plus ;  elle  mange  seule.  On  parvient  merne  &  lui 
faire  faire  quelques  points  de  couture.  D’ailleurs ,  le  mutisme 
est  presque  aussi  complet. 

1"  aout.  Le  mieux  augmente.  D...  cause  un  peu;  ses  1'6- 
ponses  sont  lentes  et  breves.  Elle  ne  sait  oh  elle  est.  Elle  pre¬ 
tend  qu’il  n’y  a  pas  de  jours  et  de  nuits ,  que  les  personnes  qui 
l’entourent  ne  sont  pas  des  malades.  Elle  recoit  la  visite  de  ses 
enfants,  et  verse  quelques  larmes  en  les. regardant;  d’ailleurs, 
elle  ne  les  embrasse  point  et  ne  leur  dit  pas  un  mot. 

15  aoiit.  Travaille  toute  la  journfie ,  se  tient  bien.  La  figure 
reprend  de  l’expression ;  mais  la  malade  ne  parle  que  tres  peu. 
Elle  croit  etre  en  prison  et  entouree  de  condamnfis.  Elle  dit  que 
c’est  une  femme  qui  lui  a  donne  &  boire  du  lait  de  truie  qui  i’a 
perdue ;  que  son  mari  n’est  pas  coupable ,  qu’elle  seule  a  fait 
tout  le  mal ,  etc. 

lcr  octobre.  Depuis  huit  jours ,  rhumatisme  qui  a  parcouru 
presque  toutes  les  articulations  des  mcmbres.  L’6tat  moral  n’est 
pas  modifif. 

15  octobre.  Le  rhumatisme  articulaire  a  cessfi.  La  malade  se 
leve ,  travaille ,  repond  h  peine ,  et  a  toujours  les  memes  idees. 

l,r  novembre.  Apres  une  absence  de  dix  jours,  je  retrouve  D. . . 
completement  gu6rie.  11  s’est  opfire  dans  la  physionomie  un 
changement  remarquable,  et  qui  frappe  tous  ceux  qui  entourent 
la  malade.  Les  traits  sont  animes  et  ont  une  expression  plutot 


MALADIES  MENTALES. 


gaie  que  triste.  D. . .  s’etonne  de  la  metamorphose  qui  s’est  operce 
en  elle,  et  reconnait  qu’elle  etait  dans  le  delire.  Void  les  details 
qu’elle  me  donne  sur  l’etat  de  son  intelligence  pendant  la  ma- 
ladie. 

Tous  les  objets  qui  l’entouraient  lui  apparaissaient  avec  les 
formes  les  plus  bizarres ;  elle  voyait  les  figures  noires  ou  jaunes. 
Tout  cela  lui  semblait  si  etrange ,  qu’elle  croyait  ne  plus  etre 
en  France ,  mais  dans  un  pays  etranger  tres  eloigne ,  comme  le 
pays  des  n'cgres.  Elle  prenait  la  salle  ou  elle  etait  pour  une  pri¬ 
son  ,  les  malades  pour  des  prisonniers ,  les  medecins  pour  des 
geoliers.  Elle  n’a  point  reconnu  ses  parents  quand  ils  sont  venus 
la  visiter.  .11  lui  semblait  que  son  lit  etait  bien  au-dessousdu  niveau 
des  autrcs ,  dans  une  espece  de  creux.  Elle  voyait  a  cote  de  son 
lit  comme  une  ombre ,  un  fantome.  Elle  ne  distinguait  point  les 
jours  et  les  nuits,  et  affirme  qu’elle  n’a  pas  dormi  pendant  lout 
le  temps  qu’a  dure  sa  maladie.  Elle  a  vu  une  fois  un  des  arbres 
de  la  cour  qui  brulait ;  il  y  avail  une  grande  flamme ;  elle  eut 
voulu  se  lever,  mais  elle  6tait  comme  enchainee  dans  son  lit. 
Elle  cntendail  a  cote  d’elle  le  bruit  d’une  mecanique,  avec  la- 
quelle  on  faisait  sauter  ses  enfants  pour  les  faire  souffrir  (peut- 
etre  le  bruit  que  font  les  machines  a  vapeur  du  chemin  de  fer 
d’Orleans  qu’on  entend  dans  la  salle  au  passage  de  chaque  con- 
voi ).  Une  voix  lui  repdait  qu’elle  etait  une  malheureuse,  qu’elle 
devrait  etre  dans  son  menage.  Elle  ne  peut  d’ailleurs  expliquer 
pourquoi  elle  ne  repondait  pas,  pourquoi  elle  restait  inerte  et 
ne  voulait  pas  manger.  Elle  n’entendait  pas  ou  entcndait  mal  ce 
qu’on  lui  disait ;  elle  etait  comme  imbecile.  Elle  s’est  rcconnue 
peu  a  peu.  Quand  elle  a  vu  les  choses  plus  nettement ,  elle  s’est 
apercue  de  F extreme  proprete  de  la  salle ,  des  soins  qu’on  pre¬ 
nait  des  malades ,  et  cela  lui  a  fait  penser  qu’elle  ne  devait  pas 
6tre  dans  une  prison ,  etc. 

Les  regies  sont  revenues  le  5  novembre  ;  mais  dies  ont  cesse 
le  memo  jour. 

Aujourd’hui  25  novembre,  le  rhumatisme  a  reparu  et  occupc 


STUPIDITE. 


plusieurs  articulations.  LY'tat  moral  cst  d’ailleurs  excellent, 
ct  D. . .  n’attend  pour  sortir  que  la  cessation  complete  de  son 
rhumatisme. 


OBSERVATION  QUATRlliME. 

Dclire  indlancoliipie.  —  Tentative  do  suicide.  —  Hallucinations.  —  Transforma¬ 
tion  gdntfrnle  des  impressions  externes.  —  Existence  dans  ini  nionde  comphSle- 
tement  nnaginaire.  —  Enibarras  intellectual.  —  Sortede  revasserie.  —  Appa- 
rcnccs  de  stupidile.  —  Guerison  apres  dix-lmitjours. 

Mademoiselle  R. . . ,  ague  de  trente  ans ,  religieuse  novice , 
entree  a  la  Salpetriere  lc  12  juillct  18/i2  ,  dans  le  service  de 
M.  Mitiviu. 

Voici  les  renseiguements  que  la  malade  elle-meme  m’a  donnes, 
apres  sa  guerison ,  sur  ce  qui  avait  precede  et  accompagne  le 
developpement  du  delire. 

Depuis  l’enfancc ,  hemorrhagies  nasales  revenant  toutes  les 
trois  semaines  environ ;  ellcs  s’annoncaient  par  des  douleurs 
sus-orbitaires  et  des  etourdissements  qui  cessaient  avec  l’dcou- 
lement  du  sang. 

A  Page  de  huit  ou  neuf  ans ,  convulsions  pendant  deux  jours 
it  la  suite  d’une  vive  frayeur. 

La  menstruation  s’est  etablie  a  dix-huit  ans ;  elle  a  toujours 
cte  irreguliere  et  accompagnee  de  migraines.  Depuis  trois  ans , 
les  regies  vont  micnx ;  mais  les  migraines  ont  continue. 

11  y  a  sept  ou  huit  mois,  mademoiselle  R. . .  a  et<5  placee,  comme 
garde-malade ,  auprfes  d’un  vieillard  de  quatre-vingt-deux  ans, 
dont  l’intelligence  est  affaiblie ,  et  qui  a  des  attaques  de  nerfs. 
Son  sommeil  a  6te  souvent  trouble ;  il  est  devenu  moins  long 
et  agite  par  des  reves.  De  tout  temps  d’ailleurs  ,  lorsqu’elle 
avait  ses  migraines,  elle  revait  beaucoup  et  parlait  haut  la 
nuit.  Pendant  le  careme ,  elle  est  obligee  do  jeuncr,  et  sa 
sanle  s’altcre.  Les  hemorrhagies  nasales  sc  supplement  et  n’ont 
plus  reparu  depuis  six  mois.  Le  matin ,  au  lever,  etourdisse- 


MALADIES  MENTALES. 


ments  tres  forts ,  mais  qui  nc  sont  plus  sums  et  terminus  par 
l’6couIement  du  sang. 

Le  7  juillet ,  contrari6te  assez  vive ,  et  suppression  brusque 
des  regies ,  qui  avaient  paru  depuis  le  matin.  Mademoiselle  R. . . 
se  rend  a  la  campagne  le  jour  m&ne ,  mais  tres  souffrante  de  la 
tete,  tresabattue.  Arrivde,  elle  reconnait  ii  peine  les  lieux  qu’elle 
a  habitus ,  les  objets  qu’elle  a  ranges  clle-meme.  Elle  est  tout 
dtourdie.  Dans  la  nuit,  insomnie,  malaise,  vomissements.  Le 
lendemain  matin ,  d61ire.  La  malade  se  Hive ,  mais  elle  ne  sail 
plus  oil  elle  est;  elle  n’a  qu’incompletemcnt  conscience  de 
ce  qui  1’entoure.  Elle  sort  sans  prisvenir  personne,  marche 
sans  savoir  od  elle  va ,  sans  remarquer  aucun  des  objets  qu’elle 
rencontre.  Elle  fait  ainsi  quatre  lieues,  et  se  trouve  a  Versailles. 
Elle  s’y  reconnait ,  mais  tout  est  changd  autour  d’elle.  II  lui 
semble  voir  la  famille  royale  dans  une  voiture ;  elle  se  met  a 
genoux,  etc. 

Cependant  des  personnes  envoyees  apres  elle  la  rejoignent 
et  la  conduisent  a  l’hopital  Saint- Antoine,  qu’elle  a  habite 
et  dont  elle  connait  les  religieuses.  Elle  y  reste  trois  jours 
dans  un  etat  complet  de  stupeur,  ne  repondant  a  aucune  ques¬ 
tion  ,  refusant  de  manger,  ne  reconnaissant  plus  les  sceurs.  On 
se  decide  ii  l’envoyer  a  la  Salpetriere.  A  son  entree ,  je  la  trouve 
dans  l’6tat  suivant. 

Mademoiselle  R. . .  est  debout,  immobile ;  sa  physionomie  offre 
un  melange  d’hebetude  et  de  tristesse ;  les  yeux  sont  largement 
ouverts  et  souvent  fixes.  J’essaie  en  vain  d’obtenir  quelques 
mots.  On  dirait  que  la  malade  ne  m’entend  pas  ou  qu’elle  ne 
comprend  pas  mes  questions.  Elle  refuse  de  manger.  Souvent 
elle  se  dirige  lentement  et  connne  machinalement  vers  la  porte ; 
on  la  ram&ne  a  son  lit ,  et  un  instant  aprfes  elle  recommence. 
Elle  semble  d’ailleurs  ne  faire  nulle  attention  a  ce  qui  se  passe 
autour  d’elle. 

13  juillet.  La  malade,  pendant  la  nuit,  s’est  levie  plusieurs 
fois ,  comme  pour  s’en  aller.  II  a  fallu  que  la  veilleuse  la  fit  re- 


STUPIDIT1S. 


91 


coucher.  Ce  matin  M.  Mitivifi  obtient  quelques  reponses ,  mais 
breves,  lentes,  decousues  et  souvent  interrompues  par  des  in- 
tervalles  de  silence.  Si  on  cessed’interroger  mademoiselle  R. ,  elle 
retombe  dans  son  calme  apathique.  Ses  yeux  s’arretent  tantot  sur 
tin  point ,  tantot  sur  un  autre  ;  alors  il  lui  arrive  de  prononcer 
un  mot  qui  n’a  aucun  rapport  avec  ce  qu’on  lui  a  dit.  II  semble 
une  personne  qui  rSve.  De  nouvelles  questions  tirent  la  malade 
de  cet  6tat  et  fixent  de  nouveau  un  peu  son  attention ;  elle  essaie 
alors  d’expliquer  ce  qui  a  pr<5c6d6  son  entree ,  et  ne  peut  y  par- 
venir.  Il  est  Evident  qu’elle  fait  des  efforts,  qu’elle  cherche,  mais 
ses  idiies  lui  ecliappent.  La  voix  est  sourde.  11  y  a  un  peu  d’M- 
sitation  et  memo  d’embarras  dans  la  prononciation. 

15  juillet.  Legere  amelioration.  La  malade  rfipfete  parfoisune 
partie  de  la  question  qu’on  lui  fait  comme  pour  mieux  la  com- 
prendre,  puis  elle  repond  lentement ,  brievement ,  h  voix  basse. 
Il  faut  la  stimuler  tres  fortement  pour  obtenir  quelques  mots; 
elle  ne  mange  que  tres  peu  et  par  contrainte ;  insomnie ,  pas  de 
fievrc ,  ventre  libre. 

18  juillet.  Le  mieux  est  plus  prononce.  Mademoiselle  R. . .  com¬ 
mence  a  travailler ;  elle  mange  seule.  Les  reponses  sont  plus  lon¬ 
gues,  quoique  toujours  faites  lentement  et  a  voix  basse.  Un 
peu  de  sommeil. 

20  juillet.  Les  regies  ont  paru  hier ;  la  malade  semble  moins 
bien ;  elle  continue  eependant  it  travailler. 

25  juillet.  Apres  avoir  dure  trois  jours ,  les  regies  ont  cesse. 
Depuis  le  22 ,  il  s’est  fait  un  changement  remarquable ;  made¬ 
moiselle  R. . .  parle  longuement  et  avec  facilite ;  sa  physionomie 
s’est  animee,  ses  idees  sont  nettes.  On  n’a  plus  besoin  de  l’in— 
terroger,  c’est  elle  qui  va  au-devant  des  questions.  Hier  elle  a 
recu  la  visite  des  soeurs  de  l’hospice Saint-Antoine,  et  cette  visile, 
dit-elie,  lui  a  fait  grand  bien  en  remettant  de  l’ordre  dans  ses  idees. 
Des  ce  moment  la  guerison  est  complete. 

Le  traitement  a  consiste  dans  des  bains ,  une 
vail,  etc. 


douche ,  le  tra- 


92 


MALADIES  MENTALliS. 


Void  les  details  que  mademoiselle  R.  m’a  donnes  sur  son 
etat  intellectuel  pendant  sa  maladie. 

Elle  ignorait  completement  qu’elle  fut  dans  un  hospice ;  elle 
prenait  les  femmes  qui  l’entouraient  pour  des  soldats  deguises. 
Quandon  l’a  conduite  au  bain ,  ou  etaient  deja  d’autres  malades , 
elle  a  essayd  de  se  noyer  pour  echapper  aux  violences  de  ces  pr6- 
tendus  soldats;  elle  ne  voyait  que  des  figures  hideuses  et  mena- 
cantes ;  on  eut  dit  que  tout  le  monde  etait  ivre.  Elle  croyait  que 
Paris  etait  a  feu  et  a  sang ,  et  qu’on  avait  egorge  toutes  les  re- 
ligieuses;  elle  s’altendait  clle-meme  a  chaque  instant  h  etre  sa¬ 
crifice  ;  elle  voyait  sur  le  plancher  des  trappes  qui  recouvraient 
un  vastc  souterraiu  dans  lequcl  elle  craignaitdc  tomber.  Le  bruit 
qu’on  faisait  en  frotlant  le  parquet  6tait  devenu  pour  elle  celui 
d’une  scie  avec  laquelle  on  travaillait  pour  faire  dcrouler  la 
maison ;  die  redoutait  de  voir  eclaler  un  vastc  incendie.  De  tout 
ce  qu’elle  entendait,  ilne  ressortait  pour  elle  que  ces  phrases  : 
11  faut  la  tuer ,  la  briiler,  etc.  Elle  avait  conlinuellement  un  fort 
bourdonnement  d’oreilles  qui  l’empechait  de  distinguer  ce  qu’on 
lui  disait;  on  l’interrogeait  a  voix  basse  sur  toute  sa  vie,  et  elle 
repondait;  elle  refusait  de  manger  parce  qu’elle  avait  peur  d’etre 
empoisonnee ,  etc. 

Parfois  mademoiselle  R. . .  entrevoyait  comme  une  courte  lueur. 
11  lui  semblait  qu’elle  allait  se  reconnaitre  et  sortir  de  cet  etat  si 
penible ,  mais  elle  retombait  bientot  dans  la  stupeur ;  elle  avait 
comme  un  bandeau  sur  les  yeucc;  elle  se  les  frottait  et  les  ou- 
vrait  tres  grands  pour  dissiper  le  nuage ,  mais  elle  ne  pouvait  y 
parveuir  et  n’y  voyait  pas  plus  distinctement.  Pendant  tout  le 
temps  de  sa  maladie  elle  se  demandait :  ou  suis-je?...  qu’est-ce 
que  tout  cela  veut  dire?... 

La  malade  assure  que  sa  guerison  est  due  a  la  douche  d’eau 
froideque  M.  Mitivielui  adonnee  le  17  juillet.  L’impression  a  ete 
si  vive  qu’elle  lui  a  fait  jeter  un  cri.  Jusquc  la ,  cn  clfet,  malgre 
les.terreurs  qui  l’assiegeaient ,  elle  n’avait  pu  crier.  G’est  de  ce 
moment  que  date  son  revejl  :  depuis  lors  elle  s’ est  peu  a  peu 


STUPIDITE.  93 

reconnue,  et  quclques  jours  apres  elle  etait  completcment 
guerie. 

Mademoiselle  R...  caracterise  d’ailleurs  tres  nettement  l'etat 
dont  elle  est  sortie ;  elle  ne  peut ,  dit-elle ,  mieux  le  comparer 
qu’ii  un  mauvais  reve. 

OBSERVATION  CINQUIfeME. 

Diilire  m<!lancolii|uc.  —  Tentatives  ilo  suicide.  —  Hallucinations.  —  Traiufjnna- 
lion  cles  impressions  cxternes.  —  Existence  dans  un  nionde  imaginaire.  —  Ap* 
parences  de  stupidity.  —  Guerison  le  trcizieme  jour. 

L. . . ,  3g6e  de  vingt-deux  ans ,  est  accouchtfe,  pour  la  premiere 
fois,  le  11  mai  1842.  Surprise  dans  la  rue  par  les  douleurs,  elle 
est  oblig6e  d’entrer  chez  un  marchand  de  vin ,  et  accouche  quel¬ 
ques  heures  apres.  Le  lendemain ,  on  la  transporle  ,  non  cliez 
elle ,  mais  chez  son  beau-frere ,  dont  la  demeure  etait  plus 
proche.  Cette  circonstance  a  vivement  contrarie  la  malade,  a 
cause  de  l’embarras  qu’elle  donnait  a  sa  famille  et  du  deran¬ 
gement  qu’elle  lui  causait.  Elle  voulait  nourrir  son  enfant, 
mais  le  lait  ne  montait  pas ,  et  la  succion  s’operait  tres  diflicilc- 
ment :  tout  cela  ajoute  encore  a  son  chagrin.  Elle  paralt  tres 
ennuyee  et  ne  parle  que  du  desir  qu’elle  a  de  retourner  chez 
elle.  Le  neuvifeme  jour  elle  se  fiiche  d’une  plaisanterie  tres  in- 
nocente  de  son  mari.  Le  lendemain  au  matin ,  dixieme  jour 
apres  1’ accouchement ,  on  trouve  cette  femme  dans  le  delire; 
elle  se  frappe  la  tete  contre  les  murs  pour  se  tuer ;  elle  veut  tuer 
sa  petite  fille  ,  qu’on  est  oblige  de  lui  enlever.  Les  lochies  s’ar- 
retent ;  on  fait  une  application  de  sangsues  aux  cuisses. 

Le  quatrieme  jour,  depuisle  debut  du  delire,  les  lochies  re- 
paraissent  un  peu.  La  malade  est  conduite  a  l’hopital  Beaujon , 
ouelle  reste  trois  jours.  Sa  cousine,  quil’a  visitee  le  lendemain, 
et  qui  donne  les  renseignements ,  dit  qu’elle  etait  dans  un  6tat 
complet  de  stupeur ,  et  qu’elle  n’avait  pu  s’en  faire  reconnaitre 
ni  en  obtenir  un  mot.  L...  etait  immobile  et  paraissait  indiffd- 


MALADIES  WENT  ALES. 


95 

rente  &  tout  ce  qui  so  passait  autour  d’elle.  Les  soeurs  de  1’hos- 
pice  ne  parvenaient  qu’avec  beaucoup  de  peine  a  lui  faire  prendre 
un  peu  de  bouillon.  Le  25  mai ,  elle  est  transferee  a  la  Salpe- 
triere ,  ou  je  la  vois  a  son  entree. 

La  malade  est  pale ,  ses  yeux  sont  fixes ,  sa  physionomie  ex- 
prime  une  sorte  d’hebetude ;  elle  ne  repond  a  aucune  question , 
parait  Girangere  ii  cc  qui  l’entoure  et  refuse  de  rien  prendre. 

Les  seins  sont  assez  gros ,  le  ycntre  sensible  a  la  pression ; 
diarrhGe ,  selles  involontaires.  La  inalade  a  ses  rfegles ;  le  sang 
dont  le  linge  est  tacliG  est  tres  rouge  et  ne  ressemble  point  aux 
lochies ;  pas  de  chaleur  a  la  peau ;  pouls  regulier,  ii  65. 

29  mai.  Meme  Gtat ;  les  regies  se  sont  arretees ;  la  diarrhee  a 
cesse  (1).  La  malade  est  propre ;  elle  consent  a  boire.  flier,  apres 
avoir  refuse  la  tisane  quon  lui  ojfrail ,  elle  s’ est  levee  ,  et  a 
pris  elle-meme  un  verre  d'eau  pure  qu’elle  a  bu.  On  ne  pcut 
d’ailleurs  obtenir  un  mot.  Les  yeux  sont  fixes  et  largement 
ou  verts. 

31  mai.  Dcpuis  deux  jours  L...  pvend  dcs  potages;  elle  com¬ 
mence  a  rGpondre ;  elle  se  rappelle  elre  accouchee  d’une  fdle; 
elle  regarde  tout  d’un  air  Gtonne ;  elle  demande  ou  elle  est ,  de- 
puis  quand  et  comment  elle  y  a  ete  amenee;  elle  pleure  et  se 
plaint  qu’on  1’appclle  voleuse ;  elle  pretend  elle-meme  avoir  ete 


(1)  La  malade  avait  ses  regies,  et  les  selles  etaicnt  involontaires.  Les 
regies  ont  cesse ,  et  aussi  avcc  dies  l’cxcrclion  involonlairc  des  matures 
locales.  II  n’y  a  sans  doute  ici  qu’une  simple  coincidence ;  cependant  je 
dois  dire  ce  que  j’ai  obscrvG  chez  quelqucs  alienGes  paralyliques  au  pre¬ 
mier  et  au  second  degrG.  II  arrive  parfois  que  ces  malades  ne  gdient 
qu’a  l’Gpoque  mcnslruellc  ;  dies  sont  propres  pendant  tout  le  mois  et  ne 
deviennent  giteuses  que  pendant  la  durec  des  regies.  Cc  fait  peut  s’ex- 
pliquer  ou  par  une  aggravation  de  paralysie,  ou  par  la  congestion  qui 
peut-Glrc  sc  fait  jusqu’a  un  certain  point  sur  le  rectum  cn  mfime  temps 
que  sur  1’ulGrus.  Quelqucs  fails  me  portcraient  meme  a  penser  que  chez 
les  alidices  en  general  la  constipation  est  moins  forte  pendant  1’ccou le¬ 
nient  menslruel. 


STUPIDITY.  95 

volee ;  elle  a  vu  distribuer  ses  effets  aux  porsonnes  de  la  salle. 
Toules  les  femmes  qui  l’entourent  portent  ses  robes  et  ses  mou- 
choirs.  Ces  details  sont  d’ailleurs  obtenus  avec  beaucoup  de  peine. 
La  malade  cherche ,  hesite;  elle  ne  repond  que  tres  lentement. 

1  ^  juin.  Les souvenirs  reviennent  peu  a  peu.  L...  se  rappelle 
son  sejour  5  l’hopital  Beaujon ;  mais  comment  y  a-t-elle  ete 
conduite ,  combien  de  temps  y  est-elle  restee  ?  elle  n’en  sait  rien. 
Son  Stonnement  pour  tout  ce  qui  l’entoure  est  le  meinc.  Elle  re¬ 
garde  dans  la  cour  des  malades  agitSes ,  et  me  demande  ce  que 
sont  ces  femmes  qui  font  des  orgies.  Elle  continue  h  pleurcr, 
parce  qu’elle  croit  qu’on  lui  a  tout  vole  et  que  les  autres  femmes 
portent  ses  robes. 

2  juin.  La  memoirc  revient,  laflgure  s’anime;  L...  serecon- 
nait ;  elle  commence  a  sourire ;  elle  apprecie  qu’elle  est  dans  un 
hospice  et  qu’on  ne  lui  a  rien  vole.  Mes  yeux,  dit-elle,  ne  sont 
plus  comme  avant. 

4  juin.  Les  regies  ont  reparu  hier,  et  coulent  assez  bien.  La 
malade  va  de  mieux  en  mieux ;  elle  commence  k  travailler ;  elle 
est  plutotgaie  que  triste;  la  physionomie  a  repris  son  expression 
ordinaire. 

7  juin.  Les  idees  sont  parfaitement  nettes,  la  mSmoire  sure. 
La  guSrison  est  entiere. 

Le  ti-aitement  a  consist^  en  quelques  laxatifs. 

La  malade  avant  sa  sortie  m’a  donne  sur  ce  qu’elle  avait 
eprouvd  les  details  suivants  : 

Au  debut ,  elle  a  eu  conscience  de  l’6tat  dans  lequel  elle  tom- 
bait  ;  elle  s’est  sentie  devenir  comme  imbecile ,  comme  aneantie. 
Bientot  tout  s’est  transforms  autour  d’elle;  ses  yeux  etaient 
comme  brouilles,  et  tout  lui  apparaissait  avec  un  aspect  bizarre.  Elle 
n’a  point  reconnu  sa  cousine  qui  l’a  visitSe  ii  Beaujon ;  elle  croyait 
etre  dans  une  maison  de  prostitution ;  sa  tete  etail  remplie  de 
bruits ;  elle  entendait  des  voix  confuses ;  elle  ne  distiuguait  rien , 
ou  bien  c’Staient  toujours  des  injures!  elle  voyait  devant  elle  ses 
parents  morts ;  les  objets  de  la  salle  ne  lui  apparaissaient'  pas 


MALADIES  MENTALES. 


comrae  ils  sont  reellement.  Pendant  les  premiers  jours  il  lui  a 
scmble  qu’elie  avait  sur  la  poitrine  quelqu’un  qui  l’etouffait;  elle 
avaitla  bouche  mauvaise,  trouvait  tout  amer,  et  sentait  des 
odeurs  fetides;  elle  craignait  que  ses  boissons  ne  fussent  em- 
poisonnees;  elle  ne  savait  ce  qu’elle  faisait;  elle  se  serait  frappfic 
elle-meme  et  aurait  frappe  les  autres  sans  le  vouloir ,  etc. 

OBSERVATION  SIXlEME. 

Dclirc  melancolique.  —  Existence  dans  un  monde  imaginaire.  —  Apparences  de 
stupidild.  —  Ginirison  apris  huit  mois  par  des  acccs  do  fiuvre  inlennitlentc, 

M.  R. . . ,  capitaine  d’infanterie ,  age  de  trente-six  ans ,  entre 
a  la  maison  de  Charcnton  le  8  juin  1832. 

Ce  malade ,  d’un  temperament  eminemment  sanguin  et  d’une 
constitution  tres  forte,  avait  toujours  joui  d’une  excellente  sante , 
lorsque,  il  y  a  trois  ans,  il  supprima  un  (lux  hemorrhoidal  abon- 
dant,  a  l’aide  de  lotions  froides.  A  la  suite  de  cette  suppression , 
il  est  survenu  un  tremblement  dans  les  mains ,  qui  n’a  plus 
cess6  depuis. 

Il  y  a  trois  mois,  M.  R... ,  pendant  une  marche,  quitte  tout- 
&-coup  son  regiment,  et  s’enfonce  dans  les  bois.  On  put  le  re- 
joindre,  et  on  s’apcrcut  que  sa  tete  etait  derang6e.  On  le 
conduisit  a  l’hospice  de  Besancon ,  ou  il  est  reste  depuis  lots 
dans  un  etat  de  stupeur  et  d’apathie  tel ,  qu’on  ne  pouvait  ob- 
tenir  de  lui  un  seul  mot.  11  n’avait  aucun  soin  de  proprete. 

AmeneaCharenton,  M.  R...  presente  les  memos  symptomes; 
sa  physionomie  est  sans  expression ;  il  passe  toute  sa  journee 
assis  sur  un  banc ,  la  tete  appuyee  sur  une  table.  On  ne  l’entcnd 
jamais  dire  un  mot.  Si  on  l’interroge,  il  repond  lentement,  avcc 
peine,  et  on  constate  un  embarras  evident  dans  la  prononciation. 
L’intelligence  parait  tr6s  affaiblie.  M.  R...  ne  se  rappelle  pas 
avoir  6t6  militaire ;  il  ne  sait  ou  il  est ,  ni  depuis  combien  de 
temps.  Il  reste  indifferent  a  tout  ce  qui  se  passe  autour  de  lui. 
La  malproprete  est  extreme ,  et  force  de  substitucr  aux  v6te- 


STUPIDITE.  97 

ments  ordinaires  la  blouse  de  toile  des  gateux.  D’ailleurs,  le 
malade  mange  et  dort  beaucoup. 

Pour  traitement ,  ventouses  scarifiees  a  la  nuque ;  plustard, 
large  vdsicatoire  sur  la  meme  partie ,  sangsues  au  siege ,  bains. 

Vers  le  15  septembre,  M.  R...  fut  pris  de  fievre;  il  cessa  de 
manger.  La  figure  dtait  pale,  terreuse ;  les  levres  couvertes  d’une 
eruption.  Le  troisieme  jour  de  cet  etat,  le  malade  fut  transfere 
h  l’infirmerie.  On  put  alors  constater  des  acces  bien  caractdrisds 
de  fievre  intermiltente ;  ces  aecfcs  se  renouvelerent  deux  fois 
avec  un  jour  d’intervalle ;  puis  ils  revinrent  trois  ou  quatre  fois 
d’une  maniere  irreguliere.  Ils  cesserent  spontanemcnt  sans  qu’on 
eut  donne  de  sulfate  de  quinine. 

La  stupeur  avail  disparu ;  M.  R. . .  rdpondait  nettement  aux 
questions  qu’on  lui  faisait ;  il  commencait  a  comprendre  sa  po¬ 
sition. — On  lui  rendit  scs  vetements. — Le  mieux  augmenta  dans 
le  mois  d’octobrc ,  et  le  15  novembre  le  malade  passa  aux  con¬ 
valescents.  L’embarras  de  la  prononciation  dtait  beaucoup  moins 
sensible.  M.  Esquirol  fit  faire  de  frequentes  applications  de 
sangsues  au  siege  pour  rappeler  les  hemorrho'ides ,  et  il  fut  assez 
heureux  pour  y  parvenir. 

M.  R...  quitta  la  maison  le  17  janvier  1833.  Il  n’y  avait  plus 
d’embarras  dans  la  prononciation ;  la  tenue  etait  excellente , 
l’intelligence  tres  nette ,  et  on  pouvait  regarder  la  guerison 
comme  complete. 

Voici  les  ddtails  que  M.  R...  m’a  donnes,  avant  sa  sortie, 
sur  son  etat  intellectuel  pendant  la  duree  de  la  maladie. 

La  stupeur  n’etait  qu’apparente.  Il  lui  passait  dans  l’esprit 
beaucoup  d’idees.  Il  croyait  etre  dans  une  maison  de  detention 
dont  il  ne  devait  plus  sortir,  non  plus  que  les  personnes  qui 
l’entouraicnt,  La  longue  blouse  blanche  qu’il  portait,  la  loge 
qu’il  habitait,  etaient  autant  de  raisons  qui  le  confirmaient  dans 
cette  id(5e.  M.  R...  fait  dater  sa  gudrison  du  jour  ou  un  de  ses 
amis ,  etant  venu  le  voir,  lui  affirma  qu’il  etait  dans  une  maison 
de  sante ,  dont  il  sortirait  des  qu’il  serait  bien  portant ;  il  se  le 
annal.  med.-psvc.  1.  Janvier.  ' 


98  MALApiES  MENTALES. 

fit  repeter  un  grand  nombre  de  fois,  et  finit  par  rester  convaincu. 

J’ai  recueilli  cette  observation  &  une  epoquc  ou  mon  attention 
ne  s’etait  point  encore  port6e  sur  1’etat  intellectuel  des  alienes 
stupides;  avec  pins  de  soin  j’aurais,  sans  nul  doute,  obtenu 
de  M.  R...  des  details  plus  nombreux.  Ce  fait  est  d’ailleurs  re- 
marquable  sous  le  rapport  du  diagnostic  ;  car  l’eittbarras  de  la 
prononciation  6tait  si  marqu6 ,  qu’on  avait  cru  a  l’existence  de 
la  paralysie  genfirale. 

Je  crois  devoir  joindre  aux  observations  qui  precedent  l’extrait 
d’un  des  faits  publics  par  M.  Etoc. 

OBSERVATION  SEPTIiME.  [M.  EtOC.) 

—  Inquietude.  —  Fatigue.  —  Frayeur.  —  Convulsions.  —Hallucinations. 

—  Stupidity.  —  Pleurdsie.  —  Relour  complet  de  la  raison. 

Madame  G... ,  ag6e  de  trente  ans,  h  la  suite  d’une  impression 
morale  trfes  vive,  tomba  dans  de  violentes  convulsions,  mais  sans 
pertede  connaissance.  Bientot,  cephalalgic  genfiralc  et  profonde, 
bourdonnements  d’oreilles,  lintements  dans  la  tete.  Quelques 
jours  apres ,  le  delire  eclate.  La  malade  entend  le  canon,  voit  des 
blesses,  du  sang,  des  morts,  etc. ;  elle  devient  ensuite  graduel- 
lement  comme  anfianti'e;  ellereste  immobile,  les  yeux  fixes,  et 
dans  un  etat  complet  de  mutisme.  Amenee  a  la  Salpetriere, 
elle  semble  regarder  sans  voir ;  on  dirait  qu’efie  n’entend  ni 
ne  comprend  ce  qu’on  lui  dit.  Quelquefois  elle  parait  faire  des 
efforts  et  rassembler  toutes  ses  forces  pour  dire  :  Jugez-moi. .. , 
je  n’ai  pas  vole ,  je  n’ai  pas  fait  de  mal ,  etc.  La  sensibility  est 
obtuse. 

Le  16  janvier,  pleuresie,  Aprfes  huit  jours,  guerison  de  la 
pleurdsie ,  retour  graduel  &  la  raison.  11  semble  a  la  malade 
qu’elle  sort  d’un  long  assoupissement. 

«  Elle  nous  apprend ,  dit  M.  Etoc ,  qu’elle  croyait  etre  aux 
galeres  ou  dans  un  desert ;  elle  voyait  des  voitures  chargdes  de 
cercueils ;  quelquefois  elle  reconnaissait  ce  qui  se  passait  au- 


STUPIDITY. 


99 

tour  cl’elle ,  mais  elle  ne  s’en  rendait  pas  compte  distinctement. 
Dans  sa  tele ,  toujours  pesante  et  douloureuse ,  ce  n’etait  que 
vague  et  confusion.  II  lui  venait  parfois  beaucoup  d’idees ;  mais 
elle  ne  pouvait  les  debrouiller  assez  pour  Ies  exprimer.  D’autres 
fois  elle  ne  parlait  pas ,  parce  qu’elle  ne  sentait  pas  le  besom 
de  parler.  Elle  se  serait  laissfi  tout  faire  sans  opposer  aucune  re¬ 
sistance;  elle  sentait  vaguement  qu’elle  etait  hebetee ,  et  ne 
cherchait  pas  a  etre  autrement.  » 

Avant  d’ examiner  quel  est  l’6tat  des  malades  dont  les  obser¬ 
vations  prficMent ,  et  de  discuter  s’il  peut  ou  non  etre  rattache 
it  l’un  des  genres  de  folie  aduiis  jusqu’ici  par  les  auteurs ,  je 
crois  devoir  presenter  rdunis  les  principaux  symptomes  qui  le 
caracterisent. 

Apres  quelques  heures ,  quelques  jours  de  delire ,  I’ali6n6 
devient  graduellement  comme  aneanti,  II  reste  immobile ;  ses 
yeux  sont  largement  ouverts  et  fixes ;  sa  physionomie  perd  toute 
expression ;  son  indifference  pour  les  objets  extfirieurg  est  com¬ 
plete.  11  ne  r6pond  plus  aux  questions  qu’on  lui  fait ,  et  semble 
quelquefois  ne  pas  les  entendre ;  ou  bien  ses  reponses  sont 
lentes ,  braves ,  interrompues  par  des  intervalles  de  silence.  La 
volonte  parait  suspendue ;  le  malade  ne  prend  aucun  soin  de 
proprete;  on  le  lbye,  on  le  couche,  on  le  fait  manger.  II  semble 
parfois  insensible  aux  excitants  les  plus  energiques.  A  voir  son 
immobilile,  la  fixite  de  ses  yeux,  on  le  prendrait,  dans  certains 
cas,  pourun  cataleptique ;  mais  le  principal  symptome  de  la 
catalepsie  n’existe  pas.  Tels  sont  les  signes  exterieurs  que  pre¬ 
sence  la  maladie  au  plus  haut  degre, 

Quelques  mois  se  passent  dans  cet  elat  de  torpeur ;  puis , 
tout-a-coup ,  cette  physionomie  stupide  s’anime ,  la  vie  reparait 
dans  ces  traits  qu’elle  semblait  avoir  abandonnes.  Le  malade 
commence  h  repondre ;  sa  tenue  est  meilleure ;  il  mange  seul , 
et  bientot  il  consent  &  s’occuper.  Mais  il  est  comme  etonne ;  il 
ne  se  rend  pas  bien  compte  de  ce  qui  se  fait  autour  de  lui  5  il 


100  MALADIES  MENTALES. 

regarde  avec  une  sorte  de  surprise  le  lieu  qu’il  habite  depuis 
plusieurs  mois ,  les  personnes  qui  ne  l’ont  pas  quitte.  11  semble 
que  tout  est  nouveau  pour  lui.  11  demande  oil  il  est ,  depuis 
quand  il  s’y  trouve ,  pourquoi  on  l’y  a  amcne.  Pen  a  peu  ses 
souvenirs  reviennent ,  il  se  reconnait ,  il  rentre  dans  le  monde 
reel ,  sa  gudrison  est  complete.  Yous  lui  demandez  alors  quel 
dtait  pendant  sa  maladie  son  etat  intellectuel ,  ce  qui  le  retenait 
dans  cet  engourdisscment  et  cette  torpeur,  pourquoi  il  ne  re- 
pondait  pas ,  etc. 

Vous  apprenez  que  la  pensec  n’a  pas  cess 6  d’etre  active ,  mais 
que  l’alidne  a  vficu  dans  un  monde  imaginaire.  Tout,  autour  de 
lui ,  s’6tait  transforme.  11  n’a  cesse  d’etre  cn  proie  a  des  illusions 
et  h  des  hallucinations  terribles.  Il  etait  dans  un  desert  ou  aux 
galbres  (obs.  VII) ,  dans  une  maison  de  prostitution  (obs.  V) , 
dans  un  pays  etranger  et  en  prison  (obs.  Ill) ;  une  salle  de  bains 
etait  pour  lui  l’enfer  ( obs.  I )', 

Il  prenait  des  baignoires  pour  des  barques,  un  vdsicatoire 
pour  la  marque  des  forcats ,  des  alien es  pour  des  morts  res- 
suscites  ( obs.  I ) ,  pour  des  prisonniers  ( obs.  Ill  et  VI ) ,  pour 
des  Giles  publiques  ( obs.  V ) ,  des  soldats  deguises  ( obs.  IV ). 

Les  Ggures  qu’il  voyait  etaient  hideuses  et  menacantes ;  il  lui 
semblait  que  tout  le  monde  etait  ivre  ( obs.  IV ). 

11  apercevait  autour  de  lui  des  voitures  chargees  de  cercueils 
(obs.  VII),  son  fr6re  au  milieu  des  supplices  ,  une  ombre 
aupres  de  son  lit ,  des  crateres  de  volcans ,  des  abimes  sans 
fond  qui  allaient  l’engloutir,  les  trappes  d’un  souterrain  (obs.  I , 
III,  IV). 

De  tout  ce  qu’il  entendait ,  il  ne  ressortait  pour  lui  que  ces 
mots  :  il  faut  le  tuer,  le  briiler,  etc.  On  lui  disait  des  injures ; 
sa  tete  etait  remplie  de  bruits  de  cloches ,  de  tambour ;  des  de¬ 
tonations  d’armes  h  feu  Gclataient  autour  de  lui ;  ses  parents,  en 
lutte  avcc  des  assassins ,  imploraient  son  secours ;  on  l’interro- 
geait  sur  toutes  les  actions  de  sa  vie  et  il  repondait ;  il  enten¬ 
dait  une  mecanique  avec  laquelle  on  torlurait  ses  enfants ,  etc. 


STDPIDITfi. 


101 


( obs.  I ,  II ,  III ,  IV,  V ).  Son  corps  ctant  traverse  par  des  balles, 
son  sang  coulait  dans  la  terre ;  il  avait  sur  la  poitrine  quelqu’uu 
qui  l’etouffait  ( obs.  I  et  V ). 

Le  malade  s’accusait  de  tous  les  malheurs;  il. avait  sans  cesse 
a  l’esprit  l’idee  d’une  sorte  d’aneantissement  general ;  il  ne  pen- 
sait  qu’a  mourir  pour  etre  delivre  de  ses  souffrances.  11  croyait 
qu’on  lui  avait  tout  vole,  que  Paris  etait  a  feu  et  a  sang.  Il 
s’attendait  a  chaque  instant  a  etre  tu6 ,  a  voir  eclater  un  vaste 
incendie ,  la  maison  s’ficrouler,  etc.  ( obs.  I ,  II ,  IV,  V ). 

Quelquefois  l’aliene  n’entendait  que  confusement  ce  qu’on 
lui  disait ,  h  cause  des  bruits  qui  remplissaient  sa  tete ;  le  plus 
souvent  il  comprenait  les  questions  qu’on  lui  faisait ,  mais  il  ne 
peut  dire  pourquoi  il  ne  repondait  pas ,  pourquoi  il  ne  criait 
pas  au  milieu  des  dangers  imaginaires  qui  le  menacaient. 
Qu’est-ce  qui  rctenait  sa  volonte,  qu’est-ce  qui  paralysait  sa 
voix  et  ses  membres  ?  il  n’en  sait  rien ;  quelquefois  il  aurait 
voulu  crier,  se  lever,  il  ne  le  pouvait  pas.  Quand  cet  etat  a  cesse , 
le  malade  a  semble  sortir  d’un  long  assoupissement  ( obs.  VII)  , 
il  a  demande  ou  il  etait  et  depuis  quand  ( obs.  V ) ;  il  ne  peut , 
dit-il,  mieux  comparer  ce  qu’il  a  eprouve  qu’a  un  mauvais 
reve  ( obs.  IV ). 

Tcls  sont  a  peu  pres  les  symptomes  offerts  par  les  malades 
dont  j’ai  rapports  les  observations. 

Si  on  analyse  cet  etat ,  cn  isolaut  les  principaux  traits ,  on 
trouvc  qu’il  est  surtout  caracterise  : 

1°  Int6rieurement,  par  la  perte  de  conscience  du  temps ,  des 
lieux ,  des  personnes ;  par  1’existence  du  malade  dans  un  monde 
imaginaire;  des  illusions  et  des  hallucinations  nombreuses;  la 
suspension  de  la  volonte ;  enfiu  par  un  delire  de  nature  exclusi- 
vement  triste ; 

2»  Exterieuremcnt ,  par  l’inertie ,  l’immobilite ,  une appareuce 
do  stupidite,  la  perte  ou  la  diminution  de  la  sensibilite. 

Cet  etat  me  parail  avoir  beaucoup  d’analogie  avec  l’etat 
de  rfive. 


102  MALADIES  MENTALES. 

L’homme  qui  rfive  a  perdu  la  conscience  du  temps,  des 
lieux ,  des  personnes ;  il  est  aussi  transporte  momentanement 
dans  un  monde  imaginaire ;  il  a  des  hallucinations  nombreuses , 
et  s’il  percoit  quelques  impressions  externes ,  elles  deviennent  la 
source  d’autant  d’illusions ;  on  connalt  l’histoire  du  paralytiquc 
de  Galien  et  tant  d’autres  exemples  que  chacun  peut  observer 
cbaque  jour.  La  volonte  est  suspendue,  et  l’esprit  laisse  errer  les 
idees  comme  cela  a  lieu  pendant  la  veille  dans  l’etat  de  rfiverie ; 
tres  souvent  aussi ,  comme  on  sait ,  les  rfives  sont  exclusivement 
tristes.  Dans  le  cauchemar,  on  emit  avoir  sur  la  poitrine  un  poids 
qui  vous  oppresse;  e’est  aussi  ce  qui  avait  lieu  dans  la  sixitime 
observation  que  j’ai  rapportee.  Enfin ,  si  on  veut  comparer  les 
caractfcres  extiirieurs ,  on  trouve  pendant  le  sommeil  l’inertie , 
I’immobilitfi  ,  l’engourdissement  de  la  sensibility ,  etc. 

Ce  qui  me  fait  insister  sur  cette  analogie  de  l’etat  de  rSve  et 
de  l’etat  morbide  que  j’ai  decrit ,  e’est  surtout  la  maniere 
dont  les  malades  rentrent  dans  le  monde  rdel  au  moment  de  la 
guerison.  C’est  veritablement  une  sorte  de  re  veil,  mais  un  rdveil 
qui  se  fait  lentement.  Rien  de  plus  curieux  que  de  voir  l’alienfi 
reconnaitre  d’un  air  etonne  tout  ce  qui  1’entoure ,  resaisir  un  a 
un  tous  ses  souvenirs  a  mesure  qu’il  s’filoigne  de  sa  maladie. 

Rien  de  plus  net  que  la  manure  dont  quelques  convalescents 
caracterisent  leur  etat  anterieur.  Il  me  semble ,  dit  une  femme  a 
M.  Etoc,  que  je  sors  d’un  long  assoupissement  (e’est  celle 
qui  au  milieu  d’une  infirmeriesecroyaitdans  unddsertet  voyait 
autour  d’elle  des  voitures  chargees  de  cercueils)  (obs.  VII) ; 
la  malade  qui  fait  le  sujet  de  la  quatrieme  observation ,  et  qui  a 
si  bien  rendu  compte  de  son  fitat ,  me  dit  qu’elle  ne  peut  mieux 
comparer  ce  qu’elle  a  eprouve ,  qu’a  un  mauvais  reve. 

Sans  doute  tous  les  ali6n6s  ne  s’expriment  pas  aussi  nette- 
ment  quo  ceux  que  je  viens  de  rappeler ;  mais  ce  qu’ils  ne 
disent  pas,  on  levoit  sur  leur  pbysionomic  (itonnee;  on  pent 
le  conClure  des  questions  qu’ils  font,  mais  s.urtout  des  details 
qu’ils  donnent  sur  l’etat  dont  ils  sortent.  Us  6prouvent ,  mais 


ETABLISSEMENTS  D’ALIENEs.  103 

plus  lentemcut ,  ce  qu’oh  eprouve  quelquefois  lorsqu’on  s’eveille 
en  voyage  dans  un  lieu  oh  Ton  a  couche  pour  la  premifere  fois  :  on 
est  alors  un  instant  a  se  reconnoitre ,  a  rassembler  ses  souvenirs , 
et  le  reveil  complet  se  fait  d’une  manure  graduelle. 

Je  ne  signale  d’aillcurs  ici  que  des  analogies ;  car,  a  part  l’etat 
morbide  ,  il  y  a  entre  la  stupidity  et  les  rfives  des  differences 
llombreuses  qu’il  est  inutile  de  faire  ressortir. 

L’etat  que  je  viens  de  dficrire  petit-il  Stre  reuni  a  l’un  des 
genres  de  folie  admis  par  les  auteurs  ?  Faut-il ,  avec  M.  Etoc ,  n’y 
voir  qu’une  complication  de  la  folie?  Doit-on,  avet  Georget, 
en  faire  un  genre  particulier  de  delire  ?  Quel  norn  convient-il  de 
lui  donner  ? 

Telles  sont  les  questions  que  je  vais  successivement  examiner. 

(  Tjx  suite  au  prochain  JYumiro.  ) 


RECHERCHES  SIR  LES  ALIMES, 

EN  ORIENT. 

NOTES  SOR  LES  ETABLISSEMENTS  QUl.  LEUR  SONT  CONSACRKS 
A  MALTE  (ILE  DE  )  ,  AO  CAIRE  (EGYPTE),  A  SMYRNE  ( ASIE-MINEURE  )  , 
A  CONSTANTINOPLE  (TURQUIE); 

Far  le  docteur  J.  MOREAU  ( de  Tours ) , 

Metlecin  tic  Bicetre. 


Il  y  a  quarante  ans,  au  plus,  si  en  France,  en  Angleterre, 
en  Allemagne,  on  eut  cherche  a  determiner,  d’une  manifere 
seulement  approximative ,  le  nombre  de ;  alifinfis  existants  dans 
ces  divers  pays ,  les  causes  auxqueljes  il  faut  le  plus  souvent 
ratlacher  les  maladies  de  l’esprit ,  les  formes  principales  que  ces 


104 


MALADIES  MENTALES. 


maladies  affeetent ,  l’organisation  mfidicale  et  administrative  des 
etablissements  dans  lesquels  les  lunatiques  etaient  renfer- 
mes ,  etc.  ,  on  eut  sans  doute  rencontre  d’innombrables  diffi- 
cultfis  que  les  efforts  les  mieux  diriges  n’auraient  pas  toujours 
surmontees.  Toute  recherche  eut  ete  vaine ,  ou  presque  vaine , 
avant  que  des  hommes  de  science  et  dc  devouoment ,  par  des 
etudes  approfondies,  une  patience  infatigable,  vinssent  a  bout 
de  faire  pfinetrer  la  lumiere  dans  ce  chaos. 

De  nos  jours ,  en  Orient ,  ou  science ,  administration ,  tout 
fait  d6faut  a  la  fois ,  celui  qui  veut  se  livrer  a  des  recherches  de 
la  nature  de  celles  dont  nous  parlons ,  se  sent  arretd  a  chaque 
pas.  Reduit  a  scs  seules  ressources ,  sans  aide ,  sans  guide ,  ses 
moyens  ^investigation  sont  excessivemcnt  bornes.  II  manque 
d’instruments.  Le  passe  n’a  rien  legue ;  e’est  a  tatons  qu’il  doit 
fouiller  dans  le  present.  Aucun  des  nombreux  voyageurs  qui , 
avant  lui ,  ont  explore  les  contrees  orientales ,  n’a  fixe  son  atten¬ 
tion  sur  le  sujet  qui  l’occupe.  Prosper  Alpin ,  qui ,  comme  on 
sait ,  a  ecrit  un  gros  volume  sur  la  medecine  et  les  maladies  des 
Egyptiens ,  lie  dit  pas  un  mot  des  alienes. 

On  ne  devra  done  point  s’etonner  si  ce  que  nous-memes  avons 
pu  recueillir  sur  cette  classe  de  malades  laisse  beaucoup  a  de- 
sirer.  II  nous  a  ete  impossible  d’arriver  a  telles  donnees  statis- 
tiques,  dont  le  chiffre  Sieve  se  prete  aux  deductions  les  plus 
interessantes  et  les  plus  sures. 

Je  commencerai  par  decrire  brievement  les  etablissements 
consacres  aux  alienes ,  dans  l’ordre  ou  je  les  ai  successivement 
visites.  Les  reflexions  generales  viendront  ensuite. 

ILE  DE  MALTE. 

Malte ,  ii  proprement  parler,  ne  fait  point  partie  de  1’Orient. 
Jetee  au  milieu  de  la  Mediterranee ,  a  25  lieues  de  la  Sicile , 
a  83  de  Tunis  sur  la  c6te  d’Afrique,  elle  est  en  quelque  sorte 
un  point  intermediate  entre  l’Orient  et  I’Occident.  Cependant, 


ETABLISSEMENTS  D’ ALIENfe. 


105 


bien  que  faconnee  a  la  civilisation  europeennc  par  ses  diftercnts 
maitres  venus  dc  1’Occident,  l’tte  de  Malte,  par  le  caractere,  les 
moeurs,  les  habitudes,  l’origine  tout  afrioaine  de  sa  population, 
origine  si  profondement  empreinte  dans  la  physionomie  des 
Maltais,  au  teint  basane,  au  nez  un  peu  epate ,  aux  levres 
epaisses ,  ii  l’oeil  noir  et  vif  cache  sous  d’epais  sourcils ,  dans  son 
langage  surtout,  qui  a  tant  d’analogie  avec  l’arabe  vulgaire, 
par  son  climat  enfin  et  les  productions  de  son  sol ,  appartient 
bien  plus  a  l’Orient  qu’a  1’Occident.  Au  point  de  vue  physique 
el  moral ,  on  peut  dire  qu’a  Malte  on  a  dejii  un  pied  en  Orient. 
C’est  done  la  que  doivent  commencer  nos  recherches  sur  les 
alienes. 

Malte  possede  deux  Etablissements  consacrEs  aux  alienes ; 
l’un  est  destine  aux  aliEnEs  non  agites,  l'autre  aux  furieux 
( furiosi ).  Franconi,  le  premier  de  ces  Etablissements,  est  situE 
dans  unc  espcce  de  faubourg  appcle  la  Floriana ,  relie  par  un 
systeme  general  de  fortifications  a  la  ville  de  Lavalette.  G’etait 
primitivement  une  habitation  particuliere,  dans  laquelle  les  ma- 
Iades  ont  et6  agglom6res  sans  distinction  aucune  de  leur  genre 
de  folie,  et  qui,  du  reste,  ne  se  prete  a  aucune  classification 
regulierc.  Les  epileptiques  eux-memes  n’y  ont  point  de  local 
separfi. 

Le  batimenl.se  compose  de  deux  Stages.  Le  rez-de-chaussee 
est  occupe  par  les  hommes.  Les  femmes,  occupent  le  premier 
Stage.  Les  uns  et  les  autres  ont  la  jouissance  d’un  jardin  de 
fort  peu  d’etendue. 

Les  aliSnSs  furieux  ( e’est-a-dire  les  malades  agitSs ,  turbu- 
lents )  sont  relSguSs  dans  un  batiment  attenant  5  l’hospice  de  la 
Vieillesse  ( hommes  et  femmes ).  Encore  ici ,  nul  classement , 
nulle  distinction  parmi  les  malades.  Les.  sexes  seulement  sont 
sSparSs.  Les  seules  constructions,  ad  hoc,  consistent  en  une 
quinzaine  de  loges  Stroites ,  fermSes  par  des  portes  grillSes  en 
hois ,  s’ouvrant  sur  un  corridor  obscur,  Stroit ,  mal  aSrS. 

Les  malades  sont  recus  gratuitement  dans  les  Etablissements 


106 


MALADIES  MENTALES. 


dont  nous  venons  de  parler.  Cependant  les  families  peuvent 
fournir  elles-memes  It  tous  les  besoms  des  malades  auxquels 
elles  s’interessent,  les  vStir,  leur  apporter  d  mange t,  etc. 
La  direction  relive  de  1’administration  gen£rale  des  hopitaux. 
Dans  chaque  etablissement ,  il  y  a  un  gardien  ou  chef  resi¬ 
dent  ,  ayant  sous  ses  ordres  un  nombre  indetermine  de  gens  de 
service. 

Le  service  medical  repose  en  entier  sur  un  mSdecin  non- 
rdsident,  qui  est  le  plus  souvent  dans  l’obligation  d’executer  ses 
propres  prescriptions,  atlendu  qu’aucun  <510ve  n’est  attache 
specialement  k  sa  personne. 

Comme  on  le  voit ,  l’ile  de  Malte  ne  s’est  encore  guere  res- 
sentie  des  ameliorations  qui ,  partout  ailleurs  en  Europe ,  ont 
ete  apportfies  k  la  situation  physique  et  morale  des  alifinfis.  On 
y  parque  les  fous ;  on  ne  les  traite  pas ,  ou  du  moins  le  traite- 
ment  qu’on  leur  fait  subir  est  &  peu  pr&s  insigniflant.  Comment 
1’Angleterre ,  qui  a  eleve  dans  son  propre  sein  de  magnifiques 
Otablissements  consacrOs  au  traitement  des  maladies  mentales , 
neglige-t-elle  k  ce  point  l’une  de  ses  plus  belles  possessions 
maritimes ! 

Void  quelques  details  stalistiques  que  nous  devons  a  l’obli- 
geance  du  docteur  S.  Axisa,  homme  de  talent  et  de  devouement, 
que  nous  regrettons  de  voir  si  mal  seconde  dans  le  service  dont 
il  est  charge. 

11  y  avait  dans  les  hospices  de  Malte ,  a  l’dpoque  oil  je  les 
visitai  (decembre  1836)  en  tout  122  malades,  dont  60  hommes 
ct  62  femmes. 

Le  nombre  des  entries,  par  annee,  est  de  30  a  AO. 

A  1’exception  de  trois  ou  quatre ,  tous  les  malades  etaient  ori- 
ginaires  de  1’ile.  Leur  age  etait  rcpresente  ainsi  qu’il  suit  :  de 
vingt  k  trente  ans,  57  malades;  de  trente  a  quarante  ans,  ii5  ; 
de  quarante  a  soixante  ans ,  20. 

Le  temperament  rterveux-sanguin  m’a  paru  predominant. 
Parmi  les  causes  physiques ,  la  suppression  des  menstrues  pour 


KTABL1SSEMENTS  D’ ALIENES.  107 

les  femmes;  pour  les  homines,  les  maladies  inflammatoires 
sont  notGes  comme  les  plus  frequentes. 

Les  chagrins  d’amour  et  1’exaltation  des  sentiments  religieux 
tiennent  le  premier  rang  parmi  les  causes  morales  chez  l’un  et 
l’autre  sexe. 

J’ai  comptG  48  llianiaques ,  28  hommes  et  20  femmes ;  — 
8  monomaniaques ,  3  hommes  et  5  femmes ;  —  18  femmes  et 
22  hommes  en  demence ;  —  7  idiots ;  —  6  femmes  hysteriques ; 
—  8  hommes  et  5  femmes  epileptiques.  J’ai  examind  tous  les 
malades  avec  le  plus  grand  soin ,  je  n’ai  pas  trouvd  un  seul  pa- 
ralylique  ( paralysie  generate).  Les  guerisons  s’elevent  4  26,  30, 
chaque  annfie. 

Des  resultats  statistiques  qu’on  vient  de  lire  nous  tirons  les 
consequences  suivantes  : 

1°  Relativement  au  nombre  des  alienes  mis  en  rapport  avec 
la  population  totale  de  l’ile  (elle  est  de  90  a  100  mille  habitants), 
aux  causes  physiques  et  morales  qui  developpent  la  maladie  dont 
ils  sont  atteints ,  aux  formes  symptomatologiques  que  cette  ma¬ 
ladie  rev  St  le  plus  souvent,  aux  guerisons  dont  la  nature  a  seule 
ici  le  secret  (j’ai  dit  qu’a  Malte  les  alienes  ne  subissaient  pas  de 
traitements),  etc.,. ,  Malte  nediffere  point  des  diverses contrees 
de  l’Europe. 

2°  On  a  dit,  sans  toutefois  s’appuyer  sur  un  grand  nombre  de 
preuves,  faute  de  renseignements  precis  sur  les  contrdes  orien¬ 
tates  ,  que  le  nombre  des  alienes  paralytiques  ( paralysie  gene- 
rale  )  diminuait  au  fur  et  a  mesure  qu’on  s’avancait  vers  le  midi. 
Nous  en  trouvons  la  preuve  a  Malte ,  ou,  sur  122  alidnes,  il  m’a 
ete  impossible  de  decouvrir  un  seul  paralytique. 

3°  Nulle  part  ailleurs  on  ne  saurait  trouver  un  exemple  plus 
remarquable  de  l’influence  des  institutions  sociales  sur  la  pro¬ 
duction  de  la  folie.  Nous  avons  dit  que,  par  son  climat,  par 
1’origine  de  ses  habitants ,  Malte  s’identifiait  presque  avec  l’O- 
rient.  Par  le  nombre  de  ses  alienes ,  elle  _s’en  separe  complete- 
ment  et  se  place  sur  la  mCme  ligne  que  les  pays  d’Europe,  dont 


108 


MALADIES  MENTALES. 


elle  partage  les  institutions  religieuses ,  civiles  et  politiques.  En 
Europe,  la  grande  question  de  l’influence  de  la  civilisation  peut 
resler  indecise  tant  qu’on  ira ,  pour  ainsi  dire ,  clicrcher  les 
pieces  du  proces  dans  des  pays  a  peu  pres  egaux  au  point  de  vuc 
qui  nous  occupe.  G’est  a  l’examen  comparatif  de  ses  deux  termcs 
extremes  et  fondamentaux  qu’il  faut  en  demander  la  solution. 
Malte  reunit  ces  deux  termcs  :  le  climat ,  le  ciel  d’Orient  d'une 
part ;  de  l’autre  les  institutions  sociales,  le  mecanisme  politique 
et  religieux ,  en  un  mot  la  civilisation  de  l’Europc.  Le  nombre 
de  ses  alienes  en  dit  assez  sur  l'influence  de  cette  civilisation. 

SMYRNE  (ASIE-MlNEURE). 

A  Smyrnc ,  les  alienfis ,  pauvres  et  riches,  sont  places  a  l’hos- 
pice  general ,  etablissement  appartenant  h  la  nation  grecque ,  et 
reserve  exclusivement  aux  malades  de  cette  nation.  Ils  sont 
soumis  au  meme  regime  que  les  incurables,  avec  lesquels, 
hommes  et  femmes ,  ils  sont  pendant  le  jour  en  libre  commu¬ 
nication.  Ils  Gtaient  au  nombre  de  ^  5  ( 22  hommes  et  1 3  femmes) 
lorsque  je  visitai  l’hospice.  La  plupart  etaient  dans  un  <5 tat  de 
demence  plus  ou  moins  avanc6,  deux  maniaques  agites,  cinq  ou 
six  imbeciles  ou  idiots.  Parmi  les  hommes  se  trouvait  un  indi- 
vidu  qui ,  avec  une  paralysie  presque  complete  des  membres 
inferieurs,  un  emb  arras  assez  evident  de  la  langue,  pouvait 
faire  croire  a  une  veritable  paralysie  generate,  d’autant  quo 
son  delire  etait  exclusivement  ambitieux.  C’dtait  un  ancien  eeri- 
vain  qui  s’imaginait  posseder  les  plus  vastes  connaissances  en 
aslronomie,  en  physique,  en  mathematiques ,  sciences  dont  il 
ignorait  le  premier  mot ,  et  pouvoir,  a  l’aide  de  la  raagie ,  operer 
toute  sorte  de  miracles.  Hatons-nous  d’ajouter,  cependant,  que 
les  symptomes  etaient  trop  peu  nombreux,  trop  peu  precis  pour 
que  Ton  fut  assure  du  diagnostic. 

Les  alienes  ne  subissent  aucun  traitement ,  si  ce  n’est  dans  le 
cas  ou  ils  sont  aHeints  de  maladies  accidentelles. 


tiTABLISSEMENTS  d’aLTENES. 


109 


Un  seul  midecin,  aid6  d’un  Sieve  que  lui-meme  a  forme,  est 
chargS  du  service  gfineral  de  1’hospice ;  il  ne  recoit  aucune  re¬ 
tribution.  II  n’y  a  point  a  Smyrne  d’Stablissement  special  destine 
aux  alienSs  de  la  nation  turque. 

A  quelques  lieues  de  Smyrne,  dans  la  petite  ville  de  Magnesie, 
il  existe  un  etablissement  dans  lequel  se  trouvent  reunis  pres 
de  150  aliSnGs ,  qui  y  sont  envoyes  par  les  villes  et  villages  de 
tous  les  points  de  la  cote  asialique.  On  se  contente  de  pourvoir 
a  leur  existence ,  sans  les  soumettre  a  aucune  espece  de  traite- 
ment.  C’est  tout  simplement  une  maison  de  reclusion  a  l’usage 
des  ali6n6s ,  des  idiots ,  des  6pileptiques ,  et  g6neralement  de 
tous  les  individus  que  le  derangement  de  leurs  facultes  morales 
force  a  s6questrer  de  la  sociSte.  Je  ticns  ces  details  du  docteur 
Masganaz ,  m6decin  en  chef  de  l’hospice  de  Smyrne.  Je  n’ai  pu 
visiter  moi-m8me  l’etablissement. 

La  population  de  Smyrne  s’elSve  ii  100,000  ames ,  dont 
60,000  Turcs,  10,000  Armeniens,  Juifs  et  Francs ;  les  Grecs 
y  sont  au  nombre  de  30,000.  G’est  done  un  aliene  sur  miile 
individus  de  cette  derniere  nation.  La  proportion  est  la  m6me 
qu’en  Europe.  Je  ne  puis  rien  dire  relativement  aux  deux  cents 
alien6s  renfermes  dans  l’etablissement  de  Magnesie.  Il  m’a  Ste 
impossible  de  fixer  l’etenduc  de  pays  d’ou  proviennent  ces  ma- 
lades.  Cependant,  A  en  juger  approximativement ,  tout  porte  & 
croire  que  leur  nombre  offre  des  rapports  proportionnels  ana¬ 
logues.  Au  point  de  vue  de  la  civibsation ,  en  dehors  toutefois  de 
l’ordre  politique ,  les  Grecs  de  1’Asie  Mineure ,  comme  ceux  du 
reste  de  l’empire  turc,  peuvent  etre  a  beau  coup  d’egards  assi- 
miies  aux  Europeens.  Ge  que  nous  avons  dit  de  Malte  trouve  ici 
son  application.  Les  memes  causes  donnent  les  memes  resultats. 
Sous  le  ciel  de  l’Asie  Mineure ,  comme  sous  le  ciel  de  Malte , 
chez  des  populations  d’origine  grecque  et  d’origine  africaine , 
les  memes  conditions  sociales  exercent  sur  les  facultes  morales 
de  ces  populations  une  influence  a  peu  pres  semblable. 


HO 


MALADIES  MENTALES. 


LE  CAIRE  (Egypte). 

En  de  notre  ere ,  le  sultan  Qalaoun  fonda  le  Morislan 
( hospice  g6n6ral ) ,  dont  une  portion  fut  r6serv6e  aux  ali6n6s 
des  deux  sexes.  Comme  tous  les  etablissements  de  bienfaisance , 
le  ftloristan  est  dans  la  dependance  d’une  mosquee ,  de  celle  dite 
du  sultan  Qalaoun ,  l’une  des  plus  riches  h  l’interieur  qu’il  y  ait 
au  Cane, 

Son  fondateur  pourvut  a  son  entretien  en  lui  assignant  le  re- 
venu  d’immenses  proprietes  situees  dans  les  environs  du  Caire. 
II  est  administre  par  des  delegues  du  corps  des  ulemas.  La  di¬ 
rection  mGdicale  en  est  confiec  a  un  m&lecin  principal ,  <i  un 
chirurgien  et  a  un  oculiste ,  dont  la  charge  et  les  fonctions  se 
transmettent  de  pere  en  fils. 

Le  local  destine  aux  ali6n6s  ( homines ) ,  dont  nous  donnons 
ici  le  plan ,  consiste  en  quatre  rangees  de  loges  ou  cellules , 
dont  les  fenfilres  s’ouvrent  sur  une  cour,  au  centre  de  laquelle 
se  trouve  un  bassin  plein  d’eau,  de  12  a  15  pieds  de  long,  sur 
6  ci  8  de  large  environ.  Uerriere  les  loges  regne  un  corridor 
6troit  et  obscur,  sur  lequel  s’ouvre  la  porte  de  chaque  cellule. 
Ces  cellules ,  ou  la  luiniere  du  jour  ne  p6n6trc  presque  pas,  sont 
voutees  et  peuvent  avoir  8  a  10  pieds  de  longueur,  5  ct  6  de 
large ,  autant  de  hauteur.  Le  plancher  est  61  eve  a  2  pieds  environ 
du  sol ,  precis6ment  au  niveau  de  la  crois6e.  Dans  un  coin  de  la 
loge ,  on  a  pratique ,  sur  le  plancher  meine ,  un  trou  qui  sert  de 
latrines  au  malade ,  ce  qui  explique  l’horrible  puanteur  dont  on 
est  frappe  quand  on  s’approche  de  ces  tristes  reduits.  Une  natte 
de  jonc  et  une  cruche  d’eau  en  composent  toutle  mobilier.  Elies 
sont  au  nombre  de  dix-sept ;  quatre  d’entre  elles  peuvent  con- 
tenir  deux  malades.  Tous  les  ali6n6s  indistinctement ,  quel  quo 
soit  leur  genre  de  folie ,  la  situation  de  leur  esprit,  leur  6tat  de 
calme  ou  d’agitation ,  ont  au  cou  une  6norme  chaine  dont  l’ex- 
tr6mite  est  scell6e  dans  la  muraille ,  en  dehors  de  la  loge.  On 


etablissements  d’alienes.  Ill 

dirait  autant  de  butes  f6roces  enchainees  dans  lent’  cage.  La 
chaine  est  tellement  pesante  qu’elle  force  les  inalades  les  plus 
robustes  a  se  tenir  constamment  assis ,  la  fete  et  le  tronc  pen¬ 
cils  en  avant.  Leur  nourriture  se  compose  principalement  de 
riz  a  l’eau ,  d’une  soupe  aux  lentilles ,  de  viande  une  fois  par 
semaine. 

Je  comptai  21  malades.  Autant  que  j’aie  pu  m’en  assurer  par 
mon  drogman ,  le  delire  de  la  plupart  roulerait  sur  des  sujets 
religieux  o'u  erotiques.  Le  gardien  eu  chef,  vieillard  octogenaire, 
qui  etait  depuis  plus  de  cinquante  ans  dans  l’bospice ,  n’a  ete 
temoin  que  d’un  seul  suicide.  Un  jeune  hoonne,  atteint  de  me- 
lancolie,  fut  trouve  pendu  aux  barreaux  de  sa  cellule. 

On  amene  frequemment  dans  l’hospice,  m’a  dit  ce  ineme 
gardien ,  des  individus  atteints  d’une  espece  de  folie  causee  par 
le  Datura  stramonium  (1).  Ge  genre  de  folie  est  facile  A  re- 
connaitre,  On  fait  prendre  au  nouveau  venu  une  tasse  de  lait 
chaud ,  dans  laquelle  on  a  mis  deux  onces  environ  de  sel  de 
cuisine.  Vingt-quatre  heures  apres ,  il  est  rare  que  tous  les  ac¬ 
cidents  n’aient  pas  disparu  (toujours  au  dire  du  vieux  gardien) , 
et  que  le  malade  ne  soit  pas  en  etat  de  retourner  chez  lui. 

Le  plus  grand  nombre  des  malades  provient  des  villages  qui 
environnent  le  Caire ;  tres  peu  de  la  ville  meme.  Quand  on  s’a- 
vise  de  les  traiter,  c’est  aux  purgatifs  salins  que  l’on  a  genera- 
lement  recours.  La  tradition  et  1’experieUce  ont  appris  que  ce 
moyen ,  envisage  par  les  Arabes  sous  un  point  de  vue  purement 
empirique,  reussissait  frdquemment.  Pendant  l’ete,  on  fait  bai- 
gner  les  malades  dans  le  bassin  qui  est  au  milieu  de  la  cour. 

Un  local ,  en  tout  semblable  a  celui  que  nous  avons  deceit 


(1)  La  pomme  dpineuse  (D.  slram.)  crolt  en  abondance  dans  les  envi¬ 
rons  du  Caire.  Pour  se  venger  de  leurs  ennemis,  les  Fellahs ,  ou  paysans 
arabes ,  melent  los  feuilles  de  cette  planlc  A  celles  d’autres  plantes  dont 
its  font  leur  nourriture  habituelle. 


112  MALADIES  MENTAEES. 

plus  haut ,  est  rfiservd  aux  femmes  alienees.  La  direction  est  la 
meme.  Je  n’ai  pu  obtenir  la  permission  de  les  visiter.  On  m’ap- 
prit  qu’elles  etaient  au  nombre  de  sept. 

CONSTANTINOPLE. 

II  y  a  plusieurs  etablissements  d’aliends  a  Constantinople.  Un 
seul  merite  notre  attention ;  c’est  celui  qui  est  reserve  exclusi- 
vement  aux  musulmans.  Les  autres  ne  sont  que  des  maisons 
particulieres,  dans  lesquelles  on  enferme  les  alienes  appartenant, 
par  leur  origine,  aux  Grecs,  aux  Armenicns ,  aux  Francs  qui 
habitent  Constantinople. 

Le  premier,  qui  fait  partie  de  i’hospice  general ,  est  situfi  dans  ' 
la  partie  de  Constantinople  appelfie  Stamboul.  11  a  etfi  fond<5,  il 
y  a  trois  cents  ans,  par  un  sultan  du  nom  de  Mahmoud,  dont 
on  voit  le  tombeau ,  non  loin  de  la ,  adosse  ii  une  mosquee. 

Le  tresor  imperial  supporte  les  frais  de  cet  etablissement,  qui 
est  place  sous  la  direction  du  medecin  particulier  du  Grand- 
Seigneur.  Tous  les  malades  qui  se  presentent  sont  admis  sans 
distinction  de  rang  ou  de  fortune.  Nulle  mesure  de  simple  po¬ 
lice  n’en  regularise  l’entrGe  ou  la  sortie.  Us  recoivent  de  temps 
a  autre  seulement ,  et  souvent  a  plusieurs  mois  d’intervalle ,  la 
visite  du  mfidecin.  Un  gardien  en  chef,  seconds  par  quelques 
homines  de  service ,  pourvoit  a  tous  leurs  besoins.  L’usage  est 
de  sSigner  ou  de  purger  la  plupart  des  malades  dans  les  pre¬ 
miers  jours  de  leur  arrivee.  II  y  a  place  dans  l’Gtablissement 
pour  100  ou  120  malades.  II  n’y  en  avait  que  23  lorsque  je  le 
visitai ;  parmi  eux  5  ulemas  ou  pretres  musulmans. 

Autant  que  je  pus  en  juger  par  leurs  reponses  que  me  tra- 
duisail  mon  drogman ,  par  leur  attitude ,  l’aspect  de  leur  phy- 
sionomie,  etc.,  plus  de  la  moitie,  comprenant  ceux  qui  avaient 
fait  un  plus  long  sejour  dans  1’hospice ,  etait  dans  un  etat  pro¬ 
nonce  de  demence.  Deux  m’ont  paru  franchement  monoma- 
niaques.  L’on  m’en  fit  remarquer  deux  autres  qui  prfisentement 


fiT. ABLISSEMENTS  D’ALIEN£S.  113 

etaient  fort  calrnes ,  raais  que  l’on  m’a  (lit  etre  parfois  excessi- 
vement  agites  et  furieux.  Trois  semblaient  etre  sous  l’influencc 
d’une  simple  excitation  maniaque.  Chez  aucun  d’eux  je  n’ai 
trouve  trace  de  paralysie,  soit  partielle,  soit  generate. 

Au  dire  des  deux  plus  anciens  gardiens  que  j’interrogeai  avec 
soin ,  les  idees  religieuses  sont  dominantes  dans  le  delire  de  la 
plupart  des  malades.  II  u’y  a  jamais  eu  de  suicide  dans  l’eta- 
blissement.  11  y  a  quelques  annees ,  un  alifine  assomma  un  gar- 
dien.  Peu  avant  d’entrer  a  l’hospice ,  il  avait  coupe  la  gorge  k 
sa  femme.  II  m’a  ete  impossible  d’obtenir  les  moindres  rensei- 
gnements  sur  les  causes  probables  de  la  maladie. 

La  disposition  architecturale  de  l’etablisscment  est  des  plus 
simples ,  ct,  chose  digue  de  remarque !  presqu’en  tout  conforme 
h  celle  que  couseille  M.  Esquirol  dans  la  construction  des  asiles. 
Ce  sont  trois  galeries  d’egale  dimension,  enfermant  sur  ses  trois 
cOtes  une  cour  carree ,  au  milieu  de  laquelle  est  un  jet  d’eau 
ombrage  par  de  hauts  platanes.  Il  y  a  deux  cours  semblables , 
divisfies  par  une  muraille  avec  porte  de  communication.  Ces 
galeries ,  dont  le  toit  tout  ondul6  de  coupoles  est  supporte  par 
des  colonnes  elancees,  ces  larges  arcades  toutes  festonndes  d’ara- 
besques  qui  les  s6parent,  ces  arbres,  cette  eau  jaillissante ,  ont 
un  cachet  vraiment  oriental.  Il  y  a  la  comme  un  beau  souvenir 
de  l’antique  civilisation  islamique.  Malheureusement ,  ce  sou¬ 
venir  fait  place  a  une  impression  penible  quand  on  pfinbtre  dans 
les  chambres  occupies  par  les  malades ,  car  alors  on  peut  se 
croire  dans  une  veritable  menagerie  d’hommes.  Ces  malheu- 
reux ,  au  nombre  de  A  dans  chaque  chambre ,  y  sont  attaches 
k  cot<5  l’un  de  l’autre  par  une  enorme  chaine  de  5  ou  6  pieds  de 
longueur,  fixfie  par  une  exlremite  au  plancher  de  la  chambre, 
pres  du  matelas  sur  lequel  ils  sont  accroupis ;  de  l’autre ,  a  un 
lourd  collier  de  fer  qui  entoure  leur  cou.  A  moins  de  gu6rison, 
qu’ils  soient  calrnes  ou  agites,  ils  restent  ainsi  enchainfe  jusqu’a 
ce  que  la  mort  vienne  mettre  un  terme  a  leurs  souffrances.  A 
certains  jours  de  la  semaine ,  les  portes  de  l’6tablissement  sont 


Janvier  1843. 


114  MALADIES  MENTALES. 

ouvertes  au  public,  qui  s’introduit  j usque  dans  les  chainbres 
des  malades.  J’ai  comptfi  dans  une  de  ces  chambres  12  ou 
15  personnes ,  des  homines,  des  femmes  et  memo  des  enfants. 
Les  extravagances  que  dfibitait  gravement  un  des  aliSnes ,  c’fitait 
un  ulema,  paraissaient  les  intfiresser  vivement. 

Tout  ci  cote  de  l’hospice  sont  des  galeries  semblables  4  celles 
que  nous  venons  de  decrire,  destinfies  exclusivement  aux  femmes 
alifinfies.  II  m’a  fitfi  impossible  d’obtenir  la  permission  de  les 
visiter.  On  m’a  dit  qu’il  y.avait  15  ou  18  malades,  sur  l’fitat 
mental  desquelles  je  n’ai  pu  avoir  aucun  renseignement. 

Les  Armfiniens  catholiques  possedent ,  dans  le  quartier  de 
Constantinople  appelfi  Galata-Sdrail ,  une  espece  d’infirmerie , 
dans  laquelle  je  troavai  8  alifinfis  (  5  homines  et  3  femmes). 
Trois  etaient  dans  un  fitat  de  manie  calme ,  deux  avaient  un  dfi- 
lire  partiel ;  les  trois  autres  etaient  en  dfimence.  On  ne  leur  fait 
aucun  traitement. 

Les  Armfiniens  de  la  religion  grecque  ont  un  fitablissement 
semblable  a  Stamboul. 

Les  dfitails  que  je  vieus  de  donner  sur  les  fitablissements  con- 
sacrfis  aux  alifinfis ,  en  Egypte  et  en  Turquie ,  ne  nous  offrent 
pas  assurfiment  un  tableau  fidfile  de  ce  qui  existe  rfiellement 
dans  ces  contrfies.  Ce  n’est  qu'approximativement  que  nous 
pourrous,  d’aprfis  eux,  tenter  de  resoudre  les  questions  relatives 
au  nombre  des  alifinfis  en  Orient ,  et  aux  causes  les  plus  frfi- 
quentes  de  1’alifination  mentale. 

L’ignorance,  les  prfijugfis  de  toute  sorte,  le  dfifaut  de  police 
rfiguliere  et  de  surveillance  de  la  part  de  1’administration ,  je  ne 
parle  pas  de  l’fitat  de  la  science  qui  s’occupe  des  affections  mo¬ 
rales  ,  cette  science  u’existe  pas ,  mille  causes  varifies  s’opposent 
ii  la  sfiquestration  des  alifinfis. 

On  sait  que  depuis  que  l’on  s’occupe  du  sort  des  alifinfis  en 
France ,  en  Angleterre ,  et  gfinfiralement  dans  toute  l’Europe , 
le  nombre  de  ces  malades  semble  s’accroitre  de  jour  en  jour. 
A  fur  et  mesure  qu’ils  se  construisent,  les  antes  se  remplissent. 


tiTABLISSEMENTS  D’ALlMS.  115 

II  y  a  quinze  ou  vingt  ans ,  la  France  ne  possddait  qu’un  tres 
petil  nornbre  d’etablissements ;  aujourd’bui  on  sent  le  besoin, 
la  uecessite  d’en  elever  dans  presque  tous  les  departements. 

L’examen  comparatif  du  rapport  numdrique  des  abends  aux 
populations  de  1’Asie ,  de  l’Egypte ,  et  aux  populations  de  l’iiu- 
ropc ,  ne  saurait  done  etre  exact  qu’autant  que ,  dans  cette  der- 
niere  partie  du  monde ,  on  reprendrait  les  choses  ou  elles  en 
etaient  il  y  a  cinquante  a  soixante  ans ,  ou  plutot  aux  temps 
d’ignorance  et  de  barbarie  du  xne  sidcle ;  car,  en  1842,  l’Orient, 
au  point  de  vue  des  sciences  mddicales,  comme  de  toutes  les 
autres  en  general ,  n’est  gudre  plus  avaned  que  ne  1’dtait  l’Eu- 
rope  au  moyen-age, 

Les  Arabes ,  les  Turcs  ne  songent  a  renfenner  qu’une  espdee 
d’alidnds ,  ceux  que  leurs  iddes  fixes ,  leur  turbulence ,  rendent 
dangereux  ou  insupportables :  Aussi  ai-je  reinarque  que  presque 
tous  ceux  que  Ton  rencontre  dans  les  hospices  dtaient  ou  avaient 
dte  en  proie  a  un  delire  qui  les  avait  rendus  la  terreur  des  petv 
sonnes  au  milieu  desquelles  ils  vivaient. 

Comme  cela  a  du  etre  a  toutes  les  epoques,  et  dans  tous  les 
lieux  ou  la  philanthropic,  prdcddde  de  la  science,  n’a  pas  encore 
pendtre ,  on  agit  envers  les  alienes  comme  envers  les  individus 
h  penchants  pervers ,  anti-sociaux.  On  les  toldre  tant  qu’ils  ne 
sont  pas  nuisibles ;  on  est  longtemps  indulgent  pour  leurs  ex¬ 
travagances  ;  puis,  enfin,  vient  le  moment  ou ,  dans  un  intdret 
de  defense  personnelle ,  il  faut  songer  a  les  ecarter,  a  s’en  de¬ 
fair  e.  Et  alors  on  les  plunge  dans  des  cachots,  on  les  charge  de 
chaines ,  passant  ainsi  d’une  indulgence  imprevoyante  a  des  ex- 
ces  de  rdpression  inspirds  par  une  crainte  exagerde. 

Chez  les  peuples  d’Orient ,  la  folie  est  gdneralement  regardde 
comme  un  mal  mere  ( morbus  sacer  ).  Elle  est  envoyde  aux 
humains  par  la  divinitd ,  ou  par  quelque  bon  ou  mauvais  gdnie. 
Tant  qu’un  alidnd  est  inoffensif,  les  musulmans  le  vdndrent  et 
le  choisissent  comme  un  favori  d’Allah ;  s’il  est  furieux,  e’est  un 


116 


MALADIES  MENTALES. 


mauvais  genie  qui  l’agite  et  le  posskde ;  ils  le  respectent  encore , 
mais  ils  songent  a  se  mettre  ii  l’abri  de  ses  fureurs. 

Les  idiots,  les  imbeciles  et  les  dements  ont  la  plus  large  part 
dans  leur  veneration  et  leurs  hommages  respectueux ,  dont  l’in- 
tensite  est,  comme  on  le  voit,  en  raison  directc  de  la  degrada¬ 
tion  qui  pese  sur  l’intelligence  d’uu  individu. 

Gependant ,  tout  en  etant  convaincu  qu’en  Orient  un  grand 
nombre  d'alienes  restent  au  sein  de  leurs  families  et  demeurent 
par  consequent  inconnus ;  que  la  science,  si  elle  venait  k  s’in- 
troduire  dans  ces  contrees ,  ne  manquerait  pas  d’en  decouvrir 
en  mille  endroits  ou  on  n’en  soupconne  pas  meine  l’cxistence , 
je  regarde  comme  vraie  1’opinion  d’apres  laquelle  onradmet  ge- 
n£ralement  que  leur  nombre  proportionnel  est  beaucoup  moins 
grand  qu’en  Europe. 

Cette  opinion ,  du  reste ,  nous  verrons  bientot  que  l’examen 
des  conditions  physiques  et  morales  dans  lesquelles  se  trouvent 
les  Orientaux  suffirait  pour  la  faire  admettre  ii  priori. 

Arretons-nous  d’abord  aux  faits;  clierchons  les  alienes  en 
dehors  des  6tablissements  dont  nous  avons  parle. 

Le  Gaire  est  la  seule  ville  d’Egypte  ( la  population  dc  l’Egyptc 
peutetre  evaluee  a  4,000,000  d’habitants  environ)  qui  possede 
un  hopital  pour  les  fous. 

A  Alexandrie,  ou  l’on  ne  compte  pas  moins ,  intra  et  extra 
muros,  de  80  a  90,000  habitants,  qui  renferme  plusieurs  hopi- 
taux  pour  les  maladies  ordinaires ,  on  n’a  pas  m6me  songe  k  re¬ 
server  une  seule  salle  pour  les  alieues.  J’ai  trouve  dans  1’hopilal 
de  la  marine  deux  imbeciles  et  trois  nostalgiques,  dont  un  avait, 
disait-on ,  eprouve  k  plusieurs  reprises  des  acces  d’agitation.  Le 
docteur  Greyson,  chirurgien  en  chef,  qui  etait  en  Egypte  depuis 
pres  de  dix  ans,  m’assura  n’avoir  encore  observe  qu’un  seul  cas 
delimitation.  Un  Arabe  dejk  age  avait,  des  son  entree  kl’hopital, 
offert  les  symptomes  d’une  lypemanie  suicide..  II  finit  par  se 
couper  la  gorge.  11  n’a  observe  aucune  de  ces  affections  convul- 


117 


1ST  A  BLISSEM  ENTS  D’ALlENfiS. 
sives  dont  personne  n’ignore  les  rapports  de  causalitii  avec  les 
maladies  de  l’intelligence.  11  n’a  vu  qu’un  seul  individu  atteint 
de  convulsions  d'un  caractere  suspect.  Selon  lui,  les  maladies 
du  cerveau  (congestions,  apoplexies,  etc.,  etc.)  sont  excessive- 
ment  rares. 

Le  docteur  Hadgi,  mfidecin  polonais ;  Achim-Bachi  ( medecin 
en  chef) ,  du  2°  regiment  de  la  garde ,  depuis  sept  ans  qu’il  etait 
au  service  de  Mehemet-Ali,  m’a  dit  qu’il  n’avait  eu  a  traiter  que 
deux  alien<5s.  L’un  d’eux ,  jeune  soldat  sfrien  de  vingt-cinq  a 
vingt-huit  ans ,  6tait  atteint  de  mania  intermittente.  11  fut  sou- 
mis  h  un  traitement  antiphlogistique  energique ,  et  guerit  par- 
faitement  apres  sept  mois  de  maladie.  —  Le  deuxieme  fitait  un 
autre  Syrien  age  de  quatorze  ans ,  tambour  au  2C  regiment  de 
la  garde.  Counne  le  premier,  il  (Stait  atteint  de  manie  interinit- 
tente.  Pendant  ses  acces ,  quand  il  venait  a  tromper  la  surveil¬ 
lance  dont  on  l’entourait ,  il  courait  vers  les  latrines  ,  se  bar- 
bouillait  d’ordures ,  en  mangeait ,  et  invitait  ses  camarades  a  en 
faire  autant.  Des  saignees,  des  d<5rivatifs  sur  le  canal  intestinal , 
combattirent  la  maladie  avec  succfss.  —  Le  docteur  FI***  a  ega- 
lement  rencontrfi  deux  soldats  syriens  nostalgiques.  L’un  d’eux 
tomba  rapidement  dans  le  marasme  et  mourut.  11  Stait  pfere  de 
famille.  Nulle  consolation  ne  put  relever  ses  esperances.  Il  est 
vrai  que  la  seule  dont  il  fit  cas ,  celle  de  retourner  parmi  les 
siens ,  lui  Stait  impitovablement  refusee. 

On  rencontre  assez  frequemment,  dans  les  villes  et  dans  les 
villages,  errant  ca  et  la,  vivant  d’aumones,  des  imbeciles  ou  des 
individus  en  Stat  de  demence,  toujours  accueillis  avec  une  pieuse 
gratitude  par  les  crSdules  musulmans. 

J’ai  vu  plusieurs  fois ,  dans  les  rues  du  Caire,  un  individu  de 
quarante-cinq  a  cinquaute  ans ,  couvert  de  haillons ,  la  tete  nue 
( ce  qui  est  essentiellement  contraire  aux  habitudes  des  Egyp¬ 
tians  ) ,  dont  la  physionomie  et  genera lement  tout  l’ext6rieur 
trahissait  une  profonde  demence.  Il  avait  les  yeux  fermds ;  ses 
levres ,  epaisscs  et  renversees ,  etaient  humectees  d’une  salive, 


MALADIES  MENTALES. 


118 

abondante.  Cet  homme  6tait  montfi  sur  un  ane ,  que  conduisait 
un  jeune  Arabe ,  et  tenait  a  la  main  une  espfice  d’amulette  ou 
talisman ,  qu’il  donnait  machinalement  a  baiser  aux  fideles ,  qui 
payaient  celte  faveur  d’une  piece  de  monnaie. 

A  MinkiC ,  village  de  la  basse  Thebalde ,  je  recus  &  bord  de 
la  Cange,  sur  laquelle  je  remontais  le  Nil,  la  visile  de  deux 
individus  que  Ton  me  dit  etre  les  serviteurs  de  deux  santons 
qui  rfisidaient  dans  la  ville.  Il  6tait  facile ,  de  prime  abord ,  de 
reconnaftre  en  eux  deux  imbeciles  de  l’espece  de  ceux  dont  les 
facultfe  morales  se  sont  assez  developpfies  pour  que  Ton  puisse 
encore  en  tirer  quelques  services.  L’ u  n  d’eux ,  de  dix-huit  It  vingt 
ans ,  parlait  et  s’agitait  sans  cesse ;  il  bavait  affreusement.  D’une 
tipaiditfi  extreme ,  il  semblait  ne  nous  regarder  qu’avec  terreur 
et  se  tenait  constamment  loin  de  nous.  L’autre ,  plus  age  et 
moins  timide,  avait  le  crane  d’un  veritable  hydrocCphale.  Ses 
jambes ,  longues  et  grfiles ,  le  soutenaient  It  peine.  Il  ressemblait 
It  un  homme  ivre ,  balbutiant  des  paroles  incohfirentes  et  tou- 
jours  les  m6mes.  je  lui  donnai  quelque  argent ,  ce  qui  parUt  le 
rendre  fort  heureux,  car  il  se  iiiit  a  rire  aux  Aclats ;  puis,  chan- 
geant  brusquement  d’attitude  et  de  contenance ,  etendant  les 
bras,  levant  les  yeux  au  ciel  d’un  air  inspire,  il  s’ecria  avec  force : 
Allah !  Mohammed  !  Allah  ! 

Plus  loin ,  dans  la  ville  de  Siout ,  je  rencontrai  un  individu 
qui  pouvait  faire  le  digne  pendant  de  celUi  du  Caire.  Il  etait 
dans  un  Gtat  complet  de  nudite.  Des  cheveux  noirs,  epais,  tout 
souilles  de  boUc ,  tombaient  eii  desordfe  sur  ses  epaules.  Sa 
barbe,  d’une  longueur  demesuree ,  etait  toUte  ruisselante  de 
salive ,  et  ne  laissait  voir  qu’une  partie  de  ses  traits  amaigris  et 
contractes  par  la  souffrance.  Sa  jambe  gauche ,  rongee  par  un 
ulcere,  dtait  It  dcmi  flfichie  et  semblait  paralyse.  Il  se  tra!- 
nait  pfiniblement ,  soutenu  par  deux  serviteurs ,  dont  la  bonne 
mine,  le  costume  assez  soigne ,  contrastaient  singulierement  avec 
la  lace  cadav6reuse  cl  la  hideuse  nudite  de  leur  maitre.  II  par- 
l^it  seul ,  a  haute  voix ,  et  avec  une  extreme  volubility.  M’Ctant 


1JTABLISSEMENTS  D’aLUJNES.  119 

inform^  de  ce  qu’il  disait  :  «  Lui  seul  le  sait,  me  repondit 
na'ivement  mon  drogman ,  car  il  parle  une  langue  iuconnue ,  la 
langue  sans  doute  que  les  elus  d’Allah  parlent  dans  le  ciel.  » 

Les  fous  vagabonds ,  de  l’espfece  de  celui  dont  je  viens  de 
parler,  se  font ,  en  general ,  remarquer  par  une  brutale  salacit6 
a  laquelle ,  du  reste ,  les  prejug£s  religieux  leur  permettent  de 
se  livrer  tout  k  leur  aise.  Les  occasions  ne  leur  manquent  pas ; 
car  les  femmes  auxquelles  ils  s’adressent ,  loin  de  fuir  leur  ap- 
proche ,  refoivent ,  tout  au  contraire ,  leurs  sales  caresses  comme 
une  faveur  du  ciel,  et  s’y  pretent,  sans  pudeur  et  avec  une 
pieuse  effronterie ,  partoul  ou  la  rencontre  a  lieu ,  au  milieu 
des  carrefours  et  sous  les  ycux  de  tout  le  monde. 

Lors  de  mon  passage  Bairout  (en  octobre  1837 ) ,  deux 
santons ,  homme  et  femme,  j’allais  dire  male  et  femelle ,  avaient, 
en  quelque  sorte ,  le  monopole  des  hommages  et  de  la  ven6ra- 
tion  des  vrais  croyants.  Le  hasard  les  fit ,  un  jour,  se  rencontrer 
dans  un  bazar.  Leurs  d£sirs  lubriques  s’allumferent  a  la  vue  l’un 
de  l’autre ;  et  sur  les  lieux  memes ,  sous  les  yeux  d’une  foule  de 
curieux  ,  hommes ,  femmes  et  enfants  qui  firent  cercle  autour 
d’eux ,  ils  se  livrerent  aux  obsc&iites  les  plus  degoutantes ,  et 
consommerent  l’acte,  a  la  grande  satisfaction  des  assistants,  qui 
se  retirerent  avec  le  consolant  espoir  qu’un  nouveau  saint  venait 
d’etre  engendre. 

Ainsi  done,  en  dehors  des  hospices ,  ce  sont  principalement 
des  imbeciles  et  des  individus  en  demence  que  l’on  rencontre 
au  sein  des  populations.  Us  sont  en  petit  nombre ,  car  ceux  que 
j’ai  citds  sont  les  seuls  que  j’aie  pu  decouvrir  en  parcourant 
l’Egypte  d’une  extremite  a  l’autre ,  d’Alexandrie  a  Soanne ,  et 
meme  en  Nubie  jusqu’a  Oadi-Elfa ,  par-dela  la  seconde  cata- 
racte.  Sans  doute ,  quelque  activity  que  j’aie  raise  dans  mes  re- 
cherches ,  je  n’ai  pas  toujours  ete  bien  renseigne,  et  tout  porte 
a  croire  que  beaucoup  de  santons  sont  de  veritables  alienes. 
Quoi  qu’il  en  soit ,  on  ne  saurait  revoquer  en  doute  que ,  dans 


120  MALADIES  MENTALES. 

ces  contrees ,  les  fous  ne  soient  infiniment  moins  nombreux 

qu’en  Europe. 

Quelle  peut  dtre  la  cause  de  cette  difference  ? 

C’est  en  etudiant  le  climat ,  l’organisation  physique  et  morale, 
en  d’autres  terrnes ,  la  constitution ,  les  institutions  politiques  et 
religieuses  des  Orientaux ,  que  nous  la  decouvrirons. 

L’influence  du  climat  comme  cause  des  maladies  mentales 
est  peu  connue.  L’etude ,  au  reste ,  que  l’on  voudrait  en  faire , 
offrira  toujours  des  difficulty  insurmontables ;  car,  pour  l’ap- 
precier  convenablement ,  il  faudrait  pouvoir  faire  la  part  rigou- 
reuse  du  climat  et  des  linstitutions  sociales ,  ce  qui  ne  serait 
possible  qu’autant  que  les  recherches  porteraient  sur  un  laps  de 
temps  qui  embrasserait  des  phases  diverses  de  civilisation ,  deux 
periodes  extrfimes  apportant  1’une  et  l’autre  leurs  rfeultats  sta- 
tistiques  relatifs  au  nombre  des  alidnds. 

Cependant ,  rien  n’empSche  de  croire  que  les  dfisordres  c6re- 
braux ,  dans  le  cas  dont  il  s’agit ,  ne  font  point  exception  aux 
autres  maladies ,  dont  la  frequence  est  gen<5ralement  en  raison 
des  variations  atmosphdriques  que  presente  tel  ou  tel  climat.  Les 
affections  essentiellement  nerveuses ,  telles  que  la  folie ,  moins 
qu’aucune  autre ,  ne  sauraient  se  soustraire  a  1’influence  que 
nous  signalons.  Personne  n’ignore  le  role  que  jouent  les  chan- 
gements  de  saison  dans  Thistoire  de  l’alienation  mentale;  que 
c’est,  principalement,  a  l’epoque  de  ces  changements  que  les 
troubles  nerveux  eclatent ,  se  modifient  en  bien  ou  en  mal , 
s’exasperent  ou  guerissent.  Nous  croyons  pouvoir  dtablir  en 
thSse  generate  que  le  systeme  nerveux  n’est  puissamment  excite 
que  par  des  causes  de  nature  et  d’intensite  variables.  Sous  Tac¬ 
tion  d’une  cause  toujours  la  meme ,  il  cesse  de  repondre  aux 
excitations ,  devient  insensible  et  finit  par  tomber  dans  une  sorte 
d’engourdissement  dont  il  ne  sortira  que  sous  Timpression  d’une 
cause  nouvellc. 

En  Orient ,  en  tgypte ,  principalement ,  le  climat  subit  peu 
de  vicissitudes ;  de  la  son  peu  d’action  sur  le  systeme  nerveux. 


121 


ETABLISSEMENTS  D’ALIENES. 

Eii  outre ,  la  temperature  y  est  tres  61ev6e ,  comparalivement 
du  moins  k  ce  qu’elle  est  en  Europe ;  de  11  une  sorte  d’engour- 
dissement  habituel  des  fonctions  du  systkine  nerveux,  une  demi- 
hobetude  des  facultes  intellectuelles ,  la  torpeur  des  puissances 
actives  de  l’etrc  moral,  nervorum  impotcntiam ,  mentis  tor- 
porem  ( Hipp. ) ,  l’apathie  physique  et  morale  qui  est  au  fond 
du  caractfere  de  tous  les  Orientaux. 

La  nature  du  climat  des  regions  orientales  nous  donnc  la  clef 
de  la  constitution  morale ,  des  habitudes ,  des  moeurs ,  des  insti¬ 
tutions  politiques  et  religieuses  de  ceux  qui  les  habitent. 

On  a  trop  de  tendance  a  l’oublier  aujourd’hui ,  c’est  1  la  na¬ 
ture  physique  qu’il  faut  demander  compte  du  moral.  La  cause 
immediate  des  fonctions  d’un  organe ,  il  ne  faut  pas  la  chercher 
ailleurs  que  dans  cet  organe  meme.  Mais ,  en  dehors  des  or- 
ganes ,  il  faut  tenir  compte  aussi  des  causes  ginerales  qui  les 
vivifient,  du  milieu  physique ,  universe!,  qui  les  enveloppe,  les 
pfinbtre ,  au  sein  duquel  ils  se  developpent ,  in  quo  vivimus , 
movemur  et  sumus. 

Les  moeurs ,  les  habitudes ,  les  institutions  d’un  peuple ,  n’est- 
ce  pas  ce  meme  peuple  se  developpant ,  en  vertu  de  sa  force 
native ,  de  son  organisation  speciale ,  des  qualites  physico-psy- 
chiques  dont  la  nature  l’a  doue  ? 

Le  dogme  du  fatalisme ,  l’esclavage ,  la  soumission  k  la  volontd 
absolue  d’un  seul ,  c’est-k-dire  l’abnegation  de  toute  dignite 
morale  en  matiere  de  religion  et  en  politique  (le  grand  fait  psy- 
chologique  de  l’Orient ! )  ne  pouvaient  prendre  racine  que  dans 
la  nature  apathique  et  insouciante  des  Orientaux ,  dans  leurs 
penchants  k  la  mollesse ,  dans  l’aversion  insurmontable  qu’ils 
6prouvent  pour  toute  fatigue  du  corps  ou  de  l’esprit ,  dans  leur 
violent  amour  du  kief,  pour  me  servir  d’un  mot  consacr6  parmi 
eux ,  et  qui  exprime  une  situation  d’esprit  dans  laquelle  ou  est 
disposes  a  jouir  de  tout  ce  que  le  present  offre  de  bon  et  d’agrSa- 
ble  sans  tenir  compte  de  ce  qu’il  pourrait  avoir  de  penible. 

De  mtime ,  la  liberty  religieuse  et  politique ,  le  dogme  le  plus 


122  MALADIES  MENTALES. 

profondement  empreint  du  sentiment  de  la  dignity  humaine ,  le 
dogme  qui  resume  tout ,  en  lui  seul ,  et  qui  est  l’expression  la 
plus  complete  de  tout  perfectionnement  social ,  le  grand  dogme , 
enfin ,  de  Yegalite ,  6tait,  de  toute  fiternite ,  en  germe  dans  la 
nature  active  ,  remuante ,  plus  intellectuelle  que  physique ,  re- 
veuse ,  utopiste  de  l’homme  d’Occident. 

L’Orient  etait  la  patrie  naturelle  de  l’islamisme ,  comme  l’Oc- 
cident  du  christianisme. 

La  folie  etant  un  desordre  des  fonctions  c6r6brales,  plusles 
causes  d’ excitation  seront  nombreuses  et  varices ,  plus  ces  fonc¬ 
tions  seront  expos4es  a  etre  jetees  en  dehors  de  l’etat  normal. 
Autant  ces  causes  sont  fr6quentes  en  Europe  ,  aulant  elles  sont 
rares  en  Orient. 

II  y  a ,  dans  la  nature  humaine ,  un  dualisme  dont  les  deux 
termes  partagent ,  en  quelque  sorte ,  le  globe  en  deux  parties , 
1’Orient  et  l’Occident. 

A  l’Orient ,  la  vie  fnatfirielle ,  le  culte  de  la  matiere  sous  toutes 
les  formes ,  les  jouissances  physiques ,  l’amour  du  bien  present ; 
a  l’Occident ,  tout  ce  qui  favorise  l’activite  de  l’intelligence ,  les 
jouissances  de  l’esprit ,  la  satisfaction  de  l’amour-propre ,  l’am- 
bition  ,  le  desir  de  la  gloire  et  de  la  reputation. 

L’homme  d’Occident ,  tout  spiritualise  par  la  doctrine  du 
Christ ,  pr6fere  les  avahtages  de  l’intelligence ,  les  cultive  avec 
ardeur,  parce  qu’il  y  trouve  les  jouissances  les  plus  intimes , 
s’efforce merne  d’idealiser  ses  jouissances  materielles ,  et,  sije 
puis  m’exprimer  ainsi ,  j ilatonise  ,  avec  saint  Augustin  ,  P6- 
trarque ,  J.-J.  Rousseau,  ses  desirs  charnels;  en  un  mot,  vit 
plus  par  l’esprit  que  par  le  corps.  Fort  de  son  libre  arbitre , 
confiant  dans  son  g6nie ,  il  veut ,  a  force  de  calculs ,  de  combi- 
naisons ,  scruter  l’avenir,  prevoir  et  dominer  les  6venements , 
tient  sans  cesse  sa  raison  en  eveil,  comme  une  sentinelle  avancee 
chargee  de  veiller  sur  lui,  et  suivant  les  conseils  dumaitre, 
demande  a  fin  qu’il  lui  soil  dome ,  ftappe  afin  qu’il  lui  soil 
ouvert.  Cependant ,  son  intelligence,  qu’il  lie  cesse  de  harceler, 


ETABLISSEHENTS  D’ALIENES.  123 

exposee  a  de  cruels  mecomptes ,  souvent  vaincue  par  les  fivene- 
ments ,  trompee  dans  ses  provisions ,  succombe  a  la  (ache ,  s’ 6- 
gare  et  tombe  dans  l’aberration. 

L’homme  d’Orient ,  au  contraire  ,  prcferc  les  jouissances 
simples  et  faciles  dont  la  nature  est  tonjours  prodigue  ,  surtout 
dans  les  conti’Oes  mfiridionales.  II  dedaigne  celles  que  procure 
le  travail ,  et  ne  veut  rien  demander  aux  arts  et  a  l’industrie.  Ce 
que  Dieu  a  mis  sous  sa  anain  lui  suflit.  Il  est  idolatre  de  la 
beaute  materielle ,  dans  toutes  ses  manifestations.  Le  repos  du 
corps  et  de  l’esprit  est  son  premier  besoin.  Il  ne  chdrit  rien 
lant  que  son  divan  et  sa  pipe  ,  «  Sublime  in  hookahs  ,  glorious 
in  a  pipe  !  »  comme  s’exprime  Byron.  POnetre  de  son  impuis- 
sance  en  face  des  lois  qui  president  aux  phenomenes  de  la  na¬ 
ture,  abimant  sa  spontaneity  dans  la  toute-puissance  de  Dieu , 
aneantissant  en  elle  sa  volontO ,  sa  raison ,  il  ne  songe  point  a 
lutter  contre  la  destinee ;  il  accepte  avcc  resignation  les  eve- 
nements  qu’il  n’a  pas  voulu  prevoir.  En  toute  circonstance ,  il 
rend  hommage  a  la  toute-puissance  et  a  la  justice  infaillible  de 
Dieu.  Allah  liirim  !  et  Bakaloum  !  telle  est  sa  devise. 

Ainsi  premunie  contre  1’adversitO ,  &  l’abri  des  Omotions  im- 
prevues ,  I’ame  du  musulman  ,  si  peu  ambitieuse ,  d’ailleurs ,  si 
peu  tourmentOe ,  serait  difficilement  emportOe  en  dehors  des 
limites  de  son  etat  normal. 

Le  regime  politique  auquel  sont  soumis  les  peuples  de  l’Orient 
oppose  egalement  dne  puissante  barriere  au  developpement  des 
aberrations  mentales.  On  sait  combien ,  en  Europe ,  l’homme  est 
tourmente  par  le  dOsir  de  s’elever,  de  se  creer,  comme  on  dit , 
une  position.  La  soif  des  distinctions  ne  1’aiguillonne  pas  moins 
que  celle  des  richesses.  Il  veut  monter,  monter  toujours.  Ce 
mouvement  ascensionnel  de  bas  en  haut  remue  presque  6gale- 
ment  toutes  les  classes ,  toutes  les  professions ,  tons  les  rangs 
de  la  hierarchie  sociale.  Rien  de  semblable  ne  s’observe  en 
Orient ,  od  chacun ,  tout  au  present ,  peu  soucieux  de  l’avenir, 
se  trouve  bien  a  sa  place  ,  se  tient  dans  les  limites  que  le  hasard 


MALADIES  MENTALES. 


154 

tie  la  naissance  a  trac6es  autour  tie  lui  et  que  sa  religion  lui  a 
appris  4  regarder  comme  sacrees. 

Ici  se  presente  une  question  d’une  haute  importance  sous 
le  rapport  de  l’etiologie  des  maladies  mentales.  La  civilisation , 
comme  on  l’a  dit  generalement ,  est-elle  favorable  au  develop- 
pement  de  la  folie  ?  Si  Ton  s’en  tient  4  l’acception  vulgaire  du 
mot,  cela  est  vrai ,  au  point  de  vue  du  fait  pur  et  simple ;  au 
point  de  vue  thdorique ,  la  question  pourrait  Stre  resolue ,  a 
priori,  par  I’aflirmative.  On  dit  d’un  peuple  qu’il  estd’autant 
plus  civilise  que  les  arts ,  les  sciences  ,  l’industrie ,  etc. ,  ont  6te 
eleves ,  chez  lui ,  a  un  plus  haut  degre  de  devcloppement.  Or, 
les  sciences,  les  arts,  Pindustrie,  supposentune  activity  cer6- 
brale  (reguliereou  irnSguliere ,  il  n’importe,  la  question  n’est 
pas  la )  d’autant  plus  energique  et  generale ,  que  ceux  qui  les 
cultivent  s’approchent  clavantage  de  la  perfection  (1).  N’est-ce 
pas  la  source  la  plus  fdconde  des  desordres  nerveux  ?  Les  causes 


(i)  Le  mot  civilisation  n’est  jamais  pris  dans  un  sens  absolu ,  et  n’ex- 
prime  reellement  que  l’fitat  social  acluel  d’un  peuple,  le  degre  ou  il  est 
parvenu  de  I’echelle  de  perleclionriemcnt  de  la  condition  morale ,  inlcl- 
lectuelle,  sensible,  ou,  comme  dans  l’dchellc  symbolique  de  Jacob, 
l’humanite  monte  ,  s’eieve,  depuis  qu’elle  a  commence  d’etre.  Get  etat 
est  favorable  au  developpement  des  affections  nerveuses ,  parce  que  c’est 
un  etat  d’agitalion,  de  displacement  continuel ,  de  lulle  incessante, 
cntre  ce  qui  s’en  va  et  ce  qui  arrive,  entre  le  passe  et  l’avenir,  luttc  a 
laquclle  tous  les  membres  dn  corps  social  prennent  une  part  plus  ou 

moins  active,  chacun  dans  sa  sphere . Mais  cet  etat  est  essentielle- 

ment  iransiloire  et  n’esl  point  la  civilisation ,  ce  mot  pris  dans  son  sens 
absolu. 

Arrivie  au  but  providenticl  vers  lequel  elle  marche ,  a  travers  les 
siccles,  les  revolutions  religieuses  et  politiques,  et  dont  trois  grandes 
dpoques  ont,  pour  ainsi  dire ,  jalonne  la  route ,  l’aviinement  du  chris- 
tianisme ,  la  reforme  et  la  revolution  francaise ,  l’humanite  doit  y  trou- 
ver  le  calme  et  le  repos  auquel  elle  aspire,  parce  que  chacun  de  scs 
membres  etanl  imbu  de  plus  de  science  et  de  plus  d’amour,  les  diffe¬ 
rences  delumiercs,  de  richcsses  ,  qui  sont  le  fait  des  imperfections  de 
I’etat  social  acluel ,  et  non  de  la  civilisation  elle-meme  ,  auront  dirninue 


fiTABLISSEMENTS  D’ALIIiNliS.  125 

occasionnelles  de  la  folie  sont  plus  souvenl  morales  que  physi¬ 
ques.  Tous  les  medecins  phr&iopathes  sout  d’accord  sur  ce 
point  6tiologique ,  dont  l’un  des  plus  distingues  d’entre  eux,  le 
docteur  F.  Voisin ,  a  fait  l’objet  d’un  travail  aussi  profondement 
pense  qu’admirablement  ecrit.  Ge  que  nous  avon's  dit  des 
mceurs ,  des  habitudes  religieuses  et  politiques  des  Orientaux , 
confirme  cette  verity ;  car  la  civilisation  en  Orient  ne  differe  pas 
seulement,  par  sa  nature,  de  celle  d’Occident,  elle  est  aussi 
moins  etendue ,  moins  large ,  et  n’exprime  pas  une  activity 
aussi  complete  de  toutes  les  facultes  de  la  tfite  humaine. 

En  l*lgypte ,  dans  l’espace  de  quelques  centaines  de  lieues ,  on 
trouve  la  demonstration  de  ce  que  peuvent  les  institutions  so- 
ciales  pour  la  production  des  derangements  de  l’intelligence. 
En  effet,  si  Ton  remonte  le  Nil,  a  fur  et  a  mesure  que  Ton  s’6- 
loigne  du  Caire ,  la  ville  du  Delta,  oil  la  civilisation  est  le  moins 
arri6r6e ,  la  nature  devient  agreste ,  deserte ,  monotone ,  les 
monts  s’exasperent ;  des  plaines  desertes ,  souvent  incultes ,  des 
tentes,  des  bestiaux  remplacent  successivement  les  champs 


asscz  (elles  ne  sauraient  jamais  disparaitrc  compliHement)  pour  ne  lais- 
ser  subsislcr  dans  le  corps  social  qu’une  agitation  moderee  et  utile  aux 
intiirets  de  tous. 

Aux  deux  extremities  de  l’6tat  social ,  l’homme  est  presque  dgalement 
a  l’abri  des  maladies  qui  dfigradent  ou  tuent  les  plus  nobles  de  ses  fa¬ 
culties.  Dans  l’dtat  sauvagc ,  chez  des  populations  dont  la  vie  toule  ma- 
t£rielle  est  absorbee  par  la  satisfaction  des  sculs  besoins  physiques  ,  la 
folie  est  inconnuc.  Dans  l’dtat  de  civilisation  complete ,  a  l’autre  exlrd- 
mit<e  de  l’etat  social ,  le  d6veloppement  absolu  des  faculties  morales  , 
l’activitd  normale  et  pond<5ree  de  chacune  d’elles  priiserve  ces  memos 
facultfts  de  toute  aberration.  C’est  entre  ces  deux  points  extremes  que  sc 
moiitre  l’alienalion  mentale  ,  au  sein  du  trouble ,  de  1’agitation  qui , 
comme  nous  le  disions  toul-a-l’heure ,  est  le  r6sultatn6cessaire  des  ten¬ 
dances  del’humanit6,  agitation  arrivde,  priisentemcnt,  a  son  maximum 
d'iritensite,  et  qui  ne  saurait  plus  que  dicroitre  a  fur  cl  mesure  que  la 
grande  famille  humaine  approchera  de  son  but  providentiel  .  Ie  bonheur 
de  tous  ses  membres. 


126  MALADIES  MENTALES. 

cultivfe  el  fertiles ,  les  habitations ,  les  bazars . Avec  le  sol , 

l’homme  qui  l’habite  s’abrutit ,  son  intelligence  se  relrficit ,  se 
reduit  enfin  <i  un  minimum  d’activite ,  absorbe  tout  entier  par 
les  besoins  de  la  vie  materielle.  Les  ali6nes  deviennent  de  plus 
en  plus  rares  parmi  les  populations.  Je  n’en  ai  pas  rencontre  un 
seul ,  pas  mfimc  un  idiot ,  dans  toute  la  Nubie.  Plusieurs  de  mes 
amis  qui  ont  visits  le  Sennaar ,  le  Kordofan ,  l’Abyssinie ,  ont 
trouv6 ,  &  peine  cli  et  lh,  quelques  imbeciles.  Le  docteur  Au- 
bert ,  qui ,  pendant  trois  annfies ,  a  parcouru  dans  tous  les  sens 
l’Abyssinie,  n’y  a  vu  que  deux  idiots.  Au  reste,  plusieurs  voya- 
geurs,  entre  autres  le  celebre  de  Humboldt,  ont  fait  la  remarque 
qu’il  ne  se  trouvait  point  d’alienes  chez  les  sauvages.  Un  des 
officiers  les  plus  distingues  de  notre  marine  marchande ,  M.  le 
capitaine  Cousin ,  me  disait ,  il  y  a  peu  de  jours ,  que  dans  ses 
longues  excursions  sur  la  cote  de  Guinfie ,  sur  une  surface  de 
huit  cents  lieues,  iln’avait  rencontre  qu’un  seul  individu  que 
l’on  put  regarder  comme  alifine.  C’etait  une  espfcce  d’imbecile 
qui  avait  la  singuliere  manie  de  vouloir  faire  peur  a  tout  le 
monde.  Si  l’on  feignait  effectivement  d’etre  effraye  par  ses  cris, 
il  montrait  une  joie  extreme  ,  qu’il  exprimait  a  sa  maniere ,  cn 
gambadant  sur  le  rivage ,  exactement  comme  un  singe  en  bonne 
humeur. 

Nous  venons  d’fitablir  que  le  nombre  des  abends ,  dans  les 
contrees  orientales,  bien  que  plus  considerable  qu’on  ne  l’avait 
dit  et  crujusqu’a  present,  bien  que  1’ou  doive  le  porter  encore 
plushaut  que  nel’indique  son  chiffre  of  field,  &  cause  de  1’impos- 
sibilite  ou  l’on  est  d’avoir  sur  ce  point  des  renseignements  pre¬ 
cis  ,  devait  etre  neanmoins  regarde  comme  beaucoup  inferieur 
a  celui  des  alien6s  d’Europe.  Le  climat ,  quant  &  l’influence  phy¬ 
sique,  psycho-organique  prochaine,  les  institutions  sociales,  les 
habitudes,  les  moeurs,  quant  &  l’influence  morale,  occasion nelle, 
nous  ont  donne  l’explication  de  cette  difference. 

Il  nous  reste  a  recherchcr  quelles  sont  les  causes  les  plus  fre- 
quentes  de  l’alienation  mentale  en  Orient. 


ETABLISSEMENTS  D’ALIENGS.  127 

Avaut  de  nous  livrer  a  cettc  investigation ,  nous  aurions  du 
diviser  en  plusieurs  groupes  cette  masse  d’individus  que  nous 
avons  designes  sous  le  nom  g6nerique  d’Orientaux ;  car  cette 
masse  n’est  point  homogene ;  elle  rdsulte  de  l’union ,  ou  mieux 
de  la  juxtaposition  de  races  essentiellement  distinctes.  Ces  races, 
comme  cela  a  lieu  pour  les  differentes  populations  d’Europe,  ne 
sont  point  intimement  mfilangees ,  identifies  les  unes  dans  les 
autres ;  mais  elles  ont  conserve  une  religion ,  des  habitudes,  des 
mceurs ,  un  langage  propres  a  chacune  d’elles.  On  sent  done 
combien  il  est  important  d’examiner  separement  ces  differentes 
races,  de  distinguer,  en  Egypte ,  les  Arabes,  les  Turcs,  les 
Cophtes  (ces  derniers  descendent  de  ce  melange  d’anciens 
Egyptiens ,  de  Persans  et  de  Grecs  subjugues  par  les  Arabes ) , 
et  parmi  les  Arabes  eux-memes ,  1°  ceux  qui  viennent  de  l’Hed- 
gias  et  du  reste  de  l’Arabie ,  et  qui ,  avec  llamrou ,  envahirent 
l’^gypte,  an  640  de  J.-C.  (ce  sont  les  Fellahs  ou  cultivateurs); 
2°  ceux  venus  del’Occident  et  qu’on  appelle  Mograbins  (e’est-a- 
dire  hommes  venus  de  l’Occident ) ;  3°  enfin  les  Bedouins  ( ou 
homines  du  desert).  EnTurquie,  les  Turcs,  les  Grecs,  les  Ar- 
niniens;  en  Egypte  et  en  Turquie,  les  Juifs  et  toute  cette  po¬ 
pulation  d’Europeens  implanie  en  Orient ,  laquelle  se  compose 
de  coinmercants  etprincipalement  d’aventuriers  de  toute  espece, 
instructeurs,  maitres  de  langue,  medecins ,  modistes,  tous  de¬ 
sign's  sous  le  nom  de  Francs  ou  Levantim. 

Malheureusement  e’est  la  un  travail  auquel  je  n’ai  pu  me  li¬ 
vrer.  Ajoutons  qu’il  serait  d’une  difficulty  a  peu  pres  insurmon- 
table ,  mfime  apres  un  sejour  de  dix  annees  en  Orient ,  h  cause 
de  l’impossibilite  ou  Ton  est  de  se  procurer  les  renseignements 
necessaires. 

L’exaltation  des  idees  rebgieuses  est  la  cause  principale ,  on 
poumit  presque  dire  unique ,  de  la  folie  chez  les  musulmans. 
Avec  la  vivacitfi  d’imagination  qui  les  caracterise ,  leur  penchant 
a  la  contemplation  et  aux  liveries  asefitiques ,  tout  ee  qui  tienl  a 
la  religion  exerce  sur  leur  esprit  un  empire  absolu  et  pent  de- 


128 


MALADIES  MENTALES. 


venii  la  source  des  id6es  les  plus  extravagantes.  C’est  dans  l’O- 
rient,  eu  effet,  que  la  superstition  la  plus  aveugle,que  les 
systemes  les  plus  absurdes ,  toutes  les  extravagances  enfm  de 
l’esprit  humain  ont  trouve  le  plus  de  proselytes,  tourne  leplus 
de  cervelles.  G’est  lk  que  se  trouvent  encore  les  derviches  tour- 
neurs  et  liurleurs ,  qui  croient  honorer  la  divinitfe  en  preuant 
dans  leurs  mains  des  barres  de  fer  rougi  h  blanc ,  en  s’enfon- 
cant  un  couteau  dans  les  chairs ,  en  se  faisant  fouler  aux  pieds 
d’un  cheval ,  etc. ,  etc. 

La  maniere  dont  les  musulmans  accomplissent,  dans  certaines 
occasions,  le  devoir  le  plus  important  de  leur  religion,  la  pribre, 
est  eminemment  propre  a  determiner  la  folie.  J’ai  eu  plusieurs 
fois  occasion  d’en  6tre  temoin. 

Je  demandai,  un  soir,  aux  matelots  qui  conduisaient  la  barque 
sur  laquelle  je  remontais  le  Nil ,  de  me  faire  entendre  un  chant 
en  l’honneur  du  Prophete.  Ils  etaient  au  nombre  de  sept,  y  com- 
pris  le  Reis  ou  capitaine.  S’etant  rapprochds  les  uns  des  autres , 
assis  et  les  jambes  croisees ,  ils  commencerent  par  redire ,  sim- 
plement,  le  refrain  de  l’hymneque  r6citait  l’un  d’eutre  eux.  In- 
sensiblement  je  vis  leur  tete  s’agiter  de  droite  et  de  gauche , 
d’avant  en  arrikre.  Ce  mouvement  devint  de  plus  en  plus  rapide, 
et  le  reste  du  corps  ne  tarda  pas  a  y  prendre  part.  Allah,  la,  la, 
la,  lakJ...  Cette  invocation,  d’abord  prononcee  d’une  voix 
claire  et  ferme,  degenere  bientol  en  une  espece  de  grognement, 
de  cris  soUrds  et  saccades  qui  font  mal  a  entendre.  Enfin,  apres 
plus  d’une  demi-heure  passee  dans  cette  agitation  de  plus  en 
plus  violente,  desordonnee ,  l’un  d’eux ,  jeune  homme  de  vingt- 
trois  a  vingt-cinq  ans,  plus  exaltfi  que  ses  compagnons,  se  frappe 
la  tete  contre  les  planches  du  bateau  avec  une  telle  force  que  je 
craignais  qu’il  ne  finit  par  se  la  briser.  Deux  autres  matelots  se 
mettent  en  devoir  de  le  contenir.  Le  fanatique  se  dresse  alors 
brusquement  sur  ses  jambes  comme  s’il  eut  et6  mu  par  un  res- 
sort;  de  16gers  mouvements  convulsifs  se  manifesteut,  puis  il 
tombe  6puise.  Son  visage  est  rouge  et  enflammfi ;  les  veines  du 


flTABLISSEMENTS  D’ALIENES. 


129 


cou ,  gonflees  et  bleuatres ,  semblent  pres  de  se  rompre ;  Fair 
hebete,  la  tete  fortement  pench6e  en  arriere ,  il  tient  les  yeux 
constamment  tournes  vers  le  ciel.  Cet  etat  a  dure  prbs  de  deux 
heures!...  J’ai  pris  des  informations  sur  cet  homme.  II  etait 
doux,  actif,  point  irritable.  II  u’avait  jamais  eu  de  convulsions, 
ne  se  livrait  h  aucun  exces. 

Le  lendemain,  un  enfant  de  douze  ii  treize  ans,  parent  du 
Reis ,  prit  part  ii  la  priere.  En  peu  d’instants ,  son  exaltation  fut 
portee  a  un  degre  extraordinaire.  On  fut  oblige  de  le  contenir, 
de  peur  qu’il  ne  se  jetat  dans  le  Nil  ou  qu’il  ne  se  brisat  la  tfite 
contre  la  barque.  II  s’agitait  dans  tous  les  sens,  poussant  des 
especes  de  hurlements,  et  debitant,  avec  une  volubilite  extreme, 
des  mots  dont  pcrsonne  ne  comprenait  le  sens,  qui  n’elaient  ni 
des  mots  arabes,  ni  des  mots  turcs,  et  n’appartenaient,  me  disait 
mon  drogman ,  a  aucune  langue  connue.  Au  bout  d’un  quart 
d’heure  environ ,  il  finit  par  tomber  comme  inanime  au  milieu 
de  ses  camarades ,  qui  faisaient  cercle  autour  de  lui.  Ces  der- 
niers  ont  pour  cet  enfant  une  sorte  de  veneration ,  et  assurent 
qu’if  sera  saint  un  jour. 

Lorsque  le  futur  saint  se  fut  un  peu  calmfi ,  je  lui  demandai 
s’il  pouvait  me  rendre  compte  de  ce  qui  se  passait  en  lui  lors- 
qu’il  priait  avec  taut  de  ferveur.  «  J’ai  vu  le  ciel  s’entr’ouvrir, 
me  r6pondit-il,  et  j’ai  entendu  des  paroles  dont  je  n’ai  plus  sou¬ 
venir.  Puis  j’ai  vu  un  saint  qui  m’appelait  h  lui,  et  me  tendait 
les  bras.  J’ai  vu  aussi  une  tete  humaine  qui  planait  au-dessus  de 
moi ,  et  me  causait  une  grande  frayeur.  Je  ne  sais  ce  que  cela 
veut  dire  :  Dieu  est  grand !  Allah !  Allah  !.. .  » 

Nous  l’avons  dit,  de  semblables  exercices  ne  peuvent  manquer 
d’avoir  sur  les  facultes  morales  une  facheuse  influence.  Ils  doi- 
vent  donner  lieu  a  un  raptus  du  sang  vers  le  cerveau,  dont 
l’effet  immcdiat  est  de  produire  la  stupeur,  les  convulsions ,  en 
rneme  temps  que  l’imagination  exaltee  outre  mesure  est  jet6e 
hors  des  gonds ,  et  s’abandonne  a  un  veritable  delire  maniaque 
momentane. 

ann.  mkd.-psyc.  t.  i.  Janvier  1 SA3.  y 


130  MALADIES  MENTALES. 

On  comprend  sans  peine  que  la  repfitition  de  ces  exercices 
aniline  tot  ou  tard  une  sorte  d’<5tat  chronique  et  de  folie  perma- 
nente.  La  disorganisation  des  facultes  morales  est  rapide  ,  et  la 
demence  ne  se  fait  pas  attendre.  Nous  avons  dit  plus  haut  que 
c’etait  effectivement  l’etat  dans  lequel  j’avais  trouve  bon  nombre 
de  santons,  dont  l’unique  occupation  est  de  chanter  les  louanges 
du  Seigneur  et  de  prier. 

Parmi  les  causes  determinantes  de  la  folie  chez  les  Orientaux , 
nous  devons  admettre  l’usage  ( mais  l’usage  immodiri )  d’une 
certaine  preparation  vegitale  connue  sous  le  nom  de  hachich. 
Dans  le  Mimoire  que  j’ai  publifi  il  y  a  deux  ans  sur  le  Trai- 
tement  des  hallucinations  par  le  Datura  stramonium,  j’ai  parli 
avec  quelques  details  des  effets  physiologiques  vraiuient  extraor- 
dinaires  du  hachich.  J’ai  signale  igalement  la  singulihre  dispo¬ 
sition  d’ esprit  qui  paraissait ,  dans  quelques  cas ,  etre  la  suite  de 
l’usage  prolonge  de  cette  preparation ,  sorte  d’etat  mixte  de  folie 
et  de  raison ,  de  simple  predisposition  aux  hallucinations  ,  qui 
n’a  d’analogue  dans  aucun  genre  de  vesanie  connue. 

Quant  a  ses  effets  pathologiques ,  le  hachich  ne  fait  point  ex¬ 
ception  aux  autres  substances  vfigetales  dont  Faction  se  porte 
specialement  sur  le  systeme  nerveux.  L’abus  du  hachich ,  en 
ebranlant  fortement  l’organe  intellectuel ,  en  exagerant  son  ac¬ 
tion,  en  exaltant  la  sensibility  genfirale  au  point  de  jeter  l’individu 
qui  est  sounds  a  son  influence  dans  un  monde  tout  imaginaire , 
en  transformant ,  en  quelque  sorte ,  ses  perceptions  ,  ses  sensa¬ 
tions  et  jusqu’a  ses  instincts,  sans  toutefois,  chose  remarqua- 
blc!  obscurcir  jamais  assez  sa  conscience ,  son  moi,  pour  l’eiii- 
pScher  de  juger  et  d’apprecier  sainement  la  situation  nouvelle 
dans  laquelle  il  se  trouve  ;  Tabus  du  hachich ,  dis-je ,  peut  a  la 
longue  atnener  des  desordres  d’autant  plus  graves  qu’il  ne  sem- 
blerait  briser  les  ressorts  de  la  machine  psycho-cerebrale  qu’a 
force  de  la  tendre.  Un  6tat  de  somnolence  habituelle ,  d’hebfi- 
tude  ,  d’engourdissement  des  facultes  morales ,  dans  leque 
disparait  la  spontan6ite  des  actes ,  la  faculty  de  vouloir  ,  de  se 


ETABLISSEMENTS  I)’At,l£NES.  131 

determiner;  anomalies  psychiques  qui  se  traduisent  au-dehors 
par  uue  physionoinie  sans  expression ,  des  traits  abattus ,  flasques 
et  languissants ,  des  yeux  ternes ,  roulant  incertains  dans  leurs 
orbites ,  ou  bien  d’une  fixite  automatique ,  des  l&vres  pendantes , 
des  mouvements  lents  et  sans  energie ,  etc. ;  tels  sont ,  en  partie, 
les  symptomes  propres  h  l’usage  immodiri  dil  hachich.  Nous 
avons  eu  occasion  d’en  voir  plusieurs  exemples. 

dependant,  je  me  hate  d’ajouter,  et  je  dois  insisler  sur  ce 
point ,  que  1’abus  seul ,  mais  un  Ires  long  abus ,  un  abus  d’un 
grand  nombre  d’annCes ,  peut  amener  les  desordres  que  nous 
venons  de  signaler.  II  ne  faUdralt  done  pas ,  sur  ce  que  je  viens 
dedlre,  prendre  du  hachich  une  idee  desavantageuse.  En  Egypte, 
il  en  est  du  hachich  comme  du  vin  et  des  boissons  alcooliques 
en  Europe.  L’usage  n’en  est  pas  moins  rCpandu.  Presque  tous 
ies  musulmans  mangent  du  hachich ,  un  tres  grand  nombre  en 
abusent  d’une  maniere  incroyable ,  et  pourtant ,  it  est  excessive- 
ment  rare  de  rencontrer  des  individus  chez  lesquels  le  hachich 
ait  produitles  ddsastreux  effets  dont  nous  parlions  tout-a-I’heure. 
Pour  ne  rien  dire  de  l’opium  et  des  autres  narcotiques ,  le  vin, 
les  liqueurs ,  sont  mille  fois  plus  redoutables ,  et  cependant ,  ne 
scrait-il  pas  absurde  de  les  proscrire ,  de  nous  priver  de  leurs 
bienfaits ,  par  la  raison  qu’en  en  abusant  on  court  le  risque  de 
nuire  a  sa saute?  Nous  ne  pouvons  qu’en  dire  autant  et  avec  plus 
de  raison  mille  fois  du  hachich ,  cette  merveilleuse  substance  a 
laquelle  les  Orientaux  doivent  des  jouissances  indicibles ,  et  dont , 
en  effet ,  on  tenterait  vainement  de  donner  une  idfie  a  quiconque 
ne  les  a  pas  eprouvees. 

Divers  auteurs  out  altribue  au  Itamsin  (vent  de  S.-E.  )  de 
l’Egypte  les  memes  effets  qu’au  solano,  en  Espagne,  et  au  si¬ 
rocco  ,  en  Italie*  Ces  vents ;  dit-on ,  rendent  fou.  Sans  doute  , 
nulle  part  cette  assertion  n’est  fondee  Sur  une  observation  rigou- 
reuse ,  et  je  ne  pourrais  en  citel-  aucun  fait  precis  qui  la  justi- 
fiat ,  quant  au  kamsin.  Dependant ,  tous  les  voyageurs  ont  parle 
des  terribles  effets  du  kamsin.  J’y  ai  moi-mCuie  ete  expos6  plu- 


132 


MfiDECINE  LliGAf.E. 


sieurs  fois.  Rien  ne  pent  rend  re  l’iinprcssion  peuible  qu’il  pro- 
duit,  l’espece  d’anxiete  dans  laquelle  il  jette ,  et  qui  rend  si  bien 
compte,  selon  moi,  de  la  terrear  et  de  l’effroi  instinctifs  que 
son  arrivee  inspire  aux  animaux  du  ddsert.  Veritablement,  c’est 
it  en  avoir  des  vertiges ,  ce  serait ,  en  effet ,  a  en  perdre  la  We, 
si  Ton  restait  longlemps  sounds  a  son  influence. 


MEDECINE  LEGALE. 

NOTE  MEDICO-LEGALE 


a  phopos 

■  DE  CONDAMNATIONS  Pr.ONONCfiES  PAR  LES  TRTBUNAUX 
SOR  DES  INDIVIDUS  FODS  AVANT  ET  PENDANT  LA  MAUVA1SM  ACTION  A  EUX 
IMPOT^E  ,  ET  iSCRODlSs  DANS  LE  MfiME  ETAT  ; 

PAB  F.  IiEIilJT, 


11  existe  malheureusement  encore  entre  les  hommes  de  science 
et  les  hommes  de  loi ,  entre  les  medecins  et  les  membres  du  par¬ 
quet  un  esprit  d’opposition  et  comme  de  suspicion  rficiproque , 
qui ,  dans  les  fastes  de  la  justice  criminelle ,  a  donne  lieu  plus 
d’une  fois  &  de  bien  tristes  r&ultats.  Si  les  premiers  sont  quel- 
quefois  alles  trop  loin  dans  leur  desir  d’arracher  a  la  mort  ou  a 
l’emprisonnement  des  organisations  qui  leur  paraissaientplus  de- 
raisonnables  que  criminelles,  les  seconds,  dans  plus  d’une  cir- 
constancc ,  n’ont  pas  etd  moins  opiniatres  li  appeler  la  sev6rit6 
des  lois  sur  des  malheureux  en  qui  l’intelligence  affaiblie  ou  ma- 
lade  avait  au  moins  singulierement  diminue  le  libre  arbitre,  et 


ALIENliS  FRAPPJ5S  HE  CONDAMNATION.  133 

a  repousser  a  cel  dgard  les  enseignements  de  la  science  el  les 
representations  des  mddecins. 

On  connalt  sur  ce  point  les  travaux  de  Georget,  et  ses  de¬ 
monstrations  sur  l’dtat  intellectuel  dvidemment  morbide  d’un 
certain  nombre  de  condamnes  a  mort ,  dont  je  n’ai  pas  besoin 
de  rappeler  les  noms,  Ldger,  Lecoufle,  Papavoine,  et  autres 
miserables  celeb  ritds  de  cette  espece.  Depuis  ces  travaux ,  il  n’est 
plus  a  craindre  que  l’dchafaud  voie  de  nouveau  tomber  sous  sa 
hache  de  pauvres  tfites  privees  de  raison ,  des  insensds  dont  les 
crimes  memes  ne  sont  explicables  que  par  la  perversion  de  leur 
intelligence.  D’aussi  deplorables  erreurs  ne  doivent ,  ne  peuvent 
plus  se  reproduce.  Mais  ce  qui  se  reproduit  encore  tous  les 
jours,  e’est  la  reclusion ,  dans  les  prisons  et  les  bagnes,  de  mal- 
heureux  condamnes  pour  vols ,  ou  autres  mefaits  prdvus  par 
le  code ,  et  qui ,  pour  me  servir  de  ses  expressions ,  dtaient  cer- 
tainement  en  demence  avant  et  pendant  leur  mise  en  prevention 
et  leur  jugement.  Mddecin  a  la  fois ,  et  depuis  bien  des  annecs, 
d’un  service  d’alienes  et  d’une  prison  importante,  j’ai  vu  le  fait 
que  je  signale  se  presenter  un  grand  nombre  de  fois.  J’ai  vude 
pauvres  insensds  auxquels  j’avais  cherche,  pour  ma  part,  a 
l’hospice  de  Bicetre ,  a  rendre  un  peu  de  raison,  sans  trop  y  etre 
parvenu,  ecrouds  dans,  la  prison  du  Ddpot  des  condamnds pour 
un  debt  qu’ils  u’avaient  pu  commettre  que  dans  des  conditions 
psychologiques  ou  leur  libre  arbitre  etait  au  moins  trbs  com- 
promis.  Je  citerai  quelques  uns  de  ces  faits. 

I.  A  la  fin  de  1840,  un  ddtenu ,  nommd  Faucheux ,  honmie  de 
trente-huit  a  quarante  ans ,  m’ etait  signale  depuis  plusieurs  se- 
maines ,  dans  le  prdau  de  la  prison ,  comme  un  pauvre  diable 
que  son  esprit  malade  rendait  le  jouet  de  ses  camarades.  Je 
l’examine,  je  l’interroge,  je  prends  des  renseignements  sur  son 
compte  aupres  d’autres  ddtenus  qui ,  depuis  une  quinzaine 
d’annees,  ne  l’avaient  pas  perdu  de  vue.  Jereconnais  en  lui  un 
homme  atteint  d’une  manie  chronique  des  plus  dvidentes ,  avec 
hallucinations  de  plusieurs  sens,  mais  surlout  del’oui'c,  croyance 


134  MEDECINE  LfiGALE. 

4  des  persecutions,  a  des  tentatives  d’empoisonnement  dirigees 
contre  sa  personne,  idees  ambitieuses  assez  prononcees,  mais 
sans  nulle  espece  de  lesion  des  mouvements.  Get  etat  durait 
depuis  a  peu  prfcs  douze  ans,  et  il  etait  deja  tres  manifeste  lors 
4’une  premiere  condamnation  et  d’un  premier  s6jour  au  bagne. 
Dans  ce  sejour,  Faucheux ,  qui  auparavant ,  et  dans  son  etat  de 
raison,  etait  d’un  caract&re  tres  parcimonieux ,  Faucheux,  entre 
autres  extravagances,  depensait  tout  Vargent  provenant  de 
son  travail  et  de  ses  economies  a  offrir  des  dragees  a  la  fille 
d’up  employe  supGrieur  du  bagne,  dont  il  s’6tait  constitue 
le  chevalier,  cn  meme  temps  qu’il  6tait  un  des  rameurs  du  canot 
de  son  p6re.  Aussi  Faucheux  6tait-il  a  cette  6poque  la  risee  des 
autres  habitants  du  bagne.  On  ne  l’appelait,  dans  l’argot  du  lieu, 
que  la  folle ,  et  ce  surnom  le  suivit  a  sa  sortie  de  Toulon, 
et  dans  le  monde  des  voleurs.  Libre  d’ esprit  et  de  volonte, 
corpme  on  Test  quand  on  est  fou,  il  commet  un  nouveau  vol. 
Cela  le  constitue  en  rficidive.  Onle  condamueunesecondefoisa 
la  peine  des  travaux  forces.  C’estalors'qu’en  attendant  son  depart 
pour  le  bagne ,  il  est  envoye  dans  la  prison  dont  je  suis  le  mede- 
cin.  Je  constate  en  lui  l’etat  que  j’ai  fait  connaitre,  et  je  le  fais 
placer  dans  un  etablissement  public  destine  au  traitement  de  la 
folie.  On  me  le  renvoie  fou  comme  devant.  Je  l’y  fais  reconduire. 
Il  me  revient  quelques  mois  apres  dans  le  meme  etat,  c’est-a- 
dire  toujours  assez  calme  dans  sa  deraisou-  J’6cris  plusieurs 
rapports  qui  constatent  cet  etat.  Deux  confreres  font  un  rapport 
confirmatif  du  mien.  Sur  ces  entrefaites  arrive  le  tour  de  Fau¬ 
cheux  pour  le  voyage  a  Toulon.  Il  prend  place  dans  la  voiture 
cellulaire,  et  va  retrouver,  sur  les  rives  de  la  Mediterranee , 
avec  ses  autres  habitudes  extravagantes ,  l’objet ,  ou  le  souvenir 
au  moins  de  sa  folle  passion. 

II.  J!ai  en  ce  moment-ci  sous  les  yeux  un  detenu  nomme 
Maillot,  iigt!  de  quarante-deux  ans.  Il  a  Gt6  condamne  une 
premiere  fois,  a  l’age  de  vingt-cinq  ans ,  a  huit  mois  de  prison 
pour  attentat  a  la  pudeur  sur  une  femme  de  cinquante-deux  ans , 


135 


ALIENES  FRAPPES  DE  CONDAMNATION. 
un  au  apres  a  cinq  ans  de  prison ,  pour  semblable  attentat 
commis  sur  une  femme  de  cinquante-sept  ans.  Depuis  lors  il  a 
subi ,  h  Ge  qu’il  pretend ,  vingl-quatre  condamnations ,  toutes 
pour  ban  rompu ,  c’est-a-direpour  avoir  quittd  sans  autorisatiou 
la  residence  que  lui  avait  imposfie  la  police.  Je  verifie  ce  fait  sur 
le  registre  des  dcrous,  et  je  le  trouve  exact  quant  it  la  cause  de  ces 
condamnations  multipliees ,  mais  non  pas  quant  a  lour  nombrc. 
II  n’en  est  porte  que  onze ,  et  c’est  dfij'aquelque  chose.  De  ces  con¬ 
damnations  ,  Maillot  en  a  subi  trois ,  de  1838  it  1842 ,  dans  la 
prison  du  Depot  des  condamnes.  Dans  ces  trois  sfijours  j’ai  pu 
reconnaitre  en  lui  un  homme  d’une  intelligence  tantot  bizarre  , 
vive,  exaltee ,  tantot  abasourdie  et  comme  stupide.  Je  l’ai  vu 
deux  fois  dans  un  etat  de  delire  general  tout-a-fait  maniaque  ,  qui 
le  rendait  fort  difficile  a  conduire.  Lui-meme  sait  bien  que  cet 
etat  le  prend  souvent ,  le  met  hors  de  lui ,  et  a  donne  lieu  it  la 
plupart  des  fautes  qu’il  a  commises,  et  aux  ruptures  de  ban  qui 
lui  ont  valu  de  si  nombreuses  condamnations.  11  pretend  que 
cela  lui  arrive  surtout  a  1’epoquc  de  la  nouvelle  lune.  Je  ne  me 
porte  pas  garant  de  ce  fait.  Sa  derniere  condamnation ,  qui  est 
de  quinze  mois ,  el  qui  a  donne  lieu  a  son  sejour  actuel  dans  la 
prison  du  Depot  des  condamnes ,  a  eu  lieu  encore  pour  la  meme 
cause.  II  se  trouvait  alors  chez  son  beau-frere.  Voilit  qu’au 
milieu  de  la  nuit ,  au  clair  de  la  lune ,  il  lui  prend  fantaisie  d’aller 
chasser.  Il  se  leve ,  se  saisit  d’un  fusil ,  se  fait  suivre  de  deux 
chiens,  et  se  sauve ,  a  peu  pres  nu,  a  travers  la  campagne.  Au 
jour,  il  est  arrete  par  la  gendarmerie ,  qui  ne  voit  en  lui  qu’un 
condamne  de  sa  connaissance ,  en  flagrant  d61it  de  rupture  de 
ban.  Il  est  emprisonne ,  prevenu ,  accuse,  et  enfin  condamne  a  la 
peine  que  je  viens  de  dire.  Evidemment ,  pour  la  rdgularitd  des 
choses  et  pour  leur  moralite ,  ce  n’est  pas  lit  ce  qu’il  eut  fallu 
faire  de  lui.  On  eut  du  rechercher  un  peu  plus  attentivement 
son  passe ,  et  se  dire  qu’un  homme  capable ,  a  vingt-cinq  ans ,  de 
tentatives  malhonnetes  sur  des  femmes  de  cinquante  a  soixante 
ans,  qu’un  homme  qui  avait  subi  douze  A  quinze  condamnations 


136  M15DECINE  LEGALE. 

dans  trois  desquelles  il  s’etait  montre  veritablement  maniaque , 

eut  6te  beaucoup  mieux  a  sa  place  dans  une  maison  de  sante  que 

dans  une  maison  de  detention.  La  societe  n’eut  rien  perdu , 

a  cet  arret ,  de  ce  que  reclame  sa  surete ,  et  la  morale  y  eut 

applaudi. 

III.  Les  medecins  d’alienes  savent ,  mais  tout  le  monde  ne 
sait  pas  comme  eux ,  qu’une  des  formes  de  la  folie  qui  otent  au 
libre  arbitre ,  d’une  maniere  a  la  fois  profonde  et  continue ,  le 
plus  de  sa  realite ,  c’est  la  forme  qu’on  appelle ,  en  pathologie 
mentalc ,  demence  avec  paralysie  generate.  Cette  forme  est 
caracterisee ,  entre  autres  symptomes ,  par  la  lesion  generale  , 
mais  incomplete ,  des  mouvements ,  et  tout  autant  par  une 
faiblesse  de  l’intelligence ,  telle ,  que  le  jugement  et  la  volonte , 
incapables  de  responsabilite  et  de  conduite ,  fmissent  par  mettre 
absolument  le  pauvre  insense  a  la  cbsposition  de  volontes  fitran- 
geres.  Or,  j’ai  eu  plusieurs  fois  sous  les  yeux  des  condamnes  aux- 
quels  cette  forme  de  l’abfination  inentale  avait  certainement  et 
depuis  longtemps  enleve  le  degre  de  libre  arbitre  nficessaire 
pour  qu’il  y  eut  lieu  sur  leur  compte  au  prononce  d’un  verdict 
de  culpability.  Tout  r<5cemment  j’ai  pu  observer  h  la  fois  deux 
detenus  qui  etaient  dans  ce  cas.  Un  d’eux  6tait  un  nomme  Louis , 
ancien  garcon  marchand  de  vin,  que  j’avais  vu  jadis  a  l’hospice 
de  BicStre ,  atteint  d’une  paralysie  generale  evidente  ,  de  cette 
paralysie  qui  atteint  plus  encore  la  pensee  que  lo  corps ,  et  qui , 
une  fois  qu’elle  a  commence,  ne  s’arrete  plus,  ou,  si  elle  s’arrele, 
ne  recule  pas.  Ce  pauvre  aliene  ,  qui  n’etait  guere  age  que  de 
trente  ans ,  6tait  sorti  de  Bicetre  dans  un  etat  qui ,  comme  je 
viens  de  le  dire ,  ne  permettait  aucun  espoir  de  guerison ;  et  un 
matin,  h  six  ou  sept  ans  de  distance,  je  le  retrouve,  a  la  prison 
du  Dep6t  des  condamnes ,  un  peu  plus  paralyse  qu’autrefois ,  un 
pen  moins  raisonnable,  un  peu  moins  libre,  etcondamne,  pour 
un  petit  vol,  qu’il  n’avait  pu  commettre  que  dans  un  etat 
de  demence ,  il  un  emprisonnement  de  quelques  mois. 

III'.  Dans  ce  moment  encore,  un  detenu  nomme  Masserot ,  age 


ALIENES  FRAPP13S  DE  CON  DAMNATION.  137 

de  quai’anle-quatre  ans ,  vient  de  temps  en  temps ,  aux  jours  de 
consultation  gen6rale ,  me  montrer  un  prurigo  qui  le  fait  beau- 
coup  souffrir.  D6s  la  premiere  visite,  d&s  les  premieres  paroles , 
j’ai  reconnu  en  lui  les  signes  d’une  dfimence  avec  paralysie 
generate ,  qui  remonte  dejh  a  quelques  anitees.  L’intelligcnce  , 
sans  offrir  de .  perversion  partielle  notable ,  sans  presenter 
surtout  aucune  trace  de  ddlire  ambitieux ,  est  tres  affaiblie  et  tres 
lento  dans  son  action.  La  parole  est  remarquablement  embarras- 
s6e,  les  mouvements  sont  difficiles  et  roides,  la  demarche 
trainante,  et  ce  desordre  de  l’intelligence  et  de  la  motilite  empeche 
Masserot  de  pouvoir  etre  employ^  dans  aucun  des  ateliers  de  la 
prison.  11  est  fort  impressionnable ,  et  pleure  ou  s’attendrit  avec 
uue  grande  facilite.  Sa  maladie  paralt  se  rattacher  a  des  chagrins 
domestiques :  sa  femme  l’a  abandonnfi  depuis  quelques  amtees , 
laissant  a  sa  charge  leur  unique  enfant  ag6  de  huit  ans. 

Dans  cet  dtat  d’affaiblissement  de  l’entendement  et  de  la 
volonte ,  Masserot ,  un  soir,  se  trouvait ,  dit-il ,  atlardi.  II  etait 
sans  pain ,  sans  demeure  et  surtout  sans  papiers.  Pres  de  Bou¬ 
logne  (Seine) ,  ou  il  avait  eu  jadis  un  domicile,  il  est  arrets 
par  la  gendarmerie.  Il  repond  mal  aux  questions  qui  lui  sont 
faites ,  et  comme  le  permettait  l’etat  de  sa  raison.  II  est  envoys  a 
la  prefecture  de  police ,  puis  condamne  comme  vagabond  a  six 
semaines  d’cmprisonnement.  A  sa  sortie  de  prison ,  plus  mise¬ 
rable  et  moins  intelligent  qu’avant  d’y  entrer,  il  se  dirige  vers 
Boulogne.  La  nuit  le  surprend  dans  les  champs.  Il  fait  son  sou- 
per  de  quelques  prunes  cueillies  a  un  arbre  voisin ,  et  s’endort 
dans  les  bles,  apres  avoir  serr6  une  douzaine  de  ces  fruits  dans  un 
mauvais  mouchoir.  Le  lendemain  matin  le  proprietaire  du 
champ  l’apercoit ,  l’6vei]le,  lui  reproche  son  pretendu  debt,  etle 
conduit  a  la  mairiede  Boulogne.  Masserot  est  replace  sous  la  main 
de  la  justice ,  pour  etre  condamne  cette  fois  a  six  mois  de  prison 
pour  vol ,  le  2  septembre  1842.  C’est  cette  condamnation  qui  l’a 
amene  a  la  prison  du  Depot  des  condamnds.  Le  malheureux ,  dont 
les  idees  ont  pourtant  encore  de  la  suite  et  les  sentiments  de  la 


138  M1JDECINE  LfiGALE. 

moralite ,  se  defend  de  la  mauvaise  action  qu’on  lui  impute.  Jl  n’a 
pas  vole ,  dit-il ;  il  ne  lui  semble  pas  qu’un  souper  compost  de 
quelques  prunes  cueillies  a  l’arbre  d’aulrui ,  doive  etre  puni  de 
six  mois  d’emprisonnement,  Peut-Gtre  aurait-il  tort  si  le  souper 
eut  etc  fait  par  un  homme  en  pleine  raison.  Mais  tel  n’etait  pas 
le  cas  de  Masserot ,  et  des  deux  condamnations  qu’il  a  subies , 
son  etat  intellectuel  cut  au  inoins  du  lui  epargner  la  derniere. 

IV.  Uu  epileptique ,  nomme  Rousseau ,  homme  dans  la  force 
de  Page,  fut  amene,  au  mois  d’avril  1842  ,  dans  la  division  des 
alifines  de  1'hospice  de  Bicetre.  II  avait  ete  condanme,  le  6  mai 
1831,  par  le  tribunal  de  Melun,  a  six  ans  de  travaux  forcds 
pour  vol  avec  elfraciion  et  complicity.  La  maladie  convulsive 
dont  il  <5tait  atteint  avant  sa  condamnation  se  manifesta  avec 
force  dans  la  prison  ou  il  attendait  son  transferement  au  bagne , 
et  ce  fut  14  ce  qui  mativa  son  entrfie  4 1’hospice  de  Bicetre. 
Nous  constatames  alors  chez  Rousseau  des  attaques  d’epilepsie 
d’une  grande  frequence  et  surtout  d’une  violence  extreme.  Ges 
attaques  etaient  souvent  suivies  d’accGs  de  manie  reellcment  fu- 
rieuse,  qui  forcaient  4  maintenir  le  malade  par  le  gilet  de  force. 
Apres  ces  acces ,  la  raison  restait  en  general  abasourdie  durant 
plusieurs  jours ,  et  memo  durant  une  ou  deux  semaines.  Cet  6tat 
soit  d’ypilepsie ,  soitde  manie,  ayant  fini  par  s’amender ,  Rous¬ 
seau  put  etre  employe  4  quelques  travaux  de  terrassement.  Il 
profita  du  degrG  de  liberte  que  lui  donnaient  ces  travaux  pour 
s’ evader.  Il  ne  tarda  pas  4  etre  repris  et  fut  ramene  dans  l’hos- 
pice.  Il  y  resta  jusqu’en  1836,  epoque  4  laquelle  il  lui  fut  fait 
remise  de  la  derniere-  des  annees  de  detention  auxquelles  il 
avait  6te  condamne.  Ginq  ans  apres,  le  14  octobre  1841 ,  il  fut 
ecroue  4  la  prison  du  Depot  des  condamnes ,  sous  le  poids  d’une 
condamnation  4  six  mois  d’emprisonnement  pour  vol ,  condam¬ 
nation  prononcee  le  11  septembre  1841.  11  subit  sa  peine,  et 
fut  rendu  4  la  liberty  le  10  mars  1842.  Pendant  son  sejour  dans 
cette  prison ,  il  eut  plusieurs  attaques  d’ypilepsie ,  mais  moins 
fortes  qqe  celles  que  je  lui  avais  yues  jadis  4  BicGtre.  Deux  ou 


139 


ALIlMs  FRAPPliS  D15  CON  DAMN  ATION. 
trois  fois,  surtout  apres  les  acces,  il  manifesta  un  peu  de  trouble 
intellectuel ;  mais  ces  accidents  furent  tres  peu  marqufe ,  et  jc 
pus  meme  le  faire  employer  comme  garcon  de  bain. 

Si  je  cite  ce  fait ,  ce  n’est  point  pour  le  mettre  sue  la  meme 
ligne  que  ceux  qui  precedent ,  et  je  ne  regarde  assurement  pas 
Rousseau  comme  un  homme  chez  lequel  la  continuity  du  trouble 
intellectuel  aurait  detruit  tout  libre  arbitre.  Sans  doute ,  a  n’en- 
visager  la  chose  que  sous  un  point  de  vue  purement  scientifique, 
on  peut  sc  demander  si  une  maladie  efirfibrale,  aussi  affreuse, 
aussi  ecrasante  que  l’epilepsie,  peut,  dans  l’intervalle  meme  des 
acc6s ,  laisser  le  cerveau  dans  un  etat  qui  permette  a  l’intelli- 
gence  et  a  la  volontd,  des  actes  d’un  jugement  tout-a-fait  normal 
et  d'une  libert6  rfiellement  responsable.  Toutefois ,  en  these  ge- 
nfirale ,  jc  pense  que  dans  le  cas  d’dpilepsie  simple ,  sans  aucune 
complication  de  delire  maniaque,  et  dans  les  conditions  d’une 
raison  ordinaire,  une  mauvaise  action,  commise  dans  l’intervalle 
et  ii  une  grande  distance  des  acces,  est  passible  des  peines  portees 
par  la  loi.  Blais  Rousseau  ne  so  trouvait  pas  dans  ce  cas-la.  De 
violentes  attaques  d'6pilepsie  avaient  ddvelopp6  chez  lui  une  dis¬ 
position  habituello  ii  la  violence ,  et  de  temps  a  autre  avaient 
jadis  etc  suivies  d’accfis  de  manie  presque  furieuse.  Cos  circon- 
stances,  qui  avaient  attfinue  la  rigueur  de  sa  premiere  condamna- 
tion,  avaient,  sans  doute,  aussi  empecM  que  son  6tat  de  reci- 
dive  ne  donnat  it  la  seconde  une  gravite  beaucoup  plus  grande. 
Dans  ces  deux  cas ,  la  justice  criminelle ,  d’accord  avec  la  science 
inedico-16gale ,  n’avait  pas  pense  qu’un  etat  de  trouble ,  meme 
intermittent ,  soit  des  mouvements ,  soit  de  la  raison ,  pftt  se 
concilier  avec  une  responsabiM  morale  du  degre  le  plus  ordi¬ 
naire. 

Cequej’ai  ainsi  observe  en  France,  dans  la  prison  dont  je  suis 
le  medccin,  on  l’a  obscrvG  ailleurs,  ii  Lausanne,  aux  JtJtats-Unis ; 
on  pourra  l’observer  partont.  Je  veux  dire  que  partout  on  pourra 
constater  que  parfois  encore  des  condamnationssont  prononcees  et 


140  MEDECINE  LEGALE, 

recoiventleur  execution,  surde  malheureux  insensesque  leur  etat 
intellectuel  eut  dii  en  mettre  a  1’abri.  On  sait  ce  quia  et6  dit  du  sys- 
terne  penifcutiaire  avec  isolement  absolu ,  et  des  resultats  qu’on 
lui  attribue  pour  la  production  de  la  folie.  On  a  donne  a  cet  egard 
des  chiffres  qui  pourraient  paraitre  concluants.  Mais  ce  dont  on  n’a 
pas  assez  tenu  compte ,  c’est  la  nature  et  la  valeur  de  ces  chiffres. 
11  resuite  d’observationsfort  exactes,  duesd’une  part  a  M.  Pellis, 
medecin  tout  ala  foisde  la  prison  et  du  penitencier  de  Lausanne, 
d’autre  part  a  M.  Bache ,  medecin  du  penitencier  de  Cherry- 
Hill,  que  plus  des  quatre  cinquiemes  des  alienes,  observes  dans 
ces  penitenciers ,  fetaient  alienes  avant  leur  entree  dans  ces  eta- 
blisseinents ,  et ,  suivant  toute  apparence ,  avant  leur  condam- 
nation,  et  que  par  consequent  leur  etat  mental  avait  du  etre  pour 
quelque  elapse,  et  pour  tout  peut- etre,  dans  la  mauvaise  action 
qui  la  leur  avait  attiree.  Je  n ’inf fere  rien  de  ce  fait  pour  ou  contre 
la  valeur  relative  des  deux  systfemes  penitentiaires  actuellement 
en  presence,  celui  d’Auburn,  celui  de  Philadelphie ;  je  n’ai  point 
ici  a  me  prononcer  sur  ce  point.  Jene  fais,  comme  je  le  disais 
plus  haul,  que  le  rapprocher  des  faits  quej’ai  observes  par 
moi-meme,  et  qui  prouvent  que  trop  souvent  encore  la  justice 
criminelle  inflige  a  des  intelligences  malades  et  necessities  des 
peinesdont  laLoin’a  entendu  frapper  que  des  volontes  saines,  et 
douees  au  moins  d’un  certain  degre  de  liberte.  Et  qu’on  n’ima- 
gine  pas  qu’il  entre  dans  ce  que  je  dis  la  aucune  intention  cri¬ 
tique  ou  offensantc  a  l’egard  des  homines  honorables  charges  de 
son  application.  Je  concois ,  je  trouve  necessaire  leur  circon- 
spection ,  leur  defiance  memo.  Je  suis  loin  de  vouloir  elargir  le 
cadre  de  la  folie ,  pour  soustraire  par  la  a  Taction  des  lois ,  au 
glaive  de  la  justice,  des  fautes,  des  dfelits,  des  crimes,  que  la 
societe  doit  effrayer,  et  qu’elle  a  le  droit  de  punir.  Je  suis  de 
l’avis  d’Aristote  (1) ,  avant  I’iudividu  la  famille,  avant  la  famille 


(1)  De  repubt.,  I,  2. 


AUlilNltS  FRAPPfiS  DE  CONDAMNATION.  1/|1 

la  cite ,  avant  la  cite  l’Etat.  Que  Ton  restreigne  done  clans  ses 
limites  les  plus  6troites  le  cercle  de  la  deraison ,  de  cette  d6- 
raison  qui  fausse  ou  detruit  lc  libre  arbitre ,  ct  fait  disparaitre 
la  culpabilite.  Mais,  ce  cercle  une  fois  etabli,  que  les  malheureux 
que  leur  6tat  y  a  places ,  et  qui  le  franchissent  pour  commettre 
une  action  daugereuse ,  voient  s’ouvrir  pour  eux ,  non  point  les 
grilles  de  la  maison  centrale  ou  du  bagne ,  mais  les  portes  d’un 
Gtablissement  de  charite.  Pour  arriver  k  ce  rfisultat ,  il  serait  a 
desircr,  ce  me  scmble ,  que ,  dans  les  prisons  preventives,  dans 
les  maisons  de  depot,  d’arret,  de  force,  les  choses  fussent  arran- 
g6es  de  telle  sorte  que  l’etat  intellectuel  d’un  detenu ,  pour  peu 
qu’il  presentat  quelque  chose  d’anomal,  ne  put  manquer  de 
venir  it  la  fois  ii  la  conuaissancc  des  directeurs  et  des  mede- 
cins  de  ces  6tablissements.  II  faudrait  que  cet  etat ,  une  fois 
signaie ,  put  etre  recherche ,  suivi  ct  enfm  constate ,  soit  pour 
le  faire  rentrer  dans  le  cadre  ordinaire  de  la  raison  et  de  la  res- 
ponsabilite  des  actions ,  soit  au  contraire  pour  Ten  faire  provi- 
soirement  sortir.  Dans  ce  dernier  cas ,  e’est-a-dire  dans  le  cas 
de  raison  au  moins  douteuse  d’un  prevenu ,  on  rechercherait  si 
cet  6tat  n’etait  dejh  pas  le  meme,  et  peut-etre  plus  grave  encore, 
ii  l’epoque  de  la  perpetration  du  deiit  ou  du  crime  imputable. 
Enfm,  les  resultats  de  cette  indispensable  enquete  seraient  portes 
ii  la  connaissance ,  places  &  la  disposition  simultanee  de  1’avocat 
du  roi  et  de  celui  de  1’accuse,  de  telle  sorte  qu’il  put  s’6tablir 
entre  eux ,  et  en  presence  des  jures  et  de  la  cour,  un  d6bal 
contradictoire ,  de  nature  a  prevenir  la  reproduction  des  faits 
que  cette  courte  note  a  pour  objet  de  signaler. 


REVUE  DES  JOIIRMEX  DE  MEDEC1NE, 


JOURNAUX  FRANCAIS. 


X.  Gazette  metlieale. 

NumCros  dc  Scplcmbre,  Octobrc  ct  Novembrc  1842. 

Travaux  originaux. 

MfiMOIRE  SUR  LES  hCMORRHAGIES  DE  LA  GRANDE  CAVITfl  DE  L’ARACH- 
NOIDE  CHEZ  LES  ENFANTS  ,  PAR  MM.  BARTHEZ  ET  RILLIET. 

Les  auteurs  s’occupent  d’aborcl  de  I’anatomie  pathologique;  ils 
ddcrivent  avec  beaucoup  de  soin  les  cliangemchts  que  le  sang  subit 
presque  aussitOl  qu’il  esl  CpanchG ,  sa  separation  en  deux  parties; 
la  formation  du  kysle  sdreux  dont  le  fcuillet  inferieur  dtait  autre¬ 
fois  pris  pour  l’aracbnoi'de  elle-mfime.  C’est  en  tout  point  la  con¬ 
firmation  de  ce  qu’on  avail  ddj&  observe  chez  les  adultes,  et  de 
ce  qui  avait  ete  indique  avec  detail  dans  les  mdmoires  successive- 
ment  publics  par  MM.  LGlut ,  Baillarger,  Longet,  Boudet,  PiCda- 
gnlie,  etc.  MM.  Barthez  et  Billiet  demon trent  que  le  sang  est  dpnn- 
che  dans  la  Cavite  de  la  membrane  sereuse,  et  non  entre  celle-ci  ct 
la  dure-inerc ;  ils  demontrent  aussi  que  les  fausses  membranes  qui 
succGdent  aux  epanehements  sanguins  de  rarachnoide  chez  lesen- 
fants  ne  doivent  pas  Ctre  coufondus,  comme  cela  a  souvent  eu  lieu, 
avec  des  produits  infiammatoires ,  etc. 

Le  diagnostic  des  hdmorrhagies  arachnoidicnnes  des  enfants  est 
tres  obscur,  it  cause  des  complications  frequentes  qu’on  rencontre. 

Les  observations  doivent  6tre  divisdes ,  sous  ce  rapport,  en  deux 
sdries,  selon  qu’il  y  a  ou  non  ampliation  consecutive  de  la  tele. 

La  maladie,  dans  ce  dernier  cas,  ne  peut  Ctre  rcconnue,car 
1’hCmorrhagie  arachnoldienne  n’a  aucun  symptOme  qui  lui  soil 
propre. 

Quant  aux  fails  dans  lesquels  il  y  a  ampliation  de  la  tCte  ,  ils  peu- 


143 


JOURNA.UX  FRANgAIS. 
vent  dtre  confondus  avecl’hydroedphale  consdcutive  4  des  tubercules 
cdrdbraux.  Cependant  I’hydrocdphale  suite  dc  tubercules  ne  s’ob-' 
serve  gufere  avant  deux  ans,  et  elle  y  est  ordinairement  accompagnde 
dc  convulsions  au  debut.  11  en  est  le  plus  souvent  aulreraent  pour 
lcs  hdmorrhagies  arachnoidienncs. 

11  faut  surtout  noter  parmi  les  causes  la  compression  exercdesur 
l’un  des  points  du  systCme  circulatoire ,  et  en  particulier  de  la  cir¬ 
culation  veineuse  sus-diaphragmalique.  Telles  sont  lcs  maladies  des 
sinus  de  la  dure-mfere ,  la  compression  de  la  veine  cave  supdricure 
par  lcs  ganglions  bronchiques,  etc. 

Quant  au  traitement,  il  doit  consister  en  applications  de  rdfrigd- 
rants  sur  la  tdte,  de  sangsues  a  I’ariiis,  dans  i’emploi  des  rdvulsifs 
sur  le  canal  intestinal ,  etc. 

Ce  mdmoire  est  extrait  d’un  traild  encore  inddit  des  maladies  des 
enfants ,  dont  il  ne  peut  que  donner  par  avance  uue  tres  bonne 
opinion. 


II.  Gazette  ties  hdpitaux. 

Seplembre,  Octobre  et  Novembre  1842.  Trayaux  originaux. 

1°  Paralysie  de  la  vessie ;  traitement  par  la  teinlure  de  can- 
tharides.  Il  s’agit  d’un  malade  atteint  d’une  paralysie  gudrie  en  in- 
stillaht  dans  la  vessie,  au  moyen  d’une  sonde ,  une  goutte  de  tein- 
ture  de  cantharides,  et  augmentant  tous  les  jours  d’une  goutte. 
Immddiatement  aprfes ,  on  injecte  de  l’eau  tifede.  Ce  moyen  a  rdussi 
cntre  les  mains  de  M.  Lisfranc.  2°  Hemiplegie  gauche;  blennor- 
rhagie ;  traitement  meriuriel.  Service  de  M.  Gruveiliiier.  3°  Me- 
ningite  chronique  avec  hemiplegie  legere;  symptdmes  de  com¬ 
pression;  mort.  fipanchemenl  sereux  d'ins  le  ventricule;  carac- 
leres  anatomiques  de  la  meningite.  h°  Hemiplegie  incomplete 
du  cdle  gauche.  Paralysie  de  la  paupiere  supirieure  droite  et 
des  muscles  moteursde  l' ceil  gauche ,  suite  d’attaques  epilepliques 
reilerees.  Ces  deux  observations  ont  dtd  recueillies  it  la  clinique  de 
M.  Chomel.  5"  Hemiplegie  gauche;  blennorrhagi.ps;  traitement 
mcrcuriel;  amelioration  notable.  Service  de  M.  Cruveilhier  (suite 
de  l’observation  prdcddente).  6“  Delirium  tremens.  Service  de 
M.  Monneret.  7”  Delirium  tremens  gueri  par  I'opium  en  lave¬ 
ment.  Service  de  M.  Maisonneuve.  8°  Emploi  du  datura  stramo¬ 
nium  centre  les  hallucinations ,  par  M.  Billot,  interne  itBicdtre. 
Service  de  M.  Moreau. 


1  Uh  REVUE  DES  JOURNAUX  DE  MEDECINE. 

PARALYSIE  DU  CdlE  GAUCHE.  —  BLENNORRHAGIE.  —  TRAITEMENT  MER- 

CURIEL. — AMELIORATION  NOTABLE.  (SERVICE  DEM.  CRUVEILHIER.) 

Jean-LouisFabre,  journalier,agd  de  trente-sept  ans,  estpris  d’e- 
tourdissements  en  travaillant  a  la  pose  detuyaux  pour  la  conduite  des 
eaux.  Dte ce moment  la  demarche  est  difficilc;la  paupifcre  gauche  se 
paralyse;  le  bras  droit  perd  tout-a-fait,  mais  graduellemeut,'le  sen¬ 
timent  et  le  mouvement.  La  bouche ,  pendant  un  jour  ou  deux ,  fut 
divide  A  gauche.  La  langue ,  paralysde  dans  sa  moitid  gauche ,  avait 
tellement  perdu  la  sensibility  qu’on  put  la  traverser  avec  une  ai¬ 
guille  sans  determiner  aucune  douleur.  Entrd  a  l’hdpital  Beaujon  , 
dans  le  service  de  M.  Robert,  Fabre  ayantddclard  avoir  eu  quatre 
blennorrhagies,  est  soumis  a  un  traitement  antisyphililique  (salscpa- 
reille,  pilules  mercurielles,  bains  de  Bareges).  II  y  cut  un  succes  si 
grand  que  lemalade  put  reprendre  ses  travaux  accoutumds. — Plu- 
sieurs  mois  s’dtaieut  passds  dans  un  dtat  de  santd  trfcs  satisfaisant, 
quanddessymptOmesnouveauxdeparalysie  vinrent  frapperla  vessie 
et  le  ffiembreinfdrieurgauclie.M.  Cruveilhierdiagnostiqua  des  tuber- 
cules  dans  le  cerveau ;  cependant ,  soupgonnant  que  la  cause  pre¬ 
miere  de  la  maladie  dtait  une  affection  syphilitique ,  ce  mddecin 
ordonna  un  traitement  mercuriel  (ddcoclion  de  salsepareille,  liqueur 
de  Van-Swidten).  Sous  l’influenccde  ce  traitement,  tous  les  sym- 
ptomes  ont diminud  d’in tensile,  etloulportaita  croire  qu’on  obtien- 
drait  une  gudrison  definitive. 

Ce  pronostic  favorablene  s’estpoint  rdalisd.  Apres  quelque  temps, 
les  accidents  ont  augmentd  ,  et  le  malade  a  succombd. 

A  l’autopsie,  on  a  trouvd  des  tubercules  de  la  grosseur  d’une  noi¬ 
sette  ddveloppds  prfes  de  la  scissure  de  Sylvius  ;  quelques  autres  oc- 
cupaient  la  protuberance,  et  dtaient  enveloppds  d’une  substance 
d’apparence  cancdreuse.  Un  autre  tubercule  assez  volumineux  s’a- 
percevait  prfes  de  la  come  d’Ammon. 

DELIRIUM  TREMENS.  (SERVICE  DE  M.  MONNERET. ) 

Un  homme  de  trente-trois  ans,  gargon  de  magasin,  se  livrant 
habituellement  &  l’usage  des  liqueurs  fortes ,  est  regu  le  8  septem- 
bre  Si  ThOpital  de  la  Charitd.  A  son  entree,  il  prdsente  un  tremble- 
ment  prononcd  de  tous  les  membres :  la  parole  est  embarassde ,  la 
langue  est  tirde  sans  deviation,  les  pupilles  sont  un  peu  dilatdes, 
la  soif  est  vive ;  il  y  a  quelques  vertiges  et  des  bourdonnements 
d’oreilles ,  mais  l’intelligence  et  les  sens  sont  intacts. 

Dans  la  journde ,  il  dprouve  une  attaque  pendant  laquelle  il  perd 


145 


JOUBNAUX  FRANC.AIS. 
connaissance  et  offre  des  symptdmes  de  paralysie.  Le  lendemain  , 
un  violent  dAlire  se  declare  ;  on  est  oblige  d’employer  la  camisole 
de  force ,  qui  maintient  le  malade  A  grand’peine ;  ilvocifere  et  parle 
avec  une  grande  rapidite ,  cherche  A  sortie  de  son  lit :  ce  delire 
persiste  toute  la  nuit  et  continue  A  la  visite  du  matin.  La  face  est 
plutdt  pAle  que  coloree,  les  pupilles  sont  dilatees,  et ,  bien  que  l’a- 
gitation  du  malade  soit  extreme ,  le  pouls  ne  s’AlAve  qu’A  88. 

M.  Monneret  insiste ,  A  cette  occasion ,  sur  la  necessite  de  con- 
naitre  la  cause  des  maladies  dans  certains  cas ,  pour  pouvoir  en 
preciser  le  diagnostic.  Dans  le  cas  actuel ,  les  symptOmes  seuls  eusJ 
sent  ete  insuilisants.  Cette  observation  vient  A  l’appui  de  l’opinion 
de  ceux  qui  soutiennent  que  les  manifestations  exterieures  Atant 
parfaitement  semblables,  la  nature  intime  de  la  cause  qui  les  pro- 
voque  peut  At  re  tout-A-fait  diffAren  le ;  que  la  spAcificitA  des  affections 
ne  peut  pastoujours  se  dAcouvrir  par  l’Atude  des  phAnomAnes  mor- 
bides. 

Le  traitement  employA  a  AtA  le  suivant :  dAs  que  la  nature  de  la 
maladie  a  AtA  connue ,  M.  Monneret  a  ordonnA  une  potion  avec 
25  centigrammes  d’opium.  Le  quatriAme  jour,  on  administra 
encore  20  centigrammes  d’opium ,  parce  que  les  hallucinations 
de  la  vue  avaient  reparu.  Enfin ,  le  cinquiAme  jour  ,  on  renou- 
velle  la  dose,  parce  qu’il  reste  encore  un  peu  de  tremblement 
el  de  cAphalalgie;  dAs  ce  moment,  les  accidents  disparaissent 
complAtement. 

Cette  observation  prAsente  une  particularitA  digne  de  remarque. 
Le  malade ,  la  veille  de  son  entrAe ,  avait  AtA  poursuivi  par  deux 
liommes  qui  voulaient  I'attaquer :  jamais  il  n’avait  offert  de  phAno- 
mAnes  analogues  A  ceux  qui  l’amenaient  A  l’h&pital.  Cette  attaque 
a-t-elle  eu  de  l’influence  sur  le  dAveloppement  de  la  maladie  ?  e’est 
plus  que  probable.  II  n’est  pas  sans  exemple  que  des  accAs  de  de¬ 
lirium,  tremens  aient  succAdA  A  des  commotions  morales  profondes, 
A  l’effroi ,  par  exemple ,  provoquA  par  une  cause  quelconque.  Du 
reste ,  cette  influence  est  plus  gAnArale  qu’on  ne  le  croit.  On  voit 
souvent  des  accAs  d’liystArie  dAveloppAs  accidentellement,  A  la 
suite  d’une  peur ;  enfin,  on  sait  que l’Apilepsie  estchaquejour  pro- 
voquAe  par  la  mAme  cause ,  etc. 

DU  TRAITEMENT  DE  LA  FOLIE.  —  EMPLOI  DU  DATURA  STRAMONIUM 

CONTRE  LES  HALLUCINATIONS,  PAR  M.  BILLOD ,  AlAvE  INTERNE  (IE 

M.  MOREAU,  MEDECIN  DE  BICfiTRE. 

Le  travail  de  M.  Billod  n’est  quele  complAment,  pour  ainsi  dire, 
d’tin  mAmoire  publiA  en  octobre  1841,  dans  la  Gazette  midicalc , 
Ann.  5IRD.-PSVC.  x.  i.  Janvier  ISIS.  10 


\k 6  REVOE  DES  JdURNADX  DE  mEDECINE. 

par  M.  J;  Moreau.  Ce  travail  est  conStitud  par  deux  sdrics  de  faits, 
danslesquels  l’emploi  du  datura  stramonium  a  dtd  suivi  de  gtidri- 
Son  Oii  d’amdlibratidb;  Les  divers  traitements  eblplbyds  jusqri’4  ce 
jour  fcontre  ies  formes  varides  de  Palidbatibn  meiitale  vebaiebt  sou- 
vent  dchouer  Corttreles  hallucinations.  Oe  symptOrnd  n’dtait  pas  in¬ 
curable  ,  inais  dans  le  plus  grand  nbiitbre  des  cas  ,  il  dtait  rebelle  4 
et  rdsistait  aux  iribydhs  employes  contre  liii ;  c’dtait  dotic  line  bonne 
pensde  de  chercher  ie  rern&de  a  ce  trial ,  car  le  plus  grand  nombre 
des  alidnds  ont  des  hallucinations.  NouS  ne  voulotts  pas  entrer  dans 
l’exameb  des  barites  questions  de  physidlogie  pathologiqUe  qui  se 
rattacherit  a  l’emploi  tlidrapeutique  dU  datura  stramonium-.  Peu 
nous  importela  thdorie ;  qrie  ce  medicament  Rglsse  de  telle  dtt  telle 
mariifere  4  cecl  devient  indifferent  si  a  la  Suite  des  observations  dans 
lesquelles  le  datlifri  a  did  mis  en  Usage  j  on  petit  dcrire :  gudrison. 
Quelques  mddedhs  drit  eh  recorii-S  ail  datura,  etn’en  bht  paS  retird 
les  memes  avantages  quo.  M.  Moreau ;  cela  tient-il  a  ce  que  cestrid- 
decins  n’orit  pas  Sri  employer  fcbnvebabldmehtle  mddicamerit  ?  cela 
tient-il  a  ce  qu’ils  l’ont  employe  daris  des  cas  diffdrents  de  ceux  de 
M.  Moreau?  e’est  ce  qrie  nous  tt’oserioris  dire  positivemeiit.  QUoi 
qu’il  eti  soit,  nous  avdris  dfl  rappeler  ce  fait  pour  constater 
que  la  question  thdrapeutlqiie  est  loin  d’etre  jugde ,  et  qu’il  est  par 
tonsdquent  Udcessaire  d’expdrimentei-  encore.  Examinons  done  les 
faits  nouveaux  j  qu’eri  soil  bom  les  dldves  de  M.  Moreau  viehnent 
de  publier. 

PremIEre  seriE. — Premiere  observation.  Un  ouvrief,  agd  de 
trerite-cinq  ans ,  fait  iriie  fchute  sur  I’dpaule,  qui  le  contrainta  sd- 
journer  pendant  Un  triois  dads  Uri  libpilal.  A  sa  sortie ,  il  entend 
des  voix  qrii  le  menacent  et  Pentretiehnent  des  inflddlitds  de  Sa 
femme ;  dds  fan tdmes  passent  souvent  devattt  ses  yeux,  etc.  AU 
liuitieme  ou  dixidme  jour ,  on  Conduit  le  maladd  a  Bicdtre.  D6S 
le  Soir  de  son  arrived,’  Ob  administre  Un  julep  additioriud  de 
20  centigrammes  de  datura  qui  determine  des  phdnbmciies  d’irt- 
toxication.  Le  ldudemairi  les  hallucinations  avaient  disparu.  Elies 
se  morttrferent  ehetire  a  ddUx  reprises  dabs  l’espace  de  trbis  se- 
maines  j  et  dds  cdfhbirieht  id  rrialade  frit  gudri. 

Deuxieme  observation.  M...  (Jeali-Baptiste) ,  ebtrd  4  BiCdtt-d  le 
9  octobre  1841.  Un  de  ses  parents  est  hypochondriaque ;  sa  mdre 
est  stijette  aux  ni'diix  de  AirfS  Ce  maladd ,  d’uri  cai-dcidre  doux , 
vbit;  irialgi-d  Sbh  travail  assidii;  sds  affaires  Sd  ddrangcr  :  dds  cet 
instant,  il  perd  le  sommeil,  devidnt  irritable ;  dt  Sd  plaint  dd  bdbr- 
donnements  dans  la.  tdte.  Ou  pratique  une  saignde ,  4  la  suite  de 
laqiiclle  il  eprouve  des  hallucination  de  la  vuc  et  de  l’quie.  A  son 


jOURNAUi  FRANhAIS.  147 

entrde  a  I’hOspice  ,  oil  observe  une  assez  grande  agitation ,  dd  la  mo¬ 
bility  dans  1c  jeu  de  la  physionorriie.  A  chaque  instant ,  le  malade 
s’interrompt  pour  dcouter  des  voix  qui  l’lnjurietxt  et  le  menacent. 
M.  Moreau  ordonne  de  prendre  le  soil',  avant  le  touchier,  till  jhlep 
avec  addition  de  2  centigrammes  d’extrait  de  datura  strAmdhium. 
Trois  jours  se  passent  stins  phdnom&nes  nouveattx ;  Id  quatridme 
jour,  Oh  porte  la  dose  de  datura  A  20  centigrammes ;  la  nitit  suivdntc 
eSt  extrCmement  agitde.  Le  cinquifeme  et  le  sixidme  joiir,  on  revient 
A  12  ceritigramnies  settlement,  et  A  cette  dpoque  ies  hallucinations 
disparaissent  pour  ne  plus  revenir. 

Troisieme  observation.  Uh  hommd  de  cinquante-qualre  ans, 
d’un  caraetdre  triste  et  tacithine ,  ennemi  des  distractions ,  tomhe 
dans  la  misdre.  Sa  position  accroit  sa  mdluncolie  natUrelle,  et 
bientOt  des  hallucinations  se  ddveloppent.  II  voit  des  ennemis 
partout;  destraitres  ;  des  espionS ,  des  assassins  le  poursuivent.  Uh 
solr,ilcroit  entendre desmalfaiteuds qui Veidcnt Cnfoncer  sa  porte: 
danssa  frayedr,il  saute  par  la  feridtre,  fet  se  fcasSetlhccuisSeehtom- 
bant.  Aprds  treizejouts  detraitemerit  par  le  datura,  les  hallucinations 
disparaissent,  qUOique  les  iddes  fixes  persistent.  Au  boilt  de  deitx 
mois,  la  situation  du  malade  cst  aSsdz  bonne  pour  pennettre  sa 
sortie.  Un  mois  plus  tard ,  les  hallucinations  reparaissent  Sobs  une 
autre  forme;  le  malade  est  ramend  A  M.  MofcaU.  On  administre  le 
datura  A  doses  ptogl  essivement  crOlssantes,  dt  on  les  porie  Allisl  de 
15  A  40  centigrammes.  Deseffeisd’intoxication  sdmanifestent,  etdds 
le  lehdemairi,  le  malade  n’a  pi  Os  de  visions.  11  rAppOrte  alors  A  la 
maladie  cedes  ddht  il  dtait  viclime.  La  glidrisoii  est  complete. 

Quatrieme  observation.  Louis-Adguste  J. ,  agd  de  quarante  ans, 
inarbrier ;  tattle  dlevde ,  temperament  dminemhient  nervOux.  A  la 
shite  d’une  querelle  avec  dehx  de  seS  amis ,  auxqtiels  il  supposait  de 
mauvaises  intentions ,  un  trouble  Visible  s’dmpare  du  malade ,  dt 
dilrant  toute  la  nuit  qdi  suivit  la  querelle ,  IS  Voix  de  Ses  dehx  ad- 
versaires  le  poursuit.  Ses  antecedents  personnels  sdnt  assez  bons; 
fhaiS  plhsieurS  persohnes  de  sa  fainille  6nt  etl  deS  affectiblis  her- 
vetiseS;  M.  Moreau  prescrit  10  eentigramtaeA ,  et  dfeS  Id  lehdehiaii 
15  cehtigramihes  de  dattifa;  oh  tOntinhd  Cdttd  dbsd  pendAht  sept 
jours,  et  dds  le  huitieme  jour,  les  liallucihSiiotiA  ne  repAraiSseht 
plus.  Le  malade  appidcie  Sa  position  passde  et  prdsdhtfe  Avec  bedu- 
coup  de  luciditd.  Ij  ddit  fitfe  ctitisiddrd  comitie  gtldri; 

CiriquiUiitb  obserMUbrl;  the  jeune  daihe  de  vihgt-dfehi  this  a 
hh  accotichement  trds  labblleiix ;  SKCompAglid  de  vlolentes  attAipieS 
dpileptiformes  qui  diiretit  trois  jours.  A  cC  trouble  considerable 
sttccddeht  quarante-hhlt  heiires  dd‘  bAlthe.  BiOiUot  hrie  ldgere  excl- 


148  REVUE  DES  JOURNAUX  DE  MEDECINE. 

tation  apparalt,  la  maladc  a  des  rdves  agitds,  puis  de;  illusions  et 
des  hallucinations  de  toute  espixe.  M.  Moreau  ordonne  2  centi¬ 
grammes  de  datura  dans  un  julep  calmant,  ha  nuitsuivante  cstsi 
mauvaise ,  qu’on  cst  oblige  de  maintenir  la  malade  sur  son  lit  pour 
l’empdcher  de  se  lever  et  meme  de  se  prdcipiler  par  la  croisde.  Le 
suriendemain  il  n’y  a  plus  aucune  hallucination.  11  ne  reste  que  de 
l’incertitude  et  du  vague  dans  l’esprit.  Les  lochies  n’avaient  pas  en¬ 
core  paru,  quoiqu’on  flit  arrive  au  onzidme  jour  de  l’accouche- 
ment ,  et  la  gudrison  ne  put  leur  Sire  attribute ,  puisqu’elles  ne  se 
monlrfercnt  que  six  jours  plus  tard. 

Tels  sont  les  fails  nouveaux  que  M.  Billod  apporle  4  l’appui  du 
travail  de  M.  Moreau.  L’analyse  trfcs  succincte  que  nous  venons  d’en 
donner  en  fera  sentir  l’importance.  La  rapiditd  de  la  gudrison  obte- 
nue  cbez  les  qualrc  premiers  malades  ne  doit,  cc  nous  semblc, 
laisser  aucundoule  sur  l’efiicacitd  du  datura  dans  les  cas  d’hallucl- 
nations  primitives.  Voyons  maintenant  les  autres  observations. 
Celles-ci  presentee t  un  inldrdt  plus  vif,  parce  que  les  maladies  contre 
lesquelles  il  fallait  agir  existaient  depuis  longtemps ,  et  parce  qu’en 
rdalitd  les  medications  que  nous  avons  a  noire  service  sont  surtout 
d’unc  effkacite  dvidente  dans  les  affections  chroniques. 

Sixieme  observation.  Un  malade ,  agd  de  trente-cinq  ans , 
broyeur  de.couleurs,  homme  d’un  caractfere  doux,  portd  ii  la  md- 
lancolie ,  a  dprouvd  des  chagrins  d’amour.  Abandonnd  par  l’une  de 
ses  maitresses ,  il  est  pris  d’un  ddlire  gendral  compliqud  d’iddes 
fixes  et  d’hallucinations  de  toutes  sorles.  Une  forte  saignde,  prati- 
qude  par  un  mddecin  dela  ville,  calme  l’agitation  sans  avoir  d’in- 
fluence  sur  les  iddes  fixes  et  les  hallucinations.  Du  7  novembre  18Z|1 
au  9  du  meme  mois ,  on  administre  le  datura  stramonium  a  doses 
croissantes  jusqu’4  30  centigrammes.  Dessymptomes  d’iutoxication 
font  suspendre  la  mddication.  Dix-neuf  jours  aprfes ,  les  hallucina¬ 
tions  ayant  recommencd ,  on  revient  au  datura ,  4  la  dose  de  2  cen¬ 
tigrammes.  Onze  jours  de  cette  mddication  suifirent. 

L’agitalion  gdndrale  cesse.  pour  reprendre  une  nouvelle  intensitd 
4  diverses  dpoques,  et,  en  ddfinitive ,  pour  disparaitre  compldte- 
ment  ainsi  que  les  aulres  symptomes ,  mais  seulement  aprds  plu- 
sieurs  mois  de  traitement. 

Septieme  observation.  Vincent  B... ,  cdlibataire,  4ge  de  trente- 
deux  ans  ,  d’un  caract&re  gai,  paisible,  s’adonnant  aux  travaux  de 
son  dtat  avec  zfele  et  succes.  Cet  homme  ayant  did  trompd  par  une 
femme  qu’il  voulait  dpouser,  en  concut  un  grand  chagrin,  fitant 
tombd  malade ,  il  se  persuade  que  les  personnes  qui  habitent  la 
mdme  maison  que  Ini  sont  la  cause  de  ses  maux  ;  des  voix  lui  adres- 


JOURNAUX  FRANC AIS.  149 

sent  des  reproches  contimiels.  II  croit  qu’on  pent  lire  dans  sa  pensde. 
Durant  quatre  mois  de  sdjour  4  Thospice ,  son  6tat  ne  change  nul- 
lement.  Enfin,  on  entreprend  le  traitement  par  le  datura  stramo¬ 
nium;  mais  il  faut  le  prolonger  deux  mois  environ  pour  ddraciner 
les  hallucinations.  Celles-ci  cedent  comple lenient ,  el  le  malade 
conserve  toujours  ses  id  des  fixes.  M.  Moreau  consent  a  le  laisser 
sorlir  de  l’hospice,  quoique  incompldtement  gudri,  dans  l’espd- 
rance  que  des  distractions,  le  travail,  etc.  ,  pourront  Ini  dire  fa- 
vorables. 

Huitieme  observation.  Philippe -Emmanuel  M... ,  serrurier- 
mdcanicien ,  d’un  caractdre  doux ,  tres  laborieux ,  habite  Thospice 
depuis  plus  de  sept  ans.  Des  hallucinations  de  la  vue  et  de  l’oui'e 
forment  le  caractere  dominant  de  son  affection.  M.  Moreau  soumet 
ce  malade  pendant  un  mois  au  traitement  par  le  datura;  on  arrive 
par  doses  croissantes  it  20  centigrammes  seulement.  Les  hallucina¬ 
tions  cessent  it  plusienrs  reprises  durant  ce  traitement ;  enfin,  dies 
recommencent.  Tout-ii-coup ,  et  sans  addition  d’une  nouvelle  dose, 
des  accidents  toxlques ,  graves ,  se  ddclarent.  Les  symptdmes  cd- 
phahques  se  suspendent  pendant  huit  jours ,  puis  reparaissent  sous 
la  forme  lypdmaniaque.  Deux  fois  encore  ces  symptOmes  sc  suspen¬ 
dent  ,  et  dans  l’intervalle  lucide ,  le  malade  comprend  parfaitement 
sa  position  et  en  rend  un  comptc  exact.  De  la  tristesse,  des  prd- 
ventions  exagdrdes  conlre  certaines  personnes  font  penser  4  M.  Mo¬ 
reau  que  le  malade  n’est  pas  gudri,  et  qu’il  conserve  des  hallu¬ 
cinations  dont  il  ne  parle  pas. 

Ce  qui  nous  a  le  plus  frappd  dans  ces  faits ,  e’est  la  persistance 
au  mdme  degrd  des  hallucinations,  jusqu’ii  ce  qu’un  commence¬ 
ment  d’intoxication  ait  parti.  AussitOt  que  le  systfcme  nerveux  s’d- 
branle,  aussitdt  qu’une  excitation  edrdbrale  se  manifeste,  l’dcono- 
mie  entidre  se  modifie,  et  le  datura  stramonium  triomphe, 
1’hallucination  disparait.  Cette  condition  d’empoisonnementest-elle 
ndeessaire  a  Taction  thdrapeulique  du  datura  ?  On  peut  le  croire  en 
ne  voyant  que  les  faits  cilds  par  M.  Billod.  Nous  le  rdpdlons  en  ter- 
minant ,  e’est  une  question  thdrapeutique  qui  attend  une  solution 
ddfmitive. 

III.  Journal  ties  connaissances  medico- 
cliirurgi  coles .  ’ 

Numdros  de  Septembre ,  Octobre  et  Novembre  1842. 

Articles  originaux. 

1°  Fiiore  ccribro-spinalc  d‘ Avignon,  par  M.  Gdrard.  2°  Her- 


150  REVUE  DBS  JOURNAUX  DE  MEDECINE. 

nie  fraumalique  du  cervequ,  par  M.  LEpnard.  3"  Notice  sur  Bi- 
cetre,  par  M.  Millet,  h"  Erreurs  de  diagnostic  dans  les  maladies 
de  lam  air  ice,  par  M.  Lisfrang. 

HERN1E  DD  CERVEAU  CONSECUTIVE  A  UN  COUP  DE  PIED  DE  CHEVAL 
PAR  M.  LEONARD. 

Un  enfant  de  neuf  ans ,  le  jeune  Frangois  Lepomfo ,  regut ,  fo 
9  juillet ,  un  coup  de  pied  de  cheval  au  niveau  de  la  bosse  fron  talc 
droite,  qui  produisit  une  plaie  dEchirEc ,  contuse,  avec  enfpncc- 
•  ment  des  os  du  cr&ne.  Le  lendemain  de  l’accidgnt ,  une  fifevre  vio- 
lente  se  declare,  puis,  le  troisifeme  jour,  un  coma  prononcE.  Celui- 
ci  se  dissipe  peu  a  peu  et  disparait  complEtement.  L’epfant , 
quoiqu’ayant  une  plaie  qui  suppurait  abondamment,  reprend  ses 
habitudes.  Au  dix-septifeme  jour  il  mange  bcaucoup  de  groseilles, 
et  est  pris  la  nuit  suivante  d’envies  de  vomir,  puis  de  fortes  con¬ 
vulsions.  Des  lavements  salurEs  de  sel  commun  ,  administrEs  coup 
sur  coup,  amenferenl  d’abondantes  Evacuations  alvines  avec  les- 
quelles  flnirent  les  altaques.  Le  lendemain,  il  ne  restait  que  de  la 
fatigue ,  de  la  ffovre  et  beaueoup  d’irritation  d’estpmac. 

A  cette  Epoque  le  bourgeon  charnu  qui  occupait  le  centre  dp  la 
plaie  sedEveloppade  plus  en  pluset  prit  la  forme  d’un  champignon. 
M.  LEonard  fit  rincisioti  de  ce  champignon ,  et  il  rpppnnqf  qu’ij 
venait  d’emporter  une  portion  du  cerveau.  Deux  jours  apres, 
une  nouvelle  tumeur  se  dEveloppe  spontapEment ,  puis  se  flEtrit 
d’plfo-pfopie,  Enfin ,  une  troisi&me  tumepr  apparut  R  soil  lour. 
La  piafodfo  f}e  l’estomac  fit  des  progrfes,  Ap  cjnquante-huiti&me 
opr  de  la  maladie  survinrent  du  dElire  et  de  la  carphologie ,  et 
six  jours  apffis,  l’enfant  mourut.  Al’aptopsie,  on  trouva  uneasscz 
grande  quantitE  de  pus  dans  le  foyer  ainsi  que  dans  le  veplricufo 
droit ;  une  espfcce  de  conduit  faisait  correspondre  les  deux  cavitEs, 
Le  reste  du  cerveau  et  les  membranes  Elaienl  sains.  La  muqueuse 
intestinale,  et  principaforpent  la  muqueuse  de  l’estomac ,  Etaient 
rpipplUes  ef  diflluentes  dans  toute  four  Etendue,  En  les  raclant  avec 
le  dos  du  scalpel ,  on  les  enlevait  sous  forme  d’une  solution  gom- 
meuse  tres  Epaisse. 

D,gp  foils  Men  conqiis  d£ja  pffoufoept  ffo  peffo  obseryglion  :  1®  le 
dEveloppement  d’accidents  nerveu$  tyEa  prononcEs  a  une  Epoque 
oil  le  malade  Etait  dans  le  meilleur  Etat,  et  ou  rien  ne  pouVait  les 
faire  craindre.  Get  accident,  attribuE  par  M.  LEonard  a  une  indi¬ 
gestion  ,  ne  refove  probablement  pas  de  cette  cause ,  car  on  l’a  sou- 
vent  opservE  sans  indigestion ;  2°  J’intEgritE  complete  des  facultEs 


JOUllCjAUX  PttANqAlS,  1^1 

ijitcUectiielles ,  malgrd  Pablatiof}  d’oep  quqntj[d  de  cprvea[l  dgqle  a 
un  grps  peuf  de  poule,  »  Malgrd  les  peries  cpn-iddrat||ps  qq’dpfoqr 
»  yqjt  la  qubstqnce  dii  cervpau,ppr  suite duddycjpppement  dp  irois 
» Iternies  consdcutiveg ,  il  me  fut  impossible  de  ponstater  dies  Ip 
»  ipalqdc  aqcune  al id: ration,  soit  de  ja  motilitd,  goit  de  la  spflsibj- 
»  Ijtd ,  gpit  de  PinteHigenee ;  tout  paraisaajt  se  passer,  ep  jin  mot , 

»  coipme  gi  |e  cerveau  n’eflt  rdellerjicnt  pas  dtd  endommagd?  » 

NOTICE  SUg  pipfiTREj  PAR  W,  MILLET. 

L’histoire  de  Bicdtre  offre  plusieurs  faits  curieux  que  l’auteur  ra- 
conte  successivement ,  mais  qui  se  trouvent  ddjft  dans  les  notices 
de  M.  Scipion  Pinel  et  de  MM.  Aubanel  et  Thore.  Nous  donnerons 
dans  les  prochains  numdros  des  notices  historiques  et  statistiques 
sur  la  Salpdtridre,  Bicdtre  et  Charenton  ,  et  nous  aurons  alors  occa¬ 
sion  de  revenir  sur  le  travail  de  M.  Millet,  qui  nous  a  paru  plus  com- 
plct  que  ceux  qu’on  a  publids  jusqu’a  prdsent. 

ERREDR8  DE  DIAGNOSTIC  PANS  RES  MALADIES  DE  LA  MATRICE ,  PAR. 

M.  LISFRANG. 

Sous  ce  titre,  le  journal  des  Connaissances  m^dirq-chirurijicdles 
vient  de  puttier  un  chapjtre  trfcs  inldressant  extrait  du  2"  volume 
de  la  Clinique  chirurgicale  de  la  Pilie ,  par  M.  Lisfranc.  Nous 
n’extrairons  de  ce  phapitre  que  quelques  alindas  qui  ont  pour  objel 
l’dtude  dp  certaines  affections  nervpuses.  M.  Lisfranc  chei'clie  a  dta- 
blirqu’un  grand  qombre  d’affections  diverses  ,  regarddes  comtne 
idiopathiques ,  sont  souvent  symptomatiques  et  dependent  d’une 
ldsion  de  Putdrus,  «  La  jnatrice  est  le  foyer  du  mal  d’oii  s’irradient 
»  des  souffrances  qui  spuverit  ne  s’y  font  pas  sentir  et  qpi  sdvissent 
»  avec  force  plus  ou  moins  loin  d’elle.  »  (Loco  citato. j  II  y  a  dang 
cette  question  de  grandes  diffipullds  qui  ont  did  souvent  ddbattu‘'s 
&  Poccasion  de  quelques  maladies ,  et'surtput  a  Poccasion  de  l’hys- 
tdrie.  Nous  venons  de  dire  que  M.  Lisfranc  se  range  de  l’avis  de  ceus 
qui  regardent  les  symptbmes  nerveux  comme  seeondaires.  Sans  pnr 
trer  dans  cette  discussion,  voyons  les  faits  pyoduits  par  le  chirurgipq 
de  la  Pitid. 

Choree.  «  Une  jeune  personae,  dgde  de  dix-huit  ans,  d’une  con¬ 
stitution  nerveuse  et  sanguine,  dtait  affeclde  de  cette  maladie  depuis 
trois  anndes.  Les  moyens  ordinaires  avaient  dtd  mis  en  usage  pres- 
que  sans  succts ;  les  aincndemcnts  obtepus  par  leur  emploi'  ne  s’d- 
tjuejit  pas  sontenus,  La  danse  de  Saint-Guy  sidgeait  siir  la  face,  sur 
la  jangue  et  suy  Jes  membreg  lhoraciqi)es ;  el|e  dtait  trds  ddv  loppdp. 


152  REVUE  DES  JOURNAUX  DE  MEDE6INE. 

La  menstruation  offrait  beaucoup  d’irrdgularitd ;  les  rfegles  man- 
quaient  souvent,  et  souvent  aussi  elles  coulaient  incomplelement... 
Je  fis  appliquer  a  quatre  reprises  ,  et  A  huit  i  dix  jours  d’intervalle, 
tantdt  quinze,  tantdt  vingt,  et  meine  vingt-cinq  sangsues  sur  les  par¬ 
ties  latdrales  et  posterieures  du  cou,  le  long  de  la  raCine  des  clie- 
veux ;  j’administrai  a  l’intdrieur  des  narcotiques  qui  employes  seuls 
n’avaient  pas  reussi.  J’obtins  un  ldger  amendement;  il  ne  fut  pas 
de  longue  duriie.  Frappg  par  i’irregularite  et  le  peu  d’abondance  de 
la  menstruation,  et  par  Paccroissement  des  symptdmes  morbides 
lorsqu’on  avail  mis  en  usage  les  medications  propres  J  produire  ou 
augmenter  les  rfegles ,  je  dirigeai  mon  attention  vers  l’uterus.  » 
M.  Lisfranc  raconte  qu’aprfes  avoir  pratique  le  toucher  par  le  rec¬ 
tum,  il  reconnut  un  engorgement  de  la  matrice  qui  avait  double  de 
volume.  Quatre  mois  de  traitement  sufiirent  pour  combattre  cet 
engorgement  et  pour  guerir  compietement  la  choree.  Cette  guerison, 
qui  date  de  trois  ans,  ne  s’est  pas  dementie. 

£lat  simulant  Vipilepsie.  «  Une  jeune  personne,  agee  de  seize 
ans,  d’un  temperament  nerveux,  etait  devenue  fort  triste  sans  cause 
connue  ;  bientbt  elle  fut  en  proie  a  des  attaques  de  nerfs  qui  se  re- 
nouvelaient  tons  les  six  ou  huit  jours.  Au  bout  de  quelque  temps 
des  phenomines  plus  graves  se  manifestferent ;  cette  jeune  per¬ 
sonne,  a  des  epoques  indeterminees  et  qui  se  rapprochaient  de  plus 
en  plus,  perdait  tout-a-coup  connaissance,  aprfcs  avoir  execute  sur 
son  axe  un  ou  deux  mouvements  de  rotation ;  il  existait  des  sym¬ 
ptOmes  de  convulsions;  la  face  devenait  d’un  rouge  assez  fonce ;  la 
malade  ne  rendait  pas  d’ecume  par  la  bouche.  La  premiere  men¬ 
struation  ne  s’etait  pas  encore  montree,  et  cependant  on  avait  em¬ 
ploye  les  moyens  propres  a  determiner  les  regies.  Mademoiselle  X... 
Oprouvait  de  la  gfine,  de  la  pesanteur  dans  le  bassin;  elle  y  ressen- 
tait  de  la  fatigue  aussitOt  qu’elle  s’etait  livree  a  un  exercice  un  peu 
prolonge.  Elle  etait  affectee  depuis  plusieurs  annees  de  flueurs  blan¬ 
ches  abondantes ;  la  coloration  de  sa  peau  n’avait  point  change.  » 
M.  Lisfranc  pratique  le  toucher  par  le  rectum,  et  recon nait  une 
hypertrophie  de  la  matrice  avec  exaltation  de  la  sensibilite  sous 
1, influence  du  toucher.  Le  traitement  des  engorgements  simples  de 
la  matrice  amena  au  bout  de  quatre  mois  les  regies ,  et  au  bout  de 
six  mois  une  guOrison  complete  qui  se  maintient. 

Alienation  mentale.  «  Une  femme,  SgOe  de  vingt-huit  ans,  d’un 
temperament  nerveux  et  sanguin,  appartenait  h  une  famille  dans  la- 
quelle  on  n’avait  jamais  observe  la  folie.  Cette  femme  perdit  tout- 
a  -coup  la  raison ;  elle  avait  beaucoup  d’eioignement  pour  son  mari ; 
elle  ne  pouvait  pas  meme  toierer  sa  presence;  elle  soulenait  qu’en 


JOURNAUX  FRANCAIS. 


153 


multipliant  trop  ses  rapports  avcc  elle ,  il  l’avait  rcnduc  malade ; 
qu’ellc  voudrait  avoir  des  relations  avec  des  personnes  qui  la  fali— 
gueraient  moins,  et  qu’ainsi  elle  ne  deviendrait  pas  enceinte.  Nous 
savions  que  la  malade  avait  huit  enfants ;  sa  conversation  roulait 
d’ailleurs  presque  constamment  sur  l’acte  de  la  gdndration.  J’in- 
sistai  sur  toutes  ces  circonstances;  elles  dveillferent  l’attention  du 
niddecin  qui  dut  la  porter  sur  les  organes  gdnitaux.  Je  pratiqnai  le 
toucher  par  le  vagin  ;  je  constatai  un  engorgement  assez  conside¬ 
rable  de  la  partie  antdrieure  du  corps  de  la  matrice  ;  ldgferement 
hypertrophid ,  le  col  de  cet  organe  dtait  trds  incline  en  arrifere. 
Je  prescrivis  les  moyens  propres  a  combattre  la  maladie  de 
l’uterus.  Lorsque  la  subinflammation  qui  compliquait  l’engorgc- 
ment,  et  qui  peut-fitrc  1’avait  produit,  eut  presque  disparu,  j’appli- 
quai  le  speculum :  je  vis  sur  la  lfevre  posterieure  du  museau  de 
tanche  une  erosion  de  la  largeur  d’une  pifece  d’un  franc;  je  la 
cauterisai  immediatement  avec  le  proto-nitrate  acide  liquide  d’hy- 
drargire ;  au  bout  de  six  semairies  les  symplOmes  de  l’alienation 
mentale  avaient  ddja  diminud.  Le  traitement  fut  continue  pendant 
six  mois  avec  les  modifications  qu’exigdrent  les  circonstances.  A 
cette  dpoque  la  malade  avait  recouvrd  toute  sa  raison ;  elle  l’a  con- 
servde  pendant  trois  ans ;  mais  alors  elle  devint  enceinte ;  la  folie 
rdcidiva;  elle  persista  jusqu’au  sixieme  mois  de  la  gestation,  qui 
dtait  d’ailleurs  assez  orageuse;  une  saignde  de  372  grammes  (12  on- 
ces),  pratiqude  au  bras  vers  le  milieu  de  la  grossesse ,  produisit  un 
amendement  extrdmement  marqud ;  il  semble  que  la  gudrison  de- 
vait  6tre  exclusivement  atlribude  a  cette  evacuation  sanguine.  » 
Nous  allons  encore  citer  le  fait  suivant  tel  qu’il  a  did  donnd  par 
M.  Lisfranc.  «  Un  mddecin  trfes  distingud  de  Paris ,  M.  le  doctenr 
Belhomme ,  qui  s’occupe  avec  beaucoup  de  succds  de  1’alidnation 
mentale,  me  fit  appeler  dans  sa  maison  de  santd  pour  y  voir  une  folle 
dont  la  maladie  rdsistait  aux  moyens  ordinaires,  et  chez  laquelle  il 
avait  observe  quelques  symptOmes  qui  faisaient  soupQonner  l’exis- 
tence  d’une  maladie  de  l’utdrus ;  je  la  constatai.  Nous  convinmes  de 
mettre  en  usage  un  traitement  destind  a  dissiper  l’alfeclion  morbide 
que  nous  venions  de  ddcouvrir.  M.  Belhomme  le  dirigea  avec  une 
trds  grande  sagacitd ;  cette  femme  gudrit;  je  la  revis :  alors  je  trouvai 
la  matrice  saine  et  les  facultds  intellectuelles  dans  un  dtat  parfait.  » 
Hysterie.  Une  dame  en  proie  a  dcs  symptfimes  d’une  hystdrie 
trfes  violente ,  dont  les  attaques  se  reproduisaient  presque  tous  les 
jours,  me  fit  appeler  pour  lui  donner  des  soins;  j’cus  recours  inu- 
tilement  pendant  six  semaines  aux  moyens  ordinaires  de  traitement. 
Le  toucher  vaginal  apprit  que  la  partie  infdrieure  du  vagin  dtait 


154  REVUE  Dp?  J.QURNAUX  DE  S^DECINE. 

d’une  sensibilitd  extreme ,  quo  la  caloricitd  dtait  beanpoup  jjpg- 
mentde,  pnfin  que  I’utdrus  avail  double  de  volume  et  dtait  doulou¬ 
reux  h  lq  pression,  (Traitement :  repos ;  injections  vaginales  presque 
froides,  trois  fois  par  jour  ;  bain  dmollient  prolqpgd,  tous  les  deux 
jours ;  lavement  simple  presque  froid;  le  soir,  Javement  narcotique 
OR  antispaamodjque ;  pilules  avec  5  centigrammes  de  poudre  de 
pigue;  augmenter  d’qne  i  quqtre;  vingt-quatre  heures  aprds  lq 
cessation  des  rdgles ,  sajgnde  de  3  puces. )  Au  bout  de  quatre 
njois  la  sensibility  des  organes  gdnitaux  dtait  presque  normale,  l’u- 
tdrus  n’offrait  qn’un  quart  en  sqs  environ  du  volume  ordinaire ;  les 
attaques  d’hystdrie  n’exisfaient  plus,  le  tpueber  ne  profjuisait  pas 
de  douleur.  Sixidme  mois ,  mdnie  mddip.ation ;  riiystdne  n’a  pas 
reparn ;  la  matrice  offre  son  volume  nature! ;  sepsibilitd  ct  cqlpri- 
pitd  normales  des  orgapes  gdnitaux ;  gudnson.  L’actc  de  la  gdndra- 
tion  est  exdcutd  sans  inconvdnient. 

Para/ilegie.  Une  dame,  dgde  de  treptp-six  qns ,  d’an  tempdru- 
mpnt  biiioso^sanguin  et  d’une  bpnpe  constitution ,  avait  d’abord 
dprouvd  de  l’engourdissement  daps  les  cuisses  ct  dans  les  japibes; 
peu  &  peu  Ja  ddmarche  devjnt  plus  fqtigante ,  plus  difficile  et  enfin 
impossible ;  les  membres  infdrieurs  n’avqient  rien  perdu  de  leur 
sensibilitd,  mais  ils  dtaiententidrement  privds  de  leur  iityoli]ild  j  des 
doulenrs  souvent  assez  fortes  se  fqisaient  ser)tir  a  la  partie  supd- 
ricure  du  bassin  et  sur  la  rdgion  lombaire  de  lq  cplpnne  verldbrale. 
Les  menstrues  dtaient  rdguii.dres  et  d’une  ahopdance  normale;  il 
n’existait  ni  perles  rouges  ni  penes  biapphes  ;  les  rapports  ponju- 
gaux  n’dtaient  pas  douloureux.  Op  employa  les  bains ,  les  san'g- 
sues,  les  vdsipatoires,  les  cautdres,  les  mpxqs,  la  strychnine,  la  bru¬ 
cine,  etc. ,  mais  sans  s needs.  M-  Lisfranc  l-econnait  au  toucher  qn 
engorgement  trds  voluiqineux  du  corps  dc  ja  niatri.ee,  qui  remplis- 
sait  presque  compldtement  le  bassin.  (Traiteipenl:  ioclure  de  po¬ 
tassium  a  l’inldricur ;  frictions  sur  les  aines  avec  une  pnmmade 
d’iodure  de  plombj  vjngbquatre  heurcs  aprds  les  regies ,  saignde 
de  onces;  bains  de  Bardges. )  Au  .  quq(ridme  lpois  seulement 
la  matrice  devint  mobile;  a  six  mQis  la'malade  fit  quelques  mou- 
vcments  avec  les  doigts  du  pied;  au  bout  tip  deux  ans  la  guerisOn 
est  accomplie. 

Nymphomanie.  M.  Lisfranc  dit  avoir  souvent  constatd  un  en¬ 
gorgement  de  l’utdrus  chez  des  femmes  affeetdes  de  fureur  utdrine, 
et  il  ajoute  avoir  gudri  eelies-ci  en  gudrlssant  l’engorgement. 

«Une  jeune  dame  paraissant  joujr  d.e  tous  les  attribute  de  Ja 
meilleure  sanld,  avait  toujours  dtd  peu  disposde  d  facte  de  la  gdnd- 
ration ;  l’organe  Vdndrien  dtait  peu  ddveloppd  Chez  elle  ;  mais  vers 


155 


JpDRNAUX  FRANOAIS. 
le  commencement  de  la  quatrieme  annde  de  son  manage,  die  con- 
fia  &  l’une  de  ses  amies  que  depuis  quelques  mois  elle  faisait  toutes 
les  nqit?,  pour  ainsi  dipe,  des  reyes  qui  h  fatiguaient  et  qui  lui  dd- 
plaisaient  beaucoup;  que  dans  la  jqiirnde  son  imagination  s’pccu- 
pait  presque  constamment  de  choses  pour  lesquelles  autrefois  elle 
avait  de  l’indilldrencq ;  ,cet  dtat  augmenta.  »  M.  Lisfranc  reconnut 
que  la  caioricitd  du  vagin  dtait  trfes  grande;  que  le  col  de  l’utdrus 
dtait  dilatd  et  hypcrlrophid ;  que  le  corps  dp  l’organc  dtait  dgale- 
ment  hypertropliid.  Le  chirurgiqn  conseilla  son  traitement  ordinaire 
des  engorgements  de  l’uldrus ,  qt  avec  l’engorgejnent  disparurent 
l  pps  les  apcidents. 

IV.  Examinateui*  medical. 

Numdros  de  Scptembrc,  Octobre  et  Novembrc  1812. 

Articles  originaux. 

i"  Acces  de  manic ;  hallucination ;  idees  d-  suicide  ;  hiredili, 
par  M.  Fred-  Estre.  —  2°  Colique  iliaque  ner acute,  accompagnee 
de  mouvements  convulsifs ,  traitde  par  1’ opium  associd  a  l’eau  tifede 
de  manidre  A  provoquer  le  vomissement ;  crampe  nerveuse  d’esto- 
mac  ,  calmde  par  l'opium  uni  a  l’dlher  ,  et  gueric  par  les  toriiqucs 
fixes  etles  excitants,  par  M.  Dumas  (du  Mdnil-Amelot).  — 3°  Trai¬ 
tement  de  quelques  hallucinations  de  Tome,  par  le  datura  stra¬ 
monium.  Observations  recueillies  dans  l’asile  des  alidnds  de  Mar¬ 
seille  (service  de  MM.  Guiaud  et  Aubanel) ,  par  M.  Frdd.  Estre. 

ACCftS  DE  RIAN  IE  ;  HALLUCINATIONS  ;  IDdES  DE  SUICIDE  ;  HEIlEDITd  , 
PAH  M.  FRlSD.  ESTRE. 

L’obsqrYatiqn  ponsignde  par  l’eldve  de  MM,  Aubanel  et  Guiaud, 
mddecins  de  l’asile  des  alidnds  de  Marseille ,  qp.prdse|Uc  lien  de  re- 
marquable,  soil  sous  le  rapport  des  divers  sympi&roes  dprouvds  par 
la  majade ,  sqit  sous  le  rapport  de  la  mddication  suivie ;  mais  elle 
offre  des  conditions  d’hdrdditd  bien  curieiises,  qui  montrent  com- 
bien  l’influence  de  celte  pause  est  puissante  dans  la  production  des 
plidnomdnes  dp  l’alidnatipn  ipentale.  Voici ,  du  resfe ,  up  trds  court 
rdsumd  de  cette  observation  : 

One  jeiinp  femme  est  saisie  d’un  violent  effrpi  Ji  la  vpc  d’hiiis- 
sjprs  et  de  gendarmes  qui  envahissent  la  propridtd  de  sqn  maitrq  , 
et  des  le  lendemain  elle  tombe  dans  une  grande  tristesse ,  avec 
propension  au  suicide,  Peu  de  temps  a  pres ,  elle  est  prjse  d’nn  vior 
lent  accds  de  manie,  avec  hallucination  de  la  vue  principaleinent. 
Amende  5  l’hfipital,  on  lui  pratique  en  quelques  jours  quatre  sai- 


156  REVUE  DES  JOURNAUX  DE  MEDECINE. 

glides  et  on  fait  de  fortes  applications  de  sangsues  a  la  tete.  Alors  il 
arriya  ce  qu'on  observe  souvent,  l’agitation  et  le  ddlire  cesserent ; 
niais  la  malade  tomba  dans  un  calme  stupide  si  profond ,  que ,  plu- 
sieurs  mois  aprfes ,  on  put  dillicileraent  s’assurer  qu’elle  n’avait  pas 
perdu  la  mdmoire. 

Le  grand-pere  maternel  de  cette  malade  avait  essayd  de  se  jeter 
dans  nn  puits,  dans  l’intention  de  se  donner  la  mort.  N’ayant  pas 
reussi,  il  se  fit  sauter  la  cervelle  d’un  coup  de  fusil.  Cet  homme 
avait  qualre  lilies  ,  qui  toutes  donnferent  des  signcs  de  folie  pen¬ 
dant  l’allaitemcnt ,  et  qui  toutes  ,  frappdes  de  monomanie  suicide  , 
se  jetferent  dgalement  dans  des  puits.  Ce  mode  de  suicide  cst  tr6s 
frdquent  chez  ies  gens  de  la  campagne. 

COLIQOE  ILIAQUE  RERVEUSE ,  ACCOMPAGNEE  DE  MOUVEMENTS  COR- 
VDLSIFS  ,  TRAIT^E  AVEC  AVANTAGE  PAR  L’OPIUM  ASSOCli  A  L’EAU 
TI&DE,  DE  MANliiRE  A  PROVOQUER  LE  VOMISSEMENT  ;  CRAMPE  RER¬ 
VEUSE  D’ESTOMAC  ,  CAL5IEE  PAR  L’OPIUM  UNI  A  L’£THER  ,  ET  GUl'RIE 
PAR  LES  TORIQUES  FIXES  ET  LKS  EXCITANTS  ;  PAR  M.  DUMAS  (DU 
MfifilL- AMELOT). 

Une  jeune  dame  d’un  temperament  nerveux  se  plaint  dfts  son 
enfance  de  coliques  d’estomac,  qui  ont  augmcnte  a  i’epoque  de  la 
premifere  erupiion  menstruclle,  et  se  sont  regularis£es  £  l’epo- 
que  de  son  mariage.  Cette  malade  dprouve  des  crises  qui  debuicnt 
par  des  baillements,  des  frissons  vagues,  de  l’ennui,  une  douleur  £ 
l’dpigastre.  De  ce  point  irradient  bienlOt  des  douleurs  trfes  vives  dans 
tous  les  sens ,  et  qui  am&nent  des  convulsions.  Les  urines  restent 
claires,  la  peau  est  sfeehe  et  glacde.  Il  n’y  a  pas  de  soif,  pas  de  con¬ 
striction  a  la  gorge,  pas  de  boule  hystdrique ,  pas  de  bailonnement 
du  ventre  ,  ni  de  cSphalalgie  ,  mais  une  grande  impressionnabilild 
de  tous  les  sens.  —  Les  accfes  sont  presque  toujours  multiples  ,  et  se 
succfedent  rapidemcnt ;  puis  tout  rentre  dans  l’ordre.  Quclquefois 
cependant  il  reste  une  douleur  iixe  dans  la  region  iliaque  droite. 

Traitemcnt.  —  La  maladie  ayant  dt£  mdconnue  dans  le  principe, 
le  traitement  fuf  mal  appliqud.  M.  Dumas ,  appelc  auprfes  de  la 
malade,  employa  d’abord  les  antispasmodiques  dnergiques ,  tels 
que  le  camphre,  rassa-foelida ,  etc.,  mais  sans  succfes.  A  faeces 
suivant ,  il  ordonne  le  laudanum  a  haute  dose  ,  et  immediatement 
aprfes  plusieurs  verrdes  d’eau  tifede  qui  provoquent  le  vomissement. 
Aussit&t  une  vive  reaction  se  manifeste,  le  pouls  piend  de  la  force , 
la  figure  s’anime ,  la  peau  se  rdebauffe,  les  motivemenis  convulsifs 
s’arretent.  Un  second  paroxysme  est  arrete  par  les'mttmes  moyens, 
et  depuis  la  malade  est  gu£rie. 


JOURNAUX  FRANCAIS. 


157 


TRA1TEMENT  DE  QUELQUES  HALLUCINATIONS  DE  L’OUIE  PAR  LE  DATURA 

STRAMONIUM  ,  OBSERVATIONS  RECUEILLIES  DANS  L’ASILE  DES  ALlfiNES 

DE  MARSEILLE  (SERVICE  DE  MM.  GUIAUD  ET  AUBANEL)  ,  PAR  M.  FRED. 

ESTRE. 

Le  travail  de  M.  Estre  se  compose  de  trois  observations  seule- 
ment,  dans  lesquelles  le  datura  stramonium  a  dchoug  contre  des 
hallucinations.  Le  but  principal  de  l’auteur  est  de  faire  douter  de 
l’infaillibilitd  de  la  stramoine  et  de  sa  specificity  d’action  ;  or,  M. 
Moreau  ,  en  faisant  l’dloge  de  ce  medicament ,  n’a  jamais  eieve  de 
pareilles  pretentions ,  puisqu’il  a  indique  certains  cas  dans  lesquels 
il  n’avait  pas  rdussi ,  et  de  plus,  il  a  pose  des  principes  trfcs  larges 
pour  monlrer  la  limite  de  la  propriete  curative  du  stramonium.  Ce 
remede  echouedansleshallucinaiionsconsecutives,  et  dans  celles 
compliquees  de  demencc.  «  La  demence  est  comme  un  remparl  qui 
les  rend  inexpugnables.  »  Ce  n’est  pas  ici  le  lieu  d’entrer  dans  unc 
discussion  sur  ce  sujet ;  enregistrons  seulement  les  nouvelles  pieces 
que  M.  Estre  apporte  au  proces. 

Primiire  observation.  — Une  femme  de  la  campagne,  d’un 
temperament  nerveux  ,  employee  comme  cuisiniere ,  est  prise  d’un 
embarras  et  d’une  sorte  d’hebetude  dont  s’aperqoivent  ses  maitres ; 
pendant  la  nuit ,  elle  veillepour  chasser  les  voleurs  qui  cherchent 
d  s’introduire  dans  sa  chambre.  Entree  4  1’hOpital ,  de  nouvelles 
hallucinations  apparaissent.  Le  4  juillet  1842,  on  donne  le  datura 
stramonium.  Ce  medicament  est  porte  en  quatre  jours  a  20  centi¬ 
grammes,  etdetermine  des  phenomfenes  d’empoisonnement.  On  con¬ 
tinue  la  mSme  dose ,  on  l’augmente  mfime  progressivement  jusqu’4 
40  centigrammes.  Quelques  jours  de  calme ,  et  les  hallucinations 
recommencent.  L’observation  se  termine  ici.  Il  nous  semble  qu’on  a 
trop  t6t  desespere  de  l’efficacitd  du  remede.  ’ 

Deuxieme  observation.  — Lanommee  Comtesse,  Sgee  de  soixante. 
trois  ans ,  est  tourmentee  par  des  voix  qui  l’accusent,  ainsi  que  ses 
filles.  Son  caractere  devient  difficile  ,  acariatre  ,  soupconneux;  elle 
cherche  querelle  auxpersonnes  qu’elle  regarde  comme  les  auteurs  de 
ses  tourments ;  enlin ,  elle  tombe  dans  une  mdlancolie  profonde.  Le 
4  juillet,  on  commence  le  traitement  par  le  datura  stramonium,  a  la 
dose  de  5  centigrammes.  On  augmente  progressivement,  et  le  8,  on 
observe  une  reaction  febrile  avec  cris  et  agitation.  Trois  jours  apres 
on  administre  20  centigrammes  de  datura,  et  des  phdnomtnes  pro- 
nonces  d’empoisonnement  se  manifestent.  De  la  diarrhde  et  des  vo- 
missements  surviennent  pendant  quelques  jours,  et  pendant  ce 
temps  les  hallucinations  s’cffacent  pour  reparaitre  bientOt.  A  cet 


158  REVUE  DES  iOURftAUi  fife  MEdECINE. 

etat  snecftde  un  mois  de  santd  parfaite;  mais  la  malade  est  reprise 

d’un  nouvel  accfes ,  eomme  si  elle  n’avait  subi  aucun  traitement. 

Truisieme  observation.  —  Une  femme  de  quarante-cinq  ans  avail 
eprouvd  anterieurement  un  accfcs  de  manie  avec  hallucinations  *  el 
dtait  sortie  de  l’h&pital  enliferement  gudrie.  Un  nouvel  accfes  se  de¬ 
clare  ,  el  Catherine  Desstsre  est  sbiitiilsfe  dii  traitement  phi-  le  datura 
stamonium.  Oil  porte  ie  medicament  a  20  centigrammes  ,  et  les 
effets  toxiques  se  pfodiiisent.  On  coritlfitid  i’usdgfe  de  ce  hiddicament 
pendant  qiiatre  jours ,  et  la  itialade  avotie  fitre  mbiiis  peisiculie  , 
parce  que  les  hallucinations  sont  ihoiiis  fbdquentes.  —  Des  vothissd- 
ments ,  de  la  douleur  a  l’dpigastre ,  font  suspendre  la  mddicatiOri,  et 
les  hallucinations  reparaissent ,  malgrd  l’einploi  du  datura ,  portd 
cctle  fois  h  la  dose  de  40  centigrammes. 

V.  Bulletin  general  tie  tlierapeutique  * 
par  II.  Miqtiel. 

Numdros  de  Septembre,  Octobre  et  Novembre  1842. 

Articles  originate. 

UN  MOT  SUR  L’EMPLOI  DES  OPIACIiS  DANS  LE  TRAITEMENT  DES 
GASTRALGIES,  PAR  M.  PADIOLEAU. 

Datis  cette  sitiiple  note,  le  mddccin  de  Nantes  vient  pour  ainsi 
dire  prendre  dates  en  rappelant  que,  longtemps  avant  M.  Sandras , 
qui  pfdconise  la  morphine  dans  la  gastralgie,  il  employait  avec 
succfes  divers  opiacds.  La  formule  A  laquelle  l’auteur  s’est  arrdtd  est 
la  siiivante : 

Prenez  :  Sirop  de  flelir  d’oranger.  ...  90  grammes. 

Extrait  aqueux  tlidbalijiie.  .  .  15  cdritigraifaines. 

Extrait  d’aconit.  .  . .  1  decigramme; 

Prendre,  une  cuillerde  A  cafe  de  ce  melange  deux  fois  par  jour , 
immediatemenl  aprds  le  repas. 

VI.  Revue  inetlieale. 

Nurhefos  de  Septerribrc ,  Octobre  et  Novembre  1840. 

Travaux  ofiginaux: 

DES  ERREURS  ET  DES  SUBTILITfis  QUI  SONT  NlSES  DE  LA  DIVISION  DES 

SERFS  EN  DEUX  SYSTfejlES ,  SAVOlR  :  LE  SYStMe.DES  NERFS  Cfilti- 

BitAUX  Et  tfe  SYSlMfc  DES  NERFS  GAflGLidNNAiRES,  BAR  M.  cAstEl, 

MEMBRE  DE  L’ACAdEMIE  DE  mEdECINE; 

Nous  reviendrons  sur  les  iddes  contenucs  dans  ce  travail  en  reii- 
danl  compte  de  l’ouvrage  que  vient  de  publier  M,  Castel,  et  qui  a 
pour  litre  :  Des  bases  pliysiologiques  de  ia  medecine. 


JOURNADJt  ANGLAtS. 


iss 


VII.  Archives  generales  sic  meslecine. 
VIII.  li’Expi^rience. 

n<  Annales  iliiygiciic  el  tic  mctlecine  legale. 

Ces  U'ois  derniers  jorunaux  (numdros  de  Sepletnbre,  Oclobre  ct  No- 
vembic  1842)  ne  conliennenl  aucun  article  original  qui  ait  rapport 
au  sysleme  nerveux  ,  a  scs  functions  ou  a  ses  maladies. 

BOURDIN. 


JOURNAUX  ANGLAIS. 


I.  Iioiulon  medical  Gazeite. 

Numfiros  de  Juillet,  Aobt ,  Septembre,  Octobre  ctNovembre  1842. 

Travaux  originaux. 

1°  Sur  le  tic  douloureux ,  par  le  docteur  Alnatt.  2°  Sur  I’epi- 
lepsie,  par  M.  j.  Grantham.  (L’auteur  ne  dit  rien  dii  traitement ; 
rien  de  nouveau  sur  les  causes  ni  Iqs  symptdmes ;  M.  Grantham 
divise  I’dpilepsie  en  cerebrate,  spinaie,  et  cirebro-spinale.  II  attri- 
bue  les  accds  A  une  suspension  de  l’action  dlectrique  ou  nerveuse 
du  cerveau.)  3°  Cas  de  chorie  avec  paralysie  ,  par  J.  Turnbull. 
U“  Hydrocephale  aigue ,  trails  par  I'hydiiodate  de  potasse. 
5"  Sur  t’elal  dcs  atienes  dans  le  comte  de  Galles,  par  Samuel 
Ilitch.  6°  Logons  sur  les  maladies  du  cerveau ,  par  E.  Copeman. 
(L’auteur  rapporle  piusieurs  observations  pour  prouver  qu’il  faut 
fitre  tres  reserve  dans  l’emploi  des  emissions  sanguines  chez  les 
apoplectiques.  II  est  4  remarquer  que  les  sujets  deses  observations 
etaient  des  individus  avances  en  age,  ou  ddja  affaiblis  par  des  atta- 
ques  preeddentes.  Dans  un  seul  cas ,  oil  il  y  avait  encore  de  la  vi- 
giieur  et  de  la  reaction,  M.  Gopeihan  n’a  pas  ci-u  devoir  s’ecarter  de 
la  methode  ordinaire. )  7"  Sur  I’apoplexie  et  la  paralysie  ner- 
veiises,  par  le  docteur  Thi  Mayo.  8n  Siti'  le  traitement  de  I'apo¬ 
plexie-,  par  le  docteur  B.  Lewis;  (Get  article  contient  4  pen  pr6s 
Ids  m ernes  faits  et  les  indmes  iddes  que  celui  de  Mi  Copeman.) 


160  REVUE  DES  JOURNAUX  DE  MliDECINE. 

OBSERVATION  DE  CHOREE  AVEC  PARALYSIE  ,  PAR  JAMES  TURNBULL , 
MfiDECIN  A  WOLVERHAMPTON. 

La  malade  diait  une  jeune  fille  de  quatorze  ans ;  les  mouvements 
chordiques  n’avaient  lieu  que  dans  le  bras  et  la  jambe  du  c6td  droit. 
Les  muscles  des  lfivres  dtaient  le  siege  de  convulsions  continuelles, 
la  m&choire  InKrieure  <5tait  sans  cesse  en  mouvement ,  la  parole 
confuse  et  inarliculde.  En  mfime  temps ,  il  existait  une  sorte  de 
paralysie  du  cOte  gauche ;  si  on  soulevait  les  membres  de  ce  c&td,  ils 
retombaient  par  leur  propre  poids ;  la  malade  ne  pouvait  les  main- 
tenir  dans  la  position  qu’on  leur  donnait.  On  reconnut  qu’il  existait 
une  sensibility  ties  vive  4  la  pression  sur  le  trajet  des  vertdbres  cer- 
vicales ;  l’intelligence  dtait  saine. 

Cet  dtat  fut  rapidement  amdliord  par  une  application  de  sangsues 
it  la  nuque,  des  pilules  d’aloes  et  de  calomel ,  et  la  potion  suivante  : 

R.  :  01.  ricini ,  ol.  terebinth ,  2  gros ;  'mist,  amygdalae ,  2  onces  ; 
aquae  menth.  pip.  1  once. 

La  gudrison  fut  obtenue  en  quinze  jours. 

hydhocSphale  atgoe,  traitee  par  l’hydriodate  de  potasse, 

PAR  LE  DOCTEUR  ELDDDER. 

L’auteur  rapporte  trois  cas  d’hydrocdphale  aigue  arrivde  ala  se- 
conde  pdriode  chez  des  enfants  d’un  an  a  dix-huit  mois  ,  et  dans 
lesquelsil  a  administrd  l’hydriodatc  de  potasse  avec  un  plein  s needs. 
On  avail  ddji  fait  des  applications  do  sangsues  et  donne  le  calo¬ 
mel  sans  rdsultat.  Les  syniptomes  dtaient  devenus  trfcs  graves ,  lors- 
qu’on  cut  recours  a  l’hydriodate  de  potasse,  4  la  dose  d’un  demi- 
grain  toutes  les  deux  ou  trois  heures.  L’effet  de  celte  mddication 
fut  une  seerdtion  prompte  et  abondante  d’urine  et  la  salivation. 
L’auleur  pense  avec  raison  que  l’hydriodate  n’a  dd  agir,  quant  ii  la 
salivation,  qu’en  provoquant  l’action  du  calomel  qu’on  avait  donne 
avant,  mais  qui  jusque  la  n’avait  produit  aucun  rdsultat. 

de  l’j5tat  des  ALIlSNdS  dans  le  pays  de  galles,  par  LE  DOCTEUR 

SAMUEL  HITCH  ,  M&IECIN  RESIDENT  DE  L’ASILE  DU  COMTfi  DE 

GLOCESTER. 

Dans  les  comtds  d'Anglesea,  Canarvon,  Denbigh,  Flint,  Me¬ 
rioneth  et  Monlgommery,  qui  contiennent  une  population  de 
396,254  habitants  (195,721  du  sexe  masculin,  200,533  du  sexe 
fdminin),  M.  Hitch  a  trouvd  306  hommes  et  358  femmes  affeetds 
d’alidnation  mentale ;  en  tout,  664  malades  5  la  charge  des  difl'd- 


JOURNAUX  ANGLAIS. 


161 


rentes  paroisses  de  ces  contrdes,  sous  le  litre  d’alidnds  indigents. 
Ce  nombre  ,  compart  avec  le  chiffre  de  la  population ,  donne  envi¬ 
ron  1  alidnd  sur  596  habitants  ,  et  a  peu  pres  1  bomme  sur  639  et 
1  femme  sur  560.  II  n’a  pas  dtd  possible  de  s’assurer  du  nombre 
des  alidnds  appartenant  aux  autres.  classes  de  la  socidtd ;  mais  d’a- 
prds  les  renseignements  qu’il  a  recueillis  sur  la  frequence  de  la  fo- 
lie  dans  la  classe  aisde,  l’auteur  est  portd  A  croire  que  la  proportion 
est  au  moins  aussi  forte  que  chez  les  pauvres ,  d’ou  il  faut  con- 
clure  que  les  .  maladies  mentales  sont  extrflmement  frdquentes 
dans  le  pays  de  Galles. 

Voici  le  tableau  des  alidnds  indigents  dans  les  diffdrentes  contrdes 
quel’auteur  a  visildes: 


Anglesea. .  50,890  92  ou  1  sur  553 

Canarvon .  81,068  146  —  555 

Denbigh .  89,291  105  —  850 

Flint .  66,547  62  —  1,073 

Merioneth .  39,238  101  —  388 

Montgommery.  .  .  69,220  158  —  438 

Ces  malheureux  sont  distribuds  de  la  manidre  suivante  : 

Homines.  Femmes.  Total. 

6  13  19  —  dans  des  asiles  d’alidnds  anglais. 

17  15  32  —  dans  des  ateliers  de  l’union  galloise, 

140  163  303  —  chez  ieurs  parents. 

143  167  300  —  chez  les  dtrangers,  ou  plutOt  louds 

A  ceux-ci  moyennant  une  somme 
par  semaine,  suivant  les  services 
qu’ils  peuvent  rendre  A  leurs 
maitres  respectifs. 


Le  petit  nombre  de  malades  qui  sont  placds  dans  des  maisons 
d’alidnds  anglaises  content  A  leurs  paroisses  environ  12  shillings 
par  semaine ;  dans  les  ateliers ,  2  shill.  3  pences ;  chez  leurs  pa¬ 
rents,  2  shill.  6  pences;  chez  les  dtrangers,  3  shill.  2  pences  lj2. 
La  somme  la  plus  forte  alloude  A  un  parent  est  5  shill.  6  pences ;  A 
un  dtranger,  7  shill,  par  semaine.  Quelques  malades  recoivent  la 
somme  dnorme  de  9  pences  par  semaine ;  quelques  autres  doivent 
se  trouver  heureux  avec  3  pences. 

Beaucoup  de  ces  malheureux  alidnds  sont  sounds  A  un  traite— 
.anv.  >i Kit.— psych,  t.  i.  Janvier  1813.  It 


162  REVUE  DES  JOURNAUX  DE  MtiDECINE. 

ment  rigouveux.  Ceux  dont  on  redoute  les  violences  sont  enchainds 
dans  des  cliambres  dtroites ;  d’autres  sont  renfermds  dans  des  cel¬ 
lules  n’ayant  qu’une  seule  ouverture ,  a  travers  laquelle  ils  recoi- 
vent  leur  nourriiure  et  les  autres  objets  qui  leur  sont  ndcessaires ! 
d’autres,  enfln,  sont  reldgues  dans  les  basses-cours,  ou  ils  sont 
confondus  avec  les  animaux  les  plus  vils ;  lenrs  vfitements  suffisent 
A  peine  pour  les  convrir,  et  ia  nourriture  qu’on  leur  donne  mdrite 
it  peine  ce  nom.  Quant  i  ceux  que  la  maladie  a  rendus  mdlancoli- 
ques,  et  dont  elle  a  ddprimd  les  forces ,  ils  seraicnt  trop  heureux  si 
au  lieu  de  les  abandonner  a  leur  dtat  misdrable ,  on  nc  les  contrai- 
gnait  par  la  violence  it  sorlir  de  leur  ldthargie  et  it  secouer  leur  tris- 
tesse.  On  rapporte  que  quelques  uns  de  ces  infortunds  sont  en  libertd 
et  qu’on  les  rencontre  quelquefois  errant  dans  lacampagne. 

Un  dtat  si  ddptorable  dent  it  l’absence  d’dtablissements  consacrds 
aux  alidnds  dansle  pays  deGalles ;  le  gouvernement  et  les  particu- 
liers  n’ont  absolument  rien  fait  dans  cc  but.  Quelques  malades ,  il 
est  vrai ,  sont  placds  dans  des  asiles  d’alidnds  anglais  ;  mais,  outre 
qu’ils  sont  en  petit  nombre,  ces  malades  sont  fort  it  plaindre.  Dans 
les  classes  infdrieures  du  pays  de  Galles,  exceptd  dans  les  villes 
et  dans  leurs  environs ,  il  y  en  a  fort  pen  d’individus  qui  parlent 
anglais ;  ces  alidnds  placds  dans  les  dtablissements  se  trouventdonc 
par  le  fait  au  milieu  d’dtrangers  dont  ils  ne  connaissent  point  la 
langue;  ils  sont  ainsi  prives  des  consolations  qu’ils  pourraient  re- 
cevolr,  et  vivent  dans  l’isolement  le  plus  complet  et  le  plus  capable 
d’aggraver  leur  maladie. 

Cel  dtat  des  alidnds  est  gdndralement  ignord ;  l’auteur  s'est  fait 
un  devoir  de  le  porter  it  la  connaissance  du  public ;  il  ajoute 
cependant  qu’on  s’occupe  de  fonder  un  asile  dans  le  comtd  de  Den¬ 
bigh.  Cet  asile  devra  dtre  entretenu  aux  frais  des  comtds  limitro- 
phcs,  d’aprds  l’article  9  de  la  loi  portde  par  Georges  IV  ;  ou  bien  il 
sera  construit  au  moyen  d'une  contribution  volontaire,  et  organisd 
de  manifere  a  se  suffire  par  lui-mdme.  Un  grand  nombre  de  dona¬ 
tions  ont  dtd  faites  pour  cet  objet ,  et  entrc  autres  celle  d’une  pifece 
de  terre  de  20  acres,  admirablement  situde  pour  unc  maison  d’alid¬ 
nds,  et  ayant  une  valeur  de  2,Q00  livres  sterling  (50,000  fr,), 

sun  L’APOPLEXIE  ET  LA  PARALYSIS  NERVEUSE  ,  PAR  THOMAS  MAYO  , 

m£decin  dd  dispensaire  de  mary-le-bone, 

L’auteur  admet  dans  la  plupart  des  cas  d’apoplexic  deux  pdrio- 
des.  La  premifire ,  dans  laquelle  l’affeclion  cdrdbrale  est  purement 
dynamique  et  cnrncldrlsde  settlement  par  certains  troubles  dans  les 


JOURNAU*  ANQLAIS.  163 

fonctions  intellecluelles  et  sensoriales,  lels  que  le  verlige,  la  cdplia- 
lalgie,  les  tinteraents  d’oreilles,  la  perception  d’une  lueur  vive,  etc,, 
et  quelquefois  la  lipotliymie.  L’invasion  est  tantot  spontanee ,  tant6t 
dfilerminde  par  i’action  de  cerlaincs  causes,  comine  une  vive  Emo¬ 
tion  morale  ,  l'insolatjon  ,  etc.  Jusque  lit ,  il  p’y  a  point  encore  de 
signes  dvidonts  de  congestion,  Cette  pdriode  dure  depnis  queiques 
minutes  jnsqu’a  queiques  jours,  L’auteur  explique  ces  phdnomdnes 
par  une  simple  perturbation  de  Taction  nerveuse  du  cerveau  ,  ou 
dans  queiques  cas  par  un  obstacle  a  la  circulation  cdrdbrale  due  a 
l’dlat  spasmodique  dcs  vaisseaux. 

Ceci  dtant  admis,  trois  choses  peuvent  arriver  :  la  perturbation 
dynamique  devient  une  veritable  suspension,  et  mfimc  une  abolition 
complete  de  l’action  cdrdbrale ,  et  il  y  a  inor(  subite  ( pvemifere 
forme  d’apoplcxie  nerveuse  sans  symptOmes  comme  sans  grada¬ 
tion  );  ou  bien  les  symptOmes  ordinaires  d’une  apoplcxie  grave  ap- 
paraissent ;  et  la  marche  de  la  maladic  otl're  ceci  de  particulier  que 
la  paralysie  disparuit  promptement  (dcuxifcma  forme  d’apoplexie 
tierveuse ) ;  ou  bien  enfln ,  les  symptOmes  de  la  compression  ou  de 
la  rupture  du  tissu  cdrdbral  se  dMai'enl  qpcompagnds  d’un  trouble 
notable  dans  la  circulation  et  d’un  raptns  plus  ou  moins  violent 
du  sang  vers  la  tOle  ( apoplexie  ordinaire  avec  bemorrhagie  cdre- 
brale). 

Comme  conclusion  tlifirapeutjque ,  M.  Mayo  croit  devoir,  (itabjir 
que ,  dans  la  majority  des  cas ,  les  Omissions  sanguines  doivcnt 
ctre  employdes  avec  rdserve,  et  qu’il  faut  beaucoup  plus  compter 
sur  lqs  purgatifs,  les  ddrivstifs,  jes  anlispasmodiques  el  les  cai¬ 
man  ts. 

II.  THe  Iiaucet. 

Numdros  de  Juillet,  AoOt,  Septembre ,  Octobre  el  Noyembre  1812. 

Travaux  originaux. 

1"  Sur  la  liberie  laissce  aux  alien.es,  ( Leitrc  anonymc  dans  Iq- 
quelle  l’auteur  met  au.ddfi  lqs  inddecins  opposes  aux  rnoyens  me- 
caniques  de  repression  demaintenlr  saps  l’emplpi  de  ces  moyeiisles 
malades  atteints  de  manic  furieuse ,  de  melan colie  avec  tendance 
au  suicide,  et  ceux  qui  refusent  obstindment  loute  nournture, 
T  Maladies  du  cirveau,  par  It,  II,  Semple;  3“  Sur  la  necralgie 
scialique  ,  par  Marhail  Ilall.  L’auicnr  de  cet  article  conseille  dans 
le  traitement  de  la  hdvralgie  Sciatique  les  purgatifs  mercuriels  et 
autres,  et  surtout  les  bains  le  soir  avant  le  coucher  du  maladc.  Il 
attribue  I’engourdissemcnt  qui  remplace  quclquefois  les  douleurs 


16ft  REVUE  DES  JOURNAUX  DE  MEDECINE. 

atroces  de  cetle  ndvralgie  &  une  hypdrdmie  du  ndvrilfeme ,  et  par 
suite  a  la  compression  de  la  substance  nerveusc  ;  ft0  Lepons  de  cli- 
nique  sur  plusieurs  cas  de  choree,  par  le  docteur  Chowne ;  5"  Sur 
la  liberte  laissee  aux  alienes  d  I'hospice  royal  de  Glascow,  par 
W.  Hutcheson.  (Depuis  trois  ans,  le  notnbre  des  individtis  soumis 
aux  moyens  de  repression  mdcaniques  n’est  que  de  deux  sur  cent. 
M.  Hutcheson  a  tout  fait  pour  s’en  passer,  et  il  y  est  parvenu,  mal- 
grd  mille  obstacles ,  sans  augmenter  le  nombre  des  gens  de  service. 
Sa  mdthode  consiste  ft  surveiller  les  malades  avec  une  attention  con- 
tinuelle,  et  surtout  a  rechercber  les  causes  de  fureur  et  d’agitation, 
et  ft  les  prdvenir.  En  rdsumd ,  M.  Hutcheson  pense  que  la  repression 
mdcanique  n’est  que  trfes  rarement  ndeessaire  dans  le  traitement 
de  l’alidnalion  mentale,  et  qu’elle  est  toujours  prdjudiciable);  6"  Ad¬ 
mission  des  eleves  d  Phdpilal  Saint-Luc.  ( Comple-rendu  de  la 
brochure  du  docteur  Webster  sur  l’enseignement  des  maladies 
mentales,  brochure  que  nous  analyserons  dans  le  prochain  nu- 
mdro.)  Absence  demaison  d’alienis  dans  le  comte  de  Galles  (voir 
plus  haut  l’analyse  de  la  Gazette).  Traitement  des  alienes  sans 
moyens  violents  de  repression.  ( L’auteur  anonyme  partage  les 
alienes  dangereux  en  trois  categories  :  les  maniaques  furieux  ,  les 
meiancoliques  avec  tendance  au  suicide,  et  ceux  qui  refusent  ob- 
stinement  toute  nourriture.  Pour  les  premiers,  il  recommande, 
pour  pi-evenir  les  paroxysmes,  1’eioignement  des  causes  qui  peuvent 
les  determiner,  puis  l’isolement,  et  m6me  la  douche.  Pour  les  se¬ 
conds  ,  il  conseille  un  traitement  purement  moral ,  seconde  toute- 
fois  par  un  bon  regime  et  l’exerciee.  Quant  a  la  dernifere  categorie, 
il  remet  ses  remarques  ft  une  autre  fois.  Cette  lettre  est  une  rdponse 
ft  une  autre  lettre  egalement  anonyme  sur  le  mfime  sujet  publide 
dans  le  mfime  journal. ) 

MALADIES  DU  CERVEAU ,  PAR  R.-II.  SEMPLE. 

M.  Semple  rapporte  cinq  cas  de  maladies  du  cerveau ,  dont  les 
trois  premiers  sont  regardds  par  lui  comme  des  mdningites ;  le 
quatrieme  est  une  apoplexie,  et  le  cinquiftine  une  epilepsie.  Dans 
la  premifere  observation,  il  est  question  d’un  sujet  trfes  robuste ,  qui 
mourut  subitement  sans  avoir  prdsentd  aucun  symptfemede  maladie. 
A  l’autopsie,  oh  trouva  une  fausse  membrane  large  et  dpaisse,  prd- 
sentant  une  couleur  rouge  fonedft  sa  face  supdrieure  (1),  composde 
de  deux  couches  distinctes,  et  ayant  manifestement  comprimd  toutes 


(i)  C’est  dvidemment  une  hdmorrhagie  arachno'ldienne. 


JOURNAUX  ANGLAIS. 


165 


les  circonvolutions  de  la  face  externe  de  l’hdmisphdre  gauclie ;  le 
tissu  cerebral  dtait  simplement  congcslionnd.  On  trouva  de  plus 
beaucoup  de  sdrositd  dans  la  grande  cavitd  de  l’arachnoide  et  dans 
les  ventriculos.  La  pldvre  droile  contenait  dgalement  une  grande 
quanlitd  de  sdrositd ,  et  le  coeur  dtait  un  peu  hypertrophie. 

II  est  Evident  que  le  malade  est  morl  par  le  cerveau.  Pourquoi  la 
ldsion  que  l’auleur  a  observde  n’a-t-elle  pas  amend  plus  tSt  ce  rd- 
sultat  ?  M.  Semple  ne  cherche  point  it  I’expliquer.  II  est  probable  que 
l’dpanchement  d’une  nouvelle  quantild  de  sdrositd  est  venue  aug- 
menter  rapidement  la  compression  du  cerveau ,  et  1’a  porlde  &  un 
degrd  incompatible  avec  1’cxercice  de  ses  fonctions. 

La  deuxitme  observation  offre  un  exemple  de  mdningite  sans 
symptOmos  apparents.  Le  sujet,  jeune  fille  de  vingt  ans,  avait 
cu  d’abord  une  pdrilonite  traitde  avec  succfes.  Un  mois  aprds, 
nouveaux  symptOmes  paraissant  appartenir  a  la  mfime  affection ; 
toutefois,  la  douleur  dtait  soulagde  par  la  pression ;  la  malade  n’a 
pas  cessd ,  pendant  deux  jours ,  de  crier,  de  s’agiter  et  de  se  plain- 
drc  de  douleurs  atroces  dans  la  rdgion  dpigastrique ,  puis  elle  mou- 
rut  sans  prdsenter  aucun  sympldme  cdrdbral ,  pas  mdme  de  la 
cdphalalgie.  A  l’autopsie ,  on  trouva  la  dure  -  mfere  congestion- 
nde ,  les  sinus  pleins  de  sang  it  moitid  coaguld ,  une  injection 
trfcs  fine  et  une  apparence  dvidemment  inflammatoire  des  md- 
ninges  sans  autre  ldsion  de  l’encdphale.  Presque  rien  dans  la  poi- 
trine.  Dans  I’abdomen,  l’ovaire  droit  trds  volumincux  offrait  un 
kyste  de  nouvelle  formation  et  plein  de  pus.  M.  Semple  fait  remar- 
quer  la  singularitd  du  fait ,  et  il  n’hdsite  pas  a  attribuer  la  mort  k 
une  mdningite,  puisque  les  autres  organes  importants,  mdme  les 
intestins  et  le  pdritoine ,  n’offraient  aucune  ldsion  ,  et  que  la  sup¬ 
puration  de  l’ovaire  droit ,  due  sans  doute  h  ia  premi&re  attaque  de 
pdritonite ,  s’dtait  parfaitement  limitde. 

Les  trois  dernidres  observations  n’offrent  rien  de  remarquable. 

LEgON  CLINIQUE  SUR  PLUSIEURS  CAS  DE  CHOREE ,  FAITE  A  L’HdPITAL 
DE  CHARING-CROSS,  PAR  LE  DOCTEUR  CHOWNE. 

Le  professeur  expose  en  ddtail  trois  observations  de  chorde  chez 
de  jeunes  sujets.  Dans  ces  trois  cas,  la  maladie  paratt  avoir  dtd  lide 
&  u,n  dtat  morbide  de  Pappareil  digestif.  L'un  de  ces  enfants.  avait 
des  vers  inteslinaux  ;  un  autre  avait  dprouvd  une  vive  frayeur  peu 
de  jours  avant  l’apparition  de  la  chorde.  Chez  tous  trois  l’invasion 
a  dtd  graduelle;  les  mouvements  d’une  seule  main  ontcommencd 
par  devcnir  irrdguliers ,  en  mdme  temps  l’appdtit  a  diminud ,  les 


166  BEVUE  DES  JOURNAtJX  bE  MEDECINE. 

digestions  sont  devenues  difficiles ,  les  dejections  alvines  rares  et 
de  mauvaise  nature,  la  sdctdtion  rdnale  abondante.  Hient6t  les 
mouvements  convulsifs  ont  gagnd  les  deux  membres.supdrieurs,  le 
cOU  et  la  face.  Dans  un  cas  11  y  a  eu  diplopie  intermittente  par  suite 
de  l’adduction  forCde  de  l’teil  gauche.  Chez  un  de  ces  malades,  1’a- 
gitation  a  persists  pendant  le  sommeil.  Cliez  tous,  il  y-a  eu  un  cer¬ 
tain  degrd  d’amaigrissement.  Aucun  h’a  prdsentd  de  troubles  de 
l’intelligence  t  exceptd  un  ddfaut  de  suite  dans  les  iddcs,  attribud 
par  M.  Chowne  4  l'influence  des  mouvements  involontaires  stir 
l’attehtion  des  malades.  Le  traitement  a  consistd  dans  lespurgatifs 
(calomel,  scammonde ,  rhubarbe),  rdpdtds  chaque  jour,  puis  rem- 
placds  paf  les  toniques  et  Un  rdgime  artaleptique.  La  durdc  de  la 
maladie  n’a  pas  ddpassd  sept  semaines ,  et  1’amdlioration  a  did  ti'fes 
lente, 

Ces  observations  sont  suivieS  de  qUelques  conslddrations  sUr  la 
chorde  en  gdndral.  L’auteur  dil  que  depuis  quatre  ans  on  a  comptd 
a  Londres  dix-neuf  cas  de  chorde  terminds  par  la  mort.  Il  ajoute 
qu’ll  h’a  vu  qu’un  seul  cas  de  chorde  suivi  d’une  terminaison  aussl 
funeste.  La  malade  dtait  une  jeune  fdle  de  seize  ans,  dont  tout  le 
corps  dtait  tellement  agitd  qu’il  dtait  impossible  de  la  maintenir  et 
de  lUi  faire  prendre  des  aliments ;  la  mort  fut  amende  par  l’inani- 
tion  et  l’dpuisement  rapide  des  forces  produit  par  la  violence  et  la 
contlnUitd  des  mouvements  convulsifs.  Quelquefois  une  hdmipld- 
gie,  i’dpiiepsie  et  l’apoplexie  se  joignent  4  la  chorde  ou  lui  siiccd- 
dCUt  ,  et  C’est  ainsi  que  s’expliquent  la  plupart  des  cas  de  mort  ob- 
servds  dans  Cette  maladie.  M.  Chowne  termine  en  disant  que  la  cho¬ 
rde  devidiu  rarement  Chronique,  c’est-4-dire  permanente,  tandis 
qU’elle  est  sujette  5  rdcidive. 

III.  Edinburgh  medical  and  surgical  journal. 

RECHERCHES  SDR  L’ANATOMIB  DU  NERF  VAGUE 
ET  DE  SON  ACCESSOIRE ,  PAR  J.  SPENGE. 

(Ce  mdmoire  traduit  en  entier  sera  insdrd  dans  le  prochain  r.umdro.) 

IV.  Britisla  and  foreign  medical  review. 

V.  liondon  medical  and  surgical  review. 

Ces  deux  derniers  journaux  ne  contienncnt  aucun  article  original  qui  ait 
rapport  aU  systeme  nerveux  ,  4  ses  fonctions  ou  a  ses  maladies. 


BELIN. 


SOCIETES  SAVANTES. 


167 


SOCIETES  SAVANTES. 


Academic  lies  Sciences. 

Stance  du  28  novembre  1842. 

GALVANISME. 

MM.  Thierry  et  Leroy  d’Etlolles  tcrivent  a  l’Acadtmie  a  propos 
d’une  communication  siir  le  gaivartisitife  falte  par  M.  Matteucci 
dans  une  des  stances  prdeedentes. 

Stance  du  19  dtcembre  1842. 

PMX  DE  PHYSIOLOGIC  EXPERIMENT  ALE  POUR  L’ANNEE  1841. 

Parmi  les  mtmoires  re<;us  par  la  commission  chargee  de  presen¬ 
ter  a  ce  sujet  un  rapport  k  i’Acaddinie ,  deux  genres  de  travaux  seu- 
lement  lui  ont  sembld  mtiiter  le  prix  de  physiologie  exptrimentale 
pour  1841. 

Ce  sont : 

4°  Quatre  mdmoires  de  M.  ledocteur  Longet,  le  premier  sur  les 
fonctions  du  larynx  chez  les  mammiftres  ; 

Le  second  sur  l’irritabilite  musculaire  ; 

Le  troisieme  sur  les  fonctions  sensoriales  ct  moirices  des  cordons 
de  la  moeile  tpinifere  t  et  les  racines  des  nerfs  qui  en  dmanent : 

Le  qualrieme  sur  les  fonctions  de  l’dpiglotte. 

2°  Essai  sur  les  phenommes  Mectriques  des  animaux ,  par 
M.  le  professeur  Matteucci ;  essai  for  nit  ddja  de  deux  mtmoires  im- 
portants  : 

L’un  sur  l’electricitd  ddveioppde  dans  le  choc  de  la  torpiile ; 

L’autre  sur  I’dlcctriciW  qui  se  manifesle  dans  la  contraction  mus  - 
culaire  de  la  grenouille  ctdes  animaux  a  sang  cliaud,  ct  principale- 
mentsur  celle  qui  constittie  le  courant  dlectriqiie  prOpredans  ces 
mfimes  animaux. 


168  SOClETliS  SAVANTES. 

En  consequence,  5  l’unanimilg,  sauf  h  regard  de  M.  Longet, 
pour  plusieurs  dcs  travaux  duquel  l’un  des  juges  a  cru  devoir  se  rg- 
cuser,  comme  ne  pouvant  pas  etre  juge  et  parlie  sur  des  questions 
dont  il  s’est  lui-mgme  beaucoup  occupe,  la  commission  a  partage 
le  prix  entre  MM.  Matteucci  et  Longet. 

Et  comme  la  valeur  de  ce  prix  n’etait  que  de  895  fr. ,  et  que  ces 
deux  concurrents  ont  du  etre  ndcessairement  conduits  5  des  dg- 
penses  assez  considerables  pour  faire  leurs  nombreuses  experiences 
et  les  repeter  devant  les  comniissaires  et  autres  membres  de  l’Aca- 
ddmie ,  celle-ci ,  sur  la  proposition  de  la  commission  ,  a  ajoute  5  la 
valeur  du  prix ,  et  accordg  1  titre  de  dddommagement ,  5  chacun 
des  deux  concurrents,  une  somme  de  1,500  fr. 

Dans  les  sgances  des 7,  14,  21  et  28  novembre,  des  5,  12  et  26 
ddcembre ,  il  n’y  a  eu  aucune  communication  qui  ait  rapport  au 
systeme  nerveux. 

Academic  «le  Medeclnc. 

S6ance  du  3  novembre  1842. 

DEVIATION  DE  LA  LUETTE  DANS  DN  CAS  D’HgMIPLEGIE  FACIALE. 

M.  J.  Guerin  presente  ,  de  la  part  de  M.  Diday ,  chirurgicu  en 
clief  designg  de  l’hospice  de  l’Antiquaille  de  Lyon ,  un  cas  d’hdmi- 
pldgie  faciale  du  c6td  gauche ,  avec  deviation  considerable  de  la 
luette  a  droite.  La  deviation  de  la  luette  a  disparu  graduellement 
avec  les  symptOmes  de  rhgmiplggie.  M.  Diday  regarde ,  avec  raison, 
cette  circonstance  comme  propre  a  etablir  l’intervcntion  du  facial 
dans  les  mouvemcnls  du  voile  du  palais ;  or,  on  sail  que ,  jusqu’ici, 
il  n’avait  pas  dig  possible  de  s’assurer  directement  de  ce  fait  par  Ja 
voie  anatomique. 


seance  du  29  novembre  1842. 

ALIENATION  MENTALE. 

M.  Baillarger  adresse  a  l’Academie  un  Memoire  stir  la  stupidity 
seance  publique  annuelle  du  6  ddcembre  1842. 

Dans  cette  seance  publique ,  l’Acadgmie  a  decernd  les  prix  pour 

18/i2. 


SOCIEXES  SAVANXES.  169 

Prix  fondd  par  madame  M.-E.  Bernard  de  Civrieux  (1). 

«  L’Hisloirephynologique  el  pathologique  de  I’hypochondric. » 
Ceprix  dtaitdc  1,500  fr. 

L’Acaddmie  n’a  pas  decernd  de  prix.  Elle  a  accordd  un  encoura- 
geinenl  de  500  fr.  a  M.  Michda ,  mddecin  5  Paris ,  et  un  aulre  de  la 
mfime  somme  a  M.  Brachet,  mddecin  5  Lyon. 

PRIX  CIVRIEUX  POUR  1843. 

Lc  sujet  de  ce  prix  est : 

«  De  I'influence  de  I'heredite  sur  la  production  de  la  surexci- 
talion  ner reuse ,  sur  les  maladies  qui  en  resullent ,  et  des  moyrns 
de  la  guirir.  » 

Ceprix  est  de  2,000  fr. 

Ce  prix  sera  ddcernd  dans  la  sdance  publique  annuelle  de  1843, 
et  les  mdmoires  adrcsses  avant  le  lor  mars  de  la  mdme  annde. 

PRIX  civrieux  pour  1844. 

La  question  raise  an  concours  est  la  suivante  : 

«  Des  hallucinations,  des  causes  qui  les  produiscnt  et  des 
maladies  qu’elles  caracterisenl.  » 

Ce  prix  est  de  2,000  fr. 

Les  mdmoires,  dans  les  formes  usitdes,  et  dcrits  lisiblement , 
doivcnt  dire  envoyds ,  francs  de  port ,  au-secrdlariat  de  l’Acaddmie, 
avant  lc  1"  mars  1844. 

Dans  les  sdances  des  8,  15,  22  et  27  novcmbre ,  des  3,  10,  13, 
17,  20,  24  et  27  ddcembre,  il  n’v  a  eu  aucune  communication  qui 
ait  rapport  au  systeme  nerveux. 

Soeiete  plirenologique  tie  Paris. 

La  Socidtd  phrdnologique  a  tenu  sa  seance  annuelle  le  18  dd¬ 
cembre  ,  dans  la  salle  de  l’Athdnde. 

La  sdance  a  dtd  ouverte  par  un  discours  de  M.  le  professeur 
Bouillaud,  prdsident  de  la  Socidtd.  Ce  discours  a  dtd  suivi  du 
compte-rendu  des  travaux  de  I’annde  par  M.  Marchal  de  Calvi. 

M.  Casimir  Broussais  a  lu  ens.uite  une  rdponse  aux  ouvrages  de 
MM.  Flourens  et  LeiireL  La  sdance  s’est  terminde  par  une  commu¬ 
nication  de  M.  Place. 


(i)  lVapres  les  dernieres  volontes  de  madame  de  Civrieux,  un  prix 
annuel  est  ddcerne  a  l’auteur  «  du  meilleur  ouvrage  sur  le  irailemenl  ella 
guirison  des  maladies  proveiuinl  de  la  sur  excitation  iterveuse.  » 


170 


BIBLIOGRAPHY. 


BIBLIOGRAPHY. 


DU  SUICIDE, 

DE  L’ALltiNATION  MENTALE  ET  DES  CRIMES 
CONTRE  LES  PERSONNES, 

COMPARES  DANS  LEURS  RAPPORTS  RECIPROQUfiS. 


RECHERCHES  SUR  CE  PREMIER  PENCHANT  CHEZ  LES  HABITANTS 
DES  CAMP  AGNES, 

PAR  J.-B.  CAZAUVIEILH, 


Depuis  qticlquesantides,  ce  qu'on  peut  appeler  la  ntddecine  poli¬ 
tique  ,  on  mieux  encore ,  la  medecine  administrative ,  s’enrichit 
chaque  jour  de  nouvelles  publications.  Ces  publications  non  settle¬ 
ment  dclairentl’adininistratioiietdonnentla  solution  d’une  foule  de 
questions  que  le  mddecin  seul  est  a  mfime  d’dtudier,  mais  encore 
elles  dlfevent  notre  profession.  La  mddecine  en  France  est  loin  de 
jouir  de  la  Coitsiddratibn  dotit  clle  devrait  dire  etitottfde.  Si  trop 
souvent  le  charlatanisme  de  certains  artistes ,  des  rivalitds  mes- 
quines  riuisent  aux  mddccins  ,  combien  d’autres  honorent  par  leur 
savoir  et  la  juste  sdvdritd  qu’ils  apportent  dans  lours  relations  ,  la 
corporation  it  laquelle  ils  appartiennent !  Un  prdjuge  tend  4  rcs- 
treindre  les  mddecins  A  l’exercice  exclusif  de  leur  art,  comme 
si  . leur  esprit  ne  pouvait  sortir  de  l’horlzon  de  la  pratique.  Les  pu¬ 
blications  dont  je  parle  prouveront  Finjusticc  d’une  semblable  ex¬ 
clusion.  Les  mddecins  sont  appeies,  par  leurs  connaissances 
spdciales ,  4  jeter  le  plus  grand  jour  dans  les  ddbats  qui  s’agitent  ait 
sein  de  itos  asscmbldes,  ainsi  que  dans  l’applicalion  d’un  grand 
noinbre  de  mesures  qti’il  serait  utile  de  provoquer.  L’Aulriclie , 
qu’on  n’accusera  pas  d’esprit  d'innovalion ,  a  ses  mddecins  conseil- 


BlBLlOGBAPHiE. 


171 


lers  places  aux  diffdrents  degrds  de  la  liidrarchie  administrative ,  et 
charges  de  decider  et  d’dclairer  toutes  les  questions  qui  se  rattachent 
aux  connaissances  mddicales. 

En  France,  depuis  pldsieurs  anndes,  se  ffitiltiplient  les  traVaux 
concernant  la  siatistiqtic  mddicale  ,  et  la  mddecine  considdrde  dans 
sesrapportsavecl’administration.  Quint  connait  les  recherchcs  la- 
borieuses de  Parent-DucMtelet ,  de  M.  Villcrmd ,  etc.;  celles ,  plus 
anciennes,  des  mddecins  qui,  chez  hous,  s’oCcupent  d’alidnation 
mentale  ?  L’dtat  social  des  alidnds ,  il  y  a  encore  quelques  amide- ; 
les  causes  de  la  folic,  qiii  noli  seulemelit  sc  reproduisent  au  sein  des 
families  et  naissent  du  ddbordement  des  passions ,  mais  qui  rdsul- 
teht  auSSi  des  frotteiiiehtS  de  la  vie  sociale  ,  des  difficult^  qu’elle 
engendre,  de  l’inlluence  des  institutions,  etc.,  ont  provoqud  des 
publications  impoCtatttes.  On  connait  les  vives  reclamations  d’Es- 
qtiirol,  ses  dtudes  sur  les  maisons  d’alidnds,  les  moyens  de  les  amd- 
liorer  et  de  les  diriger ;  celles  de  M.  Ferrus  sur  ces  dtablissements. 
On  salt  enflrt  que  le  traitement  de  la  folie,  si  souvent  moral  et  dis- 
ciplinaire ,  comm'ahde  une  suite  et  Un  enchainement  dans  la  direc¬ 
tion  des  rapports  des  alidnds  avec  ce  qui  les  entoure  ,  qui  ndeessite, 
pour  les  asiles  qui  leur  sont  consacrds,  une  organisation  mddicale 
puissantc.  Cette  organisation ,  parfailement  comprise  par  l’ordon- 
nance  de  4.839  stir  les  alidnds ,  est  une  veritable  cohqudte  mddicale. 
Cette  OrdOnttance ,  et  la  loi  de  1838,  sont  dues ,  on  petit  le  dire  , 
aux  puissantes  demandes  des  mddecins  qui  Ont  dclaird  l’atttoritd  sur 
cette  grave  question. 

Ainsi  comprise,  la  mddecine  rdpond  i  la  pensde  de  Descartes, 
rappclde  par  M.  GaZauvieilli ,  et  qui  aCcorde  aux  mddecins  une  si 
liaute  mission  :  t<  S’ll  est  possible  de  perfectionher  l’espiceltuffiaine, 
e’est  dans  la  inddecine  qu’il  faut  eti  chercher  les  moyens.  » 

Le  livre  de  M.  CafcaUvieilh  ,  Du  suicide  ,  de  1‘ alienation  mentale 
et  des  crimes  centre  leS  personnes,  compares  dans  leurs  rapports 
rMproqucs ,  appartient  dvidemment ,  ainsi  que  l’indique  son  litre , 
it  Ce  quo  j’appelle  la  mddecine  administrative.  Un  mot  suffice  ppur 
montrerl’importance  des  questions  qu’il  soulfeve.  L’aUteuf,  eu  effcl, 
examine  ce  que  peuvent  presenter decommun  lescausesdel’alidna- 
tioii  mentale ,  du  suicide  et  des  crimes  cotatre  les  personnes.  —  Mais 
avantd’aborder  ce  sdjet,il  commence  par  rdtiide  du  suicide  cltez  les 
habitants  des  campagnes ;  et  le  premier  rdsultat  des  fails  qu’il  rap- 
porte,  e’est  de  rdfnter  l’opinion  prdconcue  des  mddecins  qui  se 
figuraient  que  l’ennui  de  I’existence  n’alteint  presque  jamais  l'infa- 
tigable  laboureur  ou  Pinduslrieux  artisan ,  a  qui  le  travail  des  mains 
procure  de  quoi  satisfaire  4  ses  besoins  les  plus  urgents.  Le  suicide 


172  BIBLlOGltAPHIE. 

a  etd  de  lout  temps  et  a  tons  les  figes  frdquent  dans  les  campagnes ; 
des  families  entiferes  se  sont  immolees  4  ce  funoste  penchant ,  et 
dans  la  mfime  local  1  td ;  des  enfants,  dans  l’dnumdration  de  lcurs 
ascendants,  comptent  au  nombre  des  suicides ,  l’aieul  et  l’oncle 
maternels,  l’aleule  et  la  tantc  paternelles ,  et  leur  pfere.  Dans  lc  can¬ 
ton  de  Liancourt,  ddpartement  de  l’Oise ,  oil  habile  M.  Cazauvieilh, 
on  trouve  un  suicide  sur  /i,000  habitants  :  c’est ,  proportionnelle- 
inent  &  la  population ,  autant  qu’4  Paris.  Ce  canton,  dans  lequel  on 
compte  81  suicides,  de  1804  4  1833,  nc  fait  point  exception;  car, 
ainsi  que  le  remarque  l’auteur,  les  cultivateurs  et  autres  ouvriers 
attachds  4  la  culture  des  terres ,  entrent  pour  une  bonne  part  dans 
le  nombre  des  2,000  suicides  publids  dans  le  compte-rendu  de  la 
justice  criminelle  pour  1835. 

L'dtude  des  causes  a  amend  l’auteur  4  penser  que  l’ambition  et  la 
cupiditd,  la  jalousie,  la  ddbauche,  l’adultdre,  les  dissensions  et  cha¬ 
grins  domestiques,  les  discussions  d’intdrdt,  l’amour  contrarid,  le 
concubinage,  la  haine  et  la  vengeance  peuvent  dgalement  conduire 
au  crime ,  4  la  folie  ou  au  suicide.  Ce  rdsullat  dtait  facile  4  prdvoir. 
Quels  sont,  en  effet,  les  mobiles  des  ddterminations  humaines?  les 
passions  ;  les  causes  de  la  folie  ?  le  plus  souvent  les  passions.  Qu’est- 
ce  que  le  suicide?  presque  toujours  une  affection  mentale,  ou  quand 
il  est  aigu,  la  suite  d  une  forte  passion.  Mais  M.  Cazauvieilh  va  plus 
loin;  il  admel  um  predisposition  non  seulemcnt  pour  les  alidnds 
ou  les  suicides,  mais  aussi  pour  ceux  qui,  jouissant  de  leur  li¬ 
berty  morale  et  d’tine  existence  heureuse,  relativement  4  leur  po¬ 
sition  habituelle,  commettent  des  crimes  avec  prdmdditation.  Il  me 
semble  qu’avec  cette  opinion,  et  pour  dtre  consdquent,  l’auteur  de- 
vait  montrer,  en  faveur  des malheureux predisposes  au  crime,  I’in- 
dulgence  qu’il  rdclame,  en  parlaut  des  enfants  nds  de  parents 
alidads,  pour  ceux  dontl’intelligence,  les  affections  ou  les  penchants 
ne  sont  qu’un  f4cheux  hdritage.  Nulle  part  il  n’expose  ses  iddes 
sur  ce  qu’il  appelle  la  predisposition  au  crime.  Il  se  contente 
de  citer  un  exemple  d’un  misdrable  qui ,  vivant  dans  l’aisance ,  fut 
condamnd  pour  avoir  assassind  et  vole  son  voisin.  M.  Cazauvieilh 
s’esl  done  bornd  4  avancer  un  principe  qu’il  aurait  dll  motiver  par 
une  discussion  approfondie  et  surlout  par  des  faits.  Les  prddispo- 
sitions  sont  en  geudral  herdditqjres ;  le  crime  serait-il  dgalement 
bdrdditaire?  La  part  des  mauvais  exemples  et  de  l’dducation  vi- 
cieuse  une  fois  faite ,  la  question  pourrait ,  il  me  semble ,  ne  pas 
rester  insoluble  ;  et  certes  elle  serait  d’un  haut  intdrdt. 

Quoi  qu’il  en  soit ,  sur  60  suicides  du  canton  de  Liancourt ,  sur 
Icsqucls  M.  Cazauvieilh  s’est  procure  des  renseignements  tres  prdcis, 


BIBLIOGRAPHIE. 


173 


riuSnSditd  est  d’un  cinquifeme  et  demi.  On  sail  que  M.  Esquirol  porte 
cette  cause  5  un  sixifeme  pour  l’ali4nalion  meniale.  Les  recherches 
de  l’auteur  que  j’analyse  sont  d’autant  plus  prtScieuses  qu’elles  sont 
plus  exacles.  II  les  a  faites  sur  une  petite  dchelle,  il  est  vrai ,  mais 
par  lui-rafime  ,  vCrifiant  et  contr61ant  a  volonte  les  eldments  de  son 
travail ,  ce  qu’on  ne  pourrait  pas  dire  de  ceux  qui  s’occupent  en 
gdndral  de  travaux  statistiques,  et  qui  prennent  letirs  dldmcnts  de 
toutes  mains.  L’4ge  des  habitants  des  campagnes  qui  se  suicident 
est  en  gdndral  plus  dlevd  que  celui  des  suicides  des  villes  et  cam¬ 
pagnes  rdunies  dans  les  comptes  gendrauxet  les  autres  statistiques. 
Le  maximum  des  alidnds  suicides  est ,  sous  le  rapport  de  Page,  de 
50  a  65  ans  pour  les  habitants  de  la  campagne ,  tandis  qu’il  est  de 
20  a  30  pour  les  hommes,  etde  30  4  /i5  pour  les  femmes  dans  les 
statistiques  rdunies.  Le  suicide  chez  les  vieillards  n’est  pas  rare 
5  la  campagne  :  sur  198  suicides  dans  le  table'au  de  M.  Esquirol ,  on 
ne  comple  que  trois  cas  passd  Page  de  65  ans ;  on  compte  onze 
cas  sur  les  81  suicides  du  canton  de  Liancourt,  de  65  ans  a  85,  et 
quatre  de  80  a  85  ans,  c’est-a-dire  dans  la  caducitd.  Au  village ,  la 
vieillesse  olfre  done  un  plus  grand  nombre  de  suicides  que  Page  de 
20  a  30  ans. 

Je  ne  saurais  poursuivre  l’auteur  dans  ses  recherches  sur  les 
causes  du  suicide  considdrd  chez  les  habitants  de  la  campagne,  sur 
Pinfluence  des  temperaments,  des  sexes,  des  passions,  de  Pinstruc- 
lion,  etc.;  cependant  je  dirai  un  mot  de  Pimitation.  Cette  cause  n’a 
peut  fetre  pas  encore  assez  a  I  lire  Pattention  des  mddecins,  etj’ajou- 
terai  de  Padministration.  On  ne  saurait  soustraire  avec  trop  de  pre¬ 
caution  4  la  connaissance  du  public  les  exemples  du  suicide.  Les 
details  que  donnent  les  journaux  sur  chaque  evenement  de  ce  genre 
exercent  la  plus  fftcheuse  influence. 

Cette  cause,  Pimitation,  contribue  peut-Stre  4  favoriser  ces  epi¬ 
demics  de  suicide  dont  il  faut  bien  admettre  la  possibility  en  pre¬ 
sence  des  faits.  Pinel,  ddj4,  avait  observe  les  variations  qu’offrait  le 
chiffre  des  admissions  relatif  aux  meiancoliques  suicides ,  4  la  Sal- 
pdtriere ;  M.  Esquirol  a  souvent  parie  de  ^augmentation  du  nombre 
des  suicides  qu’il  avait  eu  l’occasion  de  remarquer  4  differentes 
epoques  de  sa  glorieuse  carrifere.  Le  chiffre  des  aliens  suicides 
du  department  de  la  Meurthe,  que  j’ai  sous  les  yeux,  varie  dgale- 
nient  d’une  annee  4  l’autre.  Il  est  de  19  suicides  en  1834,  de  25  en 
1835,  de  42  en  1836,  de  45  en  1837,  retombe  4  21  en  1838,  4  26  en 
1839,  s’eifeve  a  39  en  1840  pour  redescendre  4  27  en  1841;  il  est  de 
23  pour  les  onze  premiers  moisde  1842.  Cene  sont  done  pas  tou- 
jours  des  causes  constantes  qui  president  an  ddveloppement  du  sui- 


1 7/i  BIBLIOKRAPHIE. 

cide.  Je  ne  partnge  pas  l’opinian  de  M.  Gazauvieilh,  qui  veut.que 
Taugmentation  du  nombre  des  suicides  spit  progressive  en  France. 
11  s’dtaic  a  cetdgard  des  compies  de  la  justice  criminclle  jusqu’ii 
l’anndc  1835.  Mais,  il  fautledire,  cheque  annde,  ces  recherches 
dtaient  mieux  faites.  J’ai  demandd  et  pris  des  renseignements  5  des 
sources  d’oit  partent  les  (Moments  de  la  statisUque,  et  j’ai  pu  me  con- 
vaincre  quo  ce  travail  n’a  acquis  que  dans  ces  devnibres  anndes 
le  degre  de  precision  et  d’exaciitude  qu’on  doit  on  attendee. 

Les  chiffres  publies  dans  les  deux  derniers  comptes-rendus  de  la 
justice  criminelle  pour  1839  et  1840  ,  sonl  restds  sensiblemcnt  les 
mdmes  pour  le  nombre  des  suicides.  Ce  nombre  s’dldve  4  2,700  en¬ 
viron.  11  est  probable  que  le  chiffre  de  3,000  ne  sera  pasddpassd,  ou 
s’il  l’est,  il  |e  devra  a  des  causes  accidentelles  dont  Taction  transi- 
loire  n’amfenerait  qu’une  augmentation  purement  passagere. 

Mais  je  reviens  5  Tinfluence  de  {’imitation  coniine  cause  acciden- 
telle  du  suicide,  M.  Gazauvieilh  en  rapporte  des  exemples.  11  consi- 
ddre  avec  raison  comma  mille  fois  plus  funeste ,  plus  active  que 
Tignorance  ou  Tiiistruction  l’exemple  du  suicide,  l’image  d’un  sui- 

Malheur,  dcrit-ii ,  au  pays  ou  le  hasard  amenera  un  premier  sui¬ 
cide  I  Les  homines  qui  sont  affeetds  de  la'douleur  de  la  vie  s’empres- 
sent  ordinairement  d’imiler  l’acte  de  ddsespoir  dont  ils  viennent 
d’dlre  les  tdmoins.  Je  pe  doute  pas  que  la  sage  mesure  prise  par  lc 
prdfet  de  la  Meurthe  pour  empdeher  la  publicitd  des  suicides  de  son 
ddpartement  n’ait  cantribud  a  en  prdvenir  quelques  uns.  Il  serait 
it  ddsirer  que  celte  mesure  se  gdpdralisat ,  et  que  la  presse  quoti- 
dienne  renoncOt  a  publier  des  faits  de  ce  genre;  les  hommes  sd- 
rieux  qui  ont,  besom  de  les  consulter  les  trouveront  toujours  dans 
les  livres  et  les  comptes-rendus  spdejaux. 

Dans  les  tableaux  des  divers  instruments  dont  se  sopt  servis  les 
81  suicidds  du  canton  de  Liancourt,  52  out  pdri  par  strangulation , 
25  par  precipitation  ou  submersion  ,  1  par  armo  a  feu ,  3  par  le 
poison,  Aucun  n’a  pdri  par  asphyxia  par  le  charbon ,  cause  si  frd- 
queple  de  suicide  chez  les  alidads  des  villes. 

Squab?  rapport  des  symptdtnes,  je  ne  trouve  rjeii  dans  le  livre  de 
M,  Gazauvieilh  qui  soit  particulier  au  suicide  des  habitants  de  !a 
catnpagne ;  e’est  le  meme  ddsordre  physique  et  moral,  Presque  tons 
se  plaignept  de  leurs  djgestioqs ,  qui  sont  pdnibles ;  quelques  uns 
abusent  alors  des  spiritneux, 

L’auteur  place  le  siege  du  suicide  daps  le  ceryeau ;  mais  nn  aith'Q 
organe  peut  dire  priinitivement  affeetd.  Cepeudant  il  dojt,  suiyaut 
lui,  y  avoir  chez  tons  les  suicides  me  lesion  qnelconque  de  I'en- 


BIBLIQGRAPHIE,  175 

cephale;  le  dPsprdre  des  fonclions  inleliecluellcs  el  affectjves  |e 
prouve  pour  des  csprits  non  prPvenus.  Mais  les  functions  de  cet  or- 
gane  Plant  ires  dPlicates ,  les  alterations  ne  sant  pas.  lo.vjours 
appreciables  a  nos  sens.  Alors,  pourquoi  avaocer  que  chez  tous 
les  siucidPs  il  existe  une  lesion  de  1’encPphale  ? 

Je  me  rappelle  avoir  assists  avec  qqatre  niPdccins  &  l’autopsie 
d’un  mplancolique  suicide  que  jesoignais  avec  M.  Esquirol.  L’exa- 
men  le  plus  aitentif  et  le  plus  miuulieux  du  cerveau  et  de  ses  mem¬ 
branes,  ainsi  que  des  prgancs  de  la  ppitrine  et  du  ventre,  ne  nous 
permit  d’apercevoir  aueune  lesion,  Ccpendapt  la  inelancolie  datait 
de  quelques  mois ,  et  le  malade  avail  Pprouvtf ,  quinze  ans  aupara- 
vant,  deux  accfes  de  manie  dont  M,  Esquirol  J’avait  gopri. 

M,  Cazauvicilh  dPerit  les  altpratious  qu’il  a  rencpntrPes  dans  l’en- 
cPphale  de  17  suicidPs  dont  11  a  pu  faire  l’autopsie.  Ces  altPralions 
sonl  l’Ppaississemenidu  crane,  des  mPninges,  i’injeclion  des  vais- 
seaux ,  de  la  sPrositp  dans  les  ventrlcules  et  sous  raraclinoide ;  l’in- 
jection  el  l’aUPration  de  consistance  des  substances  cPrPbralcs,  11 
insiste  sur  l’endurcissement  de  la  substance  blanche  chezles  sujets 
qul  ont  oll'ert  les  symptOmes  du  suicide  chronique. 

Je  n’ai  qu’une  settle  observation  a  faire  sur  ces  recherches  nPcros- 
copiques ,  c’est  qu’on  retrouve  ces  mfirnes  altPralions  soit  isolPes ,  soil 
associdps  cliez  les  aliPnPs  en  dPmence  qui  n’ont  offert  aueune  tendance 
au  suicide.  Elies  ne  sauraient  done  rendre  cqraple  du  suicide ,  pas 
plus  qu’elles  ne  peuvent  expliquer  les  diffPrentes  formes  de  1’aliPna- 
tion  mentale,  a  laquelle  succPde  on  que  compliquc  lademence.  Peut- 
tre  sont-elles  corrplatives  avec  ce  dernier  etat  que  caractPrise  l’alfais- 
sement  intellecluel  et  moral,  auquel  se  joint  souvent  aussi  l’aflaiblis- 
sement  physique.  Et  mPme  avec cette  reserve,  ces  IPsions  son t  loin 
d’expliquer  les  mille  nuances  de  la  dPmence ;  pourquoi  telles  idPes 
restent  associPes ,  telle  sPrie  de  souvenirs  est  abolie ,  landis  que  telle 
autre  est  conservpe,  etc.?  Pour  toutes  ces  questions,  I’anatomie 
pathologique  est  restPe  impuissante,  elle  n’a  pu  les  rPsoudre.  Elle 
n’a  pas  PtP  plus  heureuse  pour  ce  qui  concerne  le  suicide.  Quant 
anx  IPsions  desautrescavitPs  splanchniques ,  elles  sont  sans  valeur 
et  n’expliquent  Pvidemment  rien ;  on  les  retrouve  dans  les  diffPrentes 
maladies  auxquelles  1’humanitP  est  exposPe. 

Bien  que  l’ouvrage  de  M.  Cazauvieilh  n’ait  pas  rPsolu  toutes  les 
questions  du  suicide ,  son  livre  n’en  est  pas  moins  fort  remarqua- 
ble.  II  a  jetP  de  vives  lumitres  sur  le  suicide  dcs  gens  de  la  cam- 
pagne ;  prouvP  que  dans  cette  portion  de  la  sociPtP ,  les  passions 
exerqaient  leur  funeste  empire  avec  autant  d’Pnergie  que  dans  les 
autres  classes.  II  a  fait  juslice  d’un  prPjugP  mPdical  ( car  les  mPde- 


176 


BIBUOGRAPHIE. 


cins  ont  aussi  des  prdjugds ),  qui ,  pour  fttre  fort  ancien ,  n’en  dlait 
pas  plus  respectable :  c’etait  de  croire  qu’il  n’y  avail  pas  de  suicide 
k  la  campagnc.  Quand  on  lit  des  iivres  comme  celui  de  M.  Cazau- 
vieilli ,  qui  renversent  par  l’exposition  de  quelques  faits  des  iddes 
gdndralement  reques ,  on  se  demande  comment  dans  la  science  on 
peut  rester  aussi  longtemps  dupe  d’assertions  qui  n’ont  d’autoritd 
que  dans  la  sanction  du  temps  ,  et  celle  des  dcrivains  qui  les  rdpd- 
tent  sans  examen.  Les  poetes  avaient  vantd  le  bonheur  des  champs, 
les  mddecins  ont  cru  aux  poetes ,  et  n’ont  plus  voulu  admettre  que 
le  penchant  au  suicide  pfit  se  monlrer  chez  les  laboureurs. 

Mais  le  livre  de  M.  Cazauvieilh  n’est  pas  seulement  mddical :  il 
s’dldve  k  des  questions  qui  sont  d’un  plus  haut  intdrdt  pour  les  mo- 
ralistes  et  les  administrateurs.  Ainsi  1’auieur  dtudie  le  suicide, 
l'alidnation  mentale  et  le  crime ,  sous  le  rapport  de  leur  frdquence 
dans  les  villes  et  les  campagnes ;  sous  celui  de  l’influence  com¬ 
parative  des  professions ;  il  examine  dgaleinent  l’influence  des 
bagnes  sur  le  suicide ,  etc.  Quelques  uns  des  rapprochements  de 
M.  Cazauvieilh  dtaient  ddja  connus  en  partie  depuis  le  beau  tra¬ 
vail  de  M.  Guerry  sur  la  Statislique  morale  de  la  France ;  mais  il 
a  su  les  grouper  autour  de  la  question  qu’il  dtudiait ,  et  dviter  ainsi 
aux  lecteurs  de  longues  et  pdnibles  recherches.  En  rdsumd ,  l’ou- 
vrage  de  M.  Cazauvieilh  est  un  livre  utile ,  que  les  mddecins  d’a- 
lidnds  et  les  homines  qui  s’occupent  de  morale  et  d’administration 
consulteront  toujours  avec  fruit. 


ARCHAMBAUT, 


REPERTOIRE, 


ABSTINENCE  ,  GANGRENE  LES 
POUMONS. 


I  21  fevrier.  —  La  face  esl  pile ,  les 
traits  attires;  —  refiis  obstini  dc 
'prendre  do  la  tisane  et  du  bouillon. 
,La  malade  ne  fait  aucune  attention  a 
|ce  qu’on  lui  dit,  ne  ripond  a  aucune 
question.  —  Incoherence  complete 
dans  les  idies ;  —  le  soir,  plusieurs 
syncopes ;  —  constipation ;  —  pouls 
frequent  et  petit;  pointdc  toux  ;  point 
"  d’expecloration.  (Lavement imollient, 
’  tisane  laxative.) 

22.  —  La  malade  rfipand  une  odour 


Mademoiselle  H...,  Sg6e  de  30  ans , 
d’une  taille  moyenne,  d’un  tempera¬ 
ment  nerveux  ,  d’unc  constitution  de¬ 
licate  ,  nec  d’un  pire  qui  s’est  suicide, 
a  ete  conduite  a  Charenton  le  18  fe¬ 
vrier  1830. 

Cetle  malade ,  par  suite  des  pcrles 
qu’a  faites  sa  famillc,  a  vu  de  brillan- 
tes  espirances  detruites ;  de  la  des 
chagrins  que  la  jalousie  vint  bientdt 
augmentcr. 

Dix  mois  avant  l’entr6e,  les  regies 
s’6taient  supprimecs.  Depuis  lors,  ac- 
ces  d’hysteric  revenant  a  des  interval- 
les  irriguliers,  quelquefoisdeiire  pas- 
sager ;  plus  tard  changement  Ires 
tranche  dans  le  caractere  et  les  habi¬ 
tudes.  Mademoiselle  H...  prend  sa 
mere  en  aversion;  elle  s’irrile  des 
moindres  observations  qu’on  lui  fait ; 
elle  apporle  dans  toutes  ses  depenses 
une  extreme  6conomie ,  parce  qu’elle 


fetide ;  pas  de  garde-robe.  (Lavement 
purgatif). 

23.  —  Faiblcssc;  alteration  plus 
profonde  des  traits ;  delire  moins  ge¬ 
neral.  Mademoiselle  II.. .  repond  a 
quelqucs  questions ;  elle  craint  qu’on 
ne  veuille  l’empoisonner,  lui  couper 
la  tete ,  etc.  Elle  cssaie  de  se  degager 
pour  sc  jeter  par  la  fenetre.  Doulcurs 
tres  vives  a  l’6pigastrc.  ( Emploi  de  la 
sonde  oesophagienne,  injection  d’un 
peu  de  semoulc.  L’introduction  de  la 
sonde  provoque  une  quinte  de  toux 
pendant  laquelle  des  matieres  mu- 
jqueuses  et  purulentes  sont  cxpecto- 
rees.  (Bain  geiatineux,  lavement  pur- 
Igatif). 

24.  —  Ce  matin  il  y  a  uti  mieux 
tres  sensible ;  la  malade  est  calme ;  ses 
lideessont  suivies ;  elle  prend  seule  un 
peude  potage.  Vers  le  milieu  du  jour, 
retour  du  d61irc  et  de  l’agitation, 
odeur  fetide.  (Nouveau  lavement  pur- 


redoute  l’avenir  et  craint  de  se  trou- gatif,  suivi  d’unc  sellc  peu  abon- 
ver  dans  la  misere.  II  ne  fut  bien-  dante ;  emploi  dc  la  sonde  oesopha- 
lot  plus  possible  de  rneconnaitre  le  gienne.) 

d61ire.  La  malade  passe  trois  semai-  25.  —  Faiblesse  extreme ;  degluli- 
nes  ne  se  nourrissant  que  de  pain  et  tion  tres  difficile,  sortc  dc  trismus, 
d’eau.  (Applications  de  sangsucs  a  la  douleurs  a  l’epigastrc.  Madcmoi- 
vulvc  aux  ipoques  menstruclles ,  p4-  selle  H...  demande  de  l’eau  froidc  ct 
diluves,  bains  de  si4ge,  etc.)  accuse  une  soif  tres  vive.  Pouls  fre- 

Le  10  Kvrier,  invasion  brusque  quent  et  petit ,  respiration  courte  ct 
d’un  d61ire  maniaque  tris  aigu,  agi-  frequente,  I6g4resquintes  de  toux  sans 
lation,  loquacity,  insomnie.  (Saign4e,  expectoration.(Cataplasmessurleven- 
glace  sur  la  Kite  ,  lavements  cam-  tre,  lavement  Emollient,  dietc.) 
phrfis  et  laudanisfis.)  27.  —  Gonflemcnt  dc  la  region  pa- 


178  REPERTOIRE. 

rotidienne  et  sous-maxillaire  du  c6tA  fermc,  serrA ,  rougeAlre  dans  plu- 
droit ,  mouvements  de  la  mAchoire  sicurs  points.  On  tuit  suinter  par  la 
tres  douloureux;  le dAlire est  le  meme:  pression  des  goullelcltes  de  pus  diss6- 
frayeurs  au  moindre  bruit ,  idAe  quc  minAcs  ?a  et  14. 
tout  vafinir,  quc  tout  le  raonde  est  Thorax.  —  Du  c6t6  droit,  en  haul 
perdu,  etc., ;  ia  malade  nc  veut  boire  etau  milieu  ,  adh6renccs  cclluleuses 
que  del’eau  fraiche;  douleur  Apigas-  ancicnnes;  plus  bas,  sur  la  portion 
trique ,  langue  rouge  4  la  pointc ,  un  diaphragmatique  de  la  plevre.  fausse 
'peu  detoux  seche ,  pouls  petit  et  frA-  membrane  rAccntc,  tres  Apaissc,  d’uno 
quent ,  peu  de  chaleur  4  la  peau,  pas  couleur  brunc,  rccouvrant  aussi  la 
•de  selles.  base  du  lobe  infArieur;  cc  lobe  tout 

28  au  matin.— Les  orteils  des  deux  cntiercst  Al’Atatd’hepatisation  grisc. 
jlicds  sont  tumAfiAs ,  froids ,  insensi-  Nous  trouvons  dans  son  Apaisscur 
•bles,  d’un  violet  foncA ;  des  piqilres  plusieurs  cavcrncs  gangrAneuses. 
de  sangsues  qui  existaienl  4  la  jambe  L’une  d’elles,  beaucoup  plus  consi- 
gauchesontenlour4csde  petits  cerclcs  derablc,  est  si  luce  immAdudemcnt 
•noirs.  Deux  phlyctcnes  remplies  de  sous  la  plevre  cl  rcmplic  d’une  espccc 
sArositA  roussAtre  4  la  cuissc  du  me-  de  bourbillon  noirAtre ,  deliquescent, 
me  c&tA ;  cscarre  au  sacrum ;  le  gon-  fAtidc  ,  qui  adhere  encore  aux  parois. 
flcment  de  la  region  parotidicnne  a  Les  ramifications  bronchiqucs  sont 
beaucoup  augnlentA;  la  prostration  entourees  d’un  petit  cercle  noir;  dans 
est  extreme,  la  malade  exhale  une  plusieqrs  points,  dies  scmblent  com- 
odeur  gangrencuse  prononcAc  ;  le  me  interrompues  par  des  petites  ca- 
pouls  est  frequent,  petit,  in6gal ;  le  vit4s  gangreneuscs.  Sur  la  face  ex- 
deiire  continue.  On  couvre  les  pieds  terncdulobc  moyen,  et  pres  de  son 
de  compresses  imbibees  d’eau-de-vie  bord  anterieur,  on  remarque  une  tu- 
campliree ,  et  on  les  entoure  de  plu-  meurhAinisphAriqueduvolumed’une 
sieurs  couverturcs.  Potion  avee  le  petite  pomme.  L’incision  donne  issue 
camphre  et  le  sulfate  de  quinine.  Le  4  de  Pair,  et  on  pAnelrc  dans  une  ca- 
soir,  l’inflammation  gangrencuse  des  verne  vide ,  4  parois  noires,  inAgales, 
orteils  semble  avoir  retrograde ;  leur  parcourue  pardes  brides ,  et  exhalant 
facedorsalc.de  violetle  qu’elle  etail,  une  odeur  gangrencuse.  Autour  de 
est  devenue  d’un  rouge  vif.  Du  reste ,  cette  caverne,  le  tissu  pulmonairc 
l’etat  de  la  malade  s’est  encore  ag-  n’est  point  hepatise.  Vers  la  parlic 
grave ;  elle  a  refuse  de  prendre  sa  po-  moyenne  du  bord  postCrieur,  et  dans 
tion.  Le  lendemain ,  mort  4  7  heurcs  l’dtendue  d’un  pouce  4  peu  pres ,  le 
du  matin.  parenchymc  du  poumon  est  dense  , 

Autopsie  24  heures  apres  la  mort.  granuleux ,  d’un  noir  luisant ;  le  lobe 
Rien  4  noter  4  l’exterieur  quc  l’es-  sup4rieur  est  crCpitant  et  sans  altera- 
carreau  sacrum,  la  couleur  noire  du  tion  notable. 

bout  des  orteils  et  des  piqilres  de  A  gauche ,  Cpanchemcnt  dans  la 
sangsues.  Dans  ces  divers  points,  les  plevre  de  G  onces  environ  d’un  liquide 
escarres  sonlscchcs,  etla  peau  scule  fonce ,  roussAtrc,  ressemblant  4  une 
est  gangrAnee.  dCcoction  de  quinquina.  Lediaphrag- 

Ttie.  —  La  pie-mere  est  un  peu  me  et  les  cdles ,  vis-a-vis  le  lobe  in- 
Apaissie  sur  la  convcxile  des  h6mi-  ferieur,  sont  tapisses  par  une  fausse 
spheres.  La  substance  grisc  du  cerveau  membrane  brune,  qui  recouvreaussi 
et  ducervclel  est  lAgcrement  violacAe,  le  lobe  tout  entier.  Comme  celui  du 
ccllc  de  la  moellecst  humide.  La  sub-  c6t6  droit,  il  est  complAtcment  hApa- 
slance  blanche  offre  parlout  une  in-  Use ,  et  offre  aussi  plusieurs  cavernes 
jcclion  peu  marquAc.  gangrAncuses.  La  plus  grande ,  situAc 

Le-  tissu  de  la  parolidc  droite  l  en  bas  et  immAdialcment  sous  la  pie- 


vre,  quiparait  Apaissie,  pourrait  con- 
Icnir  un  oeuf  de  poule.  Elle  cst  inAgale, 
anfractueuse  et  remplie  parune  masse 
noirAtre ,  qui  n’adhAre  plus  a  ses  pa- 
rois  que  par  dcs  filaments  celluleux 
tres  fins,  line  partie  de  la  face  interne 
est  tapissAe  par  une  faussc membrane 
jaunAtre ,  grenue,  ties  distincte.  Pres 
de  la  scissure  interlobairc,  il  existe 
une  seconde  cavite  gangrAneuse,  de  la 
capacitA  d’une  noix,  encore  situAe 
sous  la  plAvre ,  et  entourAe  par  du 
tissu  pulmonaire  A  l’ctat  d’hApatisa- 
tion  rouge.  Outre  ces  deux  cavernes, 
on  en  remarque  plusieurs  autres,  mais 
beaucoup  plus  pelites,  dissAminAestA 
et  1A.  Lelobe  supArieur  est  sain.  Les  ra¬ 
mifications  bronchiques  pres  des  ca~ 
vernescontienneiHunliquide  noirAtre. 
La  muqueuse  qui  les  lapisse,  ainsi  que 
cellede  lalrachAe.n’offre  riende  parti¬ 
cular.  Le  coeur,  I’aorte  et  les  principa¬ 
ls  veincs  sont  A  l’Atat  normal.  L'artAre 
pulmonaire  conticnt  une  concrAtion 
fibrineuse ,  dense ,  probablejncnt  for- 
mAe  avant  la  mort,  et  qui  s’Atend 
jusque  dans  les  derniAres  ramifica¬ 
tions.  J’incise  l’une  des  branches 
jusqu’au-dessus  des  cavernes.  Le  fila¬ 
ment  fibrineux  sc  renfie  tout-A-coup , 
et  forme  un  bouchon  solide,  fusi- 
Parmc,  rougeAtre,  long  d’qn  pouce,  qui 
obture  entiercment  le  vaisseau. 

Abdomen.  —  Le  foie  ,  tres  large  ,  a 
repoussA  l’estomac  A  gauche ;  ce  vis- 
cere  est  vertical ,  et  s’Atend  presque 
jusqu’A  la  Crete  iliaque.  La  muqueuse 
gastrique  est  pale ;  on  observe  des 
rides  tres  marquAes,  unies  entre  elles 
par  des  petites  brides  rauqueusos.Tu- 
meui  fibreuse ,  de  la  grosseur  d’une 
noisette  dans  le  corps  de  1’utArus.Tous 
les  autres  viscAres  A  l’Atat  normal. 

M.  Guislain  a  signalA  la  frAquence 
de  la  gangrene  des  poumons  chcz  les 
aliAnAsqui  rcfusent  obstinAment  toute 
nourriture.  L’observation  qui  prAcAde 
vient  A  l’appui  de  co  fait ;  elle  est  en 
outre  remarquable  par  la  manifesta¬ 
tion  Avidentc  d’une  disposition  gan- 
grAneuse  gAnArale ,  disposition  qu’il 


OIRE.  179 

n’est  pas  IrAs  rare  de  rencontrer  chez 
les  maniaques.  BAILLARGER. 

DeMSMCK  ETPARALYS1E  GEHEHALE  SAKS 
ALTERATION  DU  CERVEAU  ET  DE  SES 
MEMHRANES. 

Observation  premi&re. 

SOMMAIRB. 

Trente  ans  d’Age.  —  Un  an  au  moms  de 
folie  confirmee.  —  DAmence  et  paralysie 
portAe  au  plus  haul  degrA.  —  Mort  par 
le  scorbut.  —  Etat  en  apparence  com- 
plAtemcnt  normal  dcs  membranes  et 
dcs  substances  encAphaliques,  qui  en 
outre  sont  dApourvues  de  sang. 

S.-B.  G...,  garcon  marchandde  Yin, 
AgA  de  trente.  ans ,  admis  dans,  la  di¬ 
vision  des  aliAnAs ,  le  23  mai  1827  , 
avait  fait  jadis  de  grands  exees  de 
boissons  alcooliqucs  et  de  plaisirs  vA- 
nAriens  ,  et  Ton  attribuait  en  grande 
partie  A  leur  influence  l’affaiblisse- 
ment  deson  intelligence  etdeses  mou- 
vements.  Cette  double  altArationAtait 
dAjA  trAs  grande  A  l’Apoque  de  1’entrAe 
du  malade  A  Bicetre.  La  mAmoire  el 
le  jugement  Ataieni  fort  affaiblis.  II  y 
avait  de  la  dirficultA  A  parler,  beau- 
coup  de  lenteur  et  de  roideur  dans  la 
marche,  mais  pas  prAcisAmentde  dA- 
lire  maniaquc,  ni  d’incphArence  dans 
les  idAes. 

Pendant  sept  A  huit  mois  de  sAjour 
dans  la  division  des  aliAnAs  ,  cet  Atat 
de  dAmence  et  de  paralysie  gAnArale 
nc  fit  que  s’accrollre.  II  y  eut  une 
grande  difficultA  dans  la  marche,  de 
frAquentcs  congestions  sanguines  vers 
la  tete ,  congestions  que  l’on  combat- 
tit  par  des  saignAcs  locales  et  gAnAra- 
les, 

A  la  fin  de  dAcembre,  le  scorbut  se 
dAclara  A  la  face ,  qui  jusqu’alors  s’A- 
tait  maintenue  rouge  et  injectAe,  se 
dAcolora  ,  devint  jaune,  ainsi  que  le 
rcste  du  corps.  La  maigreur  et  le  dA- 
pArissement  devinrent  trAs  grands,  et 
la  mort  eut  lieu  le  14  janvier  1828. 

Necroscopie  ,  le  15. 

Sy slime  nerveux.  —  Le  feuillet  cA- 


REPERTOIRE. 


180 

rebral  de  l’araclinoide  et  la  pie-mere 
reunis  sont  d’une  minceur  extreme. 
Ces  deux  feuillets  ne  sontni  injecUSs, 
ni  adherents  a  la  surface  du  ccrveau. 
Les  deux  substances  du  ccrveau,  du 
cervelet  et  dcs  moelles  sont  fermes , 
rnais  piles  et  d6color6es ,  et  ne  con- 
tienncnt  pas  de  sang.  La  teinte  de  la 
substance  corlicale  est  d’un  gris  16- 
gerement  jaunitre. 

Les  deux  feuillets  de  1’arachno'ide 
rachidicnne  sont  unis  dans  toule  leur 
etendue  par  de  tres  petites  adhfircnces 
cxtrfimement  minces  cl  transparen- 
les.  II  y  a  une  grande  quantity  de  sang 
infiltr6  dans  le  tissu  cellulaire  du  ca¬ 
nal  rachidien. 

Observation  deuxieme. 
D6incncc  avecparalysie  generate,  sans  al¬ 
teration  de  1'encipltale  et  de  ses  mem- 

Ch.  F...,  cordonnicr,  4g6  de  trente- 
quatreans,  fut  admis  dans  la  division 
desali6n6s,  le  17  d6cembre  1829  , 
dans  un  6lat  de  dimence  el  de  para- 
lysie  g6n6ralc  trfis  avanc6,  qu’on  tenta 
en  vain  d’arrcter  par  deux  cauterisa- 
tions  41a  nuque.  Pendant  la  duree  de 
son  s6jour,  qui  fut  d’un  mois  seule- 
mcnt,  il  offrit  souvent  beaucoup  d’a- 
gitation ,  mais  jamais  de  convulsions 
d’aucunc  espice ;  la  circulation  g6n6- 
rale  fut  fr6quemment  activ6e.  II 


succomba,  le  17  novembre,  aux  pro- 
gr6s  de  la  paralysie. 

NeCROS  COPIE. 

Sy slime  nerveux. —  Lesosdu  cr4ne 
ont  2  4  3  lignes  d’6paisseur. 

II  n’y  a  point,  ou  il  y  a  tres  peu 
de  s6rosit6  dans  la  caviti  de  l’arach- 
noide ;  il  n’y  en  a  pas  davantage  dans 
les  mailles  de  la  pie-m6rc.  —  Injec¬ 
tion  considerable  du  feuillet  c6r6bral 
de  l’arachno'ide  ,  dont  les  vcines  rcs- 
semblent  un  peu  4  de  gros  fils  de  fcr. 
—  Epaississementde  cette  membrane 
sur  la  convexite  des  hemispheres.  On 
ne  voit  point  qu’clle  ait  contracte 
d’adherenco  avcc  la  surface  du  cer- 
veau,  et,  s’il  y  en  a,  clles  sont  extre- 
mement  tegeres  et  extremcment  rarcs. 

Le  ccrveau  est  plutdt  turgescent 
qu’affaisse.  Injection  16gere  de  ses 
deux  substances  et  de  celles  du  ccr- 
velet  (I).  LELUT. 


Le  nombre  et  l’etcnduc  des  memoircs  originaux  nous  a  empecttes  de 
donner,  dans  ce  num6ro  ,  a  la  revue  des  journaux  ,  4  la  bibliographic  ,  et 
surtout  au  repertoire,  loute I’extension  que ces  partiesdu  journal  auront  plus 
lard.  Nous  avons  du  renvoyer  aux  numeros  suivants  l’analyse  des  ouvrages 
de  MM.  Flourens,  Magendie,  Pritchard,  Parchappe,  Guislain  ,  Aubanel 
ct  Thore,  Girard,  Morel,  etc.,  et  plusieurs  observations  cliniques. 


VARIETES. 


Association  des  medecins  des  iiospices  d’auenes  en  Angletebre.  De 

l’utilite  que  pourrait  avoir  one  association  semblable  parmi  les 

MEDECINS  FRANQAIS  (1). 

Les  mddecins  anglais  dirigeant  les  dtablissements  d’alidnds  ont  formd 
entre  eux  une  association  pour  l’amdlioration  du  sort  des  malades  qui 
leur  sont  confids ,  ct  pour  l’avancement  de  la  science.  Ils  ont  arretd 
qu’ils  se  rduniraient  une  fois  chaque  annde  en  aussi  grand  nombre  que 
possible  pour  dchanger  leurs  iddes,  sc  faire  part  mutuelleraent  de  leurs 
observations  et  des  rdsullats  de  leur  pratique. 

Deux  rdunions  ont  ddja  eu  lieu  ,  l’une  le  2  novembre  1841 ,  a  Nottin¬ 
gham;  l’autre  lc  2  juin  dernier,  a  Lancaster,  et  d’utiles  rdformes ,  solli- 
citdes  en  vain  jusqu’ici ,  ont  ddja  dtd  obtcnues. 

Avantdc  se  sdparcr,  les  mddecins  prdsents  a  la  rdunion  de  Nottingham 
ont  cxprimd  lc  voeu  de  voir  des  associations  scmblables  se  former  dans 
les  autrcs  pays  ct  dtablir  entre  dies  des  rapports  qui  ne  pourraient 
qu’etrc  profltables  a  la  science  et  i  1’humanitd.  Ils  ont  pris  l’engagement 
de  se  faire  reprdsentcr  par  l’un  d’entre  eux  a  la  premidre  rdunion  de 
ce  genre  qui  aurait  lieu  sur  le  continent,  etc. 

On  rdorganise  partout  aujourd’hui  en  France  les  anciens  dtablisse- 
menls  d’alidnds ,  et  on  en  cree  de  nouveau.  Les  mddecins  appelds  a  les 
diriger,  outre  le  traitement  des  malades  ,  sont  souvenl  chargds  de  l’ad- 
minislralion,  et  obligds  derenoncer  a  la  clientele.  Ces  mddecins  torment 
done  un  corps  nombreux  et  spdeial,  ct  une  association  comme  celle  qui 
existeen  Anglelerre  deviendrait  entre  eux  unlien  utile,  en  meme  temps 
qu’cllc  pourrait  cxerccr  sur  l’avenir  de  la  science  une  heureuse  in¬ 
fluence. 

On  comptc  a  Paris  vingt-cinq  a  trentc  mddecins  qui,  dans  les  dtablis- 
sements  publics  ou  priYds  ,  sont  appelds  a  donnerdcs  soins  aux  abends. 
Dans  les  ddpartements,  cc  nombre  est  trois  fois  plus  considdrable.  Une 
association  comme  celle  qui  existe  en  Anglelerre  pourrait  done  compren- 
dre  en  France  de  quatre-vingts  a  cent  membres.' 

Mais  en  supposant  qu’on  ddt  se  rdunir  une  fois  chaque  annde  a 
Paris ,  sur  la  prdsence  de  combien  de  membres  serait-il  permis  de 
compter  ?  Nous  croyons  que  presque  tous ,  sinon  tous  les  mddecins 
altachds  aux  dtablissements  de  Paris  prendraient  part  aux  travaux. 
Nous  r.e  pensons  pas  non  plus  rien  exagdrer  en  admettant  que , 
parmi  les  mddecins  des  dtablissements  de  province  et  de  l’dtranger,  dix 
ou  douze  se  joindraienl  chaque  annde  aux  mddecins  de  Paris.  On  pour¬ 
rait  done  espdrer  de  voir  trenle  ou  quaranle  membres  de  l'association 
assislcr  aux  rdunions  annuelles.  11  est  d’aillcurs  inutile  de  faire  remar- 


( 1 )  Une  partic  de  cet  article  a  ddja  did  inserdc  dans  la  Gazette  midicate 
du  15  oelnbre  1842. 


1 82  VARIKXLS. 

quer  que  si  le  grand  nombre  est  une  des  conditions  qu’on  dcvrait  s’ef- 
forcer  d'obtenir,  ce  n’est  assurSment  pas  la  principale.  La  reunion  nc 
fiit-ellc  que  de  quinzc  a  vingt  membresn’en  pourraitpas  moins  rcndre 
de  grands  services  en  formant  un  centre  auquel  beaucoup  dc  communi¬ 
cations  utiles  pourraient  etre  adressSes. 

Ainsi  une  association  semblable  a  celle  des  medecins  anglais  trouve- 
rait  cn  France  tous  les  Slements  necessaires  pour  se  constituer.  Les 
membres  qui  n’assisteraient  point  aux  reunions  annuelles  pourraient 
concourir  au  but  commun  en  envoyant  des  travaux. 

Les  imSdecins  anglais  paraissent  surtout  avoir  eu  pour  but  de  conffirer 
entre  eux  sur  l’hygiene  et  sur  le  traitement  des  aliSnSs.Tout  cc  qui  con- 
cerne  la  construction ,  l’administration  et  la  direction  intSrieure  des 
etablissemcnts  scmble  plus  spficialement  devoir  les  occupcr.  Les  ques¬ 
tions  les  plus  immSdiatcment  pratiques  sont  celles  dont  ils  veulent  avant 
tout  poursuivre  la  solution.  C’est  ainsi  qu’ils  ont  d4cid6  que  des  remer- 
clments  seraient  adressSs  par  l’association  aux  medecins  qui  parvicn- 
draient  a  user  le  moins  possible  des  moyens  cofircitifs  envers  les  ali(5n6s  ; 
qu’ils  sont  convenus  d’essayer  en  commun  certaines  pratiques  ,  ct  de 
statuer  dSfinitivcment  l’annee  suivante  sur  leur  emploi ,  apres  s'etre 
rendu  compte  des  rSsullats  obtenus. 

A  cc  point  de  vue ,  il  est  Evident  que  rien  n’est  plus  propre  a  favoriscr 
les  progres  de  l’hygiene  ct  du  traitement  des  alienfis  qu’une  association 
entre  les  mSdccins  appelfis  a  donner  des  soins  a  ces  malades.  C’est  en 
effet  dans  une  telle  rfiunion  de  praticiens  quepeuvent,  mieuxque  par- 
tout  ailleurs ,  etre  dSbaltues  les  questions  relatives  a  la  construction  des 
Stablissements ,  4  l’organisation  des  divers  services ,  a  l’administration, 
et  avant  tout  les  questions  qui  sc  rattachent  au  traitement  de  la  folic. 
Ce  serait  done  le  plus  sbr  moyen  de  faire  adopter  des  innovations  utiles 
et  d’arriver  a  Sclairer  graduellement  la  thSrapeutique  des  maladies 
mentales. 

Les  associations  des  mSdecins  des  stablissements  d’aliSnSs  ne  pour¬ 
raient  done ,  dans  tous  les  pays ,  que  servir  puissamment  a  PamSliora- 
tion  du  sort  des  malades  et  a  l’avancement  de  la  pratique. 

Tel  serait  assurSment  le  but  que  ces  associations  devraient,  avant  tout, 
s’efforccr  d’alteindre.  Cependant,  en  dehors  des  questions  que  nous  ve- 
nons  d’indiquer,  il  en  estd’autres,  qui  n’en  different  point  cssentielle- 
inent ,  mais  dont  les  rSsultats  pratiques  ne  sont  point  aussi  directs ;  nous 
voulons  parler  des  questions  plus  particulierement  scientifiques. 

Or  que  pourrait-on  espfirer,  sous  ce  rapport,  des  reunions  annuelles 
des  mSdccins  des  stablissements  d’aliSncs  ? 

Et  d’abord  des  lectures  de  travaux  sur  les  maladies  mentales  pour¬ 
raient  avoir  lieu ,  el  deviendraient  des  elements  dc  discussion.  Il  est 
Evident  que  les  auteurs  ne  sauraient  nulle  part  en  appcler  a  dcs  juges 
plus  SclairSs  ni  espSrer  de  voir  discuter  leurs  travaux  d’une  maniere 
plus  approfondie.  Rien  n’empecherait  d’ailleurs ,  en  dehors  de  ces  lec¬ 
tures  et  des  communications  qui  seraient  faites ,  de  meltrc  a  I’ordre  du 
jour  telle  question ,  par  exemple,  qu’un  travail  rficent  aurait  soulc- 
vSc  ,  etc. 


VARltTliS.  183 

Un  des  avantages  des  rdunions  annuelles  serait  done  de  pravoquer 
des  travaux ,  el  d’amener  entre  les  hommes  les  plus  competenls  des  dis¬ 
cussions  sdrieuses  sur  les  questions  en  litige. 

Mais  c’est  surtout,  A  notre  avis ,  par  les  travaux  que  les  membres  de 
l’associalion  pourraicnt  entreprcndre  cn  coramun  ,  qu’ils  concourraient 
a  l’avancemcnt  de  la  science.  Un  exemple  fera  raieux  comprendre  notre 
pensde a  cet  dgard. 

Tout  le  monde  est  assurdment  fixd  sur  (’influence  de  l’hdrdditddans  la 
production  de  la  folie  ;  mais  dans  cctte  question  principale  combien  de 
questions  secondaires  qui  reslent  encore  a  resoudre !  Or,  quel  plus  sAr 
moycn  d’arrivcr  a  leur  solution  que  de  comparer  entre  eux  un  grand 
nombre  de  fails  recueillis  ,  non  par  quelques  hommes  isolds  et  d’apres 
des  iddes  dilTdrentes ,  mais  par  une  rdunion  d’hommes  ct  d’apres  une 
base,  un  cadre  ct  des  iddes  soigneusement  discutdes  a  l’avance.  Suppo- 
sez  vingt  mddecins  rassemblant  ainsi ,  chacun  dans  leur  dtablissemcnt , 
des  observations  uniiormes ,  ct  par  donsdquent  comparables.  Combien 
ne  serait  pas  sdrieuse  et  profitable  la  discussion  qui  s’dtablirait  aprds 
une  annde  sur  une  question  si  longuemcnt  dtudide  et  si  mAremcnt  rd- 
fldchie ! 

Cette  discussion  ,  dans  laquelle  chacun  apporterait  le  rdsultat  de  ses 
rechcrches ,  serait  rccueillic  avee  soin  et  publidc  apres  avoir  did  rame- 
nde  par  une  commission  a  des  proportions  ddlermindes  A  l’avance.  Cette 
memc  commission  pourrait  dire  chargee  de  rdsumer  la  question  en  un 
court  travail ,  ou  les  fails  les  plus  importants  seraient  consignds ,  et 
qu’on  publierait  A  la  suite  de  la  discussion. 

Chacun  serait  ainsi  assurd  de  voir  ses  iddes  reproduites. 

Les  discussions  relatives  aux  questions  A  dtudicr,  A  la  manidre  dont 
elles  devraient  l'ctre  ,  au  cadre  qu’il  faudrait  s’attacher  A  remplir,  aux 
points  sur  lesquels  l’observation  devrait  plus  parliculierement  porter, 
seraient  dgalement  publides  et  rdsumdes  en  une  sorte  de  programme.  Cc 
programme  et  les  discussions  qui  auraient  prdcdde  ,  envoyds  A  tous  les 
membres  de  l’association  ,  serviraient  de  guide  A  ccux  qui  n’auraient  pu 
assister  A  la  rdunion. 

En  proeddant  ainsi ,  il  serait  possible  A  certains  membres ,  que  l'dloi- 
gnement  empecherait  de  sercndre'aux  rdunions  annuelles,  d’y  faire 
lire  le  rdsultat  de  leurs  recherches  par  tel  membre  qu’ils  ddldgueraient 
A  cet  effet. 

VoilA  comment  nous  concevons  qu’une  association  entre  les  mddecins 
des  asiles  d’alidnds  pourrait ,  meme  avee  des  assembldcs  annuelles  peu 
nombreuses ,  concourir  A  l’amdlioralion  du  sort  des  malades  et  A  1’avan- 
cement  de  la  science. 

Nous  ddsirons  que  les  reflexions  qui  prdeddent  appellent  l’atlention 
des  mddecins  des  hospices  d’alidnds  sur  l’association  fondde  en  Angle- 
terre  et  sur  l’utilitd  que  pourrait  avoir  chez  nous  une  association  sem- 
blable.  Nous  ajouterons  que  nous  avons  cru  avant  tout  devoir  soumeltre 
ces  inflexions  A  quelques  confreres ,  et  que  e’est  surtout  l’approbation 
qu’cllcs  ont  re?uc  qui  nous  a  engagd  a  les  publicr.  j.  b. 


18  4  VARIETfiS. 

—  L’association  des  mddecins  des  hospices  d’alidnds  d’Angleterre  se 
rdunira  cettc  annde ,  a  Londres ,  lc  4  juin. 

—  Un  nouveau  journal ,  uniquement  consacrd  aux  maladies  men- 
tales  ,  va  etre  public  en  Allemagne.  II  a  pour  rddaeteurs  principaux  : 
MM.  Damerow,  Flemming  et  Roller.  —  Ce  journal  paraitra  a  Berlin 
tous  les  trois  mois,  a  partir  du  1«  janvicr  1843,  par  cahiers  de  douze 
feuilles  in-8.  Cette  publication,  qui  rdsumera  tout  ce  qui  se  fera  d’im- 
portant  en  Allemagne  sur  la  psychiatrie ,  sera  soigneusement  analysdc 
dans  nos  Annales,  et  nous  reproduirons  souvenl  en  entier  les  mdmoires 
qui  nous  paraltront  les  plus  importants. 

—  M.  Pariset ,  mddecin  en  chef  honoraire  de  la  Salpetridrc ,  secretaire 
perpdlucl  de  l’Acaddmie  de  mddecine,  a  die  nommd  membre  de  l’Inslitut. 

—  M.  le  docteur  Lcvincent  vient  d’etre  nommd  mddecin  en  chef,  di- 
recteur  de  1’hospicc  des  alidnds  d’ Angers. 

—  M.  le  docteur  Webster,  1’un  des  gouvcrncurs  de  Bedlam,  a 
Londres ,  a  public  un  memoirc  remarquablc  sur  la  ndcessitd  de  I’ensci- 
gnementdes  maladies  mentalcs.  Cette  publication  a  dtd  prcsque  immd- 
diatemcnt  suivie  d'un  arrdtd  de  (’administration  qui  autorisc  les  lemons 
cliniques  a  I’hdpital  Saint-Luc.  Les  dlevcs  qui  ddsircront  suivre  les 
lepons  devront  avoir  au  moins  quatre  amides  d’dtudes,  ou  dix-huit  mois 
de  service  dans  un  hdpital. 

—  M.  Falret ,  mddecin  en  chef  a  l’hospice  de  la  Salpctrierc ,  vient  de 
terminer  un  cours  Clinique  sur  les  maladies  mentalcs. 

—  M.  le  docteur  Rcederer  a  dtd  nomme  mddecin  en  chef  de  l’hospice 
des  alidnds  de  Stephensfeld ,  pres  Strasbourg. 

—  «  Un  hospice  general  d’ali6n(5s  vient  d’dtrc  fonde  a  Uijon  ,  sur  un 
plan  vdritableraent  grandiose  et  d’une  admirable  architecture ,  a  la  place 
occupde  par  l’ancienne  Chartreuse.  On  y  recevra,  outre  les  malades  du 
ddpartement,  ceux  des  ddpartcmcnls  voisins.  Un  mddecin  en  chef  direc- 
leur  rcsidera  dans  l’dtablissement ,  qui  peut  admettre  plus  de  400  ma¬ 
lades  ,  et  auxquels  sont  annexes  1 1  hectares  de  terrain ,  dont  la  culture, 
confide  aux  malades  dont  la  situation  ne  s’y  opposeru  pas ,  deviendra  un 
des  plus  puissants  moyens  de  gudrison  ,  ce  que  ddmontrent  jusqu’a  l’d- 
vidence  les  succes  obtenus  a  Paris  depuis  plusieurs  anndes  par  des  pro- 
eddds  analogues,  a  Bicetre  et  a  la  Salpetriere.» 

[Gazelle  midicale  du  3  ddeembre  1842. ) 

Nous  ajouterons  que  e’est  M.  le  docteur  Dugast ,  l’un  de  nos  collabo- 
rateurs ,  qui  est  chargd  de  la  direction  mddicale  et  administrative  <lc 
l’dtablissement.  _ ' 

MM.  les  doctcurs  Crommelinck  et  Dejaeghere  publient  en  Belgique,  de¬ 
puis  lc  1"  janvier  1842,  des  Annales  midico-ligales ,  dans  lesquelles  une 
partie  spdciale  est  deslinde  aux  maladies  menlales.  Nous  rendrons  comple 
dans  lc  prochain  numdro  des  six  Iivraisons  qui  ont  ddja  paru. 


ANNALES  MEDIC0-PSYCH0L06IQUES. 

JOIJRML 

(le  i'Anatomie,  de  la  Physiologie  at  de  la  Palhologie 


SYSTEME  NERVEUX. 


FORMULE 

RAPPORTS  DU  CERYEAU  A  LA  PENSfiE  1 , 

PAB  F.  IiEIilJT, 


La  science  del’homme  a  rapporte  depuis  longlemps  les  ma¬ 
nifestations  qui  font  l’objet  de  ses  etudes  a  deux  grands  ordres 
de  fonctions ,  les  fonctions  de  la  vie  interieure ,  celles  de  la  vie 
exterieure,  les  actes  du  corps,  ceux  del’esprit.  Mais ,  celte di¬ 
vision  une  fois  etablie ,  la  scieucc  n’en  a  pas  reconnu  toute  la  ve¬ 
rity  ,  ni  mesure  toute  la  profondeur.  Parce  que  les  actes  de  la 


(l)Ce  mdmoire  a  dtd  lu  a  i’Acaddmic  (Ins  sciences  morales  el  politiques, 
dans  sa  sdanee  du  2(i  novcnilire  184?. 

ann.  mko.-mych.  t.  i.  Mars  1813.  i:j 


186  FORMULA 

vieetde  la  pensee  concourcnt  dans  le  memesujet,  souvent  elle 
leur  a  cru  une  memc  nature ,  et  presque  toujours  elle  les  a  rat- 
taches  de  la  raeme  maniere  a  leurs  conditions  materielles.  Vie 
organique,  vie  de  relation  ,  functions  physiques ,  fonctions  inlel- 
lectuelles,  organes  du  corps,  organes  de  1’ esprit,  elle  a  reuni 
tout  cela  sur  deux  lignes  paralleles ,  et  cette  assimilation  malheu- 
reuse  s’est  resumee  dans  cette  phrase  cdlhbre ,  que  le  cerveau  se¬ 
crete  la  pensee ,  comme  le  foie  secrete  la  bile.  Non ,  le  cerveau 
ne  s<5crhte  pas  la  pensee.  Pensee ,  secretion ,  produit ,  il  y  a 
dans  une  telle  alliance  d’id<5es  quelque  chose  d’etrange  et 
comme  de  violent  que  l'esprit  se  refuse  ii  admetlre.  Nos  fonc¬ 
tions  corporelles  et  nos  fonctions  intellectuelles  sont  opposecs 
dans  leur  essence ,  et  la  difference  de  leurs  rapports  a  leurs~or- 
ganes  respectifs  est  a  la  fois  le  resultat  et  la  preuve  de  cette  dif¬ 
ference  de  nature. 

Est-il  d’abord  question  des  premieres ,  de  celles  qui ,  plus 
essentiellemeht  communes  a  l’homme  et  h  la  brute ,  assurent  la 
vie  animale,  la  vie  du  corps,  la  vie  de  tous  les  jours ?  Il  est  evi¬ 
dent  que  ces  fonctions ,  ou  les  fails  qu’elles  repr6sentent ,  ne 
font  qu’un  avec  leurs  organes,  qu’ellcs  ne  sont  que  ces  organes 
eux-meincs  agissant ,  et  que  leur  denomination  n’est  autre  chose 
qu’un  terme  general  indiquant  le  fait  lui-mSme  le  plus  general 
de  cette  action. 

Il  est  un  premier  ordre  de  ces  fonctions  dans  lequel  il  n’y  a , 
pour  ainsi  dire,  rien  de  cachfi  aux  sens  que  les  liens  et  l’influx  ner- 
veux  qui  rattachent  chacune  d’elles  au  centre  de  perception  et  de 
volontd.  Dans  ces  fonctions,  qui  sont  celles  dumouvement  exte- 
rieur,  mouvement ,  par  exemple ,  de  la  marche,  de  la  prehension , 
de  la  mastication,  nous  percevons  tout  a  la  fois,  au  moyen  des  sens, 
les  organes,  leur  action,  ses  resultats;  action  et  resultats  dont 
nous  dfiterminons  les  conditions  mficaniques ,  conformemcntaux 
lois  du  mouvement,  et  suivant  les  variations  que  leur  imposent 
les  regies  si  elastiques  de  la  vie.  Ces  fonctions ,  dan?  ce  qu’elles 
ont  de  saisissable  aux  sens ,  nous  sont  aussi  bien  connues  que 


DES  RAPPORTS  DU  CERVEAU  A  LA  PENSEE.  187 
fonctions  puissent  l’Stre ,  et  les  rapports ,  tout  mecaniques,  qu’il 
nous  est  donnds  d’etablir  entre  elles  et  leurs  organes ,  rfisultent 
de  la  comparaison  instituee  entre  la  forme  et  la  structure  de 
ces  derniers  et  les  actes  que  nous  leur  voyons  executer. 

Dans  un  second  ordre  de  nos  fonctions  physiques ,  le  mou- 
vement  a  lieu  ft  l’iuterieur  du  corps ,  et  il  est  execute  par  du 
tissu ,  soit  musculaire ,  soit  fibreux ,  soit  de  quelque  autre  na¬ 
ture  ,  dispose  en  reservoirs ,  en  canaux ,  ou  en  organes  plus  com¬ 
poses.  Ce  mouvement  a,  en  general,  pour  objet  la  projection, 
la  sortie ,  quelquefois  la  reception  d’uu  liquide  ou  d’un  fluide 
a6riformc.  C’est,  par  exemple,  le  mouvement  du  tube  alimen- 
taire,  le  mouvement  du  coeur,  celui  des  canaux  art6riels,  vei- 
neux ,  lymphatiques ,  excreteurs,  celui  enfin  du  poiunon  et  de 
quelques  autres  visceres.  Ici  encore  les  rapports  de  l’organe  ft  la 
fonction ,  ou  les  conditions  de  cette  derniftre ,  sont  tout-ft-fait 
m6caniques,  et  l’on  trouverait  un  admirable  exemple  de  leur 
nature  dans  le  m6canisme  des  mouvements  du  coeur.  Mais 
leur  determination  n’est  dejft  plus  le  partage  du  premier  obser- 
vateur  venu.  11  y  faut  l’ceil  ou  les  inductions  du  physiologiste. 
La  plupart  de  ces  fonctions,  en  effet,  s’exficutent  tout  entieres 
dans  les  cavifos  du  corps ,  et  d’ordinaire  les  resultats  n’en  sont 
perceptibles  au-dehors  que  par  la  sortie  des  matieres  que  met- 
tent  en  mouvement  des  reservoirs  ou  des  canaux  de  nature 
soit  musculaire ,  soit  fibreuse. 

Il  est  enfin  des  fonctions  corporelles  qui  se  passent  dans  la 
profondeur,  et  en  quelque  sorte  dans  l’intimite  des  viscftres,  et 
qui  donnent  lieu ,  soit  ft  leur  nutrition ,  soit  ft  la  formation  de 
ces  liquides  dont  j’ai  rapporte  les  mouvements  au  second  ordre 
des  fonctions  precedentes.  Or,  ces  mouvements  supposent,  de 
toute  nficessite,  dans  l’interieur  des  organes,  un  mouvement 
antecedent  qui  s’y  trouve  lie ,  du  reste,  ft  celui  du  sang  ou  de 
fiuides  d’une  autre  espece.  Les  conditions  organiques  de  ce  mou¬ 
vement  ne  peuvent  non  plus  6tre  autre  chose  que  le  r6sultat  d’un 
mecanisme,  plus  fin,  plus  delicat  sans doute  que  celui  des  deux 


188  FORMULE 

ordres  precedents  de  fonctions ,  mais  qui  rallie  it  la  mOme  for- 
mule  les  mouvements  les  plus  intimes  et  les  plus  secrets  des 
fonctions  corporelles  de  notre  economic*. 

En  somme  done,  toutes  nos  fonctions  corporelles,  plus  ou  moins 
directement  appreciables  par  l’intermediaire  des  sens ,  ont  lieu 
en  vertu  de  conditions  mecaniques ,  cl’o£i  resultent  des  rapports 
de  meme  nature  de  chaque  fonction  5  son  organe;  cl  leur  for- 
mule ,  e’est  le  mouvement. 

Mais  lorsque  de  ces  fonctions  on  passe  it  nos  fonctions  intel- 
lecluelles ,  on  voit  tout-ii-coup  celte  formnle  changer,  et  it  la 
notion  de  mouvement  se  substituer  celle  de  sentiment ,  qui  en 
est  essentiellement  diffCrente.  Dans  aucun  des  actes  de  l’intel- 
ligence,  en  effet,  il  u’y  a  plus  rien  de  sounds  aux  sens,  plus 
rien  quidonne  l’id<5e ,  soit  d’uu  mouvement,  soitd’un  produit. 
On  sent,  on  pease ,  on  se  sent  senlir  et  penser ,  et  cet  acte  in¬ 
time  et  lout  immateriel  tout  d’abord  n’apporlc  it  l’esprit  1’jdCe 
d’aucunc  condition  physique  particuliCre ,  d’aucun  organe  au- 
quel  il  se  rattache.  Sans  doute ,  pour  ce  qui  est  dc's  sensations , 
on  sait  bien  que  chacune  de  leurs  especes  a  pour  condition  exte- 
rieure  un  appareil  organique  special ,  la  peau ,  la  bouche,  le  nez, 
1’oreille ,  l’ceil ,  et  Ton  est  dispose  it  rapporter  a  chacun  de  ces 
appareils  la  sensation  dontil  est  l’occasion ,  de  meme  qu’on  rap- 
porte  a  certains  points  des  cavites  de  la  poilrine  et  du  ventre,  a 
la  region  cardiaque,  a  la  region  epigastrique,  a  l’appareil  re- 
prodiicleur ,  certaines  sensations  nees  de  l’aclivile  des  passions. 
De  la  cette  metaphore ,  dCplacCe  clans  la  langue  de  la  science , 
que  la  peau  sent ,  que  la  bouche  goute ,  que  le  nez  odorc ,  que 
1’oreille  entend ,  que  l’ceil  voit.  De  la  cette  autre  erreur,  plus 
r Celle,  qu’ont,  par  exemple,  partagCe  Bichat  et  Maine  de  Biran, 
que  les  passions  out- pour  siege ,  et  veritablement  pour  organe , 
les  centres  nerveux  thoraciques  et  abdominaux  ,  ou  parait  se 
faire  leur  rctentissement.  Il  n’y  a  pas  plus  de  veritC  dans  Tune 
de  ces  opinions  que  dans  l’autre ,  et  il  en  est  des  passions  coinme 
des  sensations :  leur  travail  physique  essentiel  se  fait  dans  le 


189 


D11S  RAPPORTS  DU  CERVEAU  A  LA  PENSfcE. 
crane,  Ik  ok  se  fait  6videmment  celui  de  toute  l’intelligence. 
G’est  le  cerveau  qui  est  la  condition  materielle  de  tout  fait  affec- 
tif,  sensitif  et  intellectuel ,  le  cerveau,  rendez-vous  des  nerfs 
des  cinq  sens,  et  en  quelque  sorte  present  k  chacun  d’eux. 
Mais  le  cerveau  ne  remplitpas  sou  office  a  la  mauiere  des  autres 
organes ,  en  se  mouvant  a  la  vue,  comme  le  tissu  musculaire, 
en  secrelant  un  fluide ,  comme  le  tissu  des  glandes  conglomerees. 
Tout  ce  que  nous  savons  k  ce  sujet ,  c’est  que  cerveau  et  pensee 
ne  peuvent  aller  l’un  sans  l’autre.  G’est  la  un  rapport  purement 
cmpirique ,  qu’il  s’agit  d’etudier  dans  tous  ses  details ,  pour  le 
montrer  dans  toute  son  fividence. 

Dans  un  premier  ordre  des  fonctions  intellectuelles  se  rangent 
toutes  Ies  manifestations  qui  ont  pour  condition  prealable  et  ne- 
cessaire  un  apparcil  organique  exterieur  au  cerveau ,  manifesta¬ 
tions,  je  n’ai  pas  besoin  de  le  dire ,  qui  ne  sont  autre  chose  que 
les  divers  genres  de  sensations,  et,  en  particulier,  les  cinq  es- 
pkces  de  sensations  externes.  Ces  manifestations ,  malgre  la  ne- 
cessite  de  leur  condition  organique  exterieure ,  sont  tout  aussi 
intellectuelles  que  les  manifestations  les  plus  intimes  de  la  pensee, 
et  aussi  differentes  qu’elles  de  nos  fonctions  purement  corpo- 
rclles.  Bien  que  dans  plusieurs  de  ces  sensations,  mais  surtout 
dans  celle  du  toucher,  la  sensation  et  l'impression  semblent  se 
confondre  dans  le  sens  lui-m§me ,  c’est-a-dire  k  la  surface  de  la 
peau,  il  n’est  pas  besoin  de  recourir  aux  formules  de  la  psycho- 
logie  pour  s’assurer  que  celte  sensation  et  Pacte  intellectuel  le 
plus  £lev6  sont  de  meme  nature ,  se  rallient  k  la  meme  notion , 
et  qu’au  contraire  cntre  cette  sensation  et  le  mouvcment  im- 
prirne ,  dans  notre  corps ,  a  un  os,  k  un  liquide ,  il  y  a  toute  la 
difference  d’un  fait  intime ,  d’un  fait  de  sentiment ,  d’un  fait 
qui  est  nous,  'a  un  fait  physique,  a  un  fait  k  conditions  mecani- 
ques ,  a  un  fait  enfin  presque  aussi  etranger  a  notre  moi  dans 
notre  proprc  dconomie ,  que  dans  celle  d’uu  autre  individu  de 
notre  espfece. 

Or,  dans  toutes  ces  especes  de  sensations  ou  de  manifestations 


1-90  FORMULA 

intcllectuelles  avec  condition  organique  exterieure  au  .cerveau, 
sensations  internes  et  vagues ,  de  la  fairn  ,  de  la  soil,  du  besoin 
de  respirer ,  sensations  externes ,  bien  determinees  et  plus  di- 
gnes  du  nomqu’elles  portent,  dans  toutes  ces  manifestations 
sensitives,  quels  rapports  6tabJissons-nous  entre  elles  et  le  cer- 
veau,  ou,  si  1'on  veut,  quelle  connaissance  avons-nous  de  ces  rap¬ 
ports  ?  Nous  savons  que  de  chacun  des  organes  des  sens  part  un 
nerf  qui  l’unit  au  cerveau ,  que  la  lesion  ou  la  destruction  de  la 
partie  c6r6brale  qui  recoit  ce  nerf  ou  lui  donne  naissance  altere 
ou  detruit  la  sensation.  Nous  concluons  inevitablement  de  la  que 
c’est  le  cerveau  qui,  surtout  dans  ces  points  d’origine,  est 
la  condition  mat6rielle  des  faits  intellectuels  avec  appareil  orga¬ 
nique  exterieur.  iVlais  cette  conclusion ,  tout-a-fait  empirique , 
n’est  d6duite  d’aucune  condition  de  position ,  de  forme ,  de  tex¬ 
ture  ,  des  points  cerebraux  d’origine  ou  d’insertion  nerveuse , 
qui  puisse  6tre  mise  en  rapport  avec  la  nature  particuliere  de 
telle  ou. telle  espece  de  sensation.  Quel  rapport ,  par  exemple , 
fitablir  entre  la  forme ,  la  texture ,  la  position  des  points  du  cer¬ 
veau  d’oii  naissent  les  nerfs  optique  et  acoustique,  et  la  sen¬ 
sation  de  la  lumiere  ou  celle  du  son  ?  Dans  l’6tat  actuel  de  nos 
connaissances  sur  le  svsteme  nerveux ,  y  a-t-il  un  point  de  l’en- 
c6phale  qui  ne  nous  parut  tout  aussi  propre  qu’un  autre  it  donner 
naissance  au  nerf  specialement  affects  it  la  premifere  venue  de 
nos  sensations  ? 

Aprte,  et  en  quelque  sorte  par-del'a  les  faits  intellectuels 
sensitifs  ou  les  faits  intellectuels  qui  ont  pour  condition  prfia- 
lable  un  appareil  organique  exterieur  au  cerveau,  se  presento 
l’autre  serie  des  faits  intellectuels ,  de  ceux  qui  manquent  de 
cette  condition  organique  et  constituent  les  faits  les  plus  eleves 
de  l’entendement ,  faits  affectifs  et  moraux ,  sentiments ,  affec¬ 
tions  et  passions ,  faits  intellectuels  proprement  dits,  faits  d’ima- 
gination ,  de  memoire,  de  jugement  et  de  raisounement.  Que 
ces  faits  aient  aussi  pour  organe ,  pour  condition  materielle ,  le 
cerveau ,  on  le  conclurait  tout  d’abord  de  ceci  que ,  dans  de 


DES  RAPPORTS  DU  CERVEAU  A  LA  PENSEE.  191 
certaiues  limites  au  moms ,  ils  sout  la  consequence  des  faits  sen- 
sitifs,  de  ces  faits  dont  on  suit,  en  quelque  sorte,  l’impression 
genSratrice  depuis  leur  appareil  organique  exterieur  jusqu’ii 
l’encephale  lui-meme.  Mais  on  le  conclura  tout  autant  de  ce  que 
dans  les  lesions  de  cet  organe ,  lesions  experimentales ,  lesions 
morbides,  il  y  a  toujours  et  necessairement  trouble,  perver¬ 
sion,  diminution,  annihilation  meme,  des  manifestations  fntel- 
leetuelles  superieures ,  trouble  et  diminution  variables  dans  leur 
degre,  mais  constamment  appreciables  aux  yeux  d’un  observa- 
teur  cxercd,  et  qui  ne  se  montrent,  a  beaucoup  pres,  avec  la 
meme  intensity  dans  la  l&ion  d’aucun  viscere  different  du  cer- 
veau ,  dans  celle  meme  de  la  rnoelle  epiniere. 

Maintenant ,  ai-je  besoin  de  montrer  de  quelle  nature  sont 
les  rapports  qui  Iient  le  cerveau  aux  manifestations  intellec- 
tuelles  independantes  de  conditions  organiques  exterieures  a 
ce  centre  nerveux  ?  Conclus  des  rapports  des  faits  sensitifs  au 
cerveau ,  ils  sont  cmpiriques  comme  eux ,  et ,  si  cela  6tait  pos¬ 
sible  ,  bien  plus  qu’eux.  Quelle  autre  espece  de  rapports ,  en 
effet ,  pourrait  exister  entre  les  faits  de  mcmoire ,  d’imagination , 
de  jugement,  de  reflexion  ,  entre  les  faits  des  sentiments  et  des 
passions,  et  la  forme  ,  la  texture,  la  composition  chimique  du 
cerveau?  Que  cet  organe  soit  d’un  bel  ovale  comme  dans  1’homme 
Caucasique ,  6tire  de  l’avant  1  l’arrtere  comme  dans  le  Negre , 
presque  rond  comme  dans  le  Mongol ,  quel  rapprochement  faire 
de  ces  formes  diverses  aux  etats ,  aux  actes  moraux  et  iDtellec- 
tuels  qui  constituent  les  passions ,  la  memoire ,  le  jugement , 
leurs  divers  degres ,  leurs  differentes  espfeces  ?  Que  le  cerveau 
soit  compost:  d’une  pulpe  amorphe  ou  d’une  substance  fibril- 
laire ,  qu’il  consiste  en  globules  alignes  comme  les  grains  d’un 
cln-Tpelet ,  ou  en  canalicules  Strangles  d’espace  en  espace ,  quel 
rapport  entre  de  telles  dispositions  materielles  et  un  desir,  une 
esperance ,  une  pensCe  ?  Que  cet  organe ,  enfm ,  contienne  une 
plus  ou  moins  grande  quantite  de  phosphore ,  suivant  meme  le 
degre  ou  le  caracterc  de  l’intelligence ,  s’imaginera-t-on ,  avec 


192  fokaiuu; 

Huarte,  que  cette  derniere  s’illuminc  des  feux  du  cerveau, 
coniine  de  ceux  d’un  reverbfere ,  et  croira-t-on  avoir  explique 
ainsi  l’activite  de  l’cntendement  ? 

Jc  viens  de  montrer  surabondamment  quelle  difference  existe 
eutre  la  formule  des  fonctions  corporelles  de  i’economie  hu- 
mainc  et  celle  de  ses  fonctions  intellectuelles ,  ou  ,  en  d’autres 
tcrmes ,  combien  sont  differents  les  rapports  ii  etablir  entre  ces 
deux  ordres  de  fonctions  et  leurs  organes  respectifs.  D’une  part, 
c’est-a-dire  dans  les  fonctions  corporelles,  inouvement  produit  en 
vertu  d’un  mecanisme  percu  directement  par  le  moyen  des  sens, 
ou  conclu  du  mouvement  des  liquides  provenant  de  l’interieur 
des  visceres.  D’autrc  part ,  c’est-a-dire  dans  les  fonctions  intel¬ 
lectuelles,  sentiment,  6tat  personnel,  apprficifi  par  le  sens  intime, 
sans  qu’aucun  mecanisme  puisse  mtSme  Stre  concu  comme  don- 
nant  lieu  a  ce  sentiment.  II  y  a  entre  ces  deux  ordres  de  fonc¬ 
tions  ,  entre  leurs  deux  formules ,  entre  le  mecanisme  des  rap¬ 
ports  des  premieres  a  leurs  organes,  et  Yempirisme  des  m6mes 
rapports  dans  les  secondes ,  un  abime  immense ,  dont  temoigne 
la  difference  meme  des  progrfcs  qu’a  faits  la  science  dans  la.con- 
naissance  de  leurs  conditions  organiques  respectives. 

POur  ce  qui  est  de  nos  fonctions  physiques,  nous  sommes 
loin  du  temps  ou  Platon  s’imaginait  que  les  boissons  passent  en 
partie  dans  le  poumon ,  par  le  tuyau  respiratoire ,  pour  aller 
rafraichir  le  coeur ;  ou  Hippocrate ,  confondant  les  veines  avec 
les  arteres ,  ne  faisait  point  de  difference  entre  les  fonctions  de 
ces  deux  ordres  de  canaux ;  ou  G  alien  lui-meme ,  malgre  son 
immense  science  anatomique  et  physiologiquc ,  regardait  le  nez 
comme  un  emonctoire  du  cerveau ,  comme  une  sorte  de  filtrc 
destine  ii  la  depuration  de  cet  organe.  Combien  la  science  a 
d6sormais  depasse  de  telles  erreurs  !  Quelle  sfirete ,  quelle  pre¬ 
cision  dans  la  connaissance  actuelle  de  tous  les  details  d’un  or¬ 
gane  ,  d’un  appareil  organique,  et  des  rapports  de  ces  details  aux 
details  du  grand  acte  qu’il  execute !  CTest  qu’ici  la  science  n’a 
cu  qu’ii  voir,  qu’h  toucher,  qu’ii  demonter  les  diverscs  pieces 


DES  RAPPORTS  DU  CERVEAU  A  LA  PEINStE.  193 
du  mecanisme  qui  donne  lieu  a  la  fonction ,  qu’a  eu  etudicr  le 
jeu  dans  ses  conditions  naturclles,  et  dans  les  modifications  quo 
lui  imprime  le  derangement  de  ses  rouages.  Blais  lorsque,  pene¬ 
trant  plus  avant,  elle  a  voulu  se  rendre  compte  des  conditions 
qui  donnent  a  ce  mecanisme  le  mouvement,  la  vie,  l’animation, 
lorsqu’elle  s’est  adressee  au  systeme  nerveux ,  alors  ont  com¬ 
mence  les  difficulty ,  l’incertitude ,  1’empirisme ,  et  les  progres 
out  et6  lents.  Ils  1’ont  ete  bien  davantage  quand  il  s’est  agi  dc 
rechercher  dans  les  centres  nerveux  la  condition  materielle 
lout  entiere  des  fonctions  de  Tintelligence.  Platon ,  en  memo 
temps  qu’il  faisait  descendin'  une  partie  des  boissons  dans  le 
poumon  par  le  canal  aerien,  disait  que  le  cerveau  est  le  siege  de 
I’Ame  pensante,  ou  l’organe  des  faculty  intellectuelles.  La 
science  ne  reproduit  plus  la  premiere  de  ces  opinions ,  qui  est 
une  erreUr  grossifire ;  mais  elle  r6p6tc  encore  l’autre ,  qui  est 
une  v6rite ,  et  une  verite  h  laquelle  elle  n’a  pas  beaucoup  ajoute. 
Or,  est-il  dans  la  nature  des  choses  qu’un  jour  la  science  soit 
et  plus  habile  et  plus  heureuse  ?  Peut-on  esperer  qu’a  l’avenir 
elle  fasse  faire  a  la  physiologie  intellectuelle  les  progres  qu’a 
faits  entre  ses  mains  la  physiologie  purement  corporelle  ;  et  si  ces 
progres  sont  possibles ,  comment  devra-t-elle  proceder  a  leur 
accomplissement  ?  G’est  la  ce  que  je  vais  examiner. 

Dans  les  sensations ,  ou ,  en  d’autres  termes ,  dans  celles  des 
fonctions  intellectuelles  qui  ont  a  l’exterieur  du  cerveau  un  ap- 
pareil  organique  particulier  a  ehacune  d’elles,  la  science  a  6vi- 
demment  des  rechercbes  a  continuer  et  des  resultats  a  attendre. 
Ce  qu’elle  a  deja  obtenu  a  cet  egard  temoigne  de  ce  qu’elle 
pourra  obtenir  encore.  Il  ne  s’agira  pour  elle  que  de  poursuivre 
ce  qu’elle  a  commence,  dans  la  voie  meme  ou  elle  marche  main- 
tenant.  S’appuyant  h  la  fois  sur  les  moyens  anatomiques ,  sur 
les  experiences  physiologiques ,  sur  l’etude  des  alterations  mor- 
bides,  elle  remonlera  des  organes  des  sens  au  cerveau,  par 
leurs  nerfs ,  au  point  d’insertion  de  ces  derniers ,  et  cela  est  dGjii 
fait  en  grande  partie.  Elle  vient  de  determiner  dans  la  m  oelle  epi- 


194 


FORJIULE 


niere  les  faisccaux  de  cette  moelle  qui  sont  devolus  a  la  sensi- 
bilite  tactile.  Elle  cherchera  si  dans  le  cerveau ,  et  sur-  ce  qni 
serait ,  dans  cet  organe ,  la  continuation  de  ces  faisceaux ,  ne 
viendraient  pas  se  rendre  et  converger  les  nerfs  des  qualre 
autres  especes  des  sensations ;  et  ce  qu’elle  teuterait  de  faire  14 
pour  les  sens  proprement  dits ,  elle  chercherait  a  le  faire  encore 
pour  certains  besoins  qui  sont  aussi  des  sensations ,  ceux  du 
rapprochement  des  sexes,  de  la  respiration  ,  de  la  faim ,  de  la 
soif,  besoins  dont  les  appareils  organiques,  comme  ceux  du 
sens  du  toucher,  n’ont,  par  leurs  nerfs,  de  rapports  directs 
qu’avec  la  moelle  epinifcre  ou  allongee. 

Or,  je  suppose  ce  resultat  obtenu  ,  et  obtenu  de  la  mauiere 
la  plus  satisfaisante :  je  suppose  qu’il  y  ait  dans  le  cerveau  une 
partie  spficialement  sensitive ,  c’est-4-dire  exclusivement  con- 
sacree  4  la  reception  ,  4  la  fusion  des  extnimites  centrales  des 
nerfs  de  toutes  les  especes  de  sens ,  comme  il  y  en  aurait  une 
autre  destinee  4  emettre  les  nerfs  du  mouvement  voloutaire ;  je 
suppose  qu’on  soit  parvenu  4  determiner  dans  quels  rapports  de 
rapprochement,  d’accolement  et  presque  de  continuite,  sont 
entre  eux  les  nerfs  du  mouvement  et  ceux  des  sensations  soil 
internes,  soit  externes,  le  tout  meme  dans  un  point  peu  <5tendu 
du  cerveau ;  je  suppose  qu’a  l’aide  du  microscope ,  et  dans  une 
seried’experiences  dont,  il  faut  le  dire,  nous  n’avons  pas  meme 
une  idee ,  nous  puissions  voir,  4  la  suite  de  l’impression  deter- 
minee  sur  les  surfaces  sensitives,  un  mouvement  se  produire 
dans  les  parties  egalement  sensitives  du  cerveau,  se  communi- 
quer  par  continuity,  non  seulement  4  ses  parties  motrices,  mais 
encore  4  ses  parties  viscerales  ,  c’est-4-dire  4  celles  qui  ont  sous 
leur  influence  speciale  les  actes  de  la  vie  organique;  je  suppose 
que  nous  voyions  ce  mouvement  passer  d’un  faisceau  sensitif 
aflectG  4  telle  espbee  de  sensation,  4  un  autre  faisceau  afTecle 
4  telle  autre  espece  de  sensation ,  se  propager  meme  dans 
les  parties  les  plus  eloignees  du  cerveau  ou  de  la  moelle  6pi- 
niere,  et  de  14,  si  l’on  veut,  faire  retour  dans  les  organes ;  je  sup- 


DES  RAPPORTS  DU  CERVEAU  A  LA  PENSfiE.  195 
pose  que  ce  mouvement  ne  soit  pas  settlement  celui  de  fibres 
tout-a-fait  pleines,  mais  le  mouvement  d’un  liquide  presque 
6 there  dans  des  canaux  presque  invisibles ;  jc  suppose ,  enfin , 
que  nous  puissions  appr6cier  quelle  part  reel  ament  dans  tous 
ces  actes  encephaliques  les  agents  physiques  generaux  qui 
nous  pressent  et  nous  excitent  de  toutes  parts ,  Telcctricite ,  la 
lumiere,  la  chaleur  :  nous  assisterions  la  a  un  spectacle  de  me- 
canique  cerebrale  ,  magnifique  recompense  assurement  des  ef¬ 
forts  de  la  physiologie.  Nais  de  cejspectacle ,  comment  passer 
a  cet  autre  spectacle  du  monde  ext&’ieur  que  constituent  nos 
sensations ,  spectacle  h  la  fois  hors  de  nous  et  en  nous ,  et  qui 
est  intellectuel  jusque  dans  ses  representations  les  plus  gros- 
sieres  ?  Au-dessus  de  ces  details  de .  Taction  du  cerveau  dans  le 
fait  de  la  sensation,  ne  restera-t-il  pas  toujours  ce  fait  lui-meme, 
fait  d’un  lout  autre  ordre ,  absolument  . intellectuel ,  et  qu’un 
abiuae.  infranchissable  pour  la  pens.ee., ~s6pare  des  conditions; 
organiques  auxquelles  il  est  pourtant  bien  certaiuement  lie? 

Or,  s’il  en  est  ainsi  pour  les  manifestations  intellectuelles  les' 
plus  inferieures ,  pour  celles  qui  touchent ,  en  quelque  sorle , 
de  plus  pres  &  T  organisation ;  si  la  seule  voie  pour  les  rattacher 
au  cerveau,  qui  est  certainement  leur  condition  sine  qua  non, 
e’est  de  constater  dans  cet  organe  le  point  precis  ou  se  rendent 
les  nerfs  affectfis  a  chacun  des  organes  des  sens ,  et  peut-etre  la 
maniere  dont  ils  communiquent ,  soit  entre  eux,  soit  avec  les 
nerfs  du  mouvement,  soit  enfin  avec  ceux  de  Taction  viscerale, 
que  sera-ce  lorsqu’il  s’agira  des  rapports  a  etablir  entre  l’ence- 
phale  et  les  manifestations  intellectuelles  superieures,  ou  ,  si  Ton 
veut,  posterieures  aux  sensations,  manifestations  affectives  et 
morales,  manifestations  intellectuelles  proprement  dites,  n’ayant, 
les  unes  et  les  autres,  pour  condition  prealable,  aucun.appareil 
organique  exterieur  au  systeme  nerveux  central? 

On  a  voulu ,  du  point  de  vue  organologique ,  operer  dans  les 
faits  intellectuels  proprement  dits  unecoupure,  et  rapporter 
plus  particulihrement  au  cerveau  les  actes  de  Timagination  et  de 


198  FOHAllLE 

la  memoire ,  en  regardant  ceuv  du  jugeinent  et  de  la  raison 
comme  Tapanage  plus  special  d’une  activite  spirituelle  et  libre, 
inais  non  point  pourtant ,  dans  l’ordre  de  choses  actuel ,  com- 
pletement  independante  du  principal  centre  nerveux.  Cette  vue 
s’est  produite  h  toutes  les  epoques  de  la  philosophie  et  ineme  de 
la  physiologic.  On  la  trouve  nettement  exprimee  dans  saint  Au¬ 
gustin.  AVillis,  Varole,  des  physiologistes  modernes  1’ont  re¬ 
garde  e  comme  l’expression  de  la  verite ,  et  c’est  en  vertu  de 
cette  maniere  de  voir  que  Maine  de  Biran  a  pu  dire  que  les  fails 
de  1’imagination  reproductive ,  comme  ceux  des  sensations ,  ne 
sortent  point  du  domaine  de  la  physiologie. 

Cette  opinion ,  il  faut  le  dire,  ne  manque  pas  d’une  certaine 
apparence,  ou  plutot  d’un  certain  degrfi  de  veritfi.  II  est  hors 
de  doute ,  en  elfet ,  que  nous  sommes ,  que  nous  nous  sentons , 
je  ne  dirai  pas  bien  moins  intellectuels ,  mais  bien  moins  libres , 
bien  plus  organiques,  bien  moins  nous,  en  un  mot,  dans  les  actes 
de  1’imagination ,  de  la  memoire ,  dans  cos  actes  souvent  si  Stran¬ 
gers  ,  si  opposes  memo  a  noire  volonte ,  si  evidemment  depen¬ 
dants  d’une  association  presque  automatique  des  sentiments  et 
des  idees ,  quo  dans  les  actes  du  jugement  et  de  la  raison.  Or, 
comme  ces  faits  d’imaginatiou  et  de  memoire  ne  sont  pas  autre 
chose  que  la  reproduction  des  faits  de  sensation ,  c’est-ii-dire  de 
faits  necessitesparla  modification,  quelle  qu’elle  soit,  qu’imprime 
au  cerveau  Taction  des  surfaces  sensitives  et  de  leurs  nerfs  de 
transmission,  il  est  clair  qu’en  les  considerant,  je  me  hate  de 
Ie  dire,  du  point  de  vue  anatomique,  on  a  pu  ne  les  regarder 
que  comme  le  resultat  d’une  action  souvent  spoil  tanee  des  par- 
lies  du  cerveau  d’ou  naissent  les  nerfs  des  sensations.  C’est  la , 
en  elfet,  ce  qui  a  6t6  dit,  et  Ton  cut  pu  aller  plus  loin.  Il  est  a 
peu  pr&s  prouve  maintenant  que  dans  un  organe ,  dont  toutes 
les  parties  du  reste  sont  solidaires ,  telle  de  ces  parties  est  plus 
particulierement  affectee  aux  actes  de  la  vie  organique ,  telle 
autre  aux  sensations,  telle  autre  aux  mouvements,  telle  autre 
enfin ,  et  cette  dernifcrc  ce  soul  les  hemispheres  cerebraux  ,  aux 


DES  RAPPORTS  DO  OERYEAO  A  I.A  PENSILE.  197 
actes  intellectucls  proprement  dits.  Rien  ne  s’oppose  a  cc  qu’on 
adraettc  que  cettc  partie  plus  spficialoment  intellcctuellc  de 
l’encephale  est ,  dans  la  mecanique  dc  cet  organe ,  le  rouage  de 
l’imagination  et  de  la  memo!  re,  rouage  dont  l’action ,  soit  spon- 
tanfie,  soit  consficutive  a  celle  du  rouage  sensitif,  met  a  la  dis¬ 
position  du  principe  actif  du  jugement  et  de  la  reflexion  les  con¬ 
ditions  organiques  et  les  actes  psychologiques  nGcessaircs  a 
l’accomplissement  des  phenomenes  les  plus  elevesde  l’entendc- 
ment.  On  exprimera  ainsi  d’une  mauiere  peut-elrc  plus  exacte  la 
dependence  oil  sont  du  centre  encepbalique  les  facultes  intellec- 
tuelles  sup6rieures.  Mais  il  restera  toujours  a  sc  demander  a  quellcs 
conditions  lc  ccrveau  est  1’organc  de  l’imagination  et  de  la 
memoire,  et,par  ces  facultes  ou  par  leurs  actes,  celui  du  juge¬ 
ment  et  de  la  reflexion.  11  restera ,  en  d’autres  termes ,  a  rechcr- 
cher  quels  rapports  peuvent  etre  Ctablis  entre  les  plus  organi¬ 
ques,  les  moins  libres  des  liautes  facultes  de  l’enteudement,  et 
les  trois  ou  quatre  conditions  physiques  genfirales  des  hemispheres 
cerfibraux,  leur  forme,  lour  volume,  leur  structure  et  leur 
composition  intime. 

En  voyant  dans  l’espece  humaine,  et  meme  dans  la  seric  ani- 
malc ,  le  ccrveau  proprement  dit  affecter  invariablement  celte 
forme  plus  ou  moins  ovo'ide  sous  laquelle  il  s’offre  a  nos  yeux , 
on  pourrait  se  laisser  aller  a  croire  qu’entre  cette  forme  et  les 
actes  de  la  pensee ,  il  exisle  quelque  rapport  inconnu ,  empirique 
sans  doute,  mais  necessaire,  et  scrattachaiit  directement  ii  leur 
production.  Mais  pour  peu  qn’ou  v  rcflechisse ,  on  ne  larde  pas 
h  s’aperccvoir  qu’une  telle  opinion  serait  une  erreur,  et  que  la 
forme  ducerveau  n’a  par  elle-mems  aucun  rapport  avec  les  ma¬ 
nifestations  intellectuelles.  Il  en  est  deja  de  meme  de  la  forme 
gen6rale  des  viseferes  de  secretion ,  relativemcnt  a  la  fonction 
dont  ils  sont  charges.  Cette  forme ,  indiflerente  a  la  nature  memo 
de  la  secretion  ,  n’a  lc  plus  sou  vent  de  rapports  qu’avec  la  con¬ 
formation  que  devait  avoir  la  partie  du  corps  ou  est  place  le  vis- 
cere  pour  recevoir  en  rnfime  temps  les  visceros  voisins  et  pour 


198  FORMULE 

se  prefer  a  toutes  les  nficessilcs  du  mouvement.  S’il  en  est  ainsi 
des  rapports  dc  la  forme  generale  des  organes  de  la  vie  pureuient 
corporelle  avec  la  fonction  de  chacun  d’eux ,  a  plus  forte  raison 
eu  sera-t-ii  de  meme  des  rapports  de  celle  du  cerveau  avec  les 
actes  du  sentiment  et  de  la  pensee.  Qu’on  fasse  le  detail  de  tous 
les  organes  de  sensation  et  de  mouvement  dont  se  composent  la 
tfitc  et  le  cou ,  organes  qui ,  par  leur  disposition ,  leurs  rapports , 
leur  mficanisme,  constituent  un  ensemble  si  admirable  et  au- 
quel  il  semble  impossible  de  rien  changer,  et  l’on  restera  con- 
vaincu  que  le  cerveau,  place  au-dessus  de  tout  cet  assemblage, 
n’a  rien  dans  sa  forme  g6n6rale  qui  ne  soil  cons6cutif  it  celle 
qu’imposaient  a  la  tfite  la  reunion  el  le  jeu  de  toutes  ses  parties. 
Ges  courbes  memes  du  front  de  l’hornme  qui ,  dans  leur  vaste 
et  harmonieux  developpement ,  semblent  temoigner  de  l’incom- 
parable  superiority  de  son  espece,  sont  avant  tout  necessaires 
pour  assurer  la  solidite  de  la  voute  osseuse  qui  abrite  et  defend 
l’organe  maitre  de  notre  economic  etle  trone  de  la  pensile.  Jo  ne 
puis  pas  entrer  ici  dans  des  details  6  tend  us  et  techniques ,  de 
nature  a  justifier  ces  diverses  assertions ;  sans  quoi,  il  me  serait 
bien  facile  de  prouver  que  dans  la  serie  animale  la  forme  du  cer¬ 
veau  suit  cede  du  crane  bien  plus  qu’elle  n’en  est  suivie;  de 
montrer  qu’edese  modifie  non  point  suivant  la  nature  ou  le  de- 
gre  de  Fintelligence ,  mais  suivant  l’espece  de  mouvements,  soit 
dela  face ,  soit  de  tout  le  corps ,  qu ’impose  a  l’animal  son  genre 
d’alimentation  et  de  progression,  son  genre  de  vie  eu  unmot; 
sans  quoi  enfin  il  me  serait  bien  facile  de  faire  voir  que  ces  don- 
n6es  sont  tout-h-fait  appljcables  a  l’explication  des  differences 
qu’offrent  dans  la  conformation  de  leur  cerveau  et  de  leur  crane 
les  principals  races  humaines.  Mais  je  n’ai  a  poser  ici  que  des 
principes ,  et  j’en  ai  dit  assez  pour  montrer  ce  qu’il  faut  penser 
de  la  valeur  psychologique  qu’on  serait  tente  d’attribuer  a  la 
forme  generale  du  cerveau. 

Mais  s’il  parait  prouve  que  la  forme  de  l’encephale  n’a  par 
elle-m6me  aucun  rapport  avec  les  actes  intellectuels ,  on  ne  sau- 


DES  RAPPORTS  DU  CERVEAU  A  LA  PENSliE.  199 
rait  en  dire  autaut  du  volume  ou  de  la  masse  de  cet  organe. 
Masse  et  puissance,  dans  le  cas  d’une  substance  identique,  c’est 
la  meme  chose  sous  deux  uoms  difierents,  et  le  cerveau ,  si6ge 
de  la  puissance  intelligente ,  n’est  pas  plus  soustrait  &  cette  loi 
que  toute  autre  portion  de  mature.  On  doit  admettre  qu’un 
organe  dont  l’existence  et  l’activite  sont  intimement  lides  aux 
manifestations  sensitives ,  et  par  suite ,  aux  manifestations  tout- 
a-fait  intellectuelles ,  met  a  la  disposition  de  ces  dernieres  ou  de 
leur  principe,  d’aulant  plus  de  cette  activite,  qu’il  a  plusde 
volume  et  de  masse ,  et  beaucoup  d’observations  particulieres 
de  grandes  intelligences  liecs  a  un  grand  developpement  de 
l’encepbale,  viennent  a  l’appui  de  cette  opinion.  Mais ,  il  importe 
de  le  reconnaitre ,  beaucoup  d’observations  de  nature  opposee 
sembleraient  devoir  la  combattre ,  ou  au  moins  la  rendre  dou- 
teuse.  11  n’est  pas  rare,  en  effet ,  de  voir  des  hommes  d’une  capa¬ 
city  intellectuelle  au-dessous  meme  de  l’ordinaire ,  et  a  laquelle 
pourtant  n’a  pas  manqudla  culture,  offrir  un  developpement  en- 
cephalique  qui  eut  paru  devoir  se  lier  a  un  vaste  entendement , 
de  meme  qu’on  en  voit  d’autres  dou6s  de  faculty  tout-a-fait  su- 
perieures  n’offrir  qu’un  ires  mediocre  cerveau.  D’apres  des  ob¬ 
servations  fort  nombreuses  faites  sur  les  idiots  et  les  imbeciles , 
sur  ces  pauvres  creatures  que  la  nullite  originelle  de  leur  rai¬ 
son  condamne ,  a  des  degres  variables ,  a  une  irremediable  en- 
fance,  j’ai  compare  l’ampleur  moyenne  de  leur  cerveau  a  celle 
du  meme  organe  chez  les  hommes  d’une  intelligence  ordinaire , 
et  la  comparison  n’a  pas  ete  a  l’avantage  de  ces  derniers.  Or, 
qu’est-ce  que  montrent  de  pareils  faits ,  sinon  qu’on  s’est  trop 
hate  de  generaliser  la  loi  du  rapport  d’un.  grand  volume  ence- 
phalique  it  un  grand  developpement  intellectuel,  etquela  masse 
du  cerveau  n’est  pas  la  seule  condition  de  la  force  et  de  I’aclivit6 
de  cet  organe  ?  Sa  structure ,  cette  structure  encore  si  peu 
connue ,  est  ici  au  moins  aussi  necessaire  a  considerer  que  sa 
masse.  Sans  cela ,  comment  expliquerait-on  l’enorme  develop¬ 
pement  du  cerveau  chez  les  enfants,  pour  une  intelligence  encore 


200  FOBMULE 

si  peu  ddveloppde,  si  nulle?  Dans  las  premieres  annees  do  la 
vie,  par  exemple,  le  poids  de  cet  organc  forme  a  peu  pres  le 
huilieme  de  celui  du  reslc  du  corps ,  tandis  quo  chez  les  adultes 
cette  proportion  n’est  quo  d’un  quarantc-buitieme.  Aussi  rien 
de  plus  different  que  la  structure  du  cerveau  de  l’enfant  et 
celle  du  cerveau  de  l’adulte ;  et  cette  difference ,  cn  attendant 
quelque  chose  de  plus  precis ,  serait  rendue  dvidente  par  ce  fait 
seul  que  le  cerveau  de  1’enfant  d’un  an  offre  une  densite  moilid 
moindre  quo  celle  du  meme  organe  chez  1’adulte. 

C’est  done  en  definitive  la  texture  du  cerveau  qui  est  la  con¬ 
dition  physique  essentielle  des  actes  du  sentiment  et  de  la  pensee. 
C’est  dans  la  connaissance  de  cette  texture  que  reside  le  secret 
des  actions  cerdbrales  auxquelles  ces  actes  sont  lies.  Alois ,  dd- 
couvrirce  secret,  devoilcr  ces  actions  et  cette  structure,  con- 
stater,  imaginer  meme  quelles  modifications  imprime  a  l’une  et 
aux  autres  la  rdpdtition  des  manifestations  intellectuelles,  c’est 
la  cc  qui  est ,  sans  aucun  doute ,  hors  du  pouvoir  acluel  de  la 
science.  Parler  d’impressions  primitives  dans  le  cerveau  ,  da¬ 
mages  consecutivement  gravdes  dans  sa  substance ,  de  mouve- 
ments  moleculaircs  dont  la  reproduction  domic  lieu  aux  actes 
de  l’imagination  et  de  la  mdmoirc,  c’est  prononcer  des  mots 
sous  lesquels  maintenant  il  n’y  a  rien.  En  sera-t-il  autrement 
plus  tard  ?  II  est  fort  permis  d’en  douter.  Mais  quelque  opi- 
niatres  que  doivent  dtre  les  efforts  de  la  science  dans  la  recherche 
de  la  mecanique  edrdbrale ,  quelque  heureux  que  puisse  en  dtre 
le  rdsultat,  ils  nc  feront  jamais  qu’dclairer,  sans  parvenir  a  le 
comblcr,  l’abime  qui  separe  les  mouveinents  de  cette  mecanique 
des  actes  mdme  les  moins  dlevds  de  la  pensee. 

En  admetlant,  ainsi  queje  viens  de  le  faire,  que  le  volume 
de  l’encephale  est  line  des  conditions  d’un  exercice  normal  de 
l’intelligence  et  d’un  beau  developpement  de  ses  facultds ,  en  re- 
connaissant  que  la  structure  intime  de  cet  organe  est  la  condition 
la  plus  ndeessaire ,  et  cn  quelque  sorte  la  plus  rcculdc  et  de  ce 
ddveloppement  et  de  cet  exercice ,  je  crois  avoir  exprimd  tout 


DES  RAPPORTS  01)  CERVEAU  A  EA  PENSEE.  201 
ce  qu’il  est  possible  de  concevoir,  avec  verity ,  des  rapports  h 
ctablir  entre  ces  facoltes  ou  les  faits  qu’elles  represented ,  et  la 
masse  encdphalique.  Ces  rapports,  d’une  incontestable  Evidence, 
mais  aussi  d’un  caractere  tout-a-fait  empirique,  se  reduiseut 
jusqu’a  present  a  ceci ,  que  le  cerveau,  qui,  par  certaines  loca¬ 
lisations  operees  dans  sa  substance  aux  points  d’origine  des  nerfs 
sensitifs  et  moteurs ,  est  plus  particulibreinent  dans  sa  base  l’or- 
gane  de  la  partie  sensitive  de  1’intelligence ,  est ,  dans  la  masse 
de  ses  hemispheres ,  celui  de  la  partie  supArieure  de  cette  meme 
intelligence,  considerAe  surtout  dans  ce  qu’elle  a  de  moins  libre 
et  de  plus  automatique ,  la  raemoire  et  l’imagination. 

Aller  plus  loin ;  s’iruaginer,  avec  d’anciens  anatomistes  et  d’an- 
ciens  philosophes,  qu’on  peut  opArer,  par  la  pensAe ,  dans  le  cer¬ 
veau  ,  des  divisions  correlatives  a  de  pretendues  divisions  de 
l’entendemcnt  proprement  dit,  et  consacrer  ainsi  dans  cet  or- 
gane ,  comme  organes  secondaires,  a  la  perception  sa  partie  an- 
tericure ,  a  la  reflexion  sa  partie  moyenne ,  a  la  memoire  sa  partie 
posterieure;  ou  bien  croire,  a\ec  Gall,  qu’on  peut,  parlapens6e 
encore,  diviser  l’exterieur  du  cerveau  en  un  bien  plus  grand 
nombre  d’organes,  alTectes  chacun  &  une  faculte  du  cote  moral 
de  notre  intelligence ;  ce  seraient  deux  erreurs  de  meme  espece, 
temoignant  l’une  et  l’autre  de  l’ignorance  la  plus  complete  de  la 
nature  de  l’entendement  et  de  celle  de  ses  pretendues  facultes. 
II  n’y  a,  dans  l’intelligence  et  dans  ses  modes,  rien  d’isoie,  comme 
lendraient  a  le  faire  croire  les  divisions  dont  les  details  com¬ 
posed  les  syslemes  de  psychologic.  Prenez  les  sensations  elles- 
memes.  Assureraeut  dans  trois  d’ entre  elles ,  1’oui'e ,  le  gout , 
1’odorat ,  la  distinction  est  assez  tranchee  pour  qu’il  ne  soit  pas 
possible  de  faire  honneur  a  l’uue,  des  notions  que  nous  devons 
a  l’autre.  Mais  dans  la  vue  et  dans  le  toucher,  deux  sensations 
si  diflerentes  pourtant  par  leur  nature  et  par  leur  organe ,  a  peine 
la  sensation  s’est-elle  produite,  que  se  manifestela  perception, 
la  perception  des  objets  exterieurs,  ou  il  est  si  difficile,  si  impos- 


202  FORMULE 

sible  peut-etre,  de  faire  d'une  manure  absolue  la  part  de  la  vtte 
et  celle  du  toucher. 

Mais  au-delh  des  sensations ,  et  lorsqu’il  esl  question  des  fa¬ 
culties  intellectuelles  proprement  dites ,  la  confusion  ne  peut  plus 
se  nier,  et  devient  veritablement  essentielle.  Qui  est-ce  qui  dis- 
tinguera,  parexemple,  l’attention  de  toutes  les  autres  facultes? 
Est-ce  qu’il  n’y  a  pas  de  1’attenlion  dans  toutes?  Attention,  acti- 
vit6,  n’est-ce  pas  la  uieme  chose ,  et  toute  faculte  n’est-elle  pas 
active  1  Et  la  m6moire  et  l’imagination ,  peuvent-elles  etre  iso- 
lees  l’une  de  l’autre  ?  La  memoire  n’est-elle  pas  dejii  une  ima¬ 
gination  ,  et  comprend-on  1’imagination  sans  la  memoire  ?  Sans 
la  memoire  aussi ,  le  jugement  serait-il  possible,  et  dans  la  pre¬ 
miere  de  ces  facultes  n’y  a-t-il  pas  n£cessairement  de  la  seconde? 
Se  souvenir,  n’est-ce  pas  juger,  juger  qu’on  a  dcja  send  ou  pense 
ce  qu’on  sent  ou  pense  &  l’instant  meme  ?  Et  si  les  faculties  de 
l’entendement  proprement  dit  sont  ainsi  confondues  entre  elles, 
si  elles  ne  sont  que  la  meme  faculty  prise  ’a  differents  points  de 
vue ,  filevee  e  differentes  puissances ,  envisagee  a  differentes  pe- 
riodes  de  son  developpement  ou  de  son  action,  croit-on  qu’il  soit 
possible  de  sfiparer  ces  facultes  de  celles  de  l’autre  face  de  l’in- 
telligence,  sa  face  morale  ou  affective,  la  face  de  la  volonte? 
Est-ce  que  tout  actede  la  volontd,  tout  sentiment ,  toutdesir,  toute 
passion ,  n’est  pas  indissolublement  uni  aux  actes  de  l’entende- 
ment,  a  1’attention,  it  la  memoire,  au  jugement ;  et  concevrait-on 
les  uns  de  ces  actes  sans  les  autres  ? 

Que  l’on  passe  maintenant  au  c6t6  passionn6  de  I’intelligence, 
aux  actes  affectifs  et  moraux  considers  seuls  ou  en  eux-memes, 
ou ,  en  d’autres  termes ,  aux  facultes  auxquelles  les  ont  rallies 
certains  syst&mes  de  psychologie.  Ces  facultes ,  que  sont-elles 
autre  chose  que  des  denominations,  des  notions  g6n6rales ,  rap- 
prochant,  sous  un  certain  nombre  de  tetes  de  chapitre ,  des 
sentiments  complexes,  successifs,  variables  a  l’infini,  denomi¬ 
nations  ou  notions  rentrant  les  unes  dans  les  autres ,  les  phis 


203 


DUS  RAPPORTS  DU  CERVEAU  A  LA  PENSEE. 
voisines  au  nioins  dans  les  plus  voisines,  coniine  l’ont,  du  reste, 
bien  senti  les  deux  chefs  de  l’ecole  ecossaise ,  et  Ie  philosophe 
illustre  qni  etait  naguere ,  dans  l’academie  des  sciences  morales 
et  politiques,  le  representant  de  cette  ecole? 

Si  done  il  en  est  ainsi  des  facultes,  soit  morales,  soit  intel- 
lectuelles,  e’est-h-dire  si  ces  facultes  sont  essentiellement  inde- 
terminables,  reductibles  ou  multipliables  a  volontd;  si,  par  con¬ 
sequent  ,  il  u’est  pas  un  scul  systeme  de  psychologic  qui  n’en 
reconnaisse  un  nombre  different  de  celui  qu’en  admet  le  sys¬ 
teme  meme  le  plus  voisin,  comment  a-t-on  pu  concevoir,  com¬ 
ment  peut-on  conserver  encore  I’idec  d’affecter  dans  le  cervcau, 
dans  un  organe  d’ailleurs  indivis ,  des  organes  particulars  pour 
des  facultes  qui  ne  sont  point  particulieres ,  et  qui,  au  point 
de  vue  d’une  distinction  absolue,  ne  sont  que  des  etres  de 
raison  ? 

Et  qu’on  s’ 6 tonne ,  aprfes  cela ,  lorsque  ,  sans  faire  usage 
de  cette  fin  de  non-recevoir ,  et  pour  convaincre  des  esprits 
accessibles  seulement  a  la  logique  des  sensations,  on  s’est  sou- 
mis  a  leur  montrer,  par  les  faits  eux-memes,  la  faussete  de  toute 
division  du  cerveau  en  organes  affectifs  ou  intellectuels  distincts , 
qu’on  s’etonne ,  dis-je,  des  rdsoltats  qu’a  donnes  cet  examen! 
Qu’on  s’etonne  de  voir,  ainsi  que  je  l’ai  prouve  dans  deux  me- 
moires  publics  a  sept  ou  huit  ans  de  distance ,  qu’il  n'y  ait  d’or- 
gane  de  la  destruction  homicide  ou  carnassiere  ni  sur  la  partie 
lateralc  du  cerveau  des  assassins ,  ni  sur  la  meme  partie  du  cer¬ 
veau  des  animaux  feroces !  Qu’on  s’etonne  de  trouver  sur  le 
cerveau  du  mouton  l’organe  de  l’esprit  caustique  et  celui  de  la 
croyance  en  Dieu !  Qu’on  s’etonne  de  ne  pas  rencontrer  l’or¬ 
gane  du  calcul  sur  le  front  du  petit  calculaleur  sicilien,  Vito 
Mangiamele !  Qu’on  s’6tonne,  en  un  mot,  de  voir  la  moitie,  ou 
plus ,  des  faits  de  formes  ou  de  proeminences  locales  du  cerveau 
donner  d’incessants  dementis  aux  assertions  de  l’organologie 
phrenologique !  Est-ce  qu’il  eut  pu  en  etre  autrement  ?  Est-ce 
qu’independamment  de  l’impossihilite  d’affecler  des  oiganes 


20 A  FOBMULE 

distincts  a  des  facultes  qui  n’ont  pas  ce  caractcre,  fa  nature 
uieme  de  l’entendeinent  ne  s’oppose  pas  a  une  pareille  division? 
Est-ce  que  le  sentiment  du  moi ,  l’unite  de  la  conscience  est 
possible  et  concevable  dans  une  republique  de  trente  ou  qua- 
rante  organes  cer<5braux ,  tous  parfaitement  independants  les 
uns  des  autres ,  ayant  chacun  lour  sentiment  propre ,  leur  me- 
moire,  leur  imagination,  leur  jugement  ?  Direz-vous  qu’un  de 
ces  organes,  auquel  vous  donnerez  tel  nom  qu’il  vous  plaira,  a 
pour  facultfi  de  prendre  connaissance  des  facultes  de  tous  les 
autres  ?  Mais  un  tel  organe  rendrait  tous  les  autres  inutiles ,  et 
il  en  existe  en  effet  un  semblable.  Get  organe ,  c’est  Ie  cerveau 
tout  entier,  le  cerveau  mettant  toutela  masse  de  ses  hemispheres 
a  la  disposition  d’une  unite  hien  diflerente ,  et  sans  laquelle  il 
n’y  aurait  pour  nous  pas  plus  de  pensfie  present e  que  de  pensfie 


Les  considerations  que  je  viens  de  presenter  a  l’Acadfimie, 
partout  ailleurs  que  devant  elle  auraient  necessite  des  develop- 
pements  considerables.  Mais  alors  ce  n’cut  plus  «5te  une  formula 
que  je  lui  aurais  soumise ,  mais  tout  un  livre  que  je  lui  aurais  lu. 
Toutefois ,  en  cherchant  k  etre  court ,  il  a  pu  m’arriver  parfois 
d’etre  obscur  ou  mal  coinpris.  Je  erois  done  devoir,  en  tertni- 
nant ,  rappeler  les  points  essentiels  de  ce  travail. 

Il  n’y  a,  en  premier  lieu  ,  aucune  assimilation  h  faire  des 
fonctions  purement  corporelles  de  notre  economic  a  ses  fonctions 
intcllectuelles.  Dans  les  premieres ,  nous  percevons,  au  moyen 
des  sens,  en  nous-memes  coniine  dans  nos  semblables,  desactes 
exterieurs  k  notre  moi ,  et  qui  lui  sont  presque  Grangers.  Les 
rapports  de  ces  actes ,  ou  des  fonctions  qu’ils  constituent ,  aux 
organes  qui  les  executent,  sont  des  rapports  mecaniques,  et  leur 
formule ,  c’est  le  mouvement. 

Dans  les  fonctions  intellectuelles ,  au  contraire ,  nous  perce¬ 
vons  par  le  sens  intiine ,  et  par  consequent  seulement  en  nous- 


DES  RAPPORTS  DU  CERVEAU  A  LA  PENS&E.  20.) 

memes,  cles  mauieres  d’etre,  de  sentir,  de  petiser,  de  vouloir, 
dout  la  formule  est  le  sentiment,  ct  qui  d’abord  n’offrenl  a  1’es- 
prit  1’idee  d’aucun  mouvemcut ,  ou  ,  ce  qui  est  la  nieme  chose , 
d’aucun  organe,  auquel  on  puisse  les  rapporter. 

Nous  sommes  assures  cependant  que  ces  actesjuldlfictuels 
reconnaissent  pouijcondition  materielle  ijine  partie  determinee 
de  noire  organisation,  l’encephale ;  et  les  faits  qui  nous  donnent 
cetle  assurance ,  ce  sont  surtout  les  connexions  intimes  et  n6- 
cessaires  des  surfaces  sensitives  et  de  leurs  uerfs  avec  cet  or¬ 
gane,  et  les  troubles  apportes  dans  l’exercice  de  la  pensee  par 
ses  alterations  el  ses  maladies.  Mais  nous  u’avons  el  ue  saurions 
avoir  conuaissance  de  ce  fait  general  que  d’une  lacon  louL-a-fait 
empirique,  en  verlu  d’un  rapport  de  coexistence  constante  de 
l’encfiphale  a  i’enlendemeut ;  ct  il  n’y  a  dans  ce  rapport,  et  dans 
les  fails  qui  nous  forcent  a  radmettrc ,  absolument  aucune  con¬ 
dition  mecanique  qu’il  nous  soit  donne  de  concevoir. 

II  resulte  (le  la  nature  empirique  des  rapports  qui  lient  le 
cerveau  aux  manifestations  intellectuelles,  que  la  science  ue  doit 
pas  se  livrer  de  la  meme  facou  a  leur  etude  et  a  celle  des  rap¬ 
ports  des  autres  fonctions  a  leurs  organes,  et  surtout  qu’elle  ne 
doit  nullement  altendre  de  ces  deux  ordres  de  recherche  des 
resultats  analogues.  Procedant  de  bas  en  haut,  et  prenant  son 
point  de  depart  dans  la  partie  en  quelque  sorte  semi-materielle 
de  l’intelligence ,  elle  aura  d’abord  a  determiner,  mieux  qu’elle 
ne  l’a  fait  jusqu’a  present,  l’alfectation  particuliere  de  chacun 
des  nerfs  des  sens ,  et  la  structure  egalemcnt  speciale  de  quel- 
ques  uns  au  moins  d’entre  eux.  Mais  elle  aura  surtout  a  deter¬ 
miner  leurs  points  d’origiue  dans  le  cerveau  et  les  diverses  con¬ 
ditions  qui  s’y  rattachent.  Elle  aura  a  constater  les  rapports  des 
origines  cerebrales  des  nerfs  du  sentiment  les  uues  avec  les 
autres,  et  avec  cedes  des  nerfs  du  mouvement.  Elle  aura  ii  re- 
chercher  si ,  comme  cela  est  tout  probable ,  ces  deux  especes  de 
nerfs  out  dans  le  cerveau ,  comme  dans  la  moelle  c])iniere ,  des 
points  dilferents  d’emergence ;  si  des  deux  graudes  divisions  dc 


206  FORMULE  DES  RAPPORTS  DU  CERVEAU  A  LA  PENSEE. 
cet  oi'gane,  la  plus  petite,  le  cervelet,  est,  comme  on  peut  le 
croire ,  plus  particuliferement  consacree  h  l’exercice  ties  mou- 
veinents ,  tandis  que  la  plus  grande ,  ou  le  cerveau  proprement 
dit,  a  des  rapports  plus  etroits  avec  celui  de  la  sensibilite,  de- 
venue  de  l’intelligence ,  ou ,  si  Ton  vent,  de  l’imagination  et  de 
la  memoire.  Elle  devra  se  demander  encore  si  dans  cet  organe 
il  n’y  a  pas  des  parties  en  correlation  plus  speciale  avec  la  vie 
d’assimilalion,  avcc  cette  vie  que  troublent  d’une  maniere  aussi 
tres  profonde  les  alterations  du  centre  nerveux  encephalique. 
Et  dans  toutes  ccs  investigations ,  elle  ne  devra  point  separer  de 
l’etude  descriptive  des  faisccaux  nerveux,  celle  de  leur  structure, 
rechercliee  dans  ce  qu’ellc  a  de  plus  intime  et  de  propre  peut- 
etre  un  jour  a  devoiler  le  mystcre  des  actions  ccrfibrales.  Elle 
aura ,  en  un  mot ,  a  etudier,  et  elle  le  peut  comme  elle  le  doit, 
je  n’ose  dire  la  mdcanique  des  besoins ,  des  sensations  et  de  la 
memoire,  mais  celle  au  moins  de  leurs  organes ;  et  la  physio¬ 
logic  de  la  pensee  se  bornat-elle  a  cette  etude,  aurait  encore  un 
champ  assez  vaste  :  mais  il  n’est  pas  dit  qu’elle  doive  s’y  res- 
treindre. 

Au-dela  des  sensations  internes  et  externes ,  il  y  a  tout  l’en- 
semble  des  manifestations  morales  et  intellectuellespropres,  ayant 
pour  organe  les  hemispheres  cerebraux,  en  taut  que  ceux-ci, 
dans  la  mScanique  de  l’encephale,  sont  intimeme'nt  lies  a  ses 
parties  sensitives.  Ici,  ce  que  la  science  aura  a  faire ,  e’est  bien 
plus  de  montrer  ce  qui  n’est  pas ,  ce  qui  ne  peut  pas  6tre ,  que 
de  rechercher  ce  qui  est  sans  doute ,  mais  ce  qui  est  a  la  fois 
iudemontrable  et  inconcevable.  G’est,  parexemple,  d’ecarter 
ddfmilivement,  par  la  logique  et  par  les  faits,  la  doctrine  de  la 
plurality  des  organes  cerebraux,  cl’organes  determines  pour  des 
facultds  absolument  indeterminables.  C’est  de  chercher  dans  des 
circonstances ,  qui  souvent  n’auront  rien  de  psychologique ,  l’ex- 
plication  des  diverses  conditions  physiques  de  l’enc6phale,  de 
son  volume,  de  sa  structure,  de  sa  composition  intime,  et  sur- 
lout  de  sa  conformation.  G’est eufm  dene  pas  dissimuler  qu’au- 


DOCTRINES  PSYCHO-PUYSIOLOGIQUES  DES  ANCIENS.  207 
delk  de  la  physiologie  cerebrale  des  sensations  et  des  inouve- 
ments,  la  question  des  rapports  a  etablir  entre  le  cerveau..et  les 
actes  superienrs  de  la  pensee  est  une  de  ces  questions  que  Ieur 
nature  condamne,  suivant  toute  apparence,  a  une  indetermina¬ 
tion  perpetuelle.  Car  enfin ,  ce  que  supposerait  une  physiologie 
intellectuelle  reellement  digne  de  ce  nom ,  ce  serait  l’intuition 
claire  et  nette  du  principe  meme  de  la  pensee ,  celle  de  son  in¬ 
dividuals  et  de  sa  permanence ,  par  cela  meme ,  et  par-dessus 
tout,  la  science  certaine  de  notre  avenir.  Or,  ce  sont  la  de  ces 
problemes  que  jusqu’a  present  la  logique  superieure  et  l’ontologie 
elles-memes  out  inutilcment  abordes,  que,  scules ,  la  morale 
et  la  religion  ont  pu  resoudre ,  mais  par  des  voies  tout-a-fait  en 
dehors  des  pouvoirs  et  des  proc6d6s  de  la  physiologie. 


DES 

DOCTRINES  PSYCIIO-PHYSIOLOGIQUES 

CONSIDEREES  CHEZ  LES  ANCIENS, 

DANS  LEURS  RAPPORTS 

AVEC  LES  THEORIES  DE  L’ ALIENATION  MENTALE } 

FAR  LE  DOCTEUR  MICHEA. 


En  face  des  trataux  nombreux  et  remarquables  entrepris  par 
l’6cole  matdrialiste,  par  les  partisans  de  l’anatomie  pathologique, 
pour  debrouiller  l’histoire  si  obscure  et  si  complexe  de  F alienation 
mentale,  les  investigations  de  l’ecole  spiritualiste ,  chez  nous 
du  moins ,  sont  rares ,  faibles  et  sans  portee.  Les  medecins  psy- 
chologues ,  il  faut  bien  l’avouer,  ne  proclament  pas  leurs  doc- 


208  DOCTRINES  PSYCHO-PHYSIOLOGIQUES 

trines  avec  assez  de  force  et  ne  les  defendent  pas  avcc  assez  do 
courage  et  d’Sclat.  D’oii  provient  ce  defaut  d’energie,  cette  in¬ 
difference  ,  cette  timidity  ?  Peut-etre  de  la  defaveur,  de  I’esphce 
d’antipathie  qui  existe  en  France  contre  ce  qu’on  est  convenu 
d’appeler  les  abstractions  de  la  mfitaphysique ,  ses  images  et  ses 
subtilitSs.  Cependant,  quoi  qu’en  puisse  dire  la  premiSre  de  ces 
deux  ecoles  ,  tant  qu’elle  n’aura  pas  rigoureusement  demontre 
le  mecanisme  des  fonciions  du  cerveau ,  les  questions  les  plus 
importantes  relatives  aux  derangements  inlellectuels  ne  pour- 
ront  etre  resolues  par  le  moyen  du  scalpel.  Ailleurs  est  l’avenir, 
le  progress  reserve  a  l’Stude  de  la  folie.  Sans  doute  les  recherches 
cadavfiriques  ont  eclaire  une  foule  de  points  de  vue  interessants , 
d’apercus  curieux  concernant  l’ordre  de  succession  et  l’origine 
dequelques  unsde  ses  phenomenes;  mais  qu’ont-ellcs  fait  jus- 
qu’ici  pouren  perfectionner  la  classification  et  la  therapeulique? 
Ricn  assurement  d’eminenl  ct  de  durable ;  car  ce  qu’il  importe 
le  plus  d’Stablir,  de  poser  dans  l’elat  actuel  de  nos  connaissances 
ph y siologiques  sur  l’encephale ,  c’est  moius  la  cause  immediate , 
la  nature  intime  des  aberrations  de  l’entendement ,  mystere  qui 
sera  longtemps  encore,  sinon  toujours  impenetrable,  qu’une 
vaste  synlhSsc  permettant  de  rassembler  les  svmptomes  epars  de 
ces  aberrations ,  et  d’en  deduire  des  categories  methodiques , 
naturelles ,  des  divisions  tranchees,  nettes ,  ou  la  tlierapemique 
jusqu’alors  vague  et  incertaine  puisse  exercer  une  action  posi¬ 
tive  et  puissante.  En  effet ,  la  science  doit  chercher  aujourd’hui 
h  sortir  du  chaos  des  observations  particulieres ;  elle  ne  peut 
plus  transiger  et  temporiser  avec  leur  nombre  si  considerable  , 
leur  exactitude  etleur  precision  si  severes.  A  moins  d’abdiquer 
son  litre ,  elle  ne  doit  plus  se  borncr  &  une  analyse  sterile : «  Sans 
»  unit6,  dit  l’illustre  philosophe  Schelling,  rien  n’existe  pour 
»  notre  esprit ;  rien  ne  peut  Sire  ni  concu ,  ni  produit  isolement. 
C’est  d’ailleurs  le  signe  du  progres  dans  toutes  les  sciences  de 
marcher  des  idees  complexes  a  des  idees  plus  simples.  Or,  qui 
peut  inieux  quo  l’ecole  spiritual  isle  s’elcver  a  une  induction ,  a 


DES  ANCIENS.  209 

une  generalisation  quelconque  de  tous  les  fails  embrass6s  sous 
le  nom  de  folie.  ? 

La  consequence  de  tout  ceci ,  c’est  que  l’etude  serieuse  de  la 
psychologie  ne  doit  plus  rester  6trangere  ii  l’esprit  des  mani- 
graphes ;  c’est  que  l'examen  approfondi  de  ses  diverses  parties 
leurdevient  de  plus  en  plus  indispensable  :  aussi  ce  motif  nous 
a-t-il  fait  entreprendre  une  serie  de  travaux  ou  nous  tacherons 
d’exposer  tous  les  rapports  qu’elle  affecte  avec  la  pathologic, 
mentale.  Le  travail  que  nous  publions  aujourd’hui  esl  purcment 
prfiparaloire ;  c’est  en  quelque  sorte  une  introduction  a  des  travaux 
ulterieurs;  mais,quoique  d’unevaleur  exclusiveraent  historique 
et  critique ,  il  nous  parait  devoir  intercsser  les  medecins ,  sur- 
tout  ceux  (]ui ,  coniine  nous,  fondent  l’espoir  du  progres  do  l’e- 
tude  de  1’alienation  mentale  sur  son  alliance  intime  avec  l’etude 
des  faits  de  conscience. 

lintrons  done  de  suite  en  matiere,  et,  fiddle  a  l’ordre  chro- 
nologique,  occupons-nous  d’abord  d’ explorer  les  monumenls 
de  l’antiquit6. 

lin  Grece,  ou ,  jusqu’a  l’apparition  d’Hippocrate ,  et  voire 
posterieurement  a  lui ,  la  medecine  faisait  partie  essentielle  de 
la  philosophie;  la  psychologie,  toute  naissante,  toute  faible, 
toute  timide  qu’elle  soit  encore,  cherche  deja  a  se  rendre  compte 
des  causes  prochaines  de  l’alienation  mentale.  Ce  sont  surtout  les 
physiciens  dynamiques  de  l’ecole  ionienne  qui  se  preoccupent 
de  cet  important  et  difficile  probleme. 

Pour'Diogene  d’Apollonie,  qui  regarde  fame  comme  an  air 
subtil  et  chaud ,  intermediaire  enlre  le  feu  et  fair  atmosphe- 
rique,  laquelle  ame  a  son  siege  dans  le  sang,  et  consequeinmenl 
dans  le  coeur,  puisque  celui-ci  est  la  source  du  fluide  sauguin  ; 
pour  Diog&ne  d’Apollonie  ,  le  trouble  de  la  pensec  provient  de 
ce  que  l’airdont  estcomposee  fame  se  trouve  plus  dense,  plus 
epais  qu’a  l’etat  normal  (1).. 


(I)  y OIJCZ  Piut.,  Pe  I line .  f'hil.,  IV,  Hi, 


IS  ;  V,  20,  el  Aris 


210  DOCTRINES  PSYCHO-PHYSIOLOGIQUES 

Suivant  Heraclite  d’Ephese,  Fame,  ou  la  raison ,  ou  l’enten- 
dement ,  n’est  autre  chose  que  le  feu.  Plus  le  feu  est  sec ,  plus 
Fame,  ou  la  raison,  ou  l’entendement,  est  sage.  L’humidite de 
Fame  donne  naissance  a  la  stupidity  et  a  la  folie  (1). 

Les  philosophes  de  l’ecole  italique  ou  pythagoricienne ,  aux- 
quels  on  doit  la  division  de  Fame  en  deux  parties,  l’une,  la  rai- 
sonnable ,  exclusiveraent  propre  a  1’homme  et  ayant  son  siege 
dans  le  cerveau ;  l’autre ,  1’irraisonnable ,  commune  a  1’homme 
et  aux  animaux ,  et  logee  dans  le  cceur ;  les  philosophes  de  Ficole 
italique  ou  pythagoricienne  n’ont  pas  fait  l’application  de  ces 
dogmes  psycho-physiologiques  a  l’exegese  de  la  folie. 

II  en  est  de  meine  des  Eleates ,  qui ,  avec  Parmenide ,  pla- 
caient  Fame  au  milieu  des  vischres  abdominaux. 

Ce  qui  distingue  l’esprit  d’Hippocrate  de  celui  de  ses  contem- 
porains ,  c’est  sou  eloignement  pour  toutes  les  idees  speculatives ; 
c’estl’admirablemethodeexperimentale  it  l’aide  delaquelle,  seul, 
il  se  fraie  un  chemin  si  glorieux  dans  les  sciences ,  malgri  les 
hypotheses  donl  elles  sont  encombrees.  Dans  ses  Merits  authen- 
tiques,  a  1’egard  de  ce  qu’il  dit  de  F alienation  mentale ,  il  se 
separe  tout-a-fait  des  opinions  primal urees  d’Heraclite,  qui 
passe  pour  avoir  ite  son  rnallre.  A  l’exception  d’une  hypothise 
sur  la  cause  prochaine  et  le  siege  de  cette  maladie ,  provenant , 
suivant  lui ,  du  transport  de  la  bile  noire  &  la  tete  (2)  ,  hypo- 
these  qu’il  mentionne  du  reste  d’une  maniere  purement  su- 
perficielle  et  incidente ,  pas  de  theories  illigitimes,  pas  de  vaines 
explications,  d’embarrassantes  subtilites  diduites  des  dogmes 
vicieux  d’une  physiologie  obscure  et  grossiere.  Des  faits,  et 
exclusivement  des  fails ,  qu’il  classe  avec  beaucoup  de  sobriiti 
d’apres  la  nature  des  symptomes.  Le  mode  melancolique  ou 
morne  et  le  mode  maniaque  ou  agite  (3) ,  tels  sont  les  deux 


(1)  Voy.  Stobie ,  serm.  V,  J20. 

(2)  Yoy.  le  Traili  des  predictions. 

(3)  Aphorism.  elProitost. 


DBS  ANC1ENS. 


211 


points  de  vue  sous  lesquels  il  envisage  toutes  les  formes  si  va- 
riees  de  la  folie,  en  les  leur  rapportant  comme  ii  des  types.  II 
divise  bicn  encore  ,  il  est  vrai ,  le  delire  chronique  en  gai  et  en 
triste  (1) ;  mais  c’est  tout-a-fait  implicitement  et  sans  attacher 
beaucoup  d’impovtance  it  cette  categorisation ,  dont  la  justesse 
ne  le  cede  pourtant  pas  a  la  premiere. 

Heri tiers  des  rfisultats  de  son  experience  sans  l’etre  de  la  hau¬ 
teur  de  son  gdnie ,  les  successeurs  d’Hippocrate  melerent  trop 
souvent  l’ivraie  au  bon  grain.  Au  lieu  de  s’en  tenir,  comme  lui, 
it  robservation  pure  et  simple  ,  mere  d’une  induction  prudente 
ct  legitime ,  tous  se  livr6rent  plus  ou  moins  au  courant  futile , 
a  l’entrainement  dangereux  des  idees  speculatives.  Mais  avant 
d’exposer.lcs  theories  qui  rfcgnent  dans  les  ecrits  apocryphes  de 
la  collection  hippocratique ,  il  est  n6cessaire  que  nous  formu- 
lions  les  dogmes  de  Platon ,  d’Aristote,  de  Zenon  et  d’Epicure, 
concernant  la  psychologie  et  la  physiologie ;  car  on  sait  que  ccs 
6crits  apocryphes  furent  sinon  fabriques,  du  moins  presque  tous 
retouches  it  Alexandrie,  cette  illustre  officine  ou  les  principaux 
systemes  de  la  philosophic  grecque  s’amalgam6rent,  deux  sieclcs 
avant  l’ere  chretienne ,  avec  les  vieux  symboles  de  l’Orient. 

Or,  pour  Platon ,  il  y  a  diverses  sortes  d’ame  humaine ,  ou 
plutot  cette  ame  se  divise  en  deux  parties  tres  distincles  :  la 
raisonnable  et  1’irraisonnable.  La  premiere,  portion,  reflet  de  la 
divinite,  substance  immortelle  se  mouvant  en  cercle  et  par 
elle-meme ,  se  trouve  placee  dans  la  tete ,  d’ou  elle  commando , 
comme  du  haut  d’une  citadelle ,  sur  le  reste  du  corps ;  la  se- 
conde,  purement  animale,  materielle,  passable,  source  du 
plaisir,  de  la  douleur,  de  l’audace ,  de  la  colfcre ,  de  la  peur,  de 
l’esperance ,  de  l’amour,  etc.  ,  a  son  siege  dans  le  tronc.  Mais 
ce  n’est  pas  tout  :  cette  seconde  ame  se  divise  elle-meme  en 
deux  parties,  dont  l’une,  principe  de  la  colfere,  de  l’audace  , 
du  courage ,  a  le  cceur  pour  domicile ,  et  dont  l’autre ,  qui 


fl)  Aphorism .,  liv.  IV,  sect.  7. 


212  DOCTRINES  PSYCIIO-PHYSIOLOG IQUES 

tient  sous  sa  dependance  le  desir  des  alirnenls ,  des  breuvagcs 
et  toutes  les  autres  passions  aniinales ,  est  fixee  entre  le  dia- 
phragme  etl’orabilic  (1)  :  aussi,  consequent  avec  ces  doctrines, 
Platon  admet-il  deux  genres  de  delire  :  l’un  tout  celeste,  en- 
gendre  par  les  dieux ,  et  developpe  immediatement,  sans  aucuu 
inlermediaire ,  dans  I’aine  raisonnable ;  l’autre  tout  terrestre, 
resultant  d’une  cause  physique ,  provenant  d’un  derangement 
du  corps  (2).  11  v  a  plus ,  il  subdivise  le  premier  en  quatre  es- 
peces ,  placees  sous  l’inspiration  de  quatre  divinites  :  le  delire 
des  propheles  qu’il  attribue  a  Apollon  ,  le  delire  des  iuilies  ou 
des  corybantes  a  Bacchus ,  le  delire  des  poeles  aux  Muses ,  le 
delire  des  amants  a  Venus  et  it  Cupidon  (3). 

Platon  distinguait  parfaitement ,  comme  onvoit,  la  mono- 
mania  proph  clique  ou  des  inspires,  de  la  monomania  poetique; 
eelle-ci  de  Verolomanie ,  cette  troisieme  du  desordre  des  ac¬ 
tions,  qui  consistait  it  pousser  des  cris,  ii  agiter  ses  bras,  a  mar¬ 
cher  en  cadence  au  son  des  iustrumeilts ;  sortc  de  folie  tres  rare 
de  nos  jours ,  mais  assez  frequente  autrefois,  surtout  en  Sicile , 
ou  on  la  croyait  determinee  par  lamorsure  d’un  insecle  nomine 
tarentule. 

Quant  a  l’aulre  genre  de  delire,  il  en  trouve  la  cause  dans 
l’alteration  de  qualite  des  humeurs  qui  coulent  avec  le  sang  , 
principalement  dans  l’aigreur  de  la  pituite  et  I’amertume  de  la 
bile ;  humeurs  dont  les  emanations ,  ne  pouvant  se  faire  jour 
au-  dehors ,  vont  troubler  l'harmonie  des  cercles  de  l’ame.  Du 
reste ,  on  pourrait  penser  que  Platon  attribuait  la  folie  bruyante, 
furieuse ,  la  manie  propremeut  dite,  telle  que  la  concevait  Hip- 
pocrate  ,  a  une  alt6ration  de  cette  nature ,  survenue  dans  la  r6- 
gion  du  coeur,  puisqu’il  placait  au  milieu  de  cet  organe  le  siege 
de  l’audace,  de  la  colere,  etc.  ;  mais  il  n’en  est  rien  pour  taut : 


(1)  V»y.  le  Timte. 

(2)  Voy.  Phbdre. 

PS  Voy.  le  ineinc  dialogue. 


DES  ANCIENS. 


213 


colic  consequence  logique  lui  etait  roster  ctrangerc.  «  Porters , 
(lit-il  (  Ics  humours  morbides  dont  nous  venous  de  parler), 
>1  porters  dans  lcs  trois  sejours  que  Fame  habite ,  quel  que  soit 
»  celui  dans  lequel  elles  toinbent,  elles  y  causent  des  tristesses 
»  ot  des  chagrins  de  toute  espece ,  elles  y  causent  l’audace  et  la 
»  lachcte ,  et  rendent  l’homme  oublieux  et  stupide(l).  » 

Au  point  de  vue  de  la  symptomatology ,  le  chef  de  l’ecole 
academique  etablit,  il  est  vrai ,  ce  qu’il  ntigligeait  sous  celui  de 
l’<5tiologic ,  c’est-i-dire  la  dilKrence  qui  existe  entre  la  manie ,  la 
m61ancolie  et  la  demence  :  aussi  n’est-ce  pas  sans  quelque  appa- 
rence  de  contradiction  qu’on  lui  voit  soutenir  plus  loin  que  lo 
don  divinaloire  possedfi  par  1’ame,  soit  en  songc,  soit  dans  la 
folic ,  soit  dans  un  acces  d’enthousiasme ,  doit  particulieroment 
etre  rapportC  a  la  rdgion  du  foie. 

Quoi  qu’il  en  soit,  dans  le  magnifique  dialogue  intitule  le 
Timce ,  Platon  s’616ve  &  des  apercus  tres  remarquablcs  sur  les 
phfinomfincs  g<5nCraux  de  la  folie.  G’est  ainsi ,  par  exemple ,  qu’i  1 
rogarde  avec  beaucoup  de  justcsse  Fexageration  des  deux  grands 
inodes ,  des  deux  grands  attributs  de  la  sensibility,  le  plaisir  et  la 
douleur,  comme  etant  leresultatd’un  veritable  desordredel’ame. 

«  Un  homme ,  dit-il ,  joyeux  ou  afflige  outre  mesure ,  empress*; 
»  a  poursuivre  le  plaisir  ou  h  fuir  la  douleur  hors  de  propos ,  ne 
»  peut  rien  voir  ni  rien  entendre  comme  il  faut :  il  est  fou  et  ne 
» jouit  pasde  sa  raison  (2).  »  Plus  bas,  il  entre  beaucoup  plus 
avant  encore  dans  Fapplication  de  la  psychologie  normale  a  la 
psychologic  morbidc.  «  Les  maladies  de  Fame  different  selon  les 
»  diverses  facultcs ;  la  sensibility  s’omousse  :  la  memoire  fait 
»  place  it  I’oubli;  al’appytit  succcdont  Findifforence  et  le  dogout; 
» le  courage  se  change  en  fureur ,  etc.  (3). » 

Platon  est.  done  en  progres  sur  Hippocrate ,  comme  cola  de¬ 


li)  Timie,  traduclion  dc  M.  (Unisin,  L  XII,  p.  233. 
V2I  Ibid.,  p.  231. 

(8)  Ibid.,  p.  297. 


2'U  DOCTRINES  PSYCHO-PIIYSIOEOGIQUES 

vait  etre ;  ses  opinions ,  relativement  a  T  alienation  mentale ,  sont 
plus  explicites ,  mieux  assises ,  plus  completes.  En  psychologie 
normale,  n’oublions  pas  surtout  de  signaler  ce  qu’il  appelle  les 
idees  du  juste  ,  da  saint,  etc, ;  car  ces  notions  generates,  ab- 
solues,  rationnelles ,  si  distinctes  des  notions  particulieres,  con- 
tingentes ,  sensibles ,  auxquelles  elles  servent  de  base,  et  quires- 
teraient  inconcevablessansleur  concours;  car,  disons-nous,  ces 
notions genfirales ,  absolues,  rationnelles,  modifies  successivc- 
ment  parAristote,  par  Kant,  par  l’ecole  Ecossaise ,  se  nomme- 
ront  plus  tard  facultes  fondamentales  de  l’intelligence ,  et  Gall 
en  deduira  la  raison  d’un  certain  nombre  de  monomanies. 

Aristote  divise  bien  l’ame  humaine  en  deux  parlies :  l’une,  la 
rationnelle ,  source  de  la  prudence ,  de  la  ruse ,  de  la  sagesse , 
de  l’esprit ,  de  la  memoire ,  etc. ;  l’autre ,  l’irraisonnable ,  principe 
de  la  temperance,  du  courage,  de  la  justice,  etc. ;  mais  il  ne 
rapporte  pas  cornme  Platon  chacune  de  ces  ames  a  des  organcs 
distincts.  Toutes  deux  ont  leur  siege  dans  le  coeur,  centre  du 
sensorhm  commune ,  foyer  de  la  force  vitale.  Le  cerveau  et  la 
moelle  epiniere  ne  sont  pour  rien  dans  le  phenomfene  de  la  sen¬ 
sation  (1).  Or,  pour  Aristote,  si l’ame  n’est  pas  le  feu ,  mais Te¬ 
ther,  cinquieme  element  anterieur  aux  quatre  autres,  n’ayant 
ni  pesanteur  ni  legeretd ,  en  un  mot  plus  divin  (2) ,  la  chaleur 
est  du  moins  inherente,  necessaire  a  Tame;  et  plus  sa  chaleur 
vitale  est  grande ,  mieux  elle  agit ,  mieux  elle  fonctionne  (3). 

De  la  Thvpothfese  du  chaud  et  du  froid  pour  expliquer  toutes 
les  formes  de  l’alienation  mentale;  car,  selon  le  philosophe  de 
Stagyre ,  Tatrabile  n’a  d’influence  sur  cette  affection  que  par 
1’entremise  de  ces  deux  qualites ,  bases  de  tous  les  temperaments. 
«Si,  dit-il,  Tatrabile  est  froide  a  un  degremoyen,  l’homme 
»  devient  comme  sujet  au  vertige,  abasourdi,  chagrin  et  crain- 


(1)  De  anim.,  t.  II,  11. 
(2;  Meteor.,  II,  3. 

(3)  De  respir.,  13. 


DliS  ANCIENS. 


215 


» tif ;  si  elle  est  chaude,  au  contraire,  &  un  degre  correspondent , 

»  elle  dispose  au  delire  gai ,  &  la  Me  insouciante.  Mais  si  elle 
» est  tresfroide,  elle  engendre  la  lachet<5 ,  la  stupiditG ;  de  merne 
»  que  si  elle  esttres  chaude,  elle  produit l’amour,  le  desir,  l’es- 
»  prit,  la  loquacite  (1). »  C’eslaussi  de  lamememaniere  qu’il  ex- 
plique  quelques autres  especesde  folie  :  d’une  part,  la  monoma- 
nie  suicide ;  de  1’autre,  1’enthousiasme  furieux  des  sibylles ,  des 
bacchantes,  des  inspires  (2). 

En  somme,  si  les  hypotheses  de  Platon  ne  sont  pas  plus  ad- 
missibles  que  celles  d’Aristote ,  le  premier  a  du  moins  un  avan- 
tage  sur  le  second ,  celui  de  rattacher  a  l’organisation  cerebrale 
une  partie  des  facultes  de  Fame. 

Quoi  qu’il  en  soit,  l’auteur  anonyme  du  livre  de  la  collection 
hippocratique  intitule  le  Regime  ,  malgre  1’ omission  qu’il  fait 
de  l’hypothese  de  Fatrabile,  dans  sa  theorie  de  F  alienation 
mentale,  est  evidemment  un  medecin  nourri  des  maximes  du 
Lycee ;  car  cette  theorie  est  principalement  fondee ,  comme  celie 
d’Aristote ,  qui  l’avait  de  son  cote  empruntee  a  Heraclite ,  sur 
les  alterations  de  quantite  respective  du  chaud  et  de  l’humide  ou 
du  froid,  autrement  dit ,  sur  la  predominance  de  l’une  ou  l’autre 
de  ces  qualites  dansl’econouiie.  «  Quant  a  l’intelligence  de  l’ame 
» et  a  cequ’on  appelleles  egarements,  lorsque  ce  sont  les  parties 
» du  feu  les  plus  humides  qui  sont  melees  avec  les  plus  seches 
»de  l’eau,  ce  melange  dans  le  corps  fait  l’ame  intelligente.  Le 
» feu  alors  tient  quelque  chose  de  la  nature  de  l’eau,  et  l’eau 
» tient  de  celle  du  feu ,  en  sorte  que  l’un  et  l’autre  peuvent  se 

» suffire . Lorsque  l’ame  est  ainsi 

» constituee  ,  l’intelligence  et  la  memoire  sont  tres  grandes ;  si 
» l’un  ou  l’autre  des  deux  composants  recoit  de  l’alteration ,  de 
»  maniere  qu’il  y  survienne  de  l’augmentation  ou  de  la  dirninu- 

» tion ,  Fame  tombe  dans  les  egarements . 

» .  .  .  .  Lorsque  l’eau  prfidomine  sur  le  feu ,  une  ame  de 

(1)  Problem.,  sei 

(2)  Ibid.,  sect.  3 


set.  30. 


216 


DOCTRINES  PSYCIIO-PIIYSIOI.OGIQUES 
.  cette  cspfeceest  necessairemcnt  lourde.  Ondit  de  ces  personnes 
» qu’ellessontstupides ,  le  cercle  de  lcurs  ideas  etant  fort  borne. 

»  Lorsqne  lc  fen  est  doinine  par  beanconp  d’eau ,  c'est  ce 
»qu’on  appelle  des  foils;  d’aulres  les  nommcnt  des  imbeciles, 
ii  Leur  folie  est  tranquille;  ils  pleurent  sansqu’on  les  tourmenle 
■I  ou  qu’on  leur  fasse  du  mal,  ils  s’effraient  sans  cause,  ils 
ii  s’affligent  sans  raison.  Ils  eprouvent  des  sensations  que  les  gens 
ii  sages  ne  ressentent  point  comme  eux. 

»  Lorsque  l’eau  est  tr6s  diminuec  par  le  feu ,  Fame  est  neces- 
ii  sairement  ardenle.  Les  personnes  qui  sc  trouvent  dans  ce  cas 
ii  sont  dans  un  reve  conlinuel :  on  les  appelle  des  gens  a  tele  felee ; 
ii  ils  sont  tout  prfes  de  la  manie.  Quelque  peu  de  chaleur  qu’il 
ii  leur  survienne,  ils  lombent  en  fureur  pour  des  sujets  legers. 

ii  II  re  suite  de  tout  ce  qui  precede  que  l’intelligence  de  Fame 
•i  ctses  figarements  tiennent  h  la  difference  des  melanges  dans  la 
a  composition  de  I’homme :  du  feu  ct  de  1’eau  dependent  la  rai- 
n  son  et  la  folie  (1)  ». 

Ouant  aux  fipicuriens  et  aux  sto'iciens,  leurs  doctrines  lou- 
chant  le  siege  des  passions  et  de  [’intelligence  sont  a  peu  de 
chose  prfcs  les  memes  que  celles  d’Aristote.  En  effet,  pour  Epi¬ 
cure,  Fame,  sorte  de  souffle  mele  de  chaud,  qu’on  attire  a  soi 
par  la  respiration ;  Fame,  composfie  d’atomes  trfes  ronds ,  trfcs 
ddlies ,  trfes  lisses ,  a  sa  portion  raisonnable  dans  la  poitrine ,  et 
sa  portion  irraisonnable  dans  toutes  les  autres  parties  du  corps  (2). 

Pour  Zenon  et  Crysippe,  l’ame  humaine,  qu’ils  regardent 
comme  un  souffle .  un  pneuma ,  reside  tout  entiere  au  milieu  du 
cceur  ou  plutol  dans  le  sang,  dont  elle  n’est  qu’une  evapora¬ 
tion  3). 

I.es  assertions  relatives  au  siege  et  it  l’exegfcse  de  la  folie, 
contenues  dans  les  livres  du  cceur  et  dee  vente  qui  font  partie  de 


(1)  Pit  rigime,  liv.  I,  traduct.  de  Gardcil. 

(2)  Voy.  Diogene  I.aCrc .  Fie  el  npiu.  A’ Epic. 

(3)  Voy.  Galicn  ,  De  Uippocr.  et  Platon,  dtcret.,  lib.  2. 


DES  ANCIENS. 


217 


la  collection  hippocratique ,  se  resseutent  bien  dvidemmcnt  dc 
l’influence  de  ces  dogmes,  surtout  de  ceux  d’Epicure;  d’ou, 
pour  le  dire  en  passant ,  Ton  eu  doitconclure  que  ces  livres  furent 
composes  fort  longtemps  apres  Hippocrate ,  c’est-a-dire  ttrois 
siecles  environ  avant  l’ere  chretienne ,  quand  l’epicureisme  et  le 
stoicisme  remplacaient  de  toutes  parts  le  platonisme  et  le  peri- 
pa  tetisme  qui  se  mourraient  en  Occident.  En  diet ,  pour  les  au¬ 
teurs  inconnus  de  ces  deux  traites ,  sans  parler  des  families  de 
l’ame ,  qu’ils  placent  toujours  ou  du  moins  le  plus  souvent  dans 
le  ctEur ,  ilne  s’agitplus  de  l’hvpothese  physique  du  chaud  et  du 
froid,  emise  par  Aristote;  ce  qui  les  prdoccupe,  c’est  la  com¬ 
position  mecanique  du  sang.  Or,  cctte  derniere  hypothese  est 
une  idde  tout  epicurienne.  Cette  idee  ne  pouvait  avoir  pris  nais- 
sance  que  dans  l’esprit  des  pathologistcs  qui  se  rendaient  comple 
de  tous  les  pheuomenes  morbides  a  l’aide  de  la  combinaison  des 
corpuscules  nommes  atonies ,  qui  negligeaient  les  qualites  des 
Elements  pour  les  elements  eux-memes. «  Lesang,  de  sa  nature , 
»  n’est  pas  chaud ,  pas  plus  que  ne  Test  l’eau ,  quoique  bien  des 
» personues  le  regardent  comme  chaud  de  sa  nature  (1).  —  Je 
» pense  que  rien  ne  contribue  dans  le  corps  autant  que  le  sang 
» aux  operations  de  la  raison.  Elle  se  conserve  en  son  entier, 
» tandis  que  le  sang  est  bien  constitue;  s’il  se  corrompt,  elle 
» s’altere  (2).  » 

Quoi  qu’il  en  soit ,  jusqu’ici ,  a  l’exception  d’Hippocrate  et  de 
Platon ,  personne  ne  se  trouve  sur  le  veritable  chemin  condui- 
sant  a  1’etude  du  systeme  ncrveux,  de  ses  fonctions  et  de  ses 
maladies :  aussi ,  en  somme ,  peul-on  dire  que  sous  ce  point  de 
vue  l’idealisme  grec  a  beaucoup  plus  fait  que  le  materialisme. 

Apres  le  demembrement  de  I’empire  d’ Alexandre ,  tout  Pim- 
mense  mouvementphilosophiqued’Athenes  se  porta  sur  l’Egypte 
echue  en  partage  aux  Ptolemfies;  tous  les  systemes  de  cette  na- 


(1)  Du  cauir,  traducl.  dc  Gardcil. 

(2)  Des  ven tx ,  traducl.  dc  Gardcil. 


id  8  DOCTRINES  PSYCHO-PliVSIOLOGIQUES 

tion  grecque  sircmuante,  si  capricieuse ,  se  donnferent  rendez¬ 
vous  a  Alexandrie,  de  concert  avec  les  traditions  du  silencieux  et 
immobile  Orient;  et,  de  ce  rapprochement,  de  ce  contact imme- 
diat ,  sortit  une  fusion  irrfiguliere  connue  sous  le  nom  d'Ectec- 
lisme  ou  pliitot  de  Sxjncretisttle.  Toutefois ,  au  milieu  de  ce 
monstrueux  melange  de  tous  les  dogmes  les  plus  opposes ,  on 
voit  surgir  une  ecole  qui  domine  entiferement  les  autres.  Cette 
ecole,  fondle  par  Plotin,  Porphyre,  Jamblique ,  Proclus ,  est 
inanifestement  6tablic  en  haine  du  materialisme  d’Aristote ,  d’E- 
picure ,  de  Zdnon ,  de  Pyrrhort ,  qui  avait  uit  instant  menace 
d’envahir  le  moiide.  C’est  une  rehabilitation  du  spiritualisme 
platonicien  aflaisse ,  etoulfe  sous  le  poids  d’une  civilisation  avan- 
cee.  De  la ,  le  nom  de  neo-platonisine  donnfi  it  cette  ecole.  La , 
en  elfet ,  toutes  les  id6es  psychologiques  du  fondateur  de  l’Aca- 
demie  sont  reprises  en  sous-ceuvre ,  developpees ,  agrandies ,  par 
le  souffle  panlheistique  des  theogonies  de  l’lnde,  de  la  Perse, 
de  l’Egypte,  de  la  Chald6e,  etc.  Les  materialisms  avaient  n6glige ' 
l’ontologie  pour  etudier  plus  compietement  la  physique ;  les  neo- 
piatoniciens ,  au  contraire ,  deiaissent  la  physique  pour  cultiver 
exclusivement  l’ontologie ,  la  melaphysique.  II  se  fait  chez  eux 
un  immense  debordement  de  theodicee.  Cellc-ci  preside  a  toutes 
les  notions  humaines  en  les  reglant,  les  assujettissant ,  les  assi- 
milant  a  son  essence  surnaturelle.  L’ame  est  un  produit  de  l’in- 
telligence,  produit  elle-meme  del’unite  de  Dieu  :  c’est  une  lu- 
rniere  reflechie ,  une  image  fidele ,  quoique  obscure ,  de  la  force 
premiere ,  du  principe  eternel  existant  par  soi-meme. 

Cette  Srae  se  divise  en  deux  parties  :  l’une ,  intelligente ,  ra- 
tionnelle,  qui  sedirige  dans  le  haut  du  corps ,  e’est-a-dire  vers 
la  tfite ;  l’autre ,  sensible  et  vegetative ,  qui  se  dirige  en  bas , 
e’est-’a-dire  vers  les  organes  de  l’abdomen  (1).  Mais ,  aux  yeux 
des  alexandrins ,  l’ame  intelligente ,  rationnelle ,  la  pensee  en  un 
mot ,  est  tout.  L’essence  de  1’ame  est  dans  l’idee.  La  sensation 


(1)  Plot.  Emiead,  VI,  8,  19. 


DES  ANCIENS.  219 

n’est  pas  ndcessaire  ii  la  connaissance.  Dans  l’acle  perceptif ,  ce 
n’est  pas  l’impression  ou  l’image  du  corps  extdrleur,  du  non- 
moi ,  qui  se  porte  au-dcvant  du  moi ;  ce  n'est  pas  1’ objectif  qui 
cngendre  le  subjeclif;  c’est  le  moi  qui  sc  porte  lui-meme  au- 
devant  de  l’impression  ou  de  l’image  du  corps  exterieur,  du  non- 
moi;  c’est  le  subjeclif  qui  produit  V objectif  (1).  Enfin,  i’enten- 
dement  n’est  jamais  passif ,  mais  toujours  actif. 

Cette  prdoccupation  des  faits  rationnels,  dont  ces  psycholo- 
gues ,  coniine  nous  l’avons  deja  dit ,  chercliaient ,  avec  Pythagore 
et  Platon ,  le  siege  dans  la  tete ,  ne  pouvait  manquer  de  se  trans- 
mettre  au  domaiue  des  sciences  mddicales ;  etl’anatomie  physio- 
logiquc  devait  s’en  ressentir  une  des  premidres.  Eu  effet,  e'est 
sur  I’instrument  principal  del’ame  intelligente ,  c’est  surle  cer- 
veau  qiie  roulent  les  plus  belles  et  les  plus  precieuses  decouvertes 
d’Herophile  et  d'Erasistrate.  Le  siege  de  cette  ame  n’est  plus  le 
coeur,  le  tronc  ou  tout  le  reste  du  corps,  mais  la  partie  postd- 
rieure  de  la  voQte  h  tros  piiliers ,  suivant  le  mddecin  de  Chalcd- 
doine  (2) ;  mais  le  meninges ,  suivant  Erasistrate  (3) ;  mais  la 
partie  des  hdmisplieres  comprise  entre  les  deux  sourcils ,  d’a- 
pres  Straton  de  Lampsaque,  dldve  de  ce  dernier  (4). 

Quoique  ces  auteurs  cherchassent  trop  prdmaturemenl  a  lo- 
caliser  les  faits  de  conscience  parmi  les  organes  multiples  de 
l’appareil  cerdbro-spinal,  leur  reaction  etait  un  progres  mani- 
feste ,  et  ce  progres  avait  eu  pour  seul  principe  l’idealisme  trans¬ 
cendental  des  neo-platoniciens. 

Mais  ce  n’est  pas  tout :  Hdrophile ,  Erasistrate ,  Straton , 
etaient  des  anatomistes  plutot  que  des  physiologistes.  D’autres 
hmnmes,  leurs  contemporains,  s’appuyant  sur  leur  topographic 
ducerveau,  en  deduisirent  des  considdrations  de  physiologie  pure 


(1)  Plot.  JEunend,  I,  ch.  10. 

(2)  Galen,  de  usupart.,  lib.  8. 

(3)  Plutarch,  phys.  pliit.  decrei.,  lib.  4. 

(4)  Galen,  de  sede  anim. 


220  DOCTRINES  PSYOHO-PliYSlOLOGIQUES 

extremement  importantes ,  el  de  celles-ci  des  consequences  pa- 
thologiques  dout  l’etude  des  vesanies  dcvail  relirer  le  plus  grand 
fruit,  siuou  dans  lous  leurs  elements,  du  moins  sous  le  rapport 
de  leur  siege. 

L’auteur  du  livre  dela  Maladie  sacrec  ou  epilepsie ,  qui  etait, 
sans  contredit ,  un  alexandrin ,  se  range  au  uombre  de  ces 
homines.  Or,  comme  inalgre  ses  defectuosites,  le  livre  en  ques¬ 
tion  cst  tres  remarquable  au  point  de  vue  de  ce  travail ,  nous 
allons  eu  extraire  textuellemeiit  plusieurs  passages:  <•  11  faut 
» savoir  que  les  boinmes  n’ont  de  la  joic ,  du  plaisir,  de  la  gaiele, 

»  de  la  prudence ,  que  par  le  cerveau.  Par  lui ,  nous  viennent 
» aussi  les  peines ,  les  tristcsses ,  le  chagrin ,  la  perte  de  la  rai- 
» son.  Nous  lui  devons  1 ’intelligence ,  la  sagesse,  la  vue,  l’oule, 

» la  pudeur,  la  connaissauce  tie  ce  qui  est  bon  ou  mauvais , 

»  agreablc  ou  desagreable . . . 

»  C’est  par  le  cervcau  que  nous  tombons  dans  le  delire,  dans  la 
»  manie ,  que  nous  recevons  la  peur,  les  frayeurs.  Nous  tom- 
»  bons  dans  ces  divers  elals  quand  le  cerveau  est  malade.  La 
»  manie  vient  de  ce  que  le  cerveau  est  trop  humide ;  quand  il 
»  est  humide ,  il  doit  neccssairement  s’agiter.  Tant  que  le 
„  cerveau  resle  fixe ,  la  raison  persiste.  Ceux  que  la  pituite  jette 
»  dans  la  manie ,  sont  tranquilles ;  ils  ne  client  point  et  lie  cau- 
»  sent  point  de  trouble.  Lorsque  c’estla  bile,  ils  soutemportes, 
» toujours  en  mouvement ,  et  font  lout  a  contre-temps.  Toutes 
» les  fois  que  la  manie  est  coutinuelle ,  c’est  necessairement  ou 
» la  pituite  ou  la  bile  qui  la  produisent.  Quand.  la  peur  ou  les 
» frayeurs  s’y  joignent,  c’est  a  raison  des  changements  faits  dans 
» le  cerveau,  qui  change  devenant  chaud ;  et  il  s’tichauffe  par  la 
»  bile  qui  y  est  portee  par  les  veines  sanguines  repandues  dans 
„  tout  le  corps;  les  frayeurs  coutiuuent  jusqu’iice  que  la  bile  soit 
» ramenee  par  les  veines  dans  le  reste  du  corps. 

»  On  tombe  dans  des  inquietudes  et  des  tristesses  deplacees 
»  quand  le  cerveau  est  refroidi  et  resserr6  au-dela  de  l’ordinaire : 
i)  c’est  la  pituite  qui  le  met  en  cet  6tat. 


DBS  ANC1ENS. 


221 


»  Je  crois  d'apres  tout  cela  quo  Ic  ccrveau  exercele  plus  grand 

»  empire  sur  l’homme.  II  recoit  la  sagesse  de  Pair . 

» .  .  .  .  Tandis  qu’il  communique  librement  avec  Fair , 

» tout  le  reste  du  corps  participe  h  l’intelligence.  C’est  dans  le 
»  cerveau  que  reside  la  prudence;  car  le  souffle,  aussitot  que 
» l’hommc  le  prcnd ,  se  rend  au  cerveau.  Apres  y  avoir  laisse 
» safleur,  ce  qu’il  contient  d’intelligence  et  d’esprit,  il  se  re- 
»  pand  dans  tout  le  reste  du  corps.  S’il  allait  d’abord  au  corps , 

»  et  qu’ensuite  il  allat  au  cerveau ,  laissant  I’intelligence  dans 
» les  chairs  et  les  veines ,  il  y  arriverait  chaud ,  point  pur,  mais 
»  charge  des  emanations  des  chairs  et  du  sang.  Il  ne  serait  plus 
»  propre  aux  fonctions  qu’il  doit  remplir  la  oil  resident  l’esprit 
« et  1’intelligence. 

»  Quant  au  diaphragme ,  c’est  par  abus  qu’on  lui  a  dennd  le 
»  nom  de  pbrenique,  qni  designe  la  prudence.  Dans  la  verile, 

» il  ne  devrait  pas  etrc  ainsi  appeM.  Je  n’y  trouve  rien  qui  ma- 
» nifeste  1’intelligencc  et  l’csprit.  Le  diaphragme  n’a  pas  plus  de 
»  sentiment  que  les  autres  parties  du  corps. 

» Il  y  a  des  gens  qui  penscnt  que  la  raison  reside  dans  le 
»  cceur ,  qu’il  eslle  siege  de  la  tristesse  et  des  soucis.  Mais  il  n’en 

»  est  pas  ainsi . Le  cceur  et  le  diaphragme 

» donncnt  des  signes  de  sentiment,  remarquables  dans  des  mo- 
» ments  d’une  grande  joie,  maisl’intelligence  n’y  est  nullement. 

»  Le  principe  cn  est  dans  le  cerveau,  comme  etant  la  partie  du 
» corps  qui  recoit  la  premiere  I’esprit  et  l’air  (1).  » 

Ce  livre,  comme  on  voit,  cstbien  l’ouvrage  d’un  conciliateur, 
d’un  eclectique  :  toutes  les  doctrines  viennent  y  prendre  place 
et  s’y  meler.  Mais  en  elaguant  les  theories  humorales  et  pncu- 
matiques  qui  l’encombrent  et  le  deprecient ,  on  y  voit  poindre 
les  opinions  les  plus  judicieuses  sur  la  physiologie  du  cerveau, 
opinions  toutes  nouvellcs ,  toutes  originales ,  car  Pythagore  et 
Platon  n’avaient  fait  dependrc  de  ce  viscere  qu’une  faible  por- 


(!)  Traduct.  de  Gardcil. 


222  DOCTRINES  PSYCHO-PHYSIOEOGIQUES 

tion  des  faculty  de  l’ame.  D’une  autre  part,  Hippocrate ,  sans 
doute ,  avait  deja  fix6  ]e  siege  des  vAsanies  dans  le  cerveau ;  mais 
combien  ses  dogmes  sont  vagues ,  obscurs ,  implicites !  Le  nit¬ 
rite  de  l’auteur  du  livre  de  ia  Maladie  sacree ,  c’est  d’avoir 
adople  1’idde  du  vieillard  de  Cos,  en  ia  prccisant,  l’expliquant, 
Ja  commentant. 

On  en  peut  dire  autant,  &  propos  de  la  memo  question,  de 
l’auteur  du  livre  des  Glandes ,  qui  n’est  peut-etre  qu.e  celui  du 
livre  precedent. 

Cependant,  plusieurs  savants  d’AIexandrie  echappaient  al’in- 
fluencede  l’dclectisme  dominateur.  Thcophraste,  entre  autres  , 
qu’on  peut  mettre  au  rang  des  mddecins ,  puisqu’il  s’occupa 
beaucoup  de  physiologic  Iiumaine ,  Theophraste  dtait  reste  fid61e 
aux  doctrines  d’Aristote,  son  maitre.  Dans  son  Traite  du  ver- 
tige ,  il  ne  dit  pas  un  mot  des  veri  tables  fonctions  du  cerveau , 
organe  qu’il  considere  toujours,  ainsi  que  toute  l’Gcole  dont  il 
fitait  sorti,  comme  une  excroissance  de  la  moelle  epiniere , 
comme  une  sorte  d'eponge ,  de  corps  humide  destine  ii  lempfirer 
les  ardours  de  l’ame.  Pour  lui ,  le  vertige  est  une  affection  de  ce 
principe,  inaison  doit  enrapporter  le  siege  au  coeur,  origine  et 
centre  de  toutes  les  sensations. 

Puis,  a  c6te  des  peripateticiens  il  y  avait  aussi,  pure  de  tout 
niHange,  la  secte  des  sceptiques,  qui  avait  donnA  naissance  a 
I’ecole  empiriqne.  Or ,  comme  cette  ecole  meprisait  en  patho- 
logie  toute  investigation  ddpassant  la  portee  des  sens,  comme 
elle  ne  s’inquiatait  nullement  des  causes ,  du  siege ,  des  theories 
des  divers  etats  morbides ,  nous  passerons  ici  ses  travaux  sous 
silence. 

La  fortune  toujours  croissante  des  armes  romaines  deviut 
bientot  fatale  &  la  ville  d’AIexandrie.  C’est  sur  1’Italie,  oil  les 
sciences  sont  attirees  alors  par  l’appat  des  richesses  rassemblees 
la  de  tons  les  coins  du  monde ,  qu’il  faut  maintenant  porter  nos 
regards.  Mais  on  sait  qu’il  n’y  a  pas  de  philosophic  romaine  pro- 
prement  dite ;  que  celle-ci  n’est  qu’un  rejeton ,  qu’une  fdle  de 


DliS  ANCIENS. 


223 


la  philosophie  grecque  rdfugte  en  Orient.  Tons  les  systmes , 
transplants  jadis  d’ Ath&nes  en  Egvpte ,  abandonnent  done  main- 
tenant  les  bords  du  Nil  pour  voguer  vers  ceux  du  Tibre.  Con- 
sequemment ,  il  en  est  de  meme  des  system  es  de  pathologie ;  et 
toutes  les  luttes  que  nous  avons  d&j&  contemplfies  vont  se  repro- 
duire  ici  presque  dans  le  meme  ordre.  Et  d’abord,  beaucoupde 
medecins  sont  entrants  vers  la  philosophie  d’Epicure ,  qui  s’al- 
liait  si  bien  aux  voluptfis  et  aux  raffmements  de  tout  genre,  dont 
Rome  6tait  le  theatre  depuis  la  conquete  de  I’empire  d’Orient. 
Aussi ,  domiites  par  1’esprit  fitroit  et  mesquin  du  matrialisme , 
demeurent-ils  indiffArents  it  ltgard  du  progres  dans  l’etude  de 
l’altenation  mentale  considerfie  sous  son  point  de  vne  tltorique. 

Vint  ensuite  le  d<$membrement  de  ltcole  d’Asctepiade,  connue 
sous  le  nom  de  secle  milhodique.  Quoique  modifte  et  gfneralisfi 
par  Tltemison  ,  au  fond  e’est  toujours  le  systeme  fipicurien  du 
mfidecin  de  Bithynie.  C’est  aussi  la  mfime  prudence  dans  la 
recherche  des  causes,  la  mSme  sobrtt  dans  remission  des 
theories,  en  un  mot  la  meme  reserve  dans  l’emploi  des  hypo¬ 
theses.  Ainsi  s’explique  la  sagesse  de  CornGlius  Celse.  En  effet , 
le  contemporain  de  l’empereur  Tibfere  ,  1’autcur  de  l’filegant 
traite  de  Re  medied,  sc  borne  seulement  h  ddcrire  les  principales 
formes  de  la  folie ,  en  fixant  pour  la  premiere  fois  l’attention  des 
medecins  sur  les  hallucinations  visuelles.  Quant  aux  considera¬ 
tions  d’etiologie  et  de  localisation ,  elles  le  pr6occupent  si  peu 
qu’on  peut  a  peine  &  cet  egard  lui  reprocher  une  idee  d  priori. 

II  n’en  est  pas  de  mfime  d’Aretee  de  Cappadoce,  qui  avaitem- 
brassG  la  secte  des pneiimatistes.  Or,  commc  ceux-ci ,  adoptant 
la  psychologie  des  stoiciens ,  placaient  exclusivement  le  siege  de 
l’ame  dans  le  cceur,  foyer  de  leur  pretendue  substance  aerienne, 
il  s’ensuit  qu’Arfitee  se  meprenait  sur  l’exegese  et  la  localisation 
d’un  grand  nombre  d'6tats  pathologiques  ou  l’entendemeut  se 
trouvait  plus  ou  moins  compromis.  Selon  lui ,  le  vertige  est  une 
affection  generale  qui  provient  de  ce  que  le  pneuma ,  trop  faible 
pour  rester  en  place ,  lourne  continuellement  en  cerclc  sur  lui- 


224  DOCTlUiNKS  1’SyCHO-PH  VSIOI.OG  IQljliS 

meme  (1).  L’epilepsie,  au  lieu  d’etre  uuemaladieducerveau,  est 
un  trouble  dans  les  mouveinents  de  tout  le  corps ,  trouble  occa¬ 
sions  par  la  retention  anormale  du  pneuma  au  sein  de  l’orga- 
nisme  (2). 

Cependant  le  medecin  deCappadoce  parait  abandonner  bientot 
les  principes  de  l’ecole  pneumatique;  car  il  regarde,  avec  les 
eclectiques ,  lc  cerveau  comme  6tant  la  deineure  de  1’ame  rai- 
sonnable ,  et  le  tronc ,  c’est-a-dire  le  cteur  et  le  foie ,  comme 
etant  celle  de  Fame  irrationnelle  (3).  De  la  ses  opinions  sur  la 
folie ,  qu’il  localise  tantot  dans  le  premier  viscere ,  tantot  dans 
les  deux  seconds ,  en  la  faisant  dependre  aussi  de  la  bile  noire. 
La  seule  difference  qui  existe  entre  la  cause  intime  de  la  me- 
lancolie  et  celle  de  la  manic,  c’est  que  dans  l’une,  la  bile  noire, 
accumulee  au  sein  de  l’estomac,  n’a  pas  reagi  sympathique- 
ment  sur  le  cerveau ,  et  que  dans  l’autre  la  reaction  sympathique 
a  toujours  lieu.  Du  reste,  on  passe  aisement  par-dessus  ces  vaines 
hypotheses,  quand  on  voit  l’admirable  exactitude  avec  laquelle 
Ar6tee ,  si  pittoresquc  dans  son  langage  ,  a  decrit  les  principaux 
symptomes  de  l’alienation  mentale ,  ses  formes ,  ses  especes  et 
plusieurs  de  ses  nombreuses  varietes.  L’observateur  fait  oublier 
bien  vite  le  theoricien.  II  ne  faut  pas  perdre  de  vue  que  c’est  a 
luiqu’on  doitl’excellente  definition  de  la  monornanic  consideree 
d’une  maniere  genfirale ,  definition  adoptee  par  Boerhaave, 
Lorry ,  et  definitivemeut  consacree  par  tous  les  manigraplics. 
Allant  beaucoup  plus  loin  que  les  autres  anciens ,  pour  lui ,  la 
melancolie  est  une  affection  apyretique  dans  laquelle  l’csprit 
reste  conslamment  fixe  sur  une  meme  idee.  Seulement,  afm 
d’etre  plus  vrai  et  plus  explicite ,  il  aurait  du  ajouter  quo  la 
tristesse  et  l’abattement  n’en  sontpas  les  conditions  necessaires , 
exclusives ;  que  l’expansion  et  la  gaiete  peuvent  en  fournir  aussi 
les  elements ,  quoique  le  cas  soit  beaucoup  plus  rare. 


(1)  Cur.  dint.,  lib.  I,  ch.  4. 

(2)  Gauss,  ucui. ,  lib.  I,  ch.  V. 
(JJ)  Ibid.,  lib.  II,  ch.  7. 


US  .IXCIliNS. 


225 


D’Ar&ee  nous  arrivons  naturelleinenl  a  Galien  ,  en  omettant 
a  dessein  Coelius  Aurelianus,  qui ,  au  point  de  vue  theorique ,  ne 
fait  que  reproduce  les  idfies  du  mMecin  de  Cappadoce.  Si  ce 
dernier  inclinait  d6ja  vers  l’eclectisme,  Galien  devait  clever 
cette  ecole  a  toute  la  hauteur  qu’il  lui  fitait  permis  d’atteindre. 
En  efTet ,  eleve  dans  Alexandrie ,  le  mfidecin  de  Pergame  y  ap- 
prend  a  concilier  Platon  et  Aristote ,  Epicure  et  Zenon ;  il  ne  se 
defend  mSrne  pasd’une  certaine  tendance  au  mysticisme  orien¬ 
tal.  Et  d’abord,  quoique  modifiee  par  les  progres  recent s  de 
l’anatomie ,  1’essence  de  sa  psychologie  physiologique  est  tiree 
tout  entire  des  dogrnes  du  fondateur  de  1’Academie.  Le  cerveau 
est  le  siege  de  l’ilme  raisonnable ,  substance  incorporelle  et  se 
mouvant  par  elle-m6me,  dont  les  principales  faculties  sont  les 
sensations  et  la  volonte  (1).  L’iiine  irrationnelle  ou  affective  est 
placfie  dans  le  tronc ,  la  partie  irascible  et  courageuse  dans  le 
coeur,  la  partie  concupiscible  dans  le  foie  (2).  Le  cerveau  ren- 
ferme  encore  un  autre  principe,  Yesprit  animal,  substance 
materielle  tres  16g6re  et  tres  subtile,  sorte  de  souffle  qui  n’est 
ni  la  substance  de  l’ame  ni  son  habitation  ,  mais  seulement  son 
instrument.  Le  creur  est  aussi  le  siege  de  V esprit  vital ,  portion 
volatile  des  humeurs,  qui  parcourt  les  arteres,  et  produit  dans 
le  cerveau  les  materiaux  de  l’esprit  animal  (3). 

L’opinion  de  Galien  sur  les  rapports  de  1’ame  avec  le  cerveau 
est  une  id6e  neo-platonicienne  empruntee  a  Porphyre,  et  cc  qu’il 
dit  de  l’esprit  animal  et  del’esprit  vital  appartient  plus  particu- 
hfcrement  a  lirasistrate.  Mais  le  mf'decin  de  Pergame  va  beau- 
coup  plus  loin  que  ces  deux  auteurs;  il  cherche  a  expliquer  la 
reaction  reciproque  de  1’esprit  sur  la  mature  et  de  la  matifere 
surl’esprit,  reaction  que  ccux-ci  n’avaient  fait  qu’dnoncer  en 
peu  de  mots.  Yoici  le  mecanisme  au  moyen  duquel  il  se  rend 


(1)  De  dogm.  Hippocrat.  et  Platon,  lib.  7,  et  Inlrotluct.  seu  medicos, 

(2)  Ibid.,  lib.  7. 

(3)  Ibid. 


226  DOCTRINES  PSYCHO-I’HYSIOLOGJQUES 

compte  de  cette  mysterieuse  duality  :  le  pneumaou  esprit  ani¬ 
mal  est  engendn's  dans  les  ventricules  du  cerveau ,  d’une  part  a 
l’aide  de  l’aspiration  de  l’air  au  seiu  de  cet  organe ,  par  le  nez  et 
par  la  bonchc ,  et  de  1’autre  par  le  concours  du  pnenma  ou  es¬ 
prit  vital,  qui  du  coeur  s’d&ve  dans  les  vcnb'icules ,  pud  subit 
une  sorte  de  coction.  De  ce  fait  complexe  il  respite  au  sein  de 
l’encephale  un  mouvement  alternatif  d’inspiralion  et  d'expira- 
tinn,  appreciable  aux  battements  continueis  de  ce  yiscere.  Or, 
c’est  precisdnent  en  raison  de  cette  cause  que  s’operent  les 
foil  ct  ions  norm  ales  de  l’ame  superieure ,  immortelle,  placec  a 
la  base  du  cerveau. 

Quant  a  la  psychologie  proprement  dite ,  Galieu  la  concoit  de 
la  maniere  suivante  : 

—  Outre  les  facultes  sensitives  et  inotrices ,  1’fupe  raisonnable 
se  compose  de  trois  faculties  principales,  r^cpovlx.-q  :  l’imagina- 
tion ,  le  bon  sens  ou  le  jugeinent  el  la  mdnoire  (1).  Or ,  ces  trois 
derniferes  faculty  sont  dans  lour  condition  normale  ,  dans  leur 
etat  de  raison ,  lorsque  les  esprits  animaux  jouissent  d’une  pu- 
rele  et  d’une  blancheur  entiiires ,  d’une  cbaleur  et  d’une  seche- 
resse  moderees  (2). 

—  Une  des  causes  qui  contribuent  ie  plus  <i  cette  heureuse 
constitution  des  instruments  de  1’ame  immortelle ,  c’est  1’inspi- 
rationd’un  air  subtil  etleger :  d’ou  ,  ajoute-t-il,  la  vivacite  d’es- 
prit  des  Atheniens ,  leur  sei  et  leurs  graces  passes  en  proverbe  j 
tandis  que  les  Thebains ,  enveloppes  par  l’attnQsphfere  epaisse  de 
leurs  values , 

Beotum  in  crasso  jurares  aere  natum. 
comme  dit  Horace ,  ont  l’intelligence  lourde  et  paresseuse  (3). 

Void  majntenant  ce  qu’il  dit  de  l’ame  irrationnelle  ou  affec- 


(1)  De  stjmpi.  differ.,  cap.  3. 

(2)  Anim.  mores  ,  c.  5. 

(3)  Epid.,  comment.,  6,  tit.  8. 


DES  ANC1ENS. 


227 

tive :  «  Si  les  qualites du  corps  sont  la  saute,  la  force,  la  beaule , 
»  les  principals  qualities  de  1’aine  sont  la  prudence ,  la  mo- 
»  destie,  le  courage  et  la  justice.  La  modestic  garantit  1’ame  de 
»  la  volupte,  de  la  crainte,  de  la  tristesse,  en  ne  suscitant  en  elle 
»  que  des  mouvements  calmes  ,  moderns.  Le  courage  consisle 
»  &  mGpriser  la  mort ,  les  labeurs  et  les  afflictions  de  tout  genre. 
»  La  justice  appreeie  la  convenance  des  choses,  et  la  ‘prudence 
»  leur  rectitude ,  leur  justesse  (1).  » 

Toutefois,  dans  ce  dernier  cas,  Galien  fait  de  la  psychologie 
pure  et  simple  :  au  lieu  d’expliquer  a  l’aide  d’hypotheses  pby- 
siologiques  tous  les  phenomenes  qui  constituent  le  monde  des 
passions,  il  se  conlente  avec  raison  d’ exposer  ces  phenomenes 
sans  en  cbercher  materiellcment  la  nature  et  la  cause ,  sans  en- 
trer  dans  aucune  des  theories  subtiles  et  prtfmaturtles  qui  sont 
malheureusement  trop  communes  dans  scs  ouvrages. 

Quant  5  ses  opinions  sur  la  psychologie  morbide ,  sur  le  de¬ 
lire  ,  en  un  mot  sur  la  folie ,  on  les  trouve  r6sumees  dans  les 
assertions  qui  suivent : 

—  Les  trois  facultes  principals  de  l’intelligence ,  la  m6moire, 
le  jugement  et  l’imagination ,  peuvent  etrc  ou  abolies  ou  dimi- 
nuees  ou  perverties  dans  le  desordre  de  Fame ;  en  d’autres 
termes,  les  esprits  anitnaux  y  pechent  soit  par  leur  quantity, 
soit  par  leur  qualite  (2).  Le  premier  des  trois  modes,  en  raison 
desquels  Fame  sort  de  son  etat  harmonique ,  se  nomme  demence 
(avoiot,  amentia) ;  le  second,  imbecillitc  (pupMcns,  stultitia,  fa- 
tuitas) ;  le  troisieme,  manie  et  melancolie  (3). 

Ces  divisions  des  formes  de  Falicnation  mentale  sont,  comme 
on  voit ,  a  peu  de  chose  pres  les  memes  que  celles  qui  sont  con- 
sacrees  de  nos  jours. 

Maintenant  quelle  est  la  cause  essentielle  de  la  demence  et  de 


(1)  Finilion.  medicin. 

(2)  Melh.  medeiid.,  lib.  12,  c.  5. 

(3)  In  prim,  p rorrh.,  com.  2,  ult. 


228  bOCTRlNKS  PSVCHU-l’H VSIOLOGIQUES 

1’ imbecillite?  D’une  part  la  rarefaction,  la  diminution  des  esprits 
animaux  (1) ;  de  1’autre ,  l’humidite ,  Ie  froid  et  la  sechercsse 
des  fibres  du  cerveau  (2). 

Jusqu’ici  Galien  ne  parait  nullement  embarrasse  pour  mettre 
d’accord  ses  opinions  psychologiques  avec  les  doctrines  de  sa 
physiologie  pathologique.  Comme  les  desordres  qui  caracterisent 
la  demence  et  l’imbecillite  sont.  des  phenomenes  ayant  trait  au 
monde  intellectuel  plutot  qu’au  monde  moral ,  aux  idees  plutot 
qu’aux  affections,  hypotheses  pour  hypotheses,  les  siennes 
n’ont  ici  rien  d’absurde.  Puisque ,  selon  lui ,  et  avec  raison , 
la  memoirc ,  le  jugement  et  1’imagination  sont  le  resultat  des 
esprits  animaux  qui  resident  dans  le  cervcau ,  pourquoi ,  a  la 
rigueur,  la  diminution  et  1’abolition  de  ces  trois  facultes  ne 
s’expliqueraient-ellcs  pas  par  une  modification  dans  la  tempera¬ 
ture  ,  dans  les  propriety  physiques  de  l’cncephale ,  dans  une 
soustivction  de  quantite  des  esprits  animaux?  Ce  raisonuement 
a  priori  vauttout  autantqu’un  autre  du  meme  genre. 

Galien  est  beaucoup  moins  a  son  aise  quaud  il  s’agit  de  se 
prononcer  sur  la  theorie  de  la  mSlancolie  et  de  la  manic.  A  ce 
sujet ,  quelques  unes  de  ses  explications  sont  frivoles ,  ridicules 
meme ,  d’autres  contradictoires ,  toutes  vagues ,  ambigues ,  im- 
plicites.  —  La  cause  de  la  melancolie,  e’est  la  temperature 
basse ,  le  froid  du  cerveau ;  celle  de  la  inanie ,  e’est  la  tempera¬ 
ture  elevee,  la  chaleur  de  ce  meme  viscere  (3). 

Toujours,  comme  on  voit,  des  hypotheses  empruntces  a  ce 
qu’il  appelle  les  qualites  premieres  des  corps ,  e’est-a-dire  le 
chaud,  le  froid,  le  sec  et  l’humide.  Mais,  dans  ce  cas,  ces  hy¬ 
potheses  sont-elles  suffisantes?  assurement  non. 

En  effet,  pour  le  medecin  de  Pergame,  qu’est-ce  que  la  me¬ 
lancolie?  un  dfilire  apyretique  caracterise  parde  la  crainte  et  de 


(1)  Aph.  7,  9. 

(2)  De  locis  alfecl.,  2,  C.  7  ;  Aniin.  mor.,  c.  7. 

(3)  Desympl.  cuus.,  c.  7. 


DES  ANCtENS.  229 

la  tristesse.  Qu’cst-ce  que  la  manie?  un  delire  non  febrile  dont 
l’excitalion  furieuse  constitue  la  base. 

Ges  deux  genres  de  delire  roulent  done  sur  les  facultes  mo¬ 
rales,  toujours  primitivement  el  cssentiellement  affectees,  et 
non  passur  les  facultfis  intellectuelles,  quidemeurent  tres  souvent 
iutactes ,  ou  qui ,  lorsqu’elles  sont  compromises ,  le  deviennent 
secondairement ,  par  sympathie.  Or,  quelle  correlation  legitime , 
quel  rapport  de  causalite  y  a-t-il  entre  le  siege  des  passions  quo 
G  alien  place  dans  le  thorax  et  l’abdomen,  et  la  temperature 
basse  ou  elevec  du  cerveau  ?  il  n’y  en  a  point :  aussi  le  midecin 
de  Pergame  parait-il  avoir  senti  ce  cote  attaquable  de  sa  thdorie 
des  maladies  de  i’esprit ;  car  il  sehate  d’ajouter  que  la  melancolie 
et  la  manie  sont  egalement  produites  par  certaines  modifications 
survenues  dans  la  nature  des  humeurs. 

Toutefois ,  comme  it  cet  egard  ses  assertions  sont  dilficiles  ii 
comprendre ,  tant  ii  cause  de  l’indecision ,  de  la  subtilite  de  la 
pensee ,  qu’en  raison  de  la  forme  obscure  et  prolixe  dont  elle 
estrevetue,  nous  allons  tachcr  deles  reproduire d’unefaconplus 
claire  et  plus  nette. 

Et  d’abord  une  des  causes  immediates  de  la  melancolie ,  e’est 
l’bumeur  melancolique  qui ,  se  portant  ii  la  tete ,  embarrasse 
le  domicile  des  esprits  animaux ,  et  derange  leur  equilibre ,  leur 
liarmonie.  Cette  humeur  melancolique ,  qui  est  au  sang  ce  que 
les  matieres  alvines  sont  au  chyle ,  e’est-a-dire  un  residu  grossier, 
impur  et  impropre  a  la  nutrition ,  a  son  siege  aupres  du  foie , 
mais  surtout  a  i’entour  de  la  rate.  Or,  si  ces  deux  derniers  vis- 
ceres  n’attireut  pas  suflisamment  a  eux  cette  humeur,  s’ils  ne  la 
distnbuentpas  convenablement  dans  toutes  les  parties  du  corps, 
et  si  elle  se  porte  plus  particulierement  au  cerveau ,  elle  y  en- 
gendre  le  dfisordre  de  l’ame  que  nous  venons  de  dire  (1). 

il  est  douc  tout  naturel  pour  Galien  qu’il  y  ait  de  la  tristesse 
dans  la  melancolie ,  puisque  la  cause  qui  produit  cette  forme  de 


(1)  De  Ion.  lifted.,  5, 


230  DOCTRINES  PSYCHO-PHYSIOLOGIQUES 

Pagination  mentale  derive  du  foieou  desonorgane  supplemen- 
taire,  la  rate,  et  que  le  foie,  comine  nousl’avons  vu  plus  haut 
a  l’occasion  de  ses  idees  psycliologiques ,  est  le  siege  de  la  partie 
coucupisniblc  de  l’ime.  Quelles  idees  Galien  attachait-il  h  ce 
mot:  concupiscible?  celles  de  volupte ,  d’amour,  de  joie,  etc. 
Or,  la  tristesse ,  n’etant  pas  line  faculte  fondamentale ,  mais  une 
negation  ou  un  minus  de  la  joie ,  il  s’ensuit  done  qu’elle  doit 
aussi  resider  dans  le  foie. 

Toutefois,  dans  la  melancolie ,  telle  que  la  concevaient  Hip- 
pocrate  et  Galien,  il  y  avait  encore  un  autre  sentiment,  la  crainle, 
dont  il  fallait  expliquer  1’origine.  Le  medecin  de  Pergame  fita- 
bl  issa  it  probablement  cette  explication  en  disant  que  « la  mSlan- 
colie  dependait  de  V esprit  vital  (1).  »  Gar,  ainsi  que  nous  l’a- 
vons  vu,  il  place  le  siege.de  cet  esprit  vital  dans  le  cceur ;  or, 
comine  le  cceur  est  le  domicile  du  courage ,  il  s’ensuit  que  la 
crainte,  qui  est  la  negation  ou  le  minus  de  ce  sentimeut  primi- 
tif ,  reside  egalement  dans  cet  organe. 

Cependant,  il  faut  le  reconnaitre ,  cette  conciliation  desdog- 
mes  psychologiques  de  Galien  avec  ses  idees  de  physiologie  pa- 
thologique  relatives  a  la  folie  ,  n’est  point  clairement  ni  explici- 
tement  formulee.  Il  v  a  meme  certains  passages  qui  tendraient  & 
renverser  de  fond  en  comble  tout  cet  echafaudage  de  theories. 
G’est  ainsi ,  par  exemple ,  qu’on  trouve  ailleurs  les  phrases  sui- 
vantes :  «  De  meme  qu’il  y  a  crainte  et  trislesse  chez  tous  les 
» homines  plongSs  an  milieu  des  tenebres ,  il  y  a  tristesse  et 
ii  crainte  toutes  les  fois  qu’une  couleur  sombre  environne  les 
» abords  de  Paine  raisonnable  (2).  »  Mais  Galien  entend  proba¬ 
blement  par  la  la  cause  du  delire  intellectuel ,  non  celle  du  de¬ 
lire  moral.  Il  veut  prouver,  non  pli  s  pourquoi  il  v  a  crainte  et 
tristesse  dans  la  melancolie ,  mais  comment  l’humeur  melanco- 
lique  qui  charrie  en  quelque  sorte  ces  deux  sentiments  jusqu’au 


(1)  De  loc.  affect.,  c.  7. 

(2)  De  stjmpt.  et  caus.,  c.  C. 


DBS  ANClENSi 


231 


cerveau ,  produit  ii  son  tour  dans  cet  organe  les  phenomenes  de 
la  folie  proprement  dite ,  le  trouble  de  la  memoire ,  de  l’imagi- 
nation  et  du  jugement. 

Quant  &  la  manie ,  Galien  en  trouve  plus  particulierement  la 
cause  dans  une  autre  espfece  d’humeur  melancolique ,  c’est-a- 
dire  dans  l’atrabile,  sorte  de  vapeur  Here  et  noire,  comme  son 
notn  l’indique ,  qui  s’eleve  du  sang  et  de  la  bile  quand  ces  deux 
liquides  organiques  viennenta  s’enflammer  sousl’influenced’une 
excitation  quelconque  (1).  On  coucoit  en  effet  la  raison  pour 
laquelle  la  colure,  Yaudacc ,  la  fureur,  caracterisent  ce  genre  de 
delire  ,  puisque  ces  sentiments  resident  dans  le  cceur,  et  que , 
d’apres  les  idcesde  Galien,  le  sang  et  la  bile  peuvent  seulement 
s’enflammer  dans  le  cceur ,  source  et  foyer  de  toute  calorifica¬ 
tion.  Mais ,  pour  le  moment ,  nous  en  resterons  la  de  la  question 
que  nous  nous  sommes  posee  dans  le  courant  de  cet  article , 
car  ce  serait  pousser  trop.loin  les  idees  speculatives.  Cependant, 
quoique  n’ayaut  rien  d’important  par  soi-meme,  rien  d’imme- 
diatement  applicable  h  la  pratique,  cette  question  ne  nous  sem- 
ble  pas  compldtement  denuee  d’interet  et  d’ulilile.  Elle  constate 
surtout  la  part  qui  revient  aux  anciens  dans  le  domaine  de  la 
pathologie  mentale;  elle  en  releve  quelques  apercus  encore  trop 
peu  saillauts ,  trop  relegues  dans  1’ombre ;  apercus  qui ,  pour 
6tre  mystOrieux  et  ignores ,  n’en  deviendront  par  moins  plus 
tard  trbs  favorables  aux  progr&s  de  l’etude  de  cette  branche  de 
la  tn6decine. 


(1)  Tods  affect.,  lib.  3,  c. 


232 


ANATOMIE  ET  PHYSIOLOGIE 


ANATOMIE  ET  PHYSIOLOGIE 

Dll  SYSTEME  NERVEIJX. 


DOCUMENTS  ET  RECHERCHES 
SUR  QUELQUES  POINTS  DOUTEUX  DE  L’ ANATOMIE 
ET  DE  LA  PHYSIOLOGIE  DU  NERF  FACIAL. 


A.  ANATOMIE. 

Y  a-t-il  anastomose  entre  le  facial  et  I’acouslique ,  dans  le 
conduit  auditif  interne? 

Haller  (1) ,  niant  toute  anastomose  entre  ces  deuxnerfs,  s!ex- 
prime  ainsi :  «  Quo  tamen  modo  ,  nervus  durus  ad  integritatem 
confer  at  sensus,  jiossis  requirere,  cum  nnsquam  cum  molli 
trunco  misceatur  ?  »  Au  contraire,  Jean  Kcellner  (2)  parle  tres 
explicitement  d’une  communication  entre  le  facial  et  l’acousti- 
que,  dans  l’interieur  du  conduit  auditif  interne,  et  dbs  1815  , 
M.  le  professeur  Breschet  (3)  crut  l’avoir  rencontrde.  Plus  tard, 
Jos.  Swan  (A)  avanca  qu’il  avail  repete  la  meme  observation  sur 


(1)  Etemema  plujsiologiiu,  t.  V,  p.  297.  Lausanne,  1763. 

(2)  Prufund  der  Bemcrkumjen  ttbev  die  Physiologic  des  GeliOrs ,  von 
J.-B.  Herhold;  im.  B,  2  II.  Dieses  Arcli.  von  D.  Jean  Kcellner  Voyez 
Arch. fdr  die  physiol.,  dc  Reil ,  t.  IV,  p. 107. Halle,  1800. 

(3)  Recli.  anal,  el  physiol,  sur  t’organe  de  I'ouie ,  etc.,  dans  Mini,  de 
I’Acad.  royale  de  mid.,  t.  V,  3'  fascic.,  1836,  p.  -121. 

(4)  Med.  rhir.  transact.,  vol.  IX,  p.  424. 


DU  SYSTfcME  NERVEUX.  233 

un  agneau  ct  sur  l’homme  :  «  On  dissecting,  dit  cet  anatomiste, 
the  seventh  pair  of  nerves  'in  man ,  I  find  at  the  bottom  of 
meatus  auditor  ins  interims  a  communication  between  the  portio 
mollis  and  portio  dura.  In  the  lamb,  /  have  observed  the  same 
communication.  » 

Selon  nous ,  l’acoustique  ne  s’anastomose  point ,  dans  Ie  con¬ 
duit  auditif  interne,  avec  le  facial  propr.ement  dit,  mais  il  s’ac- 
cole  settlement  a  un  petit  tronc  nerveux ,  iutermediaire  a  ces 
deux  uerfs ,  et  d ('‘convert  par  AVrisberg ,  qui  l’a  nommd  portio 
media  inter  communicantem  faciei..{Seu  N.  facialem)  et  audi- 
tivum  nervum.  Deceit  et  figure,  depuis  cet  auteur,  par  Vicq-d’A- 
zyr(l),  Scarpa  (2),  Scemmerring  (3),  etc.,  onne  letrouve  plus 
menlionne  dans  la  plupartdes  traites  modernesd’anatomie.  Nous 
le  regardons  comme  un  nerf  pjjticulier,  et  proposons  de  l’appe- 
lcr  nerf  moleur  tympanique ,  par  dcs  motifs  quo  nous  allons 
faire  connaitre. 

Ce  nerf  intermGdiaire  est  si  apparent ,  son  existence  est  tel- 
lement  conslaute ,  qu’il  y  a  lieu  de  s’dtonner  qu’on  ne  l’ait  point 
apercu  avant  AVrisberg ,  contemporain  de  Vicq-d’Azyr  et  de 
Scemmerring. 

Ses  radicules  originels ,  an  nombre  de  deux  ou  trois ,  sem- 
blent  d’abord  se  confondre  avec  le  facial :  mais  bientot  ils  adhe¬ 
rent  au  nerf  acoustique ,  et  plus  particulibrement  a  sa  branche 
vcstibulaire ,  de  laquelle  ils  se  separent  au  fond  du  conduit  au¬ 
ditif,  pour  s’unir  de  nouveau  au  facial,  et  s’engager  avec  lui 
dans  l’orifice  interne  de  l’aqueduc  de  Fallope.  Je  n’hesite  point 
a  affirmer  que  ces  filets  du  nerf  intermediaire ,  passant  de  la 
branche  vestibulaire  de  l’acoustique  au  facial ,  n’en  aient  impose 
ii  quelques  auteurs,  et  n’ aient  fait  croire  a  des  anastomoses 
reellcs  entre  cette  branche  etce  dernier  nerf.  Du  reste,  comme 


(1)  OEuv.  compl.,  t.  VI,  p.  Ill  et  112,  pi.  XV,  fig.  1,  50,  50. 

(2)  Disquisil.  anal.,  lab.  8,  fig.  5,  e. 

(3)  De  basi  Encephali,  etc.,  clans  Script,  nevrol.,  tic  Ludwig,  t  II,  93 ■ 

ANN.  med.-psycii,  t.  i.  Mars  1843.  10 


234  ANATOMIE  ET  PHYSIOLOGIE 

je  Ie  redirai  plus  loin,  le  nerf  dont  il  s’agit  m’a  semblG,  en 
partie  ,  rester  distinct  du  facial  el  donner  naissance  ulterieure- 
ment  a  ce  que  je  nomme  le  petit  nerf  petreux  (1),  qui,  ayant 
traversd  le  ganglion  otique ,  se  rend  au  muscle  interne  du  mar- 
teau.  Je  soupconne  qu’une  autre  partie  du  nerf  intermediate 
anime  aussi  le  muscle  de  l’etrier.  Or ,  ce  nerf  ferait  mouvoir  les 
muscles  de  l’oreille  moyenne  et  fournirait  la  racine  motrice  du 
ganglion  otique ,  comme  le  nerf  moteur  oculaire  commun  fait 
mouvoir  la  plupart  des  muscles  de  l’oeil  et  fournit  la  racine  mo¬ 
trice  du  ganglion  ophthalmique  :  a  ce  titre,  il  me  paraitrait  done 
mGriter  le  nom  de  nerf  moteur  tympanique. 

Du  nerf  facial  dans  le  canal  de  Fallope.  —  Parvenu  au 
fond  du  conduit  auditif  interne ,  le  facial ,  avec  le  petit  nerf 
precedent ,  s’engage  dans  le  canal  de  Fallope,  canal  inflexe, 
creusG  dans  l’epaisseur  du  rocher.  Si  l’on  decouvrc  ce  canal ,  on 
voit  que  le  facial y  forme  deux  coudes  ou  angles,  dont  l’un  est 
anterieur  et  l’autre  posterieur.  Le  premier  seul  offre  des  parti- 
cularites  dignes  d’attention  :  en  effet ,  e’est  a  son  niveau  que  le 
nerf  facial  presente  une  intumescence  gangliforme;  e’est  aussi 
en  ce  point  que  l’on  rencontre  les  grand  et  petit  nerfs  pGtreux ,  et 
qu’ Arnold  (2)  decrit  un  filet  retrograde  qu’il  suppose  faire  com- 
muniquer  le  ganglion  otique  avec  le  nerf  auditif.  Dans  sa  portion 
verticale ,  le  facial  fournit ,  comme  on  le  sait ,  un  filet  tres  tenu 
au  muscle  de  l’etrier ,  ainsi  que  la  corde  du  tympan ;  enfin  il 
communique  avec  le  pneumo-gastrique  et  le  glosso-pharyngien. 

Passons  rapidement  en  revue  ces  diverses  particularity. 

1°  Intumescence  gangliforme  du  facial.  —  Elle  se  voit  dans 
le  canal  de  Fallope ,  vers  le  point  precis  ou  le  nerf  facial  se  dG- 
tourne  a  angle  droit  pour  se  diriger  en  arriGre  :  sa  forme  est 


(1)  Arnold  dGsigne  sous  le  meine  nom  un  filet  du  ramcau  de  Jacobson 
ou  plutSt  d’Andersh. 

(2)  Mem.  sur  le  ganglion  clique ,  dans  Ripen,  giniral  d’anat.  et  de 
physiol.,  t.  VIII,  1829,  p.  l. 


DU  SYSTtME  NERVEUX.  235 

triangulaire ;  son  sommet  est  dirige  en  avant  vers  V hiatus  de 
Fallope ,  et  si  l’on  ouvrc  le  canal  de  ce  nom ,  on  reconnait  de 
suite  cette  intumescence  a  sa  couleur  rougeatre  et  a  sa  gaine 
Formee  par  un  prolongement  de  la  dure-mere.  Fend-onla  gaine, 
on  apercoit  alors  un  grand  nornbre  de  fines  arterioles ,  prove- 
nant  de  l’artere  m£ning6e  moyenne  et  penetrant  cette  intumes¬ 
cence.  Qu’il  me  suffise  ici  de  faire  observer  qu’elle  resulte  tout 
simplement  de  la  divergence  des  filets  du  grand  nerf  petreux,  au 
niveau  du  premier  coude  du  facial ,  filets  au  milieu  desquels  se 
trouvent  de  nombreuses  ramifications  vasculaircs  qui  leur  don- 
nent  unc  couleur  rougeatre ;  que  la  presence  de  la  substance 
grise,  en  ce  point,  est  loin  d’etre  un  fait  demon tre  a  nos  yeux, 
et  que  d’ailleurs  le  fut-il ,  on  ne  serait  point  en  droit  de  con- 
clure  que  la  cette  substance  se  rapporte  plutot  a  1’exercice  de  la 
sensibilite ,  comme  l’ont  avance  quelques  auteurs ,  qu’a  des  actes 
purementorganiques;  ajoutonsqueM.leprofesseurCruveilhier(l) 
nie  meme  qu’il  y  ail  quelque  chose  «  de  gangliforme  au  point 
»  de  conjugaison  du  nerf  vidien  avec  le  nerf  facial.  »  Sans  voir 
ici  rien  de  vdritablement  ganglionnaire ,  nous  ne  pensons  pas 
neanmoins  qu’on  doive  ne  point  admettre  l’intumescence  rou¬ 
geatre  que  nous  avons  constamment  rencontrde  sur  des  prepa¬ 
rations  fraiches. 

2°  Grand  nerf  petreux  ou  rameau  erdnien  du  nerf  vi¬ 
dien.  —  Les  anatomistes  font  partir  ce  nerf  du  ganglion  de 
Meckel  ou  de  la  branche  maxillaire  superieure ,  pour  se  rendre 
au  premier  coude  du  facial.  Selon  H.  Cloquet  (2),  Birzel  (3)  et 
d’autres  anatomistes ,  il  s’appliquerait  contre  le  nerf  facial  sans 
s’anastomoser  avec  lui ,  pen<5 trerait  jusque  dans  sa  gaine  et  en 
sortirait  bientot  sous  le  nom  de  corde  du  tympan ;  de  sorte  que 
le  grand  nerf  petreux  et  la  corde  du  tympan  ne  seraient  qu’un 


(1)  Anal,  descripl.,  t.  IV,  p.  941.  Paris,  1836. 

(2)  Traits  d’unat.  descripl.,  t.  II,  p.  120.  Paris,  1832. 

(3)  Journ.  complim.  du  Did.  des  sc.  mid,,  t.  XXII. 


236  ANATOMIE  ET  PHYSIOLOGIC 

seul  et  meme  rameau  fourni  par  la  branche  maxillaire  supfi- 

rieure  du  trijumeau. 

D’apres  mes  dissections ,  je  me  crois  aulorise  a  envisager  le 
grand  nerf  petreux  sous  un  autre  point  de  vue  qu’on  ne  l’a  fait 
jusqu’a  present.  En  effet,  sur  des  pieces  prealablement  macerees 
dans  l’eau  acidulee  avec  l’acide  azolique ,  j’ai  pu ,  le  nevrileme 
etant  enleve  avec  soin  du  premier  coude  du  facial ,  reconnaitre 
les  dispositions  suivantcs :  1°  ce  nerf,  au  moment  de  se  de- 
tourncr  a  angle  droit  pour  se  diriger  en  arriere ,  laisse  echapper 
un  certain  nombre  de  filets  qui ,  dirig6s  d’arriere  en  avant ,  sor- 
tent  par  l’hiatus  Fallopii  et  concourent  a  former,  en  partie,  le 
grand  nerf  petreux ;  ceux-la  marchent  du  facial  vers  le  ganglion 
spheno-palatin,  et  representant  la  ratine  molricc  de  ce  ganglion, 
le  traversent  pour  s’unir  aux  nerfs  palatins  posterieurs  else  ter¬ 
miner  dans  les  muscles  perislaphylin  interne  etpalato-slaphylin, 
c’est-a-dire  dans  les  el6vateurs  du  voile  du  palais.  Les  filets  qui 
animent  ces  muscles  ne  sauraient  provenir  des  palatins  poste¬ 
rieurs  eux-memes ,  et  ils  m’ont  paru  devoir  appartenir  au  facial , 
puisque  sa  paralysie ,  a  tine  certaine  hauteur,  entrafne  on  effet , 
comme  je  le  dirai  plus  loin ,  celle  des  agents  contractiles  qui 
elevent  le  voile  palatin  et  meuvcnt  la  luette.  Du  reste,  ma  ma- 
niere  de  voir  trouve  encore  sa  confirmation  dans  la  constitution 
anatomique  elle-mcmc  de  cliaque  ganglion  sympathique,  qui 
toujours  communique  &  la  fois  avec  un  nerf  de  mouvement  et  un 
nerfde  sensibility.  Les  filets  quele  facial  envoie  au  ganglion  spheno- 
palatin  correspondent  a  ceux  que  le  moteur  oculairc  commun 
envoie  au  ganglion  ophthalmique,  et  les  ramuscules  qui  se  distri- 
buent  a  certains  muscles  du  voile  du  palais  sont  les  analogues  de 
ceux  qui  se  dislribuent  ii  l’iris  :  aussi  de  meme  que  la  lesion  du 
nerf  moteur  oculaire  commun  determine  la  paralysie  de  l’iris,  de 
meme  aussi  la  Msion  du  nerf  facial,  avant  l’ hiatus  Fallopii,  para¬ 
lyse  en  partie  le  voile  palatin.  2°  Au  niveau  du  premier  angle  du 
facial,  j’ai  constate  encore  qu’independamment  des  filets  du  grand 
nerf  petreux ,  qui  sc  rendent  du  facial  au  ganglion  spheno-palatin, 


DU  SYSTEM!!  NERVEUX. 


237 


il  en  est  d’autres  qui  sc  dirigent  eu  sens  inverse ,  c’est-h-dire  de 
ce  ganglion  ou  plutot  de  la  branche  maxillaire  superieure  au  nerf 
facial :  ceux-ci ,  arrives  au  niveau  de  Tangle  indiqud ,  se  sfiparent 
des  precedents ,  et  de  la  divergence  de  tous  resulte  un  espace 
ou  plutot  un  petit  corps  triangulaire ,  riche  en  ramifications 
vasculaires,  peut-Stre  pourvu  d’un  peu  de  substance  grise,  et 
qui  n’est  autre  chose  que  l’intumescence  gangliforme  deja  men- 
tionnee.  Les  filets  retrogrades  du  trijumeau  desquels  nous  par- 
lons  rendent  compte  de  la  sensibility  du  facial  a  sa  sortie  du 
trou  stylo-mastoi'dien ,  et  expliquent  peut-etre  comment  H.  Clo¬ 
quet  a  pu  emettre  son  opinion  sur  l’origine  de  la  corde  du  tym- 
pan ,  opinion  d’ailleurs  impossible  h  demontrer. 

En  d’autres  termes,  le  grand  nerf  p6treux,  dans  lequel  j’ai 
compl6  parfois  jusqu’a  quatre  fdets  faciles  a  separer,  est,  a  mes 
ycux,  un  nerf  mixle  comprenant  des  ramifications  du  facial  et 
du  trijumeau.  On  verra  quo  la  corde  du  tympan  parait  etre  dans 
le  memo  cas. 

3°  Petit  nerf  petrcux.  —  J.-F.  Meckel  (1)  avait  Ogui-y,  sans 
le  dycrire ,  au  niveau  et  en  dehors  de  l’hiatus  Fallopii ,  par  con¬ 
sequent  en  dehors  du  grand  nerf  petrcux ,  unrameau  que  nous 
faisons  provcnir  du  premier  coude  du  facial ,  et  que ,  par  oppo¬ 
sition  au  precedent ,  qui  offre  en  partie  la  meme  origine ,  nous 
proposons  d’appeler  petit  nerf  petreux.  Ce  rarneau ,  detache  du 
facial  et  sorti  du  canal  de  Fallope,  se  loge  dans  une  petite  ri- 
gole  de  la  face  superieure  du  rocher ,  se  dirige  d’abord  paralle- 
lement  au  grand  nerf  petreux ,  mais  bientot  s’en  ecarte,  se  porte 
plus  en  dehors ,  puis ,  apres  avoir  traversy  un  trou  qui  lui  est 
propre  (entre  lestrous  ovale  ctsphyno-ypineux),  aboutit  enfin  a 
Textremity  posterieure  du  ganglion  otique.  Ce  petit  nerf  petrenx 
est ,  d’apres  nous ,  la  racine  motriee  de  ce  ganglion ,  comme  le 
grand  nerf  petreux ,  du  moins  en  partie ,  est  la  racine  motriee 


(1)  De  quinlo  pare  nervorum  cerebri,,  dans  Script,  nevrol.,  de  Ludwig, 
1. 1,  p.  238,  fig.  1,  n°58\ 


238  ANATOMIE  ET  PHYSIOLOGIE 

du  ganglion  sphfino-palatin.  Dans  son  trajet  sur  la  face  superieure 
du  rocher ,  le  rameau  que  nous  decrivons  recoit  un  filet  du  ra- 
meau  de  Jacobson,  filet  appele petit  nerf petreux superficial  par 
Arnold  (1),  et  qui ,  s’accolant  a  notre  petit  nerf  petreux ,  se  rend 
avec  lui  au  ganglion  otique.  Mais  notre  nerf  pGtreux  vient  d’un 
nerf  de  mouvement  (N.  facial);  tandis  que  celui  d’ Arnold  emane 
d’un  nerf  de  sentiment  (N.  glosso-pharyngien)  :  il  en  resulte 
qu’en  les  nSunissant  lous  deux  sous  le  norm  commun  de  petit  nerf 
petreux ,  nous  aurions  encore  affaire  a  un  nerf  mixte  comme  Test 
le  grand  nerf  petreux  lui-meme  :  seulement ,  le  premier  serait 
compose  de  filets  du  facial  et  du  glosso-pharyngien  ,  tandis  que 
le  second  est  forme  par  des  filets  du  facial  et  du  trijumeau.  De 
plus ,  si ,  pour  le  ganglion  sph6no-palatin ,  les  ramuscules  mo- 
teurs  correspondant  it  la  racine  motrice  (grand  nerf  petreux)  se 
rendent  it  certains  muscles  palatins ,  pour  le  ganglion  otique ,  le 
ramuscule  moteur  qui  correspond  a  la  racine  motrice  ( petit  nerf 
p6treux)  aboutit  au  muscle  interne  du  marteau.  Ainsi,  ce  der¬ 
nier  nerf  n’arrive  point  directement  a  ce  muscle ,  comme  le 
croyait  J.-F.  Meckel;  il  n’y  arrive  qu’apres  avoir  traversd  un 
renflement  ganglionnaire  decouvert  depuis  par  Arnold,  et  appele 
ganglion  otique. 

U°  Anastomose  du  ganglion  otique  avec  le  facial  et  I’acous- 
tique.  —  Arnold  suppose  que  ce  ganglion  communique  avec  le 
facial  et  l’acoustique,  precisement  a  1’aide  du  rameau  que  je 
viens  de  decrire  sous  le  nom  de  petit  nerf  petreux.  En  effet , 
selon  cet  anatomiste ,  ce  rameau  d6riverait  du  ganglion  otique , 
croiserait  l’intumescence  gangliforme  du  facial,  pour  se  porter 
en  arriere ,  a  travel’s  l’orifice  interne  du  canal  de  Fallope ,  dans 
le  conduit  auditif  interne,  ou  il  s’unirait  avec  la  portion  supe- 
fieure  du  nerf  acoustique.  «  De  meme,  dit  Arnold,  que  d’aprfis 


(1)  Le  raemc  anatomiste  ddcrit  aussi  un  autre  filet  du  rameau  de  Ja¬ 
cobson  ,  qui  va  s’anastomoser  avec  le  grand  nerf  piitreux ,  au-devant  de 
l’hialus  Fallopii. 


DD  SYSTfcME  NERVEUX. 


239 


les  recherches  de  Tiedemann ,  il  y  a  des  rameaux  du  ganglion 
ophthalmique  qui  s’anastomosent  avec  le  nerf  optique  et  la  rfi- 
tine,  de  meme  un  filet  nerveux  cn  rapport  avec  le  ganglion  otique 
s’anastomose  avec  le  nerf  acoustique ,  et  se  ramifie  sans  doute 
avec  lui  dans  le  labyrinthe  de  l’organe  auditif.  » 

Cette  derniere  supposition  est  toute  gratuite.  Si  de  Tangle 
rentrant  form6  par  le  premier  coude  du  facial ,  je  n’ai  vu  se  de¬ 
tacher  que  de  petites  brides  celluleuses ,  j’ai  pu ,  au  contraire, 
constater  plusieurs  fois  que  le  nerf  intermediate  au  facial  et  a, 
l’ acoustique,  ayant  accompagne  ceux-ci  depuis  leur  origine , 
passe  ( dans  le  conduit  auditif  interne )  de  la  branche  vestibulaire 
au  facial ,  s’engage  avec  ce  nerf  dans  le  canal  de  Fallope,  croise 
son  intumescence  gangliforme,  et  sort  par  Thiatus  Fallopiipour 
se  continuer  avec  le  petit  nerf  putreux ,  qui  aboutit  au  ganglion 
otique  et  amene  le  muscle  interne  du  marteau.  Ainsi ,  le  rameau 
que  j’appelle  petit' nerf  petreux  ne  va  point ,  comme  Tavance  Ar¬ 
nold,  du  ganglion  otique  au  nerf  auditif,  mais  marche  precisfi- 
ment  en  sens  inverse ;  de  plus ,  il  parait  dfipendre  du  nerf  inter¬ 
mediaire  ou  moteur  tympanique  ,  et  non  du  facial. 

5°  Rameau  du  muscle  de  I’etrier.  —  C’est  bien  a  tort  que 
quelques  anatomistes  ont  ni6  Texistence  du  muscle  de  l’etrier  et 
du  rameau  nerveux  qui  le  penelre.  Celui-ci ,  detache  de  la  por¬ 
tion  verticale  du  nerf  facial ,  a  peu  pres  au  niveau  de  la  base  de 
la  pyramide ,  se  dirige  en  avant  et  un  peu  en  baut  a  travers  un 
petit  canal  qui  lui  est  propre ,  et  se  ramifie  dans  l’epaisseur  du 
muscle  de  l’etrier. 

6°  Corde  du  lympan.  —  File  provient  du  nerf  facial,  au-des- 
sus  du  trou  stylo-mastoidien ,  et  parcourt  un  trajet  que  chacun 
connait.  Dans  ce  trajet ,  si  long  et  si  remarquable ,  la  corde  du 
tyrnpan  se  distribue-t-elle  a  quelques  parties  de  la  caisse ,  con- 
tribue-t-elle  aux  mouvements  des  osselets  de  Touie?  Caldani, 
Langenbeck,  BocketHirzel  disent  avoir  suivide  ses  filets  dans 
les  muscles  du  marteau  ou  de  l'etrier.  Si ,  chez  Tliomme ,  je  n’ai 
jamais  pu  confirmer  ces  assertions ,  je  dois  dire  que ,  sur  le  che- 


240  ANATOMIE  ET  PHYSIOLOGIE 

val ,  j’ai  vu  tres  distinctement  un  filet  de  la  corde  du  tympan 
penfitrer  dans  un  petit  faisceau  rougeatre  et  contractile  qui  n’e- 
tait  autre  chose  cjue  le  muscle  anterieur  du  marteau  de  quelques 
auteurs.  Quant  a  la  muqueuse  tympanique ,  aucune  division  ne 
semblait  s’y  arreter. 

La  corde  du  tympan  est  essentiellement  un  rameau  du  facial, 
et  non  une  division  de  la  cinquieme  paire,  comme  l’avance 
H.  Cloquet  (loc.  cit.).  Cependant  nous  croyons  pouvoir  aflir- 
mer  que  des  fdets' retrogrades  de  sensibilite,  venus  du  lingual, 
concourent  a  sa  formation ;  ce  qui  fait  qu’elle  represenle  un  nerf 
mixte  comme  le  grand  nerf  petreux ,  et  qu’elle  peut,  comme  lui, 
rendre  le  facial  sensible  dis  sa  sortie  du  trou  stylo-mastoidien. 
Ce  dernier  nerf ,  encore  renferme  dans  le  canal  de  Fallope , 
communique  done  a  la  fois  avec  la  branchc  maxiilaire  superieure, 
a  l’aide  d’une  partie  du  grand  nerf  petreux ,  et  avec  la  brauche 
maxdlaire  mferieure  par  l’entremise  d’une  portion  de  la  corde 
du  tympan ,  portion  fournie  par  le  lingual  :  le  nerf  facial  em- 
prunte  par  consequent  des  fdets  de  sensibility  4  ces  deux  bran¬ 
ches.  Quant  aux  filets  moteurs  de  la  corde  du  tympan ,  sans  ad- 
mettre,  comme  un  fait  demontre,  que  quelques  uns  animent 
des  muscles  de  la  caisse ,  nous  devons  les  regarder  comme  for¬ 
mant  au  moins  la  ratine  motrice  du  ganglion  sous-maxillaire ,  au 
m6me  titre  que  le  grand  nerf  petreux  reprfisente  cede  du  gan¬ 
glion  sphtiio-palatin ,  et  le  petit  nerf  petreux ,  cede  du  ganglion 
otique. 

7°  Anastomose  du  facial  avec  le  pneumo-gastrique.  —  Cette 
anastomose,  mentionnee  pour  la  premiere  fois  par  Comparetli  (1) , 
se  compose  de  filets  dont  les  uns  nous  ont  paru  provenir  du  fa¬ 
cial  et  se  rendre  au  pneumo-gastrique ,  tandis  que  les  autres , 
detaches  de  celui-ci ,  vont ,  d’apres  Arnold  ,  se  distribuer  aux 
teguments  du  conduit  auditif  externe ,  apres  avoir  crois6  la  por- 


(1)  De  aure  internd.  Padoue,  1789,  p.  109,  133. 


DU  SYSTlJME  NE11VEUX. 


241 


tion verticale  du facial.  Ici encore,  il  s’agirait done  d’unrameau 
anastomolique ,  mixte  comme  le  grand ,  le  petit  nerf  petreux  et 
la  cord'e  dutympan. 

8°  Anastomose  du  facial  avccle  glosso-pharyngien. — Au 
momentde  sortir  du  iroustylo-mastoi’dien,  le  nerf  facialfournitun 
rameau  qui,  se  porlant  quelquefois  en  bas  et  en  dedans,  entre 
l’apophyse  styloi'de  et  la  veine  jugulaire  interne,  s’anastomose 
avec  le  glosso-pharyngien  un  peu  au-dessous  du  ganglion  p6- 
treux.  M.  Cruveilhier  (1)  a  trouve  une  fois  ce  rameau  tcllement 
considerable  qu’il  semblait  former  en  grande  partic  le  glosso- 
pharyngien.  L’anastomose  dont  il  s’agit  est  loin  d’avoir  lieu  tou- 
jours  de  la  meme  maniere.  Daus  les  cas  ou  elle  s’effectuait,  comme 
jc  viens  de  l’indiquer,  j’ai  pu  decoder,  en  partie,  de  ce  nerf,  le 
rameau  qui  la  constitue ,  et  le  poursuivre  dans  le  ventre  postfi- 
rieur  du  digastrique  ou  dans  lestylo-pharyngien;  mais,  le  plus 
souvent ,  dans  l’epaisseur  du  premier  de  ces  muscles,  on  voit  une 
ansc  nerveuse ,  convcxe  en  bas ,  formee  par  un  filet  emane  di- 
rectement  du  facial ,  et  quiremonte  s’unirau  glosso-pharyngien. 
Cette  union  est  de  la  plus  haute  importance  a  connaitre;  car  elle 
explique,  en  partie ,  comme  je  le  prouverai ,  les  fonclions  mixtes 
dont  jouit  le  glosso-pharyngien  au-dessous  du  ganglion  d’An- 
dersh. 

B.  PHYSIO  LOGIE. 

Influence  du  nerf  facial  sur  les  fonctiom  des  organes  des 
sens  spcciaux. 

Si  nous  jetons  un  coup  d’ceil  general  sur  les  muscles  sous- 
cutanes  de  la  face,  nous  voyons  que,  groupes  pour  la  plu- 
part  autour  des  orifices  sensoriaux ,  ils  servent  &  leur  dila¬ 
tation  ou  h  leur  constriction.  Il  en  resulle  que  chaque  orifice 
sensorial  est  pourvu  d’un  petit  appareil  musculaire  exterieur 
qui,  a  une  exception  pres ,  est  toujours  sous  la  dependance  du 


(1)  Anal,  descript.,  t.  IV,  p.  9S3.  Paris,  1836. 


242  ANATOMIE  ET  PHYSIOLOGIE 

ncrf  facial.  L’orifice  oculaire  sc  ferme  par  1’aclion  de  1’orbicu- 
laire  palpdbral,  etse  dilate  parcelle  del’eldvateur  de  la  paupiere 
superieure  (1).  La  constriction  de  l’orifice  nasal  est  confide  au 
muscle  triangulaire  ou  transversal  du  nez  (Spigel  et  Albinus), 
et  sa  dilatation  au  muscle  dldvateur  commun  de  1’aile  du  nez  et 
de  la  ldvre  superieure ,  aidd  peut-dtre  du  pyramidal :  c’est  le 
muscle  orbiculaire  labial  qui  resserre  l’Orifice  buccal  que  dila- 
tent,  au  contraire  :  1°  les  muscles  buccinateurs  ou  dilatateurs 
transvcrses ;  2°  les  dldvateurs  de  la  levre  supdrieure ,  dldvateurs 
communs  et  propres ;  3°  les  abaisseurs  de  la  ldvre  infdrieure , 
les  carrds ;  4°  les  dldvateurs  de  la  commissure ,  canin ,  grand  zy- 
gomatique,  petit  zygomatiquc  et  risorius  de  Santorini,  quand 
ces  deux  derniers  existent ;  5°  les  abaisseurs  de  la  commissure  ou 
muscles  triangulaires.  Quant  h  l’orifice  auriculairc ,  convenons 
qu’il  est  difficile ,  dans  la  plupart  des  animaux  ,  de  diviser  ses 
muscles  en  constricteurs  et  en  dilatateurs;  car  c’est  seulemcnt 
dans  quelques  oiseaux  et  dans  quelques  reptiles  qu’il  y  a ,  au- 
devant  de  la  membrane  du  tympan ,  deux  espdces  de  levres  sus- 
ceptiblesde  s’ouvrir  etde  se  fermer,  comme  s’ouvrent  et  se  fer¬ 
ment  les  paupieres  devant  le  globe  de'  l’teil. 

Inddpendamment  de  ces  appareils  musculaires  exterieurs, 
dont  la  contraction  depend  des  filets  directs  du  nerf  facial  et  du 
nerf  moteur  oculaire  commun ,  nous  distinguons  a  chaque  or- 
ganc  de  sens  un  autre  appareil  contractile  interimr  ou  profond 
qu’animent  des  filets  indirects  (2)  de  ces  memos  nerfs :  c’est 
l’iris  pour  l’organe  de  la  vue ,  et'le  voile  du  palais  pour  celui  de 
l’odorat;  ce  sont  encore  le  muscle  interne  du  marteau ,  uni  &  la 


(1)  Ce  muscle ,  anim6  par  le  nerf  moteur  oculaire  commun,  pourrait 
6trc  regard6 ,  a  cause  de  son  action  sur  l’unc  des  paupiferes ,  comme  un 
muscle  de  la  face. 

(2)  J’appliquc  celte  denomination  a  certains  filets  du  facial  cl  du  mo¬ 
teur  oculaire  commun,  qui ,  avanl  d’arriver  a  leur  destination  ,  travcr- 
sent  d’abord  un  ganglion  sympathiquc. 


DU  SYSTfcME  NERVEUX.  243 

membrane  du  tympan,  pour  l’organe  de  1’oui'e,  et  enfin  les  ca- 
naux  excreteurs  des  glandes  salivaires  pour  l’organe  du  gout  (1). 

Les  analogies  que  presentent  ces  diverses  annexes  contracliles, 
superfxcielles  ou  profondes,  leur  mode  d’agir  relativement  a 
chaque  sens,  seront  indiques  au  fur  et  a  mesure  que  nous  etu- 
dierons  l’influence  de  la  septieme  paire  sur  chaque  organe  sen¬ 
sorial  :  settlement ,  disons  d’avance  que ,  parmi  ces  annexes ,  les 
unes  constituent  des  moyens  de  protection  ,  tandis  que  les  autres 
regularised  et  facilitent  l’exercice  du  sens. 

1°  Influence  sur  la  vue.  — ■  Quand  le  nerf  facial  est  coupe  ou 
paralyse ,  la  protection  de  l’ceil ,  le  cours  des  larmes ,  la  vision  , 
se  trouvent  compromis  par  suite  du  defaut  d’action  du  muscle 
orbiculaire  palpebral.  L’occlusion  des  paupieres  devient  impos¬ 
sible  ,  et ,  dans  les  paralyses  anciennes ,  1’inferieure  sc  renverse 
ldgbrement  en  dehors  ;  1’oeil  devient  plus  saillant  et  plus  ouvert 
que  celui  du  cold  opposd  ,  ce  qui  se  constate  chez  l’homme  aussi 
bien  que  chez  les  animaux  mis  en  experience ;  le  degre  plus  grand 
d’ouverlure  des  paupieres  et  la  sailhe  plus  considerable  du 
globe  de  l’ceil  dependent ,  dans  ces  cas,  des  muscles  elevateur 
de  la  paupiere  superieure ,  et  obliques ,  dont  Faction  n’est  plus 
contre-balanc6e  par  celle  de  l’orbiculaire  palpebral  (2).  Eu  l’ab- 
sence  du  clignement ,  les  paupieres  ne  balaient  plus  avec  rapi- 
dite  la  surface  de  la  cornfie ,  n’entrainent  plus  les  corpuscules 
Strangers  qui  en  altferent  la  transparence ,  etqui  deviennent  une 
cause  incessante  d’irritation  :  aussi  l’oeil ,  sans  cesse  expose  It 
l’air  et  a  la  lumiere ,  finit  par  s’enflammer,  quelquefois  ineme 
la  cornee  transparente  devient  opaque.  Gh.  Bell  rapporte  un 


(1)  Un  rapprochement  physiologique  entre  l’iris  et  les  canaux  sali¬ 
vaires  pourra  paraltre  force  et  peut-etre  rnfeme  choquant :  je  dois  done 
avertir  que  je  le  maintiens  ici  surtoul  pour  rappeler  une  analogic  dans 
le  mode  de  distribution  nerveuse. 

(2)  En  effet,  l’orbiculaire  palp6bral  paralyse  n’oppose  plus  aucune  re¬ 
sistance  a  Taction  des  muscles  obliques  qui  ont  1c  pouvoir  de  porter  le 
globe  oculaire  en  avant. 


1UU  ANA.TOMIE  ET  PHYSIOLOGIE 

exemple  remarquable  de  cette  derniere  alteration.  Le  plus  sou- 
vent  ,  nfianmoins ,  la  rotation  et  l’elevation  du  globe  oculaire , 
open5es  par  les  muscles  obliques ,  garanlisseut  en  partie  cet  or- 
gane.  Le  fluide  lacrymal ,  dont  la  distribution  it  la  surface  de 
l’ceil  est  abandonn6e  au  seul  effet  de  la  pesanteur  ,  n’y  estplus 
repandu  cn  une  couche  uniforme ;  au  contraire ,  cette  couche 
liquide  est  inegale ,  striee ,  d’ou  un  trouble  de  la  vision ,  amene 
par  la  refraction  irreguliere  des  rayons  lumineux  qui  traversent 
des  milieux  d’inegale  epaisseur.  De  plus ,  faute  de  Taction  de 
certaines  fibres  de  l’orbiculaire,  designees  sous  le  nom  Ac  mus¬ 
cles  dc  Horner,  les  points  lacrymaux  n’ont  plus  leur  direction 
normale  :  aussi  les  larmes  s’ecoulent-elles  surlesjoues.  Un  ma- 
lade,  place  dansle  service  deM.  Blandin,  et  affecte  d’hemiplfi- 
gie  faciale ,  faisait  aisement  sortir  de  l’air  par  les  points  lacry¬ 
maux  ducotd paralyse ,  toutes  lesfois  que  la  boqchcet  l’ouverture 
anterieure  des  narines  etant  closes ,  il  executait  un  effort  expira- 
toire  :  cette  particularity  n’existait  point  anterieuremcnt  ii  la 
paralysie. 

Quant  ii  l’iris ,  c’est-ii-dire  a  l’annexe  contractile  profonde  de 
l’organe  de  la  vue ,  je  dois  seulement  rappeler  ici  qu’il  repre- 
sente  un  diaphragme  dont  1’ouverture  ne  permet  le  passage 
qu’aux  faisceaux  lumineux  propres  a  produire  une  vision  regu- 
libre ,  et  qui  arrete  ,  absorbe  lous  les  autres ;  qu’au  grand  jour 
il  sort  ii  prSvenir  les  impressions  trop  6tendues ,  trop  vives  de  la 
rfitine ,  et  l’eblouissement  qui  en  resulterait ,  et  qu’enfm  il 
estanimepar  des  filets  indirectsou  ganglionnaires  du  nerf  moteur 
oculaire  commun ,  qui ,  lui-meme ,  fait  contractor  le  muscle 
yifivateur  de  la  paupiere  superieure. 

L’orbiculaire  palpebral  et  l’iris  servent  done  ii  la  fois  a  pro- 
t6ger  l’organe  de  la  vision ,  et  a  rendre  l’exercice  de  celle-ci 
plus  regulier  et  plus  facile.  En  pr&idant  h  la  contraction  de 
l’orbiculaire ,  le  facial  remplit  un  role  dont  l’importance  est  de¬ 
montree  par  les  troubles  qu’occasionne  dans  les  fonctions  de 
l’appareil  visuel  la  section  ou  la  paralysie  de  ce  nerf. 


DU  SYSTfeME  NERVEUX. 


2A5 


2°  Influence  sur  V  odor  at  ctsur  les  mouvements  du  voile  du  ‘pa¬ 
lais.  L’intervention  du  nerf  facial  etant supprimee,  la  faculty  olfac- 
tive  disparate,  ou  au  moins  eprouve  un  affaiblissement  tres  notable 
quel’on  doit  rapporter  a  la  paralysie  des  muscles  qui  entourent 
1’orifice  anlerieur  des  fosses  nasales.  Ch.Bell(l)  etM.  Diday  (2) 
ont  surtout  fixe  sur  ce  point  1’attention  des  ntedecins  et  des 
physiologistes. 

Ch.  Bell  avance  qu’il  fit  respirer,  sans  resultat,  de  l’ammo- 
niaque  a  un  homme  alteint  d’hemiplegie  faciale ;  le  cote  para¬ 
lyse  n’en  fut  point  affecte ,  parce  que ,  selon  cet  auteur,  la  va- 
peur  ne  peut  arriver  dans  la  partie  superieure  des  fosses  nasales 
que  si  la  narine  est  mobile.  Ayant  fait  la  nteme  experience  sur 
un  chien  auquel  il  avait  coup<5  le  facial  d’un  cot6,  ce  physiolo- 
giste  observa  que ,  du  cbte  sain ,  l’animal  eprouva  les  effets  na- 
turels  de  l’irritation  de  la  pituitaire ,  tandis  que  les  memes  effets 
n’eurent  point  lieu  quand  on  approcha  le  vase  de  la  narine  pa¬ 
ralyse.  John  Shaw  (3)  repeta  avec  succes  ces  observations  et  ces 
experiences  sur  rhomme  et  sur  l’ane ,  en  faisant  usage  du  carbo¬ 
nate  d’ammoniaque.  Les  rfeultats  que  nous  avons  obtenus  nous- 
meme  n’ont  point  ete  aussi  absolusque  ceux  de  ces  experimenta- 
teurs :  la  sensibilile  generate  dc  la  pituitaire  a  eteau  moins  mise  en 
jeu,  comme  l’eternument  l’a  atteste  dans  plusieurs  experiences. 
Mais  ce  que  nousaffirmons,  c’est  que,  dans  les  cas  d’ltemiplegies 
faciales  bien  completes,  chez  l’liomme,  nous  n’avons jamais  vu  les 
malades,  la  narine  saine  et  les  yeux  etant  fefmes,  pouvoir  discer- 
nerletabac ,  le  muse ,  le  camphre,  etc.,  malgre  des  inspirations 


{})  Exposii.  du  sysl.  ml.  desnerfs,  trad,  de  Genest.  Paris,  1825, 
p.  160  et  suiv. 

(2)  Mem.  sur  les  appareils  musculaires  annexes  aux  organes  des  sens , 
dans  Gaz.  mid.,  1838. 

(3)  On  llie  effects  produced  on  the  human  countenance  by  paralysis  of 
the  different  systems  of  facial  nerves,  dans  Qualerly  journal  of  science, 
mars  1822,  et  dans  Journ,  de  physiol,  experim.,  t.  II.  p.  86. 


246  A.NA.TOMIE  ET  PHYSIOLOGIE 

reitdrees  et  profondes.  «Un  fait  remarquable,  dit  ftl.  Diday  (1) ,  ob¬ 
serve  par  moi  a  la  Salpetriere  en  1815,  et  dans  lequel  une  femme, 
affectee  d’hemiplegie  faciale  simple ,  mais  a  un  degre  tres  mar- 
qufi,  avail,  du  cote  malade,  perdu  simultanement  la  faculty  de 
flairer  et  celle  de  percevoir  les  odeurs ,  m’inspira  l’idec  d’ajou- 
ter,  par  la  voie  de  Texperimentation ,  quelques  arguments  a 
l’appuid’une  observation  deja  si  probante  par  elle-meme.  Voici 
T  experience  a  laquelleje  m’arretai :  un  tube  de  verred’un  dia— 
metre  assez  considerable  pour  n'entrer  qu’a  frotlement ,  fut  in- 
troduit  dans  ma  narine  droitc ;  pour  annihilerplus  completement 
encore  l’action  musculaire  qui  pouvait  s’ exercer  malgre  moi , 
j’ajoutai,  a  TelTort  de  dedans  en  dehors  que  produisait  cette  dila¬ 
tation  ,  la  pression  de  mes  deux  mains  appliquees  de  maniere  a 
ce  que  Tune  d’elles  fermat  la  narine  opposee ,  et  que  l’autre  com- 
primat  l’aile  droite  du  nez  sur  le  tube ,  de  maniere  a  prevenir  le 
passage  de  Tail*  entre  cet  instrument  et  la  surface  interne  de  la 
narine.  L’appareil  ainsi  dispose  avait  pour  but ,  et  reussit  en  ef- 
fet  a  empecher  completement  Taction  de  flairer.  L’ouverture  du 
tube  fut  alors  successivement  placee  sur  deux  flacons  renfer- 
mant,  Tun  du  tabac,  l’autre  du  muse  en  poudre  :  aucune 
odeur  ne  fut  percue,  malgre  les  mouvements  d’inspirations 
auxquels  je  me  livrai.  »  Le  tube  etant  tenu  dans  une  direc¬ 
tion  horizontale ,  nous  avons  le  plus  souvent  constate  le  meme 
resultat  negatif;  au  contrairc,  le  tube  etant  dirigd  vertica- 
lement,  une  sensation  olfactive  a  6td  parfois  assez  viveinent 
percue. 

Quoi  qu’il  en  soit,  les  fails  pathologiques  observes  sur  Thomme 
ne  sauraienl  laisser  aucun  doiite  sur  l’important  concours ,  dans 
Tolfaction  ,  du  petit  appareil  musculaire  qui  borde  Torifice  an- 
terieur  des  fosses  nasales ,  et  qui  est  animd  par  des  rameaux  du 
nerf  facial. 

Independamment  de  cette  annexe  contractile  superficielle , 


(l)  M6ra.  cit. 


DU  SYSTfcME  NERVEUX. 


247 


l’organe  de  l’odorat  me  semble  en  avoir  une  autre  plus  profonde, 
le  voile  du  palais ,  qui ,  quoique  destine  assurement  a  bieu  d’au- 
tres  usages ,  peut  nous  defendre ,  dans  certaines  circonstances , 
contre  le  renouvellement  d’impressions  olfactives  d6sagreables , 
iipeupres,  pour  ainsidire,  commel’iris,  en  resserrant  son  ouver- 
ture,  nous  protege  contre  unelumiere  d’abordtrop  intense.  J’es- 
saierai  maintenant  d'6tablir,  1°  la  realite  du  r61e  que  j’assigneau 
voile  du  palais  dans  l’olfaclion ;  2°  de  demontrer  que  plusieurs 
de  ses  muscles  se  contractent  a  1’aide  de  filets  indirecls  du  fa¬ 
cial,  qui,  d’abord ,  traversent  le  ganglion  spheno-palatin ,  comme 
l’iris  semeut  par  l’entremise  de  filets  du  nerf  moteur  oculaire 
commun  qui  passent  4  travers  le  ganglion  ophthalmique. 

Si  nous  nous  observons  attentivement  au  moment  ou  une 
odeur  d<Ssagr6able  nous  impressionne ,  nous  reconnaissons 
qu’une  forte  expiration  s’effectue  d’abord  dans  le  but  d’expulser 
l’air  odorant ,  puis  que  1’inspiration ,  au  lieu  de  se  faire  par  les 
nariues,  a  lieu  par  labouche;  alors  les  muscles  peristaphylins 
internes  et  palato-staphylins  eleveut  le  voile  du  palais ,  qui ,  plac6 
horizontalement ,  ferine  en  arriere  les  orifices  des  fosses  nasales , 
empeche  la  circulation  de  l’air  dans  leur  interieur,  et  par  conse¬ 
quent  previent  denouvelles  impressions  penibles  sur  la  mem¬ 
brane  olfactive. 

Quant  aux  filets  nerveux  qui ,  venus  du  facial ,  se  rendcnt 
aux  muscles  elevateurs  indiques ,  nous  avons  vu  qu’ils  partent 
du  premier  coude  de  ce  nerf,  et  que,  formant  en  par  lie  le 
grand  nerf  petreux ,  ils  aboutissent  au  ganglion  spheno-pala- 
tin ,  duquel  ils  Emergent  bientot  pour  se  rendre  a  leur  destina¬ 
tion.  Sans  parler  de  l’inspection  auatomique ,  quelques  faits  pa- 
thologiques  paraissent  confirmer  mon  sentiment  a  cet  egard.  En 
effet,  1°  M.  Montault  (1)  rapporte  une  observation  d’hemiplegie 
faciale  recueillie  dans  le  service  de  M.  Bailly ,  et  curieuse  en  ce 
sens  qu’il  y  avait  une  paralysie  concomitante  de  la  luette  et  d’une 


<1)  Then  inaugurate,  1831,  n°  300. 


248  ANATOMIE  ET  PHYSIOLOGIE 

moitid  du  voile  du  palais ;  2°  j’ai  vu  moi-meme ,  et  j’ai  fait  voir 
a  d’autres  personnes  un  cas  pareil  dans  le  service  de  M.  Gho- 
mel;  3°  M.  Diday  (1)  a  note  la  deviation  de  la  luettc  vers  le  cote 
oppose  a  celui  de  la  face  atteint  de  paralysie ,  et  il  ajoute  que 
M.  Cruveilhier  l’a  egalemcnt  constatee  deux  fois  devant  lui  a  la 
Salpetrifere.  Dans  tous  ces  cas  de  paralysie  du  nerf  facial ,  et  dans 
plusieurs  autres  observes  par  M.  Seguin  (2) ,  interne  distingue 
des  hopitaux,  la  luette  a  lovjours  offertune  deviation  a  gauche 
si  la  paralysie  etait  a  droite  ,  et  vice  versd.  Tous  ces  faits  sont 
done  favorables  a  notre  opinion ,  et  tendent  it  etablir  que  des 
filets  du  facial  animent  certains  muscles  du  voile  palatin ; 
comme  l’immobilite  de  la  pupille ,  dans  les  cas  de  paralysie  du 
nerf  moteur  oculaire  cominun ,  atteste  que  ce  nerf  preside  aux 
mouvements  de  l’iris.  Cependant ,  la  deviation  de  la  luette  ne 
saurait  avoir  lieu  toutes  les  fois  que  le  facial  suspend  ses  fonc- 
tions :  on  concoit  qu’elle  ne  devra  se  manifester  que  si  la  cause 
paralysante  siege  sur  le  nerf  facial ,  avant  son  premier  coude 
et  l’hiatus  de  Fallope. 

M.  Debrou  (3)  fait  observer,  il  est  vrai ,  que  la  luette  est  natu- 
rellement  deviee  chez  quelques  individus,  etque,  par  consequent, 
on  a  pu  prendre  ces  deviations  naturelles  pour  un  dtat  palholo- 
gique.  Cette  remarquejudicieuse ,  sans  contreclire  aucunement 
ce  qui precede,  doit  neanmoins  ne  le  faireadmettre  qu’avec  re¬ 
serve  ,  et  engager  les  observateurs  it  noter  avec  soin  l’dtat  de  la 
luette  pendant  et  apres  la  maladie ,  afin  de  savoir  si,  it  ces  deux 
dpoques,  la  luette  conserveou  non  la  meme  direction.  Mais.dans 
le  cas  oft  cette  direction  resterait  la  mSme ,  il  ne  faudrait  pas 
encore  trop  se  presser  de  conclure  contre  notre  maniere  de  voir, 
puisque ,  comme  nous  venons  de  le  dire  ,  la  luette  ne  peut  etre 
compromise  que  dans  certaines  circonstances deja  indiqudes  (4). 

(1)  Miim.  cit. 

(2)  Communication  vcrbale. 

(3)  These  inaug.,  31,  aout  1841,  p.  21. 

(4)  Dans  la  stance  du  3  novembre  1842,  M.  Diday  a  prtsentd  a  l’Aca- 


DU  SYSTfcME  NERVEUX. 


249 


Ayant  appliqmS  le galvanisme  au  nerf  facial,  dans  le  crane, 
M.  Debrou  (1)  a  constatfi  uue  fois  des  mouvemcnts  tres  mani¬ 
festos  da  voile  palatin ,  tandis  que  ,  dans  quelques  autrcs  expe¬ 
riences  ,  les  resultats  ont  ete  negalifs.  Sa  conclusion  est  :  «  que 
le  nerf  facial  ne  donne  aucun  mouvement  au  voile  du  palais.  » 
Les  resultats  negatifsobtenus  par  M.  Debrou  sont  exacts,  et  se 
sont  egalement  offerts  a  mon  observation.  Mais  voici  les  motifs 
qui  m’empSchent  d’en  tirer  la  meme  conclusion :  hi  plus  souvent, 
en  galvanisant  le  nerf  moteur  oculaire  coinmun ,  je  n’ai  point 
vu  de  contractions  dans  l’ouverture  pupillaire ;  d’apres  le  raison- 
nement  qui  precede ,  il  faudrait  en  conclure  que  ce  nerf  est 
(Stranger  aux  mouvements  de  l’iris ,  et  pourtant  la  section ,  la 
paralysie  du  moteur  oculaire  commun  demontrent  positivement 
le  contraire.  Les  grands  nerfs  splanchniques  (Slant  galvanises , 
l’intestin  grille  est  presque  toujours  demeure  immobile  :  or,  les 
filets  du  facial  et  du  moteur  oculaire  commun  desquels  il  s’agit, 
les  grands  splanchniques  sont  dans  le  mfime  cas ,  c’est-a-dire 
qu’ils  traversent  des  ganglions  sympathiques  avant  d’arriver  aux 
parties  contractiles  qu’ils  font  mouvoir ;  et  il  faut  savoir  que 
ccs  parties  sont  bien  loin  de  reagir  d’une  manibre  constante  , 
quand  on  applique  le  galvanisme  a  leurs  nerfs  modifies  dans  leur 
passage  a  travers  des  ganglions.  Si  l’on  n’observe  pas  toujours 
des  contractions  manifestos  dans  le  voile  du  palais,  h  la  suite  de 
l’irritation  galvanique  du  facial ,  on  n’est  done  point  autorise  h 
en  induire  que  ce  nerf  n’a  aucune  influence  sur  les  mouvements 
du  voile. 

3°  Influence  sur  I’ouie.  — Le  petit  appareil  musculaire,  annexS 
au  pavilion  de  l’oreille ,  parait  avoir  surtout  pour  usage ,  chez 


d£mic  dc  mddecine  un  cas  d’hdmiplcgic  facialc  du  cOte  gauche,  avec  d<5- 
viation  considirablc  de  la  luettc  a  droite.  Celle  divialion  a  disparu  gra- 
duelleinent  avec  les  symplAines  de  I'himiplirjie.  Cette  circonstance  ddmontre 
done  rintervention  du  facial  dans  les  mouvements  du  voile  du  palais. 

(1)  These  cit.,  p.  22  ct  suiv. 

ANNAL.  MED.-1'SVC.  T.  I.  Mai'S  1843.  17 


250 


ANATOMIE  ET  PHYSIOLOGIE 


certains  animaux,  de  diriger  ce  pavilion  vers  les  points  d’ou 
partent  les  ondes  sonores ,  et  aider  ainsi  la  fonction  auditive. 
Cependant  ce  n’est  point  en  tenant  sous  sa  dependance  la  con¬ 
traction  des  muscles  de  l’oreille  externe ,  que  le  facial  peut  agir 
sur  l’ouie  d’une  manure  bien  appreciable.  Quant  a  ceux  de  l’o¬ 
reille  moyenne  ,  on  sait  que  1’existence  des  muscles  anterieur  et 
externe  du  marteau  est  problematique  aussi  bien ,  par  conse¬ 
quent  ,  que  celle  des  filets  nerveux  que  Caldani ,  Langenbcck , 
Bock  et  Hirzel  ont  cru  leur  etre  envoyds  par  la  corde  du  tvmpan : 
mais ,  selon  nous ,  il  est  incontestable  que  le  facial  envoie  direc- 
tement  un  filet  au  muscle  de  1’etrier ,  et  indircctement  un  ou 
deux  autres  au  muscle  interne  du  marteau.  Ces  derniers  filets 
proc6dent  du  ganglion  otique ,  comme  les  filets  motcurs  de  I’iris 
proviennent  du  ganglion  ophthalmique.  Or ,  puisque  le  premier 
ganglion  emprunte  sa  racine  motrice  au  facial ,  de  memo  que  le 
second  tire  la  sienne  du  moteur  oculaire  commun,  on  peut  done 
croire,  les  contractions  de  l’iris  dependant  de  ce  dernier  nerf, 
que  celles  du  muscle  interne  du  marteau  sont  soumises  indirec- 
tement  au  nerf  facial. 

Richerand  (1)  assimilant  le  role  de  la  membrane  du  tympan , 
des  muscles  de  1’etrier  et  du  marteau  ,  h  celui  de  l’iris,  consi- 
dere  ces  organes  comme  des  moderateurs  des  impressions  audi- 
tives  et  visuelles. 

A  l’aide  d’ experiences  ingdnieuses ,  Savart  (2)  a  demontrd 
que  la  membrane  du  tympan ,  desseebee  et  recouverte  de  sable , 
execute,  sous  1’influence  d’un  corps  sonore,  quand  on  l’aban- 
donne  a  elle-meme ,  des  mouvements  tellement  forts  que  les 
grains  de  sable  peuvent  etre  lances  a  trois  ou  quatre  centimetres 
de  hauteur ;  tandis  que  quand  le  muscle  interne  du  marteau 
agit,  etque,  par  consequent,  la  membrane  est  tend ue  ,  ilde- 
vient  difficile  de  produire  des  mouvements  appreciables  dans  les 


(1)  JVouveaux  iliments  de  physiologic  ,  10'  edit.,  t.  II,  p.  260. 

(2)  Journal  de  physiol,  expirim.,  t.  IV,  p.  204. 


DU  SYSTiSME  NERYEUX. 


251 

corpuscules  indiques :  «  de  sorte ,  ajoute-t-il ,  qu’on  serait  in- 
duit  a  penser  que  les  usages  de  ce  petit  muscle  consistent , 
comme  ceux  de  l’iris ,  a  preserver  1’organe  des  impressions  trop 
fortes  qu’il  pourrait  recevoir  dans  certaines  circonstances.  » 

Des  lors ,  dans  les  cas  de  paralysie  du  nerf  facial ,  a  son  ori- 
gine,  et  par  consequent  du  muscle  interne  du  marteau  qu’il 
anime  par  1’entremise  du  ganglion  otique  ,  il  est  permis  de  pres- 
sentir  que  l’on  devrait  observer  une  susceptibility  anormale  de 
l’ou'ie ,  analogue  a  celle  qui  survieut  du  cote  de  l’organe  de  la 
vue ,  quand  1'iris  est  dilate  et  immobile  par  suite  d’une  paralysie 
du  nerf  moteur  oculaire  commun.  Eu  effet ,  M.  le  professeur 
Roux  (1) ,  dans  son  recit  de  l’hemiplegie  faciale  qu’il  eprouva 
enoctobre  1821 ,  s’enonce  ainsi:  «  J’ai  eprouvfi  pendant  loute 
la  duree  de  la  maladie  un  phenombnefort  siugulier  :  c’etait  une 
disposition  de  la  membrane  du  tympan  a  6tre  douloureusement 
6branlee  par  les  sons  un  peu  forts.  »  Cette  particularity,  surla- 
quelle  l’attenlion  des  observateurs  ne  s’est  point  dirigee ,  a  du  se 
reproduce  un  certain  nombre  de  fois ;  d’ailleurs ,  elle  confirme 
pleinement  ce  qui  precede  ,  en  meme  temps  qu’elle  r6vele  au 
moins  une  partie  du  role  que  le  facial  est  appele  h  remplir  dans 
l’audition. 

Quanta  la  cords  du  tympan,  qu’a  cause  de  son  trajet  remar- 
quable  dans  1’oreille  moyenne ,  il  est  bien  difficile  de  regarder 
comme  etrangere  a  l’ouie  ,  on  ne  possede  aucune  donnee  satis- 
faisaule  relativement  a  son  action  sur  ce  sens  special.  On  a  sup¬ 
pose  que  la  corde  du  tympan ,  excitee  par  les  vibrations  de  l’air 
contenu  dans  la  caisse,  transmeltait  cette  impression  au  nerf  fa¬ 
cial  dont  elle  provient,  et  que  celui-ci  faisait  a  son  tour  enlrer 
en  contraction  le  muscle  tenseur  de  la  membrane  du  tympan. 
Mais  il  est  impossible  de  citer  la  moiudre  preuve  plausible  cl 
l’appui  de  cette  hypothese. 

Je  pense,  pour  des  raisons  deja  emises,  que  le  nerf  interme- 


(t)  These  inaug.,  de  Descot,  1822,  n°  233,  p.  146. 


252  ANATOMIE  ET  PHYSIOLOGIE 

diaire  de  Wrisberg  constitue  un  nerf  particulier  destine  aux  mus¬ 
cles  de  l’oreille  movenne.  Son  origine  et  surtout  son  union  in¬ 
time  avec  le  nerf  acoustique  tendent  a  me  confirmer  dans  cette 
opinion,  de  laquelle  il  rdsulterait  qu’il  faudrait  fairc  dependre 
la  lesion  precedente  de  1’oiiie  de  ce  nerf  innomini  (1)  ,  et 
non  du  facial  proprement  dit ,  comme  je  l’avais  d’abord  fait  a 
dessein. 

Quoi  qu’il  en  soit,  la  surdite,  qui  parfois  coincide  avec  la  para- 
lysie  de  la  face ,  doit  etre  sans  doute  attribute  a  ce  que  la  meme 
cause  morbide  a  snspendu  ii  la  fois  Taction  du  nerf  acoustique 
et  celle  du  nerf  facial.  Du  reste,  cette  suspension  simultanfie  de 
fonctions  s’explique  par  lcs  rapports  iinmudiats  de  ccs  nerfs ,  & 
leur  origine  et  dans  leur  trajet  intra-crSnien. 

k°  Influence  stir  le  gout.  —  Lcs  levres  et  lcs  joues  concou- 
rentii  retenir  dans  la  bouche  les  corps  solides  durant  le  temps 
necessaire  a  leur  impression  sur  le  gout.  Or,  nous  savons  dejb 
que  la  contraction  des  muscles  de  ces  parties  depend  du  nerf  fa¬ 
cial,  qui,  par  consequent,  devienten  quelque  sorte  un  auxiliaire 
dela  gustation.  Aussi,  ce  nerf  nefonctionnant plus,  voit-on,  pen¬ 
dant  le  repas,  les  aliments  sortirpar  le  cotd  paralyse,  ou  s’accu- 
muler  entre les  arcades dentaires  et  les  joues,  ce  qui  explique 
dfija ,  en  partie ,  pourquoi  le  cfite  correspondant  de  la  langue 
<5tant  en  rapport  avec  un  moins  grand  nombre  de  molecules  sa- 
pides ,  a  pu  sembler  etre  un  peu  moins  sensible  aux  saveurs  que 
son  cot6  oppose.  Mais ,  de  plus ,  il  faut  savoir  que  la  commis¬ 
sure  labiale  paralysee  donne  quelquefois  ecoulement  h  une  cer- 
taine  quantile  de  salive ,  d’ou  resulte  un  leger  dessechement  du 
rebord  de  la  langue  qui  correspond  au  cote  de  la  paralysie ,  et , 
par  consequent ,  une  modification  ou  une  legere  perversion  du 
gout.  C’est ,  sans  doute,  en  se  fondant  sur  quelques  observations 
d’hemiplegie  faciale  dans  lesquelles  la  faculty  gustative  avait  paru 


(1)  Je  I’appelle  nerf  moleitr  lympaniqtte. 


.  DU  SYSTEME  NERVEUX. 


253 


modifiee,  que  Bellingeri  (1)  avait  propose  de  regarder  comme 
uu  nerf  special  du  gout  le  rameau  du  facial  appele  corde  du 
tympan. 

i  ’ai  dit  qu’independamment  de  l’appareil  musculaire  entourant 
l’orifice  buccal ,  appareil  qui  agit  aussi  dans  la  prononciation  , 
la  sputation,  la  succion ,  etc.,  j’adraettaispourl’organe  du  gout 
des  annexes  contractiles  profondes  representees  par  les  canaux 
excreteurs  des  glandes  salivaires.  Ces  parties  ,  sous  certains 
rapports,  il  est  vrai ,  bien  eloignes ,  sont  assimilables  al’iris,  au 
muscle  interne  du  marteau  ,  etc.  Quand  un  corps  fortement  sa- 
pide  impressionne  la  muqueuse  gustative,  on  saitqu’une  secre¬ 
tion  salivaire  abondante  a  lieu ,  afin  d’amoindrir  l’action  trop 
stimulante  de  ce  corps ,  comme  a  lieu  aussi  une  contraction 
protectrice  de  l’irisou  du  muscle  interne  du  marteau  ,  pour  de- 
fendre  l’oeil  ou  l’oreille  contre  une  lumiere  ou  un  son  trop  in¬ 
tense.  Or,  lasalive  s’ecoule  dans  des  canaux  dont  la  force  con¬ 
tractile  doit  s’accroitre  en  proportion  de  la  quantite  de  salive 
secretee,  et,  chose  digne  de  remarque !  si  l’iris,  le  muscle  interne 
du  marteau,  certains  muscles  du  voile  du  palais,  sont'animes  par 
des  filets  du  moteur  oculaire  commun  et  du  facial ,  qui  traversent 
d’abord  les  ganglions  ophthalmique ,  otique  et  sphdno-palatin  , 
de  meme  les  canaux  excreteurs  de  la  salive  paraissent  devoir 
aussi  leur  contractilite  a  des  filets  du  facial  qui  traversent  les 
ganglions  sous-maxillaires  et  parotidiens  (2).  Le  mode  de  distri¬ 
bution  nerveuse  semble  done  deja  dtablir  ici  quelques  ressem- 
ces.  Puis  en  considerant  que  la  salive  est  un  liquide  essentiel  a 


(1)  De  nervis  faciei.  Quinli  el  septimi  parts  nervorum  foncliones.  Turin, 
1818. 

(2)  Dans  les  environs  du  col  du  condyle  de  la  mSchoire  infdrieure,  j’ai 
rcncontrd  quelques  renflements  ganglionaires ,  faciles  a  dislinguer,  sur- 
tout  chez  le  cheval.  Lc  facial  fournit  les  ratines  matrices ,  et  l’auriculo- 
temporal  les  ratines  sensitives  de  ces  ganglions  parotidiens,  dont  les 
ramuscules  moteurs  enlacent  le  canal  de  St6non  ,  tandis  que  leurs  ramus- 
cules  sensitifs  plongentdans  l’dpaisseur  de  la  parotide. 


75U  ANATOMIE  ET  PHYSIOEOGIE 

l’exercice  et  a  la  protection  du  sens  gustatif,  ce  n’est  peut-fitre 
pas  pousser  les  analogies  jusqu’a  Fabsurde  quo  d’assirailer  dans 
certaines  Iimites ;  et  sous  certains  rapports,  les  organes  qui  se- 
crfctenl  ce  liquide,  et  ceux  qui  le  conduisent  a  d’autres  or¬ 
ganes  qui,  comme  l’iris ,  le  muscle  interne  du  marteau  etla 
membrane  du  tympan ,  le  voile  du  palais ,  concourent  aussi  it 
l’exercice  et  a  la  protection  des  sens  de  la  vue ,  dc  l’oui'e  et  de 
l’odorat. 

Sans  prfitendre  que  la  corde  du  tympan  n’ait  point  d’autres 
usages  plus  dignes  d’int6r6t ,  nous  pensons  qu’elle  constituc  la 
racine  motrice  du  ganglion  sous-maxillaire  au  mGme  titre 
qu’une  partie  du  grand  nerf  petreux  represente  la  racine  mo¬ 
trice  du  ganglion  sph6no-palatin,  etque  1  e  petit  nerf  petreux  (1) 
represente  celle  du  ganglion  otique. 

5°  Usage  des  rameaux  anaslomotiques  du  facial  avec  les 
nerfs  pneumo-gastrique  et  glosso-pharyngicn.  —  Independam- 
ment  du  filet  destine  au  muscle  de  F 6 trier  et  des  filets  indirecls 
ou  ganglionaires  precedents ,  qui  tous  sont  fournis  par  le  facial 
dans  Fintfirieurde  l’aqueduc  de  Fallope ,  il  ne  faut  point  oublier 
deux  rameaux  anastomotiques ,  Fun  avec  le  pneumo-gastrique , 
l’autre  avec  le  glosso-pharyngien.  Quel  est  le  but  fonctionnel 
de  ces  anastomoses?  Le  nerf  glosso-pharyngien  ,  devenu  mixtc 
par  Fadjonction  d’un  rameau  du  facial  et  par  son  union  avec  le 
rameau  pharyngien  du  spinal,  sedistribue  a  la  muqueuse  pharyn- 
gienne ,  a  celle  des  piliers  du  voile  du  palais ,  etc. ,  tandis  que 
les  filets  empruntes  au  spinal  se  terminent  dans  les  muscles  con- 
stricteurs  du  pharynx  ,  et  que  ceux  venus  du  facial  s’arretent 
dans  les  muscles  des  piliers  ,  e’est-a-dire  glosso-staphylins  et 
pharyngo-staphylins.  II  en  resulte  que  le  nerf  facial  anime  non 
seulement  les  muscles  constricteurs  et  dilatateurs  des  ouvertures 


(1)  J’ai  (lit  aillcurs  que  lc  filet  du  facial  que  je  disigne  ainsi  n’est  pas 
le  meme  que  celui  auquel  Arnold  applique  la  denomination  de  petit  nerr 
pdtreux. 


nasale  et  buccale ,  mais  encore  ceux  qui  dilatent  ou  resserrent 
1’orifice  bucco-pharynge.  En  effet ,  les  constricteurs  transverses 
de  cet  orifice  ou  les  pharyngo-staphylins ,  ses  constricteurs  ver- 
ticaux  ou  glosso-staphylins ,  ses  dilatateurs  ou  palato-staphylins 
et  peristaphylins  internes  rccoivent  des  filets  du  facial  qui  leur 
parviennent ,  soit  apres  s’etre  unis  au  glosso-pharyngien ,  soit 
apres  avoir  traverse  le  ganglion  de  Meckel.  Quant  aux  muscles 
peristaphylins  externes ,  ou  tenseurs  du  voile  du  palais ,  ils  ern- 
pruntent  leurs  filets  nerveux  au  nerf  masticateur  (1) ,  et  agis- 
sent  surtout  dans  la  deglutition ,  tandis  que  faction  des  muscles 
precedents  se  -rapporte  a  la  respiration  ou  aux  differents  phdno- 
menes  qui  en  dependent. 

En  admeltant  que  le  rameau  anastomotique  du  facial  avec  le 
pneumo-gastrique  presente  des  filets  se  rendant  de  ce  dernier 
a  l’oreille  cxterne ,  comme  le  disent  quelques  anatomistes ,  nous 
avons  neanmoins  la  certitude  que  plusieurs  vont  aussi  du  facial 
au  pneumo-gastrique.  Seraient-ce  la  des  filets  qui  ultdrieurement 
parviendraient  jusqu’au  larynx,  et  le  facial  se  distribuerait-il 
done  a  tous  les  orifices  que  fair  doit  traverser  avant  d’arriver 
aux  organes  pulmonaires? S’ilen  fitait  ainsi,  la  denomination, 
d’ailleurs  impropre,  de  nerf  respiratoire  lui  serait  applicable 
dans  un  sens  beaucoup  plus  large  que  ne  f  entendait  Ch.  Bell 
lui-meme. 

A.  LONGET. 


(1)  Ou  racine  motrice  de  la  cinquieme  paire. 


256 


-  MALADIES  MENTALES. 


PATIIOLOGIE. 

MALADIES  MENTALES. 

DE  L’ETAT  DESIGNE  CHEZ  LE5  ALIEnES  SOUS  LE  NOM 
DE  STUPlDITfi; 

PAR  M.  J.  RAII.LARGER, 

(SUITE.) 


Dans  tous les  fails que j’ai  rapportes,  le  delire  a  Ete  de  nature 
cxclusivement  triste ;  et  en  s’en  tenant  a  ce  caractere  principal , 
il  est  evident  qu’ils  doivent  etre  considers  comme  des  exemples 
de  melancolie. 

Gependant  il  est  facile  de  demontrer  que  ces  faits  different , 
sous  beaucoup  de  rapports,  de  la  melancolie  ordinaire ,  et  qu’ils 
doivent  Etre  distinguEs  comme  une  variEtE  tout-a-fait  spEcialc. 

La  melancolie  n’est  qu’une  forme  de  la  monomanie;  et  son 
caractere  le  plus  gEnEral ,  e’est  le  delire  partiel. 

Le  melancolique  est  avant  tout  un  monomaniaque.  Si  vous 
parvenez  a  le  distraire  des  idEes  qui  le  preoccupent,  qui  absor¬ 
bent  toute  son  attention ,  vous  trouverez  son  intelligence  saine 
pour  tout  ce  qui  est  etranger  a  son  dfilire :  il  jugera  et  appre- 
ciera  les  choses  comme  elles  sont.  Le  mElancolique  est ,  par  ses 
conceptions  delirantes,  en  partie  dans  un  monde  imaginaire, 
mais  il  a  conserve  beaucoup  de  rapports  avec  le  monde  rdel.  Il 
sait  qu’il  est  dans  un  hospice;  il  reconnait  le  mddecin,  les  sur- 
veillants ,  etc.  Il  n’en  est  pas  ainsi  pour  les  alienEs  stupides.  Il 


STUPIDITE. 


257 


n’y  a  pas  pour  eux  deux  sortes  d’impressions ,  les  unes  qu’ils 
transforment ,  les  autrcs  qu’ils  percoivent  comme  dans  l’etat 
normal :  toutes  les  impressions  extcrnes ,  comme  pour  1’hommc 
qui  reve ,  sont  autant  d’illusions.  Ces  abends  ne  peuvent  etre 
distraits  de  leur  delire;  car,  en  dehors  de  ce  delire,  leur  intel¬ 
ligence  est  suspendue.  II  y  a  done  entre  eux  et  les  mdlancoli- 
ques  ordinaires  des  caractdres  diffdrentiels  tres  tranches,  et  qui 
peuvent  etre  comparts  a  ceux  qui  existent  entre  la  vcille  et  lc 
sommeil. 

Les  symptomes  extdrieurs  fournissent  d’ailleurs  d’autres  dif- 
fdrences  qui ,  quoique  secondaires ,  n’en  sont  pas  moins  impor- 
tantes.  Chez  les  vdritablcs  mclancoliques ,  alors  mcme  qu’ils 
restent  dans  un  etat  complet  de  mutisme  et  d’iimnobilitd ,  la 
concentration  active  de  la  pensde  donne  a  la  physionomie  unc 
expression  particulitre  qui  ne  ressemble  point  li  cello  des  ma- 
ladcs  attcinls  de  stupidite.  Les  traits  ,  contractes  chez  les  uns, 
sont  relachds  chez  les  autres.  Les  mclancoliques  opposent  l’effort 
a  ce  qu’on  veut  leur  faire  faire ;  ils  sortent  quelquefois  tout-a- 
coup  de  leur  etat  d’immobilite  pour  agir  avec  toute  la  puis¬ 
sance  que  donne  la  passion  longtemps  contenue.  Rien  de  sem- 
blable ,  ou  du  moins  d’aussi  tranche ,  n’a  lieu  dans  la  stupidite. 

Cependant ,  malgre  ces  differences  exterieures ,  il  v  a  des  cas 
difficiles  h  juger  avant  la  guerison.  Quelques  malades,  en  effet, 
sortent  momentanement  de  leur  fitat  de  stupidite,  et  rccouvrenl 
en  parlie  leur  intelligence;  ils  parlent  et  agissent,  puis  retom- 
bent  bientot  dans  la  stupeur.  MW.  Aubanel  et  Thore  regardent 
meme  les  rdmittences  dont  je  parlc  comme  un  des  caracteres 
les  plus  communs  de  la  stupiditd.  Ces  alternatives  d’action  et 
d’apathie  pourraient  faire  confondre  les  alidnes  stupides  avec 
des  monomaniaques.  Dans  l’une  des  observations  que  j’ai  rap- 
portees ,  la  malade  a  declare  qu’elle  entrevoyait  parfois  comme 
unc  courte  lueur  du  monde  reel ;  il  lui  semblait  qu’elle  allait 
sortir  de  l’etat  si  pdnible  oft  elle  dtait ;  mais  elle  y  retombait 
bientot  apres.  Une  autre ,  dont  la  stupidite  etait  portde  a  un 


258  MALADIES  MENTALES. 

plus  haul  degre  (obs.  II),  put,  un  jour,  me  rendre  compte 
en  partie  de  ce  qu’elle  eprouvait.  Les  jours  suivants ,  il  fut  im¬ 
possible  de  rien  obtenir  d’elle. 

11  y  a  d’ailleurs  quelques  milancoliques  ordinaires  qui  offrent 
extirieurement  les  apparences  de  la  stupiditi.  Esquirol  a  rap- 
porle  robseryalion  d’un  de  ces  malades  qui  passait  sa  journee 
dans  une  immobiliti  complete,  et  seinblait  itranger  a  tout  ce 
qui  l’entourait  :  il  itait  maiutenu  dans  cet  itat  par  la  terreur 
que  lui  inspirait  une  voix  qui  le  menacait  de  la  mort  s’il  faisait 
le  moindrc  mouvement. 

A  part  ces  cas  exceptionnels,  la  stupidite,  quoique  le  dilire 
paraisse  de  nature  exclusivement  triste ,  ne  saurait  etrc  con- 
fondue  avec  la  milancolie  ordinaire.  Elle  en  dilfere  en  clfet  par 
la  transformation  generate  des  impressions,  par  la  perte  de  con¬ 
science  du  temps ,  des  lieux ,  des  pcrsonnes ,  la  suspension  de  la 
volonti ,  et  aussi  par  les  symptomes  exterieurs. 

La  stupidite  ne  peut  done,  malgre  la  nature  du  dilire,  etrc 
coinplitement  assimilie  a  la  milancolie ;  mais  elle  ne  me  parait 
etre  le  plus  souveut  que  le  plus  liaut  degri  d’une  variili  spi- 
ciale  de  ce  genre  de  folie,  variiti  qui  n’a  point  iti  suffisamment 
dicrite ,  et  qui  miriterait  d’etre  distinguie. 

Pour  faire  mieux  ressortir  les  caracteres  de  l’itat  dont  je  veux 
parler,  je  rappellerai  les  principaux  symptomes  des  deux  formes 
de  milancolie  admises  par  Esquirol. 

«  La  milancolie  avec  dilire  ou  la  lypimanie  prisente ,  dit-il , 
dans  l’ensemble  de  ses  symptomes ,  deux  differences  bien  mar- 
quies. 

»  Tanlot  les  lypimaniaques  sont  d’une  susceptibiliti  tres  irri¬ 
table  et  d’une  mobiliti  extreme,  Tout  fait  sur  eux  une  impres¬ 
sion  trfes  vive  :  la  plus  ligere  cause  produit  les  plus  douloureux 
effets ,  etc. 

»  Ils  sont  toujours  en  mouvement,  a  la  recherche  de  leurs 
ennemis  et  des  causes  de  leurs  souffrances.  Ils  racontent  sans 
cesse  et  a  tout  venant  leurs  maux,  leurs  craintes,  leur  disespoir. 


STUPIDITE. 


259 


»  Tantot  la  sensibilite ,  concentree  sur  un  seul  objet ,  semblc 
avoir  abandonne  tous  les  organes ;  le  corps  est  impassible  a  toute 
impression ,  tandis  quo  1’esprit  ne  s’exerce  plus  que  sur  un  sujet 
unique  qui  absorbe  toute  l’attention ,  et  suspend  l’exercice  dc 
toutes  les  fonctions  iutellectuelles.  L’immobilit6  du  corps,  la 
fixile  des  traits  de  la  face ,  lc  silence  obstine ,  trahissent  la  con¬ 
tention  douloureuse  de  1  intelligence  et  des  affections.  Ge  n’est 
pas  une  douleur  qui  s’agite,  qui  se  plaint,  qui  crie,  qui  pleure; 
e’est  une  douleur  qui  se  tait ,  qui  n’a  plus  de  larmes ,  qui  est 
impassible.  » 

Ces  tableaux  pleins  de  veritu  se  retrouvent  chaque  jour  sous 
nos  yeux.  Mais  en  dehors  de  ces  deux  varietes  de  la  melancolie,  il 
en  est  une  troisieme  qui  offre  des  caracteres  non  moins  tranches. 

Les  malades  que  je  veux  iudiquer  ont  la  figure  triste ,  mais 
en  meme  temps  un  peu  etounee ;  leurs  traits  ue  sont  point  con- 
tractes,  lour  regard  est  incertain  :  rien  n’iudique  chez  eux  la 
contention  douloureuse  de  l’intclligence ;  ils  semblcnt  au  con- 
traire  dans  un  etat  tout  passif  et  sous  le  poids  d’une  sorte  d’op- 
pression  des  forces. 

Cesalienes  repondent  lentement  et  bri&vement  aux  questions 
qu’on  leur  fait ;  ils  cherchent  ce  qu’ils  ont  a  dire ;  il  n’y  a  point 
chez  eux  de  silence  obstine.  S’ils  ne  parlent  pas,  ce  n’est  point 
par  suite  d’un  projet  arrfite  ou  de  la  fixite  d’une  idee  qui  ab¬ 
sorbe  leur  attention  :  e’est  par  une  sorte  d’apathie ,  de  paresse , 
d’embarras  intellectuel. 

Il  y  a  chez  ces  malades  deux  choses  a  distinguer : 

Un  etat  general  qui  produit  la  torpeur,  l’engourdissement 
physique  et  moral ,  et  une  sorte  de  tristesse  sans  motif  qui  fait 
qu’ils  ont  peur  sans  savoir  pourquoi ,  qu’ils  redoutent  des  mal- 
heurs  qu’ils  ne  specifient  point ,  etc.  :  e’est  une  melancolie  sans 
delire ,  ou ,  si  l’on  veut ,  l’ennui  port6  au  plus  haul  degre. 

Mais  la  maladie  resle  rarement  il  ce  degre.  En  general ,  il  sur- 
vient  un  trouble  dans  les  sensations  qui  engendre  une  foule  d’il- 
lusions  et  bientot  le  delire. 


260 


MALADIES  MENTALES. 


Ccs  alienes  savent  ou  ils  sont ;  ils  reconnaissent  les  personnes 
qui  les  cntourent;  maisles  figures  sont  cliangdes,  les  objcts  sont 
transformes  :  ils  ne  voient  plus  rien  comme  autrefois. 

C’est  a  ces  malades  qu’il  faut  surtout  appliquer  ce  qu’Esquirol 
a  fait  dire  a  quelques  melancoliques  compris  par  lui  dans  la  se- 
conde  variety  qu’il  a  decrite : 

B  J’entends,  je  vois,  jc  touche,  disent  plusieurs  lypemania- 
ques;  mais  je  ne  sens  pas  comme  autrefois.  Les  objets  ne  vien- 
nent  pas  a  moi ,  et  ne  s’identifient  pas  avec  mon  etre ;  un  nuage 
epais,  un  voile  change  la  teinte  et  l’aspect  des  corps.  Les  corps 
les  mieux  polis  me  paraissent  hfirisses  d’asperites.  » 

L’espece  de  melancolie  que  je  viens  d’indiquer  ne  doit  point 
etre  confondue  avec  celle  dans  laquelle  « l’immobilite  du  corps , 
la  fixite  des  traits  de  la  face ,  le  silence  obstine ,  trahissent  la 
contention  douloureuse  de  l’intelligence  et  des  affections.  » 
Voici  d’ailleurs  une  observation  de  cette  variete  de  m61an- 
colie,  dont  les  caracteres  me  semblent  etre,  a  un  moindrc  degre, 
It :  memes  que  ceux  de  la  stupidite. 


OBSERVATION  IIUITIEME. 


La  femme  M. ,  agee  de  quarante-quatre  ans ,  de  petite  taille , 
mais  d’une  constitution  forte ,  d’un  temperament  sanguin ,  est 
entree  a  la  Salpetriere  le  24  octobre  1842.  Quelquesjours  apres 
son  entree ,  elle  essaya  de  s’etrangler  avec  un  mouchoir.  Outre 
les  traces  qu’offrait  le  cou ,  les  deux  conjunctives  etaient  com- 
pletement  infiltrees  de  sang.  La  malade  avait  alors  ses  rbgles. 
Cependant  la  raison  revint  presque  immediatement,  et,  dans  les 
premiers  jours  de  novembre,  cette  femme  etait  tout-a-fait  bien. 
Sa  famille  la  fit  alors  sortir,  malgre  l’avis  du  medecin;  et  son 
delire  ayant  reparu  peu  de  temps  apres ,  elle  fut  ramenee  k  la 
Salpetriere  le  25  novembre.  Le  lendemain  de  son  entree ,  etant 


STUPIDITii.  261 

encore  dans  ses  r&gles ,  elle  fit  une  nouvelle  tentative  de  stran¬ 
gulation.  G’est  alors  settlement  que  je  la  vis  dans  1’etat  suivant : 

Cette  femme  est  calme;  elle  reste  assise  ou  debout  aupres  de 
son  lit  sans  s’occuper ;  sa  physionomie  est  triste  et  en  me  me 
temps  un  peu  hebetee ,  son  regard  incertain.  Quand  on  1’inter- 
roge,  elle  repond  sans  difficultc ;  mais  ses  reponses  sont  lenles, 
breves;  elle  cherche  ce  qu’elle  veut  dire.  Depuis  le  debut  du 
delire,  elle  ne peut  plus  compter  les  jours,  ni les  mois.  Elle  pre¬ 
tend  qu’elle  ne  peut  pas  se  rctrouvcr,  qu’il  lui  est  impossible  de 
penser  ii  une  chose  nette.  Elle  a  la  tete  lourdc  ct  fatiguee.  Elle 
serait  bien  en  peine  de  dire  ce  qui  l’adlige;  elle  n’en  sait  rien 
elle-meme.  Elle  croit  avoir  fait  beaucoup  de  mal ;  mais  on  ne 
peut  rien  lui  faire  specifier.  Elle  a  des  bourdonnemenls  dans  les 
oreilles ;  elle  entend  dire  loute  sorte  de  choses ;  elle  est  comme 
ahurie.  Les  premiers  jours ,  elle  voyait  des  ombres,  des  figures, 
au  moment  de  s’endormir ;  maintenant,  des  qu’elle  s’assoupit , 
elle  se  reveille  en  sursaut ,  e  teles  hallucinations  la  poursuivent : 
elle  trouve  un  cliangement  a  tout  ce  qu’elle  voit  autour  d’ellc,  etc. 

L’appetit  est  assez  bon ;  constipation.  Pas  de  chaleur  a  la  peau. 
Le  pouls  bat  cent  pulsations  par  minute.  (On  present  les  laxa- 
tifs;  on  force  la  malade  a  se  promener,  a  assister  aux  reunions; 
On  l’encourage  au  travail.) 

Peu  de  jours  apres  la  cessation  des  regies,  on  commenca 
l’usagedes  bains,  en  continuant  les  laxatifs.  On  amena  cette  femme 
a  travailler.  Elle  allait  sensiblement  mieux ,  mais  elle  etait  loin 
d’etre  completement  bien.  Elle  causait  peu ,  restait  h  l’ecart ,  etc. 

Le  27  decembre,  les  rbgles  parurent,  et  coulbrent  plus  abon- 
damment  qu’aux  epoques  precedentes.  La  malade,  surveillee 
avec  soin,  ne  manifesta  aucune  idde  de  suicide.  Son  6 tat  ne 
s’6tait  point  aggrav6.  Apres  la  cessation  des  r&gles,  1’ameliora- 
tion  fut  rapide.  M...  s’occupe  du  menage,  aide  les  lilies  de 
service.  Elle  cause  plus  longuement,  et  aflirme  qu’elle  est 
guerie. 

Lc  6  janYier,  je  l’examinai  avec  soin ,  et  la  trouvai  en  effet 


262  MALADIES  MENTALES. 

complement  raisonnable.  Elle  me  donna  sur  sa  maladie  de 

nouveaux  details  que  je  joins  a  ceux  que  j’ai  deja  rapportes. 

Pendant  son  delire,  elle  voyait  du  feu  autour  d’elle,  et  bru- 
lait  sans  que  cela  lui  fitde  mal;  elle  sentait  des  odeurs  infectes, 
ne  trouvait  aucun  gout  a  tout  ce  qu’elle  mangeait.  Les  nuils  lui 
semblaient  si  longues  qu’elle  les  supposait  d’unc  duree  double 
des  nuits  ordinaires.  Elle  entendait  comme  des  voix  qui  bour- 
donnaient  autour  d’elle,  mais  sans  distinguer  ce  qu’on  disait. 
Pendant  les  premiers  jours,  elle  a  cru  etrc  dans  une  prison: 
elle  prenait  les  femmes  pour  des  hommes  deguises  (1).  Le  soil-, 
a  la  tombee  de  la  nuit,  les  figures  lui  semblaient  elTrayantes;  le 
matin  ,  au  contraire  ,  elle  voyait  les  objets  plus  nettement.  Tout- 
a-fait  au  debut,  elle  etait  persuadee  qu’on  allait  la  jeter  dans  des 
cliaudieres  d’eau  bouillaute  :  elle  entendait  le  bruit  de  l’eau  en 
ebullition ,  et  celui  qu’on  faisait  en  mettant  le  cbarbon  dans  les 
fourneaux.  Quant  aux  causes  qui  l’ont  portee  aux  deux  tenta- 
tives  de  suicide  qu’elle  a  faites,  c’est  tout  le  bouleversement  qui 
avait  lieu  autour  d’elle ,  et  dont  elle  croyait  etre  la  cause :  les  tins 
disaient  qu’ils  avaient  mal  a  la  Ute,  les  anlrcs  qu’ils  elaicnt 
cnrhumes;  et  comme  elle  etait  Y auteur  de  tout  cela,  il  fallait 
mieux  mourir. 

Cette  femme  etait  assurement  melancolique;  mais  il  est  im¬ 
possible  de  rattacher  cctte  forme  de  mfilancolie  a  celle  dans  la- 
quelle  les  malades  «  sont  mobiles ,  irritables ,  toujours  en  mou- 
vement  a  la  recherche  de  leurs  ennemis ,  et  racontent  a  tout  ve- 
nant  leursmaux,  leurs  craintes, leur  desespoir.  » Il estegalement 
impossible  de  la  comparer  a  la  seconde  variety  de  melancolie 
indiquee  par  Esquirol,  et  dans  laquelle  « l’immobilite  du  corps, 
la  fixite  des  traits  de  la  face,  le  silence  obstine,  trahissent  la  con¬ 
tention  douloureuse  de  l’intelligence  et  des  affections,  etc.  » 

Les  symptomes  qui  dominant  ici,  ce  sont  l’embarras  des  ideest 


(1)  C’est  la  chez  les  femmes  ali6n£es  une  illusion  tres  frequenteet 
qu’on  rctrouvc  surtout  tres  souvent  dans  la  folie  chronique. 


STUPIDITY. 


les  illusions ,  les  hallucinations ,  une  sorte  de  fatigue  dc  tfite ,  ou 
1116m e,  pour  me  scrvir  de  l’expression  de  cette  femme  qui  caract6- 
rise  bien  son  6tat ,  une  sorte  A’ahurissement ;  puis ,  en  dehors  de 
ces  symptomes,  1’apathie,  l’immobilite,  undtat  general  depres¬ 
sion  qui  fait  qu’elle  ne  s’agitc  pas ,  qu’elle  no  crie  pas ,  qu’elle 
passe  sa  journee  sans  dire  un  mot,  qu’elle  r6pond  a  peine  aux 
questions  qu’on  lui  fail. 

Ces  symptomes  ressembleiit  beaucoup  a  ceux  de  la  stupiditd, 
dont  ils  lie  sont  qu’un  diminutif.  Ce  que  la  malade  raconte 
apres  sa  guerison ,  offre  surtout  la  plus  grande  analogic  avec  cc 
que  disent  les  aliGnes  stupides  apres  que  la  stupeur  a  ccsse.  11 
suffira ,  pour  s’en  convaincre ,  dc  comparer  les  fails. 

II  y  aurait  done  trois  sortes  de  melancoliques : 

1°  Ceux  qui  sont  mobiles ,  irritables ,  et  qui  vont  raconter  ii 
tout  venant  leurs  maux ,  leurs  craintes ,  leur  desespoir,  etc. ; 

2°  Ceux  qui,  par  suite  d’idees  fixes  parfaitement  d6terminees, 
gardent  un  silence  obstinfi ,  et  chcz  lesquels  tout  indique  l’ac- 
tivite  intericure  de  la  pensee  et  la  contention  douloureuse  de 
l’intelligence; 

3°  Les  melancoliques  immobiles,  inertes,  mais  parapathie,  par 
suite  d’enibarras  intellectuel  et  d’oppression  des  forces.  Ceux-ci 
rdpondent,  mais  lentement,  avec  peine';  il  faut  les  exciter;  ils 
clierchent  leurs  idees,  repetent  les  questions  qu’on  leur  fait, 
comme  pour  les  mieux  comprendre;  enfin ,  ils  out  des  illusions 
nombreuses. 

Les  malades  appartenant  aux  deux  premieres  varietes ,  soit 
qu’ils  parlenl  et  s’agitent ,  soit  qu’ils  se  taisent  et  reslent  immo- 
biles ,  sont  dans  un  6tat  aclif.  Les  derniers  sont ,  au  contraire , 
dans  un  etat  tout  passif. 

C’cst  cette  variete  de  la  melancolie ,  qu’on  pourrait  appeler 
passive,  avec  stupeur,  avec  embarras  intellectuel,  qui  parait  6tre 
comme  un  premier  degr6  de  beaucoup  de  cas  de  stupidite.  Chez 
les  stupides ,  il  y  a  aussi  torpeur,  apathie ,  engourdissement ,  op¬ 
pression  des  forces ,  mais  ces  symptomes  sont  plus  prononces ; 


264  MALADIES  MENTALES. 

les  objets  exterieurs  sont  aussi  transformes,  mais  d’une  maniere 
plus  complete ;  1’ intelligence  est  plus  embarrassee,  et  les  malades 
perdent  la  conscience  des  temps,  des  lieux,  des  personnes,  etc. 

La  stupidity  est  a  la  melancolie  avec  stupeur  ce  que  la  manie 
tres  aigue  est  5  l’excitation  maniaque.  Dans  la  manie  tres  aigue,  le 
malade  n’a  plus  conscience  de  ce  qui  se  passe  autour  de  lui , 
il  ne  reconnait  plus  personne ,  toutes  ses  impressions  sont  trans- 
formees ,  l'in coherence  des  idees  est  complete ,  l’agitation  ex- 
trfime ,  etc.  Dans  la  simple  excitation  maniaque ,  il  y  a  aussi  de 
l’incoherence ,  des  illusions  des  sens ,  de  F agitation ,  mais  on 
peut  fixer  plus  ou  moins  longtemps  Fattcntion  du  malade  qui 
sait  ou  il  est  et  reconnait  souvent  les  personnes  qui  l’entourent. 
Ce  malade ,  s’il  transforme  quelques  unes  des  impressions  qu’il 
recoit ,  en  percoit  beaucoup  comme  dans  l’etat  normal ,  etc.  Ces 
deux  etats  ne  sont  que  deux  degres  differenls  de  la  meme  ma- 
ladie,  et  on  arrive  graduellement  de  Fun  2i  l’autre  par  des 
nuances  presque  insensibles. 

Il  en  est  tres  souvent  de  meme  de  la  stupidite  et  de  la  varied 
de  melancolie  dont  j’ai  parl6;  l’une  ne  semble  etre  que  l’exage- 
ration  de  l’autre. 

Les  observations  de  stupidite  analogues  a  celles  que  j’ai  rap- 
portees  me  paraitraient  done  devoir  etre  separees  de  la  melan¬ 
colie  ordinaire  pour  former  une  variele  tout-a-fait  speciale  de 
ce  genre  de  folie. 

Je  ne  pretends,  d’ailleurs,  en  aucune  maniere,  etendre  cette 
opinion  a  tous  les  faits ,  mais  je  la  crois  applicable  au  plus  grand 
nombre. 

J’ai  dit  plus  haut  comment  M.  Etoc,  s’attachant  surtout  chez 
les  alienes  stupides  h  la  supension  et  a  l’embarras  des  idfies 
produits  par  l’cedeme  du  cerveau ,  n’avait  vu  dans  la  stupidite 
qu’une  complication  de  la  folie ,  qu’un  accident  qui  pouvait  s’a- 
j outer  a  cette  maladie  comme  a  toute  autre. 

Cette  manifere  d’envisager  la  stupidity  ne  me  parait  point  ap¬ 
plicable  aux  cas  que  j’ai  citfo. 


STUPIDITY.  265 

L’intelligence  n’a  <5t6  suspendue  chez  aucun  des  alienes  dont 
j’ai  rapporte  les  observations. 

Tous  ces  malades ,  malgre  l’embarras  des  idfies ,  avaient  un 
dfilire  interieur  dont  ils  onl  pu  rendre  compte  apres  leur  gue- 
rison.  Ce  delire  avait  meme  des  caracteres  particuliers  qui  se 
sont  retrouves  dans  tous  les  cas.  Iletait  de  nature  exclusivement 
triste ,  entrelenu  par  des  illusions  et  des  hallucinations  et  sou- 
vent  accompagne  d’idees  de  suicide.  Les  malades  etaient ,  en 
outre,  dans  un  6tat  tout  special.  Ils  avaient  perdu  la  conscience 
du  temps,  des  lieux,  des  pcrsonnes,  et  ils  vivaient  dans  un 
monde  imaginable. 

Ce  ddlire  et  l’etat  intellectuel  qui  l’accompagne  ne  precede 
pas  la  stupidite ,  il  se  produit  avec  elle ,  il  parait  etre  le  resultat 
du  trouble  des  sensations.  Les  abends  stupides ,  comme  l’a  tres 
bien  dit  HI.  Etoc ,  ne  voient  plus  les  objets  qu’a  travers  un  voile ; 
mais  de  lit  naissent  bientot  des  illusions  nombreuses  qui  en- 
gendrent  elles-memes  les  conceptions  dfilir  antes  les  plus  bizarres. 

Il  n’  y  a  done  pas  seulement  embarras  de  l’intelligence  chez 
les  alienes  stupides ,  mais  encore  production  d’un  delire  parti- 
culier.  11  y  a  done  plus  qu’une  simple  complication ,  et  je  ne 
saurais  pour  tous  ces  faits  admettre  1’opinion  de  M.  Etoc. 

Quant  it  l’opinion  de  Georget,  qui  fait  dela  stupidite  un  genre 
particular  de  folie ,  caractirise  par  l’absence  de  la  manifestation 
de  la  pens6e ,  il  est  Evident  qu’elle  ne  saurait  s’appliquer  non 
plus  aux  fails que  j’ai  rapport&>.  Outre  que  je  pense  avec  M.  Etoc 
que  l’absence  de  la  manifestation  de  la  pensee  ne  saurait  sufTirc 
pour  caracteriser  un  genre  particular  de  folie ,  je  n’ai  vu  chez 
les  abends  stupides  que  j’ai  rencontres,  que  des  melancoliques 
avec  des  symptomes  speciaux. 

La  stupidite ,  dans  beaucoup  de  cas ,  ne  me  parait  done  etre 
ni  une  simple  complication  de  la  folie  qui  survient  indifterem- 
ment  dans  tous  les  genres  de  folie ,  ni  un  genre  particulier  de 
delire;  e’est  pour  moi  le  plus  liaut  degre  d’une  varifite  tout-a-fait 
speciale  de  la  m61aucolie. 

annal-  MED.-rsYc.  i.  Mars  1843.  18 


266  maladies  Mentales. 

Maintenant  Convient-il  de  conserver  la  denomination  de  stu¬ 
pidity  pour  designer  des  malades  qui  ont  un  d61ire  interieur; 
chez  lesquels  la  pens6e  ne  cesse  point  d’etre  active,  et  qui 
apres  leur  guerison  peuvent  rendre  compte  des  idees  qui  les 
occupaient  ? 

ML  Parchappe,  dans  son  dernier  ouvrage ,  appelle  stupidity  la 
demence  au  dernier  degr6  (1).  Dans  toutes  les  observations  qu’il 
rapporte ,  l’intelligence  des  malades ,  apres  un  temps  variable  , 
s’etait  compietement  eteinte.  C’est ,  en  effet ,  la  seule  acception 
qu’on  puisse  donner  au  mot  stupidite ,  qui  signifie  alors  l’aboli- 
tion ,  la  destruction  incurable  de  l’intelligence. 

M.  Chambeyron,  dans  sa  traduction  d’Hoffbauer,  ddsigne 
aussi  sous  le  nom  de  stupides  les  malades  en  demence. 

11  est  evident  qu’on  ne  s’entendra  bientot  plus  sur  la  signifi¬ 
cation  du  mot  stupidity  chez  les  aliens ,  si  on  continue  ii  l’ap- 
pliquer  &  des  6tats  si  compietement  difT4rents. 

II  serait  done  preferable  de  rappeler  par  un  mot  la  nature  du 
delire  des  malades  et  l’etat  special  dans  lequel  ils  se  trouvent. 

Ce  qui  caracterise  surtout  cet  etat ,  c’est :  1°  le  d61ire  meian- 
colique;  2°  l’embarras  intellectuel ;  3°  la  transformation  des  im¬ 
pressions  externes;  4°  l’inertie. 

Les  denominations  de  meiancolie  passive,  avec  stupeur ,  avec 
embarras  intellectuel ,  me  paraitraient  convenir  pour  designer 
tous  les  cas  analogues  a  ceux  que  j’ai  cites  dans  ce  travail ;  on 
devrait ,  d’ailleurs ,  dans  cette  variety  de  meiancolie ,  distinguer 
plusieurs  degr6s ,  dont  le  plus  61eve ,  caracterise  par  la  trans¬ 
formation  g6n4rale  des  impressions ,  par  l’existence  du  malade 
dans  un  monde  imaginaire ,  par  la  suspension  de  la  sensibilite  , 
constitue  veritableraent  un  6tat  special ,  comme  l’extase ,  la  ca- 
talepsie ,  etc. 

Mais  ces  denominations  de  meiancolie  passive ,  avec  stupeur , 
avec  embarras  intellectuel,  pourraient-elles  s’appliquer  ii  tous 


(1)  Traili  thiorique  el  pratique  de  la  folie. 


STUPIDltE. 


26 1 

les  cas?  N’y  a-t-il  pas  des  raalades  dont  l’intelligence  est  com- 
plclement  suspendue ,  comma  I'oht  pense  Georget  et  M.  Etoc  et 
surtout  M.  Ferrus  ?  Enfin  le  delire  intdrieur  dcs  aliehes  stupides 
est-il  toujours  de  nature  triste?  11  est  evident  que  les  faits  qtie 
j’ai  cites ,  rdunis  meme  a  quelques  autres  que  je  possede ,  sont 
trop  peu  nombreux  pour  me  perinettre  de  trancher  les  questions 
que  je  viens  de  poser. 

Gependant  je  crois  devoir,  comme  complement  de  ce  travail , 
examiner  jusqu’h  quel  point  les  faits  citds  par  Georget  et  par 
M.  Etoc  peuvent  infirmer  ceux  que  j’ai  moi-meme  observes. 

1°  Observations  de  Georget  et  de  M.  Etoc  tendant 

A  PROUVER  QDE  L’INTELLIGENCE  PEUT  fiTRE  SUSPENDUE 

CHEZ  LES  ALlENES  STUPIDES. 

Ces  observations  sont  au  notnbre  de  trois ;  je  citerai  un  ex¬ 
trait  de  Chacune ,  en  reproduisant  textuellement  tout  ce  qui  a 
rapport  &  l’dtat  intellectuel  des  malades  pendant  la  durde  de  la 
stupidity. 

OBSERVATION  PREMliiRE  (Georget). 

Fille  de  tfente-six  ails.  Symptomes  de  stupidity  au  plus  haut 
degre  pendant  trois  tnois.  Guerison.  Void  Commeht  Georget , 
d’apr&s  les  renseignements  qu’il  obtint ,  decrit  l’dtat  intellectuel 
de  la  malade  : 

«  Elle  ne  pensait  a  rien ;  quand  on  Idl  parlait ,  elle  tte  rete- 
nait  que  le  premier  mot  de  la  phrase ,  et  rt’avait  pas  la  force  de 
repondre.  Elle  n’avait  pas  send  la  douleur  quand  on  lui  tnit  uil 
sdtOh.  i! 

OBSERVATION  DEUX1EME  ( M.  Etoc). 

Femme  de  vingt-six  ans.  Symptomes  de  stupiditd ,  prdcddds 
de  maiile.  Cessation  de  la  stupidity  aprds  dix  mois.  Persistancd 
du  delire. 


MALADIES  MENTALES. 


2t58 

(■  La  malade,  dit  M.  Etoc,  ne  put  qu’imparfaitement  reudre 
compte  de  son  etat  anterieur.  EHe  se  borne  a  dire  qu’elle  ne 
pensait  a  rien ,  qu’elle  ne  desirait  rien ,  et  reconnaissait  confuse- 
ment  ce  qui  se  passait  autour  d’elle.  »> 

OBSERVATION  TROISIfeME  (  communiquee  a  ftl.  Etoc  par 
M.  Lelut ). 

Jeune  liomme  de  seize  ans.  Symptomes  de  stupidite  avcc  des 
remissions  pendant  plusieurs.mois. 

«  Ce  malade  etait  convalescent  lorsque  j’entrai  a  Bicetre ,  dit 
M.  Etoc;  je  regrette  dc  ne  pas  l’avoir  interroge  sur  ce  qu’il 
ressentait  pendant  son  etat  de  stupidite.  Void  unc  circonstancc 
qui  pourra  servir  a  remplir  cette  lacune.  Un  jour  que  M.  Fer- 
rus  lui  rcfusait  la  permission  de  se  promener  dans  les  cours 
libres  de  1’hospice,  Ie  malade  fit  ce  singulier  raisonnement  que 
je  ne  manquai  pas  de  noter  :  Yous  me  rendez  la  raison,  et  vous 
ne  voulez  pas  que  je  m’en  serve ;  autant  valait  ne  pas  me  guerir. 
J’etais  plus  heureux ,  je  ne  desirais  rien ;  j’etais  comme  une 
machine.  » 

De  ces  trois  faits ,  les  deux  derniers  sont  tres  incomplets.  La 
seconde  malade  restee  alienee  n’a  pu,  dit  M.  Etoc,  rendre 
qu’imparfaitement  compte  de  son  etat.  Le  troisieme  n’a  pas  6te 
interroge  apres  sa  guerison.  C’est  par  une  phrase  qu’il  a  dite  par 
hasard  qu’on  a  connu  son  etat  intellectuel  pendant  la  durSe  de 
la  stupidite.  Reste  done  la  premiere  observation  ,  qui ,  quoique 
plus  positive ,  laisse  encore  beaucoup  a  desirer.  La  malade ,  dit 
Georget ,  ne  pensait  &  rien.  Mais  lui  a-t-ou  demande  si  elle  sa- 
vait  oit  elle  etait ,  si  elle  voyait  les  personnes  qui  l’entouraient , 
et  comment  elle  les  voyait?  N’avait-elle  sur  tout  cela  aucune 
idee  vraie  ou  fausse?  Dire  qu’elle  ne  pensait  a  rien  ne  me  pa- 
rait  pas  suffire ,  et  d’autres  details  seraient  ndeessaires. 

Les  faits  cit6s  par  Georget  et  par  M.  Etoc  sont  done  trop  peu 
nombreux  et  trop  incomplets  pour  prouver  que  l’intelligence 
peut  etre  suspend  ue  chez  les  alifines  stupides. 


sruPiDiTii. 


269 


Ce  serait  d’ailleurs  une  erreur  de  croire  que  l’inlelligence 
est  suspendue  parce  que  le  malade  declare  aprfes  sa  guerison 
qu’il  ne  pensait  a  rien.  Gela ,  dans  quelques  cas,  pourrail  tout 
au  plus  prouver  que  le  convalescent  a  perdu  complement  le 
souvenir  des  idees  qui  l’ont  occupe.  Ne  sait-on  pas  que  beau- 
coup  de  personnes  ne  conservent  aucun  souvenir  de  leurs  reves; 
n’en  est-il  pas  ainsi  pour  les  somnambules ;  ne  voit-on  pas  meme, 
dans  quelques  cas  exceptionnels ,  des  alienes  qui  ont  oublie  tout 
ce  qu’ils  ont  fait  pendant  l’acces?  Pourquoi  n’en  serait-il  pas  dc 
meine  chez  les  alienes  stupides?  L’observation  suivante  prou- 
vcra  que  la  supposition  que  je  fais  est  vraie  au  moins  dans  quel- 
qucs  cas. 

OBSERVATION  NEUVlfcME. 

DtSlire  mdiancolique ,  embarras  intelleclucl ,  apparcnces  rlostupiditu.  —  Plus  lard 
agitalion  aulomalique.  —  Guerison  apres  cinq  semaincs. 

La  femme  C. ,  ag6e  de  quarante-huit  ans,  journalise ,  est 
entire  h  la  Salpetriere  le  17  mai  18&2,  dans  le  service  dc 
M.  Mitivi6  :  voici  les  renseignements  donnes  par  la  famille  sur 
les  causes  et  le  commencement  du  d&ire. 

Le  ti  mai,  on  a  vole  a  la  malade  sa  chaine  d’or  et  ses  bou- 
cles  d’oreilles.  Celte  perte,  qui  pour  elle 'fitait  considerable, 
l’aflligea  beaucoup.  Depuis  lors  elle  est  devenue  triste ,  et  parle 
souvent  du  malheur  qui  lui  est  arrive. 

Le  3  juin ,  elle  revient  des  champs  au  milieu  de  la  journee.  Elle 
avait  6le  obligee  de  cesser  son  travail  a  cause  d’une  cephalalgie 
tres  forte.  On  s’apercut  presque  aussitot  que  les  idees  etaient 
peu  suivies ,  et  une  saignee  fut  imm&liatement  pratiquee.  Le  len- 
demain  C. . .  est  plus  triste ,  silencieuse ,  abattue.  On  la  conduit 
a  l’Hotel-Dieu.  Elle  est  saignee  de  nouveau.  Apres  quelques 
jours ,  on  est  oblige  de  l’envoyer  a  la  Salpetriere ,  parce  qu'elle 
troublait  le  repos  des  autres  malades. 

A  son  entire  dans  le  service  de  M.  Mitivie,  elle  offre  les 
symptomes  suivants : 


MALADIES  MENTALES. 


270 

,  La  face  est  pale,  les  yeux  fixes,  la  physionomie  etonnee.  C... 
est  immobile ;  elle  ne  repond  a  aucune  question  ;  quand  on 
l’iuterroge ,  elle  remue  les  levres  et  marmotte  des  mots  dont  il 
est  impossible  de  rien  saisir.  A  force  d’instances ,  en  la  stimu¬ 
lant  vivement,  on  obtient  quelque  monosyllabe  dit  a  voix  si 
basse  qu’on  l’entend  a  peine.  La  malade  parait  comprendrc 
quelques  lines  des  questions  qu’on  lui  fait.  Elle  montre  sa  langue 
et  marche  quand  on  l’y  engage.  Sa  demarche  est  lente,  mal  as¬ 
sume  ,  et  denote  une  faiblesse  assez  grande. 

La  langue  est  sfcche,  rapeuse,  la  peau  chaude ,  le  pouls  a  110. 
Constipation ;  insomnie.  La  malade  a  ses  regies.  ( Orge  miellee , 
lavements  laxatifs.) 

Le  19,  les  rfcgles  ont  cess<5;  les  symptomes  sont  les  meuies. 
Je  parviens  a  saisir  quelques  uns  des  mots  que  la  malade  mar¬ 
motte;  elle  dit  qu’elle  est  morle,  que  son  corps  a  ete  coupe  en 
deux,  qn’elle  n’a  plus  de  tele.  Pendant  la  nuit,  elle  voulait  sor- 
tir  de  son  lit ;  on  a  ete  oblige  de  la  faire  recoucher  plusieurs  fois. 
Mfime  etat  de  la  langue ,  Ja  fifcvre  persiste. 

Le  21 ,  il  est  survenu  une  sorte  d’agitation  comme  automa- 
tique.  C...  ramasse  les  couvertures  de  son  lit;  elle  va  et  vient, 
sans  savoir  ce  qu’elle  fait;  ses  yeux  sont  largement  ouverts ,  sa 
physionomie  hebetee ;  on  ne  peut  obtenir  aucune  reponse ;  la 
malade  repete  quelquefois  le  commencement  de  la  question 
qu’on  lui  fait ,  mais  elle  ne  va  pas  au-dela. 

Le  22,  la  langue  est  humide ,  la  fievre  a  cesse.  On  est  parvenu 
h  faire  boire  un  peu  de  lait. 

Le  25,  la  malade  a  dormi  trhs  longtemps.  Il  y  a  aujour- 
d’hui  beaucoup  plus  de  calme ;  d’ailleurs ,  memes  symptomes 
de  stupeur,  meme  6tat  de  mutisme,  constipation.  (Orge  miellee, 
calomel,  bains.) 

Le  27 ,  j’obtiens  quelques  mots  de  la  malade,  et  j’apprends 
qu’elle  croit  6tre  en  prison. 

Le29,C...  commence  a  repondre ,  mais  tres  lentement , 
tres  laconiquement.  Elle  garde  le  silence  ppuy  le  plus  grand 


STUPIDITE.  271 

nombre  des  questions;  ses  yeux  sont  toujours  largement  ou- 
verts ,  le  regard  incertain  ou  fixe. 

Le  6  juillet,  elle  est  tres  apathique;  elle  passe  sa  journee 
assise  a  la  meme  place;  quand  on  l’interroge,  elle  remue  les 
levres ,  mais  elle  n’entend  rien ;  elle  ne  sait  pas  ou  elle  est ,  elle 
al’airetonne;  somnolence  presque  continuelle.  On  est  parvenu 
a  la  faire  un  peu  travailler. 

28  juillet,  elleest  completement  raisonnable  depuis  huitjours ; 
elle  repond  aux  questions  qu’on  lui  fait;  mange  et  dort  bien; 
elle  travaille  toute  la  journfie. 

Sortie  guerie  le  6  aout  1842. 

J’ai  interroge  cette  femme  avec  soin  avantsa  sortie,  et  je  n’ai 
presque  rien  pu  en  obtenir ;  non  qu’elle  ne  mit  beaucoup  de 
bonne  volonte  it  me  donner  des  details,  mais  parce  qu’elle 
n’avait  rien  h  me  dire.  Pendant  sa  maladie ,  elle  ne  pensait  a 
rien ,  elle  6tait  comme  imbecile ;  elle  avait  comme  un  bourdon 
dans  la  tfite ;  elle  ne  pouvait  pas  parler ;  $a  la  tenait  dans  la  gorge ; 
elle  n’entendait  pas  ce  qu’on  lui  disait,  excepte  dans  les  derniers 
temps ;  elle  croyait  etre  en  prison ;  il  lui  semblait  que  tout  le 
monde  se  moquait  d’elle  et  qu’on  crachait  sur  elle  comme  si 
elle  avait  6t6  une  voleuse  (1). 

Assurement  il  y  a  loin  de  cette  malade  h  quelques  autres,  qui 
m’ont  donne  sur  leur  etal  anterieur  des  details  si  precis,  si  com- 
plets.  Si  memeje  m’en  fitais  tenu  a  ce  qu’elle  m’a  dit  d’abord, 
j’aurais  pu  croire  que  son  intelligence  avait  reellement  ete  sus- 
pendue.  Mais  qu’on  se  rappelle  ce  que  j’avais  surpris  un  jour 
pendant  qu’elle  6tait  encore  dans  la  stupeur ;  ces  idees ,  qu’elle 
etait  morte ,  que  son  corps  avait  6te  coupe  en  deux ,  qu’elle  n’a¬ 
vait  plus  de  tele.  De  tout  cela  la  malade  n’eu  gardait  aucun  sou¬ 
venir  ,  et  ne  m’eiit-elle  pas  dit  les  quelques  phrases  qui  terni- 
nent  l’observation ,  que  je  n’en  aurais  pas  moins  eu  la  certitude 
qu’il  avait  exists  un  delire  m61ancolique.  De  ce  qu’une  con- 


(1)  Je  crois  devoir  prfivenir,  quant  au  diagnostic  de  la  maladie  de  gette 


272  MALADIES  MENTALES. 

valescente  declare  qu’clle  ne  pensait  a  rien  pendant  sa  maladie 

il  ne  faudrait  done  pas  conclure  que  son  intelligence  etait  sus- 

pendue. 

Ainsi,  outre  que  les  fails  sur  lesquels  on  s’est  appuye  pour 
admettre  la  suspension  de  l’intelligence  chez  les  alienes  stupides 
ne  sont  ni  assez  nombreux  ni  assez  complets ,  cette  prfitcnduc 
suspension  des  facultespeut,  dans  quelques  cas ,  s’expliquer  par 
l’oubli  de  ce  qui  s’est  passe  dans  l’acces. 

Il  me  restc  a  examiner  jusqu’a  quel  point  les  observations  de 
Georget  et  de  M.  Etoc  prouventque  le delire  interieur  des  alienes 
stupides  n’est  pas  toujours  uniforme  et  de  nature  triste ,  comme 
dans  les  observations  que  j’ai  citees. 


femme,  l’objection  qu’on  pourrait  faire  qu’elle  n’Atait  point  dans  un  6 tat 
de  stupidity  ,  et  cela  a  cause  de  l’agitation  survenuc  pendant  quelques 
jours ,  et  qui  n’est  point  en  effet  un  symplOme  ordinaire. 

M.  Etoc  a  ci  16  un  fait  scmblable. 

«  Quelqucfois ,  dit  cet  auteur,  la  malade  s’ agile ,  inarclie  vile,  sans  but, 
sans  motif;  elle  va  devant  cilc;  on  dirait  qu’elle  se  meut  pour  se  mou- 
voir,  par  instinct ,  sans  la  participation  de  l’inteliigencc.  Peut-etre  ce- 
pendant  cette  agitation  est-eile  dcterrnince  par  des  hallucinations.  Si  on 
lui  parle ,  elle  rdpond  lentement :  Oui...  non...  je  ne  sais  pas...  Ou  done 
que  je  suis...  Je  veux  mourir... 

Ainsi  voila ,  d’apres  M.  Etoc ,  unc  malade  slupidc  qui  s’agite ,  marche 
vite ,  rdpond  quand  on  1’interroge.  L’agitation  peut  done  se  rencontrer 
chez  ces  malades ;  mais  cette  agitation  a  un  caractere  particulier  tres 
bien  d6crit  par  M.  Etoc.  Il  semble  en  effet  que  l’aliinfi  se  meuve  sans 
but ,  sans  motif,  par  instinct,  sans  la  participation  de  l’intelligence.  On 
dirait  des  mouvements  automatiques. 

M.  Etoc  a  vu  aussi  les  symptdmes  fdbriles  qui  ont  marque  les  pre¬ 
miers  jours  de  la  maladie  de  la  femme  C  ..  Dans  son  observation  hui- 
tieme ,  on  nota  a  l’entrde  tous  les  signes  d’une  affection  typho'ide. 

J’insiste  sur  ces  points ,  parce  que  le  premier  fait  a  prouver  dans  ce 
travail,  e’est  que  les  malades  que  j’ai  observes  sont  bien  des  alifinds  stu¬ 
pides  ,  tcls  que  Georget  et  M.  Etoc  les  ont  dicrits ,  et  j’ai  insists  longue- 
ment  sur  la  description  des  sympldmes  pour  prdvenir  toute  objection  a 
cet  dgard. 


STUP1DIT1!. 


273 


2°  Observations  de  Georget  et  de  M.  Etoc,  pouvant  ser- 

VIR  A  DETERMINER  EA  NATURE  DU  DELIRE  CHEZ  LES  ALIEnES 

STUPIDES. 

Ces  observations  sont  an  nombrc  de  quatre.  J’en  rapporterai 
aussi  un  extrait  dans  lequel  je  citerai  textuellement  tout  ce  qui 
a  rapport  a  la  nature  du  delire. 

OBSERVATION  premiEre  ( Georget ). 

Jeune  fille  de  vingt-deux  ans ,  tombee  dans  la  stupidity  a  la 
suite  d’une  Emotion  morale  tres  vive.  Kile  rendit  compte  de  son 
etat,  apres  sa  guerison,  de  la  manure  suivante  : 

Elle  dit  qu’elle  entendait  bien  les  questions  qu’on  lui  adres- 
sait ,  mais  que  ses  idees  venaient  en  si  grand  nornbre  et  si  confu- 
s<5ment ,  qu’il  lui  dtait  impossible  d’en  rendre  aucune. 

observation  deuxiEme  (M.  Etoc). 

Mademoiselle  N...,  agee  de  vingt-quatre  ans,  devient  alienee 
en  apprenant  qu’un  mariage  vivement  desir6  etait  rompu  sans 
retour.  Des  le  debut ,  elle  brise  ses  meubles ,  dechire  ses  vete- 
ments.  « Elle  n’est  pas  faite  pour  qu’un  homrne  se  joue  d’elle ; 
elle  est  homme  aussi ,  elle  saura  bien  le  prouver. . .  »  Cette  idee 
domine  tellement  dans  son  esprit  qu’elle  imite  la  demarche  et 
prend  les  vetements  de  son  nouveau  sexe. 

Apres  trois  mois ,  elle  tombe  dans  la  stupidite ,  et  gueril  au 
bout  d’un  mois  envirou.  Interrogfie  sur  ce  qu’elle  avait  eprouve 
pendant  sa  maladie,  elle  dit  a  M.  Etoc  «  qu’elle  avait  con  fuse- 
men  t  la  conscience  de  son  elat ,  qu’elle  n’en  ressentait  point  de 
peine  et  ne  songeait  point  a  en  sortir.  Elle  ne  souffrait  nulle 
part.  Quand  on  lui  piquait  les  bras  et  les  jambes,  elle  eprouvait 
une  legere  douleur  analogue  au  chatouillemeut ;  elle  n’avait  pas 
l’idfie  de  les  retirer ;  elle  croyait  encore  6tre  homme ,  mais  elle 
n’y  attachait  pas  d’importance.  » 


274 


MALADIES  MENTALFS. 


OBSERVATION  TROISltME  (M.  Etoc). 

LafilleG...,  domestique,  devient  alifenee  a  vingt-sept  ans. 
Void  comment  M.  Etoc  decrit  Ie  debut  du  dfilire : « La  malade  passe 
subitement  de  la  gaiete  la  plus  vive  a  la  tristesse  la  plus  sombre ; 
danse,  rit,  pleure  et  chante  sans  motif,  dfichire  ses  vetements 
'pour  s’cimuser.  Au  bout  de  quelques  jours  d’agitation  le  calme 
revient;  elle  entend  des  voix  confuses  qui  lui  parlent;  clle  veut 
mourir,  elle  se  tuera.  »  Bientot  elle  entre  ii  la  Salpetriere  avec 
des  symptomcs  de  stupidite. 

« Si  on  lui  parle,  ajoute  M.  Etoc,  elle  repond  lentement 
oui. . . ,  non. . . ,  je  ne  sais pas. . . ,  ou  done  que  je  suis. ..,je veax 
mourir...  » 

Peu  de  temps  apres,  la  malade  fait  une  chute  sur  le  visage 
dans  un  escalier.  La  levre  superieure  est  divisee  dans  toute  son 
epaisseur.  M.  Etoc  soupconne  qu’il  y  a  eu  une  tentative  de  sui¬ 
cide.  Quelque  temps  apres  la  malade  meurt  dans  le  marasme. 

OBSERVATION  QUATRIEME  (  M.  EtOC  ). 

(J’airapportfe  cette  observation  4  la  suite  de  celles  quej’aimoi- 
merne  recueillies ,  parce  qu’elle  offre  avec  elles  la  plus  grande 
analogie ;  e’est  la  malade  qui ,  au  milieu  d’une  infirmerie ,  se 
croyait  dans  un  desert  ou  aux  gal  feres,  et  voyait  autour  d’elle  des 
voitures  chargees  de  cercueils. ) 

De  ces  quatre  observations,  les  deux  derniferes  confirment 
completement  celles  qui  me  sont  propres.  Dans  ces  deux  cas  le 
delire  fetait  de  nature  triste,  et  de  plus  l’une  des  maladesau  moins 
avait  des  idees  de  suicide. 

Le  premier  de  ccs  fails  ne  peut  en  aucune  manifere  servir  a 
eclairer  la  question ,  et  sous  ce  rapport  il  est  ton Ga -fait  nul.  11 
venait  a  l’esprit  de  la  malade  un  trfes  grand  nombre  d’idfees,  mais 
de  quelle  nature  fetaient  ces  idees  l  Georget  ne  le  dit  pas. 


STDPIDIT13. 


275 


Reste  done  la  deuxieme  observation  :  celle-ci  n’est  pas  bean- 
coup  plus  positive.  La  malade  qui  croyait  avoir  change  de  sexe 
avant  de  tomber  dans  la  stupidite  a  garde  cette  idee ;  elle  croyait 
encore  etre  homme,  mais  elle  n’y  attachait  pas  d’importance. 
Voila  tout  ce  qu’on  a  su  sur  la  nature  de  son  dfilire ,  elle  n’a  pas 
donne  d’autres  details ;  n’avait-elle  que  cette  idee  ou  bien  lui  en 
vcnait-il  d’autres  al’esprit?  On  ne  sait  rien  a  cet  6gard.  Ge  fait, 
d’ailleurs  unique,  ne  saurait  prouver  que  le  delire  des  alienes- 
stupides  n’est  pas  constamment  de  nature  triste.  Je  ne  pretends 
assurement  pas  qu’il  n’y  ait  pas  d’ exceptions  a  cet  egard ,  mais 
je  dis  que  les  faits  cites  par  Georget  et  par  M.  Etoc  ne  demon- 
trent  point  jusqu’h  present  que  ces  exceptions  aient  lieu. 

Une  seule  observation  de  stupidite  est  citee  dans  les  Lecons 
de  M.  Ferrus  inserees  dans  la  Gazette  des  hdpilaux ,  et  cette 
observation ,  quoique  manquant  de  details ,  vient  confirmer  ce 
que  j’ai  dit  de  la  nature  du  delire. 

« II  ya  quelques  annees  un  negotiant  probe  et  laborieux,  avant 
eprouve  des  pertes  commerciales  accablantes ,  resol ut  de  ne  pas 
survivre  It  sa  ruine  et  se  precipita  dans  la  Seine ,  mais  il  fut  se- 
couru  it  temps  et  conduit  a  Bicelre.  II  y  arriva  dans  un  etat  de 
stupidite  la  plus  complete  qui  ceda  trois  mois  aprbs  it  l’emploi 
des  toniques ,  etc.  » 

Le  passage  suivant  des  Lecons  de  M.  Ferrus ,  sur  l’dtiologie  de 
la  stupidity ,  vient  encore  d’une  maniere  singulifire  a  l’appui  de 
1’opinion  que  j’ai  einise  plus  haut  sur  la  nature  du  delire  des 
ali£nes  stupides  : 

«  L’importance  des  Emotions  vives,  brusques  et  surtout 
tristes  et  ejfrayantes  dans  la  production  de  la  stupidity ,  est  si 
remarquable  qu’elle  a  etfi  generalement  comprise  par  tous  les 
artistes  qui ,  voulant  representer  la  douleur,  lui  ont  donnfi  l’at- 
titude  de  la  stupidit6,  et  comme  l’a  dit  Montaigne  : « Voila  pour- 
»  quoi  les  poetes  feignent  cette  miserable  mfere ,  NioM ,  ayant 
»  perdu  premierement  sept  fils  et  puis  de  suite  autant  de  lilies , 

surchargee  de  per  tea ,,  avoir  ete  transformee  en  rocher  pour 


276  MALADIES  MENTALES. 

»  exprimer  cette  monie ,  muette  et  sourde  stupiditd  qui  nous 
»  transit  lorsque  les  accidents  nous  accablent ,  surpassant  notre 
»  portee.  » 

Pour  juger  definitivement  cette  question  de  l’uniformite  du 
delire  chez  les  alienes  stupides ,  il  reste  desormais  ii  dtudier  les 
cas  oil  la  stupiditd ,  au  lieu  d’etre  primitive ,  est  precedee  de 
monomanie  ou  de  manie.  II  serait  intcressant  de  rechercher  si  ce 
delire  reste  le  meme ,  s’il  est  seulement  modifie  par  la  compres¬ 
sion  cdrebrale ,  ou  bien  s’il  change  de  nature  et  s’il  devient  con- 
stammcnt  triste.  Les  malades  perdent-ils  la  conscience  du  temps, 
des  lieux,  des  personnes,  etc.?  C’est  la  un  point  tres  important, 
car  il  s’agit  de  decider  si  l’etat  designe  sous  le  nom  de  stupi¬ 
dite  est  toujours  le  meme,  quant  h  la  nature  du  delire. 

L’observation  de  chaque  jour  nous  montre  des  malades  avec 
des  alternatives  d’excitation  maniaque  et  d’abattement ,  passant 
de  la  manie  a  la  melancolie,  et  dont  le  delire  change  complete- 
ment  de  nature.  Je  ne  puis  mieux  faire  que  de  rappeler  la  ma- 
niere  dont  un  aliene ,  gueri  par  Willis  ,  decrivait  lui-meme  le 
changement  brusque  qui  s’operait  en  lui. 

«  J’attendais  toujours  avec  impatience ,  dit  le  maladc ,  l’acces 
d’agitation ,  qui  durait  dix  h  douze  jours ,  plus  ou  moins ,  parce 
que  je  jouissais  pendant  toute  sa  duree  d’une  sorte  de  beatitude; 
tout  me  semblait  facile ,  aucun  obstacle  nc  m’arretait  en  theorie 
ni  meme  en  rdalitd;  ma  memoire  acquerait  tout-a-coup  une 
perfection  singuliere ,  etc. ,  etc. » 

«  Mais ,  ajoute-t-il  plus  loin ,  si  ce  premier  genre  d’illusions  me 
rendait  heureux,  je  n’en  6tais  que  plus  a  plaindre  dans  l’etat 
d’abattement  qui  le  suivait  toujours  et  qui  durait  a  peu  prfcs  au- 
tant.  Je  me  reprochais  toutes  mes  actions  passees  et  jusqu’a  mes 
idees  mCme.  J’etais  timide,  honteux,  pusillanime,  incapable 
d’actions ,  soit  au  physique ,  soit  au  moral.  Le  passage  de  l’un 
de  ces  etats  a  l’autre  se  faisait  brusquement,  sans  aucune  tran¬ 
sition  et  presque  toujours  pendant  le  sommeil.  » 

Une  des  observations  de  M.  Ltoc,  que  j’ai  citee  plus  haul , 


STUPIDITE. 


277 

prouve  qu’il  peut  en  etre  ainsi  quand  la  stupidite  succede  a  la 
manie.  La  malade ,  au  debut  du  delire ,  «  passe  subitement ,  dit 
W.  Etoc,  de  la  gaietd.  la  plus  vive  a  la  tristesse  la  plus  sombre, 
danse,  rit,  pleure  et  chante  sans  motif,  ddchire  ses  vetemenls 
pour  s’amuser ;  »  bientot  apres  elle  tombe  dans  la  stupidity.  Le 
delire  est  alors  devenu  melancolique ,  on  entend  dire  a  la  ma¬ 
lade  qu’elle  veut  mourir...  qu’elle  se  tuera. 

J’ai  dans  mon  service  une  femme  itgee  de  soixante-dix  ans, 
qui  est  depuis  plus  de  quiuze  ans  a  la  Salpetriere  et  qui  passe 
alternativement  de  la  manie  a  la  stupidite ,  ou  de  la  stupiditd  a 
la  manie.  Je  l’ai  vue  cinq  mois  de  suite  dans  la  stupeur  la  plus 
profondc,  ayant  Ies  yeux  largement  ouverts,  la  physionomie 
hdbdtde ,  ne  rdpondant  a  aucune  question ,  ne  retirant  pas  son 
bras  quand  on  la  pin?ait,  etc.  Je  l’ai  vue  aussi  dans  l’excitation 
maniaque.  Or ,  son  etat  intellectuel  diffdre  compldtement  dans 
les  deux  cas :  stupide ,  elle  a  des  iddes  noires ,  elle  voit  ses  pa¬ 
rents  morts ,  il  lui  semble  que  les  objets  suspendus  vont  tomber, 
que  le  feu  va  prendre ;  maniaque ,  cette  femme  est  plutot  gaie 
que  triste ,  et  elle  n’a  rien  conserve  des  idees  dont  je  viens  de 
parler. 

Je  crois  done  qu’il  arrive ,  pour  le  passage  de  la  manie  ou  de 
la  monomanie  h  la  stupidite ,  ce  qui  a  lieu  quand  la  melancolie 
succede  a  la  manie  ou  a  la  monomanie ,  e’est-a-dire  que  le  dd- 
lire  change  de  nature.  Je  repdte  d’ailleurs  que  e’est  lh  une  ques¬ 
tion  pour  la  solution  de  laquelle  de  nouvelles  observations  sont 
necessaires. 

S’il  dtait  ddmontre  que  dans  quelques  cas  le  ddlire  reste  de 
meme  nature ,  on  n’en  pourrait  pas  moins  admettre  qu’il  est 
agrandi  et  modifie.  On  concevrait  en  elfet  diUBcilement  qu’il  en 
fut  autrement. 

Les  sens,  comme  l’a  tres  bien  vu  M.  Etoc,  sont  chez  les 
abends  stupides  dans  un  etat  particulier.  Les  impressions  sont 
rarement  percues  distinctement ,  les  objets  apparaissent  comme 
voilds ,  etc.  Concoit-on  qu’il  n’v  ait  pas  lh  une  nouvelle  source 


278  MALADIES  MENTALES. 

de  del  ire  ?  L’ali6n0  ne  jugera-t-il  pas  ltial  ce  qu'il  voit  d6j&  & 
moiti6  transforme  ?  cela  ne  donnera-t-il  pas  lieu  h  des  illusions 
nombreuses ,  et  bientot ,  comine  consequences ,  aux  concep¬ 
tions  dfilir  antes  les  plus  bizarres  ?  C’est  en  eflet  ce  qui  ressoft 
de  toutes  les  observations  que  j’ai  citees.  Ainsi,  en  supposant 
que  le  delire  puisse  dans  quelques  cas  ne  pas  changer  de  na¬ 
ture  ,  ce  qui  n’est  pas  demontre ,  il  n’en  serait  pas  moins  vrai 
que  ce  delire  est  agrandi  et  profondcment  modiflfi  par  le  fait 
meme  de  la  stupidity 

Je  ne  puis  d’ailleurs,  avantde  terminer,  mieux  faire  juger  de  la 
nature  du  delire  des  alidnes  stupides ,  qu’en  prCsenlant  le  resumfi 
(pour  ce  qui  a  trait  a  I’etat  intellectuel  des  malades)  de  toutes 
les  observations  recueillies  par  Georget,  M,  Etoc,  etpar  moi. 

OBSERVATIONS  de  Georget.  (2  obs.) 

Obs.  I.  Suspension  de  l’intelligence. 

Obs.  Il,  La  malade  avait  des  idees  nombreuses  et  confuses ; 
mais  elle  ne  dit  pas  de  quelle  nature  etaient  ces  idees.  ( Obser¬ 
vation  nulle  pour  faire  apprecier  le  caractere  du  delire.) 

OBSEtrvATiONS  de  M.  Etoc.  (8  obs.) 

Obs.  I.  liClire  mfilancoliquc. 

Obs.  II.  Suspension  de  l’intelligence.  ( Malade  restee  alienfie , 
et  qui  ne  rendit  qu’imparfaitement  compte  de  son  etat.) 

Obs.  Ill,  Suspension  de  l’intelligence.  (Ce  malade  U’a  point  et6 
interrogfi ,  et  on  n’a  ctmnu  son  6tat  intellectuel  pendant  la  stu- 
peur  que  par  une  phrase  dite  par  hasard  apt'fcs  sa  gudrison.) 

Obs.  IV.  La  malade  croyait  etre  homme  avant  de  tombet- 
dans  la  stupidite,  Elle  Continue  encofe  St  se  cfoire  hottiitte.  Au- 
cun  autre  detail. 

Obs.  V.  Delire  melancolique ;  idees  de  suicide.  (PeUt-Ctre 
tentative  de  suicide.  1 


STUPIDITE. 


279 


Obs,  YI.  Aucun  renseignement  sur  le  delirc. 

Obs.  VII.  Aucun  renseignement  sur  le  delire. 

Obs.  VIII.  Aucun  renseignement  sur  le  delire. 

OBSERVATIONS  qui  me  sont  propres.  (8  obs.) 

OBS.  I.  Delire  melancolique ;  tentatives  de  suicide. 

Obs.  II.  D61ire  melancoliquc ;  tentatives  de  suicide. 

Obs.  III.  Delire  melancolique ;  tentative  de  suicide. 

Obs.  IV.  Deli  re  melancolique ;  tentatives  de  suicide. 

Obs.  V.  Delire  melancolique;  tentative  de  suicide. 

Obs.  VI.  Delire  melancolique. 

Obs.  VII.  Delire  melancolique. 

Obs.  VIII.  Delire  melancolique. 

A  ces  huit  observations  j’en  pourraisjoindre  quatre  autres  qui 
offrent  les  memes  caract&res.  Jc  citerai  ces  faits  dans  un  second 
travail  sur  le  m6me  sujet  et  h  l’appui  de  divers  points  de  I’his- 
toire  de  la  stupidite.  Mais ,  en  s’en  tenant  aux  dix-huit  observa¬ 
tions  que  je  viens  de  rappelef,  on  voit  qu’elles  peuvent  se  r6- 
sumei*  ainsi : 

Aucun  renseignement  sur  la  nature  du  d6lire ,  A  fois ; 

Suspension  de  l’intelligence  (ou  pcut-etre  oubli  de  Ce  qui 
s’est  passe  pendant  l’accfes),  3  fois; 

Delire  de  nature  douteuse ,  1  fois ; 

D61ire  melancolique ,  avec  ou  sans  id6es  de  suicide ,  10  fois ; 

Avec  id6es  de  suicide ,  6  fois. 

Ainsi ,  en  retranchant  les  sept  premiers  cas  dans  lesquels  le 
delire,  s’il  a  existe,  est  reste  inconnU,  on  troiive  que  silt*  11  ma- 
lades  qui  ont  pu  donuer  des  renseignements  sur  les  id6es  qui  les 
occupaieut,  10  avaient  un  delire  melancolique;  et,  comme  je 
l’ai  prouvA,  il  est  permis  de  conserver  des  doutes  quant  a  la  on- 
zierne  observation. 

Les  faits  qui  precedent,  s’ils  ne  prouvent  pas,  meme  en  les 
reunissant  aux  quatre  malades  dont  je  rapporterai  plus  tard  les 
observations,  que  le  delire  dans  la  stupidite  soit  toujours  de  na- 


280  MALADIES  MENTALES. 

ture  triste ,  suffisent  au  moins  pour  dfimontrer  que  cela  a  lieu 

dans  le  plus  grand  nombre  des  cas. 

Ce  fait,  s’il  n’avait  point  et<5  reconnu,  ne  decoulerait  cepen- 
dant  pas  des  seules  observations  que  j’ai  recueillies.  M.  Etoc  a 
eu  des  renseignements  |sur  la  nature  du  delire  de  trois  malades, 
et  dans  deux  cas  ce  delire  etait  de  nature  melancolique ,  et , 
dans  1’un  de  ces  cas ,  il  y  avait  des  idees  de  suicide. 

Les  observations  de  M.  Etoc  confirment  done  plutot  qu’elles 
ne  contredisent  l’idee  que  j’ai  emise  plus  haut,  que  la  stupidity 
ne  parait  6tre  le  plus  souvent  que  le  plus  haut  degrfi  d’une  va¬ 
ried  de  la  njelancolie. 


CONCLUSIONS. 

1°  Les  abends  qu’on  a  designes  sous  le  nom  de  stupides  n’ont, 
dans  beaucoup  de  cas ,  que  les  apparences  de  la  stupidity ,  et 
il  y  a  chez  ces  malades  un  d61ire  tout  interieur  dont  ils  peuvent 
rendre  compte  aprfes  leur  guerison. 

2°  Le  delire  parait  de  nature  exclusivement  triste;  il  est  sou¬ 
vent  accompagne  d’idees  de  suicide. 

3°  L’etat  des  alienes  stupides  est  principalement  caracterise 
par  un  trouble  des  sensations  et  des  illusions  nombreuses  qui 
jettent  les  malades  dans  un  monde  imaginaire. 

W  La  stupidity  ne  parait  etre  ,  le  plus  souvent,  que  le  plus 
haut  degre  d’une  variele  de  la  melancolie. 

5"  L’etat  des  ali6nds  stupides  au  plus  haut  degre  offre  beau- 
coup  d’analogie  avec  l’etat  de  reve. 


STATISTIQUE  MS  ALIENES  ET  DES  SOURDS-MUETS.  281 


STATISTIQUE 

DES  ALIENES  ET  DES  SOERDS-SIEETS 


ETATS-UNIS  DE  L’AMISRIQUE  DU  NORD; 

PAH  M.  RAMON  DE  S.A  SACRA, 


Profitant  des  tableaux  qui  viennent  d’etre  publics  par  le  gou- 
vernement  des  itats-Unis  sur  la  population  de  ce  pays ,  j’ai  fait 
un  grand  nombre  de  comparaisons  et  de  calculs  statistiques, 
avec  les  nombres  proportionnels  que  j’ai  deduits  des  chiffres 
absolus  que  presente  le  receusement.  Les  resultats  que je  donne 
ici  sont  relatifs  aux  alidnes  et  aux  sourds-muets. 

Pour  la  population  blanche ,  le  plus  grand  nombre  d’aliends 
se  trouve ,  aux  Etats-Unis ,  dans  les  itats  du  nord ,  c’est-k-dire 
dans  la  Nouvelle-Angleterre ,  et  le  moindre  nombre  dans  les 
IStats  du  midi  et  dans  les  nouveaux  territoires  de  l’ouest ,  rd- 
cemment  ouverts  a  la  civilisation.  Cependant  cette  loi  n’est  pas 
uniforme ,  puisque  les  chiffres  dleves  de  1  aliene  sur  700  habi¬ 
tants  blancs ,  qui  se  rapprochenl  de  ceux  des  Etats  du  nord ,  sc 
rctrouvent  aussi  dans  quelques  Etats  du  midi ;  et  la  population 
moyennc  de  1  sur  900  et  1  sur  1000  se  rencontre  dans  des  Elals 
situes  plus  au  nord.  Voici  les  resultats  generaux  pour  la  popula¬ 
tion  blanche : 

Maximum  1  aliene  sur  520  habitants  blancs. 

Minimum  1  »  6,132  » 

Moyenne  1  »  99A  » 

ann.  MBD.-rsvc.  t.  i.  Mars  1843.  19 


282  STATISTIQUE  1)ES  AL1ENES 

Quant  aux  sourcls-muets  de  la  rneme  race  blanche ,  ils  parais- 
sent  dominer  aussi  dans  les  feats  de  la  Nouvelle-Angleterre  ,  et 
etre  moins  nombreux  dans  les  Etats  du  midi  et  dans  les  nou- 
veaux  territoires  de  I’bu'est ;  cependaht  cette  distribution  n’est 
pas  constante ,  puisquc  le  Kentucky  figure  parini  les  feats  qui 
oht  beaucoup  de  sdiifds-muetS ,  et  les  feats  dti  Maine  et  de 
New- York ,  quoique  situds  au  nord ,  parmi  ceux  qui  offrent  les 
chiffres  moyens.  Voici  les  r'esultats  gGneraux  : 

MaifeWb  1  sbiird-hiu'et  stir  97*6  habitants  blancs. 

Minimum  1  »  6,824  » 

Moyenne  1  »  2,246  » 

Parmi  les  gens  de  couleur,  il  parait  que  le  nombre  des  sourds- 
muets  est  moins  grand  que  parmi  les  blancs ;  mais  les  propor¬ 
tions  Sont  plus  considerables  pour  les  fibres  de  cotlleiir  qiie  pour 
le'S  iesclaveS.  Ees  seize  feiits  et  territOireS  lib’reS  ‘de  14  'confedera¬ 
tion  attMcaiOe  donOent  1  sOUrd-tildet  stir  703  habitants  de 
couleur ,  et  les 'quatorze  aotres  feats  4  eSclaVes,  1  sur  3,783. 
Ees  i-fisultats  geOfiraux  sont : 

Maximum  1  sourd-muet  sur  47  habitants  de  couleur. 

Minimum  1  »  13,267  » 

Moyenne  1  »  2,929  » 

Les  tableatix  offrent,  dans  quelques  feats',  des  chiffres  Si 
Aleves ,  qu’ils  sont  veritablement  surprenants. 

EnfiO ,  mes  calculs  sur  les  chiffres  des  alienes  dans  chique 
feat  de  l’Union ,  m’ont  donne  les  resultats  suivants ,  parmi  les 
gens  de  couleur : 

j&aximuih  \  aftene  sur  ’lb  habitants  be  couleur. 

Minimum  'l  »  4,321  » 

Moyenne  1  »  982  » 

Les  rdsultats  que  presentent  ces  tableaux  sont  remarquables , 
non  seulement  par  le  grand  nombre  d’alienes  qui  parait  exister 


ET  DES  SOU RDS- MEETS.  288 

aux  Etats-Linis ,  mais  par  leur  distribution  geographique  et 
sociale. 

Ces  rfisultats  deviennent  encore  plus  dignes  d’attention ,  si , 
comme  on  vient  de  le  voir  >  on  recherche  les  alidnes  qui  appar- 
tiennent  aux  gens  libres  de  couleur  et  aux  enclaves.  Le  nornbre 
d’alifines  panni  les  premiers ,  non  seuleinent  est  bien  plus  consi¬ 
derable  que  parmi  les  seconds ,  mais  leur  nombrc  on  leur  rap¬ 
port  avec  la  population  est  tel ,  qu’on  ne  trouve  et  qu’on  n’a 
meme  rien  soupconnd  de  semblable  en  Europe.  L’enormitd  de 
ces  rapports  a  etonne  de  telle  inaniere  les  savants  statisticiens 
d’une  academic  c61ebre ,  qu’ils  ont  mis  en  doute  PexactitUde  du 
document  officiel  qui  a  servi  de  base  a  mon  travail.  Mais  ce 
soupcon  n’est  pas  fonde.  Les  documents  officiels  peuvent  bieft 
avoir  quelques  erreurs,  quoique  la  manifcre  dont  11s  sont  fails 
donne  des  garanties  que  n’offrent  peut-  6tre  pas  les  documents 
officiels  des  autres  pays;  mais ,  si  dans  les  Etats  du  rtiidi s  par 
example,  c’est-a-dire  dans  les  Etats  a  esclaves  ,  on  peut  soup- 
conner  quelques  omissions  de  la  part  des  maitreS  (ce  qui  porte- 
rait  i  croire  que  le  nombre  des  alienes  est  encore  plus  'conside¬ 
rable  qu’il  ne  parait  par  le  recensement.)  r,  il  n’y  a  pas  de  raisoh 
pour  penser  que  le  nombre  des  alienes  parmi  Ids  hommes  de 
couleur  libres  ait  6te  exager6.  II  n’y  a  aucune  espece  d’intd- 
ret ,  ni  de  la  part  d’un  gouvernement-,  ni  de  la  part  des  admi¬ 
nistrations  locales-,  a  faire  croire  que  le  pays  est  couvert  d’idiots 
et  d’imbetiles ,  dans  Ja  race  blanche  et  dans  la  race  africaine. 
Quant  a  moi ,  ,je  ne  crains  pas  d’admettre  comme  tres  proba- 
blement  exacts  et  vrais  les  chiffres  dont  j’ai  fait  usage  ,  et  je 
me  fonde  sur  les  causes  nombreuses  que  peuvent  produire  ces 
cas  nombreux  d’ alienation  mentale  aux  Etats-Unis.  Ges  causes 
exigent  une  6tude  approfondie  des  conditions  sociales  des  di¬ 
vers  foals  de  l’Union  americaine-,  et  dans  lesquelles  vivent  les 
diverses  classes  de  leurs  habitants.  C’est  la  recherche  de  ces 
causes  et  l’etudedeces  conditions  qui  m’ont  mis  sur -la  voie  des 
resultats  que  ,je  prdsenle  aujourd’hui,  et  qui  ne  sont  qu’une 


284  STAT1STIQUE  DES  ALlfiNfiS 

partie  d’un  travail  plus  etendu  qui  comprendra  l’etat  social  des 
gens  de  couleur ,  libres  et  imancipes ,  sous  le  rapport  de  leur 
instruction  et  de  leur  education ,  de  leurs  vices  et  de  leur  crimi- 
nalite,  de  la  prostitution  chez  les  femmes,  de  l’ivrogneric  chez  les 
homines ,  de  la  misfire  chez  tous ,  etc.  Les  chiffres  concernant  le 
nombre  des  alienfis ,  chez  les  hoinmes  de  couleur,  viennent  four- 
nirunedonnfic  remarquable,  qu’il  conviendraitdemettreenparal- 
lfile  avecles  conditionsde  leur  existence  aux  Etats-Unis :  lededain 
et  le  mepris  dont  ils  sont  victimes,  par  1’elTet  d’un'  prejuge  fatal 
qui  domine ,  contre  eux ,  parmi  la  classe  blanche  des  J^tats  du 
nord  de  la  Confederation ;  le  manque  presque  absolu  d’amu- 
sements  publics,  dans  ce  pays  de  puritanisme  sevfire;  1’exalta- 
tion  religieuse ,  frfiquemment  excitee  dans  les  reunions  des  sectes 
methodistes  et  autres ,  etc. ,  etc. ,  etc.  Cette  etude  est  encore  a 
faire;  je  ne  puis  que  l’indiquer.  Les  statisticieus ,  les  medecins 
et  les  philosophes  reconnaitront  leur  importance.  Une  partie 
des  memes  causes,  savoir  :  1’exaltation  religieuse,  l’abseuce  de 
distractions,  jointe  h  l’activite  cfirebrale  qu’enfante  la  manie  in- 
dustrielle  et  commerciale ,  qu’on  observe  a  un  si  haut  degre  chez 
les  Americains;  ces  causes,  dis-je,  peuvent  contribuer  a  expli- 
quer  le  grand  nombre  d’alienes  qui  existe  aussi  parmi  les  blancs 
des  Etats  du  nord ;  nombre  qui ,  quoique  moindre  que  celui  des 
gens  libres  de  couleur ,  est  cependant  trfis  considfirable.  Jusqu’a 
ce  jour ,  aucun  pays  de  l’Europe  n’avait  offert  des  rapports  si 
eleves. 

Quant  au  nombre  des  sourds-muets,  je  ne  puis  trouver  au- 
cune  cause  particulifirc  aux  gens  de  couleur,  ni  tout-a-fait  parti- 
culifire  aux  Etats-Unis ,  qui  donne  l’explication  des  grandes  pro- 
porlionsdeces  malheureuxquisetrouventdansquelquescontrees, 
relativement  a  leur  population  respective.  11  est  utile  cependant 
de  faire  constater  ces  faits  curieux  et  remarquables.  Je  rfipfiterai 
ici  ce  que  j’ai  dit  plus  haut  pour  les  alienes :  il  peut  y  avoir  eu 
des  omissions  pour  les  sourds-muets  parmi  les  esclaves ,  et  on 
consfiquence  cede  maladie  est  peut-etre  dans  des  proportions 


ET  DES  SOURDS-MUETS. 


285 


plus  fortes  que  celles  qui  ont  6te  indiqufies  pour  les  feats  it  es- 
claves;  mais  comment  croire  a  des  exagerations  dans  le  nombre 
des  sourds-muets  dans  les  feats  et  les  conlrees  libres  od  les 
proportions  sont  si  considerables  ! 

Enfin ,  je  dois  dire  aussi  que  la  plus  grande  proportion  d’alifr- 
n6s  et  de  sourds-muets  blancs,  dans  quelques  Etats  ou  ilexiste 
des  hospices  pour  les  premiers  et  des  instiluts  d’enseignement 
pour  les  seconds ,  peut  6tre  attribute  en  partie  a  l’existence  de 
ces  etablissements  ou  sont  reunis  des  malheureux  d’autres  feats ; 
mais  ces  raisons  n’out  pas  lieu  pour  les  gens  libres  de  couleur , 
pour  lesquels  il  n’y  a  pas  d’hospices  reinarquables  ni  aucun 
institut  d’cducatiou. 

Voici  les  tableaux  qui  ont  servi  de  base  aux  resultats  que  je 
viens  d’6noncer ,  et  dont  on  pourrait  deduire  beaucoup  d’autres 
considerations. 


Propot 


288  STATISTIQUE  DES  ALIEN  £s  ET  DES  SOURDS-MUETS. 


ATTENTAT  AUX  MOEURS. 


289 


HlEDECllVE  LEGALE. 


ATTENTAT  AUX  MOEURS,  CON  DAMNATION  ,  APPEL, 
EXPERTISE  MEDICARE  ET  PRONONCE 
DU  IUGEMENT. 

II  serait  curieux  et  utile  tout  a  la  fois  de  rechercher  les  causes 
qui  rendent  certains  crimes  plus  frequents.  Doit-on  les  consi¬ 
der  comme  une  consequence  de  la  loi  de  balancement  qui 
reinplace  un  ddlit  par  un  autre  delit?  Faut-il  les  rattacher  a  la 
predominance  d’idees,  d’opinions,  de  doctrines  nouvelles,  ou 
a  I’affaiblissement  des  principes  regulateurs  ?  L’etat  constitute 
des  soci6tes  n’a-t-il  pas  la  plus  grande  influence  sur  les  actions 
bonnes  et  mauvaises  des  hommes?  L’argument ,  sans  cesse  re- 
produit ,  d’une  statistique  mieux  faite  en  est-il  la  veritable  ex¬ 
plication?  Questions  plcines  d’interet ,  mais  qui  exigeraient  des 
developpements  que  nous  ne  pouvons  leur  donner  mainteuant. 

Quoi  qu’il  en  soit ,  il  est  un  fait  qui ,  depuis  plusieurs  annees , 
a  du  fixer  l’attention  des  moralistes  et  des  criminalistes  :  nous 
voulons  parler  des  attentats  a  la  pudeur.  Ce  genre  de  crime 
s’est  accru  dans  de  grandes  proportions.  Point  de  session  de 
la  cour  d’assises  de  Paris  ou  Ton  ne  lise  sur  le  role  un  ou 
deux  viols  ou  outrages  aux  mceurs.  Le  Bulletin  des  tribunaux 
rapportait,  il  y  a  quelque  temps,  que  dans  le  seul  arrondissemenl 
des  Andelys ,  petite  sous-prefecture  de  Normandie ,  on  avait 
coinpt<5  dix-sept  poursuites  pour  attentats  aux  mceurs  dans  le 
cours  de  1'annfie  1841.  Le  plus  ordinairement ,  ce  crime  est 


commis  sur  de  jeunes  filles  mineures ;  mais  il  n’est  pas  rare  que 
des  instituteurs  s’en  rendent  coupables  envers  les  jeunes  garcons 
qui  leur  sont  con  lies. 

C’est  pour  une  action  ^e  ceRe  qqtuye  qpp  nous  avons  6t6 
nomrne  expert ,  conjointement  avec  MM.  Ferrus  et  Foville. 

EXPOSONS  EES  FAXTS. 

Au  commencement  de  janvier  1842  ,  Ferr6  (Roch-Francois), 
age  de  trente-deux  ans ,  vint  s’etablir  dans  la  commune  de  Dam- 
pierre-sous-Brou  (  Eure-et-Loir ) ,  en  qualite  d’instituteur  pri- 
maire.  Des  la  fin  d’avril ,  des  enfants  le  virent  commettre  un 
outrage  public  a  la  pudeur  sur  des  jeunes  gens  qui  frequentaient 
sop  ecqle.  Les  jiinpcentes  yictimes  de  sa  lubricity  furent  enten- 
dues  par  le  juge  d’instructiqn  de  Chateaudun  ,  et  leurs  revela¬ 
tions  tyrant  pleiuement  confirmees  par  les  aveux  memes  du 
prevenu. 

Cependant  Ferre,  dans  le  eours  de  son  interrogatoire,  preten- 
dif  justifier  les  actqs  odieqx  dont  il  se  reconnaissait  Fauteur. 

«  Jp  ne  copapreuds  pas  ( disait-il  devant  le  juge  d’instruction ) 
que  yous  iqpulpipz  des  faits  qui  me  semblent  tout  naturels.  La 
raison  peut  approuver  ce  que  la  philosophic  et  la  morale  con- 
dujnnent.  Je  me  suis,  il  est  vrai ,  cache  quelquefois  pour  com- 
mettre  les  actes  que  vous  me  reprochez ;  mais  c?etait  dans  la 
crainte  qu’on  interprets  mal  ma  conduite.  Si  je  niavais  pas  eu 
ces  communications  avec  mes  eieyes ,  je  me  serais  eioigne  d;eux 
pt  n’aurais  pas  pu  remplir  avec  le  m6me  zele  mes  fonctjons  d’in- 
gtitutpur.  » 

Ge  scandaleux  systeme  de  defense  r6v61ait-il  dans  Ferre  la 
pprruption  du  cceur  ou  la  perversion  de  F  intelligence?  M.  Meu- 
nier,  medecin  distingue  de  Chateaudun,  commis  a  l’effet  de 
Visiter  le  prevenu  et  d-examiner  son  etat  mental ,  declara  que  la 
constitution  physique  de  Ferre  annoncait  }a  passion  viqlente 
reveiee  par  les  actes  auxquels  il  s’etait  livr6 ,  et  que  le  cynisme 


ATTENTAT  AElX  MOEURS.  291 

de  ses  paroles  temoignait  d'une  demoralisation  profonde ,  mais 
non  de  l’idiotisme  ou  de  la  monomanie. 

Le  tribunal  correctionnel  de  Chkteaudun  adopta  les  conclu¬ 
sions  du  rapport  medical;  et,  par  jugement  du  23  juillet ,  il 
candamna  Ferre  en  cinq  annees  d’emprisonnement ,  comme 
coupable  :  1°  d’outrage  public  a  la  pudeur ;  2“  d’excitation  habi- 
tuelle  a  la  debauche  ou  a  la  corruption  de  la  jeunesse  qui  lui 
dtait  confide. 

Ferrd  interjeta  appel  de  ce  jugement.  Sa  cause  fut  portde 
devant  les  juges  de  Chartres.  Justement  frappds  du  cynisme  des 
rdponses  de  Ferrd ,  ces  magistrats  demanddrent  une  expertise 
mddicale ;  elle  fut  faite  par  MM.  les  docteurs  Lelong ,  Greslou  , 
Maunoury,  qui,  dans  un  rapport  trfes  bien  fait,  n’hdsiterent  pas 
h  prononcer  que  l’accusd  dtait  atteint  d’alidnation  mentale.  Cette 
consultation  se  trouvan.t  en  desaccord  avec  celle  de  l’honorable 
mddecin  de  Chateaudun ,  le  tribunal  de  Chartres  rendit  un  ju¬ 
gement  par  suite  duquel  Ferrd  fut  conduit  k  la  Conciergerie  de 
Parjs ,  pour  dtre  examind  par  les  mddecins  sus-nommds.  Nous 
allons  faire  connaitre  le  resultat  de  nos  recherches. 

RAPPORT  SUR  L’flTAT  MENTAL  DU  NOMMfi  ROCH  FERRfi. 

Nops,  soussignds  :  Ferrus,  inspectenr-  gdndral  des  dtabjisse- 
ments  d'aJjdndqj  Fqyille  ,  mddecin  ep  chef  flp  la  maison  royale 
de  Charentop ;  ISpierre  de  Bqispiont,  cbrepteur  d’np  dtabbssepoiept 
prive  pour  les  abends ,  docteurs  en  mddecine  de  la  Facultd  de 
Paris,  PQmpiis  parjugppient  du  tribunal  ciyi}  de  (Chartres,  en 
date  dn  29  novembpe  18k 2,  k  l’elfel  de  constater  l’dtat  mental  du 
npinpid  Roch  Ferr6 ,  ddtenu  en  ce  pipmept  k  la  Conciergerie 
pour  attentat  k  la  pudeur;  apres  avoir  pretd  seripept  devant 
M.  Salmon,  juge  d’instruction  a  fads,  pous  sonames  trapsportds 
k  la  Conciergerie ,  pour  prdsider  a  1’ipterrogatQire  dudit  Ferrd. 

Le§  gardipns  de  la  prison ,  qpe  nous  avops  d’abord  interrogds , 
nous  ppf  #cJare  qpe  ppt  appusd ,  placd  daps  l’infirnierifi  pour 


292  MtfDECINE  LfiGALE. 

cause  de  fatigue  ,  en  avail  ete  retire ,  parce  qu’il  se  livrait  a  des 
manoeuvres  solitaires ,  et  provoquait  les  autres  a  la  debauche. 
Suivant  lui ,  cette  conduite  etait  naturelle ,  et  n’avait  rien  de  re¬ 
prehensible.  C’est  dans  les  indues  termes  qu’il  parlait  des  actes 
pour  lesquels  il  avait  subi  une  premiere  condamnalion.  L’im- 
pression  qu’a  produite  cet  homine  a  ete  celle  d’un  cynique ;  inais 
ses  facultes  intellectuelles  n’ont  6t6  1’objet  d’aucune  remarque. 

Ces  renseignements  obtenus ,  nous  nous  sommes  fait  repre¬ 
senter  le  nomme  Ferre.  Aux  diverses  questions  sur  sa  sante , 
son  pays ,  sa  profession ,  il  a  repondu  d’une  maniere  conve- 
nable;  mais  quand  nous  avons  commence  lui  demander  s’il 
connaissait  l’importance  des  devoirs  d’un  inslituteur,  il  s’est 
exprime  moins  nettement,  etablissant  des  inaximes ,  des  theories 
quelquefois  si  obscures ,  qu’il  nous  etait  impossible  d’y  rien 
comprendre.  Ces  pr6tendues  explications  nous  ont  paru  etre 
plutot  la  consequence  naturelle  d’un  esprit  born6 ,  faux ,  plein 
de  soi-meme ,  que  le  plan  d’un  individu  qui  chcrche  i  tromper. 

Mais  il  est  un  sujet  sur  lequel  il  a  6te  beaucoup  plus  clair : 
nous  voulons  parler  du  motif  de  son  arrestation.  Sur  ce  point , 
il  n’a  jamais  vari6  dans  ses  allegations.  L’onanisme ,  selon  lui , 
est  une  chose  naturelle ;  en  initiant  a  cette  pratique  les  enfants 
qu’il  etait  charge  d’instruire,  il  gagnait  leur  confiance,  se  les 
rendait  plus  agt-eables ,  leur  epargnait  des  grossieretes  pour  l’a- 
venir,  et  agissait  dans  leur  interet.  Voici ,  au  reste ,  quelles  ont 
ete  ses  reponses  aux  principales  questions  qui  lui  ont  ete  adres- 
sees : 

« —  Pourriezvous  nous  dire  pourquoi  vous  avez  ete  arrete  ? 

—  Pour  des  attentats  h  la  pudeur ;  mais  ceux  qui  m’ont  fait 
arrfiter  et  condamner  sont  bien  plus  mediants  et  bien  plus  cou- 
pables  que  moi.  Ce  que  j’ai  fait  n’est  qu’une  bagatelle  et  ne 
valait  pas  la  peine  qu’on  criat  tant. 

»  —  Dequelle nature  etaientles  actes  qui  vous  sont  reproches? 

—  Je  faisais  des  attouchements  a  la  ceinture  des  enfants.  — 
Vous  en  imposez;  cela  ne  vous  aurait  pas  fait  condamner.  — 


ATTENTAT  ADX  MOEURS.  293 

Eh  bien!  je  raettais  la  main  sur  leur  nature,  et  je  me  livrais  a 
ties  attouchements. 

»  —  Faites-nous  connaitre  l’endroit  oil  ces  actes  avaient  lieu? 
—  A  la  riviere,  quand  les  enfants  allaient  se  baigner.  »  Presse 
de  questions,  il  est  convcnu  qu’il  s’elait  plusieurs  fois  livre  h 
ces  manoeuvres  avec  un  scnl  enfant  dans  sa  chambre ,  la  porte 
fermfie.  Sur  l’observation  qui  lui  a  4te  faitc  qu’en  s’enfermant 
ainsi  il  comprenait  qu’il  agissait  mal ,  il  a  repondu  avec  indiffe¬ 
rence  : — (i  Je  ne  me  cachais  pas ;  car  la  porte  est  souvent  restf’e 
ouverte.  Il  n’y  avail  d’ailleurs  rien  de  prcmedile ;  cela  n’arrivait 
guere  qu’aux  heures  de  recreation ,  lorsque  les  enfants  vcnaient 
Hi  par  hasard.  » 

On  a  attache  quelque  importance  a  cet  argument ;  nous  ne 
saurions  adopter  cette  manifcre  de  voir.  Nos  etablissements  sont 
plcins  d’alienes  qui  cachent ,  volent ,  et  ont  la  plus  grande  ten¬ 
dance  h  s’abandonner  a  de  mauvais  penchants.  La  vdrite  est 
qu’ils  prennent  si  bien  leurs  mesures  que  tres  souvent  on  ne  peut 
retrouver  les  objets  qu’ils  ont  derobes ,  et  que ,  malgre  la  sur¬ 
veillance  la  plus  active ,  ils  parviennent  a  satisfaire  leurs  inclina¬ 
tions  vicieuses ;  l’astuce ,  la  ruse ,  la  finesse ,  1’adresse ,  sont  tres 
communes  parrni  eux. 

De  ce  premier  interrogatoire  nous  avons  ete  portes  k  penser 
que  Ferre  etait  un  hornme  d’une  intelligence  bornee,  plein 
d’orgueil ,  predispose  a  la  folie  par  la  tournure  de  son  esprit  et 
les  instincts  qui  le  dominent ,  que  [’instruction  avait  encore  con- 
tribue  h  egarer,  qui  avait  des  notions  trfes  fausses  sur  plusieurs 
idees  fondamentales ,  mais  qui ,  h  l’6poque  ou  nous  l’examiuions , 
comprenait  les  questions  qui  lui  etaient  adressdes ,  lorsqu’elles 
n’avaient  pas  rapport  au  sujet  pour  lequel  il  etait  arrete. 

L’examen  des  pieces  de  la  procedure  pouvait  eclairer  nos 
doutes  sur  l’iutegrite  des  facultes  intellectuelles  de  Ferre;  nous 
les  avons  examinees  avec  le  plus  grand  soin ,  et  nous  devons  de¬ 
clarer  qu’elles  ont  dissipe  les  incertitudes  que  nous'  pouvions 
avoir  encore  sur  la  cause  de  la  conduite  de  cet  accuse. 


2%  MIiDECINE  LfiGALE. 

Si  on  parcourt  les  pieces  de  la  procedure,  voici  ce  qu’on  lit 
dans  un  des  interrogatoires  de  Ferre  dcvant  le  procureur  du  roi 
de  Chartres : 

« — J’avais  fait  des  heureux ,  c’etait  ce  que  je  voulais.  En  com- 
xnettant  ces  fautes  legeres ,  j’enlevais  aux  enfants  un  certain 
poids  de  conscience ;  ces  fautes ,  c’etait  l’amour  raisonne ,  l’a- 
mour  raisonnable  qui  les  faisait  comraettre.  Je  demande  que 
cette  conduite  soil  exposee  aux  yeux  des  tuteurs  et  des  vrais 
amis  d’uu  pays  que  je  dirais  presqu’en  demence ,  s’ils  n’avaient 
pris  le  soin  de  faire  employer  ces  expressions  dans  la  prEtendue 
defense  qu’ils  proposent.  » 

Ailleurs  il  dit :  «  Tout  ce  que  j’ai  fait  a  ete  dans  l’interet  ac- 
tuel  et  futur  de  mes  616ves.  »  11  cite  pour  justifrer  sa  conduite 
i’exemple  de  Socrate  et  d’Alcibiade.  Dans  un  autre  endroit,  il 
s’ exprime  ainsi  :  «  Les  communications  que  j’ai  eues  avec  mes 
eleves  out  ete  amenees  par  l’amour  ;  mais  cet  amour  s’est  mani- 
fested’une  maniere  si  reciproque  ,  si  tendre  et  si  delicate,  qu’il 
n’y  a  eu  entre  nous  ni  grossieretds ,  ni  offenses,  ni  brutalites; 
e’est ,  on  pourrait  dire ,  un  ph6nomfene  de  raison ,  de  tendresse , 
occasionn6  par  un  amour  reciproque  du  pays  et  de  l’honneur.  » 
II  dit ,  dans  un  autre  endroit ,  que  son  systeme  d’education  aura 
pour  resultat  de  civiliser  les  gens  de  campagne. 

Ferre  se  croit  l’objet  de  la  haine  et  de  l’injustice  de  ses  com- 
patriotes,  qui  ne  comprennent  pas  son  rnerite  ,  les  services  qu’il 
a  rendus  au  pays.  Il  va  jusqu’a  dire  qu’on  devrait  le  regarder 
comme  un  bienfaiteur  de  l’humanite. 

Le  moyen  de  defense  adopte  par  Ferre  devait  naturellement 
soulever  la  question  d’ alienation  mentale ;  les  recherches  aux- 
quelles  elle  a  donne  lieu  nous  ont  paru  d’une  grande  importance. 
Ainsi  le  pretre  econome  du  seminaire  de  Chartres  declare  que,  il 
y  a  douze  ans,  Ferre  lui  a  soutenu  qu’il  voyait  des  demons  dans 
l’air ;  M.  le  cur6  de  Gaillardon  aifirme  que  Ferre  lui  a  dit  que 
Sa  Majeste  Louis-Philippe ,  qu’il  ne  connait  pas ,  pourvoirait  a 
ses  besoins.  M.  le  pr6fet  de  Maine-et-Loire  ecrit  que  Ferre  s’est 


ATTENTAT  AUX  MOEUMS.  295 

fait  remarquer  a  l’ecole  primaire  d’ Angers  par  des  singularites 
qui  dfigeneraicnt  en  une  especc  d’alienation  mentale. 

M.  le  proctlreur  du  roi  de  Belley,  en  faisant  connaitre  le  j la¬ 
vement  qui  a  condamnfi  Ferrfi  k  trois  inois  de  prison ,  rappoii'e 
qiie  cette  peine  lui  a  ete  infligee  pour  avoir  frapp  e  dans  l’egiise  le 
rnaire  qui  ne  lui  avait  pas  assigne  une  place  convenable  h  la  pro¬ 
cession.  M.  le  procureur  du  roi  attribue  cet  acte  h  uiie  sorte 
d’ exaltation  mentale  due  a  son  excessive  continence.  Pendant 
tout  le  temps  que  Ferr6  a  ete  instituteur  k  Belley,  ses  moeurs 
ont  ete  pures. 

La  pdriode  de  la  vie  militaire  de  Ferre  n’est  pas  moitas  digne 
d’attentiOn.  A  cette  epoque ,  il  etait  anim6  de  sentiments  religieuX 
tres  exaltes :  e’est  ce  que  ses  lettres  mettent  hors  de  doute  ;  tr6s 
souveut  nieme  elles  ont  un  cachet  de  mysticite  prononce.  A 
Lyon ,  il  est  conduit  a  l’hopital  militaire  pour  une  maladie  qu’il 
attribue  aux  nerfs  et  au  sartg.  La ,  d’apres  son  recit ,  il  lui  arrive 
un  evdnement  singulier  :  il  est  transport^  dans  la  campagne  au 
milieu  d’uii  nuage ,  rdpandant  une  odeur  sulfureuse ;  puis ,  aprds 
une  longue  marche ,  on  le  depose  dans  une  fosse  parmi  des  de¬ 
corations,  des  epaulettes  formees  de  petites  betes :  le  lendemain, 
il  se  retrouve  a  l’hftpital. 

A  Paris,  il  a  fait,  il  y  a  quelques  ann<5es,  une  rencontre  ex- 
raordinaire.  Se  promenant  sur  la  place  Louis  XV ,  il  vit  venir  k 
lui  une  voiture  trainee  par  six  chevaux.'Leroi ,  qui  6tait  dedans, 
cria  k  ses  aides-de-camp :  Faites  ecraser  cethommepar  mesche- 
vaux ;  pourquoi  n’est-il  pas  avec  les  autres?  Ferre  se  jeta  devant 
leS  coursiers  et  dit :  Sire ,  ce  que  vous  faites  la  n’est  pas  bieU; 
si  j’ai  mal  agi ,  faites-moi  juger  par  mes  chefs.  Il  n’a  jamais  Vu 
le  roi;  maisil  n’y  a  que  lui  qui  ait  un  semblable  attelage  et  qui 
soit  entourd  d’aides-de-camp  et  de  generaux. 

Les medecins de  Chartres,  MM. 'Lejong, ‘Gfeslou ,  Matmonry, 
qOi  ont  conSigne  ces  deux  fails  dans  leur  rappOrt,  ont  dit  k  Ferre 
que  ’ce  qu’il  Tacohtait  etait  1’effet  d’tm  songe  ,  qu’il  avait  ete 
abuse  par  des  rSves ;  mais  il  k  repondu  qn’il  avait  bien  vu  tout 


296  ME DF. CINE  LfiGAEE. 

ccla ,  qu’il  etait  eveille ,  et  que  ces  clioscs  s'etaient  passees  au 

milieu  du  jour. 

On  retrouve  dans  ces  deux  faits  tous  les  caracteres  des  hallu¬ 
cinations  de  la  yue ,  de  l’ou'ie  et  de  l'odorat ,  si  coinmuns  chez 
les  ali<5nes  et  dont  les  recueils  sont  remplis  :  aussi ,  les  medecins 
de  Chartres,  en  rapportant  ces  visions  dans  leur  interrogatoire, 
n’ont-il  pas  hfisite  a  considerer  le  prevenu  comme  aliene.  Le 
medecin  de  Chateaudun ,  qui  a  ete  d’un  avis  contraire ,  a  cepen- 
dant  mentionue  dans  son  rapport  cette  phrase  de  l’accuse : 
« L’antiquilfi  nous  recommande  cette  pratique  (l’onauisme) ,  ainsi 
que  les  lois  de  Moi'se ,  pourvu  qu’on  ait  le  soin  de  ne  pas  oublier 
les  ablutions  indiquees  par  ces  memes  lois  avant  la  fin  de  la 
journee,  sous  peine  d’etre  repute  irapur.  » 

Mais  il.y  a  une  piece  d’une  haute  importance  qui  u’a  point 
figure  au  proems  parce  qu’on  n’avait  pu  se  la  procurer :  e’est  le 
conge  de  reforme.  Ce  conge ,  a  la  date  du  26  novembre  1836 , 
sign6 par  MM.  Leonard,  medecin,  etTrustour,  chirurgien  prin¬ 
cipal  ,  porte  expressement  que  le  nomine  Ferre  est  reform^  pour 
monomanie  religieuse  el  alienation.  La  valeur  de  cette  piece  ne 
saurait  etre  contestee ;  1’habilete  des  chirurgiens  militaires  a  de- 
jouer  les  ruses  des  consents  est  suffisamment  etablie. 

L’examen  attentif  de  ces  pieces,  la  moralite  des  personnes 
citees ,  ne  nous  ont  point  permis  de  douter  que  Ferre  n’ait  eu  a 
diverses  reprises  des  hallucinations ,  et  qu’h  l’epoque  de  son 
conge  il  n’ail6te  obsede  par  des  idees  religieuses  mystiques.  Des 
lors,  il  devient  naturel  de  penser  que  la  perversion  actuelle  de 
sesfacultfis  morales  n’estqu’une  de  ces  transformations  auxquelles 
ralienation  est  si  sujette,  et  dont  nous  avons  chaque  jour  des 
exemples  sous  les  yeux. 

Dans  la  seconde  visite  que  nous  avons  faite  ii  1’accuse ,  ses 
raisonnements  ont  ete  les  memes.  11a  toujours  persiste  a  trouver 
naturel ,  convenable  et  charitable ,  de  praliquer  des  attouche- 
ments  sur  les  eleves :  e’est  uu  devoir  pour  les  instituteurs.  11  croit 
que  l’education  n’est  pas  bien  dirigee  et  que  les  choses  se  pas- 


LTTENTAT  AUX  MOKLT.S. 


297 

sent  mal ,  parce  que  les  homines  ont  des  sentiments  trop  vifs  ou 
trop  bas;  quant  a  lui,  il  s’est  place  au  milieu  ct  juge  rnieux  des 
choses. 

Aux  objections  que  nous  lui  avons  faites  sur  l’absurditfi  de  ses 
reponses,  il  s’est  contente  de  dire :  Vous  ne  pensez  pas  comme 
moi;  -vous  jugez  d’une  maniere  differente  :  voila  l’erreur. 

Nous  l’avons  ensuite  interrogfi  sur  les  visions  qu’il  avait  eues 
autrefois.  Sa  nouvelle  narration  a  et6  semblable  h  celle  qu’il 
avait  faite  aux  medecins  de  Chartres ;  nous  ajouterons  meme 
qu’elle  a  etc;  plus  explicite  et  plus  convaincante.  Il  a  d’abord  cru 
que  c’etaient  des  imaginations ;  mais  il  est  maintenant  persuade 
de  leur  verite.  Quant  aux  motifs  de  son  conge ,  il  pense  qu'il  y 
a  sur  le  papier : «  Renvoye  pour  monomame  religieuse.  » 
Mais  il  ne  se  rappelle  pas  ce  qui  a  eu  lieu  alors ,  et  il  en  parle 
d’une  maniere  tres  vague.  On  a  voulu,  ajoute-t-il,  me  fame 
passer  pour  foil  au  proces :  il  n’en  estrien.  Tout  ce  quej’ai  fait 
est  naturel ,  et  je  suis  d’avis  qu’on  doit  se  conduire  ainsi  dans 
1’ education  des  cnfants. 

Si  l’on  resume  maintenant  ies  fails  de  ce  rapport ,  on  voit : 

1°  Que  dans  l’espace  de  plusieurs  annees  Ferre  dent  des  dis¬ 
cours  ,  sc  livre  a  des  actes  qui  le  font  considerer  comme  aliene 
par  les  personnes  respectables  avec  lesquelles  il  se  trouve  en 
rapport; 

2°  Qu’il  a  des  hallucinations  de  l’oui'e ,  de  la  vue ,  de  l’odorat , 
phenomenes  qu’il  est  difficile  d’inventer,  a  moins  d’avoir  etudid 
les  livres  de  medecine ,  et  qu’il  est  encore  plus  difficile  de  si- 
rauler ; 

3°  Que  sa  conduite,  en  1836,  est  d’une  telle  nature ,  qu'elle 
le  fait  reformer  comme  fou  religieux  par  ses  chefs  et  par  les  chi- 
rurgiens  militaires ; 

h°  Que,  pendant  le  temps  qu’il  exerce  a  Belley  les  foncdous 
d’insdtuteur,  il  est  cite  comme  ayant  des  mceurs  tres  pures ; 

5°  Que  Ferre ,  loin  de  chercher  a  simuler  la  folie ,  s’Sleve  con- 
trc  ce  moyen  de  defense,  et  dit  meme  qu’on  a  eu  tort  de  s’en 
ans.  med.— psych,  t.  i.  Mars  1843.  20 


298 


MEDECINE  LfiGALE. 


servir,  caractere  commun  chez  les  fous,  qui  lie  se  croient  presque 
jamais  prives  de  raison ; 

6°  Que  le  reproche  fait  k  Ferre  d’avoir  compris  la  perversity 
de  ses actions,  puisqu’il  est  convenu  qu’il  se  cachait,  n’a  pas  la 
valeur  qu’on  y  attache ,  parce  qu’il  est  constant  que  les  alien<5s , 
voire  meme  les  imb6ciles,  combinent  leurs  moyens,  prennent 
leurs  precautions  pour  derober,  faire  un  mauvais  coup,  et 
meme  assassiner  :  tfimoin  le  dement  qui ,  dans  un  etablissement 
de  la  capitale ,  cacha  pendant  quinze  jours  et  aiguisa  un  morceau 
de  fer  avec  lequel  il  tua  la  fille  du  proprietaire ,  s’6criant  apres 
son  action :  On  me  fera  ce  qu’on  voudra ,  je  suis  vengfi ; 

7°  Que  les  reponses  faites  par  Ferre  aux  questions  qui  lui  sont 
adressees  sur  son  attentat ,  sont  celles  d’un  homme  dont  l’esprit 
est  d£rang6  et  non  l’ceuvre  d’un  coupable  qui  cherche  a  tromper 
ceux  qui  l’observent. 

De  ces  considerations ,  il  resulte  pour  nous  la  conviction  que 
Ferr6,  dans  l’accompbssement  des  actes  qui  lui  sont  reprochys, 
n’avait  point  son  libre  arbitre ,  qu’il  a  agi  sous  l’inlluence  d’une 
perversion  de  sesfacultes,  perversion  qui  remonte  k  une  ypoque 
dyjk  eloignye  et  qui  existe  encore  aujourd’hui. 

Fait  et  dyiibyre  k  Paris  le  23  janvier  1843. 

Signe  :  FERRUS ,  FOYILLE  , 

BRIERRE  DE  BOISMONT. 

Extrait  du  Bulletin  des  Tribunaux,  du  24  fevrier  1843. 

le  21  fyvrier  dernier,  Ferry  a  comparu  devant  le  tribunal 
d’appel  de  Chartres.  C’est  un  homme ,  dit  le  correspondant  de 
Paris,  douy  d’une  grande  vigueur  physique.  Sa  figure  est  celle 
d’un  satyre;  il  s’exprime  avec  dycence  et  en  termes  choisis;  il 
dyveloppe  fort  longuement ,  sur  les  devoirs  de  l’instituteur,  des 
thyories  a  peu  pres  inintelligibles.  Quant  aux  fails  qui  lui  sont 
reproches ,  il  s’en  reconnait  l’auteur. 

Parmi  les  dypositions  nouvelles,  nous  citerons  celle  de  M.  le 
cury  d’Unverre.  Le  dimanche  27  mars  1832,  dit  cet  eccl4sias- 


ATTENTAT  AUX  MOEUKS. 


299 


tique ,  Ferre  vint  me  faire  une  visile ,  et  il  me  fut  facile  de  re- 
connaitre  un  entier  derangement  de  tete  dans  ses  propos;  car 
il  m’assura ,  entre  autres  choses ,  que  trois  fois  diflerentes  il  avait 
traverse  les  enfers  et  savait  fortbien  ce  qu’il  en  etait;  qu’il  avait 
voulu  arreter  la  voiture  de  Louis-Philippe ;  qu’on  lui  offrait  une 
place  d’honneur  dans  la  maison  du  roi  de  Sardaigne,  ou  un  grade 
d’officier  sup6rieur  dans  l’armee  de  ce  prince;  que,  s’il  avait 
sous  ses  ordres  40,000 homines,  il  marcherait  contre  le  roi des 
Francais ,  qui  n’avait  pas  rfipondu  a  une  lettre  qu’ii  lui  avait 
envoyee ,  et  que  j’ai  vue ;  qu’il  etait  en  correspondance  avec  le 
due  de  Bordeaux ,  et  mille  autres  propos  qu’il  accompagnait  de 
contorsions  tellement  (Stranges  que  la  peur  me  prit ,  et  je  le  lais- 
sai.  En  sortant  il  dit  qu’il  partait  pour  Chartres,  ou  il  donnerait 
le  lendemain  une  roulee  des  plus  belles  a  M.  le  prefet... 

Les  fails  exposes  ci-dessus ,  l’avis  unanime  des  medecins  de 
Chartres  et  de  Paris ,  diScidenl  M.  Lafaulotte ,  substitut  du  pro- 
cureur  du  roi ,  a  abandonner  la  prevention.  Mais  il  insiste  vi- 
vement  pour  que  le  pr<Svenu ,  bien  qu’acquitte ,  soit  n6anmoins 
condamne  aux  frais  de  la  procedure ,  conformement  h  plusieurs 
arretes  de  la  Cour  de  cassation ,  dont  il  fait  valoir  les  motifs  avec 
son  talent  accoutumiS. 

Le  tribunal,  &  l’audience  du  25  fevrier ,  prononca  un  juge- 
ment  d’appel ; 

1°  Il  reconnalt  que  les  actes  odieux  commis  par  Ferre  sur  ses 
eleves  ne  constituent  pas  le  delit  d’excitation  habituelle  a  la  cor¬ 
ruption  de  la  jeunesse;  Part.  334  du  Code  penal  ayant  settle¬ 
ment  en  vue  les  proxdnetes  et  non  ceux  •  qui  corrompent  dans 
l’inUSret  de  leurs  propres  passions;  en  consequence ,  il  infirme 
sur  ce  premier  chef  le  jugement  du  tribunal  de  Chateaudun  ; 

2°  Il  declare  constant  1’outrage  public  a  la  pudeur  h  raison 
duquel  Ferr6  a  6te  condamne  en  premier  ressort;  mais  vu  l’6tat 
de  folie  du  pr6venu  au  moment  oil  il  a  commis  cet  outrage ,  il 
infirme  6galement  sur  ce  dernier  chef  et  prononce  Pacquitte- 
ment; 

Enfin,  3°  il  fait  application  des  art.  64  du  Code  penal,  194 
et  168  du  Code  d’instruction  criminelle,  combines,  etdit  qu’il 
n’y  a  lieu  de  condamner  Ferr6  aux  depens. 


300 


REVUE  DES  JOURNAUX  DE  MEDEC1NE. 


REVUE  DES  JOliMASJX  DE  MEDECINE. 


JOURNAUX  FRANQAIS. 


1.  Gazette  medieale 

Les  nuncios  dc  ddcembre  1842  et  janvier  1843  contienncnt  les 
travaux  originaux  suivants  : 

1"  Nouvellcs  observations  stir  les  affections  intermittentes  a 
courtcs  periodes,  par  M.  Duparcque,  d.-m.  p.  —  T  Observation 
<r hemipligie  facials  avec  devialionde  la  luette  vers  le  cote  sain; 
constatation  du  retour  de  cette  partie  a  sa  rectitude  normale  au 
fur  et  a  mesure  de  la  guerison  de  la  paralysis ,  par  M.  Diday. 

—  3°  Observations  sur  les  tubercules  da  cerceau  chez  les  enfants. 
Mfimoire  present^  a  la  Sociyte  royalc  dc  medccine  et  dc  cliirurgie 
de  Londrcs,  par  P.  Ilennis  Green,  d.-m.  —  4”  Observations  sur 
differents  accidents  nerveux;  altaques  epilepliques,  mvuvemenls 
tetaniques,  aberrations  mcnlales,  etc. ,  dus  d  la  presence  de  te¬ 
nia  s  et  d’ascarides  lombricoides ,  suivies  de  remarques  sur  les 
affections  vermineuses,  par  M.  J.-B.  David,  d.-m.  p.,  4  Tonnerre. 

—  5"  De  quelques  phenomenes  encore  inexplicables  observes  dans 
certaines  lesions  du  cerceau,  par  M.  Toulmonche,  professeur  ii 
1’ficole  dc  imklecine  et  de  pharmacie  de  Rennes,  etc. 

NOUVELLES  OBSERVATIONS  SDR  LES  AFFECTIONS  INTERMITTENTES  A 
COURTES  PfiRIODES  ,  PAR  31.  DDPARCQCE. 

Le  travail  de  M.  le  docteur  Duparcque  a  pourobjet  de  ddmontrer, 
par  des  faits  cliniques ,  la  possibility  de  traiter  avec  le  sulfate  dc 
quinine  ou  d’autres  pryparations  de  quinquina  certaines  affections 


JODRNAUX  FRANC, AIS.  301 

prisentanl  dans  la  mfime  journde  des  remissions  marquees ,  mais 
pen  dloigndes  les  lines  des  antres,  ce  quia  fait  appeler  ces  affec¬ 
tions,  parM.  Mdlier,  Affections  intermittenles  a  courtes  periodes. 
L’auteur  dlablit,  par  des  faits  tirds  de  sa  pratique,  que  1c  quinquina 
lui  a  donnd  d’heureuxrdsultats  dans  les  fidvres  intermittentes  ii  accds 
multiples  dans  les  2/j  heures ;  dans  les  convulsions  chez  les  jeunes 
enfants;  dans  le  hoquet  des  vieillards,  maladie  souvent  trds  re- 
belle;  dans  les  gastralgies,  les  liystdralgies  ,  lachordc,  la  coque- 
luche  ;  dans  une  sdrie  d’affections  ndvralgiques  qui  s’attacbcnt  ii 
tous  les  tissus ,  &  tous  les  organes ,  et  prcnnent  la  forme  des  affec¬ 
tions  proprcs  aux  parties  qu’elles  attaquent ,  affections  qu’il  nomine 
nivralgies  diffuses;  enfin  dans  diverses  maladies  mentales  on  dd- 
lirantes.  Nous  allons  donner  le  rdsumd  de  deux  observations  qui 
nous  semblent  pleines  d’intdrdt. 

Neuralgic  pharyngienne  diffuse  prise  pour  une  angine  chro- 
nique  ;  gudrison  rapide  par  l’administration  du  sulfate  de  quinine  , 
aprds  une  durde  de  six  mois.  —  M.  G. ,  9gd  de  trente  ans,  est  pris,  an 
mois  d’avril  1862,  d’un  mal  de  gorge  caractdrisd  par  an  sentiment 
ddsagrdable  et  douloureux  desdcliercsse,  de  brftlure.  La  ddglutition 
des  solides ,  d’abord  difficile  au  commencement  des  repas ,  s’o- 
pdrait  ensuitc  comme  dans  l’dtat  normal ,  mais  cellc  de  la  salive  et 
des  autres  liquides  dtait  toujours  pdnible.  La  gorge  lie  prdsentc  a 
la  vuc  qu’une  ldgdre  rougeur  drythdmateuse.  On  emploie  sans 
s needs  un  premier  traitement  par  les  antiphlogistiques  et  les  ddri- 
vatifs,  puis  un  second  traitement  antisyphililique ,  toujours  sans 
succds.  Le  mddecin ,  ayant  interrogd  le  malade  avec  plus  do  soin  , 
apprit  que  M.  G.  ne  ressentait  rien  a  son  rdveil ;  que  les  ilouleurs 
commencaient  a  8  heures,  duraient  jusqu’a  11  heures  ,  se  suspen- 
daient  jusqu’a  3  heures,  recommencaient  jusqu’a  5  heures,  dispa- 
raissaient  jusqu’a  11  heures ,  pour  sdvir  jusqu’a  1  heure  du  matin. 
Dfcs  le  lendemain ,  on  adminislra  trois  doses  de  30  grammes  de 
sulfate  de  quinine.  Aprds  la  premidre  prise  ,  l’accds  est  moins  in¬ 
tense  ;  aprds  la  seconde,  il  disparait  compldlement. 

DeuxiRmf,  observation.  Delire  aigu  intermittent  a  courtes  pe¬ 
riodes. — Une  petite  fille  de  six  ans  et  demi,  d’une  constitution  deli¬ 
cate  ,  est  prise  au  milieu  de  son  sonimeil  dune  grande  agitation 
accompagnde  d’hallucinations  manifestos  ;  elle  voit  des  individus  se 
glisser  le  long  des  murs.  L’accds  dure  2  heures  environ ;  a  2  heures 
du  matin  un  nouvel  accds  se  montre  et  se  prolonge  jusqu’a  4  heures. 
De  ft  a  5  heures,  sommcil  profond ;  de  5  a  6  heures ,  nouvel  accds. 
Le  pouls,  frdquent  dans  les  accds,  retombe  dans  leur  intervalle; 
perte  d’appdtit.  Pendant  six  jours,  on  a  recours  inutilement  aux  bains 


302  REVUE  DES  JOURNAUX  DE  MEDECINE. 

gdneraux  ,  aux  bains  de  picds,  aux  boissons  anlispasmodiques,  an 
sirop  de  morphine.  Un  demi-gramme  de  sulfate  de  quinine  rend 
la  septieme  nuit  meilleure ;  enfin  ,  une  pareiile  dose  le  lendemain 
matin  fait  cesser  les  hallucinations,  et  ia  malade  entre  presque  im- 
mddiatement  en  convalescence. 

OBSERVATION  D’hEmIPLEgIE  FACIALE  AVEC  DEVIATION  DE  LA  LUETTE 

VERS  LE  COTE  SAIN  ;  CONSTATATION  DU  RETOUR  DE  CETTE  P  ARTIE  A 

SA  RECTITUDE  NATURELLE  AU  FOR  ET  A  MESURE  DE  LA  GUERISON  DE 

LA  PARALYSIE  ,  PAR  M.  DIDAY. 

Les  communications  multiplies  qui  existent  entre  le  facial  et  les 
nerfs  qui  se  ramilient  dans  le  voile  palatin,  la  deviation  de  la 
luette  observe?.  trfcs  frfcquemment  dans  les  cas  d’lifcm.iplfcgie  faciale, 
avaient  fait  admettre  l’inlluence  de  la  septifcme  paire  sur  les  mou- 
vements  du  voile  du  palais.  M.  Debrou  ,  le  premier,  combatlit  cette 
opinion  au  moins  quant  Si  la  preuve  qu’on  voulait  tirer  de  la  devia¬ 
tion  de  la  luette.  11  dEmontra  en  effet  que  cette  deviation  existait 
tantdt  fc  droite ,  tantdt  it  gauche  dans  l’etat  normal. 

Cependant  M.  Diday,  tout  en  admettant  la  realite  et  la  frequence 
du  fait  indique  par  M.  Debrou  ,  n’en  persistait  pas  moins  ii  croire 
l’inlluence  du  nerf  facial  sur  les  mouvementsdu  voile  du  palais  : 
de  ce  qu’il  y  a  souvenl  une  deviation  normale  de  la  luette  il  ne 
s’ensuit  pas  en  effet  qu’il  ne  peut  y  avoir  quelquefois  une  deviation 
pathologique.  Pour  prouver  ce  dernier  fait ,  il  fallait ,  comme  le  dit 
trfcs  bien  M.  Diday,  ou  rencontrer  la  deviation  dans  les  cas  d’hfc- 
mipiegie  faciale  chez  un  sujet  dont  la  luette  ne  presentait  antfcrieu- 
rement  aucune  inclinaison,  ou  bien,  ce  qui  etait  plus  facile, 
chercner  des  observations  dans  lesquelles  la  luette ,  aprfcs  avoir 
ete  deviEe  pendant  une  hemiplegic  faciale,  redeviendrait  droite 
aprfcs  la  gufcrison.  C’est  un  fait  de  ce  genre  que  rapporte  M.  Diday. 

Le  nomme  Fontaine ,  age  de  25  ans ,  aprfcs  avoir  subi  plusieurs 
traitements  mcrcuriels ,  entre  fc  l’hospice  des  VEnEriens  le  13  aodt 
1842,  pour  des  accidents  consEcutifs  et  entre  autres  de  la  surditE. 
<■  Examine  h  son  entree ,  dit  M.  Diday,  on  reconnut ,  outre  les  1E- 
siops  dEji  Enoncees ,  tous  les  signes  d’une  hEmiplEgie  faciale  du  c6te 
gauche  fortement  accentufce ;  traction  a  droite  de  la  commissure 
labiale  ,  affaissement  de  la  nariue  gauche  ,  impossibilite  de  fermer 
les  paupifcres  du  mfcme  cfcte.  Nous  reconnaissons  aussi,  en  touchant 
l’une  et  l’autre  narine,  et  en  plaqant  du  tabac  sous  le  nez  du  ma¬ 
lade,  que  la  faculte  de  percevoir  les  odeurs  est  sinon  abolie,  du 
moins  singulifcrement  diminuee  du  cdte  gauche ;  ce  qui  tient  sans 


JOURNATJX  FRANQAIS.  808 

doute  &  la  paralysie  des  muscles  qul  exScutent  l’art  de  flairer, 
comme  nous  l’avons  prouvd  allleurs.  (Voy.  Gaz,  mid.,  1838, 
Mem.  surles  appareils  musculaires  annexes  aux  organesdes  sens.) 
La  sensibility  gustative  parut  aussi  un  peu  moindre  sur  la  moitid 
gauche  de  la  langue ;  mais  les  experiences  faites  sur  ce  point 
n’eurent  pas  un  rdsultat  assez  ddcisif  pour  qu’on  pflt  regarder  le 
fait  comme  entifcrement  ddmontrd.  Quant  a  la  luette ,  je  remarquai 
qu’elle  dtait  un  peu  portde  en  avant  et  fortement  ddvide  a  droite, 
et  elle  se  maintenait  dans  la  m«me  direction ,  quels  que  fussent  les 
mouvements  du  voile  du  palais  que  le  malade  exdcutat  pendant 
que  sa  bouche  demeurait  ouverte.  Get  dtat  fut  aussi  constate  par 
M.  Ricord ,  a  la  visite ,  ainsi  que  par  M.  Maccarthy. 

Traitrment.  Application  de  qninze  sangsues  aux  oreilles,  vdsi- 
catoire  sincipital ,  entretenu  durant  quinze  jours  et  remplacd  plus 
tard  par  des  frictions  mercurielles.  A  l’interieur,  iodure  de  potas¬ 
sium  porte  graduellement  jusqu’a  la  dose  de  3  grammes  par  jour. 

Le  2  septeinbre ,  le  traitemcnt  local  et  general  a  ete  continue 
avec  perseverance.  Une  amelioration  prononcee  est  survenue  dans 
tous  les  symptOmes  de  la  paralysie ;  les  douleurs  de  tOte  et  les  etour- 
dissements  sont  compietement  dissipds ,  et  l’irregularite  des  traits 
de  la  face  estdevenue  molns  cboquante.  Neanmoins  la  luette  con¬ 
serve  encore  une  deviation  sensible  0  droite. 

Le  13  septembre ,  je  revis  le  malade  pour  la  dernifere  fois  avec 
M.  Ricord  et  M.  Maccartliy.  L’administration  de  l’iodure  de  potas¬ 
sium  n’avait  pas  encore  ete  suspendue.  Les  caraclferes  exterieurs 
de  la  paralysie  faciale  etaient  presque  tous  effaces.  Ainsi  le  malade 
sifflait  et  chantait  librement ;  plus  de  gene  dans  la  mastication ;  plus 
d’imperfection  dans  l’olfaction  de  la  narlne  gauche ;  il  ferme  les 
paupiferes  des  deux  cdtes  avec  une  facility  presque  egale.  La  luette 
est  droite,  et  elle  conserve  sa  reclitude  dans  tous  les  mouvements 
que  le  malade  lui  imprime. 

OBSERVATIONS  SUR  LES  TUBERCULES  DU  CERVEAU  CHEZ  LES  ENFANTS  , 
PAR  P.  HENNIS  GREEN. 


Le  memoire  de  M.  Hennis  Green ,  fonde  sur  des  observations  re- 
cueillies  a  1’hOpital  des  Enfants  a  Paris,  offre  comme  resultat  la  veri¬ 
fication  presque  complete. des  notions  que  la  science  possfede  sur  les 
tubercules  des  enfants.  Ainsi ,  ce  medecin  a  constate  que  les  tuber- 
cules etaient  aux  maladies  aigues  (hOpital  des  Enfants),  comme  1 
est  h  50.  II  a  constate  que  les  symptOmes  pouvaient  manquer  com¬ 
pietement  ;  que  les  lesions  concomitantes  etaient  souvent  nulles ; 


304  REVUE  DES  JOURNAUX  DE  MEDECINE. 

que  )es  tubercules  ne  se  trouvaiettt  jamais  dans  le  cervean  sans 
cxister  en  meme  temps  dans  la  poitrine  ou  l’abdomen  ;  loi  impor- 
tante  sur  laquelle  M.  Louis  a  (ixe  l’attention  des  savants.  L’auteur 
divise ,  an  point  de  vue  du  diagnostic  ,  ses  malades  en  trois classes  : 
1°  la  maladie  dSbuie  par  la  cSphalagie,  ct  se  termine  par  diverses 
lesions  de  la  sensibility  ou  de  la  motilitS  ;  2°  elle  commence  par  des 
convulsions  qni ,  par  degrSs  ,  aboutissent  it  la  paralysie ;  3“  elle  com¬ 
mence  par  la  paralysie  des  membres.  L’auteur  aurait  pu  faire  unc 
quatrifcme  classe  des  malades  chez  lesquels  on  n'observe  aucun 
symptOme  apprSciable  pendant  la  vie.  «  Quant  an  traitcment,  j’ai 
n  pen  de  chose  a  dire.  La  maladie  est  nScessairemcnt  mortelle,  et 
*  tout  ce  qu'il  est  possible  de  faire  ,  c’est  do  pallier  les  symptOmcs. 
»  Ceux-ci  dependent  de  la  congestion ,  de  1’irritation  ,  de  1’inllam- 
»  mation  de  la  substance  cSrSbrale  ou  des  membranes  excitSes  par 
»  un  corps  Stranger.  Les  indications  du  traitemenl  sont  par  consS- 
»  quent  claires  et  simples.  »  Nous  ne  partageons  pas  complStemeni 
l’avis  de  l’auteur,  et  ne  croyons  pas  que  les  indications  soienl  ni 
claires  ni  simples. 

OBSERVATIONS  SDR  DIVERS  ACCIDENTS  NERVEUX  :  ATTAQDES  SPILEPTI- 
FORMES  ,  MOUVEMENTS  TETANIQUES  ,  ABERRATIONS  MENTAI.ES  DOS  A 
LA  PRESENCE  DE  TANIAS  ET  D’ASCARIDES  LOMBRICOIDES  ;  SDIVIES 
DE  REMARQUES  SUR  LES  AFFECTIONS  VERMINEUSES,  PAR  J.-B.  DAVID  , 

mjSdecin  a  tonnerre. 

Les  anciens  se  sont  beaucoup  appesantis  sur  l’influence  exercSe 
par  les  vers  sur  la  production  d’accidents  nerveux ;  les  modernes , 
a  tort  peut-Stre,  ont  nSgligS  cette  cause,  ou  au  moins  ne  lui  out 
assigns  qu’une  influence  minime  et  secondaire.  M.  David  ,  se  fon¬ 
dant  sur  quelques  faits  de  sa  pratique  ,  cberchc  a  prouver  que  di¬ 
verses  affections  nerveuses  peuvent  se  dSvelopper  par  la  cause  que 
nous  venons  d’indiquer.  Nous  ne  nous  arrSterons  pas  aux  faits  si- 
gnalSs  par  l’auteur,  parce  qu’ils  portent  un  certain  vernis  de  crSdu- 
litS  qu’on  rencontre  peu  dans  les  ouvrages  de  cette  nature. 

tDE  quelques  phSnom&nes  encore  inexplicables  observjSs  dans 

CERTAINES  LESIONS  DU  CERVEAU ,  PAR  M.  A.  TALMOUCHE ,  PROFES- 
SEUR  A  RENNES. 

II  rSsulte  des  faits  qui  servent  de  base  au  mSmoire  dont  nous 
venons  d’indiquer  le  titre  :  1°  que  dans  les  maladies  du  cerveau  li- 
mitSes  a  certaines  parties,  les  couches  saines  pourraient  supplSer 


JOURNAUX  FRANQAIS. 


305 


a  1’action  des  points  affectes ,  quantl  le  ddsordre  n’est  pas  portd 
trop  loin ;  2°  qn’il  y  aurait  peut-fitre  dans  le  mfime  organe ,  malgrd 
l’opinion  dc  Gall,  line  ou  plusieurs  parties  centrales  ayant  one  ac¬ 
tion  directe  sur  les  autres  et  qui  seraient  le  sidge  du  rooi ,  et  qu’il 
y  aurait  des  raisons  de  croire  que  ce  sent  celles  profondes  ou  de  la 
base;  3“  que  dans  l’encdphale,  la  sensibility  sernblc  avoir  dtd  inega- 
lement  rdpartie  et  par  zones  inddlimilables ,  ce  qu’on  connail  de 
ces  ldsions  permettant  d’affirmer  seulement  qu’a  sa  pdripbdrie  clle 
esl  presque  nulle  (plaies,  ramollissemcnts,  gangrdne),  ou  an  nioins 
plus  localisde  et  moins  indispensable  &  la  vie,  que  dans  ses  parlies 
centrales  et  surtout  a  sa  base;  4”  qu’enfm  les  ldsions ,  enapparence 
les  plus  graves,  pour  lesquelles  le  pronostic  avail  dtd  ddscspdrd  , 
gudrissent  souvent  par  des  voies  encore  inconnues  de  la  puissance 
mddicatrice  lultant  incessamment  contre  les  causes  de  destruction 
dc  notre  organisme. 

IX.  Gazette  ties  bdpitniix. 

Les  nuindros  de  janvier  1843  contiennent  les  articles  suivants  : 

1”  Double  tentative  d’assassinat  et  de  suicide  par  un  aliine. 
—  2"  Observations  d'epilepsie  h.ysteril’orme ,  par  M.  Billod.  — 
3"  Apoplexiecapillaire.  — Abolition  de  l’ intelligence  et  des  sens; 
guirison ;  ramolissement  du  cerve.au  avec  complication  depneu- 
monie ,  par  M.  Cruveilhier. 

DOUBLE  TENTATIVE  D’ASSASSINAT  ET  DE  SUICIDE  PAR  UN  ALlENf. 

Le  19  juillet  dernier,  sur  les  7  heures  du  soir,  le  nommd  Alexis 
Joseph  Stdphanelli ,  peintre  en  batiment  a  Gondreville,  village  au- 
prfes  de  Toul ,  frappa  sa  femme  a  la  gorge  avec  un  rasoir.  Cette 
malheureuse  parvint  4  s’dchapper  de  ses  mains ,  et,  toute  couverte 
de  sang ,  alia  cliercher  un  refuge  chez  le  propridtaire  de  la  maison. 
'l'andis  qu’on  lui  prodiguait  avec  empressement  les  soins  que  rdcla- 
mait  son  dtat ,  on  aperqut  Stdphanelli ,  qui ,  apres  s’dtre  ouvert  la 
gorge  avec  le  mdme  rasoir,  cherchait,  de  la  main  gauche,  a  dd- 
chirer  pour  l’dlargir  la  plaie  ddja  considerable  qu’avait  produite  le 
coup  qu’il  s’dtait  donnd ,  et  essayait  en  outre  d’y  porter  une  seconde 
fois  la  lame  du  rasoir;  mais  la  faiblesse,  due  a  une  hdmorrhagie 
abondante ,  ne  permit  pas  au  bras  de  s’dlever  jusqu’au  cou. 

L’dcoulement  du  sang  fut  arrdtd  par  quelques  points  de  suture 
et  d’autres  moyens  approprids.  Pendant  toute  la  durde  de  cette  lon¬ 
gue  et  assez  douloureuse  opdration  pratiqude  par  MM.  Baucel  et 


306 


REVUE  DES  JOURNAUX  DE  MEDECINE. 


Denis  de  Commercy,  le  blessS  ne  cessa  de  rire  aux  dclats.  InterrogS 
immSdiatement  aprfcs  sur  les  causes  qui  i’avaient  ports  ii  commettre 
le  crime  dont  il  venait  de  se  rendre  coupable ,  il  en  manifesta  un 
profondrepentir,  et  se  montra  trfes  heureuxd’apprendre  que  la  bles- 
sure  de  sa  femme  olfrait  moins  de  gravitd  qu’on  ne  l’avait  apprS- 
hendS.  Toutefois ,  il  ajouta  que  sa  femme  Stait  d’accord  avec  ses 
ennemis  ,  qu’elle  avait  des  intrigues  avec  divers  individus  ,  qu’elle 
l’avait  empSchS  de  partir  le  matin  comme  il  en  avait  l’intention  ,  et 
qu’elle  lui  avait  refusS  l’argent  qui  lui  Stait  ndcessaire  pour  le  voyage 
qu’il  projetait ,  parce  qn’elle  aurail  dSsird  le  voir  assassiner  par  des 
hommes  qui  l’attendalent  en  embuscade  sur  les  routes  de  Nancy, 
de  Toul,  de  Fontenoy,  <i  pour  le  saigner  comme  un  veau,  le  jeter 
2t  l’eau  avec  pne  pierre  a  la  tSte  ,  ou  le  tuer  dans  le  bois.  »  il  afflr- 
mait  que  la  veilie  ,  il  avait  entendu  comploler  cet  assassinat  dans 
un  cabaret ,  et  lorsqu’il  en  avait  parlS  a  sa  femme ,  celle-ci  lui  avait 
rSpondu  en  tirant  la  langue  et  lui  disant  des  grossiferetSs ;  qu'un 
prStre  s’Slant  inlroduit  dans  son  domicile  avec  une  houlette  et  un 
couteau,  pour  l’Scorcher  comme  un  mouton,  il  avait  vu  sa  femme 
lui  faire  signe  du  coin  de  l’ceil  pour  l’engager  it  sortir;  mais  qu’en- 
tendant  ses  ennemis  dSgrader  sa  ci  oisSe  et  s’introduire  par  la  porte 
du  fond,  il  avait  dit  it  sa  femme:  «Mourir  pour  mourir,  j’aime 
mieux  me  tuer,  et  je  te  tuerai  aussi ; »  qu’alors  il  lui  avait  passS  son 
rasoir  sur  la  gorge. 

M.  le  docteur  Baucel,  prenant  en  consideration  l’horrible  courage 
dont  cet  homme  avait  fait  preuve  pendant  1’opSration  qu’il  venait 
de  subir,  sa  persSvSrance  dans  1’idSe  d’un  suicide,  1’StrangetS  de  ses 
rdponses ,  i’impassibiii te  de  ses  traits  ,  declara  que  StSphanelli  ne 
jouissait  pas  de  i’usage  de  sa  raison  quand  il  avait  voulu  tuer  sa 
femme ,  et  qu’il  devait  litre  regards  comme  atteint  de  monomanie. 

Cependant  une  instruction  fut  poursuivie  d’apr&s  les  ordres  de 
M.  le  procureur  gSnSral.  MM.  Simonin  pfere,  Bonfils  fils,  et  Archam- 
bault,  dlrecteur  de  la  maison  dSpartementale  d’aliSnSs  dtablie  &  Ma- 
rSville,  consultSs  par  le  tribunal,  dSclarSrent  que StSphanelli  dtait 
atteint  de  lypSmanie.  Dfes  lors  l’accusation  fut  abandonnSe  par  le 
procureur  gSndral,  et  le  jury  rendit  un  verdict  d’acquittement. 
L’accusS  fut  ensuite  transports  presque  immSdlatement  a  la  maison 
de  Mareville. 

OBSERVATIONS  D’EPILEPSIE  HYSTSRIFORME  ,  PAR  M.  BILLOD  ,  AKCIEN 

SlLfiVE  DE  LA  PREMIERE  SECTION  DES  ALIENlSs  DE  BICllTRE  ,  MEDECIN 

AUXILIAIRE  DE  LA  MAISON  DE  SANTE  DE  VANVRES. 

En  donnant  l’histoire  de  quelques  malades  dont  nous  allons  par- 


307 


JOURNAUX  FRANQAI9. 
ler,  M.  Billed  a  voulu  gtablir  une  espfcee  de  maladie  qu’il  croit  nou- 
velle,  et  qu’il  ddsigne  sous  le  110m  d 'epilepsie  hysleriforme.  Du 
reste  ,  11  cite  lesfaits  purement  et  simplement  sans  les  accompagner 
de  commentaires;  nous  allons  suivre  son  exemple. 

Premier  fait.  —  Le  nomme  Sicliel ,  compositeur  en  imprimerie  , 
agd  de  vingt  et  un  ans ,  temperament  lymphatique  et  comme  scro- 
fuleux  ,  est  atteint  d' epilepsie  depuis  trois  ans.  L’intelligence  de  ce 
malade  est  normale ,  sa  memoire  affaiblie  ,  son  caractfere  habituel- 
lement  triste.  Son  pfere  est  mort  d’un  coup  de  sang ,  sa  mere  a  ete 
paralysee  pendant  trois  ans ;  enfin ,  il  a  un  cousin  epileptique. 
II  y  a  six  ans  ,  un  ganglion  du  cou  se  tumefia ;  trois  ans  plus  tard 
il  fut  enleve ,  et ,  le  surlendemain  de  cette  operation  ,  survint  le 
premier  acc6s  d’ epilepsie.  Voici  ce  qu’on  observe  dans  ces  acces  : 
une  demi-beure  avant ,  le  malade  eprouve  des  founnillements  et  de 
la  faiblesse  dans  les  jambes,  une  sorte  d’ivresse ,  une  cephalalgie 
intense  ,  suivies  bientOt  de  convulsions.  Pendant  l’accis ,  le  malade 
a  une  demi  -  connaissance ,  perqoit  des  douleurs  horribles  dans 
la  tfite  et  dans  les  exlremites ,  croit  etouffer,  et  sent  une  boule  re- 
monter  incessamment  de  Tepigastre.au  cou.  Tout  le  reste  se  passe 
comme  dans  les  autres  attaques  d’Spilepsie.  A  la  suite  de  Tacefes  , 
stupeur ,  demi-ivresse. 

Deuxieme  fail.  —  Leclerc,  tailleur,  age  dedix-neuf  ans,  atteint 
d’dpilepsie  depuis  onze  ans.  Taille  petite  ,  temperament  bilieux- 
sanguin ,  intelbgence  normale ;  caractere  doux  et  bienveillant ,  mais 
susceptible  et  mdlancolique.  Nulle  predisposition  hereditaire,  L’ac- 
cfes  s’annonce  deux  jours  a  i’avance  par  de  la  tristesse  ,  de  la  ce¬ 
phalalgie  ,  et  par  un  fourmillement  dans  les  membres.  La  forme  de 
ces  accfcs  est  trfes  variable  :  tantOt  il  commence  par  les  yeux,  tant&t 
par  un  mouvement  convulsif  des  Jevres ,  tantbt  par  un  slrabisme 
droit  externe  avec  un  trembleinent  du  globe  de  l’oeil  et  dilatation 
de  la  pupille.  L’acces  peut  etre  incomplet  et  se  borner  a  une  perte 
de  conscience  momentanee ,  ou  a  une  crampe  ,  et  n’envahir  que  le 
cOte  gauche.  Dans  tous  les  cas ,  les  convulsions  du  cOte  gauche  sont 
toujours  plus  prononedes.  Durant  Taccfes ,  le  malade  conserve  une 
detni-connaissance  qui  lui  permet  de  saisir  quelques  mots  de  la 
conversation ,  et  d’avoir  le  sentiment  d’une  douleur  ddchirante 
ayant  son  sitige  au  front  et  dans  les  articulations.  Apifes  les  con¬ 
vulsions  ,  apparait  un  sommeil  soporeux  et  pour  ainsi  dire  apo- 
plectique. 

Troisiime  fait.  —  Bondivdna ,  vingt  et  un  ans,  temperament 
lymphatique.  Les  accfes  sont  precedes  de  phenomfines  precurseurs 
consistant  en  douleurs  d’estomac,  anxidtd  dpigaslrique  comme  a  la 


308  REVDE  DES  JOURNAUX  DE  MEDECINE. 

suite  d'une  peur.  Bientdt  la  vue  se  trouble ,  les  convulsions  arrivent 
avec  le  caractitre  clonique  ;  la  sensibility  cst  dtcintc  dans  tonics  les 
parties;  le  malade  no  voit  ni  n’entend ,  mais  il  nc  pcrd  pas  con- 
naissance,  et,  chose  remarquable ,  prdscntc  pendant  son  a'ccfes  des 
hallucinations  do  la  vue  et  de  I’ouie;  il  pcrcoit  d’ailleurs  la  sen¬ 
sation  de  la  boule  hystei'iquc.  L’ytat  consdculif  consistc  en  une  le- 
gfcrc  stupdl'action. 

Quatriemcfait.  —  Bayle,  age  de  vingt-cinq  ans,  caractere  emi- 
nemment  suceplible  et  querelleur.  Les  accfcs  s’annonccnt  par  une 
epistaxis  et  par  des  crampes  artlculaires.  Les  convulsions  sont  nti- 
loniques,  mi-cloniqucs,  sans  perte  de  conscience.  Le  malade  entend 
ce  qui  se  dit  autour  de  lui  et  sc  le  rappelle  a  pres  1’accits ;  il  pent 
jtisqn’a  un  certain  point  diriger  les  contractions  sans  les  modifier. 
Il  yprouve  des  crampes  Ires  douloureuses  dans  les  articulations. 
La  sensation  d’une  boule  qui  roule  se  fait  sentir  de  1’aisselle  it  l'y- 
pigastre ,  el  de  lYpigastrc  an  con  ;  le  pools  est  petit  et  sorry ;  la  res¬ 
piration  convulsive,  la  face  livide.  L’accfes  se  lermine  par  un  vyri- 
table  acciis  de  manie,  d’une  demi-heure  de  dttrye.  La  premiere 
atlaque  d’ypilepsie  est  snrvenue  it  la  suite  d’nne  peur,  et ,  chose 
assez  singulierc ,  le  mCme  yvynemenl  a  dyterminy  l’ypilepsie  en 
mfime  temps  chez  les  deux  freres. 

APOPLEXIE  CAPILLAIRE  ;  ABOLITION  DE  L’lNTEt, LICENCE  ET  DES  SENS  ; 

GUflRISON.  —  RAMOLLISSEMENT  DO  CERVEAU  AVEC  COMPLICATION  DE 

pneumonic  ;  mort.  Observations  recueillics  dans  le  service  de 

M.  Cruveilhier  (  hbpital  de  la  Charity  ). 

Ces  deux  fails  ne  prysentent  rien  de  tres  remarquable,  et 
rentrent  it  peu  pres  compiytement  dans  les  lois  de  l’observation 
ordinaire  ;  Dependant,  nous  allons  donner  un  court  extrait  du  pre¬ 
mier  de  ces  faits,  qui  a  ofl'ert  quelques  difhcultes  de  diagnostic  k 
cause  du  defaut  de  renseignements  precis  stir  les  antycydents  du 
malade. 

Un  homme  ,  age  de  soixanle-treize  ans ,  est  frappe  d’une  maniere 
brusque  et  inattendue ,  puis  transporty  it  l’hbpilal.  Le  lendemain , 
le  mydeein  constate  une  hymipiygie  du  coty  droit  avec  abolition  de 
la  sensibility.  La  seule  irritation  mdcanique  &  laquelle  il  se  trouve 
un  peu  sensible  est  un  fort  chatouillement  A  la  plante  du  pied. 
Les  membres  paralysys  prysentent  de  temps  en  lentps  un  lyger  trem- 
blement,  yvidemment  hors  de  l’influence  volontaire.  L’intclligence 
est  suspendue ,  l’oiuc  et  la  vue  presque  perdues ;  les  pupilles  ne 
se  contractent  pas.  Les  urines  et  les  matieres  fycales  sont  excrytyes 


JOURNAUX  FRANCIS.  309 

involontaircmcnt.  Les  autres  fonclions  s’cx6culenl  assez  r6gulifere- 
ment.  M.  Cruveilhier  fait  appliquer  six  sangsues  a  chaque  apophyse 
masloldc,  et  administrer  60  grammes  d’huile  de  ricin.  Quelques 
jours  aprfes,  on  a  encore  recours  a  la  saignee  des  bras,  aux  ven- 
touses  scariliees  le  long  de  la  colonne  verlebrale ,  et  aux  purgatifs 
doux.  An  bout  d’un  mois  le  malade ,  sans  etre  completement  gudri , 
est  dans  un  <5 tat  triis  satisfaisant.  Nous  crayons  devoir  appelcr  l’al- 
tenlion  des  mddecins  sur  cette  .sensibility  parliculiere  de  la  plantc 
des  pieds.  Un  mddecin  anglais,  dont  le  nom  nous  dchappe,  disait , 
en  noire  presence,  it  M.  Louis,  que  la  sensibility  de  cette  partie 
n’elait  jamais  eteinte  et  qu’on  pouvait  toujours  1’exciler  soit  pat¬ 
ties  ehatouillements ,  soit  par  l’application  de  corps  chattels  ou 
froids ,  etc.  Nous  crayons  que  ce  signe  n’a  pas  ete  assez  dludie  en 


III.  Journal  ties  coiinaissnnces  meiiie»> 
chirurgicttles. 

Le  nutndro  de  ddeembre  1842  contient  les  deux  articles  originaux 
suivants : 

1"  Memoir e  sur  les  fractures  de  la  colonne  vertebrate ,  lu  a 
la  Socidte  de  medecine  de  Poitiers  ,  par  M.  (laillard ,  chirurgien  de 
I’HOtel-Dieu  de  cette  ville.  Les  fractures  de  la  colonne  vertebrale 
ne  sont  vraiment  dangereuses  que  par  les  lesions  dont  elles  s’ac- 
compagnenl  et  qui  happen!  la  moelle  dpintere.  Quelques  fails  cites 
dans  ce  mdmoire  peuvent  etre  donnds  comme  preuves  de  ce  que 
nous  avancons :  on  pourra  les  consulter  avec  fruit.  —  2“  Effica- 
cile  du  galvanisms  dans  quilq.ics  affections  nerveuses,  par 
M.  Person ,  raddecin  a  Bordeaux. 

Le  nu  m  fro  de  janvier  1843  ne  donne  aucun  travail  original  sur 
le  systfeme  nerveux. 

EmCACITli  DU  GALVANISME  DANS  QUELQUES  AFFECTIONS  NERVEUSES, 
PAR  M.  PERSON,  MISdECIN  A  BORDEAUX. 

Une  jeune  lille,  ilgee  dedouzeans,  elait  sujette  a  des  attaquesd’d- 
pilcpsie  dont  la  premiire  rcmonlait  a  six  ans  Le  2  ntai  1841 ,  elle 
fut  souiniseii  \a  galvano-puncture.  Une  aiguille  fnt  appliqude  sur 
I’epigastre  et  une  autre  sur  la  premifere  vertfebre  cervicale.  Les  at- 
laques  alterant  en  diminuant  de  facon  que  la  derate  re  eut  lieu  en 
juillet.  Six  mois  plus  tardla  malade  se  portait  bicn. 


310 


REVUE  DES  JOURNAUX  DE  MEDECINE. 


Une  dame  dtait  tourmcntdc  d’un  hoquel  qui  revenait  tous  les 
jours ;  1’emploi  dc  la  galvano-puncture  le  (it  disparaitre  prompte- 
ment  a  plusieurs  reprises ;  mais  comme  la  malade  ne  continuait  pas 
son  traitement ,  le  hoquet  recommenQait.  Convaincue  &  la  fin  de 
l’impuissance  d’un  traitement  trop  court ,  elle  le  prolongea  davan- 
tage  et  fat  gudrie. 

Mademoiselle  Ermance  Faughere  avait  dtd  prise  d’un  hoquet 
presque  continu  d  la  suite  d’une  fievre  lyphoi'de.  Soumise  &  la 
galvano-punctureclle  fat  gudrie  en  trois  semaines.  Deuxmois  aprds 
elle  n’avait  pas  dprouvd  de  rdcidive. 

Ces  deux  ou  trois  faits  sont  certainemcnt  insuffisants  pour  se 
former  une  opinion  avrdtde  et  prdcise  sur  la  galvano-puncture 
comme  moyen  thdrapeutique ;  cependant  ils  peuvenl  dtre  considerds 
comme  une  tentative  heureuse  qui  pourra  dtre  reprise  plus  tard  et 
donner  de  bons  rdsultats. 

IV.  Exaiiiinateur  mediral. 

Les  numdros  de  ddcembre  1842  et  janvier  1843  conliennent  Par¬ 
ticle  suivant  : 

1°  Du  centre  de  rotation  de  Voeil ,  par  M.  Victor  Szokalski , 
docteur  en  mddecine  et  en  chirurgie,  etc.  On  avait  jusqu’d  ce  jour 
admis  que  le  centre  du  mouvement  de  l’oeil  correspondait  au  centre 
gdomdtrique  de  cel  organe.  Le  travail  de  M.  Szokalski  a  pour  objet 
de  ddmontrer  «  que  les  mouvements  de  l’oeil  s’exdcutent  autour 
>,  de  1’extrdmite  postdricure  de  l’axe  optique.  Get  axe  n’exdcute 
»  pas  de  mouvement  de  bascule,  comme  on  l’a  pensd  jusqu’d  prd- 
»  sent ;  mais  son  extrdmite  postdricure  reste  fixe ,  tandis  que  l’in- 
»  tdrieure  se  porte  dans  les  divers  sens.  De  cette  maniere ,  l’axe 
»  optique  ddcrit ,  par  son  dvolution ,  Un  cOne  dont  la  base  est 
»  tournde  en  avant  et  le  sommet  vers  la  tache  jaune  de  Scem- 
i>  mering.  » 

V.  Bulletin  general  «le  tliernpeutique. 

Numdros  du  15  et  30  ddcembre  1842. 

1°  Influence  des  emotions  morales  de  la  mere  sur  le  fceius  , 
parM.  Miquel.  — Nous  avons  vu,  mardi  dernier,  dans  les  bureaux 
de  l’Acaddmie  de  mddecine ,  un  enfant  qui  semblerait  dtre  une 
preuve  de  plus  de  l’influence  de  l’imagination  de  la  mfere  sur  le 


JOURNAUX  FRANCAIS.  311 

foetus.  Une  femme  enceinte  de  deux  mois ,  mariee  a  un  employd  du 
chetiiin  de  fer  de  la  rive  gauche ,  apprend  dans  la  soirde  du  8  mai 
la  catastrophe.  Elle  court ,  elle  vole  4  l’embai'cadtre ,  ou  elle  ne 
peut  rien  apprendre  sur  le  sort  de  son  tnari.  En  cet  instant  arrive 
un  convoi  portant  les  restes  carbonisds  des  victimes ;  et  Ton  juge 
de  l’dmotioh  que  dut  faire  dprouver  la  vue  de  cet  horrible  spectacle 
a  une  femme  qui  croyait'que  son  tnari  avait  partagd  le  mdmc  sort. 
Cependant  il  n’en  dtait  rien,  il  revint  sain  et  sauf.  Sept  mois  aprds, 
cette  femme  mit  an  inonde  un  enfant  it  terme  et  vivant,  dont  tout 
le  corps ,  4  l’exception  du  visage ,  comme  nous  l’avons  vu ,  porte 
des  taches  plus  ou  moins  larges ,  dont  la  couleur  et  l’aspect  rap- 
pellent  la  coulettr  et  l’aspectde  la  peau  des  victimes  carbonisdes. 

VI.  Bevue  medicale. 

Ddcembre  1842  et  janvier  1843. 

miSmoire  sur  les  hEmorrhagies  dans  la  cavitE  de  l’arachnoide 
PENDANT  L’ENFANCE  ,  PAR  M.  LEGENDRE.  (Ddcembre  1842.) 

Nous  donnerons  une  analyse  de  ce  mdmoire  quand  il  sera  entife- 
rement  publid. 

VII.  Archives  gdnerales  de  medecine. 

Janvier  et  fdvrier  1843. 

Le  numdro  de  fdvrier  contient  Y observation  d'wn  cas  remar- 
quable  d’affection  de  la  moelle  epiniere ,  avec  reflexions ,  par 
M.  Girard ,  professeur  4  PEcole  de  medecine  de  Marseille.  Dans  le 
prochain  numdro,  nous  donnerons  un  rdsumd  de  cette  observation. 

VIII.  Journal  de  medecine. 

Le  numdro  de  janvier  contient  une  lettre  de  M.  Trousseau  sur 
la  coqueluche. 

Il  s’agit  d’une  dpiddmie  de  coqueluche  qui  a  dtd  observde  dans 
les  premiers  mois  de  1842.  M.  Trousseau  dtablit ,  dans  sa  lettre  4 
M.  Bretonneau,  que  l’observation  de  vingt-six  malades  lui  a  fourni 
les  inductions  qui  suivent ,  sauf  vdrification  ultdrieure ,  si  des  faits 
plus  nombreux  contradictoires  sur  quelques  points  Texigent. 

1°  La  coqueluche  est  prdcddde  presque  toujours  par  une  toux  qui 


312  REVUE  DES  JOURNAUX  DE  MEDECINE. 

n’a  rien  de special;  2°  la  toux  iiiiiiule  a  quelquefois  des  caracleres 
tout-a-fail  spiiciaux ;  3"  quelquefois  la  coqueluohc  ddbute  d’em bide, 
et  sans  catarrke  initial;  4°  la  coqueluche  atteint  ordinairement  le 
summuin  d’intensitd  peu  de  jours  aprds  le  ddbut  de  la  toux  convul¬ 
sive;  5°  la  pdriode  d’dtal  est  fort  courle ;  la  periode  de  ddcours  fort 
longue ;  6“  la  maladie  dure  de  plusicurs  jours  a  plusieurs  mois ; 
7”  les  enfants  qui  meurent  succombent  a  des  accidents  thoraciques 
aigus  ou  cbroniques  ,  quelquefois  a  des  maladies  dtrangdres  &  1’ap- 
pareil  de  la  respiration ;  8“  uu  etat  febrile  intervient ,  unc  phlegma- 
sie  plus  ou  moins  grave  diminuc  toujours ,  suspend  quelquefois 
et  gudrit  meme  la  coqueluche  ;  9"  la  thdrapeulique  est  presque 
toujours  impuissante;  10"  la  coqueluche  peut  atlaquer  une  seconde 
fois  le  meme  individu. 


JOURNAUX  IT  ALIENS. 


Cliornale  tlelle  seieiixe  medielie  della  Societa 
meilaco'diii'ui'gic a  di  Torino. 

fSEVRALGIE  GRAVE  AFFECTANT  PLESIEURS  BRANCHES  DU  PLEXUS  CER¬ 
VICAL  DROIT  ,  GUl'llIE  PAR  LA  NgVRO-MTOTOMIE  SOUS-CUTANl- E.  — 

Extrait  d'un  miSjioire  lu  a  la  socnSrf:  mi'!Dico-chirurgicale  de 
Turin,  par  ledocteur  Spi5rino.  (Numdro  d’octobre  1842.) 

Une  jeune  dame,doude  d’une  excellente  constilution  et  d’un 
lempdrament  sanguin ,  soulfrait  depuis  six  anndes  environ,  ala  suite 
d’une  vive  emotion  et  de  dysmdnorrhee  ,  de  douleurs  ndvralgiques 
qul  occupaient  le  cfttd  droit  du  cou  et  qui  s’dtendaicnt  sur  la  tdtc 
et  sur  l’dpaulc  du  mfime  cdtd.  Pendant  les  trois  premieres  annecs, 
ces  douleurs  se  manifestaient  k  d’assez  longs  inlervalles;  maisdans 
les  trois  anndes  quisuivirent,  elles  dtaient  presque  continues  et 
avec  des  dvacnations  tres  rapprochdes.  Des  le  ddbul  de  la  maladie, 
cette  dameavaitprisl’habitude,  an  moment  des  acces,  de  contrac¬ 
tor  fortemcnt  les  muscles  du  c&td  douloureux  au  point  de  se  donner 
chaquc  fois  uu  torlicolis  spasmodique.  Les  douleurs  dtaient  plus 
aigues  el  la  contraction  musculaire  plus  forte  pendant  et  quelques 


JOURNAUX  TTAUENS; 


313 

join’s  avant  et  apres  son  dpoque  menstraelle.  Durant  lcs  deux 
derniferes  anndes ,  les  douleurs  dtaient  telles  qu’ellcs  pennettaient  & 
peine  le  sommeil.  Lcs  mouvements  de  la  tdte  dtaient  a  peu  prds 
impossibles ;  la  malade  ne  ponvait  dlevcr  la  main  vers  le  front ; 
elie  dtait  obligde  dc  se  tenir  la  tete  avecla  main  gauche  lorsqu’elle 
voulait  faire  quelque  mouvement.  C’est  dans  ce  ti  iste  dlat  qu’elle 
passa  les  deux  derniferes  anndes  de  sa  vie ,  ou  dlendue  sur  un  di¬ 
van,  dloignde  du  monde  dont  clle  avait  fait  Pornement.  Elle  eut, 
pendant  ce  temps,  la  consolaiion  de  devenir  m&re  ;  la  grossesscct 
l’accouchement  ne  parurent  exercer  aucune  influence  sur  la  inala- 
die,  ct  l’enfant  jonit  d’une  cxcellente  sanld. 

Plusicurs  moyens  de  tiaitement  furent  presents  par  d’habiles 
praticiens ;  il  me  fut  impossible  de  connaitre  tons  ccux  qu’on  avait 
successivement  employds.  Les  emmdnagogues ,  les  saigndes  locales 
el  gdndrales  souvent  rdpdtees,  les  rdvulsifs,  les  narcotiques  a  l’in- 
tdrieur  et  a  l’extdrieur,  les  boues  et  les  bains  d’Acqui ,  tous  ces 
moyens  furent  lentds  en  vain. 

Je  la  vis  il  y  a  trois  ans  ,  avec  M.  ledocteur  Bertini ;  ct  quoiqu’elle 
souifrit  alors  beaucoup  moins  ddji ,  je  proposal  la  myotomie  soiis- 
culande.  La  proposition  futd  cartde,  etles  douleurs  ne  faisant  qu’aug- 
menter,  malgrd  Pemploi  de  tous  les  moyens  curatifs,  apres  trois 
anndes  de  patience  elle  se  ddcida  ii  subir  l’opdration. 

Le  21  janvier  dernier,  je  l’examinai  de  nouveau  avec  le  docteur 
Fiorito ,  cl  nous  reconndmes  qu’elle  dtait  affeetde  d’un  torlieolis 
permanent,  occasionnd  par  le  raccourcisscmcnl  continu  dcs  mus¬ 
cles  trapdze  et  sterno-cleido-mastoidien  du  c6td  droit  ,  et  d’un  tor¬ 
lieolis  spasmodique,  puisque  ces  muscles ,  ainsi  quo  le  rhomboids  I 
et  l’angulaire  de  l’omoplate,  se  raceourcissaicnt  plus  forlemenl  par 
contraction  spasmodique  involontaire  et  Ires  frdquente ,  ce  qui 
avait  lieu  mdme  dans  le  sommeil.  Ce  torticolis  spasmodique,  en 
variant  d’intensitd,  faisait  varier  sans  ccsse  la  position  de  la  tdte, 
celle  du  cou ,  de  la  colonne  vertdbrale ,  etc.;  il  est  done  inutile  de 
les  ddcrire. 

Les  douleurs  occupaicnt,  ainsi  que  je  l’ai  dit,  toute  la  portion 
droite  du  cou  ;  ellcs  s’dtendaient  d’une  part  sur  l’dpaule,  A  la  partie 
supdrieure  du  dos  et  du  thorax  ,  de  l’autre  au  pavilion  de  l’oreille  , 
&  la  rdgion  temporo-paridto-occipitale  et  a  la  parotide.  Elies  dtaient 
loutefois  plus  aigues  le  long  des  muscles  nommes  plus  baut,  dont 
elles  provoquaient  les  contractions  spasmodiques.  La  volontd  de  la 
malade,  soil  pour  empdcberces  contractions,  soit  pour  provoquer 
les  contractions  antagonistes,  restait  impuissante.  La  compression 
des  muscles  alTectds  rendait  la  douleur  plus  vive  et  la  conlrac- 
\m.  sikd.-hsyc.  r.  i.  Mars  I8«.  21 


31 U  REVUE  DES  JOURNAUX  DE  MEDECINE. 

tion  plus  forte  ;  celle-ci,  de  son  cdtd,  el  a  niesure  qu’elle  augmen- 
tait ,  exaspdrait  la  douleur.  Contenu  dans  ce  cercle  fdcheux ,  le  mal 
dtait  continu,  et  je  crus  un  instant  qu’il  s’agissait  d’une  ndvrite. 

Nous  ddcidftmes  neanmoins ,  M.  Fiorito  et  moi ,  que  nous  avions 
devant  nous  une  ndvralgie  grave  de  piusieurs  branches  du  plexus 
cervical,  et  surtout  de  la  branclie  descendante  interne ,  dcs  bran¬ 
ches  descendantes  exlernes  du  mastoi'dien  etde  l’aui'lculaire;  que 
celte  ndvralgie  avail  pour  effet  consdcutif  le  torticolis  permanent 
et  le  torticolis  spasmodique  ;  nous  avons ,  en  consequence  ,  rdsolu 
de  tenter  la  ndvro-myotomie  sous-cutande.  Nous  nous  sentions 
soutenus  dans  cetle  resolution  par  les  succds  obtcnus  par  MM.  Stro- 
meyer  el  Bonnet  de  Lyon.  Je  procddai  ainsi  qu’il  suit : 

Le  22  janvier,  section  de  la  portion  claviculaire  du  trapeze  k  son 
extrdmitd  supdrieure,  etdu  sterno-mastoidien ,  a  son  extrdmildin- 
fdrieure;  les  doulcurs  cesscnt  a  l’instant  lelongdu  trapfeze;  le  tor- 
tic.olis  diminue. 

Le  15  fdvrier,  section  du  cldido-mastoidien  et  nouvelle  section  du 
sterno-mastoidien  a  sa  partie  infdrieure ,  oh  il  existait  encore  dc 
ces  douleurs  et  une  contraction  spasmodique.  La  contraction  cessc 
ou  est  insensible,  les  douleurs  s’apaisent  pour  reparailre  moins 
intenses  lorsque  les  extrdmitds  des  muscles  divisds  se  sont  rdunies. 
II  est  bon  d’obscrver  quele  stcrno-cldido-mastoldien  avait  did  coupd 
dans  sa  portion  tendineuse. 

Le  23  mars,  section  du  sterno-cldido-mastoidien  a  son  extrdmitd 
supdrieure  au  niveau  de  Tangle  de  la  maclioirc.  Les  douleurs  ces- 
sdrent  lelong  de  ce  muscle,  au  pavilion  de  Toreille  et  dans  la  par- 
tie  laldrale  de  la  tdte  et  de  la  face  ;  la  continuitd  rdiablie  entre  les 
extrdmitds  du  muscle  divisd  dtant  retablie  ,  la  contraction  spasmo¬ 
dique  disparut  pour  nc  plus  revenir. 

Le  22  juin  ,  les  douleurs  persistant  dans  le  trapeze ,  dans  le  rhom- 
boidal,  dans  Tangulaire  de  Tomoplate  ,  et  la  rdtraction  spasmo¬ 
dique  de  ces  muscles  donnant  encore  lieu  k  un  ldger  torticolis ,  je 
pratiquaila  section  de  lous  les  trois  en  faisant  une  seule  ouverlure 
k  la  partie  infdrieure  du  cou ,  ouverlure  qui  se  referma  au  bout  de 
quarante-huit  heures.  Les  douleurs  cessdrent  entitrement,  et  pres- 
que  5  l’instant  toute  ddviation  disparut. 

Le  10  juillet,  nouvelle  section  du  trapeze  k  la  nuquc,  k  cause  de 
quelques  douleurs  qui  se  lirent  de  nouveau  sentir,  accompagtides , 
comme  toujours ,  de  rdtraction  spasmodique. 

Depuis  cette  deruifere  section  ,  les  muscles  divisds  ne  se  contrac- 
tdrent  plus  que  sous  l’empire  de  la  volontd;  les  douleurs  ne  repa- 
rurent  plus ,  pas  mdme  aux  dpoques  menstruelles ;  la  malade  put 


JOURNAUX  IT  ALIENS. 


315 


mouvoir  sa  tdte  dans  tous  les-sens ;  l’dpaule ,  l’omoplate ,  la  colonne 
vertdbrale  ont  conquis  et  conservd  leur  position  nonnale,  et  il 
n’existe  plus  la  nioindre  trace  de  torticolis. 

II  est  inutile  d’ajouter  que  toutes  les  sections  faites  par  la  md- 
tliode  sous-cutande  ne  donnerent  lieu  a  aucun  mouvement  fdbrile , 
a  aucun  malaise  ,  et  que  la  cicatrice  a  dtd  obtenue  par  premiere 
intention  dans  tous  les  cas,  et  consolidee  dans  les  quarante-huit 
hemes, 

Ce  fait  est  intdressant;  il  ddmontre  :  1°  I’efficacitd  de  la  section 
des  muscles  et  des  nerfs  qui  les  parcourent  contre  led'  douleurs  nd- 
vralgiques ;  2°  la  ndcessitd  de  rdpdter  les  sections  ndvro  muscu- 
laires  pour  gudrir  certaines  ndvralgies  ;  3°  )e  rdtablissement  de 
l’influence  nerveuse  volontaire  dans  les  muscles  divisds  a  plusieurs 
reprises ;  4"  1’ineiBcacitd  de  la  section  des  tendons ,  que  M.  Gudrin 
avail  ddjd  notde;  5"  et  enfin  la  gudrison  d’un  torticolis  ddpendant 
d’nne  ndvralgie ,  par  la  ndvro-myotomie  sous-cutande. 

NfiVRALGlE  GUdlUE  PAH  LES  SECTIONS  SOUS-CUTANdES.  —  OBSERVA¬ 
TION  LUE  A  LA  SOClfiTd  MEDICO-CHIRURGICALE  BE  TURIN  ,  DANS  SA 

STANCE  D’OCTOBRE  1842  ;  PAR  M.  ALEXANDRE  RIBERI ,  PROFESSEUR 

DE  MdDECINE  OPERATOIRE  A  L’UNIVERSITE  DE  TURIN.  (NUmdrO  de 

ddcembre  1842.) 

Domenica  Abrardo ,  servante  non  maride ,  8gde  de  vingt-huit  ans , 
doude  d’un  tcmpdrament  mixte,  lymphatico-nervoso-sanguin ,  nde 
de  parents  sains,  fut,  des  l’age  de  dix  ans,  alteinte  d’une  vive 
douleur  dans  la  partie  extreme  du  genou  droit  sans  gonllement. 
Cette  douleur  sembla  cdder  apres  quatre  mois  a  un  traitemenl  an- 
tiphlogistique.  La  menstruation  ne  parut  qn’a  dix-sept  ans,  et  ce 
retard  fut  la  cause  probable  des  cephalalgies,  des  vertiges,  des  pe- 
santeurs  de  Idle  dont  elle  soulfrit  liabituellement  de  quinze  a  dix- 
sept  ans,  Aprds  trois  mois ,  la  menstruation  fut  supprimde  pendant 
uue  annde,  puis  reparut  a  peine,  difficile  et  douloufeuse  ,  et  cette 
irrdgularitd  persista  jnsqu’a  l’age  de  vingt-quatre  ans  ;  elle  fut  alors 
plus  rdgttlidre,  mais  toujours  incomplete. 

Vers  i’Sge  de  vingt-trois  ans,  l’ancienne  douleur  du  genou  re¬ 
parut  ;  trois  saigndes  gdnerales  et  une  locale  l’en  ddbarrassferent 
assez  vite.  A  vingt-quatre  ans,  la  malade  fut  atteinte  de  la  gale, 
qui  giidi  it  imparfaitement.  Le  mois  de  janvier  dernier,  un  jour  ou 
elle  uvait  travailld  plus  qu’a  l’ordinaire,  la  douleur  du  genou  re¬ 
parut.  Les  topiques  dmollienls  et  la  pommade  stibide  la  calmferent 
suns  hi  gudrir.  Plus  laid,  quatre  mois  a  pres ,  des  sangsues  furent 


316  REVUE  DBS  JOURNAUX  DE  MtiDECINE. 

appliques  et  sans  n'sultat.  linfin,  ayant  recount  inutilement  aux 
moyens  empiriques ,  triste  et  decouragde  ,  elle  entra  dans  la  Clini¬ 
que  chiruigicalc  de  l’hfipital  Saint- Jean  le  15  juillet  dernier. 

La  douleur  6lait  continue,  plus  intense  que  pr^cedeinment ,  et 
s’irradiait  beaucoup  plus  loin  du  sigge  primitif ;  la  pression  l’aug- 
mentait ;  elle  £tait  accompagnde  d’un  mouvement  ffibrile  trfes  mar- 
qu6,  de  cephalalgie;  les  urines  etaient  rougeSlres,  le  pouls  tendu 
et  vibrant ,  etc.  Ces  derniers  symptOmes  me  parurent  devoir  litre  at- 
tribuds  a  I’excfes  de  la  douleur;  le  repos,  en  eifet,  suflitpour  les 
dissiper.  La  douleur,  rdduite  5  elle-meme,  consistait  dans  la  sen¬ 
sation  d’un  dard  qui  aurait  traverse  l’espace  compris  entre  la  tfile 
du  pdrond  et  le  condyle  du  femur ;  elles  s’irradiait  d’unc  part  vers 
le  c6t6  externe  de  la  cuisse ,  et  de  l’autre  vers  le  colei  externe  de 
la  jambe ,  accompagnee  quelquefois  du  fourmillement  de  toute 
l’articulation. 

On  recourut,  pendant  dix  jours,  a  l’emploi  de  l’onguent  mer- 
curiel,  belladonise  administrd  5  fortes  doses  sur  la  partie  malade. 
On  ajouta  a  ce  topique  ,  pendant  les  dix  jours  suivants,  l’usage  a 
l’intfirieur  del’extrait  d’aconit  et  de  l’eau  distiliee  de  laurier-cerisc 
portes  5  des  doses  elevdes.  Ceite  medication  ,  unie  au  repos  et  a  la 
diete,  porta  bien  quelque  soulagement ,  raais  la  douleur  persista  , 
moins  frequente ,  moins  aigue  ,  mais  opiniatre.  La  malade  s’impa- 
tientait  et  demandait  un  traitement  plus  efficace. 

Vers  le  milieu  du  mois  d’aodt,  je  pratiquai  l’acupuncture,  dont 
j’avais  deji  retire  dans  plusieurs  casde  tres  bons  effels.  Dix  aiguilles 
furent  maintenues  pendant  trois  heures  dans  les  chairs.  Le  soula¬ 
gement  fut  notable  :  la  malade  declara  que  e’etait,  de  tous  les 
moyens ,  celui  dont  elle  avait  eprouve  le  plus  de  bien.  Les  irradia¬ 
tions  douloureuses  avaient  cesse,  et  le  mal  se  bornait  a  son  point 
de  depart.  Mais  ce  soulagement  fut  de  courte  duree  :  l’acupunc¬ 
ture  le  ramena  bientdt,  mais  pour  quelques  jours  seulement. 

Depuis  longtemps  je  desirais  comparer  l’eflicadte  de  l’acupunc¬ 
ture  avec  celle  des  sections  sous-cutanees  dans  le  traitement  des 
nevalgies;  l’occasion  se  presentait ,  je  la  saisis.  Je  me  munis  d’un 
bistouri  a  lame  tres  etroite ,  et  je  (is  deux  incisions  sous-cutanees 
parallfeles  l’une  a  l’autre ,  la  premiere  5  la  distance  de  trois  lignes , 
la  seconde  a  la  distance  de  cinq  lignes  du  perone ,  dirigees  loutes 
les  deux  de  la  partie  posterieure  5  la  partie  anterieure  en  rasant  le 
perioste.  Portant  ensuite  le  tranchant  de  1’instrument  vers  la  peau, 
je  coupai  les  tissus  intermediaires  entre  celle -ci  et  le  perioste. 
Puis ,  contournant  legerement  le  tranchant  en  has  et  en  haul ,  je 
dissdquai  la  peau  dans  un  court  trajet.  L’index  de  la  main  gauche 


JOURN’AUX  ITALIANS. 


317 


me  fut  un  excellent  guide;  il  me  permit  de  suivre  exlerieurement 
la  route  que  faisait  mon  instrument,  dont  il  favorisait  Paction. 

Cette  operation ,  de  peu  d’importance  sans  doute ,  fut  suivie  d’un 
succfes  complet.  Trois  jours  apres,  la  douleur  n’existait  plus  dans  la 
panic  opdrdc,  ni  ad  sensum,  ni  ad  tactum.  II  restait  encore 
quelque  soulfrance  dans  les  tissus  places  un  peu  au-dessus  des  in¬ 
cisions.  Au  lieu  de  revenir  a  Pacupuncture  ,  comme  j’en  avais  d’a- 
bord  eu  la  pensde ,  je  pratiquai ,  sur  les  instances  de  la  malade, 
deux  autres  incisions  sous-cutandes  dans  la  parlie  restde  doulou- 
reuse;  le  mdme  procddd  fut  mis  en  usage  :  la  malade  ne  souffrit 
plus,  elle  passa  quiiize  jours  a  Phopital  sans  se  plaindre  un  seul 
instant. 

La  gudrison  sera-t-elle  permanente?  Je  n’ose  le  dire.  Ne  le  fdt- 
elle  pas ,  l’utilitd  des  incisions  sous-cutandes  dans  quelques  cas  de 
ndvralgie  n’en  est  pas  moins  ddmontrde. 

11  Fillatre  sebezio,  giorunle  della  science 
mediclie. 

AFFECTION  PAR  COMMOTION  CdREBRALE  ,  ACCOMPAGN^E  DE  SYiMPTOMES 

TRilS  GRAVES  ET  SUIVIE  DE  GCdRISON.  —  TRAITEMENT  PAR  LE  TAR- 

TRE  ST1BIE.  —  OBSERVATION  DU  DOCTEUR  GAETANO  CAPORALE  ,  MEDE- 

cin  A  Acerra.  (Numdro  de  septembre  1842.) 

Dans  le  courant  du  mois  d’avril  1842,  Gennaro  Ambrosino,  figd 
de  vingt-quatre  ans,  d’une  constitution  robuste,  d’un  tempdra- 
ment  bilioso-sanguin ,  ayant  dte  frappd  sur  le  crane  et  ayant  fait 
une  chute  grave,  fut  trouvd  comme  mort.  D’abord  on  le  crut  ivre, 
eton  l’abandonna;  ce  ne  fut  que  quinze :  jours  apres  cet  accident 
queje  fus  appeld  auprfis  de  lui.  L’assoupissement  dtait  profond  ,  la 
figure  elait  livide  et  comme  gonflde ,  les  yeux  dtaient  a  demi  fer- 
mds,  les  pupilles  dilatdcs  et  immobiles,  la  respiration  rare,  le 
pouls  trfcs  lent  et  profond ,  les  mains  dtaient  portdes  sans  cesse 
vers  le  sinciput.  Ces  signes  rdunis  et  les  renseignemenls  obtenus 
sur  l’accident  qui  avait  eu  lieu ,  me  permirent  de  diagnostiquer  une 
commotion  cdrdbrale.  Environ  100  sangsucs  furent  appliqudcs  en 
peu  d’heures  aux  tempes,  au  front  et  aux  angles  de  la  maclioire; 
une  saignde  de  16  onces  fut  pratiquee.  Ces  moyens  mirent  le  ma¬ 
lade  en  dtatde  rdpondre  aux  questions  qui  lui  furent  adressdes  par 
les  autoritds  judiciaires.  I’ersonne  ne  doutait  que  la  chute  n’edt  etd 
Pellet  de  Pivresse.  La  langue  dtait  couverte  d’un  enduit  brun-jau- 


318  REVUE  DES  JOURNiAUX  1)E  MfilJECINE. 

natre,  son  haleine  EtaitfElide,  le  ventre  Elail  tondu  et  ballonnE. 
Je  prescrivis  en  consequence  des  purgatifs  olEagineux  et  des  lave¬ 
ments  rEpEtEs.  Je  lui  administrai  ensuite  line  solution  de  tarlre 
stibiE,  en  Elevant  graduellement  la  dose  de  2  grains  a  une  dose 
beaucoup  plus  forte.  Je  me  dEcidai  en  mEme  temps  ft  faire  raser  la 
tEte  et  &  appliquer  uu  large  vdsicatoire  sur  le  sinciput  et  un  autre 
au  bras.  Des  sinapismes  aux  pieds  furent  frEquemment  rcnou- 

Du  deuxiEme  au  cinquifeme  jour,  les  Evacuations  alvines  de  ma¬ 
ture  fEtide ,  molle  et  bruneeurent  lieu  ;  des  sangsues  furent  posEes 
a  la  marge  de  l’anus.  La  langue  se  dEpouilla  lEgferement ,  et  prE- 
senlade  la  rongeur  a  la  pointe  ;  les  urines  Elaient  aqueuscs  ,  la  peau 
sfeche  et  brdlante ,  et  l’assoupissement  persistait.  Un  mEdecin  dis- 
tinguE  de  la  capitale  ayant  EtE  consultE,  nous  convinmes  de  main- 
tenir  sur  la  tEte  une  vcssie  pleine  d’eau  glacEe.  Le  malade  rEsista 
violemment  a  l’emploi  de  ce  moyen  :  on  fut  forcE  d’y  renoncer. 

Du  septiEmc  au  onzitme  jour,  l’Etat  du  malade  empirait;  les 
symptbmes  les  plus  menaqants  se  succEdaient  :  convulsions,  abo¬ 
lition  des  sens  etdes  mouvements  volontaires,  face  hippocratique , 
respiration  excessivement  lente,  circulation  irrEgu litre  et  a  peine 
sensible.  Evacuations  alvines  involontaires ;  tout  me  faisait  dEses- 
pErer  de  le  sauver.  Je  persistai  nEanmoins  a  lui  administrer  le  trai- 
temcnt  prEeEdemment  indiquE ;  au  vEsicatoire  sur  le  sinciput  j’cn 
substituai  un  sur  l’occiput;  je  maintins  les  sinapismes,  et,  encou- 
ragE  parla  tolerance  manifeslEe  jusque  la ,  j’Elevai  la  dose  du  tarlre 
stibiE  a  16  grains  dans  les  vingt-quatre  lteures. 

Du  onzieme  au  quatorzitme  jour,  j’obtins  ,  a  mon  grand  Eton- 
nement,  une  amElioration  remarquable.  La  pliysionomie  se  ranima 
insensiblement,  les  convulsions  cessferent,  la  langue  se  netloyait, 
le  regard  devenait  plus  expressif ,  le  pouls  se  rEgularisait.  Le  ma¬ 
lade,  sorti  enfin  desa  lElhargie,  poussait  deprofonds  soupirs,  bal- 
butiait  quelques  syllabes  et  appelait  son  frere. 

Au  dix-liuitifeme  jour,  je  dEclarai  le  malade  guEri ,  et  depuis  ce 
jour  ses  fonctions  s’accomplissant  parfaitement ,  il  ne  reste  aucune 
trace  de  l’afifection  a  laquelle  il  a  failli  suceomber. 

EPILEPSIE  GUERIE  PAR  l’AMMONIURE  DE  CUIVRE.  —  OBSERVATION  DU 
DOCTEUR  I.  -B.  MERCURIO  DE  POLICASTRO.  {  NumErO  de  dE- 
cembre  18/|2. ) 

Un  jenne  homme  de  dix-lmit  ans,  d’un  tempErament  phlegma- 
tique,  d’une complexion  dElicate,  nE  de  parents  sains,  s’EtaitlivrE 


JOUHNAUX  IT  ALIENS*  319 

avec  fureur  au  vice  de  l’onanisme.  En  janvier  18/H,  il  fat  pris 
d’une  attaque  d’dpilepsie  qui  prdsenla  les  caraclferes  suivants  : 

Malaise  gdndral ;  trouble  de  la  sensibility  ,  du  mouvement  et  de 
l’intelligence ;  pesanteur  de  tfete,  hypocliondrie,  sensation  d’un 
froid  glacial  aux  extremities  infdrieures  et  gagnant  insensiblcment 
tout  lc  corps,  au  point  de  donner  it  sa  face  un  aspect  livide  et 
dgard  ;  machoires  etroitement  serrdes ,  tete  mainienue  sur  Pdpaule 
gauche,  les  mains  contractdes,  poitrine  immobile.  Aprfes  quelques 
minutes  de  durde  ,  ces  phenomfenes  disparaissaient  et  laissaient  le 
malade  dans  un  dtat  de  torpeur,  les  mains  et  les  bras  rompus ,  igno¬ 
rance  complete  de  ce  qui  venait  de  se  passer,  et  une  continuelle 
tendance  au  sommeil.  Malgrd  ce  terrible  avertissement  et  les  con- 
seils  de  sa  famille ,  le  inalhettreux  jeune  homme  persista  avec  plus 
d’opiniatretd  dans  ses  vicieuses  habitudes. 

Aprfes  cet  accfcs ,  sa  santd  fut  mediocre  jusqu’en  juin  de  la  mfeme 
annde.  A  celte  dpoque ,  un  nouvel  accfcs  eut  lieu  et  se  rdpdta  tous 
les  jours  vers  midi,  et  quelquefois  se  rcnouvela  dans  la  meme 
journde.  Ces  accfcs  ne  duraient  pas  plus  de  hull  it  dix  minutes,  et 
dtaient  presque  toujours  precedes  par  des  pollutions  nocturnes, 
toujours  par  des  maux  de  tele ,  par  la  lassitude,  la  tristesse  et 
Pinappdlence.  11  tombait  ensuite  tout-a-coup  sans  dtre  averti  par 
1  'aura  epikplica ,  comma  frappd  de  la  fotidre ;  aux  symptOmes 
rappelds  plus  haul,  portds  au  plus  iiaut  degrd,  se  joignaient  le  bul- 
lonnement  du  ventre  et  un  pouls  petit,  irrdgulier,  frdquent  et  pro- 
fond. 

Chaque  jour  lamaigreur  faisait  des  progrfes ;  le  malade  sc  ddcida 
&  changer  de  dimat  el  a  venir  dans  mon  pays,  ou  il  rdelama  mes 
soins.  Je  diagnosliquai  une  dpilepsie  irritative  et  idiopathique  du 
systeme  cdrdbro-spinal. 

Je  conseillai  l’emploi  des  saigndes  locales  dans  la  rdgion  du  sa¬ 
crum  ,  en  mfime  temps  que  le  calomdlas ,  l’extrai  t  de  la  belladone 
et  la  difete  laetde.  Je  n’obtins  aucun  succfes.  Mon  pfere  et  mon  oncle 
furent  consultds ,  ainsi  que  le  docteur  Vito  Mesuraca,  qui  propo- 
sferent  a  leur  tour  plusieurs  remfedes  et  en  dernier  lieu  la  panaede 
de  Thomson  associde  au  castordum  et  a  l’acdtate  de  morphine , 
avec  les  frictions  de  Pdlixir  antiparalylique  sur  l’dpine  dorsale. 

Son  dtat  s’amdliorait,  et  il  voulut  retourner  chez  lui.  BientOt  le 
mal  reprit  son  intensitd  et  s’accrut  d’une  manifere  effrayante;  il 
revint  dans  notre  pays ,  fuyant  l’air  humide  et  dpais  auquel  il  attri— 
buait  Pexacerbation  de  la  maladie.  Il  rdclama  de  nouveau  mes 
soins. 

Instruit  par  l’expdrience ,  ayanl  vu  les  moyens  employds  jusqu’a- 


320 


JOUBKAUX  DE  AIKDECIiXE. 


lors  adoucir  plut&t  que  gudrir  le  mal ,  et  me  souvenaul  que  l’am- 
moniure  de  cuivre  avail  eld  employe  avec  sucees  contre  l’dpilepsie , 
je  me  ddcidai  a  recourir  a  ce  medicament  si  vanle  par  Belfour, 
Roussel  et  Frank.  Je  le  prescrivls  a  la  dose  d’un  sixieme  dc  grain , 
meld  a  2  grains  de  caslordum  et  a  1  grain  d’assa-foetida.  La  pre¬ 
miere  fois  que  le  malade  prit  la  pilule  ainsi  composde ,  il  sentit 
unevive  ardeur  4  l’estomac  et  un  malaise  viscdral  que  j’atlribuai 
a  l’ammoniure  de  cuivre.  Quelques  jours  apres,  ce  malaise  cessa  , 
et  le  malade  put  prendre  le  quart  et  la  moilid  d’un  grain  de  ce  rc- 
mede ,  sans  toutefois  outrepasser  cette  dernierc  dose.  Dfcs  les  pre¬ 
miers  jours  de  ce  traitement,  qui  dura  deux  mois,  j’eus  le  plaisir 
de  voir  l’etat  du  malade  subir  les  plus  heurcux  changements. 
L’appdtit,  la  gaietd  et  la  nutrition  dtaient  en  progres ;  Facets  ne  re- 
parut  qu’apres  vingt-sept  jours.  Le  meine  traitement  fut  continud , 
et  il  y  a  aujourd’hui  de  six  ii  sept  mois  que  le  jeunc  liomme ,  tou- 
jours  docile  &  mes  avis,  jouit  dc  la  plus  belle  santd  ,  n’ayant  plus 
dprouvd  un  scul  accds ,  heurcux  d’dtre  ddlivrd  d’une  si  terrible 
maladie. 

SOMNAMBULISMS  PROVOQUd  PAH  LE  DEVELOPl’EMENT  D’UN  GRAND 
NOMBRE  DE  VERS  SOUS  LA  PEAU  DU  CRANE  ,  ET  GUlSRI  PAR  LA  SORTIE 
DE  CES  PARASITES.  —  OBSERVATION  DU  DOCTEUR  GIOCONDINO  DEL 
ZIO,  I.UE  A  L’ACADEMIE  rONTANIANA  DE  NAPLES,  LE  12  NOVEM- 

bre  18/t2.  (Numdro  de  ddeembre  18Zi3.) 

Antonio  Lostaglio  ,  age  dc  quiuzc  ans,  avail  did  attaint  de  la 
teigne  faveusc,  el,  dans  l’dtat  misdrable  oil  cette  maladie,  sa  consti¬ 
tution  scrofuleuse,  son  isolcment ,  sa  pauvretd  l’avaient  rdduit, 
il  excila  vivement  ma  pitid.  Mes  premiers  soins  eurent  pour  rdsul- 
tats  delegudrirde  la  teigne.  Jel’altachai  des  lors  ii  mon  service,  pour 
quelques  travaux  ebampdtres.  Depuisquclque  temps,  sa  vie  etail  hen- 
reuse  et  tranquille,  lorsque,  vers  la  mi-juillet,  il  changes  subitcment 
de  maniere  d’etre  :  il  allait  et  venait,  ilseprdsentait  ii  moi  irresolu  et 
cifrayd ,  il  devenail  toujours  plus  trisle ,  il  maigrissait  a  vue  d’oeil , 
il  pieurait  sans  cesse  ,  et  cliacun  de  ses  actes  dtait  suivi  desanglots. 
Je  clierchai  a  me  rendre  compte  de  ce  changemcnt  dtrange,  je  ne 
pus  parvenir  a  en  pdnelrer  la  cause : Tensemble  de  ses  fonclions 
scmblait  s’accomplir  assez  bien,  et  d’ailleurs  a  mes  plus  pressanles 
questions  il  ne  savait  que  rdpondre. 

Une  nuit,  au  commencement  d’aoilt,  j’entendsun  bruit  inaccou- 
luine.  J’en  recherchai  la  cause  :  c’dtait  Lostaglio  qui,  dormant  dans 
la  cliambie  voisine,  venait  de  sc  faire  entendre.  J’ouvris  la  porte 


J0U1UNAUX  lTAi,m\S. 


321 


muni  d’une  bougie,  et  je  le  vis  se  promenant  dans  la  cliambre  avec 
les  yeux  fermes.  II  portait  la  main  sur  un  bonnet  dont  jour  et  nuit  sa 
tete  dtait  couverte,  et  que  de  temps  en  temps  il  soulevait  pour  se 
gratter  la  Idle.  II  criait  et  appelait  it  haute  voix  tant&t  un  de  mes 
domesliques,  tantOt  d’aulres  personnes,  Je  m’approchai  de  Ini,  et 
je  luidemandai  ce  qu’il  avait,  ce  qu’il  voulait;  mais  il  ne  me  re- 
pondit  point.  BientOt  il  s’approcha  de  son  lit ,  y  monla  en  balbu- 
tiant  quelques  mots  et  setut.  Le  matin  je  lui  reprochai  sa  conduile 
bizarre;  il  me  protesta  humblemenl  qu’il  n'en  avait  point  connais- 

La  nuit  suivante,  a  unc  beure  aprds  rninuit,  je  fits  de  nouveau 
frappd  par  un  bruit  analogue  a  celui  de  la  veillc.  Je  counts  auprfes 
de  Lostaglio  et  je  le  vis,  les  yeux  4  peine  fermfis ,  descendre  de  son 
lit.  Son  visage  dtait  pale ,  ddfait.  Je  voulus  later  son  pouls ,  il  me 
repoussa  vivement  en  disant  et  en  faisant  des  grossidretds.  11  alia 
jusqu’a  satisfaire  4  sesbesoins  naturels.  11  appela  une  servanlc  et 
demanda  de  l’eau.  Je  Ini  en  donnai.  It  aurait  brisd  le  verre  si  je  le 
lui  avais  laissd.  Il  se  promena  dans  la  cliambre ,  il  poussa  des  ge- 
missements,  et  apres  s'etre  assis  sur  un  coil're  ,  il  se  plaignit  d’une 
lassitude  qu’aucun  repos  ne  pouvait  calmer.  A.  toutes  mes  questions 
il  fut  sonrd  et  muet.  Toujonrs  la  main  sous  son  bonnet,  il  rejoignit 
bient&t  son  lit  oft  ilsecoucha,  grommelant  quelques  mots  cnlrc 
ses  dents,  et  ilnit  par  s’endormir  d’un  sommeil  penible  et  agitd. 
De  temps  en  temps  il  avait  des  soubresauts  exprimant  une  vive 
douleur.  Le  lendemain  il  fut  gronde  pour  avoir  fait  ses  excrements 
au  milieu  de  la  cliambre ;  a  ces  reproches  il  rdpondit  en  dc  m  1  nt 
une  autre  cliambre. 

Les  memes  choses  se  renouvel&rent  les  deux  nuils  suivantes. 

Frappd  de  ce  que  je  voyais ,  je  (is  des  recherclies  sur  le  somnam- 
bulisme,  et  parmi  toutes  les  observations  qui  out  dtd  rapportees 
par  les  auteurs,  je  n’en  tronvais  ancune  qui  pflt  se  rapporter  4 
cclle  de  Lostaglio.  Celles  qui  ont  (51(5  rapportdes  par  Lcvade  ap- 
pelerent  toutefois  mon  attention. 

J'explorai  la  tfite  du  jeune  maladc  ,  et  je  n’apercus  que  les 
traces  de  l’aHection  dont  je  l’avais  d’abord  ddlivre ;  mais  je  remar- 
quai  qu’il  avait  les  pupilles  dilatdes  pendant  le  jour,  et  les  yeux 
entr’ouverts  durant  la  nuit.  Je  lui  preserivis  une  poudre  compo- 
sde  de  calomdlas,  de  racine  de  valdriane ,  de  jalap  et  du  semen 
•contra.  Cette  poudre  ,  administrde  4  plusieurs.  reprises,  ne  produi- 
sit  point  d’dvacuation  vermineuse.  Loin  de  me  decourager,  je  re* 
doublai  de  zele. 


322  ltliVUE  UES  JOUllNAUX  DE  MEDEUNE. 

Lacinquiemenuit,  Lostaglio  avail  trisbien  soupe,  mais  toujours 
ea  pleurant.  La  nuit  se  passa  comine  les  prdcd.lentcs  :  cn  se  levant, 
il  urina  dans  son  vase ,  fouilla  dans  les  pochcs  de  son  pantalon 
poury  chercher  du  pain  ,  et  parut  mdcontent  dc  n’y  en  pas  trouver 
comme  a  i’ordinaire.  II  portait  toujours  sa  main  i  la  tfite  et  s’agitait 
qiielquefois  vivcment  comme  si  une  forte  douleur  se  faisait  sentir. 
J’approchai  la  lumicrc  de  ses  yeux ,  il  les  detourna  immddiate- 
ment ;  enfin  il  se  concha ,  s’enveloppa  de  sa  converture  et  s’endor- 
mit,  toujours  agitd. 

Le  lendemain  matin,  j’appris  que  le  jeune  malade  dtait  pris 
d’une  violente  fifivre  et  que  sous  son  bonnet  s’dcoulait  un  pen  de 
sang  noir  et  sanieux.  J’accourus :  la  fifivre  dtait  en  effet  tres  intense ; 
sa  figure  dtait  anlmde,  ses  yeux  brillaient ,  sa  langue  ctait  sfiche  et 
tremblante.  II  souffrait  de  cdphalalgie ,  d’une  soil  inextinguible  , 
d’une  coniinuelle  agitation.  11  dprouvait  une  grande  clialeur  il  la 
tdte ,  le  long  de  la  colonne  vertdbrale  et  sur  le  bas-ventre.  J’obser- 
vai  le  point  d’od  s’dchappait  le  sang,  et  je  vis  un  pelit  trou  d’en- 
viron  deux  lignes ,  situd  sur  le  bord  du  paridtal  droit ,  tout  prfis  de 
Tangle  formd  par  les  sutures  sagittale  et  coronale.  La  matiere  qui 
en  sortait  consistait  dans  de  la  sanie  mdlde  de  sang  el  repandant 
une  odeur  nausdabonde.  Au  plus  leger  toucher,  les  douleurs  dtaient 
extrfimeinent  vives,  et  des  gdmissements  dtaient  poussds,  analogues 
a  ceux  que  j’avais  entendus  dans  les  nuits  prdcddcntes.  Je  prescri- 
vis  une  lotion  de  mauve  et  de  camomille;  je  fis  couvrir  la  plaie 
de  charpie  enduite  de  cdrat  de  Galien ,  me  rdservant  d’agir  selon 
les  circonstances.  Je  lui  fis  prendre  la  poudre  de  J.-P.  Frank, 
ddlayde  dans  Teau  de  fleur  de  sureau,  ddulcorde  avec  du  sirop  de 
violettes ,  afin  de  moddrer  Texcitation  fdbrile  et  de  ddgager  a  la 
fois  les  premifires  et  les  secondes  voies.  La  difite  fut  ordonnde,  la 
limonade  fut  seule  permise.  A  midi  la  fifivre  dtait  &  son  ddclin,  mais 
le  pouls  dtait  encore  vibrant. 

Dans  la  soirde  les  syinptfimes  se  calmferent;  il  ne  restail  qu’une 
grande  pesanteur  de  tdte,  et  les  yeux  dtaient  encore  brillants. 
J’examinai  la  tfite ,  et  je  vis  que  le  point  ulcerd  obscrvd  le  matin 
s’dlait  transformd  en  une  petite  ulcdration  a  bords  renversds,  qui 
rdpandait  une  odeur  infecte.  Je  redoublai  alors  d’attenlion,  et  voici 
ce  que  je  remarquai : 

1"  A  la  petite  ulcdration  dont  je  viens  de  parler,  succederent  neuf 
autres  trfes  petites  plaies  qui  rendaient  une  humeur  visqueuse  et 
fdtide.  Cette  humeur  avail  ddja  formd  une  crotite  jaune,  semi- 
transparente ,  caractfire  infaillible  de  la  teigne  faveuse.  Les  cheveux 


JOUUNA.UX  IT  ALIENS.  323 

ayant  (5ld  coupes,  je  vis  un  grand  nombre  de  poux  qui ,  occasion- 
lianl  un  violent  pruril ,  faisaicni  sans  cesse  porter  les  onglcs  surles 
crotiles  forrades. 

2"  Hicntbt  j’aperqus  un  monvement  vermieulairc  qui  s’accrut 
rapidement.  II  en  sorlit  trois  vers  du  genre  microsomc  et  de  I’es- 
pfccedesascarides  sldphanostomes,  longs  d’environ  11  lignes,  gros 
de  2  lignes  el  44  >  !>  la  queue  d’environ  ,44  ,  de  forme  conique, 
au  corps  annulaire,  de  couleur  de  lait,  susccptibles  de  s’allonger 
et  de  se  raccourcir  et  d’un  lissu  rdsistant.  J’en  relirai  neufdans  la 
mdmc  soirde;  ils  dtaient  tons  de  grandeur  dgale  ;  je  pans  >i  ensuile 
les  petites  plaies  comme  prdcddemmenl  :  le  malade  se  sentit 
soulagd. 

La  nuit  suivante  se  passa  sans  accfes  de  somnambulisme ;  lc  ma¬ 
lade  dormit  agitd ,  en  grommelant  quelques  mots,  en  se  plugnant 
souvcnt  en  portant  sa  main  it  la  idle  .  mais  il  ne  quitta  point 
son  lit. 

D’autres vers  parurcnt  le  malin.  J’enretirai  six,  ce  qui  soulagca 
beaucoup  mon  pauvre  malade.  Je  lavai  les  plaies  avec  de  l’eau  de 
cliaux  ,  et  un  ldger  prurit  se  fit  de  nouveau  sentir. 

La  nuit  se  passa  comme  la  prdcddente.  Le  lendemain  j’aperqus 
encore  un  grand  nombre  de  vers ;  il  en  sortait  de  toutes  les  petites 
plaies.  J’en  retirai  quatre  de  la  premifere ,  huit  des  antres ,  et  plus 
tard  jusqu’t  cent  soixante-neuf  du  genre  microsome  ,  de  l’cspbce 
des  ascarides  conosomes,  longs  d’environ  8  lignes  et  ,  gros  dans 
la  partie  la  plus  orte  d’environ  ~V ,  en  lout  semblables  aux  prd- 
cddents. 

Pendant  les  nuits  qui  suivirent,  le  malade  put  enfin  jouir  d’un 
repos  parfait.  Le  somnambulisme  disparut  entitl  ement.  C’est  apres 
avoir  c.ons  I  a  td  cette  gudrison  que  j’attribuai  celte  maladie  et  les 
symptdmes  qui  l’avaient  accompagnde  t  la  prdsence  des  vers,  situds 
sous  le  cuir  chevelu.  En  effet,  lorsque  ceux-ci  eurenl  compldtement 
disparu  et  que  les  ulctres  furent  iermds ,  la  gaietd  revint ,  et  avec 
la  gaietd  une  bonne  santd. 


324  S0C1ETES  SAVANTE5. 


SOCIETES  SAVANTES. 


Acmlemie  ties  Sciences. 

Stance  du  16  janvier  1843. 

ANAT01IIE  DU  CERVELET. 

M.  Foville  adressc  la  note  suivante  : 

Profonddment  convaincu  que  la  physiologic  et  la  pathologic  du 
systime  nerveux  ne  pourronl  fitre  solidement  fondues  tanl  qu’elles 
n’auront  pas  pour  baseune  bonne  anatomic  de  ce  systfeme  ,  je  n’ui 
cessd ,  depuis  plus  de  vingt  ans  ,  de  consacrer  mes  efforts  4  cette 
dtude.  Soutenu  dans  cette  voie  par  les  encouragements  quc  1’ Aca¬ 
demic  des  sciences  a  bien  voulu  donner  h  mes  prdcddentes  commu¬ 
nications,  je  vlens  aujourd’hui  lui  prdsenler  sommairement  de 
nouveaux  rdsultats  relatifs  4  l’anatomie  du  cervelet. 

II  existe  entre  le  cervelet  et  les  deux  nerfs  qui  se  detach  ent  de  la 
base  de  son  pydoncule  une  continuity  de  tissu  que  personne  5  ma 
connaissance  n’a  soupQonnde  depuis  Galien.  Quant  a  ce  grand 
homme ,  11  a  dit :  «  Cerebrum  vero  est  omnium  nervorum  mollium 
origo.  »  Pensde  susceptible  d’interprdtations  diverses. 

Voici  d’ailleurs  comment  estdtablie  la  continuity  des  nerfs  auditif 
et  trijumeau  avec  la  substance  du  cervelet. 

Du  tronc  des  nerfs  auditif  et  trijumeau ,  au  lien  de  leur  insertion 
aux  cfitys  de  la  protubdrance  ,  se  detache  une  membrane  de  ma- 
tifere  nerveuse  blanche  ,  qu’on  peut  comparer  a  celle  qui ,  sous  le 
nom  de  rdtine ,  existe  4  Pexti-dmity  pdriphyrique  du  nerf  optique 
et  tapisse  l’intyrieur  de  l’ceil. 

L’expansion  membraniforme  de  matifere  nerveuse  blanche  qui 
se  detache  du  nerf  auditif  ou  du  trijumeau ,  au  lieu  de  leur  inser¬ 
tion  4  la  base  du  pydoncule  cdrybelleux  ,  est  beaucoup  plus  forte 
que  la  rdiine  du  nerf  optique.  Elle  tapisse  d’abord  le  c6ty  externe 
du  pydoncule  cyrybelleux  et  lui  donnc  tin  aspect  lisse  diffyrent  de 


SOCIKTKS  S A. V ANTES.  .'525 

l’aspect  fasciculi  de  la  protuberance ,  dc  laquelle  precede  le  faisceau 
pddonculaire  externe  du  cervelct. 

Cette  membrane  nerveuse  se  prolonge  ensuite  sous  les  bases  des 
lobes  cdrdbelleux  qui  se  trouvent  a  sa  face  excentrique. 

'J’ous  les  lobes  de  la  face  supdrieure  du  cervelet  naissent  par  unc 
exlrdmitd  simple  d’une  petite  bordure  fibreuse  situee  sous  la  marge 
commune  de  tons  ces  lobes,  1  la  partie  supdrieure  de  la  face  ex¬ 
tern  e  du  pddoncule  cdrdbelleux. 

Cette  petite  bordure  fibreuse  se  prolonge  dans  la  substance  mdme 
du  nerf  trijumeau.  Toutes  les  exlrdmitds  des  lobes  cdrdbelleux  at- 
tachdes  sur  cette  bordure  convergent  avec  elle  dans  la  direction 
du  nerf  trijumeau,  qui  semble  ainsi  leur  centre  d’origiae.  De  ce 
lieu  d’origine ,  tous  les  lobes  de  la  face  supdrieure  de  l’hdmisphdre 
cdrdbelleux  se  portent  en  divergeant  dans  Imminence  vermiforme 
supdrieure. 

La  doublure  fibreuse  immediate  de  tous  ces  lobes  faisant  suite  a 
la  bordure  fibreuse  dmaude  du  trijumeau ,  rayonne  de  cette  bordure 
dans  la  direction  de  l’eminence  vermiforme,  rdpdtant  au-dcssous 
de  ces  lobes,  dont  elle  est  la  base,  la  direction  qu’ils  presentent 
eux-mdmes  A  la  pdriplidrie  cdrdbelleuse. 

Voila  pour  les  lobes  de  la  partie  superieure  de  Tlidmisplifere  cd¬ 
rdbelleux. 

Ceux  de  la  partie  infdrieure  de  ce  mdme  hdmisphdre  se  com¬ 
ponent  exactement  de  mdme  par  rapport  au  nerf  auditif.  Tous ,  ils 
convergent  par  leur  extrdmite  externc  dans  la  direction  de  ce 
nerf,  et  sont  attachds  a  la  surface  excentrique  de  la  membrane 
nerveuse  qui  en  dmanc  et  produit  une  petite  bordure  fibreuse  au 
point  de  concours  de  tous  ces  lobes  dans  la  direction  du  nerf  au¬ 
ditif. 

La  direction  des  fibres  de  cette  membrane  nerveuse  dmande  du 
nerf  auditif  est  paralldle  a  celle  des  bases  des  lobes  cdrdbelleux  fixds 
A  sa  face  externe. 

Ainsi ,  les  lobes  de  la  face  superieure  de  l’hemisphdre  cdrdbelleux 
sont  fixds  sur  une  membrane  nerveuse  dmande  du  nerf  trijumeau. 

Les  lobes  de  la  face  infdrieure  de  Tlidmisphere  cdrdbelleux  sont 
dgalement  soudds  a  la  surface  externe  d’une  membrane  nerveuse 
dmande  du  nerf  auditif ;  de  sorte  que  les  replis  de  la  couche  cor- 
licale  qui  constituent  la  partie  principale  des  lobes  cdrdbelleux 
pourraient  dtre  compards  aux  ganglions  ddveloppds  sur  les  racines 
posterieures  des  nerfs  spinaux ;  surtout  si  Ton  remarquait  que  , 
par  un  prolongement  ultdrieiir  de  matidre  fibreuse,  que  ce  n’est 


326  SOClfiTfiS  SAVANTES. 

pas  le  lieu  de  ddcrire  id,  ces  indues  replis  de  la  couche  corticale 

du  cervelet  se  rattachent  au  faisceau  postdrieur  de  la  moelle. 

Void  maintenant  d’autres  faits  remarquables. 

Des  replis  internes  que  prdsente  la  membrane  nervetise  blancbe 
dmande  des  nerfs  auditif  et  trijumeau,  et  combineeavec  la  coucbe 
corticale  du  cervelet,  se  ddtachent  des  cloisons  fibreuses  dont  les 
fibres ,  par  leurs  terminaisons  pdriphdriques  ,  pdnfetrent  la  couche 
corticale ;  tandis  que ,  par  leur  prolongement  centripdte  ,  ces  mfi- 
mes  cloisons  se  rendent  A  la  surface  d’un  noyau  fibreux,  que  rc- 
vdlait  la  membrane  nerveuse  dmande  de  l’audilif  et  du  trijumeau. 

Da  couche  la  plus  superfleielle  de  ce  noyau  fibreux  est  celle  dans 
laquelle  concourent  toutes  ces  cloisons  fibreuses  qui  procfidenl  de 
l’intdrieur  des  lobes  cdrebelleux.  Cette  couche  iibreuse  superlicielle 
du  noyau  cdrdbelleux  se  rend  enfin  dans  la  partie  fasciculde  du  pd- 
doncule  cdrdbelleux  qui  vient  de  la  protubdrance. 

De  sorte  que,  par  sa  doublure  fibreuse  immddiate,  la  couche  cor- 
licale  du  cervelet  communique  directement  avec  les  nerfs  auditif 
et  trijumeau  et  avec  les  organes  sensoriaux  auxquels  se  rendent  les 
extrdmitds  pdriphdriques  de  ces  nerfs  ;  tandis  que  par  les  cloisons 
fibreuses  contenues  dans  les  replis  internes  de  l’espdce  de  rdtine 
cdrdbelleuse  de  l’auditif  et  du  trijumeau ,  cetle  mdme  couche  cor¬ 
ticale  communique  avec  les  faisceaux  antdrieurs  de  la  moelle. 

Ces  donndes  sont  loin  de  contenir  toute  l’anatomie  du  cervelet ; 
elles  rdvelent  simplement  dans  l’dtat  normal  de  cet  organe  des  dis¬ 
positions  inconnucs  que  je  crois  importantes. 

L’inspeclion,  post  mortem  ,  du  cervelet ,  chez  les  alidnds  ,  m’a 
permis  de  constatcr  un  assez  grand  nombre  de  fois,  depuis  deux 
ans,  un  dtat  pathologiqtie  de  cet  organe ,  consistant  en  adhdrences 
inlimes  de  sa  couclie  corticale  avec  les  parties  correspondantes  de 
la  pie-mere  et  de  l’arachnoide.  Cet  dtat  patliologique  est  surtout  frd- 
quent  chez  les  hallucines.  G’est  quelquefois  la  seule  alteration  qu’on 
rencontre  dans  l’encdphale  de  ceux  dont  le  ddlire  avait  pour  base 
unique  des  hallucinations. 

Un  semblable  rdsultat,  rapprochd  des  donndes  anatomiquesprd- 
eddentes,  me  semble  hautement  signiiicatif. 

J'ajouterai  que  dans  bien  des  cas  la  maladie  du  cervelet  A  laquelle 
je  fais  allusion  a  sneeddd  A  1’alldi  ation  prdalable  de  parties  pdriphd- 
rii|iies  des  nerfs  auditif  et  trijumeau. 

Dans  des  cas  de  ce  genre ,  la  maladie  du  cervelet  pourrait  fitre 
comparde,  par  rapport  Asa  cause  premidre ,  A  la  maladie  d’un 
ganglion  lymphalique  ddterminee  par  la  phlcgmasie  de  quelqu'un 
des  vaisseaux  qui  se  rendent  A  ce  ganglion. 


SOCIETES  SAVANTES. 


327 

II  existe  entre  la  couche  corticale  da  cerveau  et  les  nerfs  olfactif 
et  oplique  des  connexions  du  mfimc  genre  que  celles  que  j’ai  si- 
gnaldes  entre  la  couche  cortiacle  du  cervelet  et  les  nerfs  auditif  et 
trijumeau. 


At'nilrmie  de  Meileclne. 

Stance  du  24  Janvier  1843. 

CLASSIFICATION  ET  TRAITEMENT  DE  L’lDIOTIE. 

M.  Voisin  a  la  parole  pour  une  lecture :  Un  fait  important,  dit-il, 
se  passe  maintenant  fi  Bicfilre.  A  l'instigation  de  M.  Orfila,  le  con- 
seil  d’administration  a  bien  voulu  fixer  son  attention  sur  les  jeunes 
idiots  de  notrc  hospice.  On  les  a  placfis  dans  un  local  sfiparfi,  oh , 
livrfis  a  nos  soins,  ils  pourront  graduellement  fitre  rapprochfis  des 
conditions  de  la  vie  commune. 

Jusqu’ici ,  Messieurs ,  les  idiots  n’ont  point  fitfi  compris  dans  les 
t tudes  et  les  reclierches  dont  l’alifination  mentale  proprement  dite 
a  tit  l’objet.  Abandonnes  a  eux-mfimes ,  ils  out  subi  les  eflets 
de  leur  organisation  cfirfibrale  tronqufie  par  les  maladies  du  pre¬ 
mier  age.  Dej  a  M.  Ferros,  inspec.teur  general  des  maisons  d’aliiinfis, 
fitanl  venu  a  Bicfitre  examiner  les  prog  res  de  cetle  nouvelle  insti¬ 
tution  a  laquelle  il  est  loin  d’fitre  restfi  fitranger,  m’avait  engagfi  a 
rfidigcr  une  note  sur  le  plan  que  je  me  proposals  de  suivre.  Je  m’oc- 
cupais  a  recueillir  mes  matfiriaux  pour  rtpondre  a  son.appel,  lors- 
que  je  recus  la  visite  d’une  commission  de  Hnstitut,  composfie  de 
MM.  de  Kfimusat  et  Villermfi ,  et  chargee  de  suivre  les  eflets  du  trai- 
tement  des  idiots.  G’esl  encouragfi  par  ces  honorables  suffrages  que 
je  viens,  Messieurs,  vous  demander  a  votre  tour  l’appui  d’une 
commission  pour  dirigcr  mes  essais  dans  cette  carriere  si  difficile. 

JL’idiotie  ne  respecte  aucune  des  parties  de  l’intelligencc ;  elle 
frappe  l’homme  dans  ses  facultfis  morales  et  psychiques  comme 
dans  ses  instincts  de  conservation.  Vie  animate ,  vie  de  relation , 
vie  de  reproduction  ,  tout  par  elle  est  altfirfi  ou  dfitruit ;  mais  cha- 
que  ordre  de  faculties  peut  fitre  isolfimenl  compromis  :  de  la  une 
classification  toute  naturellc  des  diverses  espfices  d’idiotie ,  selon 
que  les  fonctions  des  centres  ncrveux  manquent  en  totalitfi  ou  par- 
tiellement,  L’idiotie  est  bien  rarement  complfite.  Depuis  le  degre  le 
plus  faible  dont  nous  avons  de  si  frfiquents  exemples  mfime  dans  la 
socifitfi  et  parmi  nous,  jusqu’fi  ces  fitres  qui  sont  bien  au-dessous 
de  la  brute ,  ne  conservant  de  la  vie  que  les  fonctions  vfigfitatives 


328  SOCIETIES  S A. V ANTES, 

les  plus  indispensables ,  digestion  el  respiration,  quel  nombre  im¬ 
mense  de  degrds  ,  rdclama'nt  chacun  des  soins  diffdrents ! 

Ilcst  surtout  un  genre  d’idiotie  digne,  sons  cc  rapport,  de  toute 
notre  altention  :  c’est  celui  oil  toutes  les  facultds  existent ,  mais  on 
elles  sont  toutes  it  un  dial  d’infdrioritd  congdnitale.  Yotis  conccvez 
que  c’cst  surtout  it  ces  malades  que  la  th drape utique  s’adrcsse  avec 
le  plus  d’espoir,  car  toutes  les  qualitds  cliez  cux  sont  en  germe;  il 
ne  s’agit  que  de  les  ddvelopper.  Or,  l’dducalion  ne  crde  pas ,  elle  ne 
pent  quo  perfcctionner  :  et  si  ses  effels  demeurent  souvent  stdriles 
chez  les  sujels  ou  un  ordre  entier  de  facultds  fait  ddfaut ,  souvent 
aussi  et  par  la  memo  raison  elle  parviendra  a  rdtablir  dans  un  dial 
psychique  normal  ceux  dont  nous  nous  occupons  en  ce  moment. 

Vous  pi-esscntez  ,  Messieurs  ,  toute  l’importancc  de  ces  considd- 
rations.  Les  idiots  sont  des  malades ,  des  fit  res  original  re  ment  in- 
complets.  Pourquoi  done  y  chercher  des  crimincls?  Pourquoi  en 
peupler  les  bagnes  et  les  prisons  1  Sont-ils  done ,  comme  nous ,  res- 
ponsables  de  leurs  actes?  All  1  je  forme  depuis  longtcmps  un  voeu , 
et  l’Acaddmie  s’y  associera  sans  doute,  c’cst  qu’on  s’occupe  enfin 
des  malheureuses  victimes  de  ce  prdjugd.  Qu’on  ne  les  rende  pas  a 
la  societd ,  ils  y  seraient  dangcreux;  mais  que  du  moins  on  ne  laisse 
plus  pcser  sur  eux  la  peine  de  faules  qu’ils  n’ont  pu  commettre 
sciemment  1 

Le  plan  que  je  me  propose  de  suivre  dans  le  traitement  des  idiots 
qui  me  sont  con  fids  cst  d’abord  de  constaler  sdpardment,  pour  cha¬ 
cun  d’eux ,  l’dtat  ou  se  trouvent  les  facultds  intellectuelles ,  les  sen¬ 
timents  moraux,  les  actes  perceptifs,  les  fonclions  de  nutrition.  On 
aura  un  point  de  depart  pour  juger  an  bout  d’nn  certain  temps  des 
effels  de  notre  traitement. 

Commissaires :  MM.  Virey,  Cornac,  lleveilld-Parise ,  Londe  et 
Dubois  d’ A  miens. 


niBUOGIlAPIllE. 


329 


BIBLIOGRAPHIE. 

DES  DIFFERENTES  FORMES  D’ ALIENATION 

ElN  RAPPORT  AVEC  LA  JURISPRUDENCE1; 

X.E  DOCTEUR  PRICHARD. 


Tel  cst  Ic  litre  d’un  ouvrage  nouveau  tie  M.  le  doclcur  Pricliard.  Les 
travaux  antdrieurs  de  I’autcur  l’ont  conduit  a  examiner  le  fondement 
de  la  legislation  qui  regit  les  aiidnds;  mais,  l’examen  du  mddecin  anglais 
reposanl  sur  les  idiies  qu’il  s’est  formees  antbrieurement  des  differentes 
formes  de  la  folie ,  sur  la  correlation  qui  existe  entre  ces  formes ,  il  se 
trouve  ndeessairement  devoir  differer  de  (’opinion  des  Icgislateurs.  II 
aura  de  commun  avec  Georget ,  Hoffbauer  et  d’aulrcs ,  qui  ont  ecrit  sin¬ 
ce  sujet  difficile,  d  elrc  place  a  un  point  de  vue  reposant  uniquement 
sur  une  llieorie  propre  a  i’ecrivain ;  on  concoit  alors  que  les  juriscon- 
sultcs  qui  pour  asseoir  leur  jugemeut  ont  besoin  de  s’appuycr  sur  une 
donnee  gbnerale ,  sur  une  base  commune  leur  servant  de  regie  de  con¬ 
duce,  ne  veulcnt  pas  se  laisser  amener  sur  le  terrain  mouvant  des  theo¬ 
ries  individuelles.  D’un  autre  cote,  la  nature  de  leurs  eludes,  la  nature 
meme  des  questions  qui  leur  sont  posees,  ne  leur  permettent  pas  d’exa- 
ininer  la  question  au  point  de  vue  des  medecins ;  il  cn  rcsullc  que,  dans 
l'btat  actucl  de  la  science ,  il  est  difficile  d’6lablir  la  thborie  precise  des 
rapports  de  l’alienation  avec  la  jurisprudence.  L’examcn  de  l’ouvrage 
du  docteur  Prichard  nous  donnera  occasion  de  ddvelopper  ces  hides ,  en 
nous  renfermant  toutefois  dans  les  limites  modestes  d’un  examen  critique. 

Notons  seulement ,  avant  d’aborder  le  travail  de  l’auleur,  que  l’al id- 
nation  est  considdrde  comme  un  type  unique  par  les  jurisconsultes ;  que 
le  mddecin ,  au  contraire ,  qui  a  dtudid  les  diverses  formes  qui  president 


(1)  Of  Ihc  different  forms  of  insanity  in  rclntiou  to  Jurisprudence. 

ANN.  MED.-PSYCII.  t.  I.  Mars  1843.  22 


330  BI1SLIOCUAPHIE. 

a  revolution  de  la  folic,  csl  oblige  de  considercr  celle-ci  dans  ses  degrds ; 
de  la  dcs  defmilious  exlrememcnt  variees  el  differcnles. 

Ainsi,  pour  cclui  qui  placera  l’origine  de  la  folie  dans  la  passion,  le 
passage  aux  derniers  degres  do  la  folie  se  fera  par  des  inlermediaircs 
lous  remplis,  inlermediaircs  qui  dependront  lesuns  des  aulres,  de  ma- 
niere  qu’il  leur  sera  impossible  de  ne  pas  avoucr  que  dans  la  transition 
la  plus  simple  l’individu  ne  puisse  deja  etre  consider  comme  fou.  Le 
bul  de  cliaque  medeem  sera  done  de  saisir  un  de  cos  degres  entre  la 
passion  normale  et  la  folie.  Pour  Georget,  la  m61anco!ie  sera  le  point 
intorm6diairc  pour  arriver  a  la  monomanic;  pour  Prichard  cc  sera  la 
folic  morale  (moral  insanity ) ;  ct  dtant  ainsi  admise  l’existencc  de  ces 
inlermediaircs,  on  ne  pourra  tout  au  plusconclurc  qu’a  la  sequestration 
dcs  prevenus. 

Frappe  des  difFicultes  que  je  viens  d'6noncer,  du  vague  qui  regne  dans 
les  decisions  des  jur6s,  de  I’injuslice  qui  a  condainne  a  mort  certains 
individus  qui  auraient  du  etre  renfermes  dans  des  maisons  de  I'ous, 
Prichard  chcrche  a  etablir  les  donnecs  plus  didacliques  sur  Icsquelles 
il  faut  s’appuycr  pour  prononcer  qu’il  y  a  folie,  et  pour  rendre  l’individu 
responsablc. 

Chez  lous  les  peuplcs  civilises  on  a  etabli  des  rtgles ,  dit-il ,  pour  rega¬ 
les  alienAs  et  vciller  a  leurs  interets;  cependant  les  idees  que  l’on  s’est 
faites  out  ete  plus  ou  moins  erronees,  scion  les  idees  plus  on  moins  cr- 
ronecs  clles-mcmes  que  l’on  a  adoptees  quant  a  la  nature  de  ces  mala¬ 
dies.  D’apres  Hoffbauer,  ajoute  le  medecin  anglais ,  loute  legislation 
devant  s’appuyer  sur  le  f.mdcment  que  les  choses  qu’elle  juge  sont  bicn 
connues,  il  vaut  mieux,  lorsque  cettc  connaissance  manque,  que  la  loi 
laisse  les  choses  sans  les  deiinir  ( undefined )  plutot  que  de  laisser  pro- 
pager  des  erreurs  a  l’ombre  de  son  autorite. 

Unc  opinion  qui  a  rfgn6  dans  le  public,  dit  Prichard  ,  opinion  propa- 
g6e  du  rcsle  par  l’autorite  de  grands  jurisconsultcs ,  cst  que  la  folic  con- 
siste  dans  la  croyance  a  quelquc  fait  faux  on  purement  imaginalrc; 
croyancc  tellcmcnl  inherentea  1’esprit  de  l’ali6nfi,  qu’il  ne  pent  pas  etre 
conduit  a  douterdc  la  faussete  de  ses  convictions,  parce  que,  tout  en 
rcstant  attache  obsliriement  a  son  id6e  erronee,  il  Jouit  du  libre  cxcrcice 
de  sa  raison  sur  fous  les  autres  points.  Cette  opinion,  continue  1’auteur, 
s’appuic  sur  des  fails,  maissur  des  fails  mal  intcrpret6s,  qui  ont  donne 
lieu  aux  plus  fatales  consequences  ct  ont  conduit  a  la  doctrine  non  moins 
fatale  de  la  monomanic.  Comment  les  jurisconsultes  n’auraient-ils  pas 
ete  induits  cn  crreiir  avec  les  definitions  que  les  m6dccins  ont  donnees 
de  la  folie!  Il  fallait  d’abord  s’altacher  A  prouver,  dit-il,  que  les  desor- 
dres  resultant  de  la  folie  ne  s'6lcndcnt  pas  sculemcnt  a  1’exercice  des  fa¬ 
milies  inlcllectuclles ,  mais  eomprennent  aussi  la  sphere  des  affections 


bibliographie.  331 

morales,  lies  seiilimenls  cl  ties  penchants;  que  le  caracldrc  moral  on  un 
mot,  est  pins  souvent  affecld  qnc  (’intelligence,  et  que  cet  dial  est  ton- 
jours  antdricur  a  I’autre.  (Vest  I’idde  que  l’auteur  ddvcloppe  fort  au  long 
dans  son  excellent  ouvrage  sur  I'alidiration ,  et  qui  lui  four  nil  encore  de 
nombreuses  considerations  dans  le  livre  nouveau  que  nous  analysons. 
Les  phonomenes  de  la  folie  morale,  dil  Prichard,  doivent  etre  dtudids 
dans  les  lesions  des  sentiments,  dans  les  changcments  brusques,  com- 
plets  des  habitudes,  de  la  conduilc  de  I’individu,  dans  l’exorcice  enfin 
de  ces  facu'tds  qui  sont  sous  l’cmpiro  de  la  puissance  active  et  morale 
de  l’csprit  (aviit  and  moral  power  of  mind).  II  n’y  a  dans  cet  dtat  ni  illu¬ 
sion  ni  hallucination  au  molns  npparontc.  II  est  souvent  dillicilc,  il  est 
vrai,  de  distinguer  cel  dtat  de  l’cxcentricild ;  mais  la  comparaison  de 
l’dtat  prdsent  d’un  individu  avec  sos  habitudes  antdrieures  devra  guider 
le  mddccin  dans  l’apprdciation  des  fails.  Un  gentlemen  qui  avail  occupe 
lino  place  importante  dans  la  magistrature  et  s’dtait  fait  remarquer  par 
sos  talents,  devint  toul-a-coup  sujet  4  des  alternatives  de  ddpression  et 
d’cxoilation.  Dans  le  premier  de  ces  dtats  il  est  limidc,  irrdsolu ,  garde  le 
lit  des  semaines  entidres.  Quand ,  au  contraire,  le  moment  de  l’excitation 
survient,  il  est  irascible,  violent,  et  se  livre  avec  fureur  a  la  boisson. 
Perdant  toute  rotenue,  il  abandonne  ses  connaissances  pour  se  lier  avec 
des  cochers,  des  marchands  de  chevaux;  parcourt,  habilld  on  jockey, 
les  foircs,  les  lieux  publics,  etc...  Ses  extravagances  devenant  ruineuses 
pour  sa  famille,  cette  dernicre  obtient  qu’il  sera  procedd  a  une  enquete 
sur  l’dlat  de  la  raison  de  ce  magistral.  Devant  le  tribunal ,  il  est  impos¬ 
sible  de  trouver  chez  cet  individu  la  moindre  trace  d’dgarement  de  la 
raison.  Ses  rdponses  sont  justes,  prdcises,  etil  emploie  pour  se  ddfendre 
toute  la  sagacild  qu’il  a  montrde  jadis  dans  l’cmploi  de  ses  fonctions. 

Prichard  cite  plusieurs  excmples  de  ce  genre  commc  type  de  ce  qu’il 
appellc  folie  morale.  Le  doctcur  Hitch ,  directeur  de  la  maison  d’alidnds 
de  Glocesler ,  lui  dcrit  :  « Jc  pourrais  vous  Tournir  un  grand  nombre 
»  d’observations  rdpondanta  votre  descriplion  de  la  folie  morale;  depuis 
»  longtcmps  nous  avons  reconnu  cet  dtat,  et  nous  appelons  les  indivtdus 
»  ainsi  affeetds :  alidnds  quant  a  la  conduile  et  non  quant  aux  iddes  (in¬ 
ti  mine  in  conduit  and  not  in  ideas).  »  Apres  lout,  e'est  a  notre  illustrc 
Pincl  que  nous  devons  d’avoir,  le  premier,  appeld  l’attention  sur  cet  dtat 
particular  de  l’esprit ,  dans  sa  description  de  la  folic  raisonnante  ( folic 
sans  ddlire).  M.  Pilchard  a  le  merite  d’avoir  insistd  plus  que  les  autres 
sur  ce  point ,  de  l’avoir  traitd  a  fond  et  examind  dans  ses  rapports  avec 
la  jurisprudence.  Le  mddccin  anglais  se  plait  a  reconnattrc  qu’il  est  imbu 
des  principes  d’Esquirol  et  de  Georget ;  a  ce  sujet,  il  aime  surtout  4  ci- 
tcr  ce  dernier,  et  insiste  sur  le  passage  oil  il  fait  une  description  aussi 
exaclc  (fti’dldgnnle  de  la  folie  morale.  « Il  est  des  mnlades,  dit  notre  com- 


332  BIBI.IOGRAPHiE. 

»  patriolc  Gcorgct,  qui  nc  diiraisonnent  pas  du  tout,  etchez  Icsquels  on 
»  n’observc  qu’une  perversion  plus  ou  moins  profonde  des  sentiments 
»  et  des  affections  sans  agitation  marquee  ni  fureurs,  ou  bien  un  (Rat 
»  habituel  d'agitation,  de  colere,  d’emportement,  et  quelquefois  meme 
»  de  fureur,  raais  sans  lesion  du  jugement,  sans  ddraison.  Si  vous  causez 
»  avec  ces  differents  maladesdc  loutcc  qui  est  (Stranger  a  la  partie  mor- 
»  bide  de  leur  etat  mental  cn  general,  vous  ne  trouverez  pas  de  diffiS- 
n  rence  entre  eux  et  toute  autre  personne,  etc.,  etc.  (1).  » 

Mais  ce  n’6tail  pas  tout  de  dficrire  un  (Hat  que  peu  de  miSdccins  met- 
tronl  en  doule  aujourd’hui,  il  s’agissait  de  tirer  des  consequences  legates, 
et  I’auteur  se  fait  a  lui-meme  l’importante  question  de  la  responsabilitf: 
morale  qui  doit  peser  sur  les  individus  se  trouvant  dans  celte  disposi¬ 
tion  d’esprit.  Dans  le  p  us  grand  nombre  des  cas ,  il  faudra  les  s<Sques- 
trer,  dil-il ,  et  cela  non  seulement  dans  leur  interet ,  mais  dans  cclui  de 
leurs  families  et  de  la  soci6t6.  II  s’appuie  encore  dans  cc  cas  de  l’auloritiS 
de  Georget :  «Ces  alteites ,  en  apparence  si  raisonnablcs  sous  presque 
i>  tous  les  rapports,  ont  ordinairement  comrnis  quantile  d’extravagances 
»  qui  ont  necessite  leur  sequestration ,  et  le  ntedecin  le  plus  habile  ne 
»  pourra  pas  repondre  qu’ils  ne  se  conduiront  pas  de  manierc  a  prendre 
»  les  engagements  les  plus  conlraires  a  leurs  intiirets  et  ne  se  livreront 
»  pas  aux  actes  les  plus  reprchensiblcs. »  Prichard  ajoute  que  la  plupart 
de  ces  malades ,  quanta  ce  qui  regarde  l’exercice  de  leurs  droits  civils el 
leur  responsabilite  morale,  se  trouvent  dans  le  cas  de  ceux  chez  lesquels 
on  peut  saisir  les  formes  les  plus  avancees  de  la  folie ,  et  pourtant  chez 
eux  il  n’y  a  ni  illusion,  ni  hallucination.  Cette  opinion  du  ntedecin  an¬ 
glais  est  importante  sous  le  point  de  vue  tegal ,  en  ce  qu’elle  s’altaque 
aux  jugements  des  quelques  cclebres  jurisconsultes  de  son  pays,  qui 
veulent  que  la  folie  proprement  ditc  soit  accompagrtee  d’illusion  ej 
d’hallucination. 

D’un  aure  c6te,  si  1’on  adrnet  avec  l’auteur  qu’il  ne  peut  exister  de 
ddlire  partiel  sans  elrc  priicdde  de  cct  etat,  au  lieu  de  voir  dans  la  mo- 
nomanie  un  fait  simple,  isote,  un  acte  criminel  dependant  d’une  seule 
id6e  fixe,  pendant  que  1’individu  raisonne  bien  sur  tout  le  resle,  on 
aura ,  au  conlraire ,  a  examiner  un  fait  plus  complexe ,  on  ne  pourra 
plus  s (Sparer  l’homme  intellcctucl  de  I’homme  moral;  et,  comme  nous 
le  disions  en  commencant  cet  article,  la  question  amenfie  sur  ce  terrain 
va  divisor  les  mfidecins  et  les  jurisconsultes ,  et  sera  ainsi  pour  ces  der- 
niers  une  source  de  pcrplexit6s ,  parce  qu’ils  nc  veulent  pas  ou  ne  peu- 
vent  pas  se  placer  au  point  de  vue  des  medecins  thfioriciens. 

Il  n’existera  done  pas  pour  M.  Prichard  de  monomanie  comme  l’en- 
tendent  les  jurisconsultes.  La  monomanie  est  pour  lui  psychologique- 
ment  impossible.  Elle  n’esl  plus  pour  lui  qu’un  symptOme  particulier 


lUBLIOGUAPlllli. 


333 


cnte  sur  une  affection  plus  geuerale ;  on  d’aulres  terines,  le  desordre 
des  sentiments  precedant  celui  des  idees ;  et  dans  ce  cas  encore  Prichard 
ne  fait  quo  r6p6ler  ce  quc  dit  Gcorgcl(l).  «  Les  maladcs  qui  ne  d6rai- 
»  sonnent  que  sur  un  point  plus  ou  moins  limits,  peuvenl  presenter  en 
»  outre  de  graves  dSsordres  moraux  qui  influent  sur  la  conduile  et  les 

»  actions  de  l'individu,  sans  que  son  jugeinent  soil  profendfiment  16s6 . 

»  Ces  malades,  au  sein  de  Icurs  families,  peuvent  se  porter  aux  plus 
»  condamnables  exces ,  et  si  les  actes  reprShcnsiblcs  qu’ils  commellent 
»  alors  sont  recllcment  Strangers  a  1’idSc  dominantc ou  exclusive,  peut- 
i»  on  veritablcmenl  en  rendre  responsable  un  infortune  dont  lc  moral  est 
»  si  gravement  alt6r6?» 

Telle  est  aussi  la  question  que  l’auleur  anglais  se  pose,  question  ar- 
duc,  difficile,  j’osc  memc  dire  presque  impossible  a  rSsoudre.  Que  1’on 
rejette  l’hypothese  de  la  folic  morale  commc  trop  favorable  a  1’accusS, 
on  se  trouvera  alors  aux  prises  avee  la  monomanic  pure  et  simple,  on 
ne  pourra  plus  distinguer  la  folic  de  la  passion  ;  et  puis  encore  I’idfie  do- 
minante  peut  changer,  varier  d’objet ;  vous  detruiscz  une  chimere ,  une 
autre  la  remplacc,  les  illusions  exclusives  peuvent  sc  succedcr  a  l'inflni ; 
comment  oserail-on  decider  alors  que  telle  ou  telle  action  a  rapporWou 
non  au  dfilire  d’un  alifiuS  P 

Par  la  nature  du  sujet  qu’il  traitc,  M.  le  docteur  Prichard  est  conduit 
a  examiner  different  proces  criminels  qui  out  cu  lieu  en  Angleterre,  et 
dans  lesquels  la  question  d’alienation  a  616  6cart6e  par  le  jury,  malgre 
les  preuves  les  plus  convaincanlcs. 

Howison ,  condamn6  ii  mort  pour  le  meurtre  de  la  femme  Geddes, 
qu’il  n’avait  jamais  connuc,  6lait  un  mis6rable  extravagant,  vrai  type 
d’alienation  morale,  tourmente  en  outre  par  des  illusions,  et  se  croyant 
poursuivi  par  des  sorciers  et  sorciercs.  II  repousse  avee  energie  les  pa¬ 
roles  de  son  avocat  toutes  les  fois  quc  cclui-ci  allcgue  l'ali6nalion  de 
son  client ,  et  la  veille  de  sa  mort  il  sc  recommit  coupablc  de  huil  mctir- 
tresqui  n'ont  jamais  cxisle  quc  dans  son  imagination. 

Parmi  un  grand  nombre  de  cas  curicux  quo  cite  M.  Prichard  ,  ori  lira 
avee  int6rct  celui  du  capitaine  Paringlon  ,  fermicr  des  litats  du  Maine 
en  Am6rique.  La  famille  de  ce  malhcureux  p6rit  victime  de  son  d61ire 
religieux;  sa  femme  et  ses  cinq  enfants  sont  inassacr6s  sans  pili6,  sans 
remords  par  cet  insens6.  II  voulait  les  sauver  de  la  damnation  eternelle 
qui  les  aurait  menac6s  en  reslant  plus  longteraps  sur  terre. 

Les  autres  cas  que  cite  I’auteur,  et  qui  ont  rapport  a  la  manic  mcen- 
diairc,  a  cclle  du  vol,  au  suicide,  etc.,  pr6senlent  line  analogic  Trappante 
avee  les  fails  de  ce  genre  qui  sc  sont  pass6s  dans  les  autres  pays.  Tous 
ces  individus  no  peuvent  donner  aucun  motif  de  Ieur  conduile ;  ils 
ont  agi  sous  l’empire  d’un  instinct  brutal  et  f6roce ;  si  parfois  ils  ont  c6d6 


334  MIILIO&UAPUIE. 

a  unc  voix  puissante  qui  leur  ci'iait  de  lucr,  si  parfois  aussi ,  dans  leur 
deiirc,  ils  cruvaient  etre  lcs  instruments  de  la  divinity,  la  plupartdu 
(■emps  ils  onl  tuiS,  incendic,  vole  sans  savoir  pourquoi.  Quel  a  616  ieur 
Wret?  Nul;  ils  n’ont  pas  cherche  a  profiler  du  fruit  de  leurs  actes.  Ils 
ont  tu6  des  personnes  iuconnues,  quelquefois  les  objets  de  leurs  plus 
cheres  affections,  eleela  sans  pili6 ,  sans  remords.  Si  pourlanlils  gfimis- 
sent  sur  ce  qu'ils  ont  fait ,  ils  avouent  qu’il  leur  sera  impossible  de  ne 
pas  rccominencer  si  la  liberie  leur  est  rendue. 

M.  Prichard,  apres  avoir  examine  la  folie  morale  dans  ses  rapports 
avec  la  legislation ,  passe  a  la  monomanie.  Celle-ci ,  commc  nous  l’avons 
deja  dit,  n’est  pas  pour  lui  un  type  a  part ,  vu  qu’elle  ne  peut  cxisler 
sans  la  l6sion  des  sentiments,  sans  la  folie  morale.  Lcs  cas  contraircs 
qu’on  a  cites  sont  bien  rares  et  dcmanderaienl  d’etre  mieux  examines, 
L’autcur  cite  plusieurs  observations  d’Esquirol,  cl  fait  remarquer  quo  la 
plupartde  ces  individus  etaicnl  cxccnlriques,  hypochondriaques,  etc. 

Dans  la  section  suivante,  il  parle  de  la  tneiaucolie,  qui  pour  lui  ran  Ire 
dans  les  formes  pr6cedemmcnt  etudiees  (folic  morale  ct  cc  qu’on  est  con- 
venu  d’appeler  monomanie). 

Dans  la  section  9%  Prichard  traitc  de  la  manic  instinctive  ( instinctive 
wariness)-,  ce  genre  est  pour  lui  cc  que  Pincl  appclle  cmportemenl  ma- 
niaque  sans  deiirc.  On  voudrait  pouvoir  ne  pas  admcllre,  dil-il,  de  folie 
instinctive,  source  de  tant  de  crimes  incxplicables,  inais  malheureuse- 
ment  on  ne  peut  r6sisler  a  I'evidence  des  fails.  Get  etat  se  presente  sous 
la  forme  de  perversion  de  presque  tons  les  penchants  naturels  [of  almost 
every  other  natural  perversion ) ,  et  se  traduit  au-dchors  par  le  suicide ,  te 
penchant  homicide  ,  la  manie  incendiaire ,  la  manie  du  vol;  de  la  occasion 
pour  l’auteurd’examiner  ccs  divers  etats.Dans  la  section  U>r,  le  medecin 
anglais  parle  superficiellement  de  quelques  cas  qui  ne  sont  pas  regardes 
comme  resultant  de  la  folic,  mais  qui  exigent  cependanl  parfois  la  se¬ 
questration  de  l’individu  :  Ids  sont  le  satyriasis,  la  nymphomanie. 
Enfin,  pour  completer  cet  examen  sous  le  point  de  vue  legal,  M.  Pri¬ 
chard  se  fait,  dans  lc  chapitrc  XVi ,  la  question  suivante  :  Jusqu’a  quel 
point  et  dans  quel  sens  les  personnes  inaladcs  d’espril  rdpondenl-elles  de 
leurs  fails  ct  actes ;  quelle  est,  en  un  mot,  la  responsabilite  morale  qu1 
pese  sur  elles?  quels  sont  leurs  droits  civils? 

Les  junsconsultes  anglais,  d’apres  lord  Hale,  ont  conserve  la  dis¬ 
tinction  enlrc  le  delire  general  ct  partiel ,  ct  I’exislence  du  premier  etat 
peut  scule  juslifier  l’accuse.  Dans  une  cour  d’Anglclcrrc  on  a  616  jusqu’a 
pretendre  que  le  prevenu  ,  pour  etre  acquitte,  devait  presenter  un  6t  it 
tel  de  l’iutelligencc,  que  sous  ce  rapport  il  pilt  etre  compare  ti  une  brute 
ou  a  un  enfant  (as  senseless  as  a  brute  or  an  infant).  Lord  Hale  fait  quel¬ 
ques  efforts  pour  etablir  la  ligne  de  demarcation  enlre  la  folie  gen6ralc 


ninUOGKAPHLE.  335 

ct  partiellc.  Mais  vouloir,  comme  I’a  fail  ce  jurisconsulle,  donncr  l’intei- 
ligence  d’un  enfant  de  quatorze  ans  comme  mesure  de  comparaison  , 
c’est  ajouler  une  nouvelle  complication  ct  cause  d’errcur  a  ce  sujet  dif¬ 
ficile.  M.  Prichard  observe  que  peu  d’alieniSs  dchappcraient  a  la  peine 
capitale  d’apris  le  jugcmcnt  de  lord  Hale.  Quant  a  lui  il  ne  vcut  pas, 
il  ne  peut  d'ailleurs  decider  toutes  ies  questions  Icgales  que  soulevent 
les  diffdrenles  manics  instinclives.  Ses  opinions  sont,  du  reste,  cellesde 
Georget  sur  cctte  iinportante  malicre. 

Il  y  a-t-il  dcs  inlervalles  lucides?  C’est  la  une  autre  question  trailde 
par  l’autcur.  La  reponse  scmble  bion  facile ,  ct  cependant,  dernierement, 
un  dcrivain  amdricain  distingud,  M.  Ray  it),  a  nifi  la  possibility  dcs 
inlervalles  lucides  j  voici  du  reste  son  raisnnnemcnt :  o  Si  l’intelligence 
»  de  i’alidnd  est  aussi  saine  qu’avant  son  allaque  de  I'oiie,  il  doit  s’en 
»  suivre  que  son  cervcau  est  revenu  aussi  tout  d’un  coup  a  l’dlat  nor- 
»  inal,  vu  que  sous  lc  point  de  vuc  de  la  sanld  ils  sont  tous  les  deux 
»  dans  la  relation  de  cause  li  effcl;  or  nos  coiinaissanc.es  analomo-palho- 
»  logiques  ne  nous  pcrinetlent  pas  de  conclurc  que  la  condition  physique 
»  d’ou  ddpend  la  manic  a  compliHeinent  disparu  pendant  la  remission. » 

M.  Prichard  observe  avee  justice  qu’il  y  a  des  cas  d’epilepsie  sui vis  de 
troubles  plus  ou  moins  longs  de  l’intelligcncc,  el  que  cependant  la  per- 
sistance  de  la  cause  organique  n  empeche  pas  les  inlervalles  lucides. 

line  autorild  imjiosante  est  eelie  de  Haslam  ,  qui  dit  qu’une  pratique 
de  vingt-cinq  ans  n’a  pu  le  convaincre  de  1’existence  des  inlervalles  lu¬ 
cides.  Malgrd  les  opinions  contraires ,  JI.  Prichard  se  range  compldle- 
ment  a  l'autarite  d’Esquirol  et  d’autres  eelebres  inedecins ;  cl,  a  propos 
de  cetle  question,  l’auteur  est  amen6  a  parlcr  de  la  manie  exLiliquc , 
6tat  particulier,  dit-il ,  dans  lequel  tout  ce  que  I’individu  dit  ct  fait  pen¬ 
dant  ce  temps  disparait  compliHemcnt  de  sa  mdmoirc  ;  c'esl  un  sorameil 
accompngni  de  reves,  mais  qui  ne  laisse  pas  de  souvenir.  Lc  cas  sui- 
vant  est  rcmarquable. 

Une  dame  d’une  famille  respectable  6tait  sujetlc  a  un  paroxisme  de 
dfilire  dont  l’inyasion  dtait  subitc,  et  qui,  apres  un  temps  plus  ou  moins 
long,  disparaissait  avee  la  mcme  rapidity.  Cette  dame  retrouvait  apres 
son  acces  le  libre  cxercice  de  ses  faculty.  Voici,  du  reste,  comme  se  fai— 
sail  l’invasion.  Au  milieu  d’une  conversation  ellc  s’arretait  toul-a-coup 
ct  cu  commenpait  une  autre  sur  un  sujet  lolalcmenl  different.  Lorsque 
cettc  cspcce  de  rive  dtliruni  6lait  passe ,  el'e  reprenait  la  conversation 
oil  ellc  I’avait  laissie,  achcvant  tout  nalurellemcnl  une  phrase,  un  mol 
meme  commence ,  et  n’ayant  pas  la  moiiidrc  conscience  de  i’dtal  d’oii 
elle  venail  de  sortir.  Que  Ton  sc  figure,  dit  Prichard  ,  un  individu  ayant 


336  lUBLlOGRAPHIE. 

deux  Arnes ,  Pune dumumt,  Paulre  active,  mais  ayautuhucune  sun  mode 
d’action  a  part,  et  Pune  ignorant  ce  que  Paulre  fait  oil  pensc. 

Une  dame  de  PElat  dc  New-York  est  prise  d’un  delire  subit  pendant 
qu’eilc  travaiile  a  un  ouvrage  prdcieux  de  tapisseric  qui  Pabsorbait  en- 
tierement;  elle  rcste  sept  ans  malade  sans  qu’elle  disc  un  mot  de  ses  oc¬ 
cupations  antdrieurcs.  Au  bout  de  ce  temps,  la  guerison  est  aussi  subite 
que  i’attaque  fat  soudaine.  Cette  dame  reprend  sa  tapisseric,  continue 
le  travail  a  Pendroit  ou  elle  l’avait  laisse,  et  ccla  avec  la  meme  intelli¬ 
gence,  la  meme  tranquillild  que  si  elle  l’avait  interrompu  volontaire- 
ment  depuis  une  heure  ou  deux. 

Lc  docteur  Dyce  d’ Aberdeen,  cite  par  M.  Pricbard,  cite  des  cas  plus 
extraordinaires  encore.  Nous  renvoyons  a  ce  premier  auteur. 

On  concoit  que  la  question  des  intcrvalles  iucides  puisse  soulevcr  liicn 
des  difficullds.  En  Angletcrrc  il  parait  que,  quant  ace  qui  regardc  la  va- 
liditdd'un  testament,  on  fait  abstraction  de  Petal  de  l’individu  pour  ne 
considerer  que  l’actc  cn  lui-memc;  s’il  nc  contienl  ricn  de  ddraisonna- 
ble,  il  est  regardd  commc  valide.  Quant  aux  crimes  cornmis  pendant  un 
intervalle  lucidc,  la  conclusion  doit-ellc  etre  la  meme!’  M.  Prichard  nc 
le  pense  pas;  car  il  sera  toujours  difbcilc  dc  savoir  si  Pindividu  qui  a 
cornmis  un  crime  durant  cel  intervalle  lucidc ,  n’a  pas  did  soumis  a  une 
excitation  telle  que,  vu  ses  prddispositions ,  la  rechute  a  eld  instanlande. 

M.  Prichard  lerininc  son  ouvrage  par  quelques  considerations  sur 
l’idiotisme  et  Pimbccillitd.  En  rdsumanl  les  opinions  de  ce  savant  me- 
decin ,  sur  les  rapports  de  ccrlaines  formes  d’alidnation  avec  la  jurispru¬ 
dence,  on  observera  que  son  livre,  quoique  ne  contenanl  aucune  idde 
nouvelle,  aucune  appreciation  plus  exactc,  aucun  fail  plus  saillantet 
pins  decisif  que  ccux  qu’on  avail  publids  avant  lui,  sera  ndanmoins  lu 
avec  fruit.  Est-ce  la  faute  dc  Pauteur  ou  cclle  du  sujel?  En  reflechissant 
a  la  nature  des  difficulty  qui  entourent  ces  questions  dedicates,  on  s’d- 
lonne  moins  qu’un  dcrivain  habile,  qu’un  mddccin  distingue  obtienne 
de  si  faibles  rcsultats. 

Toutes  les  fois  que  les  auteurs  spdeiaux  n’ont  pas  abordd  un  cas  pre¬ 
cis  ,  determine ,  du  genre  de  ccux  auxquels  Georget  s’attache  de  prdfd- 
rence,  ils  se  sont  perdus  dans  des  don  rides  a  peu  pres  insaisissables  et 
incapables  d’assurer  la  conscience  du  jury. 

La  responsabilitd  d’un  accusd  sur  lequel  pese  un  grand  crime  ne  sau- 
rait  etre  dtablic  par  des  indications,  contrc  lesquelles  des  esprils  prdYe- 
nus  auront  toujours  le  droit  de  s’elever.  Uemontrer  Pinutilile  meme  des 
cxces  auxquels  s’est  portfi  lc  coupablc  ,  demontrer  que  son  inldrct  bicn 
entendu  nc  pouvait  intervenir,  csl-ce  prouver  qu’il  a  agi  sous  l’influcnce 
d’une  force  fatale,  irresistible ?  N’avail-il  pas  en  vuc  la  satisfaction  d’une 
passion?  el  que  cesoil  cellc  du  incurtrcou  dc  Pargent,  peu  importe ! 


IS1BLI0GRAPHIE.  337 

D’un  autre  cdte,  les  aberrations  antdrieures  dc  son  esprit  sont-cllcs 
une  raison  pour  adrncttre  que  sa  conscience  morale  ct  ses  tendances 
vers  le  bicn  avaient  compietcmcnt  disparu! 

Lc  docteur  Prichard ,  cn  6tab!issant  que  le  passage  dc  1’etat  normal  a 
la  monomanie  se  fait  par  la  depravation  dcs  sentiments ,  n’dclaire  en  ricn 
le  cdte  16gal  de  la  question ,  parcc  qu’il  ne  peut  indiquer  le  moment  ou 
l’individu,  agent  libre  et  vnlontaire,  a  perdu  lc  pouvoir  de  se  dominer 
lui-meme. 

La  solution  du  problAmc,  si  jamais  il  cst  destine  a  en  avoir  une ,  sera 
loute  dans  l’cludc  dc  la  tiaciion  de  l intelligence  sur  la  sensibilili ;  el 
nous  sommes  loin  d’avoir  a  notre  disposition  les  premiers  elements 
d’une  appreciation  definitive. 

En  outre,  les  systemes  qui  partagent  les  lAgisles  sur  la  nature  de  la 
p6na!iie  que  la  societe  inflige  au  coupable,  sont  trop  difTerents  pour 
qu’on  puissc  hasarder  une  theorie  avant  de  definir  l’ecole  A  laquclle  on 
se  range.  C’est  ce  que  ni  Prichard  ni  aucun  medccin  a  ma  connaisances 
n’a  fait  avec  nctlcte. 

Si  la  societe  punit  cn  vue  d’une  loi  morale  de  remuneration  du  bicn 
et  de  punilion  du  mal,  si  ollc  reprAscnle  sous  cc  rapport  la  divinite  in- 
dependamment  de  tout  interet,  elle  peut  surseoir  a  son  jugement;  elle 
doit  memo  y  renonccr  s’il  s’eicvc  lc  plus  leger  doutc. 

En  admettant,  au  contrairc,  que  la  societe  agil  cn  vue  dc  sa  conserva¬ 
tion,  que  les  peines  ont  pour  but  de  retrancherdc  son  rein  un  membre 
dangerous  ou  d’arreter  par  la  crainte  le  developpcment  dc  tendances  fu- 
nestes,  son  jugement  n’a  plus  les  memos  bases,  et  elle  condamnc  plulAt 
que  de  s’abstenir. 

Je  m’en  tiens  a  ces  reflexions,  que  je  partage  du  reste  avec  mon  colla- 
borateur  ct  ami  M.  Ch.  Lassegue  Quelle  que  soit  du  reste  notre  opinion 
sur  ces  graves  sujets ,  nous  nous  contcntons  dc  noter  les  difiicu!t6s  sans 
pretendre  les  resoudre,  et'de'constater  en  lerminant  que  si  lc  docteur  Pri¬ 
chard  n’a  pas  mieux  AclairA  la  question  dc  droit:  la  faule  en  est  a  la  na¬ 
ture  du  sujet ,  comme  nous  l’avons  dit. 

Nous  conslatons  avec  plaisir  les  efforts  qu’a  faits  l’honorablc  medccin 
anglais  pour  faire  avancer  la  question  ;  son  livre  est  ccrit  avec  clarte  et 
methodc,  ct  sera  lu  avec  fruit  non  seuiement  par  les  mddecins,  mais  par 
les  jurisconsultes.  Nous  renvoyons  au  grand  ouvrage  special  dc  l’auteur 
ceux  qui  voudraient  avoir  une  notion  plus  complete  dc  cc  qu’il  appelle 
folie  morale  (moral  insanity ). 

On  verra  que  l’auteur  n’est  pas  au-dcssous  dc  son  sujet,  et  sc  place  ho- 
norablemcnt  parmi  les  medccins  qui  ecrivenl  sur  le  sujet  si  dillicilc  do 
l’alienalion  menlalc.  MOREL.  ai.-o.-7. 


338 


REPERTOIRE. 


REPERTOIRE. 


OBSERVATIONS. 

Attaches  d’epilepsie.  —  Emdaiibas 

DH  LA  LANGUE  — AURA  EPf LEP1IGA 
DANS  LA  MAIN  GAUCIIE.  —  C.IIUTE 
SUB  LE  COTE  GAUCIIE— A  L’AUTOPSIE  , 
KYSTE  VOLUMIXEUX  S1TUE  A  LA  PAR- 
TIE  ANTERIEURE  DU  LOBE  DROIT. 

L...  (Jacques,,  Age  dc  trcnte-cinq 
aus ,  116  a  a  Frdmicourt  (Pas-de-f.a- 
lais),  entrd  a  Biedtre  le 
est  d’une  forte  constitution,  d’une 
taillc  dlevde,  d’un  temperament  dmi- 
nemment  sanguin.  II  a  seryi  pen¬ 
dant  cinq  ans.  Aucun  de  scs  parents 
n’a  did  atteiut  d’affcction  edrdbrale 
ou  nerveusc.  Etant  au  service,  L...  a 
fait  des  exces  de  boisson  et  abuse  dcs 
p'.aisirs  vendriens.  Jusqu’A  i’Age  de 
vingt-sepl  ans ,  sa  sant'd  a  toujours 
dte  excellcnte  inalgrd  son  inconduite. 
Vers  cettc  mdinc  dpoque,  il  est  pris 
de  fievrcs  intermiltentes  qui  cedent 
inconipldtcnicnt  a  [’administration  du 
quinquina.  On  pratiqua  une  saignde 
a  bon  dan  le ,  a  la  suite  de  laquclle  L... 
ditavoireprouvd  les  premieres  altein- 
tes  de  son  mal ,  donl  les  accds,  assez 
dloignds  d’abord,  sc  sont  rapprnclids 
dc  plus  cn  plus  tout  en  auginenlant 
d’intcnsitd. 

L...  est  d’une  intelligence  mediocre. 
Sa  mdmoirc  est  affaiblie.  II  est  habi- 
tuclleincnt  doux,  d’un  caraclcre  fa¬ 
cile;  parfois  irritable,  et  sujeta  de 
violents  emporteinents. 

Presque  toujours  les  accds  d’dpi- 
lepsie  sonten  quelquc  sorle  annoneds 
par  des  symptdmcs  de  congestion  cd- 
rdbralc ,  tels  que  chaleur  a  la  tete , 
bourdonnements  d’oreilles ,  vertiges , 


inaux  de  cceur,  etc.  Ccs  symptdmes 
sont  eux-memes  prdeddds  d  un  aura 
bien  caracldrisd  ,  parlant  dc  la  main 
gauche  ou  le  inalade  dprouvede  forts 
placements (e'est  son  cxpressionJ.Pour 
prdvenir  l’acces,  au  moins  en  diini- 
jnuer  beaucoup  la  violence,  il  suilit 
souvent  que  quelqu’un  serre  vigou- 
reuseinent  la  main  du  rnaladc  en  la  lld- 
chissant  sur  I’avant-bras.  J’ai  puetre 
tdmoin  dece  curieux  phdnomene.  L... 
avail  la  prononciation  trds  einbarras- 
sdc.  II  lui  dtait  presque  impossible 
d’articuler  certains  mots.  On  l’aurait 
dit  atteint  de  paralixie  (jittirale, 

Iians  les  accds,  la  chute  avail  uni- 
jours  lieu  du  cdtd  gauche.  La  tdlc  se 
tournait  rapidement  de  ce  cdtd;  le 
bras  gauche  etait  pris  de  convulsions 
brusques ,  saccadecs ;  le  malade  exd- 
cutail  un  demi-tour  sur  lui-mdme, 
puis  dtait  prdcipitd  4  terre  comme 
une  masse  inerte,  sans  qu’il  fit  en¬ 
tendre  un  seul  cri. 

L...  a  etc  soumis  a  divers  traile- 
ments  dont  nous  ne  saurions  lenir 
cornptc,  4  cause  dc  scs  habitudes  d’i- 
Yrognerie  auxquellcs  nous  nc  purnes 
jamais  le  fairc  rcnoncer  compldte- 

Le  25  janvier,  L...  sc  plaint  d’e- 
prouver,  depuis  huit  4  dix  jours ,  dc 
violents  maux  dc  tele.—  C’est ,  disail- 
il,  comme  si  1’on  me  donnait  de  grands 
coups  de  poing  dans  le  derridre  de  la 
tdte,  —  et  il  porlait  la  main  4  la  nu- 
que. — Josuis  loutdlourdi;  j’ai  grand 
besoin  d’etre  saignd.  J’acccdc  4  sa  de  - 
mande,  et  il  m’en  rcincrcie  avee  un 
empressement  qui  tdmoigne  combicn 
|  il Y  tenait. 


EPlittTOXUE. 


Le  2G ,  L...  dil  se  IroUver  rnieux,  el 
sollicite  unc  nouvellc  s, lignite.  II  a 
deux  acces  d’dpilepsic ,  a  la  suilc 
desquels ,  contrc  son  habitude ,  il  a 
ddlird  plusicurs  hcures  (agitation,  pa- 
roles  incoh6rentcs,  hallucinations  va- 
rides  ctdphdmercs,  vdritablc  ddlire 
aigu  ).  L’irrilalion  calmde ,  lc  inalade 
rentre  dans  son  dlat  habitucl.  II  cst  a 
remarquer  pourtant  que  l’embarras 
de  la  languc  a  sensiblemcnt  aug¬ 
ment  ;  ct ,  cc  qui  n’dlait  point  encore 
arrivd  jusque  la,  L...  avait  perdu 
tolalcment  lc  souvenir  de  ce  qui  vc- 
nait  d’avoir  lien.  Plus  irritable  que 
jamais,  le  mdrne  jour  il  s’emporta 
violcmment  contre  un  malade  qu’il 
maltraite  brutalement.  Pour  Pen  pu- 
nir,  M.  Voisin  lc  fait  passer  aux  co¬ 
la  27,  a  1  heure  apres  midi ,  nou- 
vcl  acces  plus  violent  que  Ies  prded- 
eddents.  Excitation  maniaque,  mobi- 
litd  extreme ,  bavardage  incessant. 
L...  va  et  vient  dans  les  cours  de 
Phospice,  oii  il  trouve  Ie  moyen  de 
s’enivrer.  Vers  4  hcures,  lc  malade 
dprouve  encore  une  attaque.  Aux 
convulsions  succdde  un  (Hat  de  pro- 
fondc  stupeur  qui  dure  4  a  5  hcures, 
et  se  termine  par  la  mort. 

AUTOPSI E  3G  I1EURES  APRES  LA  MORT. 

CrAne.  —  120  grammes  environ  de 
scrositd  sanguinoleilte  s’dcoulent  a 
l’incision  de  la  dare-mere. 

Les  mdninges  ont  un  aspect  parfai- 
tement  normal.  Elies  n’adhcrent  cn 
ancun  point  de  la  substance  corticale. 

En  incisant  les  lobes  edrdbraux  par 
tranches  minces ,  on  leur  trouve  une 
consistancc  tout-a-fail  extraordinaire. 
On  dirait  d’un  cervcau  qui  a  trempd 
quatre  a  cinq  jours  dans  l’alcool. 

Du  resle,  les  deux  substances  blan¬ 
che  cl  corticale  n’ofTrent  pas  la  plus 
ldgcrc  alteration  dans  leur  couleur. 

Le  corps  calleux,  sansetre  prdcisd- 
raent  ramolli,  est  inflnimcnt  moins 
consistent  que  le  restc  de  la  masse 
enedphalique. 

A  pres  avoir  enlevd  avee  precaution 
la  portion  de  substance  edrdbrale  qui 


339 

forme  la  voOte  de  deux  ventriculcs 
latdraUx  ,  nous  ddcouYrons  a  droite  , 
4  Pexlrdmitd  anldrieure  du  venlri- 
cule ,  pres  le  rcnllcment  du  corps 
slrid  ,  un  kysle  de  la  forme  ct  de  la 
grossehr  d’un  oduf  ordinaire ,  silud 
transversalement  en  avant  du  ventri- 
cule.  Ce  kyste  a  parois  (ilamenteuses 
et  que  Pon  dirait  formdes  de  tissu 
cellulaire  infiltrd,  est  rempli  d’un  li- 
qnide  jaundtre  dpais ,  sembl  able  a  de 
la  gclde.On  trouve  au centre  un  caillot 
de  sang  noirdtre  de  la  grosseur  d’une 
aveline.  La  substance  edrdbrale  envi- 
ronnante,  a  la  profondeur  de  G  lignes 
environ  ,  a  subi  unc  sorle  de  ddgdnd- 
resccnce  gdlatineuse.  Les  deux  sub- 
tanccs  grise  ct  blanche  sont  confon- 
dues  dans  un  meme  aspect ,  dans  la 
mdinc  couleur  jaundtre,  sur  laquelle 
se  dcssincnl  ncllcment  des  strics  li¬ 
nes,  serrdes,  paralleles. 

Le  eenelet  offre  une  consistance 
non  moins  remarqnable  que  celle 
des  lobes  edrdbraux.  La  substance 
corticale  est  d’un  rouge  foned  qui  con- 
traste  vivement  avec  la  decoloration 
de  la  substance  analogue  du  cerveau. 

L’observation  qu’on  vient  de  lire 
nous  a  scmbld  digne  de  fixer  I’alten- 
tion  au  point  de  yuc  des  rapporlscxis- 
tant  entre  certains  symptdmes  ct  les 
princi  pales  altdrations  cadaveriques. 

C’est,  en  premier  lieu  ,  l’embarras 
de  la  langue,  la  difiicultd  de  la  pro- 
nonciation  qui  s’aggravent  a  fur  et  a 
mesure  que  la  ldsion  de  la  partic  an- 
tdrieure  du  lobe  droit  fait  des  progres. 

En  second  lieu ,  le  point  de  ddpart 
deVaitra  cpileptica  et  des  convulsions, 
la  partie  du  corps  mi  la  motilitd  est 
primitivement  et  presque  exclusivc- 

ment  Idsde ,  pervertie . circonstan- 

ces  symptdmatologiquesqui  trouvent 
si  naturellemcnt  leur  explication  dans 
I’dnorme  Idsim  dont  nousavons  parld. 
Non  pas ,  assurdment,  quo  nous  trou- 
vions  dans  cette  ldsion  la  cause  esien- 
lielte  du  mal  dpileptique ;  mais,  sans 
lui  attribuer  une  aussi  grande  valour 
dtiologiquc,  nousne  pouvonsnousem- 
pcchcrde  lui  reconnaitre  unecertaine 


REPERTOIRE. 


340 


importance  dans  la  production  des 
terribles  phdnomenes  propres  a  cette 
maladic.  Sans  cllc  ( cela  ne  saurait 
faire  l’objet  d’un  douie) ,  l’dpilepsie 
eflt  exists.  Mais  n’a-t-elle  modifid  en 
rien  Paction  du  mal?Ne  semble-t-elle 
pas ,  an  contraire,  avoir  dirigd ,  con- 
centrd  cette  action  sur  une  parlie  du 
corps,  cxclusivement  a  toute  autre? 
N’a-t-elle  point,  en  quelquc  sorte, 
assign^  a  I’aura  son  point  dc  de¬ 
part,  etc.? . 

Nous  n’osons  pousscr  plus  loin  nos 
rdflcxions,  nous  livrcr  a  des  induc¬ 
tions  hasarddcs,  sur  la  fni  d’un  fait 
unique.  Nous  devons  nous  contentcr 
d’appeler  sur  cc  fait  l’attention  des 
ajiatomo-pathologisles,ct  attendee  que 
d’autrcs  fails  analogues  viennent  Id- 
gitimer  ou  rdduirc  andant  les  graves 
inductions  que  l’on  pourrait  en  tircr. 

Nous  signalcrons  en  troisidme  lieu 
la  congestion  de  la  masse  entiere  du 
cervelet,  congestion  qui ,  duranl  la 
vie,  paralt  avoir  ddtermind  des  dou- 
leurs  que  le  malade  caracldrisait  et 
prdcisait  avec  une  remarquable  jus- 
tesse  en  les  comparant  a  de  violents 
coup  de  poingqu’on  lui  aurait  porlds 
sur  la  nuque. 

J.  MOREAU  ( de  Touns 

VIOLENT  ACCES  DE  CONVULSIONS  I1YS- 

TEB1QUES  ,  AltltETE  SUBITEMENT  PAH 

QUELQUES  GOUTTES  d’eAU  TIEDE 

BEPANDUES  SUB  UNE  MAIN. 

Mademoiselle  Elisa  H...  3gde  de 
vingt-cinq  ans ,  d’un  temperament 
nerveux,  avail  6t6  sujette  pendant 
quclques  anndes  a  des  coliques  hys- 
tdriques  qui  avaient  reclame  l’em- 
ploi  de  la  medication  antispasmodi- 
que  le  plus  6nergiquc ,  ct  qui  avaient 
cede  enfin  a  (’application  de  la  glace 
sur  le  ventre. 

Ces  coliques  avaient  disparu  dc- 
puis  plusieurs  inois,  lorsque  la  nd- 
vrose  affecta  une  nouvellc  forme ,  la 
forme  convulsive,  et  quelquefois  la 
forme  tetanique. 


Un  jour  la  malade  ful  saisie  par  un 
acces  tres  violent  qui  durait  depute  en¬ 
viron  huitheures,  lorsque  jefusappeld 
pres  d’elle.  Les  membres  supericurs 
6taient  dans  un  etat  de  contraction 
spasmodique,  accoinpagn6e  dc  vives 
douleurs  qui  arrachaient  des  cris  dd- 
chirants.  Les  pouccs  etaient  fixes  sur 
la  paume  dc  la  main  commc  dans  les 
attaques  d’epilcpsic  ;  les  avant-bras 
etaient  fixes  sur  les  bras,  cl  l’on  en- 
tendait  lcsciuquements  tres  tors  dans 
l’epaulc.  Sa  poitrinc  etait  opprcs<dc ; 
les  muscles  respiraloircs  etaient  con- 
tractes  comme  ccux  des  membres  su- 
pericurcs;  une  sensation  intolerable 
de  suffocation  etait  sans  cessc  accusec 
par  la  malade;  1’epigaslrc  eiait  extrd- 
meincnt  sensible  au  moindre  toucher. 
Tousces  symptemesprenaient  une  in- 
tensite  plus  grande  chaque  fois  qu’un 
bruit,  meine  legcr,  se  faisait  entendre. 

Jc  recourus  sueccssivement  a  lous 
les  anti-spasrnodiques  et  a  tous  les 
calmants  dont  Paction  cst  regardee 
comme  plus  ou  moins  promptc,  et 
deja  je  me  voyais  contraint  d’y  re- 
noncer,  lorsque  une  des  soeurs  de  la 
malade,  frappee  de  la  secheressc  de 
la  main  etde  la  roideur  tetanique  des 
doigts  convulses ,  me  demanda  si  clle 
pourrait  les  baignerdans  un  peu  d’eau 
tiede.  Je  nc  vis  a  cela  aucun  incon¬ 
venient’,  et  je  m’occupai  Smoi-m6mc 
de  satisfairea  ce  ddsir.  Jc  plagai  une  cu¬ 
vette  sous  la  main  gauche ,  ct  je  ver- 
sai  lenteraent  sur  les  doigts  environ 
un  verre  d’eau.  A  peine  les  premieres 
goutlcs  furent-elles  tombccs  sur  la 
main  que,  a  mon  grand  ctonnemcnl, 
la  malade  s’ecria  tout-a-cou;i ,  en 
poussant  un  profond  soupir  :  Oh !  que 
cela  me  fail  du  bien!  Scs  doigts  repri- 
rent  leur  position  normale ;  scs  con¬ 
tractions  spasmodiques  cesserent;  la 
respiration  redevint  facile,  et  lous 
ses  symptemess’evanouirent. 

Depute,  lorsque  dc  nouveaux acces 
eurent  lieu ,  je  nc  manquai  pas  de 
recourir  a  cc  moycn.  II  fut  loin  de  me 
niussir  commc  je  l’aurais  ddsird.  Tou- 
tefeis,  l’idee  d’un  manuluve  avee 


REPERTOIRE. 


des  ligatures  autour  du  poignet , 
m’ayant  616  sugg6r6c  par  lc  fait 
6lrange  que  je  viens  dc  rapportcr,  j’y 
eus  souvent  recours ,  non  seulemenl 
chez  la  malade  dont  il  s’agit,  mais 
encore  chez  d’autres  hysleriqucs. 
J’obtiens  de  ce  moycn ,  soit  une  r6- 
mission  marqueedes  symptdmes  con- 
vulsifs ,  soit  un  soulagement  tres 
prompt  dans  Ies  douleurs  gastriques, 
avec  spasme  du  diaphragme. 

Dr  CERISE. 

SOMNAMBULISMS  INTERM1TETNT ,  DE¬ 
TERMINE  PAR  UNE  VIVE  FRAVEOR 
DEPU1S  1IUIT  MOIS. 

Au  mois  de  juillet  dernier,  ma- 
dame  A.  M...  se  promenant  avec  ses 
deux  enfants  sur  ies  bords  du  canal 
de  Sainl-Qucntin,  voulut  leur  mon- 
trer  une  6cluse  au  moment  oil  le  ma- 
rinier  allait  l’ouvrir  pour  le  passage 
d’un- bateau.  L’ain6  accepta  cette  pro¬ 
position  avec  empressement;  mais  le 
second,  6g6  seulement  de  cinqans, 
la  rejeta  avec  6nergie  en  manifcslant 
une  vive  frayeur.  Sa  mere  chercha 
par  divers  raisonnements  a  calmer 
sa  crainte,  et  voulut  surmoriter  sa 
r6pugnance ;  mais  toutes  ses  obser¬ 
vations  furent  inutiles.  L’enfant  ne 
c6da  qu'apr6s  beaucoup  d’inslances 
et apres  avoir  vers6  d’abondantes  lar- 
mes.  La  nuit  suivante  fut  tres  agit6e 
ctlesoinmeil  souvent  interrompu.  La 
figure  6tait  rouge  et  la  peau  chaude. 
Le  lendemain  les  premiers  symptdmes 
de  la  rougeolc  se  manifesterent,  et 
les  jours  suivants  cette  6ruplion  sui- 
vit  sa  marclie  r6guliere ;  les  symptd- 
mes  qu’elle  pr6senta  furent  peu  in- 
tenscs ,  et  la  guerison  fut  rapide.  Le 
jour  meme  de  son  d6veloppement , 
24  heures  environ  apres  la  vive  con- 
trari6t6  que  cel  enfant  avail  eprouvee, 
il  survint  sans  cause  appr6ciablo  une 
violenle  agitation;  la  figure  devint 
rouge  et  tres  anim6c ;  il  poussait  des 
cris  aigus  comme  s’il  6tait  en  proie  a 
une  vive  frayeur.  Son  regard  6lait  vif 
et  hagard  ;  il  avail  les  paupieres  Iar- 


341 

gement  6cart6es ,  et  tous  les  membres 
etaient  agit6s  par  un  tremblement 
violent.  Lc  lendemain  a  la  meine 
heure  ( 4  heures  du  soir  )  les  memes 
symptdmes  se  ddclardrent  et  furent 
accompagn6s  d’un  peu  de  d61ire.  Pen¬ 
dant  la  dur6e  de  la  rougeolc ,  ils  se 
renouvclerent  avec  la  meme  rdgula- 
rit6.  Toulefois,  l'agitalion  diminua 
d’intensit6  et  de  dur6e ;  et  quand  elle 
6tait  dissip6e ,  l’enfanl  s’endormait 
paisiblement. 

Apres  la  guerison  de  la  rougeole , 
les  memes  phdnomenes  se  pr6sente- 
rent  pendant  quelques  jours  avec 
une  r6gularit6  parfaite.  Bien  que  l’en¬ 
fanl  fitt  Iev6  et  habill6 ,  leur  appari¬ 
tion  6tait  signal6  par  une  violente 
agitation;  le  regard  devenait  6gar6, 
et  la  figure  rouge ;  les  levres  et  les 
membres  6taient  tremblants;  l’cn- 
semble  de  la  physionomie  exprimait 
une  frayeur  vive,  et  il  se  pr6cipitait 
dans  les  bras  des  personnes  qui  l’en- 
touraient.  Peu  a  peu  cette  agitation 
se  calmait,  et  au  tremblement  qu’il 
6prouvail  d’abord  succ6daient  un 
calme  et  un  sommeil  profond.  Apr6s 
dix  a  douze  jours ,  ccs  symptdmes , 
qui,  j usque  la,  s’6laient  renouvel6s 
r6guli6reinent  a  4  heures ,  n’eurent 
lieu  qu’a  9  heures ,  c’esl-a-dire  5  heu¬ 
res  plus  tard.  Ilevenua  Paris  avec  sa 
famille,  vers  la  fin  du  mois  d’aoht, 
cet  enfant  pr6senla  les  memes  ph6- 
nomenes.  Pendant  huit  jours  cons6- 
cutifs  l’acces  se  renouvelait  tous  les 
soirs  a  la  meme  heure ;  mais  il  dimi- 
nuait  peu  a  peud’intensitd  et  de  dur6c. 
Depuis  cette  6poque ,  il  a  cess6  d’etre 
aussi  fr6quentetaussi  r6gulier:  tantdt 
ilsurvienttoutles  deux  ou  trois jours, 
tanldt  il  manque  pendant  huit  4  dix 
jours ;  mais  jusqu’ici  ce  terme  n’a  ja¬ 
mais  616  plus  61oign6.  Son  inlensite 
est  6galement  fort  variable.  En  g6n6- 
r  d ,  il  d6bute  par  un  16gcr  frisson , 
et  un  tremblement  des  muscles  du 
tronc  et  des  membres.  L’enfant  s'a- 
gite,  sc  rctourne  else  leve  comme  en 
sursaut;  ses  paupieres  s’6carlcnt; 
I’reil  dcvienl  hagard;  les  muscles  de 


REPERTOIRE. 


342 

la  face  se  contractent ;  I’cnsemblc  de 
la  figure  exprime  unc  frayeur  vive ; 
on  dirait  que  des  larmes  abondantes 
vont  s’ccoulcr,  el  sans  profOrcr  un  mol 
ni  lc  plus  faible  cri,  1’onfant  se  jelte 
dans  les  bras  des  personnes  qui  I’en- 
tourent,  et  les  accable  de  caresses. Bien 
quo  les  mouvements  paraissent  en¬ 
tierement  automaliques  et  soient  par- 
ibis  triis  irrOguliors ,  ses  facultes  in- 
tellecluelles  ne  sont  pas  entierement 
abolics.  II  reconnalt  cn  general  les 
personnes  placOes  pr6s  de  lui ;  parfois 
mOme  il  prononce  lour  nom  d’une 
voix  faible  et  a  peine  articulcc ;  inais 
cello  facultO  no  parall  exisler  que 
que'ques  inslants  apres  l'invasion  de 
l’acccs ,  lorsquc  la  frayeur  cl  le  trem- 
blemcnt  commencent  a  sc  calmer.  II 
y  a  peu  de  jours ,  ces  phenomencs 
s’etanl  manifestos  pendant  que  la 
bonne  chargee  de  lo  garder  etait  dans 
unc  piece  voisine ,  l’enfant  se  leva , 
descendit  de  son  lit ,  et  traversa  deux 
piOces  de  l’appartement.  ArrivO  dans 
la  cuisine ,  il  6lail  montO  sur  une 
chaise  et  mctlait  un  pied  sur  le  four- 
ncau,  lorsquc  la  bonne  qui  l’Opiait  le 
pril  dans  ses  bras  el  le  transporta  dans 
son  lit.  Si  on  ne  i’agite  pas  ctsi  on  ne 
Jui  parle  pas ,  il  garde  un  silence  ab- 
solu  ;  et  lorsquc  l’acces  cst  sur  son 
declin ,  il  survient  quelques  bfiillc- 
ments,  le  trembleincnt  diminue  ,  el 
le  besoin  d’uriner  se  fait  sentir.  Cc 
besoin  satisfait,  il  se  couche  imme- 
diatement  et  s’cndorl  paisiblement : 
ces  trois  phOnomencs  sonl  constants  a 
la  fin  de  la  crise ;  et  quelle  que  soit  la 
violence  de  1’uccOs,  sa  terminaisonprb- 
sente  les  mOmes  caracleres.  Lorsqu’il 
doit  se  renouveler,  ii  ne  survient  dans 
le  jour  aucun  syraptdme  particulier 
qui  en  puissc  prbsager  le  retour ;  l’cn- 
fant conserve  loutes  ses  habitudes ;  sa 


gaietO  et  son  activ'te  restent  les  me- 
mes ;  mais  dans  la  soirOe  sa  figure 
devient  plus  rouge ,  la  pcau  plus 
chaude  et  lc  pouls  plus  frOquenl.  Ee 
sommeil  parail  d'abord  aussi  ealme 
qu’a  l’ordinaire ;  mais  an  moment  de 
l'acces,  un  lOgcr  bruit,  I’upplicalion 
d’un  corps  Olrunger  sur  la  peau ,  suf- 
fisent  pour  lo  determiner.  Jamais , 
memo  a  i’Opoque  de  la  plus  grande 
intensilc,  il  no  s’est  manifesto  deux 
fois  dans  la  meme  soiree.  Ce  qu’il 
y  a  de  plus  rcgulicr,  e’est  le  moment 
de  son  apparition  qui  a  lieu  ordi- 
nairemenl  de  8  u  10  hcurcs,  .1  ou  i 
heures  environ  apres  que  1’enfant  cst 
couchO.  Quelle  que  soit  la  violence, 
son  dObut  n’a  jamais  010  accompagnO 
de  convulsions ,  d’Ocumc  a  la  bouebe, 
ni  de  ce  cri  particulier  ot  aigu  qui 
caractOrise  1’Opilepsic.  MalgrO  sa  du- 
rOe,  cet  enfant  conserve  sa  gaietO  et 
son  heurcusc  disposition  d’esprit;  il 
est  bon,  affectueux,  mais  Ires  im- 
pressionnable ;  il  cst  fort ,  bien  con- 
sliluc,  et  p roseate  tous  les  atlributs 
de  la  plus  belle  santO ;  il  a  bon  appO- 
til,  ses  digestions  sonl  faciles,  et  son 
sommeil  habituellementtres  profond. 

II  n’a  010  employO  contre  cetle  af¬ 
fection  aucune  mOdication  active.  On 
s’est  borne  a  prescrire  beaucoup 
d’exercice,  la  diminution  des  travaux 
intellcctuels  et  l’Oloigncment  de  tou- 
tes  les  Omotions  vives.  Les  acces, 
Otant  actucllcmcnt  plus  faibles  et 
plus  OloignOs,  pcul-etrc  cesseront-ils 
entierement  sous  la  sculc  inlluence  de 
ces  prOcautions  j  mais  s’ils  persistent, 
l'usage  des  bains  froids  et  le  sOjour  a 
la  cainpagnc  au  retour  de  la  belle 
saison  sulfironl ,  j’espere ,  pour  en 
prOven  ir  le  relour. 


Dr  DUMAS. 


VARlfeTES. 


3Zl3 


VARIETES. 


S0G1KTES  DE  PATRONAGE  POUR  LKS  ALIENES  GUERIS  ET  IND1GENTS. 

M.  David  Richard ,  dircclenr  do  1’asile  des  ali6n6s  do  Stephansfeld 
(Bas-Uhin),  a  lu  au  congr6s  scion  tiflque  de  Strasbourg  un  mftmoire  dont 
la  conclusion  6tait  colle-ci :  Engager  le  congriis  4  insister  pres  du  gou- 
vernement,  afin  qu'il  institue  des  soci6t6s  do  patronage  pour  les  ali6n6s 
gu6ris  et  indigcnts ,  a  l’exemple  de  cellcs  qui  se  sont  form6es  pour  les 
Iib6r6s. 

L’id6e  des  soci6t6s  de  patronage  pour  les  ali6n6s  paralt  avoir  614  6misc 
pour  la  premi6re  fois  par  un  ancien  616vc  de  la  Salpfllri6rc ,  M.  Cazau- 
vielh  ,  dans  son  ouvrage  sur  le  suicide. 

ii  Je  dois  avouer,  dit  M.  Cazauvielh  ,  qu’une  pensco  p6nible  ,  qui  n’est 
ccpendant  pas  sans  esp6ranco ,  me  pr6occupe  s6rieuscment  ;  c’est  quo 
dans  quelques  localil6s ,  eta  Paris  surtout,  le  sort  des  criminels  occupe 
vivcinent  la  sollicitude  des  philanthropes  qui ,  apres  avoir  travaiil6  4 
l'am6lioralion  des  moeurs  de  ces  ma'heureux,  au  d6veloppement  de 
lcur  intelligence  et  4  la  conservation  de  lour  sant6,  continuentleur  pro¬ 
tection  4  ceux  qui  sorlent  des  prisons ,  soit  apres  un  acquiltcment,  soil 
au  termc  de  lour  peine;  mais  les  ali6n6s  qui  sortent  des  6tablisscments 
oiiils  out  616  traiuis  pendant  un  an  et  plus,  sont  d61aiss6s  dans  les  cam- 
pagnes  sans  asile  et  sans  occupation.  Pourquoi  ne  trouveraient-ils  pas 
los  ressourcos  que  la  philanthropic  offre  aux  criminels?  quo  les  homines 
qui  aiment  a  faire  le  bieri  s’emprcssent  de  former  des  soci6l6s  protec- 
trices  des  malhcureux  ali6n6s ,  quc  la  mis6re  et  le  m6pris ,  dont  ils  sont' 
MquemmenL  accabI6s ,  provoquent  4  de  funestcs  rechutes  1  » 

Nous  ne  pouvons  que  donner  notrc  approbation  tout  cnti6re  aux  id6es 
que  nous  venons  de  rappelcr.  Nous  croyons  que  la  charit6,  si  ing6nieuse 
aujourd’hui ,  trouverait ,  en  s’occupant  des  ali6n6s  gu6ris,  beaucoup  de 
bien  4  faire.  Pour  ne  parler  que  do  co  qui  se  passe  cheque  jour  sous  nos 
yeux ,  nous  dirons  que  le  nombro  des  rcchutcs ,  parmi  les  ali6n6es  gue- 
ries  4  la  Salpetriere  ,  esl  dans  unc  proportion  consid6rable ,  et  que  parmi 
ces  rechutes  beaucoup  sonl6vidcmmcnl  provoqu6es  par  l'6tat  de  misere 
et  de  denfttnent  od  se  trouvent  les  maladcs  apres  leur  sortie.  Combien 
de  convalescenles  ne  voudrait-on  pas  pouvoir  garder  4 1’hospice ,  tant  on 
pr6voit  que,  replac6cs  bienldt  au  milieu  des  circonstanccs  qui  ont  d6ja 
produit  le  d61ire,  elles  ne  tarderont  pas  a  y  retomber!  Qui  ne  sail  d’ail- 
leurs  que  beaucoup  de  ces  femmes  ont  un  caractere  faible  et  sont  faciles 
a  cntrainer  ?  Combien  n’auraient-elles  pas  besoin  d’une  protection  6clai- 
r6es  etde  bons  avis  1  que  de  fautes ,  de  d6reglcmcnts  ne  pr6viendrait-on 
pas!  Le  m6dccin  peut  sans  doute,  dans  quelques  cas,  suivre  les  ma- 
iades  au-dela  de  I’hospicc  et  lcur  assurer  lui-m6mc  la  protection  dont 


344  VARIETIES. 

elles  ont  besoin ;  quelqucs  alidndes ,  gudries ,  sont  gardees  dans  la  mai- 
son  commc  filles  de  service ;  raais  tout  cela  n’est  possible  que  pour  le 
plus  petit  nombre.  Unc  societd  permctlrait  d’dtendre  cette  protection  a 
toutes  celles  qui  en  ont  besoin  :  cette  socidld  pourrait  non  seulemcnt  ai¬ 
der  les  convalesccntes  par  quelqucs  sccours  d’argent ,  mais  encore  s’oc- 
cuper  de  les  placer,  les  visiter  de  temps  en  temps,  etc. 

II  entre  chaqueannde,  a  l’hospice  de  la  Salpetridre ,  six  cents  femmes 
alidndcs ;  —  sur  ce  nombre,  plus  de  deux  cent  cinquante  sont  renvoydes 
gudries  de  I’hospice. 

Parmi  ces  dernidres ,  bcaucoup  n’ont  ni  families  pour  les  recueillir 
ni  ressources  pour  subvenir  aux  premiers  besoins.  C’est  pour  celles-la 
qu’une  socidtd  de  patronage  deviendrait  un  immense  bienfait. 

Nous  nous  associons  done  de  tous  nos  voeux  aux  iddes  dmises  par 
M.  Cazauviclh  ,  el  ddveloppdes  au  congres  de  Strasbourg  par  M.  David 
Richard. 

—  Le  docteur  Guggenbuhl  a  fonde  en  Suisse ,  sur  l’Abendberg  ,  mon- 
tagnede  1’Oberland,  un  clablissement  spdeial  pour  les  erdtins.  C’est apres 
deux  annees  d’dtudes  au  milieu  des  vallees  oil  le  erdtinisme  sdvit  plus 
particulidrement ,  que  M.  Guggenbuhl  a  erdd  cet  dtablissemcnt  dans  un 
site  admirable ,  et  qui  offre  les  conditions  hygidniques  les  plusfavorables. 
II  y  a  deux  habitations ,  l’une  A'iti ,  situde  a  cinq  mille  pieds  au-dessus 
du  niveau  de  la  mer ;  l’autre  A’ hirer,  a  deux  mille  pieds  plus  bas.  Les 
exercices ,  les  bains ,  les  frictions  aromatiques  et  un  rdgime  convcnablc , 
sont  mis  en  usage  pour  modifier  la  constitution  physique  des  erdtins,  en 
mcme  temps  qu’on  ddveloppe  leur  intelligence  par  un  systeme  destruc¬ 
tion  qui  se  rapproche  de  celui  des  sourds-muets.  Unc  maison  de  tra¬ 
vail  est  annexde  a  l’dtablissement ,  et  on  y  apprend  des  mdtiers  a  ceux 
chez  lesquels  le  erdtinisme  n’existe  qu'a  un  faible  degrd.  Le  refuge  de 
l’Abendberg  a  dldcrdd  pour  soixante  malades.  Nous  espdrons,  dans  l’un 
des  prochains  numdros ,  pouvoir  donner  des  details  plus  dlendus  sur  la 
mdthode  employde  et  les  rdsultats  obtenus  par  le  docteur  Guggenbuhl. 

—  M.  le  docteur  Merier  a  dtd  nommd  mddecin  en  chef  direcleur  de 
l’asile  des  alidnds  de  Pontorson. 

—  M.  le  docteur  Dagron ,  ancien  interne  de  l’hospice  de  Bicetre  ,  est 
nommd  mddecin  en  chef  de  l’asile  des  alidnds  de  Fonlenay  (Vendde  J. 

—  SI.  le  docteur  Delaye ,  mddecin  en  chef  de  l’hospice  des  alidnds  de 
Toulouse,  a  dtd  appeld  a  Dublin  pour  faire  un  rapport  mddico-ldgal  sur 
un  cas  d’alidnation  mentalc. 


EllRATUM.  —  Dans  le  mdmoire  de  M.  Ldlut,  Sur  le  siige  de  I’dme 
suivant  les  anciens  ,  insdrd  dans  noire  premier  numdro ,  il  s’est  glissd 
deux  fautes  d’impression  : 

Page  55,  ligne  10,  au  lieu  de  ou  centre  de  la  respiration,  lisez :  au  centre 
de  la  respiration. 

Page  58,  ligne  25,  au  lieu  de  suivant  t’ opinion,  lisez  :  et  suivant  I’opinion. 


PATHS.  -  IMPniMEniE  DE  BOUnGOGKE  ET  MABTINET, 

rue  Jacob,  3o. 


ANNALES  IIED1C0-PSYCH0L06IQUES. 

JOUMAL 


DU 

SYSTEME  NERVEUX. 


Generalites  medico-psychologiques. 
DE  LA  GENERATION 

ET  DU  D^VELOPPEMENT  SUCCESSIF  DES  FACULTIES , 
ET  DES  PHfiNOSlfcNES  DE  L’ENTENDEMENT 

PAR  P.-KT.  GERDT, 


J’aborde  un  sujet  lieuf  et  difficile;  j’ai  done  besoin  d’indul- 
gence ,  et  je  la  reclame  sincerement.  Je  puis  m’figarer,  mais  je 
suis  tout  pret  a  rfitrograder,  si  Ton  veut  bien  m’edairer  et  me 
tirer  de  l’erreur.  Je  cherche  la  verite  de  bonne  foi ,  et  je  re- 
mercierai ,  toujours ,  avec  reconnaissance  ceux  qui  daigneront 
me  la  faire  ■voir. 

Je  m’occuperai,  1°  de  la  generation  et  du  dfiveloppement  de 
l’intelligence  dans  la  premiere  enfance,  depuis  le  moment  de  la 


(1)  Fragment  d’une  hisloire  naturelle  inedite  de  Ten  ten  dement ,  In  a 
I’Acaddmie  des  sciences  morales  et  politiqnes,  en  aofit  1842. 

ANNA!..  MKD.-PSYC.  T.  i.  Mai  1843.  I.  23 


346  DES  PHENOMliNES  de  l’entendement 

naissance  jusqu'a  l’age  de  trois  aus;  2°de  son  developpement 
et  de  ses  progres  dans  la  seconde  enfance ,  depuis  l’age  de  quatre 
ans  jusqu'a  la  puberte;  3°  de  ses  perfectionnements  et  de  ses 
vicissitudes  pendant  l’adolescence ;  4°  pendant  l’age  mur ; 

5"  pendant  la  vieillesse. 

DEVELOPPEMENT  DE  ^INTELLIGENCE  DANS  LA  PREMlfcllE 
ENFANCE. 

11  y  a  dn  inohieht ,  dans  la  vie  de  la  femiiie ,  de  clix  d 
douze  jours  apr'es  la  conception ,  oul’ovule,  l’ceuf  inembraneux 
qui  doit  servir  de  berceau  a  l’enfant ,  dans  le  sein  de  sa  mere , 
consiste  en  une  vfisicule  transparente ,  gfilatiniforme ,  a  peine 
visible.  Od  y  tiierclierait  vainement ,  alors ,  les  traces  de  l’enfant 
qui  doit  s’y  developper  bientot. 

Est-il  n6cessaire  de  dire  qu’h  cette  6poque  il  n’y  a  pas  plus 
d’intelligence  que  d’homme  dans  le  betceau  de  l’humanite  ? 

Un  peu  plus  tard ,  le  foetus  commence  4  poindre  a  la  surface 
interne  de  la  vesicule ,  des  vaisseaux  s’y  forment ,  une  circula¬ 
tion  s’y  etablit ;  on  n’y  distingue  aucun  autre  organe ,  meme  en 
s’aidant  du  microscope  qui  en  montre  les  elements  globulaires. 
Mais  ce  germe ,  si  simple ,  est  doue  de  la  faculty  d’acquerir  d’au- 
tres  facultes ,  de  la  faculte  de  developper  successivement  tous  les 
'organes  de  1’homme  et  toutes  les  facultes  de  l’intelligence  la  plus 
elevee ;  en  sorte  qu’4  cet  elat  de  simplicity,  le  germe  liumain  peut 
renfermer  les  plus  haules  destinees  de  l’avenir,  les  destmees 
d’un  Alexandre  ou  d’un  Cesar,  d’un  Charlemagne  ou  d’un  Na¬ 
poleon. 

Un  peu  plus  tard ,  se  montre  le  systeme  nerveux ,  qui  doit  etre , 
un  jour ,  le  theatre  des  phenomeues  de  sensation  et  de  percep¬ 
tion  :  mais  a  ce  moment  ces  phenomenes  n’existent  pas  encore. 

Quanil  le  developpement  des  syst'emes  nerveux  et  musculaire 
est  acheve ,  mais  que  le  cerveau  est  encore  d’une  extreme  mol- 
lesse,  l’enfaut  s’agite  quand  on  le  presse  dans  le  sein  de  sa  mere, 
quand  il  recoit  un  coup,  probablement  parce  qu’il  en  souffre 


FBEMIiiRE  ENFANCE. 


3/l7 


ou  en  eprouve  de  la  gene.  A-t-il  alors  la  conscience  de  ces  sen¬ 
sations  ?  en  a-t-il  une  idee  quelconque  ?  est-il ,  sous  ce  rapport , 
plus  avance  que  la  sensitive  qui  ferine  ses  feuilles  et  replie  ses 
rameaux  et  ses  branches  lorsqu’on  l’irrite?  Je  n’oserais  pas  l’af- 
firmer.  A  la  naissance  in6me,  il  me  parait  plus  stupide,  encore, 
que  le  dernier  des  animaux,  car  les  derniers  des  animaux  sa- 
vent  mieux  que  lui  chercher  leur  uourriture. 

11  suce  alors  le  seiu  qu’on  lui  preseute ,  comme  il  respire  par 
des  mouvements  tout  insdnctifs ,  tout  irrefltichis. 

Par  une  prevoyance  intelligente  et  toute  maiernelle,  la  nature 
a  licS  si  etroiteuient  ces  mouvements  aux  besoins  de  respirer  et 
de  se  nourrir,  que  l’enfant  respire  et  execute  involontairement ,  ii 
cliaque  instant,  des  mouvements  de  succion.  Il  les  fait,  meme  sans 
rien  avoir  entre  les  levees ,  mais  surtout  quand  il  y  sent  un  corps 
quelconque ,  le  mamelon  ou  le  doigt  de  sa  nourrice,  A  peine  ses 
besoins  sout-ils  Salisfaits,  a  peine  ses  souffrances  sont-elles 
apaisees ,  qu’il  se  rendort ,  son  intelligence  impuissante  n’ayant 
rien  a  Voir  encore  dans  l’univers ,  qu’elle  ne  peut  comprendre , 
et  manqUant  meme  de  la  plupart  des  sells  pour  l’ficlairer. 

En  effet ,  l’enfant  a  la  naissance  n’a  gufere  que  la  sensibility 
qui  lui  donne  la  faitn  et  la  soil,  que  la  sensibility  physique  ge¬ 
nerate  pour  sentir  la  douleur  et  les  mouvements  qu’on  peut  lui 
imprimer,  que  la  sensibility  gustative  pour  sentir  les  saveurs  qui 
lui  BOnt  agryables  ou  desagryables;  et,  asSUryment,  s’il  est  doue 
de  la  sensibility  tactile ,  qu’il  ne  faut  pas  confondre  avec  la  sen¬ 
sibility  physique  generate ,  11  est  incapable  de  dislinguer  les  di- 
Verses  qualitys  tactiles  des  corps.  Il  ti’a  encore  que  la  faculty  de 
percevoir,  confusement ,  les  sensations  que  lui  fournissent  ces  di- 
verses  sensibilites;  il  n’y  distingue  que  de  la  peine,  du  plaisir, 
oU  des  impressions  auxquelles  il  est  indifferent;  il  n'y  apercoil 
aucuii  objct,  et  son  intelligence  est  completement  vide  d’idyes , 
du  moius  je  ne  sache  pas  que  personne  ait  jamais  donne  une 
preuve  evidente  et  incontestable  du  conlraire.  Gependant  je  dois 
dire  qu’a  l'exemple  des  derliiers  animaux ,  des  polypes ,  des  ac- 


348  DES  PHfiNOMliNES  DE  L’ENTENDEMENT 

tiuies ,  qui  s’emparent  tie  tous  les  corps  que  le  hasard  presenle 
4  l’ouverture  de  leur  bouche,  pour  les  rejeter  uu  instant  apres 
si  ces  corps  ne  leur  conviennent  pas,  l’enfant  saisit  avec  avidity 
tous  les  objets  qu’on  lui  offre  et  que  ses  levres  peuvent  em- 
brasser;  qu’il  les  repousse  s’ils  lui  deplaisent;  qu’il  detourne 
meme  la  bouche ,  et  finit  par  crier,  et  par  crier  avec  une  vio¬ 
lence  croissante  si  Ton  persiste  4  lui  presenter  l’objet  qu’il  a  dejii 
repousse ,  le  sein  ou  le  biberon ,  qu’on  veut  lui  faire  accepter. 

Independamment  de  la  faculty  de  percevoir  de  la  peine  ou 
du  plaisir,  il  a  encore  celles  de  se  meltre  en  colere  et  de  vou- 
loir.  Comment  comprenclre  autrement  les  faits  si  connus  que  je 
viens  de  raconter  ?  Mais  l’enfant  a-t-il  deji  des  perceptions  assez 
claires  pour  qu’on  puisse  dire  qu’il  a  des  idees ,  et  peut-il  en 
conserver  le  souvenir  ?  Je  ne  le  pense  pas  :  ce  n’est  que  plus 
tard  que  j’en  trouve  des  temoignages  evidents. 

.  De  l’ensemble  de  ces  faits  il  suit  que  i’intelligence  est  ab- 
solument  liulle  dans  les  premiers  temps  de  la  conception ,  ou 
l’homme  n’est  qu’un  germe  invisible  dans  les  parois  transpa- 
rentes  dela  vbsicule  qui  doit  lui  servir  de  berceau;  qu’elle  pa- 
rait  nulle  ou  profondement  assoupie  dans  le  reste  de  la  vie  intra¬ 
uterine.  Je  concois  memo  difficilement  que  le  foetus,  tenant  a 
sa  mere  par  les  ratines  vasculaires  de  son  cordon  ombilical, 
plonge  dans  le  fluicle  de  l’amnios ,  ou  il  flotte ,  comme  les  plantes 
des  eaux,  puisse  y  recevoir  des  impressions  assez  variees  et  assez 
distinctes  pour  que  son  intelligence  s’eveille. 

11  suit  aussi  de  ce  que  nous  venons  de  dire  que  1’intelligence , 
qui  ne  fait  que  poindre  a  la  naissance,  se  revile  et  commence 
par  des  perceptions  premises  de  peine  ou  de  plaisir  qui  ne  lui 
donnent  pas  la  connaissance  des  choses;  qu’a  ces  Emotions  de 
peine  ou  de  plaisir  en  succbdent  d’autrcs  qui  sont  toutes  des  es- 
peces  de  mouvements  ou  d’agitations  de  l’ame.  Nous  verrons,  plus 
tard ,  que  l’entendement  entre  en  exercice  de  la  meme  manibre 
chez  1’homme  adulte. 

Il  resulte  enfin  de  ce  que  nous  avons  dit  qu’a  la  naissance 


DANS  LA  PREMIERE  ENEANCE.  349 

meme ,  on  ne  distingue,  dans  l’entendement ,  que  quelques  fa¬ 
culty  intellectuelles;  que  les  phenomenes  qui  en  sont  les  sym- 
ptomcs  ne  se  manifestent  qu’apres  les  organes  qui  en  sont  le 
theatre ,  et  ne  se  developpent  que  successivement,  comme  toutes 
les  autres  facultes  quo  la  physiologie  fait  connaitre  dans  l’econo- 
inie  aniniale ,  a  un  age  plus  avancd. 

Le  developpement  successif  des  facultds  de  l’inlelligence  est 
done  lid  a  une  loi  generate  pour  toutes  les  facultes  de  la  vie. 
Cette  loi ,  que  je  ne  puis  demon trer  ici,  rdvele  une  des  grandes 
unites  de  pensde,  qu’on  rencontre,  a  chaque  instant,  dans 
les  etres  organises ,  et  prouve  l’influence  du  physique  sur  le 
moral. 

L’enfant,  it  la  naissance,  est  done  un  etre  imparfait  et  incom- 
plet  qui  perirait  bientot,  si  la  nature,  en  brisaut  dans  l’accou- 
chement  les  liens  materials  qui  l’unissaient  h  sa  mdre ,  n’eut , 
par  une  sagesse  ou  delate  encore  ^intelligence  la  plus  profonde, 
rattache  la  mere  a  l’enfant  par  l’affeclion  la  plus  tendre ,  par  la 
sollicitude  la  plus  vive,  et  consequemment  par  des  liens  moraux 
aussi  puissants  que  les  liens  physiques  qu’elle  venait  de  rompre 
pour  toujours. 

Mais  comme  le  developpement  ou  1’accroissement  de  l’enfant 
est  rapide,  bien  qu’il  soit  toujours  trop  lent  aux  yeux  des  parents, 
l’enfant  donne  bientot  des  signes  evidents  de  memoire.  Si  on  le 
berce  ou  qu’on  le  promene  sur  les  bras  pour  apaiser  ses  cris  ou 
pour  l’endormir,  il  fmit  bientot  par  saisir  ce  rapport  de  succes¬ 
sion  ,  par  observer  que  lorsqu’il  crie  on  le  berce  et  on  le  pro- 
mene  :  aussi ,  tandis  que  dans  les  premiers  temps  il  ne  s’apaise 
que  lentement  et  graduellement  par  le  plaisir  qu’on  lui  procure, 
quand  il  l’a  dprouvd  assez  souvent  pour  en  conserver  le  souvenir, 
il  se  tait  aussitot  qu’on  le  prend  pour  le  promener  ou  que  l’on 
commence  a  le  bercer,  parce  qu’il  juge  du  present  par  le  passd. 

Il  est  impossible  de  distinguer  le  moment  ou  l’enfant  peut 
apprecier  les  qualitds  tactiles  des  corps ,  leur  temperature ,  leqr 
secheresse,  leur  consistance,  etje  n’ai  aucune  preuve  qu’il  y 


350  BES  PHliNOMtiNES  BE  E’ENTENBEMENT 

parviemie  avant  de  distinguer  par  la  vue  les  caractferes  des  objets. 
Les  mouvements  de  ses  mains  semblent  subordonnes  it  ses  yeux , 
du  moment  qu’il  jouit  evidemment  de  l’usage  de  ccs  organes,  et 
il  ne  parait  se  servir  de  ses  mains  pour  toucher  que  lorsque  ses 
yeux  ont  6veill6  sa  curiosite.  II  est  difficile  de  distinguer  le  mo¬ 
ment  oh  il  acquiert  la  faculte  de  voir  et  d’entendre ,  parce  que 
ces  faculties ,  nulles  d’abord,  ne  se  developpent ,  comme  toutes 
les  autres ,  que  graduellement.  En  elTet ,  il  est  fort  douleux 
qu’il  distingue  le  jour  d’avec  la  nuit ,  au  moment  de  la  naissance. 
S’il  ferine,  parfois,  les  yeux,  lorsqu’on  le  soumet a  une  lumifere 
vive,  il  est  difficile  d’en  ricn  conclure,  parce  qu’il  les  ferme  a  tout 
instant ,  et  que  d’ailleurs  j’ai  trouve  toujours  ses  pupilles  immo- 
biles.  Or,  cette  immobilite  de  l’iris  est  un  caractere  de  l’insensi- 
bilitd  de  la  ratine  a  la  lumiere.  D’ailleurs,  si  l’enfant  est  d6ja 
sensible  5  son  influence ,  il  ne  peut  pas  plus  distinguer  les  objets 
que  l’homme  afleete  d’une  amaurose  presque  complete  et  qui  ne 
distingue  plus  que  le  jour  et  la  nuit;  ses  yeux  toujours  errants 
ne  se  fixent  sur  aucun  objet ,  et  n’en  suivent  pas  les  mouve¬ 
ments.  L’ouie ,  d’abord  insensible  au  son ,  a  la  naissance  ,  devient 
peu  a  peu  sensible  aux  sons  tres  forts ,  ou  tres  aigus ,  avant  de 
l’etre  aux  sons  moddres.  Jusqu’a  quel  point  1’enfant  a-t-il  con¬ 
science  de  ces  sensations  obtuses,  jusqu’a  quel  pointles  distingue- 
t-il  et  peut-il  s’en  souvenir  et  les  apprecier?  C’est  ce  qu’il  nous 
est  impossible  de  determiner.  Ses  perceptions  sont-elles  assez 
nettes  et  assez  claires  pour  qu’il  puisse  en  concevoir  des  idees 
proprement  dites?  C’est  encore  ce  que  nous  ne  pouvons  dire  ; 
mais  il  est  probable  que  toutes  ces  perceptions  sont  encore  fort 
obscures  alors  et  fort  confuses ,  parce  que  l’intelligeuce  est  aussi 
imparfaite  et  aussi  peu  avancee  dans  son  d6veloppement  que  la 
sensibilite  des  sens ,  et  que  les  facultes  intellectuelles  paraissent 
se  d6velopper  en  merne  temps  que  les  facultes  sensitives ;  mais 
eelles-ci  arrivent  beaucoupplus  tot  a  leur  dfiveloppement  complet. 
Ilya  done  encore  une  harmonie  intelligenle ,  pleine  de  sagesse, 
dans  ce  progres  des  sens  et  de  I’entendeinent.  A  quoi  servirail 


PANS  LA  PREMIfcRK  ENFANCE. 


351 


POIP’  1’enfant  d’avoir  l’intelligence  toute-puissante  quand  les 
sens  sont  impuissants ,  ou  d’avoir  des  sens  delicats  quand  l’in¬ 
telligence  est  obtuse  ou  complement  nulle?  Le  developpe- 
ment  de  l’odorat  est  plus  obscur  encore  que  celui  de  la  vue  et 
de  l’ouie ;  mais  comme  il  6claire  beaucoup  moins  1’intelJigence 
que  la  vue  etrou'ie,  son  developpement  nous  interesse  beaucoup 
moins. 

Condillac  fait  done  une  description  tout  imaginaire  de  la 
generation  des  idees ,  quand,  supposant  une  statue  qui  acquiert 
successivement  chacun  des  sens ,  il  lui  donne  tout  d’un  coup  des 
sens  parfaits  et  une  intelligence  capable  d’analyser  avec  sagacile 
ses  sensations  et  de  raisonner  comme  un  pbilosophe.  Les  faits 
ne  se  passent  point  ainsi  dans  la  nature.  Il  commet  une  autre 
erreur  quand  il  decrit  les  sens  comme  se  developpant  tous ,  l’un 
apres  J’aujre ,  car  la  sensibilite  physique  genfirale  et  le  gout  sont 
dfijh  developpes  a  la  naissance ;  la  vue ,  1’oui'e  et  le  tact  se  deve- 
loppent  un  peu  plus  tard ,  mais  a  peu  pres  en  meme  temps ; 
l’odorat ,  au  contraire ,  parait  ne  se  developper  qu’apres.  Sous 
ce  rapport ,  Condillac  a  procede  contrairement  a  la  nature ,  en 
dotant ,  d’abord ,  sa  statue  du  sens  de  l’odorat.  11  s’en  est  encore 
ecar.te  en  separant  par  trop  completement  l’une  de  l’autre 
les  influences  des  differents  sens  qui  agissentsouventde  concert 
pour  eclairer  l’intelligence. 

Lorsque  les  sens  sont  assez  parfaits  pom-  fournir  a  l’entende- 
naent  des  sensations  vives  et  nettes,  l’entendement,  ne  se  deve¬ 
loppant  pas  aussi  rapidement  que  les  sens,  ne  peut  avoir  encore 
une  conscience  bien  claire  de  ces  sensations.  Neanmoins  ses 
perceptions  doivent  etre  moins  confuses ,  mais  il  lui  est  encore 
impossible  de  se  faire  uue  idee  des  etres  ou  des  corps  et  de 
leurs  phenomenes.  L’id6e  des  corps  et  de  leurs  pbenomenes  est 
complexe  et  comprend  la  connaissance  de  leurs  caractferes  , 
e’est-a-dire  de  leurs  manieres  d’etre ,  de  l’etendue ,  de  la 
forme,  de  la  couleur,  de  la  consislance,  etc. ,  etc. ,  qui  les 
distingueo!  les  ups  des.autres.  Mais  pour  s’.elever  a  cetle  notion, 


352 


DES  PHENOMENES  DE  E’ENTEiNDEMENT 
il  lui  faut  avec  des  sens  tres  developpes ,  sinon  parfaits ,  une 
intelligence  qui  en  soil  capable  :  aussi ,  des  qu’il  en  est  doue,  il 
peut  acquerir  l’idee  d’une  partie  des  caracteres  des  corps 
et  de  leurs  ph6nomenes.  Il  acquiert  ces  idees  abstraites  d’abord, 
quoique  son  esprit  les  concoive  separement  et  abstractivement 
des  corps ,  parce  que  ces  idees  sont  plus  simples  que  les  idees 
complexes  des  corps. 

Il  y  arrive  par  l’analyse ,  c’est-a-dire  en  considerant ,  successi- 
vement  et  a  bien  des  fois ,  les  caracteres  des  corps  et  des  ph6- 
nomenes  qui  le  frappent  le  plus  et  sont  le  plus  a  la  portee  de 
ses  sens.  Cette  observation  est  une  des  belles  decouvertes  de 
Condillac ;  et  quoiqu’il  n’en  ait  pas  tire  toutes  les  consequences 
qu’il  pouvait  en  d6duire  pour  creer  l’art  d’ctudicr ,  elle  fait 
trop  d’honneur  a  la  philosophic  francaise ,  aujourd’hui  si  ra- 
baissee ,  pour  que  je  puisse  resister  au  plaisir  de  la  rappeler 
avec  fierte. 

L’enfanl  ne  peut  guSre  commencer  cet  immense  travail  d’a- 
nalvse  que  de  trois  &  quatre  mois ;  mais  ses  progres  seront 
d’autant  plus  faciles  et  plus  rapides  qu’il  sera  plus  aide  par  1’in- 
telligence  de  sa  nourrice ,  son  premier  maitre.  Sous  ce  rapport 
il  y  a  une  grande  difference  dans  la  premiere  education  des  en- 
fants,  et  les  resultats  qui  en  sont  la  suite  sont  egalement  tres 
differents. 

Voyons  done  comment  chaque  sens  concourt  a  lui  faire  con- 
ncnlre  les  caracteres  des  corps  et  de  leurs  phenomenes.  Quoi¬ 
qu’il  semble  que ,  parmi  les  caracteres  des  corps ,  leur  consis- 
tance,  le  poli  de  leurs  surfaces,  les  divers  degres  de  leur 
temperature  soient  les  premiers  caracteres  qui  doivent  frapper 
I’intelligence  de  l’enfant ,  par  l’intermediaire  du  sens  du  tou¬ 
cher  ,  il  est  probable  que  s’il  peut  distinguer  d’abord  ces  ca¬ 
racteres  ,  avant  de  pouvoir  distinguer  par  la  vue  les  autres 
caracteres  des  corps,  son  intelligence  en  retire  peu  de  lumiere. 
Il  ne  doit  distinguer  encore  que  des  sensations  difKrentes ,  sans 
pouvoir  en  deduire  la  consequence  qu’elles  lui  viennent  de  ce 


DANS  LA  PREMIERE  ENFANCE.  353 

qu’il  louche  des  corps  differents  les  uns  des  autres ,  quand  ces 
propridtds  appartienrient  a  differents  corps.  Bien  que  le  tou¬ 
cher  puisse  lui  fournir  des  iddes  de  nombre ,  de  situation , 
d’dtendue ,  de  direction  et  de  forme ,  il  n’est  pas  probable  que 
les  notions  que  l’enfant  eu  recoit  lui  inspirent  assez  d’interet  et 
de  curiosite ,  s’il  ne  distingue  encore  aucun  des  caracteres  visi¬ 
bles  des  corps ,  pour  l’engager  a  examiner  avec  attention  les  pro- 
prietes  tactiles  dont  je  viens  de  parler.  Le  toucher,  je  1’ai  ddja 
dit ,  ne  devient  evidemment  actif  que  lorsque  l’enfant  jouit  du 
sens  de  la  vue. 

La  vue  semble ,  souvent  alors ,  lui  inspirer  de  l’dtonnement  et 
la  curiosite  de  toucher  les  objets  qu’il  apercoit ;  c’est  alors ,  du 
moins ,  qu’on  le  voit  tendre  5  chaque  instant  les  bras ,  et  di- 
riger  les  mains  vers  les  objets  qui  frappent  ses  yeux.  C’est  alors 
aussi  qucl’entendementacquiert,  evidemment ,  une  facultd  nou- 
velle  qui  ajoute  beaucoup  a  sa  puissance,  et  ouvre  une  nouvelle 
dre  a  son  activite  ,  l’ attention.  Par  elle  il  peut  volontairement 
appliquer  d’une  manidre  plus  forte  et  plus  soutenue  ses  facultds 
de  percevoir ,  de  se  souvenir  et  de  juger  a  l’examen  des  sen¬ 
sations. 

Je  crois  done  que  la  curiosite  et  l’attenlion  ne  viennent  a  l’en- 
fant  qu’avecla  vue  nette  des  objets.  C’est  a  cette  epoque,  de  trois  a 
quatre  mois,  qu’il  commence  a  distinguer  sa  nourrice,  a  rdpondre 
a  ses  caresses  et  a  ses  ris  par  ses  ris  et  sa  gaiete.  La  joie  et  la 
gaiete  sont  done  encore  deux  emotions  nouvelles  qui  animent  ddja 
son  ame.  Malheureusement  elles  n’y  sont  venues  qu’aprds  celle 
de  la  coldre ;  mais  bientot ,  par  une  heureuse  compensation , 
l’amitid  et  la  reconnaissance  pour  sa  nourrice  s’y  ddvelopperont 
it  leur  tour.  Malheureusement  encore ,  l’dgoisme  s’y  manifestera 
clairement  aussi.  Mais  il  y  regne  depuis  les  premiers  jours  de  la 
naissance,  et  c’est  le  sentiment  auquel  on  doit  rapporter  en  partie 
ces  tdmoignages  de  coldre  que  l’enfant  donne ,  pour  ainsi  dire , 
dds  les  premiers  jours. 

Quoi  qu’il  en  soit ,  les  premiers  caracteres  qui  me  semblent 


354  DES  PHfiNOMfcNES  DE  L’ENTENDEMENT 

devoir  frapper  son  attention ,  dans  les  corps ,  sont  ceux  de  leur 
nombre ,  de  leur  situation  respective ,  de  leur  etendue ,  de  leur 
direction ,  de  leur  forme,  de  leur  couleur  et  de  leur  structure.  Mais 
bien  que  leur  nombre  le  frappe  et  puisse  fixer  son  attention,  il  ne 
peut  en  avoir  qu’une  idee  fort  confuse ;  car  plusieurs  amiees  apres 
la  naissance  il  peut,  quelquefois,  &  peine  compter  jusqu’ii  dix, 
bien  mfime  qu’on  lui  ait  donn6  quelques  lecons  a  cet  6gard.  Il  en 
estde  m@me  de  la  situation  des  objets  qui  font  partie  d’un  ensem¬ 
ble  de  corps,  il  n’en  acquiert  qu’une  id6e  vague;  etcomme on  ne 
la  lui  fait  point  observer  mctliodie/vcment  et  completement ,  il  se 
borne  a  remarquer  que  les  fenetresd'un  appartement  en  occupent 
tel  cote ;  mais  il  ne  sait  pas  observer  d’abord  et  successivement  ce 
qui  est  a  droiteet  a  gauche  des  fen6tres,  a  quelles  parlies  de  l’ap- 
partement  celles-ci  correspondent  par  en  bas,  de  combien  elles  sont 
eloignees  du  plafond  ou  du  plancher ;  si  elles  regardent  le  nord 
ou  le  midi ,  le  levant  ou  le  couchant,  parce  qu’il  est  complete- 
men  t  incapable  de  suivre  et  d’imaginer  une  mdthode  aussi  sa- 
vante.  Et  comment  le  pourrait-il?  L’illustre  Condillac,  apres 
avoir  observe  qu’on  n’apprend  par  soi-meme  qu’en  analysant, 
n’a  jamais  songd,  lui-meme,  qu’il  fut  necessaire  et  possible  de 
tracer  des  regies  pour  diriger  l’esprit  dans  l’analyse ;  en  sorte 
que  1’art  d’etudier  manque  encore  d’une  methode  si  importante 
et  si  precieuse.  Je  ne  connais  sur  ce  sujet  que  celles  que  j’ai  pu- 
bliees  dans  1’introduction  de  ma  physiologie. 

L’enfant  ne  se  fait  pas  d’abord  d’idees  plus  exactes  de  Y eten¬ 
due  des  corps.  Il  voit  bien  leur  hauteur  et  leur  largeur ,  mais  il 
ne  lui  vient  pas  a  la  pensee  d’en  examiner  aussi  l’epaisseur.  11 
le  ferait  parhasard,  qu’il  ne  pourrait  mesurer  toutes  leurs  sur¬ 
faces  pour  en  calculer  rigoureusement  l’6tendue  totale. 

Il  en  est  de  meme  de  la  direction  des  corps.  11  apercoit  bien 
qu’un  arbre  s’61eve  perpendiculairement  vers  le  ciel,  ou  qu’il 
s’incline  legerement  d’un  ou  de  plusieurs  cot6s  a  la  fois ,  mais  il 
ne  pense  pas  a  etudier  toutes  ces  inclinaisons ,  et  il  n’a  ni  l’idee, 
ni  les  moyens  d’en  mesurer  les  degres  avec  exactitude. 


DANS  LA  PREMlfcRE  ENFANCE. 


355 


11  ne  peut  pas  etre  plus  habile  pour  6tudier  la  forme  des  Gtres, 
car  c’est  plus  difficile  encore.  II  faudrait  qu’il  mesurat  l’fitendue 
de  chacune  des  surfaces ,  leurs  inclinaisons  et  leurs  angles ,  a 
la  manure  des  math6maticiens ,  ou  qu’il  observat  cette  forme 
a  la  manihre  d’un  sculpteur,  en  la  regardant ,  avec  attention , 
partous  ses  cOtes  successivement.  II  distingue  done  plus  vague- 
ment  les  formes  des  corps  que  leur  fitendue  et  leur  direction , 
par  cela  uieme  que  ce  caractere  est  plus  complexe ,  et  je  dois 
ajouter  parce  qu’il  change  suivant  la  perspective ,  suivant  la  dis¬ 
tance  et  la  direction  de  l’observateur  par  rapport  aux  corps.  II 
lui  est  beaucoup  plus  facile  de  prendre  une  idee  precise  de  leur 
couleur ,  et  il  doit  y  arriver  bientot,  malgre  les  variations  que  la 
lumiere  et  les  ombres  y  apportent. 

Il  n’en  est  pas  de  meme  de  la  structure.  Cotnme  il  faut  bri- 
ser,  couper,  dechirer  les  corps  pour  observer  I’arrangement  in- 
terieur  de  leurs  parties,  et  qu’il  faut  suivre  une  analyse  Ires 
methodique  et  tres  eclairee  pour  etudier  cette  disposition  int<5- 
rieure ,  l’enfant  n’en  peut  prendre  que  des  id6es  tresimparfaites. 
Aussi  l’enfant  ne  peut  avoir  que  des  notions  tr&j  incompletes 
sur  les  caracteres  visibles  des  corps. 

Quand  il  a  l’odorat  et  le  gout  suffisamment  developpes ,  il 
pourrait  s’en  servh’  avec  plusde  succes  que  de  la  vue,  s’il  en 
faisait  autant  d’usage  que  de  ses  yeux.  Les  odeurs  et  les  saveurs 
sont  des  caracteres  beaucoup  plus  simples  que  les  carac¬ 
teres  visibles,  celui.de  la  couleur  cxcepte.  Il  n’est  pas  besom  d’au- 
tant  d’intelligence  pour  les  distiuguer.  Nfianmoins  l’experience 
prouve  qu’il  faut  encore  une  assez  longue  habitude,  car  on  ne 
devient  pas  plus  en  un  jour  un  bon  degustateur  de  vins  et  de 
liqueurs,  qu’on  ne  devient  un  parfumeur  exerce.  Mais  si  1’odo- 
rat  et  le  gout  ne  lui  fouruissent  que  peu  d’idees ,  le  gout  lui  in¬ 
spire  de  bonne  heure  la  passion  de  la  gourmandise. 

L’oui'e  ne  pent  rien  apprendre  imrnediatement  a  i’enfant  sur 
la  disposition  matSrielle  des  corps;  mais  a  *iu  age  plus  avance , 
1’ enfant  pourra  s’en  servir  avec  avantage  pour  savoir  si  un  corps 


356  DES  PHlJNOMENES  DE  L’ENTENDEMENT 

est  creux  et  renferme  des  gaz  ou  des  liquides.  II  Ie  pourra  en  per- 

cutant  ce  corps  pour  apprecier  sa  sonority. 

L’enfant,  a  cet  age ,  ne  peut  apprecier,  nonplus,  qu’un  petit 
nombre  de  caractfcres  dans  les  phenomenes  des  corps ,  et  il  ne 
peut  les  apercevoir ,  les  observer  que  dans  un  petit  nombre  de 
ph6nomenes.  Mais  quels  sont  les  phfinomenes  qui  frappent  Ie 
plus  ses  sens?  II  est  difficile  de  repondre  d’une  maniere  certaine 
a  cette  question ,  c’est  meme  impossible ;  mais  il  y  a  des  proba¬ 
bility  pour  croire  que  ce  sont  les  phenomenes  de  la  lumiere  et 
de  la  chaleur ,  les  inouvements,  le  bruit  etles  sons.  Il  u’est  pas 
probable  qu’il  ait  une  id6e,  un  peu  claire,  d’aucun  de  ces  ph6no- 
menes  avant  d’en  avoir  apercu  les  causes  par  les  yeux.  Il  a  bien 
senti  du  plaisir  lorsqu’on  le  bercait  ou  qu’on  Ie  promenait  sur 
les  bras  d&s  les  premiers  jours  de  sa  naissance ;  il  a  bien  senti 
une  impression  p6nible  de  froid  lorsqu’on  le  chan'geait  de  veite- 
ment ,  mais  probablement  il  n’en  concevait  qu’une  sensation  de 
plaisir  et  de  peine;  assurement  il  n’avait  pas  la  moiodre  id6e  des 
causes  qui  lui  procuraient  ces  sensations.  II  ne  doit  plus  en  etre 
de  meme  lorsqu’il  voit  les  agents  qui  les  produisent ,  la  nourrice 
quile  berce,  le  feu  qui  le  rechauffe  et  qui  doit  le  frapper  plus 
vivement  encore  par  l’eclat  de  sa  lumiere;  lorsqu’il  voit  les  per- 
sonnes  et  les  animaux  domestiques ,  marchant  autour  de  lui , 
s’approchant  et  s’eloignant  tour  a  lour ;  lorsqu’il  entend  les  pa¬ 
roles  de  sa  nourrice  et  des  personnes  voisines,  les  aboiements  du 
chien ,  les  chants  de  l’oiseau  dans  sa  cage ,  et  les  bruits  de  toute 
espece  qui  se  fout  autour  de  lui. 

Neanmoins ,  il  ne  doit  pas  s’etonner  de  ce  spectacle ,  parce 
qu’il  y  a  ete  graduellement  amene  par  le  developpement  succes- 
sif  des  sens.  AusSi  ne  s’en  etonne-t-il  que  lorsque ,  tout-a-coup , 
ces  phenomenes  prennent  une  intensite  inaccoutumee,  que  les 
personnes  ou  les  animaux  s’agitent  avec  violence ,  que  la  Damme 
du  foyer  prend  un  accroissement  extraordinaire ,  qu’il  entend 
crier  avec  force  des  gens  qui  se  disputent. 

On  le  voit  meme  alors  s'epouvanter ;  mais  s’epouvante-t-il 


DANS  LA  PREMISE  ENFANCE.  357 

parce  que ,  dans  des  circonstances  semblables ,  il  a  recu  des 
chocs  qui  l’ont  blesse ,  parce  qu’il  a  souffert  de  Taction  du  feu? 
Il  est  possible  que  sa  frayeur  prenne  sa  source  dans  le  pfinible 
souvenir  de  quelque  accident  de  ce  genre. 

Il  est  possible  aussi  qu’il  s’en  epouvaute  sans  jamais  avoir  6te 
blesse.  Le  bruit  du  fusil  produit  cet  effet ,  ineme  sur  les  jeunes 
animaux  qui  n’en  ont  pas  ressenti  les  atteintes.  D’ailleurs  les 
grands  bruits  paraissent  fatiguer  le  tympau,  chez  1’enfant;  du 
moins  on  lui  voit  parfois  porter  ses  mains  a  ses  oreilles,  comme 
il  se  cache  dans  le  sein  de  sa  nourrice  lorsqu’il  apercoit  quelque 
chose  qui  Teffraie.  Quoi  qu’il  en  soit ,  comme  il  s’epouvantc  dans 
des  cas  semblables  et  dans  une  foule  d’autres ,  des  l’age  de  trois 
it  quatre  mois ,  il  est  Evident  que  la  crainte  est  dejii  entree  dans 
son  cceur. 

Il  me  semble  difficile  qu’en  presence  de  tous  ces  fails  il  ne  sai- 
sisse  pas  tin  rapport  de  cause  a  effet  entre  le  feu,  les  mouvements, 
les  bruits  dont  je  viens  de  parler,  et  les  sensations  agreables  ou 
peniblcs  qu’il  en  recoit.  La  crainte ,  surtout ,  qu’ils  lui  causent 
quand  ils  l’ont  bless<5 ,  prouve  meme  evidemment  que  des  idees 
de  causes  et  d’elfels  ont  pen6tre  dans  son  esprit.  Mais  il  est  vrai 
qu’elles  doivent  etre  bien  confuses. 

Tfimoin  do  ces  faits  et  d’une  multitude  d’autres  phenomenes 
de  lumiere  et  de  chaleur ,  de  mouvement  et  de  sons  divers ,  il 
doit  y  distinguer  plusieurs  caracteres ,  et  sUrtout  les  caracteres 
speciaux  a  chaque  phenombne,  par  exemple  l’eclat  et  la  couleur 
de  la  lumiere ,  les  diverses  sensations  que  lui  cause  la  chaleur, 
depuisles  plus  agreables  jusqu’aux  plus  penibles.  Mais  il  est  cer¬ 
tain  qu’il  ne  s’avise  pas  d’attribuer  la  sensation  du  froid  h  l’ab- 
sence  du  principe  de  la  chaleur. 

Il  doit  apercevoir  que  les  mouvements  ont  des  directions,  une 
force ,  une  vitesse  et  une  durtie  varies  et  variables ;  que  Tin- 
tensity  du  bruit  est  egalement  variable,  et  que  la  nourrice  qui, 
pour  apaiser  ses  pleurs,  le  berce  et  Tendort  au  bruit  de  ses 
chansons ,  produit  des  sons  divers  plus  agrGables  que  les  bruits 


358  DES  PHENOMliNES  DE  L’ENTENDEMENT 

tie  la  parole.  La  precocite  meme  avec  laquelle  certains  enfants 
cominencenl  a  balbutier  des  airs ,  dfes  l’age  de  trois  ans ,  montre 
qu’ils  distinguent  de  bonne  beure  la  diversity  des  tons.  Le  plaisir 
qu’ils  prennent  a  entendre  un  instrument  de  musique  ,  l’atten- 
tion  qu’ils  y  apportent ,  le  prouvent  encore. 

Lorsque  l’enfant  a  dejh  remarque  dans  les  Corps  les  caracteres 
materiels  du  nombre,  de  la  situation,  de  l’etendue,  de  la  direc¬ 
tion,  de  la  forme,  de  la  couleur,  de  la  conslstance,  de  la  tem¬ 
perature  ,  du  poli  ou  de  l’etat  raboteux  de  leur  surface ,  je  crois 
que ,  s’il  ne  les  a  pas  vus  se  mouvoir  independamment  des  corps 
qui  les  environnent ,  s’il  les  a  toujours  vus  hnmobiles ,  comme 
les  gros  meubles  de  nos  appartements,  qui  semblent  faire  partie 
des  murailles  qu’ils  touchent ,  il  pourra  bien  les  confondre  avec 
les  murs ,  et  les  prendre  pour  unc  disposition  particuliere  de 
leur  forme.  D’un  autre  cOte ,  il  est  possible  que ,  jugeant  par 
analogic ,  il  les  regarde  cotnmc  des  corps  particuliers ;  mais 
alors  sa  croyance  est  reellement  hasardee ,  et  quoiqu’il  arrive  ii 
la  vGrite ,  il  y  parvient  par  une  mauvaise  voie.  Pour  acquerir 
certaincment  l’idee  de  l’existence  d’un  corps ,  et  pour  en  avoir 
une  idee  legitime  et  fondee ,  il  faut  en  avoir  observe  toute  la 
circonscription ,  et  s’etre  assure  qu’il  est  inddpendant  des  corps 
voisins  et  n’en  fait  reelleinent  point  partie. 

Mais  du  moment  que  l’eufant  arrive  a  l’idde  des  corps,  comme 
il  n’y  parvient  que  par  la  contiaissance  de  plUsieUI's  de  leurs  Ca¬ 
racteres  ,  il  doit  en  distitlguer  les  plus  frappantes  analogies ,  les 
diffdrences  les  plus  sensibles ,  et  prendre  des  idees  confuses  des 
genres  et  des  espdees.  De  trds  bonne  heui'e,  on  voitles  enfahts 
caresser  les  animaux  domestiques  avec  une  affection  qu’ils  ne  td- 
moignent  point  pour  les  corps  inanimds ,  pour  les  meubles  qui 
les  entourent.  Ils  distinguent  done  tres  bien  les  dtres  auimds  des 
etres  inanimds?  QUi  ponrrait  douter  qu’ils  recottnaissent  que  des 
chats  de  diverses  couleurs  sont  tous  des  chats ,  des  chiens  de 
chasse  et  des  chiens  de  cour,  toils  des  chicns?  Ils  ont  par  conse¬ 
quent  des  idels  ginefiqiics  et  des  idees  gendrales. 


DANS  LA  PREMIERE  ENFANCE.  359 

Lorsque  les  eiifants  sont  parvenus  a  ce  degrd  d’intelligence, 
leurs  progrds  deviennent  trds  variables  et  tres  diffdrents ,  parce 
qu’ils  sont  soumis  it  beaucoup  d’influences  diverse® ,  la  capa- 
cite,  la  prdcocite  individuelles ,  1’ education  des  personnes  qui 
les  entourent,  et  d’autres  circonstances  encore. 

Mais ,  bien  que  l’enfant  ait  dejlt  une  idfie  des  caractdres  111a- 
tfiriels  et  des  phenomenes  deS  Corps ,  bien  qu’il  ait  quelques 
iddes  des  analogies  et  des  differences  observables  entre  les  fitres 
qui  tombent  sous  ses  sens ,  je  ne  puis  croire  qu’il  se  fasse  la 
moindre  idee  du  nombre  indefini,  del’etendue  illimitde,  d’une 
durde  sans  fin ,  du  nombre ,  de  l’etendue  et  de  la  durde  en  gd- 
ndral ,  parce  que  ces  iddes  abstraites ,  fort  gdnerAles ,  ne  naissent 
que  d’une  multitude  d’observatious  particulidres  sur  le  nombre, 
l’dtendue ,  le  temps ,  et  des  rdflexions  de  l’espritsur  ces  observa¬ 
tions.  L’enfant  n’arrivera  que  beaucoup  plus  tard  a  ces  iddes ,  que 
Ton  a  regarddes  comme  inndes.  II  n’a  pour  le  moment  que  la 
facultd  de  les  acquerir,  et  si  i’dducation  et  l’instruction  ne  ve- 
naient  developper ,  chez  lui ,  ces  hautes  facultds ,  ces  gerrnes 
pourraient  demeurcr  latents ,  dans  sort  esprit ,  pendant  long- 
temps,  comme  ils  y  sont,  en  effet,  chez  une  foule  d’horntnes 
qu’aucune  education  n’a  jamais  eclaires. 

En  est-il  de  mfime  de  l’idde  de  justice  ?  La  facultd  d’ou  elle 
ddrive  existe  assurdmetit  darts  le  coeur  de  l’enfant ;  mais  l’idde 
de  justice  peut-elle  se  developper  chez  lui  sans  le  sedours  de 
l’dducation  ou  de  l’expdrience  ?  et  si  elle  ne  peut  se  ddvelopper 
sans  ce  secours,  la  morale  a-t-elle  hy  perdre?  Permettez-moi , 
messieurs ,  de  discuter  bridvement  ces  grandes  questions  en 
votre  presence. 

L’enfant ,  des  l’&ge  de  trois  arts  e3t  tellement  dornind  pat- 
son  dgo'isme  naturel ,  par  sa  gourmandise  et  sa  cupiditd ,  quand 
l’dducdtion  He  lui  a  point  appris  encore  a  rdprimer  ces  pen¬ 
chants  ,  ou  qdand  1’expdriencd  ne  lui  a  point  eilseignd  a  res¬ 
pecter  les  droits  d’adtrui  pour  qtt’on  respecte  les  siens  ( 
que  Si  vous  lui  offrez  des  bonbons,  il  choisit  d’abord  les 


360  DES  PHtiNOMilNES  DE  L’ENTENDEMENT 

plus  gros,  et  que  si  vous  le  laissez  faire,  il  finit  par  tout 
prendre.  S’il  est  avec  un  enfant  de  son  age ,  gate ,  comme  lui , 
par  ses  parents ,  les  bonbons  que  vous  leur  oifrirez  deviendront, 
entre  eux,  une  pomme  de  discorde.  Ce  sera  a  celui  desdeuxqui 
aura  la  plus  grosse  part;  bien  heureux  si,  au  bout  d’un  instant, 
ils  ne  se  battent  pas !  Pourquoi  cela?  parce  que  le  sentiment  de 
la  justice ,  quoique  r6el  au  fond  de  leur  coeur,  est  etoutte  par  des 
penchants  plus  forts;  parce  qu’ils  n’ont  encore  que  la  faculty 
de  comprendre  ce  qui  est  juste ,  mais  que  l’idee  ne  leur  en  vien- 
dra  que  bien  plus  lard ,  si  on  les  abandonne  entierement  a  eux- 
memes.  Cette  idee  ne  leur  viendra  que  lorsqu’un  enfant,  plus 
fort,  leur  aura  plusieurs  fois  arrache  ce  qui  leur  appartient.  C’est 
alors  que  l’idee  des  avantages  de  la  justice  se  developpera  dans 
leur  esprit.  Alors  la  peine  d’avoir  et6  voles ,  la  crainte  de 
l’fitre  encore,  leur  fera  sentir  le  prix  de  la  justice,  pour  eux- 
mernes  d’abord ,  et  ensuite  pour  toute  la  societe.  Cette  id6e , 
qui  est  une  pens6e  politique ,  ne  peut  leur  venir  que  longtemps 
apres  qu’ils  auront  etc  depouilles ,  a  plusieurs  reprises ,  comme 
ils  depouillaient  les  autres ,  et  lorsqu’ils  trouveront  un  tourment 
perpetuel  dans  la  crainte  d’etre  depouilles  encore. 

Mais  si  l’education,  devancant  l’experience,  montre  a  1’ en¬ 
fant  ,  par  des  exemples  supposes ,  bien  clairs  et  bien  choisis , 
des  actes  jus tes  et  injustes  qui  ne  touchent  pas  a  ses  interets , 
les  premiers  lui  donneront  un  sentiment  de  plaisir,  les  seconds 
une  emotion  de  peine ;  il  approuvera  les  premiers ,  detestera  les 
seconds;  il  apercevra  l’idee  de  justice,  non  parce  que  l’idee 
est  innee  dans  son  cceur,  mais  parce  que  la  faculte  de  juger 
d’ou  elle  derive  est  innee  chez  tous  les  hommes.  Il  trou- 
vera  juste ,  alors ,  do  ne  pas  faire  souffrir  aux  autres  ce  qu’il 
ne  soulTre  qu’avec  peine ,  de  ne  se  permettre  vis-a-vis  d’eux 
que  ce  qu’ils  doivent  sc  permettre  vis-a-vis  de  lui ;  la  reciprocity 
la  plus  6gale  entre  les  hommes  ou  entre  les  membres  d’une  so- 
ci6l6  lui  paraitra  le  principe  general  le  plus  sage.  Et  en  se  con- 
duisant  d’ apres  ce  principe ,  il  sera  sans  remords ,  il  eprouvera 


DANS  LA  PREMlfcRE  ENFANCE.  361 

mfime  une  satisfaction  intGrieure  veritable.  En  se  conduisant 
autrement  ,  il  craindra  qu’on  n’en  agisse  de  meme  a  son  Ggard , 
il  se  sentira  coupable ,  il  sera  mecontent  de  lui-meme.  Et  tandis 
que  dans  le  premier  cas  il  trouvait  sa  recompense  dans  la  joie 
de  son  cceur,  dans  ie  second  il  trouvera  le  chatiment  qu’il  me- 
rite  dans  les  remords  de  sa  conscience.  A  l’idee  de  la  justice  se 
joint  done  un  sentiment  moral  qui  eveille  chez  nous  un  senti¬ 
ment  de  plaisir  ou  de  peine  par  le  spectacle  de  la  justice  oude 
l’iniquite.  Mais  comme  une  faculte  qui  n’agit  pas  ne  produit 
rien ,  ne  donne  lieu  a  aucun  resultat ,  a  aucune  idfie,  tant  qu’on 
n’aura  pas  mis  sous  les  veux  de  l’enfant  des  exemples  de  justice 
ou  d’injustice,  ou  qu’il  n’en  aura  pas  eprouve  les  effets ,  son  ju- 
gement  n’ayant  point  eu  l’occasion  de  les  apprecier,  il  n’aura 
pas  plus  d’idee  de  justice  que  si  son  esprit  manquait  de  faculte 
pour  distinguer  ce  qui  est  juste  et  ce  qui  ne  Test  pas.  Cette 
faculte  a  besoin  de  l’observalion  exterieure  pour  entrer  en  exer- 
cice,  comme  la  vie  particuliere  du  germe  a  besoin  de  1’etincelle 
de  la  fecondation  pour  s’animer.  L’idee  de  justice,  comme  les 
idees  generates  du  nombre,  de  I’etendue,  de  la  durGe,  ne  se 
developpe  done  que  lorsque  l’esprit,  par  les  relations  qu’il  en- 
tretient  avec  la  nature,  apercoit  dans  l’univers  des  actes  d’e- 
quite  ou  d'iniquite ,  et  qu’il  les  y  a  souvent  apercus. 

Plus  les  idees  sont  generales ,  plus  il  faut  d’obscrvalions 
particulieres  et  de  reflexions  pour  les.acquerir.  Ce  sont  la 
des  verites  triviales  dans  toutes  les  sciences  naturelles,  oil  la 
certitude  des  fails  est  portee  si  loin ,  de  l’aveu  de  Jouffroy, 
comparativement  a  la  certitude  des  faits  dont  s’occupent  les 
sciences  philosophiques.  C’est  que  chacun  y  a  appris ,  par  sa 
propre  experience ,  qu’on  n’arriye  a  se  faire  des  idees  genfirales 
des  etres  ou  de  leurs  phenomenes  qu’apres  les  avoir  bien  vus, 
bieii  observes  et  bien  etudies  en  particulier.  On  en  a  la  preuve 
dans  ce  qui  est  arrive  a  un  des  plus  beaux  geuies  dont  la 
France  s’bonore. 

Buffon  commenca  a  ecrire  sur  l’histoire  naturelle  des  ani- 
ANN.  Mlio.-l'SVC.  T.  I.  M.li  1843.  2.  21 


362  DES  PHEN,OMfcNES  DE  L’ENTENDEMENT 

maux  sans  avoir  elndie  ,  en  particuiier ,  les  animaux  qu’il  lie 
connaissait  pas.  Qu’en  resulta-t-il  ?  que  ne  pouvant  s’elever, 
sur  ce  sujet,  aux  idees  genera  les,  il  meconnut  les  ressemblances 
naturelles  des  animaux,  qui  les  reunissent  en  genres,  cn  families 
et  en  classes,  et  fut  oblige  de  les  decrire pele-mele ,  sans  ordre 
et  sans  classification ,  c’est-a-dire  sans  idfies  generates. 

Non  seulement  ce  grand  genie  fit  cette  faute ,  mais  il  en  fit 
une  plus  grave  encore  :  ce  fut  de  se  moquer  de  la  classification 
de  Linne ,  qu’il  ne  comprenait  pas.  Aussi,  tandis  que  les  natu- 
ralistes  se  sont  efforces  de  conserver,  en  la  perfectionnant ,  la 
classification  de  Linne ,  il  ne  s’en  est  pas  trouv6  un  seul  pour 
suivre  le  plan  adopte  par  Buffon.  Il  est  facheux  que  l’illustre 
auteur  ait  decrit  les  animaux  un  a  un ,  car  personne  n’eut  traitiS 
avec  plus  d’avantage  que  lui  les  hautes  generalitis  de  la  science, 
s’il  eu  avait  connu  les  particularites  lorsqu’il  entreprit  d’ecrire 
son  Histoire  naturelle. 

Je  n’en  dirai  pas  davantage  aujourd’hui  sur  les  idees  gene¬ 
rates  ,  parce  que  je  me  propose  d’y  revenir  ailleurs ;  mais  il  me 
reste  a  examiner  si  l’origine  que  j’assigne  a  l’idee  de  justice  peut 
compromettre  la  morale. 

A  mes  yeux ,  la  morale  est  ce  qu’il  y  a  de  plus  saint  et  de 
plus  sacre  dans  les  principes  humains ;  c’est  ce  que  j’honore  le 
plus,  et  je  la  rfivbre  a  tel  point  que  je  mets  les  qualites  morales 
et  la  justice  bien  au-dessus  de  toutes  les  qualities  de  l’esprit. 
Pour  tout  dire  en  quelques  mots,  je  place  le  parfait  honnete 
homme  beaucoup  au-dessus  des  plus  grands  liommes  par  leur 
intelligence ;  c’est  pour  moi  I’image  de  la  Divinite  sur  la  terre. 
Je  serais  done  bien  malheureux,  si  ce  que  je  proclame  comme 
la  verite  pouvait  etre  contraire  a  la  morale. 

Mais  en  quoi  pourrais-je  offenser  la  morale  en  reconnaissant 
que  1’enfant  n’a  point  d’idee  de  justice  avant  la  naissance,  qu’il 
ne  l’a  ineme  pas  plusieurs  mois  apres  la  naissance ,  mais  qu’il 
possfede  la  faculty  d’acquerir  un  jour  cette  idt>e,  plus  tot  par  l’fi- 
ducation ,  et  beaucoup  plus  tard  par  sa  propre  experience ,  par 


PANS  I.A  PKKMlfeltp  ENFANCP.  363 

ses  relations  avec  ses  semblables ?  Si  je  niais  l’idee  de  justice, 
et  surlout  la  facujte  de  dislinguer  le  juste  d’avec  l’injuste,-  je 
conceyrajs  que  ce  jut.  contraire  a  la  morale;  mais  du  moment 
quo  je  reconnais  en  nous  cette  faculte ,  que  je  la  prqcjame  la 
plus  noble  des  vertus  du  cceur  humain,  en  quoi  puisne  manquer 
a  la  morale  ? 

On  m’appliqqera  peut-efre  dedaigqeusement  l’epithete  de  sen- 
sualiste !  Mais  si  l’ou  np  pent  pas  denipntrer  que  mon  sensua- 
lisme  porte  la  plus  legere  attcinte  a  la  morale ;  si  je  puis  proper, 
au  contraire ,  qu’il  offre  a  la  morale  un  appui  plus  naturel  et 
plus  vrai ,  une  base  plus  inpouteslable ,  plus  evidente  et  plus 
fernie  que  les  doctrines  de  mes  adversaires ,  la  verity  triompbp- 
rait-elle  moins  ?  Et  s’il  etpjt  pqssiblp ,  ce  quo  je  ne  puis  croire , 
que  l’erreur  cut  recqurs  a  de  maiivais  moyqns  pqur  se  defendre, 
sommes-nous  a  une  epqqup  ou  elle  pourraif  se  soutemr  long- 
temps  ?  ne  se  ruinerait-ej[)e  pas  plle-meme ,  et  pe  succomberait- 
elle  pas  avec  plus  d’eclat  ? 

Ges  reflexions  me  goqt  inspires  parcp  qu’on  a  fait  au  sensua- 
lisme  une  guerre  qui  lie  m’a  pas  toujours  paru  juste  et  fondee ; 
parce  qu’on  a  lire  de  cette  doctrine  des  principes  qui  n’en  sor- 
tpnt  pas.  Ainsi,  on  l’a  presentee  cqmme  rattachant  la  morale  aux 
interets  particuliers,  aux  interets  d’uu  ignoble  ego'isme.  Eh  bien ! 
j’osp  dire  qu’on  s’est  mepris,  et  que,  sans  le  vouloir  assurfiment , 
op  l’a  calomniee. 

En  pffet ,  s’il  y  a  des  interets  meprisables  et  ignobles  que  la 
morale  doit  fletrir,  il  y  gn  a  d’estimables  et  de  nobles  qu’elle  doit 
honorer.  Ainsi  les  interets  ignobles  sont  ccux  qui  nous  attachent 
exclusivement  a  notre  interetparticulier,  quelque  contraire  qu’il 
puisse  etre  a  celui  des  autres ,  quelque  mal ,  quelque  peine 
qui  en  puisse  resulter  pour  autrui.  Ges  senlimepts  spnt  ignobles, 
parce  que  cp  sont  des  interets  tout  personnels,  vulgaires,  des 
iut6rfits  qui  dominent  la  brute  et  nous  ravalent  a  son  niveau , 
des  interets  qui  tendent  h  la  destruction  de  la  society ,  et  spilt  la 
cause  de  mille  maux. 


36 li  DES  PHENOMfcNES  DE  L’ENTENDEMENT 

Les  interets  nobles  et  moraux ,  au  contraire ,  sont  ceux  qui 
nous  attachent  a  notre  famille ,  a  nos  amis ,  a  la  patrie ,  It  l’hu- 
manite  tout  entiere ;  et  ils  sont  d’autant  plus  nobles ,  qu’ils  sont 
plus  generaux,  plus  universels,  et  nous  attachent  a  un  plus 
grand  nombre  d’hommes. 

Que  quelqu’un  se  doune  beaucoup  de  inouvement  et  d’agita- 
tion ,  qu’il  se  livre  incessamment  a  l’intrigue ,  pour  acquerir  de 
la  fortune ,  dcs  honneurs  qui  n’interessent  que  lui ,  qui  ne  pro- 
fitent  qu’a  lui ,  a  sa  vanite ,  a  son  orgeuil ,  c’est  sacrifier  &  des 
intdrets  meprisables. 

Mais  qu’un  homme  s’interesse  a  sa  famille,  a  ses  amis,  aux 
malheureux ,  a  son  pays ,  a  1’hunianite  tout  entiere,  a  la  defense 
des  principes  de  la  justice  et  de  la  morale  qui  font  la  force  et  le 
bien  des  societes  humaines;  qu’il  s’y  interesse  jusqu’ii  exposer 
^a  fortune,  son  repos  et  sa  vie,  parce  qu’il  trouve  plus  de  plaisir 
it  s’occuper  des  autres  que  de  lui-meme ;  cet  homme  sacrifie  a 
de  nobles  interets  qu’on  ne  saurait  trop  louer.  Qu’un  D6cius 
s’immole  pour  assurer  la  victoire  it  sa  patrie ,  c’est  un  devoue- 
ment  qu’on  ne  peut  trop  honorer.  Qu’un  Regulus  s’immole  au 
seul  sentiment  du  devoir,  c’est  un  devouement  sublime ,  c’est 
une  vertu  surhumaine  que  l’on  ne  peut  qu’admirer,  tant  il  est 
impossible  de  la  louer  dignement. 

Eh  bien  !  qui  oserait  dire  que  ces  grands  homines  n’ont  pas 
eu  plus  de  plaisir  a  obeir  a  leur  conscience,  a  leurs  saintes  affec¬ 
tions,  au  genereux  et  sublime  penchant  qui  les  entrainait  qu’a  y 
resister?  Et  qu’y  a-t-il  d’ immoral  a  reconnaitre  qu’ils  ont  cede  it 
l’attrait  de  nobles  plaisirs ,  aux  plus  respectables  interets  de  la 
nature  humaiue  ? 

Gonvenons  done  que  si  la  morale  des  interets  ignobles  et  m<5- 
prisables  est  repoussante ,  la  morale  fondee  sur  1’interSt  general, 
sur  les  plus  nobles  intfirets  de  l’homme ,  et  sur  ie  sacrifice  des 
int6rets  personnels  au  vif  interet  que  nous  portons  a  notre  fa¬ 
mille  ,  a  nos  amis ,  it  notre  pays ,  it  l’humanite ,  est  admirable,  et 
merile  la  louange  et  les  respects  de  tous. 


PREMlfcltE  ENFANCE. 


365 


Suivant  graduellement,  et  pas  a  pas,  la  nature,  nous  avons  ob¬ 
serve  comment  sc  developpent  successivement  les  facultes  intel- 
lectuelles ,  les  idees  et  les  emotions  chez  l’enfant ,  a  mesure  que 
se  developpaient  les  facultes  sensitives.  Nous  avons  vu  ,  a  la  suite 
des  sensations,  eel  ore  les  perceptions  sensoriales,  qui  sont  des 
idees  abstraites,  puis  les  souvenirs,  lesjugements  et  les  idees 
generales.  Nous  les  avons  vus ,  d’abord  tres  obscurs ,  s’ficlaircir 
peu  a  peu ,  en  se  repelant  et  se  mullipliant  sans  cesse .  tandis 
que  l’inlelligence  prenait  plus  de  force  et  de  puissance.  Nous 
avons  vu  les  emotions  commencer  par  des  emotions  premieres  de 
peine ,  de  plaisir,  de  volonte  et  de  colere ;  s’augmenter  de  celles 
de  curiosity,  d’attention,  de  joie ,  et  d’autres  encore.  Nous  de- 
vons  maintenant  rechercher  comment  l’enfant  arrive  a  com- 
prendre  la  langue  desa  nourrice  et  ii  saisir  les  regies  du  langage, 
quoiqu’il  n’ait  pas  d’interprete  pour  lui  traduire  et  lui  expliquer 
ce  qu’il  lie  comprend  pas. 

Comment  procede-t-il  dans  ce  travail ,  si  difficile  pour  les 
hommes  adultes  jetes  dans  un  pays  etranger,  bien  qu’ils  aient 
presque  toujours  des  interpretes  pour  les  eclairer? 

Ce  phenomene  est  assurement  un  des  plus  remarquables  du 
diveloppement  de  l’esprit  liumain  chez  I'enfant,  bien  que  la  phi¬ 
losophic  ne  s’en  soit  jamais  occupee  et  n’v  ait  jamais  porte  ses 
investigations. 

L’enfant  apprend  a  parler  par  l’intermediaire  de  sa  nourrice  et 
des  femmes  qui  l’entourent.  Est-ce  pour  qu’elles  remplissent 
mieux  leur  destination  que  la  nature  leur  a  donne  tant  de  plaisir 
a  parler,  tant  de  patience  a  repeler  les  memes  choses?  Je  l’i- 
gnore,  mais  il  est  sur  que  le  penchant  qu’elles  ont  a  parler 
les  rend  ties  propres  a  eveiller,  a  exciter,  a  exercer  incessam 
ment  l’inlelligence  et  la  langue  des  enfants. 

Chez  elles,  ce  n’est  point  un  art  qu’elles  pratiquent  avec  me- 
thode,  e’estun  instinct  qui  les  entrainc  irresistiblement ,  e’est 
une  vivacite  et  une  mobilitc  de  sentiment  qui  ne  leur  laissent 
ancun  repos.  Aussi  parlent-elles  incessamment  a  I’enfant  pour 


366  DBS  PttfiNOMtNl'S  DE  l.’ESTESTbSMENT 

otieir  ii  I’instinct  qiii  les  presse ;  et  pour  reridre  leur  babil  plus 
intariSsable  encore ,  elles  feignent  toutes  les  Emotions  imagi- 
nables  :  elles  rierit,  plehrent,  se  fachcnt ,  grondentl’enfant  et 
le  caressent  tour  a  lour.  Leur  physionoinie,leurs  gestes  sonten 
harmonie  avecles  Emotions  qu’elles  vculent  exprimer;  et  a  tra¬ 
vel's  celte  comddie,  ridicule  aux  yeux  dii  vulgaire,  I’observatenr 
apercoit  les  proforids  desseins  de  la  nature  pour  la  premiere  £du- 
catioii  de  1’ enfant,  it  eii  i’Ssiilte  du  moins,  sous  ce  rapport,  de 
r£dls  avantages. 

Nearimoins ,  si  les  fennnes  trouvent  eh  elles  les  qualites  pro- 
pres  a  feiriplir  le  vceii  de  la  nature ,  elles  ne  1’accomplissent  pas 
d'ilhe  maniere  methodique  et  iogique.  Elles  ne  commencent 
point  par  nominer  a  i’cnfant,  eh  les  liti  montranl,  les  objcts  ou 
leurs  caracteres  matdriels  les  plus  frappants ,  puis  ieurs  ph£no- 
mSiies  danS  diltefehts  corps  successivement ,  afin  de  lui  faife 
observer  que  c’est  a  tel  caractOre  ou  a  tel  phbnoniene ,  existant 
consfammcnt  clans  ces  ditlereflts  corps ,  que  s’applicpie  Id  mot 
dorit  elies  veuleht  lui  apprendre  la  signification ;  elles  lui  disetit 
tout  ce  qui  leur  passe  par  la  lete,  bien  qii’il  n’y  coinprenne  rich. 

AtisSi,  quel  incroyable  travail  d’analyse,  de  raisoftnement.par 
exclusion  et  de  synthese,  n’est-il  pas  oblige  defaire,pour  distin- 
giier  d’abord  la  pronunciation  oules  lbots  pronohccs  les  uns  des 
autres ;  pour  saisir  ensuite  a  quel  corps ,  a  quel  phcnomene ,  a 
quel  caiactere  des  fcotps  et  des  phenotiiOnds  s’applique  cliacun 
des  mots  qu’il  eritend ! 

Pour  appretidre  a  distingiier  les  mots  prononces  dans  uric 
langue  etrangOre  qiie  nous  ne  parlons  pas,  il  nous  faut,  a  nous, 
beaiicoiip  de  temps ,  et  il  nous  en  faut  encore  davantage  pOur  les 
compreiidre ,  bien  qu’habituellemeht  iih  interprOte  ou  un 
maitre ,  nous  aidant  de  son  secours ,  riOus  traduise  ce  que  nOiis 
entehdohs  et  notis  apprenne  a  Ife  traduire.  Eh  bien  1  l’enfarit  ac- 
complit  cet  ithihehse  travail  Sans  maitre,  sails  interprOte ,  sans 
dictiOnnaire  qiii  puissfe  Itli  traduire  oil  lui  apprendre  a  traduire 
ce  qu’il  entfehd.  Et ,  thOsO  ltiOrveilletisd !  il  sorobfe  faire  plus  de 


DANS  t A  PKEMliiRE  ENFANCE.  367 

progres  dans  cet  effrayant  travail  que  n’en  fait  un  adulte  entoure 
de  toutes  sortes  de  secours. 

Cependant  mille  difficultes ,  que  l’adulte  ne  rencontre  point  sur 
son  chemin ,  l’arretent  ou  l’dgarent.  Lorsque  sa  nourrice ,  qui 
l’accable  iricessamment  de  paroles  inutiles,  lui  dit  quand  il 
pleurd  :  Tais-toi,  tu  auras  du  bonbon ;  y  peut-il  rien  compren- 
dre  d’abbrd?  Si  elle  eut  did  plus  mdthodique  et  qu’elle  se  fut 
bornee  a  lui  dire  de  se  taire  et  a  le  lui  rdpdter,  en  lui  mettant 
doucement  la  main  sur  la  bouche ,  il  aurait  pu  comprendre  l’in- 
vitation  de  sa  nourrice,  parce  que  sa  phrase  courte  n’aurait  con- 
tenu  que  les  mots  essentiels  a  la  pensde  qu’elle  voulait  exprimer. 
Si  au  lieu  de  lui  promettre  du  bonbon ,  sans  le  lui  montrer,  elle 
se  fut  bornde  a  le  nommer  en  le  lui  presentant  et  le  lui  mettant 
dans  la  bouche,  il  aurait  pu  arriver  rapidement  a  deviner  ce  que 
signifie  le  mot  bonbon,  fllais  les  nourricesne  precedent pas  ainsi : 
elles  reproduisent  souvent  les  memes  iddes  en  termes  diffdrents. 
lilies  ajoutent  aux  toots  essentiels  des  mots  auxiliaires ,  chan- 
gent  souvent  ceux-ci ,  et  quelquefois  merne  ceux-la ,  comme 
lorsqu’aprds  les  paroles  citees  plus  haut  elles  disent :  Tais-toi,  je 
te  doiinerai  du  bohbon.  Alors  l’enfant  est  oblige  de  sdparer  dans 
sa  pensee,  par  un  vdritable  travail  d’analyse ,  les  mots  essentiels 
ou  importants ,  cotame  tais-toi  et  bonbon ;  qu’il  entend  pronon- 
cer  quand  il  pleure  et  quand  on  lui  donne  du  bonbon ,  d’avec 
les  mots  auxiliaires  quivarient  dans  ces  circonstances  suivantles 
phrases  que  prononce  sa  nourrice. 

Il  n’arrive,  en  effet,  a  la  comprendre  qu’en  saisissant  un 
rapport  constant  entre  la  circonstance  ou  il  pleure  et  le  mot 
tais-toi ,  entre  le  mot  bonbon  et  la  circonstance  ou  on  le  lui 
donne.  Mais  quelquefois,  lorsqu’il  est  tout  prds  de  saisir  ce  rap¬ 
port  ,  sa  nourrice  tout-  k-coup  l’en  empdche  en  exprimant  la 
mfime  pensde  en  d’autres  termes  et  lui  disant  :  Ne  pleure  pas, 
et  tu  auras  cette  dragde.  Si  l’enfant  n’a  pas  encore  entendu  le 
inot  pleurer ,  il  ne  le  comprend  pas;  si  le  mot  dragee  est  egale- 
inent  nouveau  pour  lui ,  bien  qu’il  connaisse  parfaitement  la 


368  l)KS  PHfiNOMfeNKS  DE  I.’eNTENDEMENT 

chose  ,  ses  idees  s’embrouiilent,  il  ne  saisit  plus  aucun  rapport 
entrc  la  circonstance  et  ce  qu’il  entend ,  et  les  paroles  de  sa  nour- 
rice  ne  sont  pour  lui  que  de  vains  sons  qui  frappent  ses  oreilles. 

Un  autre  jour,  1’enfant  est  pret  a  pleurer ,  sa  nourrice  lui  dit 
tout-k-coup  pour  le  distraire  :  Tiens,  regarde  le  chat;  et  elle 
le  lui  tnonlre  du  doigt.  L’enfant  regarde ;  mais  quelle  relation 
apercevra-t  -il  entre  la  phrase  de  la  nourrice  et  l’animal  ?  Com- 
prendra-t-il  que  la  phrase  entikre  est  le  nom  de  1’animal ,  ou  que 
c’est  le  mot  tiens  qui  en  est  le  premier,  ou  le  mot  regarde  ,  ou 
les  mots  le  chat  qui  sont  les  derniers?  Dans  le  langage  le  plus 
naturel  par  sa  construction ,  l’homme  nomine  d’abord  ce  qui  le 
frappe  le  plus.  Or ,  i’enfant  appliquera-t-il  le  mot  tiens  a  l’ani- 
mal?  c’est  possible ;  mais  je  le  sais  d’autant  moins  qu’il  sc  pre¬ 
sente  bien  d’autres  difficultes  dans  le  detail  desquelles  je  dois 
entrer. 

Supposons  que  la  nourrice ,  prononcant  un  substantif  seule- 
ment,  le  mot  chat,  montre  en  meme  temps  l’animal  it  l’enfant. 
Croit-on  qu’il  appliquera  immediatement  le  mot  a  1’animal  ?  Il 
s’en  faut  de  beaucoup  que  ce  soit  demontre.  Bien  des  caracteres 
frappent  1’ enfant  k  la  fois.  Ce  sont ,  par  exemple ,  la  situation  de 
l’animal  reposant  pres  du  foyer ;  c’est  son  volume  ou  son  etendue 
qui  est  moindre  que  celle  du  chien ,  place  de  l’autre  c6te  du 
foyer ;  ce  sont  la  direction  de  son  corps  ,  sa  forme,  sa  couleur, 
ses  miaulements  qu’il  fait  entendre  de  temps  en  temps,  les mou- 
vements  qu’il  execute  en  appropriant  et  lustrant  sa  robe ;  ses 
yeux  qui  brillent ,  et  tant  d’autres...  Auxquels  de  tous  ces  ca- 
racteres  l’enfant  appliquera-t-il  le  nom  qu’il  a  entendu  ?  Comme 
il  n’est  pas  encore  capable  de  beaucoup  d’attention  et  d’effort 
d’intelligence ,  il  est  probable  que  ne  comprenant  rien  a  cette 
enigme  il  ne  s’en  occupera  pas ,  et  qu’il  J’oubliera  jusqu'a  ce 
que  de  nouvelles  circonstances  la  lui  rappellent  et  le  mettent  a 
meme  de  la  comprendre. 

En  general,  il  aura,  je  crois,  plus  de  tendance  k  appliquer  le 
mot  chat  a  1’animal  lui-meme  qu’a  unde  ses  caractfcres ,  parce 


369 


DANS  LA  PHKUlME  ENHANCE, 
que  l’animal  doit  le  frapper  plus  qu’aucun  de  ses  caracleres ;  ce- 
pendant  jc  n’oserais  pas  1’affirmer.  Les  idees  des  caractbres  dcs 
corps  6tant  plus  simples  et  arrivant  plus  lota  notre  esprit  que  les 
idees  ties  complexes  des  corps.il  est  Ires  possible,  quoique 
1’ enfant  ne  commence  guere  a  parler  que  lorsqu’il  a  deja  l’idee 
des  corps,  il  applique  tres  frequemment  les  mots  et  meme  les 
substanlifs  aux  qualites  qui  le  frappent  le  plus  vivement  dans  un 
objet. 

J’ai  lu  quelque  part  qu’uu  enfant  appelait  ses  has,  des  chats. 
Ils  etaient  faits  de  poil  de  lapin ,  et  par  consequent  aussi  doux 
au  toucher  que  le  pelage  du  chat.  jS ’appliquait.-il  pas  le  nom  de 
chat  a  la  sensation  tactile  qui  l’avait  charme ,  prficisement  parce 
qu’il  etait  plus  frappd  de  la  moelleuse  douceur  du  pelage  de  l’a¬ 
nimal  que  de  1’ ensemble  de  ses  autres  caracteres  ?  II  n’est  pas 
rare  de  voir  les  enfanls  tomber  dans  des  erreurs  de  ce  genre ,  qui 
trahissent  les  fausses  routes  que  fait  1’esprit  avant  d’arriver  ii  de- 
viner  et  a  comprendre  les  mots  du  langage. 

II  est  probable  que  iorsqu’on  ne  prononce  qu’un  mot  en  atti- 
rant  l’attention  de  l’enfant  sur  une  chose ,  corps  ou  phenomene , 
il  l’applique  toujours  a  ce  qui  le  frappe  le  plus.  Ainsi  montrez- 
lui  un  torrent  enorme  qui  1’etourdisse  par  le  bruit  qu’il  cause,  et 
prononcez  le  mot  torrent ;  que  le  lendemain  il  entende  le  bruit 
du  tonnerre  ou  d’un  violent  ouragan ,  il  est  capable  de  leur  ap- 
pliquer  le  nom  de  torrent.  Moutrez-lui  un  clocherdont  la  fleche 
se  perd  dans  les  nues  et  prononcez  le  mot  clocher;  le  lejnde- 
main,  s’il  voit  un  arbre  elance  comme  la  fleche  du  clocher,  et  dont 
le  sommet  semble  se  perdre  dans  les  images ,  il  est  possible  qu’il 
l’appelle  clocher.  El  il  restera  dans  ces  idfies  jusqu’a  ce  qu’il  en¬ 
tende  appliquer  a  plusieurs  reprises  le  mot  de  torrent  a  une 
masse  d’eau  rapide  qui  court  avec  violence ;  le  mot  de  clocher* 
h  l’edifice  pointu  qui  s’eleve  au-dessus  d’une  eglise  et  en  ren- 
ferme  les  cloches,  et  jusqu’a  ce  qu’il  apercoive  la  vraie  signifi¬ 
cation  de  ces  mots ,  dans  le  rapport  constant  de  l’application  de 
ces  mots  aux  choses  qu’ils  expriment.  Il  cessera  de  les  appliquer 


370  DES  PHtiNOMfcNES  DE  E’ENTENDEMENT 

aux  divers  caracteres  des  torrents  et  des  clochers  qu’il  aura  pu 
voir,  parce  que ,  ces  caracteres  n’ayant  pas  dfe  constantc ,  le 
mfeme  mot  ne  pourrait  pas  leur  etre  applique. 

Comment  l’enfant  arrivfe-t-il  done  a  reconriaitre  que  le  mot 
chat  s’applique  h  l’aninial  et  qu’il  ne  se  rapporte  a  aucun  de 
ses  caracteres  en  pafticulier  ?  11  y  arrive  en  observant  qu’il  ne 
s’applique  hi  a  la  situation  de  l’animal,  ni  ii  sa  grfessetir,  ni  a 
sa  direction ,  ni  a  sa  couleur,  ni  a  ses  attitudes ,  ni  a  ses  mouve- 
ments  particuliers,  parce  tju’il  a  entendu  dohrifer  le  meme  nom 
a  des  chats  places  dans  utie  situation  difKrente,  gros  ou  petits , 
de  diverses  couleurs,  fen  repos  ou  fen  taouvfemcnt.  II  donne 
done  le  nom  de  that  it  urt  animal  qui  a  la  forme,  les  yeux ,  lfes 
miaulements  dil  chat,  e’est-h-dire  ii  Un  certain  ensemble  de  ca- 
racterfes  qui  appartiennfent  h  l'fespfece ;  et  sabs  se  gtiider  d’aprfes 
les  mSmes  caracterfes  cpi’im  naturaliste ,  il  Suit  la  meme  me- 
thode. 

Il  arrive  a  cette  decodverte  par  l’observation  analytique ,  par 
la  methode  logique  de  1' exclusion  et  par  la  synthfise.  Il  parvient 
par  le  meme  mfecanisme  a  dfecouvrir  la  signification  de  toiis  les 
substantifs  collectifs  ,  mfetaphysiques ;  inais  comme  il  en  est  qui 
ne  s’appliquent  qu’a  des  caracteres  moraux ,  il  ne  pourra  les 
comprendre  que  lorsqtl’il  connaitra  lfes  actes  moraux  qu’ils  dfe- 
signent. 

Il  ne  lui  sera  pas  aussi  difficile  de  deviner  le  sens  des  articles 
et  surtout  des  pronoms,  parce  qu’ils  sont  beaucoup  moins  nom- 
breux  et  peu  varifes. 

Mais  il  eprouvera  plus  de  difficultes  pour  les  adjectifs.  Ils  sont 
nombreux,  tres  varifes,  et  plus  varies  encore  par  suite  de  la  diver- 
sitfe  de  leur  genre  que  ne  le  sont  les  substantifs.  Ils  lui  offriront 
aussi  plus  de  difficulte,  parce  que,  s’ils s’appliquent  quelquefois 
ii  des  qualites  saillantes ,  a  des  caracteres  frappants ,  comme  lfes 
adjectifs  :  aurore,  rouge,  jaune,  noir,  blanc,  qui  rappcllent  des 
couleurs  tres  visibles ,  les  adjectifs  ne  designee t  souvent  rjue 
des  qualites  pdu  appareh'tes  ou  peu  frappantes.  Dites  a  un  en- 


DANS  LA  PREMIERE  ENFANCfe. 


371 

fant  que  le  chien  qui  lc  cafesse  est  bon ,  que  le  mouton  est 
doilx,  quelc  serin  est  joli,  que  I’arbre  qu’il  voit  est  roncl,  que 
le  miroir  est  carr<5,  et  ne  prohoncez  que  l’adjectif  en  lui  montrant 
l’objet  dont  vduspai’lez.  II  me  parait  certain  que ,  s’il  ne  connait 
pas  le  nom  de  1’ahimat  ou  de  l’objet  ctbnt  vous  parlez ,  il  aura 
bien  plus  de  tendance  li  appliquer  l’adjectif  ii  l’animal  ou  a  quel- 
ques  uns  de  ses  caracteres  les  plus  apparents  qu’a  1’appliquer  a 
ceux  que  vous  dfisignez.  Il  y  a  bien  plus  de  chances  pour  lui  de 
tomber  dans  celte  erreiir  que  de  l’eviter. 

Il  se  trompera  longtemps  avaut  de  dficOuvrir  la  signification 
de  l’adjectif ,  et  il  se  tt’ompera  jusqu’h  ce  qu’il  ait  observe  qu’on 
applique ,  toujours  et  seulerbent ,  l'adjectif  aux  corps  qui  posse- 
dent  ,  parmi  leurs  iiombreux  caracteres ,  le  caractere  que  1’adjec- 
tif  designe.  C’cst  done  toujours  au  rapport  de  Constance,  entre 
le  liiot  prononeb  et  l’existence  du  caractere  que  le  mot  dfisigne, 
qu’il  decouvrira  la  Signification  du  mot. 

Ce  travail  qui  s’accomplit  graduellement  et  sans  efforts  dans 
la  tete  d’un  enfant  prouve ,  &  la  fois  ,  une  mfimoire  puissante  , 
une  sagacite  comparative  et  un  jugement  merveilleux,  pourde- 
viher  et  apprdcier  la  valeur  des  mots ,  h  cet  8ge  de  la  vie. 

Les  diflicultes  que  l’eiifant  fencontre  dans  les  verbes  sonl  bien 
plus  grandes  encore.  G’est  que  les  verbes  ne  s’appbquent  point 
a  des  choses  qui  persistent  d’une  maniere  visible,  coniine  les 
corps  ou  la  plbpart  fie  Mrs  qualites ,  mais  li  des  actions  ou  a 
des  etats  passagers  fct  fiigitifs  dont  l’enfarit  ne  pent  avoir  qu’un 
instant  le  Spectacle  sous  les  yeux ,  et  dont  il  iie  voit  memo 
souvent  cjue  les  Sythptotnes.  C’est  ainsi  qu’il  appreud  qu’un 
autre  enfant  le  halt,  par  les  mauvais  traitements  qu’il  cn 
essuie. 

Et  puis ,  les  verbbs  sout  les  p'rotees  du  langage  :  par  leurs 
modes ,  leurs  temps,  leUf  nom'bre  et  leitts  persbiinCs,  ils  re- 
vfitent  des  formes  si  ditcfsiliees  et  si  multiplibcs,  (pie  je  reste 
coUfbtidu  de  voir  l’enfant  debrouillbr  la  ■i'bfite  an  milieu  de 
talii  d’dbstacles. 


37'.!  DES  PHENOMEXES  DE  L’ENTENDEMENT 

Quelle  procligieusc  puissance  d’analyse  nc  lui  faut-ilpas  pour 
distinguer  toutes  les  modificationsque  presentc  le  mememot  dans 
toute  une  coujugaison  !  Ouelle  puissance  de  synthese  ne  luifaut- 
il  pas  pour  conserver  dans  son  langage ,  a  tous  les  modes ,  a  tous 
les  temps ,  a  toutes  les  personnes  du  mGme  temps ,  la  significa¬ 
tion  du  verbe ,  du  mode ,  du  nombre  et  de  la  personne ,  du 
temps ! 

L’enfant accomplit  ce  travail,  bienque  les  differentes  modifi¬ 
cations  du  verbe  se  presentent  pele-mele ,  sans  aucun  ordre,  ii 
son  esprit,  comme  le  hasard  des  evenements  et  les  mobiles  ca¬ 
prices  d’une  femme  peuvent  les  inspirer  a  sa  nourrice. 

11  triomphe  de  ces  obstacles ,  sans  avoir  entendu  pronoucer 
toutes  les  modifications  du  meme  verbe ,  etquandil  les  entendra 
pour  la  premiere  fois,  a  l’age  de  trois,  quatrc  ou  cinq  ails,  il 
dcvinera  leur  signification  par  leur  analogic  avec  les  modifica¬ 
tions  semblables  d’autres  verbes  dont  il  aura  dejii  penetru  le 
sens. 

Bien  que  les  adverbes  ne  paraissent  pas  devoir  presenter  au- 
tant  de  difiicultes  h l’intelligence  que  les  verbes,  1’ enfant  eu 
fait  peu  d’usage,  parce  qu’ils  s’appliquent  raremenl  a  des  ca- 
racteres  tres  appareuts  de  Taction  ou  de  l’etat  exprimes  par  le 
verbe. 

Il  en  cst  de  meme  des  prepositions  et  des  conjonctions.  Aussi 
eii  Irouve-t-on  assez  peu  dans  le  langage  des  enfants,  d’ailleurs 
longtemps  pauvre  et  borne.  Il  est  probable  que  la  li.mite  de  leurs 
idees  ne  s’etend  pas  sensiblement  au-dela  des  limites  de  leur  lan¬ 
gage  ,  et  qu’elle  donne  aussi  les  bornes  de  la  puissance  de  leur 
entendement  ii  cette  epoque  de  leur  existence. 

Nous  montrerons  plus  tard  qu’il  en  est  de  meme  du  lan¬ 
gage  de  l’homme  dans  les  premiers  degres  de  la  civilisation  , 
parce  que  1’intelligence  et  la  civilisation  du  genre  liumain ,  qui 
en  est  le  produit ,  se  developpent  d’apres  les  memes  lois  que 
l’entendcment  des  individus.  Et  ces  lois  sont  les  memes  pour 
tous,  parce  qu’elles  se  lient  ii  une  organisation  qui  est  la  meme 


DANS  LA  PBEMJfeRE  ENFANCE.  373 

pour  tous.  Ainsi  l’a  voulu  la  haute  intelligence  qui  a  imprime  a 
la  nature  l’unite  de  dessein  et  de  pcnsee  qu’on  y  retrouve  sans 
cessf. 

L’enfant ,  dans  la  premiere  education  qu'il  recoil  de  sa  nour- 
rice ,  n’apprend  pas  seulement  la  signification  d’un  certain 
nombre  de  mots,  il  apprend  encore,  jusqu’a  un  certain  point , 
les  regies  du  langage  ou  de  la  syntaxe.  Vous  en  avez  la  preuve , 
non  dans  les  erreurs  qu’il  commet  a  chaque  instant,  mais 
dans  les  membres  de  phrase  ou  dans  les  phrases  qu’il  com¬ 
pose  spontanement  et  regulierement ,  par  analogic  avec  les 
phrases  qu’il  a  entendu  prononcer  a  sa  nourrice  et  aux  person nes 
qui  l’enlourent.  Ainsi ,  quand  il  a  entendu  dire  :  la  statue ,  la 
belle  femme ,  il  lui  arrive  de  dire  la  belle  statue  ,  et  non  le  beau 
statue ;  lorsqu’il  a  entendu  dire  les  chevaux ,  les  gros  laureaux, 
il  lui  arrive  de  dire  les  gros  chevaux ,  et  non  les  grosses  chevaux ; 
lorsqu’il  a  entendu  dire  la  montagne ,  le  grand  arbre ,  il  lui  ar¬ 
rive  de  dire  la  grande  montagne ;  parce  qu’avec  lc  temps  il  finit 
par  saisir  les  rapports  de  nombre  et  de  genre  entre  les  mots , 
bien  qu’il  n’ait  pas  la  moindre  idfie  du  nombre,  du  genre  et  de 
la  rfeglc  de  leur  accord  avec  le  substantif  qui  les  regit. 

Toutes  les  personnes  qui  n’ont  jamais  etudie  la  grammaire 
parlent  ainsi ,  et  en  suivent  les  regies  avec  plus  ou  moins  de 
bonheur,  sans  se  douter  qu’elles  les  suivent.  Elies  font  de  la 
prose  sansle  savoir,  el  ne  se  doutent  pas  plus  de  ce  qu’elles 
savent ,  qu’elles  ne  savent  comment  elles  l’ont  appris.  La  scene 
du  Bourgeois  gentilhommc  ne  saurait  faire  que  ce  ne  soit  pas 
un  phenomene  tres  merveilleux. 

A  mesure  que  l’enfant  apprend  le  nom  des  corps ,  de  leurs 
phenomenes  et  de  leurs  caracteres ,  par  I’intermediaire  de  ces 
noms  il  s’en  fait  des  idees  plus  claires  et  plus  neltes,  sa 
m&noire  les  conserve  plus  fidelement ,  l’esprit  en  saisit  plus 
aisement  les  rapports ;  it  l’aide  de  ces  mots  il  raisonne  stir  les 
objets ,  sans  avoir  les  objets  sous  les  veux ,  et  acquiert  ainsi  une 
multitude  d’ idees  qu’il  n’avait  point  aupnravant.  Les  mots  du 


37 h  DES  PHfiNOMfcNES  DJi  L’ENTENDE^ENT 

langage  deviennent  autant  d’appuis  ef  de  degres  a  la  faveur  des- 
qucls  il  s’el&ve  rapidemcnt ,  et  de  plus  en  plus  haut ,  sur  l’hori- 
zon  des  connaissauces  humaines,  el  y  fait,  par  l’observation  et 
par  le  raisonnement ,  une  moisson  de  plus  en  plus  abondante 
qui  l’enrichit  incessamment  et  agrandit  immenseuient  son  do- 
maiue  et  sa  puissance. 

Pour  en  jugcr  par  nqus-memes,  cherchons  a  savoir  le  nombre 
des  auteurs  que  renferme  notre  biblioth&que,  sans  leur  imposer 
aucuue  denomination  numdrique ,  sans  dire  verbalement,  ni 
mentalement ,  un ,  deux ,  trois ,  quatre ,  et  ainsi  de  suite.  Nous 
ne  serous  pas  arrives  au  dixieme,  que  deja  nous  ne  sauronspas 
le  nombre  d’auteurs  sur  Iesquels  nous  aurons  fixe  notre  atten¬ 
tion  ;  nous  serous  obliges  de  les  compter  pour  le  savoir,  c’est-a- 
dire  de  leur  imposer,  a  chacun  en  particulier,  un  nom  de 
nombre  qui  nous  serve  d’appui  et  de  degre  pour  nous  dlever 
plus  haut.  La  connaissance  de  ce  fait  est  sj  vulgaire,  que  si  vous 
disiez  au  plus  ignorant  des  hommes  :  Combien  v  a-t-il  de  francs 
dans  ce  sac  d’argent?  il  vous  repondrait  :  Je  ne  le  sais  pas,  je 
ne  les  ai  pas  comptes. 

Cherchons-nous  a  nous  rappeler  nos  amis,  nos  connaissances 
ou  des  objets  quelconques ,  sans  le  secours  de  leur  nom ,  mais 
seulement  par  la  figure  des  personnes,  par  les  actes  de  leur  vie, 
par  les  usages  et  les  qualites  des  objets ,  e’est  leur  nom  qui  se 
presente  toujours  le  premier  a  notre  memoire. 

Essayons  de  faire  un  raisonnement  sur  une  chose  quelconque, 
e’est  le  nom  de  cette  chose  qui  s’oflre  d’abord  a  notre  pensee , 
et  quelquc  effort  que  nous  fassions  pour  l’eloiguer,  il  revient 
sans  cesse  a  notre  souvenir,  comme  si  l’esprit  ne  pouvait  rai- 
sonner  que  par  I’intermediaire  des  mots.  Ainsi,  avons-nous  a  sa¬ 
voir  combien  font  10  +  15  +  9  +  6,  nous  nommons  et  addi- 
lionnons  verbalement ,  ou  en  nous-memes ,  chacun  de  ces  nom- 
bres,  et  nous  trouvonsque  leur  somme  egnle  /i0.  Voulons-nous 
partir  pour  un  voyage  a  cinq  heures  du  matin  ,  nous  nous  di- 
sons  :  11  faut  nous  lever  a  quatre  heures  et  demie. 


P4.5SS :  L/V  pp^lljipp  ErjfACffX  375 

Vqilii  pourquoi  les  idfies  que  l’enfant  a  des  pgpsppfies  et  des 
clioses  deviennent  plus  claires  et  plus  nettes  apssitot  qu’il  con- 
n.aitlenom  des  choscs;  pourquoi ,  en  se  rappelant  leur  uoin ,  les 
iddes  se  reprgsentent  plus  facilement  5  son  souvenir ;  pourquoi 
il  en  saisit  plus  rapidement  les  rapports,  raisonne  avecbeaupoup 
plus  de  facilite ,  et  trouve  dans  le  langage  un  auxiliaire  si  puis¬ 
sant  pour  ajouter  de  nouvelles  idees  a  ses  premieres  idfies ,  et 
augmenter  indefiniment  le  nombre  de  ses  connaissances. 

IMais  le  langage,  en  le  mettant  en  relation  avec  les  autres 
hommes ,  ouvre  un  champ  bien  autrement  vaste  a  ses  progres. 
11  lui  ouvre  l’hisloire  du  monde,  le  grand  livre  des  connaissances 
humaines,  des  generalions  passees  et  des  generations  pre- 
sentes. 

Ainsi ,  bien  que  le  langage  soit  le  fruit  de  l’intelligence  de 
l’hpmme ,  bien  qu’il  en  soit  le  miroir,  en  sorte  qu’il  suffirait  de 
faire  1’histpire  du  langage  pour  tracer  celle  de  l’entendement; 
bien  qu’il  ne  se  perfectionne  que  par  le  perfectionnepient  de 
l’intelligence ,  il  est  certain  que  1’ esprit  centuple  ses  forces  et 
accroit  indefiniment  sa  puissance  par  le  langage.  Le  langage  est 
le  levier  de  l’intelligence.  C’est,  dans  les  clioses  intcllectuelles , 
l’appui  qu’Archimede  demandait  dans  les  choses  physiques  pour 
soulever  le  monde ;  c’est  le  microscope  qui  nous  montre  les  infi- 
niment  petits ;  c’est  le  telescope  qui  nous  decouvre  les  infiniment 
grands  dps  profondeurs  de  l’immensite,  et  nous  en  revele  les  mys- 
teres.  Et,  chose  merveilleuse !  qui  proclame  peut-etre  plus  haut 
qu’aucun  autre  fait  la  haute  dcstinee  de  l’homme  et  l’immense 
Providence  qui  Je  soutient,  c’est  que  cette  invention  est  au- 
tant  le  fruit  de  l’instinct  que  de  l’entendement  humain.  En 
effet,  a  quelque  degre  de  barbarie  sauyage  qu’on  observe 
l’homme ,  on  lui  trouve  un  langage  quelconque ,  en  sorte  qu’il 
se  montre  aussi  empresse.  aussi  oblige  par  les  instincts  de  son 
intelligence  de  parler,  que  de  manger  et  de  marcher. 

Je  n’abandonnerai  pas  c.e  sujet  sans  faire  observer  que  cette 
immense  decouverte  philosophique,  de  l’inlluence  du  langage  sur 


376  DES  PIIENOMENES  DE  L’ENTENDEMENT 

l’csprit  humain ,  appartient  a  Condillac ,  et  par  consequent  a  cette 
illustre  ecole  francaise ,  que  nous  avons  aujourd’hui  l’ingratitude 
de  dedaigner  et  de  placer  a  la  queue  des  philosophies  etrangeres. 
Je  respecte  et  j’honore  les  convictions ;  mais ,  en  grace  !  qu’on 
nous  inontre  dans  ces  philosophies ,  apres  la  grande  decouverte 
de  Locke,  une  decouverte  philosophique  de  taille  a  se  mesurer 
avec  celle  de  l’analyseet  avec  celle  de  l’influencedu  langage,  et 
alors  nous  nous.empresserons  de  leur  payer  le  tribut  d’admiration 
qui  leur  sera  do. 

DU  DEVELOP PEMEN T  DE  L’lNTELLIGENCE  DANS  LA  SECONDS 
ENFANCE. 

Maintenant  que  nous  savons  comment  se  diveloppe  l’en- 
tendement  humain  dans  la  premiere  cnfance,  combien  sont 
confuses  les  premieres  impressions,  comment  les  premibres  per¬ 
ceptions  sensoriales  etant  fort  obscures  l’intelligcnce  n’y  dis¬ 
tingue  d’abord  que  de  la  peine,  du  plaisir  ou  des  sensations  indif- 
ferentes  sans  en  apercevoir  l’objet ;  comment  se  developpeent  le 
premieres  perceptions  dc  memoire  et  de  jugement,  les  premieres 
Emotions  de  volonti  et  de  colire  sous  l’influence  de  la  sensation 
des  besoins  naturels ,  des  sensations  de  douleur  et  de  quelques 
sensations  gustatives;  comment  le  toucher,  la  vue,  Tome  et  l’o- 
dorat,  n’itant  point  encore  actifs  ala  naissance  etle  gofitl’etant 
a  peine ,  1’intelligence  lie  peut  en  recevoir  de  lumiire;  comment 
la  statue  de  Condillac  n’est  qu’une  fiction  et  non  1’image  de  la 
nature ;  comment ,  lorsque  les  sens  sont  enlin  developpes ,  nous 
n’avons  d’abord  que  des  sensations  plus  vives  et  toujours  encore 
des  perceptions  obscures;  comment  ensuite  l'eiifant  acquiert 
successivement  une  notion  vague  et  abslraite  des  caracteres  des 
corps  et  de  leurs  phenomenes ,  puis  l’idee  physique  des  corps 
eux-memes  et  les  idies  abstraites  des  genres  et  des  espices ;  com¬ 
ment  il  ne  peut  concevoir,  encore,  d’idees  abstraites  fort  gene- 
rales;  comment  il  n’arrive  que  plus  tard,  aussi,  a  l’idee  dc  jus- 


DANS  LA  SECONDE  ENFANCE.  377 

lice  et  ti  mesure  qu’il  en  puise  la  notion ,  hors  de  lui ,  dans  les 
actes  de  justice  et  d’iniquite  dont  il  est  rendu  temoin  par  ses 
propres  yeux,  ou  qui  viennent  ii  sa  connaissance  par  l’education ; 
comment  cette  origine  de  l’idee  de  justice  ne  compromet  en  rien 
la  morale ;  comment  le  sensualisme  n’etablit  point ,  necessaire- 
ment,  la  morale  sur  les  interets  ignobles  et  mfiprisables  du  cceur 
humain,  et  peut  la  fonder  sur  les  interets  les  plus  nobles  et  les  plus 
respectables ;  comment  1’enfant,  sans  interprete,  sans  traducteur 
pour  lui  expliquer  le  langage  qu’il  ne  comprend  pas ,  arrive  d’a- 
bord  a  en  deviner  le  sens ,  par  l’observation  analytique  ,  par  la 
methodelogique  de  i’exclusion  et  par  la  synthese,  c’est-a-dire  par 
un  travail  d’intelligence  admirable  ;  comment  il  arrive  a  con- 
naltre  ainsi  le  sens  des  substantifs,  des  articles,  des  pronoms,  des 
adjectifs ,  des  verbes  et  de  leurs  noinbreuses  modifications ,  des 
adverbes ,  des  prepositions  et  d’une  partie  des  regies  de  la  syn- 
taxe ;  comment ,  ensuite ,  il  se  sert  du  langage  comme  d’un  ap- 
pui  et  de  degres  pour  s’filever  plus  haut  sur  la  sphere  des  idees 
du  monde  intellectuel  et  s’approprier  toutes  les  decouvertes  des 
temps  passes  et  du  present ;  comment  cette  admirable  dficou- 
verte  del’inlluence  du  langage  appartient,  ainsi  quecelle  del’a- 
nalyse,  a  la  philosophie  francaise ,  a  laquelle  elle  fait  le  plus  grand 
honneur.  Maintenant  que  nous  savons  toutes  ces  choses,  suivons 
Involution  et  les  progres  de  1’intelligence  dans  la  seconde  en- 
fance ,  de  trois  a  douze  ou  quinze  ans. 

Aussi  impressionnable  au  physique  qu’au  moral ,  1’enfant ,  a 
cette  periode  de  la  vie ,  est  dans  une  agitation  perpetuelle.  Il  se 
meut ,  crie  et  parle  sans  cesse ,  et ,  comme  il  aiine  le  bruit  avec 
passion ,  il  en  fait  autant  avec  ses  mains  que  par  sa  voix.  Cette 
agitation  est  chez  lui  le  resultat  des  impulsions  irresistibles  de 
l’instinct :  aussi  le  repos  et  le  silence  sont  pour  lui  une  sorte  de 
supplice. 

Par  suite  de  cette  incessante  mobilite ,  il  n’est  pas  plus  suscep¬ 
tible  d’une  attention  soutenue  que  d’une  immobilite  constante , 


i.  Mai  ms.  3. 


378  DES  PHENOSlfeNES  DE  L’ENTENDEMENT 

et ,  coniine  il  a  fort  peu  d’experience ,  il  est  d’un  imprevoyance 

extreme  et  d’une  etourderie  sans  bornes. 

Sa  curiosite  est  proportionnee  a  son  ignorance ;  il  touche  ii 
tout  et  veut  tout  voir  et  tout  savoir ,  pour  peu  que  la  chose  1’in- 
teresse  et  n’exige  que  1’application  des  sens ;  mais  d&s  qu’il  faut 
une  attention  soutenue,  l’ennui  le  prend ,  et  il  abandonne. 

A  mesure  qu’il  s’eloigne  de  la  premiere  enfance  et  approche 
de  la  puberte ,  un  sentiment  de  curiositd  pour  les  differences  des 
sexes,  l’avant-coureur  d’une  passion  que  la  puberte  doit  deve- 
lopper  bientot ,  se  revele  dans  son  ame ,  tandis  que  des  besoins 
prematures  s’eveillent  parfois  dans  ses  sens. 

Dans  le  cours  de  cette  periode  de  l’enfance ,  se  developpenl 
plusieurs  sentiments  qu’on  n’observe  pas  ou  qu’on  ne  voit  que 
rarement  plus  tot.  Ce  sont  la  compassion,  qui  attache  l’enfant  aux 
inalheureux  et  le  fait  parliciper  a  leurs  souffrances ;  la  bonte,  qui 
lui  inspire  de  l’affection  pour  les  etres  sensibles  et  I’envie  de 
leur  faire  du  bien ;  la  sociability,  qui  le  pousse  ii  rechercher  la 
societe  de  ses  semblablcs ,  et  que  dans  la  premiere  enfance  on  ne 
peut  distinguer  de  l’amitie  qu’il  porte  aux  personnes  qui  lui 
dounent  des  soins;  la  haine ,  qui  est  un  sentiment  penible  de 
repulsion ,  que  nous  cause  la  vue  ou  le  souvenir  de  la  personne 
qui  en  est  l’objet;  la  jalousie,  qui  se  nianifeste ,  parfois,  des  le 
berceau ,  contre  un  second  frere ,  et  peut  devenir  la  cause  d’une 
maladie  serieuse  et  d’un  deperissement  grave ;  la  mcchanccle , 
qui  trouvc  son  plaisir  dans  le  mal ;  l’ amour-propre ,  qui  rend 
content  de  soi ;  I’orgueil,  qui  porte  a  s’estimer  plus  que  les  autres 
et  a  prendre  avec  eux  des  airs  de  superiority ;  la  timidite ,  qui 
embarrasse  1’ enfant  et  le  fait  rougir  en  presence  des.  (Strangers 
d’un  age  superieur  au  sien;  la  honte,  qui  le  rend  confus 
et  le  fait  rougir  de  ses  fautes ;  la  crainte ,  sentiment  penible  de 
defiance  en  soi ,  qu’il  doit,  en  grande  partie ,  a  la>  conscience  de 
sa  faiblesse  et  a  la  sevtSrite  dont  on  use  a  son  egard ;  I’entete- 
ment ,  volonte  opiniatre  qui  annonce  une  volonte  personuelle 


DANS  LA  SECONDE  ENFANGE.  379 

independante  qu’on  ne  rendra  pas  facilement  docile  ou  esclave. 

L’intelligence  continue  ses  progres ,  dans  la  seconde  enfance , 
par  1’ education  naturelle  que  l’enfant  puise  dans  la  societd  ou 
il  vit ,  dans  la  nature ,  qui  l’entonre ,  et  dont  le  livre  est  toujours 
ouvert  sous  ses  yeux.  Quand  sa  curiosite  est  souvent  excise  par 
ce  qu’on  Iui  montre  et  par  ce  qu’il  entend,  comme  on  l’observe 
plus  tot  chez  les  enfants  dont  les  parents  sont  aises  et  eclairfe 
que  chez  les  enfants  des  malheureux ,  d’ailleurs  peu  eclaires , 
l’enfant  hate  souyent  ses  progres  par  d’incessantes  questions  qui 
contribuent  a  1’instruire. 

L’education  publique ,  a  laquelle  on  le  livre  plus  tot  ou  plus 
tard ,  ouvre  encore  pour  Iui  une  nouvelle  ere  de  progres  ult6- 
rieurs ,  eloign6s ;  car  elle  les  prepare  de  loin ,  bien  plus  qu’elle 
ne  les  accomplit  immediatement,  Aussi ,  de  deux  enfants  du 
ni6uie  age ,  elevfis  d’ailleurs  de  la  meme  manure ,  celui  qui  a 
appris  a  lire  n’est  point,  par  la  meme,  superieur  a  l’autre  en  in¬ 
telligence  ;  souvent  m6me  il  lui  est  encore  inffirieur.  Cela  est  dfl 
a  ce  que  les  methodes  d’enseignement  generalement  en  usage 
ne  sont  point,  qu’on  me  perinette l’expression ,  assez  physiolo- 
giques,  assez  fondees  surles  gouts,  les  penchants,  les  besoinset 
les  facultcs  de  l’enfance. 

L’enfant,  en. entrant  dans  sa  seconde  enfance,  est  toujours 
oblige  d’observer  les  caracteres  des  corps,  a  plusieurs  reprises, 
pour  parvenir  a connaitre  ces  corps;  ses  observations  sont  d’au- 
tant  plus  repelees ,  quo  les  objets  ont  entre  eux  des  differences 
moins  tranchees  et  moins  apparentes.  Ainsi  il  distingue  bien 
plus  tot  un  peuplier  d’un  chene  qu’un  pommier  d’un  poirier  et 
surtout  qu’un  pommier  d’un  pommier.  Par  la  meme  raison  il 
distingue  bien  plus  proraptement  un  m  d’un  o,  dans  1’alphabet, 
qu’un  m  d’un  n. 

Mais,  chose  remarquable,  etqui  montre  bien  1’influence  dp 
l’exercice  habituel  de  1’intelligence  sur  les  progres  de  l’intejli- 
gepce  elle-m8me ,  ces  lettres  que  l’enfant  avait  tant  de  peine  i» 
reconnaitre  d’abord ,  au  bout  d’un  certain  temps  d’exercice  il 


580  DES  PHENOMiJNES  I)E  L’ENTENDEMENT 

les  reconnait,  au  premier  coup  d’ceil ,  et  dans  un  inslant ,  sans 
duree.  Le  meme  pltenomene  s’observe  dans  la  lecture  :  l’enfant 
n’assemble  d’abord  les  lettres  en  syllabes  et  les  syllabes  en  mots 
qu’avec  beaucoup.de  peine  et  de  lenteur.  Lorsqu’au  contraire 
il  sait  bien  lire ,  ses  yeux  courent  avec  rapidite  sur  les  lignes 
d’une  page,  et  ce  coup  d’ceil  rapide  lui  suffit  pour  saisir  les  idees 
qu’elles  expriment ,  bien  qu’il  ait  vu  les  lettres  et  les  mots  d’une 
mantere  si  confuse  que  les  fautes  d’impression  lui  echappent. 

II  en  est  de  m6me  pour  tous  les  arts  que  nous  commencons  ii 
apprendre ,  et  pour  les  arts  mecaniques  comme  pour  les  arts  pu- 
rement  intellectuels.  Ainsi  1’enfant  qui  apprend  a  danser  a 
d’abord  beaucoup  de  peine  a  executer,  un  a  un ,  les  mouvements 
les  plus  simples ;  il  a  ensuite  beaucoup  de  peine  a  les  ex6cuter 
successivement ,  sans  interruption ,  avec  rapidite ;  il  est  oblige 
d’y  apporter  une  attention  extreme,  beaucoup  de  volonte,  et,  au 
bout  d’un  certain  temps,  il  danse  avec  facilite ,  sans  attention  et 
l’esprit  occupe  de  toute  autre  chose. 

Il  en  est  de  meme  de  celui  qui  apprend  la  musique.  Lorsqu’il 
connait  les  notes ,  il  a  d’abord  une  grande  difficulte  a  recon- 
naitre  les  touches  du  piano  qui  correspondent  aux  differentes 
notes  et  aux  difterentes  octaves ;  il  lui  faut  beaucoup  d’attention 
et  d’efforts  pour  y  parvenir  et  pour  les  frapper  sans  hesiter.  Par 
un  exercice  habituel ,  il  acquiert  une  telle  facilite  qu’il  finit  par 
executer  avec  habilete ,  sans  regarder  les  touches ,  sans  atten¬ 
tion  et  tout  en  soutenant  une  conversation  suivie  sur  un  sujet 
quelconque  qui  l’interesse.  On  croirait  que  dans  ces  cas  l’intel- 
iigence  est  etrangere  aux  mouvements  des  mains  et  aux  mouve¬ 
ments  .des  jambes  et  du  corps ,  tandis  que  c’est  elle  qui  joue  le 
role  principal ,  qui  commande ,  qui  dirige  les  mouvements ,  et 
que  l’habilete  des  pieds  et  des  mains  est  toujours  subordonnee  a 
l’habilete  de  1’intelligence ,  comme  le  montrent  les  efforts  d’at¬ 
tention  et  de  volonte  qu’elle  est  obligee  de  faire  dans  les  com¬ 
mencements  et  dans  tous  les  cas  ou  se  presente  une  nouvelle 
difficulte  d’oxecution. 


SECONDS  ©SEANCE. 


381 


II  suit  de  la  que  les  homines  d’une  intelligence  distinguee , 
tout  etant  egal  d’ailleurs ,  font  des  progres  plus  rapides  dans  les 
arts  manuels ,  dans  les  arts  mecauiques ,  que  les  hommes  d’une 
intelligence  mediocre,  f'.’est  ce  qui  permet  de  former  en  France 
de  bonnes  troupes  plus  rapidement  que  dans  le  nordde  l’Europe. 
G’est  aussi  pour  cela  que  les  recrues  tirees  des  grosses  villes  ap- 
prennent  bien  plus  promptement  les  manoeuvres  de  l’art  mili- 
taire  que  les  paysans  tires  des  hameaux ,  ou  la  civilisation  est 
arrier6e  et  l’intelligence  moins  exercee. 

II  est  sans  doute  curieux  et  inleressant  pour  la  science  d’etu- 
dier  le  developpement  des  penchants  et  des  facultfis  intellec- 
tuelles  de  1’enfant;  mais  il  serait  plus  avantageux  encore  d’en 
d&luire  des  consequences  propres  a  perfectionner,  s’il  est  pos¬ 
sible  ,  1’ education  publique.  G’est  ce  que  je  vais  tenter  ici,  mes¬ 
sieurs,  sans  avoir  la  pretention  d’imposer  mes  idees,  soit  en 
totality,  soit  en  partic.  Mais  je  serais  heureux  que  Ton  y  trouvat 
quelques  vues  utiles.  Je  me  bornerai  d’ailleurs  a  de  simples  re¬ 
marques. 

Messieurs ,  vous  le  savez ,  l’immobilite  et  le  silence  prolonges 
sont  impossibles  atix  enfants,  parce  que  ces  pctits  etres  sont  in- 
cessamment  tourmentes  du  besoin  de  se  mouvoir  et  de  parler. 
Ils  ne  sont  pas  plus  susceptibles  d’une  attention  soutenue ,  sur- 
tout,  pour  1’ etude  de  choses  serieuses.  L’etourderie  et  la  gaiety 
sont  des  caracteres  de  leur  age.  En  ■  exigeant  d’eux  de  la  tran¬ 
quillity  ,  du  silence  et  une  attention  prolongee  dans  les  £coles , 
on  leur  demandedonc  l’impossible.  N’est-ce  pas  un premier  vice? 

Ne  pourrait-on  pas  les  instruireew  les  faisant  parler  hant1  en 
les  laissant  se  mouvoir  et  soulageant  leur  attention  en  aidant  leur 
intelligence?  n’est-ce  pas  ce  que  l’on  fait  dans  l’enseigneinent 
mutuel ,  ou  ces  avantages  sont  deja  realises? 

Un  second  ordre  de  vices  de  l’enseignement  le  plus  generale- 
ment  en  usage ,  c’est  d’occuper  d’abord  les  enfants  de  choses 
sans  intyret  pour  eux ,  de  choses  incapables  d’yveiller  leur  cu¬ 
riosity  et  de  fixer  leur  attention ;  c’est  de  les  occuper  de  l’ytude 


382  DES  PHfiNOMfcNES  DE  L’ENTENDEMENT 

de  l’alphabet  et  des  lettres ,  puis  un  peu  plus  tard  de  lectures  de 
Syllabes,  fort  ennuyeuses,  qui,  ne  leur  inspirant  aucun  intent, 
ies  dggoutent  du  travail  et  nuisent  ii  leurs  progrfis. 

Croit-on  qu’on  ne  Ies  interesserait  pas  davantage ,  si  Ton  se 
bornait  a  leur  donner  successivement  ou  en  m6me  temps ,  par 
d’agr£ables  et  joyeuses  promenades  dans  la  campague ,  les  no¬ 
tions  les  plus  superficielles  et  les  plus  intelligibles,  sur  la  geogra¬ 
phic,  la  geologic,  les  miner aux,  les  vegetaiix,  les  animaux, 
1’ agriculture  et  quelques  uris  des  arts  du  pays  qu'ils  habitent? 
Ne  poufrait-on  pas  leur  faire  ensuite  Ctudier  dans  les£co!es, 
pendant  les  jotirneeS  pluvieuses ,  les  collections  d’histoire  natu- 
relle  qu’ils  auraient  rapportees ,  pour  l’ecole  etpour  eux-infimes, 
de  leurs  promenades  ?  Utie  semblable  education  ne  serait-elle 
pas  plus  en  harmonie  avec  les  facultfis  de  leur  esprit ,  avec  les 
gouts  de  leur  age ;  ne  serait-elle  pas  plus  facile  pour  eux ,  qui  ne 
comprertnent  facilement  que  ce  qui  tombe  sous  les  sens ,  que  ce 
qui  etant  materiel  petit  se  toucher  et  se  voir  sous  toutes  les 
faces  ?  ne  serait-elle  pas  beaucoup  plus  interessante  et  plus  amti- 
sante  pour  eux,  que  l’etude  de  l’alphabet?  Serait-il  done 
coupable  de  les  instruire  en  les  amusant  ?  Faut-il  fitouffer 
leur  aimable  enjouement,  leur  gaietfi  si  franche  et  si  innOcente, 
sous  les  d£gouts  de  l’ennui?  et  d’ailleurs,  par  la  methode  que 
nous  proposons ,  ne  rentreraient-ils  pas  plus  riches  d’idees  et  de 
connaissances  nouvelles  a  pres  un  jour  de  promenade  qu’apres 
un  mois  de  lecture  a  l’ecole?  Leur  curiositfi  etant  vivemerit  Sti- 
muiee  par  le  spectacle  de  la  nature  et  des  arts,  a  tin  age  ou  la 
memoire  est  si  puiSsante ,  ne  S’enrichiraietit-ils  pas  rapidement 
de  beaucoup  de  connaissances  ? 

Plus  tard,  quand  leur  intelligence  se  serait  deja  fortifiee  par 
ces  exercices  habituels  dans  l’etude  de  1’histoire  naturelle, 
ne  devrait-on  pas  profiter  de  la  fdcliite  avec  laquelle  ils  ou- 
blieraieiit  ce  qu’ils  atiraient  appris,  pour  letir  inspire  le 
gotit  de  la  lecture ,  qui  leur  permettrait  de  retrouver  a  vo- 
Idtite ,  dans  des  livres  fort,  abreges  et  tres  clairs ,  fails  ex- 


DANS  LA  SECONDS  ENFANCE.  383 

pres  pour  eux ,  une  partie  des  explications ,  des  indications 
qu’ils  auraient  recues  de  leurs  maitres  et  qu’ils  auraient  ou- 
bliSes  ? 

Ce  mode  d’education  ne  serait  pas  seulement  favorable  a  l’iri- 
telligence ,  il  reunirait  encore  deux  avantages  immenses  qui , 
j’espere ,  en  assureront  un  jour  le  succes ,  et  dont  on  ne  se 
preoccupe  guere  aujourd’hui ,  quoiqu’on  y  pense  un  peu  plus 
qu’autrefois  :  ce  serait  de  fortifier  le  corps  et  la  sante ,  et  de 
prevenir  ces  deplorables  habitudes  qui  infestent  les  ecoles ,  s’f 
r6pandent  par  imitation  et  y  deviennertt  des  6pidGmies  aussi 
dangereuses  pour  l'intelligence  et  pour  les  moeurs  que  pour  la 
sant6  du  corps. 

En  effet ,  toujours  sous  les  yeux  les  uns  des  autres  et  de  leurs 
maitres ,  sans  autres  recreations  que  celles  de  leurs  amusantes 
promenades,  les  enfants  ne  pourraient  s’isoler,  du  moins  on  ne  le 
leur  permettrait  pas,  ettrouver  dans  l’oisivete  les  mauvaises ha¬ 
bitudes  qu’ils  y  pulsent.  Fatigues  le  Soir  par  les  courses  de  la 
journee ,  ils  auraient  un  tel  besoin  de  repos  et  de  sommeil  qu’ils 
ne  tarderaient  guere  a  s’endormir.  Je  crois  que  si  par  Ik  on  ne 
prevenait  pas  entierement  le  mal ,  on  le  diminuerait  beaucoup.  Il 
ne  resterait  plus  qu’h  trouver  le  moyen  de  l’aneantir  enlie- 
rement. 

On  prevoit,  par  ce  que  je  viens  de  dire,  que  je  ne  puis  ap- 
prouver  la  punition  du  cachot ,  encore  en  usage.  L’enfant  seul 
ne  peut  s’en  prendre  qu’a  lui-m6me  pOur  se  desennuyer.  Le 
danger  n’est  pas  moindre  s’il  a  un  compagnofl  de  captivity  Gc 
genre  de  punition  est  par  trop  perilleux  pour  n’etre  pas  sup- 
primfi.  Il  n’a  ete  invent^  que  par  des  personnes  qui  ne  connais- 
saient  pas  les  penchants  de  l’enfance  et  du  cceur  bumaiu ;  et  ces 
reflexions,  qu’oii  le  sache  bien,  doivent,  dans  noire  pensee, 
s’appliquer  a  l’educatioii  des  deux  sexes ! 

Par  la  mSme  raison ,  pour  ne  pas  favoriSer  les  penchants  qui 
me  preoccupent  en  ce  moment ,  je  proscrirais  toute  relation 
d’education,  toUte  relation  habituelle,  entre  les  enfants  des  deux 


384  DES  PHliNOMfcNES  DE  L’ENTENDEMENT 

sexes,  des  l’age  le  plus  tendre.  On  ne  doit  pas  ignorer  que  sou- 
vent ,  des  l’age  de  quatre  a  cinq  ans ,  ils  se  recherchent  avec 
plaisir ,  par  l’attrait  de  la  curiosilc  que  leur  causent  les  diffe¬ 
rences  des  sexes;  et  comme  on  leur  a  donne  deja  des  principes 
de  pudeur,  ils  cachent  soigneuseraent  leurs  actions  aux  yeux  de 
leurs  parents.  Qu’on  songe  bien  que  je  ne  parle  point  par  thdorie, 
mais  par  experience,  et  que  les  medecins  sont  temoins  de  faits 
semblables ,  et  quelquefois  memo  des  maladies  qui  en  sont  la 
suite. 

Par  les  memes  motifs  encore ,  je  proscrirais  1’usage  frequent 
du  fouet  dans  l’education ,  surtout  lorsqu’il  est  administre  par 
des  mains  feminines  chez  des  enfants  de  huit  ;i  neuf  ans.  II  suflit 
de  rappeler  les  effets  que  produisaient  sur  Rousseau  les  chati- 
ments  de  mademoiselle  Lambercier  pour  sentir  l’importance  de 
ce  prdcepte. . . .  Mais  revenons  aux  etudes  des  enfants. 

Pendant  les  jours  depluiequ’ils  passeraient  a  l’ecole,  on  leur 
exercerait  le  corps  par  l’enseignement  mutuel,  a  haute  voix  et 
debout,  pour  les  laisser  libres  de  se  mouvoir,  et  surtout  par  des 
exercices  gymnastiques  prudents  et  incapables  de  leur  faire 
courir  aucun  danger. 

Lorsque  1’intelligence  des  enfants  serait  parvenue  a  un  certain 
developpement ,  lorsqu’ils  auraient  des  notions  superficielles , 
mais  exactes,  sur  la  nature,  qu’ils  connailraient  ces  precautions 
intelligentes  et  sages  qu’on  y  observe  pour  la  conservation  des 
etres  organises  depuis  leur  naissance  jusqu’a  leur  mort,  ne 
serait— il  pas  facile  de  leur  inspirer  des  idees  religieuses ,  des 
idees  de  morale ,  d’ordre  et  de  sociabilite ,  de  commencer,  en 
un  mot ,  leur  Education  morale  et  religieuse  ? 

Ne  pourrait-on  pas ,  d’une  autre  part ,  leur  inspirer  le  desir 
d’apprendre  a  ecrire  pour  etiqueter  leurs  collections  particu- 
lieres  d’histoire  naturelle ,  et  d’apprendre  as  dessiner  au  simple 
trait  pour  figurer  les  especes  qu’elles  renfermeraient  ?  Ne  les 
conduirait-on  pas  ainsi ,  par  un  interet  immediat ,  a  apprendre 
ces  deux  arts  si  importants  pour  toutes  les  professions  ? 


DANS  LA  SECONDE  ENHANCE.  385 

On  dimiuuerait  alors  le  temps  consacre  aux  etudes  d’histoire 
naturelle ,  on  le  restreindrait  au  temps  des  promenades ,  elles- 
memes  diminuees,  dans  leur  duree,  pour  tout  1c  reste  des  etudes. 
On  augmenterait,  au  contraire,  le  temps  cousacre  aux  etudes  de 
l’ecole.  On  fitendrait  graduellement  le  cercle  de  la  geographic  de 
la  localite a celle du  canton, de  1’arrondissement,  du  ddpartement, 
du  pays  entier ,  et  ainsi  de  suite.  On  ajouterait  a  cet  enseigne- 
ment  des  notions  trbs  superficielles  d’astronomie ,  de  physique 
et  de  chimie  experimentales.  On  aurait  soin  de  choisir  les  faits 
les  plus  simples ,  les  plus  intelligibles  et  les  plus  interessants , 
afin  de  donner  plus  d’attrait  a  l’enseignement.  D’ailleurs ,  des 
livres  faits  exprfis  serviraient,  h  cet  egard ,  de  guide  au  profes- 
seur  et  de  memento  a  l’eleve. 

11  serait  temps  aussi  d’inspirer  aux  enfants  le  gout  du  calcul. 
Ne  pourrait-on  pas  les  y  conduire ,  par  leur  interet  particulier, 
en  leur  faisant  donner  par  leurs  parents  des  recompenses  en 
argent,  en  leur  apprenant  et  les  obligeant  h  en  tenir  un  livre  de 
compte,  a  justifier  l’usage  qu’ils  en  feraient  d’aprfes  les  regies 
qui  leur  seraient  imposees  ?  Ne  serait-ce  pas  un  bon  moven  de 
leur  inspirer  de  bonne  heure  des  idees  d’ordre  et  d’economic , 
et  memo  d’appuecier,  a  l’avance,  leurs  penchants  k.venir,  pour  les 
combatlie  et  en  prevenir  a  temps  les  mauvais  effets  ? 

Comnie  les  enfants  seraient  alors  parvenus  a  l’age  de  neuf  a 
dix  ans;  comme  ils  seraient  deja  riphes  de  beaucoup  de  con- 
naissances  positives  qui  donneraient  de  la  force  a  leur  intelli¬ 
gence;  comme  ils  seraient  susceptibles  de  plus  d’attention ,  on 
pourrait  les  initier  a  l’etude  si  abstraite  des  langues ,  en  com- 
mencant  par  leur  iangue  maternelle. 

Je  ne  crois  pas  qu’on  doive  les  y  conduire  plus  tot.  L’etude 
des  langues  est  d’abord  difficile  et  ennuyeuse,  et  il  faui  tout  faire 
pour  6viter  d’ennuyer  les  enfants  et  pour  leur  epargner  des  diffi- 
cultes.  Pourquoi  voudrait-on  qu’a  leur  age ,  ou  la  raison  et  la 
volonte  sonl  si  faibles ,  ils  aient  la  force  de  chercher  longtemps 
a  surmonler  des  obstacles ,  jquand  nous-memes,  dans  I’iige 


386  1)ES  PIlfiNOMfeNES  DE  L’ENTENDEMENT 

de  la  raison ,  nous  repoussons  si  vite  les  livres  obscurs  et  as- 

soupissants  ? 

Pour  leur  epargner  ces  peines  et  ces  dfigouts  qui  empechent 
leurs  progres  dans  1’etude  des  langues ,  j’ai  recherche  avec  beau- 
coup  de  soin  les  causes  de  ces  difficultes ,  et  Si  je  ne  les  ai  pas 
trouvfies  toutes ,  j’ai  du  inoins  decouvert  quelques  uns  des  vices 
qui  lfes  produisent. 

tin  de  ces  vices  de  l'enseignement,  c’est  de  faire  travailler  les 
enfants,  seul  h  seul,  et  sails  secours,  pouf  les  aider  a  vaincre  les 
obstacles  qui  les  ari’fitent.  li  en  rfisulte  que  les  paresseux ,  et 
ceux  qui  sont  moirts  ihtelligents ,  n’etudient  pas  leurs  lettres , 
n’apprennenl  pas  lehrs  lecons ,  ne  font  pas  leurs  themes,  ne  tra- 
duisent  pas  leurs  versions ,  ne  composent  pas  leurs  vers ,  en  un 
mot ,  ne  font  pas  leurs  devoirs  oh  les  copient  sur  ceux  de  leurs 
voisins,  et  que  tous  perdent  un  temps  considerable  et  peut-etre 
beaucoup  plus  de  la  moitie  des  annees  qu’ils  consacrent  a  l’edu- 
cation,  depuis  l’agedequatteou  cinq  ans  qu’ils  commencent  a 
apprendre  a  lire ,  jusqu’h'  Page  de  seize  ou  dix-hhit  qu’ils  ache- 
vent  leurs  etudes  de  college. 

Pour  remedier  a  la  paresse  ,  a  l’ennui  ou  a  l’incapacite ,  je 
voudrais  qu’on  les  divisat  en  classe  de  vingt  a  vingt-cinq  au  plus, 
d’egale  force  a  peu  pres ;  qu’on  les  fit  travailler  ensemble,  comme 
dans  l’enseignement  mutuel ;  qu’on  ne  les  laissat  point  se  heurter 
indeliniment  contre  les  difficultes  qu’ils  ne  peuvent  resoudre ; 
qu’on  ne  leur  fit  point  apprendre  de  memoire,  par  theorie,  et 
seul  a  seul ,  les  rfegles  de  la  gfaminaire,  de  la  Versification,  etc. ; 
mais  qu’on  les  leur  fit  apprendre  par  pratique ,  en  leur  expli- 
quant  successivement  chaque  regie ,  et  en  la  leur  faisant  appli- 
quer  immediatement,  sur  le  tableau,  jusqu’a  ce  qu’ils  n’y  than- 
quent  plus. 

Ils  les  apprendraient  ainsi  beaucoup  plus  facilemeht  et  avec 
beaucoup  moins  de  degout  qu’ils  ne  le  fonten  etudianl  des  r&gles 
abstraites  dhnt  ilsaurontbesoiil  uh  jour,  et  qu’ils  ne  se  rappelle- 
ront  plus  quatid  ils  auront  besoin  d’en  faire  l’application. 


DANS  IiA  SECONDS  ENFANCE.  387 

Qu’on  le  sache  bieri ,  les  enfaiits  n’accordent  leur  attention  a 
une  chose  qu’autant  qu’elle  interesse  leur  curiosit6 ,  qu’ils  en 
voient  l’importance,  l’application  et  l’imm&liate  utilite.  Par  la 
raarche  qu’on  leur  fait  suivre ,  le  tenips  employe  a  apprendre 
lettl-s  regies,  de  mOlnoire,  est  presque  enticement  perdu. 

ToUjours  par  les  mfitnes  motifs ,  pbiir  ne  pas  les  ennuyer  et 
les  dSgouter  du  travail ,  je  voudrais  qu’ils  ne  fusserit  astreints 
h  chercher  leurs  mots  dans  les  dictionnaires  que  dans  les  classes 
les  plus  61ev6eS ;  qu?un  maitre  leur  donnat  le  mot  propre  dans 
les  dernieres  classes ;  que  dans  les  classes  moyennes  il  leur  en 
donnat  plusieurs,  pour  les  habituer  a  choisir.  Par  la,  on  leur 
economiserait  beaucoup  de  temps.  Pour  alleger  encore  les  diffi- 
cultfe ,  et  repandre  de  1’interSt  et  de  la  clarte  dans  leurs  dtudes, 
je  voudrais  aussi  qu’avatit  d’aborder  un  auteur,  un  historien , 
on  leur  en  donnat  une  idee  generate ,  et  qu’ils  etudiassent  la 
gfiographie  necessaire  a  l’intelligence  de  l’atiteur  pour  le  bien 
comprendre.  C’est  ainsi  que  je  leur  apprendrais ,  tout  !i  la  fois, 
la  geographie  et  l’histoire  partieuliCes. 

Par  les  differents  moyens  dont  je  viens  de  parler,  je  crois  que 
Ton  raccourcirait  beaucoup  l’etude  des  langues ,  parce  qu’on  la 
rendrait  beaucoup  moins  difficile,  moins  nauseeuse,  et  qu’il  y 
aitrait  moins  d’incapables  et  de  paresseux.  Si  l’on  releve ,  en 
effet ,  le  temps  perdu  par  les  eleves  qui  s’ennuient  an  lieu  de 
travailler,  qui  s’arrStent  en  face  des  difficult^  au  lieu  de  les  sur- 
monter,  qui  n’apprennent  pas  leurs  lecons ,  ne  font  pas  leurs 
devoirs  et  se  bornent  a  les  copier;  si  Ton  compte  le  temps  qu’ils 
perdent  pour  apprendre  des  regies  qu’ils  ne  comprennent  pas 
d’abord,  qu’ils, apprehnent  a  plusieurs  reprises  avant  de  les  com¬ 
prendre,  ct  d’y  attacher  de  l’interet  parce  qu’ils  n’eu  sentent 
pas  1’importance ;  si  Ton  compte  le  temps  qu’ils  perdent  a  cher¬ 
cher  leurs  mots  dabs  les  dictionnaires,  et  qu’uh  maitre  pourrait 
leur  dpargner,  on  conviendra ,  je  crois ,  que  le  temps  perdu 
s’Gleve  au  total,  comme  je  l’ai  dej'a  dit,  a  plus  de  la  moltifi  de 
celui  qui  est  actuellement  consacreh  l’instniction  de  la  jetmesse. 


388  UES  PHfiNOMfcNliS  DE  L’e.NTENUEMENT 

A  pres  l’etude  des  langues ,  viendraient ,  d'apres  mon  plan , 
celles  de  la  geographic  et  de  Vhistoire  geniirgles ,  celle  dc  la 
rhetorique,  celle  des  mathematiques  et  de  la  philosophic.  Mais 
comme  le  temps  employ^  a  I’etude  de  la  lecture ,  de  1’Gcriture , 
des  langues,  etc.,  aurait  ete  raccourci  de  beaucoup  par  la  mfi- 
thode  que  je  propose ,  ne  pourrais-je  pas  y  ajouter,  a  cause  de 
leur  immense  utilite,  des  notions  precises,  limitees  et  bien  choi- 
sies  d’anatomie,  de  physiologie,  d’hvgifene,  de  medecine,  de 
droit,  de  la  Charte  constitutionnelle  du  pays,  et  des  principes 
generaux  dc  la  politique  ? 

Des  notions  d’anatomie ,  de  physiologie ,  d’hygiene  et  de  me¬ 
decine,  completeraient  l’enseignement  de  la  philosophie,  avec 
laquelle  la  medecine  a  ete  autrefois  confondue;  des  notions 
d’hygiene  et  de  medecine  pourraient  etre  utiles  it  la  sante  pu- 
blique ,  permettre  de  sauver  la  vie  a  des  homines  priv&s  des 
secours  d’un  metlecin ,  et  de  soulager  bien  des  malheureux 
dans  leurs  souffrances. 

Des  notions  superficielles  de  droit  nous  interessent  tous ,  non 
seulement  en  nous  faisant  connaitre  nos  droits,  mais  aussi  en 
nous  apprenant  nos  devoirs.  N’est-il  pas  contradictoire ,  d’ail- 
lcurs,  que  la  society  impose  a  tous  ses  membres  1’obligation 
d’obfiir  a  des  lois  qu’elie  ne  leur  enseigne  point  par  son  instruc¬ 
tion  publique? 

Le  droit,  la  Charte,  et  des  principes  g6neraux  de  politique, 
enseigneraient  a  la  jeunesse  d’une  part  l’importance ,  I’utilite  de 
l’ordre  et  des  lois ;  d’anlre  part  l’importance  et  l’utilit6  de  la 
liberty,  qu’ils  lui  apprendraient  a  distinguer  de  la  licence, 
dansl’interetdela  society.  Ils  lui  apprendraient,  en  meme  temps, 
aussi  les  causes  qui  preparent  et  amenent  le  bouleversement  des 
empires ,  les  malbeurs  publics  et  particuliers  des  nations ,  et  la 
necessite  d’ employer  tous  ses  efforts  pour  les  prfivenir  ou  les 
eloigner. 

Comment  conjurer  de  semblables  calamites  si  Ton  n’emploie 
pas  l’instruction  publique  a  cet  usage  ?  A  quoi  bon  la  monopo- 


DANS  LA  SECONDE  ENFANCE.  389 

liser  pour  n’en  rien  faire  dans  l’interetdelasocifite,  etlaisseraller 
au  hasard  les  generations  futures ,  au  lieu  de  les  guider  et  de  les 
conduire?  Ne  dirait-on  pas  que  les  gouvernements  se  sont  ern- 
pares  de  ce  puissant  levier  sans  savoir  qu’en  faire  ?  Le  legisla- 
teur  ne  devrait-il  pas  etre  appele  a  regler  une  institution  aussi 
iraportante ,  qui  prepare  incessaminent  les  fondements  de  l’a- 
venir  ? 

Et  puis  l’instruction  publique  ne  doit-elle  pas  faire  de  nos  en- 
fants  des  hommes,  des  citoyens  pour  la  society  ?  Groit-on  qu’elle 
y  parvienne  en  leur  enseignant  precise  meet  ce  dont  la  plupart 
n’auront  jamais  a  se  servir?  Mais  par  la,  dira-t-on  peut-etre,  on 
les  prepare  a  l’art  d’ecrire.  Sans  doute.  Mais  ne  pourriez-vous 
pas  les  y  preparer  Ogalement  en  leur  enseignant  des  langues  plus 
utiles  que  des  langues  mortes?  Et  puis,  est-ce  un  avantage  pour 
la  societe  de  regorger  d’ecrivains  et  de  litterateurs  ?  N’est-ce 
pas,  pour  eux-mfimes,  une  cause  de  concurrence  et  de  gene,  et 
pour  la  societe  une  source  inepuisable  d’embarras  et  de  d6sor- 
dres?  On  se  plaint  partout  de  la  vOnalitO  des  6crivains,  des  trou¬ 
bles  qu’ils  suscitent  par  leurs  diffamations  et  leurs  calomnies ; 
on  fait  contre  eux  des  lois  severes ;  les  iribunaux  sont  sans  cesse 
occupes  ti  les  appliquer  et  a  punir ;  et  tandis  que  d’une  main 
le  gouvernement  s’efforce  d’etoulfer  le  mal,  d’eteindre  l’in- 
cendie  par  les  lois ,  de  1’autre ,  par  une  instruction  publique  vi- 
cieuse ,  il  attise  le  feu  en  multipliant  les  ecrivains ,  au  lieu  d’en 
diminuer  le  nombre.  Ne  pourrait-il  pas ,  ne  devrait-il  pas  le  di- 
ininuer,  en  dirigeant  lajeunesse  vers  des  professions  devenues 
aujourd'hui  plus  necessaires ,  plus  utiles ,  et  par  suite  plus  lucra- 
tives  ? 

Je  fais  ces  reflexions  sans  aniertume ;  elles  ne  me  sont  point  in¬ 
spires  par  un  sentiment  hostile  d’opposition  ou  de  critique,  mais 
par  l’amour  de  l’ordre  bien  entendu,  par  l’amour  de  l’ordre  mo¬ 
ral,  et  par  l’amour  du  bien  public.  II  a  pu  etre  utile  et  n£cessaire 
ii  une  autre  6poque  de  favoriser  la  literature  et  la  multiplication 
des  ecrivains.  Le  genre  humain ,  comme  les  individtis ,  arrive  a 


390  DES  PHfcNOMfcNES  DE  L’ENTEMDpMElNT 

la  periode  des  beaux-arts ,  qui  exige  surtout  de  l’imagination , 
avant  d’atteindre  la  periode  philosophique ,  pour  laquelle  il  faut 
toule  la  raison  de  l’age  mur.  Mais  depuis  que ,  par  des  progres 
sans  example  chez  les  anciens ,  les  modernes  les  onl  presque 
egales  dans  les  beaux-arts ,  et  les  ont  prodigieusement  surpasses 
par  la  creation  des  sciences  modernes  et  de  la  philosophic  natu- 
relle  et  positive ,  il  y  a  moins  a  se  preoccuper  de  la  litterature 
et  des  beaux-arts ,  et  plus ,  au  contraire ,  de  l’industrie  et  des 
arts  qui  font  la  richesse  et  la  puissance  des  nations. 

En  resume,  je  proposerais  trois  degres  successes  d’enseigne- 
ment  :  1°  sciences  naturelles ,  lecture ,  ecriture ,  dessin ,  calcul 
et  premiers  principes  de  la  religion ,  de  l’age  de  cinq  ou  de  six  & 
neuf  ans;  2°  continuation  des  enseignements  precedents,  avec 
diminution  du  temps  accorde  aux  sciences  naturelles,  enseignees 
seulement  dans  les  promenades,  dans  les  recreations  de  l’6cole, 
et  addition  de  l’etude  dps  langues,  depuis  l’age  de  neuf  a  quinze 
ans;  3°  enseignement  superieur  de  la  rhetorique ,  des  math6- 
jnatiques,  de  la  philosophie,  du  droit,  de  la  politique,  et  de 
quelques  notions  de  mfidecine ,  de  quinze  a  dix-huit  ans.  Tels 
sont  a  mes  yeux  les  objets  qui  doivent  composer  une  education 
generate  complete. 

L’enseignement  de  tant  de  choses  paraitra  peut-etre  trop 
considerable  pour  le  temps  que  l’enfance  et  la  jeunesse  peuvent 
y  consacrer.  Mais  si  Ton  reflechit  que  1’etude  des  langues  serait 
sensiblement  abregee ,  et  que  j’ajoute  peu  de  Ghose  a  l’enseigne- 
ment  actuel  des  colleges ,  on  conviendra  que  le  temps  de  1’ei}- 
fance  et  de  la  jeunesse  pourra  facilement  y  suffire. 

D’ailleurs,  comme  il  est  toujours  aise  d’en  retrancher  une 
partie ,  les  parents  qui  ne  voudraient  pas  de  Tun  des  enseigne¬ 
ments  dontj’ai  parle,  leferaient  supprimer  pour  leur enfant.  Les 
enfants  qui  se  presen teraient  au  college  a  neuf  ou  dix  ans,  sa- 
chant  deja  lire  ou  ecrire ,  seraient  classes  avec  ceux  qui  com- 
menceraient  l’6tude  des  langues ,  et  prendraient  des  sciences 
naturelles ,  dans  les  promenades  et  dans  les  recreations ,  ce  qu'ils 


DAIJS  LA  SECONDE  ENFANCE.  391 

pourraient  en  saisir,  aidfo  des  explications  des  maitres ,  de  cedes 
des  moniteurs  et  de  leurs  camarades. 

Au  reste ,  tous  ces  enseignements  seraient  toujours  genfiraux 
et  superficiels,  n’etant  point  destines  a  faire  des  naturalistes,  des 
physiciens,  des  chimistes,  des  medecins  et  des  litterateurs.de 
profession.  Ce  but  ne  pourrait  etre  que  celui  des  enseignements 
professionnels  speciaux  qui  succederaient  a  l’enseignement  ge¬ 
neral. 

Pour  l’enseignement  primaire ,  on  pourrait  retrancher  celui 
des  langues ,  a  l’exception  de  la  langue  maternelle ;  celui  de  la 
physique,  de  la  chimie  et  l’enseignement  supfirieur  du  troisieme 
degre.  Je  ne  retrancherais  pas  voloutairement  celui  des  sciences 
naturelles ,  parce  que ,  devant  occuper  les  premiferes  annees  de 
la  seconde  enfance ,  de  cinq  ou  six  ans  h  neuf ,  il  prendrait  un 
temps  que  les  enfants  ne  peuvent  mieux  employer,  et  servirait 
autant  a  leur  fortifier  l’esprit  et  le  corps ,  a  prevenir  de  mau- 
vaises  habitudes  de  toute  espfice  ,  qu’a  les  instruire.  J’y  ajoute- 
rais  meme ,  vers  la  fin ,  quelques  notions  de  droit  et  l’enseigne- 
ment  de  la  Gharte ,  a  cause  de  leur  importance  et  de  leur  grande 
utility. 

Mais  e’en  est  assez ,  beaucoup  trop  peut  -etre ,  pour  prouver 
que  l’instruction  publique  n’est  pas  en  harmonie  avec  les  pen¬ 
chants  ,  les  gouts ,  les  faculties  de  1’enfance ,  et  qu’il  est  possible 
de-la  perfectionner.  Bienque  1’enfance  soit  regardeecommel’age 
du  bonheur,  parce  que  cet  age  est  exempt  des  soucis  et  des  cha¬ 
grins  que  causent  les  passions  de  l’age  mur,  le  temps  des  ecoles 
est  toujours  l’epoque  de  la  vie  qui  parait  la  plus  longue.  G’est 
que  ce  temps  est  pour  1’enfance  un  supplice  dont  la  contrainte 
el  les  degouts  pesent  lourdement  dans  la  mGmoire ,  et  oil  les 
souvenirs  voient  longtemps  une  large  place  assombrie  par  les 
ennuis. 

Si  1’ enfant  6tait  abandonne  a  lui-meme ,  des  son  has  age ,  au 
lieu  d’etre  livr6  aux  mains  de  1’enseignement  public ,  il  conti- 
nuerait,  sansdoute,  a  faire  des  progrespar  l’education  naturelle, 


392  DES  PHENOMfeNES  DE  L’ENTENDEMENT 

mais  il  en  ferait  infiniment  moins ,  et  ses  progres  claRS  la  con- 

naissance  de  la  verite  seraient  moins  solides  et  moins  surs. 

Des  idees  d’imagination  se  developperaient,  sans  doute,  dans 
son  esprit.  Neanmoins,  il  est  probable  que  ses  premieres  idees 
d’imagination  lui  viendraient ,  comme  elles  lui  viennent  ordi- 
nairement,  des  contes  que  ne  manquent  pas  de  lui  faire  les  per- 
sonnes  qui  1’entourent.  En  lui  parlant  des  diables  des  enters,  qui 
avec  une  figure  humaine  portent  des  cornes  au  front,  des  ongles 
crochus  aux  mains  et  aux  pieds ,  et  a  la  croupe  une  queue  de 
bete ,  ne  lui  donnent-elles  pas  des  idees  imaginaires  ?  Ne  con- 
coit-il  pas  avec  etonnement  une  idee  toute  nouvelle  pour  lui , 
l’idSe  d’un  etre  materiel  dont  il  a  vu  tous  les  elements  dans  la 
nature ,  mais  qu’il  n’a  jamais  vus  rfiunis  a  la  figure  humaine? 
C’est  une  imagination  materielle. 

Tout  ce  qu’on  lui  dit  de  la  puissance,  de  la  mfichancete  de  ces 
demons,  forme  egalement  un  ensemble  de  qualites  dont  il  a  vu  des 
exemples  dans  la  matiere,  mais  qu’il  n’a  jamais  vus  ainsi  r6unis, 
et  reunis  au  meme  degre  de  puissance  et  de  mechancete  qu’on  le 
lui  raconte.  Ne  pourrait-on  pas  designer  sous  1c  nom  d ’imagina¬ 
tions  aclionnelles  ou  phenumcnales,  ces  imaginations  quiresul- 
tent  pour  l’esprit  d’une  succession  d’actions  ou  de  phenomenes 
supposes,  comme  ils  le  sont  dans  les  contes,  les  romans  et  les 
pieces  de  theatre  ? 

DE  L’INTEIXIGENCE  PENDANT  ^’ADOLESCENCE. 

Parvenu  a  l’Sge  de  puberte ,  l’enfanf  devient  adolescent.  C’est 
unjeune  homme.  Il  est  toujours  dtourdi,  ilaime  encore  le  bruit 
et  le  mouvement,  mais  moins  que  dans  l’enfance.  Des  nuages  al- 
terent  plus  souvent  sa  gaietfi ;  il  est  moins  gourmand ,  mais  il  a 
plus  de  prfisomption  et  d’orgueil.  Les  vieillards  qui  aiment  a  lui 
donner  desconseilsau  nom  del’experience  perdent  generalement 
leur  temps.  Il  semble  que  !a  faculte  de  les  comprendre  manque 
aujeunehommejilmepriseavecorgueildesconseilsquirennuient. 


PENDANT  [.’ADOLESCENCE. 


393 


11  a  trop  de  confiance  en  lui  pour  ne  pas  braver  les  obstacles  qui 
s’opposent  a  ses  passions ,  jusqu’a  ce  qu’il  ait  niaintes  fois  essuy6 
les  dures  lecons  de  1’ experience.  Chaque  age  n’arrive  ainsi  a  la  sa- 
gesse  qu’a  ses  depens ,  et  il  ne  faut  rien  moins  pour  dissiper 
la  folle  confiance  de  la  presomption  de  la  jeunesse.  Malgre  la 
bonne  opinion  qu’ils  ont  d’eux-memes,  les  jeunes  gens  sont 
souvent.  titnides  en  face  des  Strangers ,  et  surtout  des  Strangers 
d’un  sexe  diffSrent  du  leur.  La  timiditS  et  la  pudeur  sont  surtout 
des  sentiments  de  la  jeunesse. 

II  y  a  une  Smotion  qui  joue  a  cet  age  un  bien  plus  grand  role : 
c’est  un  sentiment  d’affection  ,  mais  d’une  affection  de  nature 
diffSrente  de  celle  de  la  reconnaissance ,  de  1’amitiS ,  de  I’amour 
filial  el  de  la  sociabilitS,  quo  l’adolescent  a  jusqu’alors  Sprou- 
vSs.  Ge  sentiment  le  porte,  d’abord,  vers  tous  les  etres  d’un 
sexe  different  et  du  meme  age  a  peu  prSs  que  le  sien.  Mais  si  les 
circonstances  lui  permettent  de  frSquenter  l’une  des  personnes 
qui  1’attirent ,  ou  si  les  graces  de  l’une  d’elles  font  sur  lui  une 
impression  plus  vive ,  le  moindre  temoignage  de  sympathie ,  le 
plus  leger  regard  d’attention  qu’elle  laisse  tomber  sur  lui ,  I’at- 
teint  au  coeur  et  l’embrase  d’une  ardeur  inconnue.  C’est  l’etin- 
celle  qui  tombe  sur  un  foyer  de  matieres  inflammables. 

Mais  lapassions’allumeaussi  dans  le  coeur  du  jeune  homme 
sans  aucun  temoignage  de  sympathie  propre  a  l’encourager ;  elle 
s’allume  meme  malgri?.  des  t&noignages  manifestes  d’antipa- 
thie. 

Alors ,  tout  entier  a  l’objet  de  son  amour,  il  ne  voit  plus  que 
luidausla  nature,  iln’entend  que  lui,  ne  pense  qu’a  lui,  pendant 
la  veille  et  pendant  le  sommeil ;  tous  les  besoins  semblent  se 
laire  en  lui;  la  passion  le  devore  comme  une  fievre  ardente 
jusqu’ii  ce  que  la  possession  de  l’objet  aime  vienne  l’apaiser; 
ou  qu’elle  s’apaise  d’elle-meme  avec  le  temps;  ou  que  la  raison 
s’egare  jusqu’a  la  folie ,  au  suicide ;  ou  que  la  vie ,  consumfie  par 
la  violence  dela  passion,  s’6feigne  a  la  longue  et  succombe  a  ses 
souffrances. 

asn.  MKn.-rsYCii.  t.  i.  Mai  1843.  4.  20 


39/4  DES  PHfiNOMfcNES  DE  L’ENTENDEMENT 

D’autres  fois,  comme  on  le  voit  dans  les  pays  corrompus,  chez 
les  jeunes  gens  riches  ou  aisfis  que  le  ISche  amour  des  parents  a 
gatfis .  la  passion  prend  un  tout  autre  caractere.  C’est  une  suite 
d’amours  vagabonds ,  d’affections  volages  et  changeantcs ,  de 
caprices  ardents  qui  s’enflamment  et  s’fiteignent  aussitot,  pour 
se  rallumer  ailleurs,  jusqu’h  ce  que  cette  fievre  d’acces  de  liber- 
tinage ,  qui  s’accompagne  de  debauches  et  de  depenses  folles ,  se 
termine  par  la  misfire ,  ou  par  le  retour  complel  ou  incomplet  a 
la  raison ,  triple  fin  de  cette  epoque  orageuse  de  la  vie. 

‘Le  jeune  homme  rachfite  ses  faiblesses  par  des  qualitfis  bien 
prficieuses.  11  est  en  general  sensible ,  compatissant  et  genfi- 
reux.  II  est  trfis  accessible  a  l’amitie ;  et  quoique ,  par  suite 
de  sa  presomption  naturelle ,  il  soit  trop  enclin  h  manquer  de 
respect  a  ses  superieurs  et  ii  ses  parents ,  il  a  horreur  de  l’in- 
gratitude ,  mfiprise  la  cupidite  et  l’egoi'sme ,  estime  les  senti¬ 
ments  nobles  et  genereux :  le  devouement ,  la  franchise  et  le 
courage  portfi  jusqu’ii  l’audace.  11  aime  la  justice  et  la  libertfi 
avec  passion.  Mais  son  fitourderie ,  sa  prfisomption ,  son  igno¬ 
rance  du  coeur  humain ,  son  defaut  d’expfirience  ,  en  un  mot , 
lui  inspirent  une  confiance  aveugle  pour  les  paroles  sentimen- 
tales  des  hommes  a  illusions  ou  le  livrent  sans  defense  aux 
charlatans  qui  l’abusent.  Il  prend  facilement  la  licence  pour  de 
la  libertfi ,  et  court  se  jeter,  tfite  baissfie,  dans  les  pieges  qu’on 
tend  h  son  innocence.  C’est  encore  1’experience  qui  le  gufi- 
rira  de  cette  frenesie.  Les  conseils  de  la  vieillesse  y  font  pen 
de  chose ,  et  souvent  les  jeunes  gens  que  leurs  parents  parvien- 
nent  ii  contenir  par  leur  sfiverite  ne  sont  que  physiquement 
contenus;  ils  murmurenl  intfirieurement ,  et  leur  raison  n’est 
point  soumise.  Ceux  qui  fichappent  ii  cet  enivrement  ne  le  doivent 
frfiquemment  qu’a  l’absence  des  circonstances,  qui,  n’agissant 
point  sur  eux ,  ne  peuvent  v  produire  leurs  effets  naturels. 

Bien  qu’apres  la  puberte  V  entendement  n'ait  pas  encore  at- 
teint  toute  sa  puissance ,  il  a  tom  les  genres  de  facultes  qu’il 
pent  avoir;  il  a  le  jugement  assez  developpfi  pour  aborder  les 


PENDANT  L’ ADOLESCENCE. 


395 


difficult^  les  plus  ardues  des  connaissances  humaines ,  des 
sciences  et  des  arts ;  il  peut  tout  apprertdre ,  mais  il  ne  peut 
pas  encore  dficouvrir  et  inventer  tout  ce  que  l’esprit  humain 
peut  decouvrir  et  inventer ;  il  ne  salt  pas  encore  assez  observer 
et  raisonner.  Les  facultes  intellectuelles  dominantes  a  cet  age 
sont  la  mCmoire ,  qui  est  heureuse  et  fidele ;  l’imaginatlon , 
qui  est  vive  et  brillante ,  mais  trop  peu  regime  pat  le  juge- 
raent.  Il  aura  plus  tard  son  tout  de  superiority,  mais  le  temps 
n’en  est  pas  encore  arrive, 

Ces  trois  facultes  sont-elles  uniques  et  simpies ,  chacUne  eti 
particulier ,  en  sorte  que  la  m6moire  se  montre  egalement  facile 
et  fidele  pour  tous  les  faits  qu’on  lui  confie ,  le  jugement  Ogale- 
meut  prompt  et  sflr  pour  toutes  les  questions  auxquelles  on 
l’applique,  l’imagination  egalement  vive  etheuretise  pour  tons  les 
sujets  qu’elle  conceit  et  dont  elle  fait  l’objet  de  ses  compositions? 
L’observateur  a  pu  apercevoir  que  des  la  seconde  enfance  ces 
facultes  paraissent  deji  multiples ;  mais  les  faits  parlent  un  lan- 
gage  bien  plus  clair  5  l’epoque  de  l’adolescence ,  oft  leS  facultes 
intellectuelles  sont  mieux  dessinOes  et  mieux  caracterisees. 

Qui  ne  s’estapercu  que  parmi  les  jeunes  gens  les  uns  ont  plus  de 
facilite  5  retenir  la  prose  que  les  vers ,  et  d’autres  les  vers  que 
la  prose ;  que  les  uns  ne  peuvent  apprendre  que  ce  qu’ils  com- 
ptennent ;  que  d’autres  apprennent  memo  ce  qu’ils  ne  Com- 
prennent  point;  que  les  uns  retiennent  Ires  facilement  des  aits 
et  tres  difficilement  des  regies  de  grammaire ;  que  ceux-ci  gar- 
dent  mal  le  souvenir  des  lieux  par  oft  ils  passent  et  tres  bien  la 
mCmoire  des  figures;  qu’ainsi  le  memo  jcune  homme  retient 
certaines  choses  avec  une  tres  grande  facility  et  d’autres  avec 
une  extrfime  difficulty? 

Ce  n’est  done  pas  la  mfime  faculty  qui  preside  h  tous  Ces  sou¬ 
venirs?  Si  la  memoire  est  une  faculty  unique,  pourquoi  se 
montre-t-elle  si  inegale ,  si  puissante  et  si  fidele  pour  certains 
souvenirs ,  si  faible  et  si  infidele  pour  d’autres  souvenirs ,  Chez 
le  metne  individu?  La  memoire  est  done  one  faculty  qui  Se 


396  1)ES  PHfiNOMiiNES  DE  l.’ENTENDEMENT 

compose  de  plusieurs  faculles  de  memoire,  comme  les  genres  des 
naturalistes  qui  embrassent  plusieurs  especcs  distinctes?  Ce 
n’est  done  qu’une  faculte  generique  et  multiple? 

Voyonss’il  enserait  de  meine  pour  lejugement.  Les  enfants 
se  montrent-ils  egalement  capablcs  dans  la  traduction  des  themes 
et  des  versions  ?  Assurement  non.  Gependant  n’est-ce  pas  tou- 
jours  par  des  operations  dejugemeritquese  font  les  traductions? 
L’imagination  peut  bien  en  colorer  le  style ,  mais  est-ce  l’ima- 
gination  qui  saisil  la  veritable  signification  des  mots  et  qui  evite 
les  contre-sens  ? 

Quelle  difference  n’y  a-t-il  pas  encore ,  chez  ie  meme  individu , 
dans  les  jeunes  gens ,  sous  le  rapport  du  calcul ,  de  la  musique 
et  du  dessin  qu’ils  apprennent  en  meme  temps !  Pour  toutes  ces 
fitudes  il  ne  faut  encore  que  du  jugement  pour  saisir  les  rapports 
de  quantite  dans  les  nombres ,  les  rapports  d’etendue ,  de  direc¬ 
tion  dans  les  lignes  du  dessin  ,  les  rapports  de  gravite  ,  d’acuite 
et  de  duree  dans  les  sons  de  la  musique.  II  ne  s’agit  pas  de 
composition  oil  l’imagination  ait  rien  a  creer. 

Combien  les  differences  ne  deviennent-elles  pas  plus  pronon- 
cees  et  plus  remarquables  lorsqu’on  voit  surgir,  tout-a-coup,  de 
ces  petits  phenomenes  qui,  doues  d’un  jugement  mediocre  en 
toute  autre  chose,  resolvent  immediatement  et  sans  plume  des 
problemes  qui  arretent  des  mathematiciens  consommds ;  ou  exd- 
cutent,  apres  quelques  essais ,  des  morceaux  de  musique  que 
les  autres  ne  parviennent  a  executer  qu’apres  des  etudes  longues 
et  prolongees ! 

Quand  on  observe  que  celui  qui  fait  preuve  d’un  jugement  si 
prompt  et  si  sur  pour  le  calcul ,  pour  le  dessin  et  pour  l’exd- 
cution  musicale,  pour  les  versions  grecques  et  latines,  ou 
pour  les  themes ,  ne  montre  qu’un  jugement  lent  et  faible  dans 
les  autres  choses,  peut-on  croire  que  le  jugement  soit  une  faculte 
simple  et  unique  ? 

Si  cette  faculte  dtait  unique ,  comme  la  force  de  la  contrac- 
tilite  musculaire ,  le  meme  sujet  qui  fait  preuve  d’un  bon  juge- 


PENDANT  E’aDOLKSCENCE.  397 

meat  en  theme  ae  devrait-il  pas  se  montrer  ii  peu  pres  egalement 
capable  en  version  ,  en  calcul ,  en  dessin ,  en  execution  musi- 
cale  ?  l)oue  d’un  jugement  superieur,  ne  devrait-il  pas  se  mon¬ 
trer  superieur  dans  toutes  les  circonstances  ou  il  faut  surtoutdu 
jugement ,  comme  l’athlete  qui  est  toujours  fort  partout  ou  il 
faut  deployer  de  la  force  musculaire  ? 

Le  jugement  est  done  encore  un  genre  de  facultes  qui  em- 
brasse  beaucoup  d’especes ,  en  un  mot ,  une  faculte  generique 
et  multiple? 

Quelle  prodigieuse  inegalite  ne  rencontre-t-on  pas  aussi  dans 
les  oeuvres  d’iinagination  chez  les  jeunes  gens !  Tel  qui  brille 
dans  le  genre  comique  est  eclipse  dans  le  genre  tragique  par 
celui-lii  meme  qu’il  eclipsait  dans  le  premier  cas ;  l’un  a  du 
succes  dans  les  compositions  legeres  et  echoue  dans  les  compo¬ 
sitions  graves  et  serieuses,  ou  triomphe,  aucontraire,  un  autre 
qui  succombe  dans  les  premieres.  Celui-la  fera  un  litterateur 
distingue,  celui-ci  un  merveilleux  compositeur  de  musique,  un 
troisieme  un  grand  sculpteur ,  et  le  quatrieme  un  peintre  fa- 
meux.  Un  autre  improvise  avec  une  extreme  facility  en  poesie  ; 
vous  lui  jetez  les  mots  les  plus  bizarrement  decousus ,  il  vous  les 
renvoie.aussitot  en  vers  spirituels,  rendus  plus  piqunnts  par  la 
circonstance  meme.  Un  autre,  encore,  improvise  en  musique  et 
parle  lalangue  d’Orphee,  comme  un  orateur,  en  prose,  sa  langue 
maternclle.  Un  autre  enfin  dessine  des  figures  au  trait  avec  au- 
tant  de  facilite  qu’un  ecrivain  public  jette  des  parafes ,  ou  com¬ 
pose  immediatement  une  figure  sur  quatre  ou  cinq  points  aux- 
quels  vousdonnez,  surle  papier,  toutes  les  positions  imaginables. 
Il  place  un  membre  sur  le  premier ,  un  second  membre  sur  le 
second ,  un  troisieme  sur  le  troisieme ,  et  ainsi  de  suite ,  jusqu’a 
ce  qu’une  figure  reguliere  couvre  tous  les  points  marquGs  sur  le 
papier. 

Neanmoins ,  malgre  leur  extreme  facilite ,  les  improvisateurs 
n’atteiguent  presque  jamais  la  sup6fiorite  e  laquelle  s’eievent  les 
auteurs  de  genie  qui  travaillant  avec  lenteur ,  qui  vingt  fois ,  sur 


398  DES  PHENOMtNES  DE  E’ENTENDEMENT 

le  metier,  remettent  leur  ouwage.  Vainement  11s  voudraientsuivre 
le  precepte  du  poete,  gfineralement  ils  n’y  parviendraient  pas. 
Cela  ne  tiendrait-il  pas  a  ce  qu’ils  manquent  de  la  sev&ritfi  du 
gout,  de  ce  gout  delicat  et  fin  qui  est  le  jugement  appliqud  aux 
choses  d’hnagination  ?  Et  n’est-ce  pas ,  en  partie  ,  parce  qu’ils 
manquent  de  cette  extreme  delicatesse  du  gout  qu’ils  s’abandon- 
nent  si  facilement  a  leur  talent  d’improvisation  1 

L’imagination  n’est  done  pas  plus  que  la  memoirc  une  faculte 
unique ,  e’est  done  encore  un  genre  de  facultfis ,  une  faculte  ge- 
nerique  comprenant  diverses  especes ,  des  especes  qui  existent 
aussi  a  differents  degres  chez  les  differents  individus? 

Voilii,  je  crois,  messieurs,  la  clef  des  profondes  inegalites  qui 
s’observent  entre  les  intelligences.  II  y  a  d’autres  causes  encore 
d’in^galites ;  mais  celles-ci  n’affectent  qu’accidentellement  les 
intelligences  en  gfinant  et  dirigeant  leur  developpement  d’une 
maniere defavorable.  Cette  theorie  de  la  multiplicity  des  faculty s 
intellectuelles  est  aussi  la  clef  de  l’analyse  des  facultes  de  l’en- 
tenderaent;  e’est  elle  qui  nous  en  ouvrira  le  sanctuaire  et  qui 
nous  pennettra  de  les  observer  une  a  une  et  en  detail  sur  nous- 
memes,  chez  les  autres  homines ,  dans  les  affections  mentales  et 
chez  les  animaux.  La  doctrine  qui  en  sortira  nous  permettra ,  en 
passant  au  crible  de  la  verite  les  doctrines  contradictoires  des 
philosophes  en  general  et  des  ecoles  philosophiques  de  Gall  et 
de  Reid  en  particulier,  de  separer  l’ivraie  du  bon  grain  ,  et  de 
concilier  leurs  philosophies  opposees. 

OE  L’ENTENDEMENT  HUMAIN  DANS  EA  VIRLIfTE  OU  AGE  MUR. 

Parvenu  au  terme  de  son  accroissement ,  vers  l’dge  de  vingt- 
qinqans,  l’adolescent  entre  dans  1’age  de  la  virility  et  devient 
un  homme.  Son  intelligence  est  plus  grave  et  plus  scrieuse,  sa 
memoire  est  encore  facile  et  sure  ,  son  imagination  vive,  mais 
son  jugement  est  plus  severe  et  plus  juste.  II  a  moius  de  gout 
pour  les  oeuvres  d’imagination ,  il  en  a  davantage  pour  la  verite ; 


DANS  LA  V11ULITE  OU  AGE  MUR. 


ils’etonne  lui-memede  son  refroidissement  pour  les  fictions  ma- 
gnifiques  de  la  poesie  qui  charmaient  sa  jeunesse;  il  s’etonne  de 
n’y  plus  retrouver  les  plaisirs  qui  Font  tant  6mu.  II  ne  s’aper- 
coit  pas  que ,  depuis  cette  epoque ,  la  raison  s’ est  emparee  de 
son  esprit,  et  que  le  jugement  y  doinine  pour  le  reste  de  sa  vie. 

Sans  doute  il  y  a  des  homines  qui  restent  toujours  jeunes  par 
leur  esprit ,  meme  sous  les  glaces  de  la  vieillesse  :  ce  sont  des 
exceptions  au  developpement  naturel  de  l’entendement  humain. 
On  eu  observe  de  bien  plus  extraordinaires  dans  l’histoire  de 
Fhumanite;  car  la  civilisation  du  genre  humain  suit,  comme 
nous  l’avons  dejii  dit  et  comme  nous  le  demontrerons  plus  tard , 
les  memes  lois  dans  son  developpement  que  l’intelligence  des 
individus.  L’histoire  moutre  des  nations  fibres  qui,  restees, 
comme  la  nation  grecque ,  pendant  douze  siecles  d’uue  bril- 
lante  civilisation ,  a  la  periode  des  arts  d’imagination ,  sont  a 
peine  entrees  dans  la  periode  de  la  philosophic  uaturelle  et  posi¬ 
tive,  bien  que  quelques  homines,  chez  ces nations,  comme  Aris- 
tole ,  les  anatomistes  de  l’ecole  d’Alexandrie  et  Galien,  l’aient  cul- 
tivee  avec  ardeur. 

Vous  voyez ,  messieurs ,  que  je  confonds,  pour  le  moment ,  le 
jugement  avec  la  raison ,  et  que  j’eu  fais  la  premiere  qualite  de 
1’esprit.  C’est  que  le  jugement  est  la  faculte  qui  apprecie  les 
actes  des  autres  facultes,  les  souvenirs  de  la  memoire ,  les  con¬ 
ceptions  de  l’imagination  qu’il  dirigej  c’est  lui  qui  decouvre  les 
mysteres  de  la  nature  et  invente  les  arts  utiles  par  les  deductions 
qu’il  tire  de  la  nature  ,  ainsi  que  je  crois  l’avoir.  demonlre  ail- 
leurs  (1).  C’est  lui  qui  fait  distinguer  la  verity  de  l’erreur,  Futile 
de  ce  qui  n’est  qu’agrfiable ,  ce  qui  est  certain  do  ce  qui  est 
douteux ,  le  bien  du  mal ,  ce  qu’il  convient  de  faire  dans  les  en  - 
treprises  importantes  ou  difliciles ,  et  ce  qu’il  faut  eviler  dans  les 
circonstances  pfirilleuses.  C’est  que  le  jugement  est  la  sagesse 


(I)  Voy.  nia  Ibesc  pour  le  dor.lorat,  Paris,  IS23  ,  cliez  I.alibe,  plare 
de  l’Ecole-de-M6decine. 


400 


DES  PHfiNOMiilNES  l)E  L’ENTENDEMENT 
des  conseils ,  la  lumifere  qui  dissipe  les  tenebres,  la  prudence 
qui  dirige  I’homine  a  travers  les  ecueils  ,  le  rend  superieur  aux 
autres  homines ,  l’eleve  au  commandement  et  en  fait  le  guide 
supreme  de  la  societe  dans  les  calamites  publiques.  C’etait  Th6- 
mistocle  a  Salamine,  Annibal  attaquaut  Rome  en  Italie ,  Fabius 
Maximus  defendant  Rome  contre  Annibal ,  Mirabeau  dans  l’as- 
semblee  constiluante ,  Napoleon  dans  plusieurs  circonstances  de 
sa  vie. 

Si  la  raison  de  1’age  mur  met  ordinairement  l’homme  a  l’abri 
des  orages  de  la  jeunesse,  elle  ne  le  protege  pas  contre  toutes 
les  passions.  Chaque  age  a  les  siennes ,  et  en  passant  de  l’un  a 
l’autre ,  l’homme  ne  fait  ordinairement  que  changer  ses  anciens 
penchants  contre  des  penchants  nouveaux.  R’autres  fois ,  il  les 
cumule,  pour  ainsi  dire,  et  se  prepare  ainsi  des  chagrins  amers  ou 
meme  de  grands  et  inseparables  malheurs. 

Ainsi ,  quoique  les  passions  dominantes  de  l’age  mur  soient 
la  cupidite  et  l’ambition ,  elles  n’etoulfent  pas  toujours  celle  du 
libertinage.  La  cupidite  et  l’ambition  sont  de  la  meme  famille , 
ce  sont  deux  soeurs  qui  se  ressemblent  beaucoup  :  la  premiere 
ne  desire  que  des  richesses ;  la  seconde ,  plus  avide  encore ,  con- 
voile  richesses ,  honneurs  et  pouvoir.  La  premiere  s’observe 
presque  toujours  seule  dans  les  classes  inferieures  et  ignorantes 
de  la  socifit6;  la  seconde  vit  au  contraire  dans  les  classes  plus 
elevees ,  plus  eclairees,  ety  est  fividemment  developpee  par  les 
lumieres  de  1’instruction  ou  de  l’education  ;  l’une  est  la  passion 
des  petits ,  l’autre  la  passion  des  grands.  Ge  n’est  pas  un  motif 
de  supprimer  l’education  et  1’instruction  qui  elevent  1’homme  et 
legrandissent;  maise’est  un  motif  pour  y  apporter  un  contrepoids 
et  des  precautions. 

L’instruction  est  une  arme  offensive  et  defensive  terrible; 
e’est  plus  encore ,  e’est  un  ceil  qui  eclaire ,  e’est  un  conseil  qui 
dirige.  Tandis  que  l’homme  dclaire  apercoit  de  loin  son  adver- 
saire  et  en  apprecie  les  forces  et  les  moyens ,  l'ignorant  marche 
en  aveugle  dans  les  tenebres  de  la  nuit ;  tandis  que  le  premier 


DANS  LA  VilULlTK  00  AGli  MUR.  401 

lui  tend  mille  embodies ,  l’ignorant  ne  les  reconnatt que  lorsqu’il 
y  est  tombe.  Aussi  lien  dc  plus  dangereux  pour  la  societe  et 
pour  eux-memes  que  les  homines  instruits ,  sans  fortune  et  sans 
ressources,  qui  entrent  dans  la  societe  armes  de  leur  capacite, 
sans  qu’on  leur  ait  prepare  les  moyens  d’en  faire  un  bon  usage. 
Onne  sauraitimaginer  tous  les  troubles  ettous  les  maux  qui  en 
r&ultent. 

Les  uns ,  n’ayant  pas  assez  d’ambition  ou  ayant  trop  de  con¬ 
science  pour  vivre  aux  depens  des  autres,  et  abandonner  les 
voies  de  l’honnSte  homme ,  went  malheureux ;  les  autres ,  ani- 
bitieux  et  hardis ,  se  fraient  violemment  le  chemin  des  honneurs 
et  de  la  plus  haute  fortune,  l’epee  ii  la  main,  pour  ainsi  dire, 
comme  les  hdros  des  temps  fabuleux ;  d’autres ,  inoins  auda- 
cieux,  s’avancent  en  rampant  par  des  souterrains  tortueux; 
d’autres  s’organisent  en  camaraderies ,  et  foment  de  redouta- 
bles  coalitions  au  sein  de  la  grande  societe ,  qu’ils  troublcnt  in- 
cessamment  par  leurs  entreprises  et  leurs  intrigues.  Malheur  a 
ceux  qui  se  rencontrent  sur  leurs  pas!  ils  tombent,  dechires de 
toutes  parts ,  sans  avoir  apercu  d’ou  sont  partis  les  coups  qui  les 
ont  frappes. 

Ne  serait-il  pas  possible  de  moraliser  et  de  regulariser,  en  la 
dirigeant ,  l’activite  de  toutes  ces  intelligences ,  de  toutes  ces 
forces  vives  ?  Ne  serait-il  pas  possible  d’en  tirer  parti  et  de  les 
faire  touriier  au  profit  de  la  society  eil  les  faisant  travailler  4  leur 
bonheur  meine? 

Ne  serait-il  pas  possible ,  pour  y  parvenir ,  de  computer 
l’enseignement  professionnel  qui  existe  deja  en  grande  partie ; 
de  creer  et  d’organiser  convenablement  des  ecoles  profession- 
nelles  pour  les  besoins  publics  qui  en  manquent  ?  Ne  pourrait-on 
pas  diriger  ensuite ,  dans  des  voies  preparees  d’avance ,  toutes 
les  capacit^s  que  r6v61eraient  des  concours  publics  convenable¬ 
ment  institutes?  Ne  pourrait-on  pas,  dansun  concours,  tenirun 
compte  juste  de  la  morality  des  jeunes  gens  ? 

Voyez  alors  les  avantages  qui  en  resulteraient  pour  la  societe  : 


402  DBS  PHfiNOMiiNES  DE  L’ENTENDEMENX 

les  capacites  rnises  en  relief  par  leur  bonne  conduite  et  par  leurs 
talents  eprouves  pourraient  entrer  de  droit ,  corame  le  font  les 
61eves  de  1’Ecoie  polytechnique ,  de  l’Ecole  uorniale ,  dans  le 
diverses  carrieres  publiques ,  ou  1’avancement  devrait  etre  regie 
d’apres  l’intfiret  general.  Les  capacity  rooms  elevees  entreraien 
dans  une  foule  d’administrations  et  d’entreprises  particulieres 
auxquelles  les  recoinraanderaient  leurs  succfes  des  ecoles , 
l’esthne  de  leurs  maitres  et  meme  l’appui  du  gouvernement. 
L’intelligence  aurait  alors,  dans  la  societe ,  la  haute  place 
qu’elle  devrait  toujours  y  occuper  dans  l’intergt  de  tous ,  pour 
le  bien  et  pour  la  security  meme  de  la  societe. 

Je  ne  sais  si  je  m’abuse ;  mais  je  crois  qu’une  telle  organisa¬ 
tion  ,  dont  je  ne  presente  ici  qu’en  passant  l’idee  fondamen- 
tale ,  de  peur  de  m’ eloigner  par  trop  de  raon  sujet ,  donnerait 
au  gouvcrnemeirt  de  la  force  et  de  la  stabilite ,  a  la  societe  des 
ressources  et  de  la  grandeur ;  car  a  sa  tfite  se  trouveraient  l’in- 
telligence  et  la  moralite ,  qui  sonl  la  veritable  aristocratic  de  la 
nature ,  aristocratic  un  peu  plus  forte  et  plus  respectable  que 
l’aveugle  et  fatale  aristocratie  de  l’h6redite.  J’aime  h  penser  , 
surtout,  qu’elle  mettrait  un  terme  a  ces  habitudes  d’intrigue 
qui  corrompent  les  mceurs  et  l’esprit  des  nations  et  en  prepa¬ 
rent  I’opprobre  et  la  ruine. 

Des  passions  de  la  cupidite  et  de  1’ambition  qui  ont  provoque 
ces  reflexions  et  ces  remarques ,  decoulent  d’autres  passions 
penibles  et  egalement  dangereuses  :  ce  sont  l’amour  du  jeu  et 
les  horribles  emotions  qu’il  traine  a  sa  suite ,  1’aversion ,  la  haine, 
la  jalousie ,  l’envie ,  qui  sont  encore  des  sources  inepuisables  de 
crimes  publics  et  particulars ,  de  troubles  et  de  desordres  dans 
l’Etat,  en  sorte  que  directement  et  indirectement  l’ambition 
excessive  est  une  des  plus  terribles  passions  et  une  de  celles 
que  la  societe  a  le  plus  d’interet  a  contenir  et  a  diriger. 

Enfm ,  a  l’age  de  la  virilite,  il  en  est  encore  une  qui  jouc 
un  grand  role  dans  la  vie  de  l’homme  :  c’est  l’amour  palernel. 


A  uiesure  que  l’homme  approche  de  la  vieillesse  et  entre  plus 
profondement  dans  cette  periode  de  la  vie ,  de  nouvelles  revolu¬ 
tions  se  passent  dans  son  entendement.  Des  le  milieu  de  l’age 
mur,  la  memoire  perd  de  sa  fidelity  pour  les  impressions 
qu’elle  rccoit ;  mais  les  impressions  anciennes  et  surtout  les  im¬ 
pressions  de  la  seconde  enfance  s’y  conservent  avec  une  admi¬ 
rable  fraicheur ,  qui  fait  un  frappant  contraste  avec  l’eclat  terne 
et  efface  de  souvenirs  beauCoup  plus  recents.  Souvent  meme,  du 
jour  au  lendemain ,  le  vieillard  oublie  des  faits  qu’il  lui  importe 
de  retenir. 

L’imagination,  deja  refroidie  dans  l’agemur,  se  refroiditet  se 
d<5coIore  de  plus  en  plus  dans  la  vieillesse.  Lejugement  conserve 
souvent  toute  sa  force  et  ordinairement  sa  superiority  sur  les 
aulres  facultes ,  soit  qu’il  n’aitrien  perdu,  encore,  de  sa  capacity, 
soit  qu’il  la  doive  it  la  grande  experience  qui  I’eclaire ,  soit  a  ce 
quela  voix  des  passions  qui  l’<5garent,  dansla  jeunesse,  esteteinte 
ou  fort  affaiblie.  N’est-il  pas  permis  de  croire  que  toutes  ces 
causes  reunies  contribuent  a  donner  a  la  vieillesse  la  moderation, 
la  prudence  et  la  sagesse  qui  la  caracterisent ,  et  qui  est  reconnue 
par  tous  les  peuples ,  par  les  peuples  civilises  comme  par  les 
sauvages  les  plus  barbares?  Aussi  les  vieillards  siegent-ils  tou- 
jours  en  grand  nombre  dans  les  conseils  des  nations. 

dependant  la  vieillesse  a ,  comme  tous  les  ages ,  ses  faiblesses  et 
ses  passions  qui  lui  rappellent  incessamment  que ,  nialgrc  les 
lumieres  de  sa  grande  experience,  elle  fait  toujours  partie  de 
l’humanite,  et  s’en  rapproche  d’autant  plus  qu’elle  s’eloigne  du 
type  de  sagesse  dont  je  viens  de  tracer  l’esquisse. 

N’ayant  point  encore  franchi  la  periode  de  l’agemur,  je  ne  puis 
m’aider  de  mes  observations  sur  moi-meme ,  pour  parler  des 
sentiments  et  des  passions  de  la  vieillesse ;  je  ne  puis  le  faire 
que  d’apres  les  observations  des  autres  et  d’apres  celles  que  j’ai 
recueillies  moi-meme. 


404  DES  PHGNOMEiVES  BE  L’ENTENDEMENT 

Cette  circonstance ,  je  (lois  1’avouer ,  me  cause  de  l’embarras 
et  a  cause  des  exceptions  individuelles  et  parce  qu’on  apprecic 
bien  mieux  la  puissance  relative  d’un  sentiment ,  a  une  Epoque 
determinee  de  la  vie ,  lors  meme  qu’on  l’a  faiblement  eprouve 
soi-meme ,  que  lorsqu’on  n’a  pu  en  ressentir  l’influence  et  en 
apprEcier  l’activite ,  comparativement  a  celle  des  autres  Emo¬ 
tions.  Aussi ,  mes  incertitudes  et  mes  embarras  se  trahiront  nE- 
cessairement  dans  le  peu  que  j’en  dirai.  Et  si  j’en  parle ,  c’est 
pour  ne  pas  laisser ,  dans  cette  histoire  des  phases  de  l’entende- 
rnent,  un  vide  par  trop  manifeste  et  trop  profond. 

Bien  que  certains  vieillards  se  montrent  fort  gais  et  fort  ai- 
mables ,  la  vieillesse  passe  pour  Eire  d’une  humeur  triste  et 
chagrine.  On  voit ,  en  effet ,  des  vieillards  qui  offrent  ce  carac- 
tere  4  un  trEs  haut  degrE.  On  en  voit  qui ,  aprEs  avoir  Ete  trEs 
doux  et  peu  susceptibles  dans  le  cours  de  leur  vie ,  sont  devenus 
d’une  irritabilitE  et  d’une  impatience  extremes.  Souvent  louan- 
geurs  du  passE,  ils  dEprEcient  et  calomnient  le  present,  comme 
s’ils  se  vengeaient  de  ce  qu’il  leur  echappe  trop  vite.  Quclques 
uns  se  montrent  d’une  sEvErite  pour  Ies  jeunes  gens  qui  semble 
aller  jusqu’a  la  mEchancctE.  C’est ,  dit-on ,  une  des  faiblesses  du 
sexe ,  et  cette  faiblesse  a  bien  des  excuses. 

Les  femmes  perdent  une  si  belle  couronne  et  un  si  grand  em¬ 
pire  ,  en  gagnant  des  annEes  et  franchissant  l’automne  de  la 
vie! 

Les  vieillards  passent  pour  aimer  gEnEralement  la  bonne 
cl  1  Ere;  inais  il  y  a  bien  des  exceptions.  II  y  en  a  dont  l’esprit 
pousse  lelibertinagejusqu’a  la  depravation.  La  jeunesse,  surtout, 
reproche  a  la  vieillesse  son  Egoi'sme ,  sa  cupiditE ,  son  avarice. 
Si  le  reproche  est  souvent  fonde,  la  jeunesse  a  ses  raisons  pour 
y  insister  :  elle  aime  autant  a  dissiper  que  la  vieillesse  a  con- 
server. 

L’experience  prouve  que  l’ambition  ne  s’eteint  pas  toujours 
dans  le  coeur  du  vieillard.  Elle  y  brule  mEme  parfois  d’une  ar- 
deur  dEvorante ,  quoique  le  corps  tombe  en  ruines.  Cependant 


le  vieillard  ue  se  laisse  plus  guere  enivrer  par  les  furnees  de 
l’orgueil ,  quoiqu’il  puisse  tenir  encore  aux  hochets  de  la  vanite. 
Malgre  rallaiblissement  de  son  corps ,  son  esprit  peut  conserver 
un  grand  courage ,  mais  il  n’a  plus  l’audace  de  la  jeunesse.  II 
peut  regarder  la  mort  face  &  face ,  d’un  ceil  tranquille ,  comme 
Socrate,  mais  il  ne  se  precipite  point,  seul,  au  milieu  des  enne- 
mis,  dans  uue  ville  assiegee ,  comme  Alexandre  chez  les  Oxy- 
draques.  La  prudence  est  au  contraire  un  des  caracteres  sail  - 
lants  de  son  age.  Mais ,  en  general ,  lorsqu’il  est  susceptible  de 
commettre  une  honteuse  action ,  son  ame  n’en  ropgit  pas  plus 
que  sa  figure. 

Gen6ralement  peu  sensible  etpeu  compatissant,  il  nes’emeut 
guere  que  pour  ses  intimes  amis  ,  sa  famille ,  et  il  aime  surtout 
ses  petits-enfants. 

Rendu  calme  par  l’affaiblissement  des  passions ,  son  imagina¬ 
tion  ne  pouvant  plus  le  bercer  d’esperances  trompeuses  que  son 
jugement  et  sa  froide  raison  appricient  a  leur  juste  valeur,  il 
se  resigne  et  ne  se  passionne  plus  que  pour  la  conservation  de 
son  repos  et  de  sa  tranquillite  :  aussi  offre-t-il  le  plus  frappant 
contraste  avec  le  jeune  homme.  Trop  riche  de  passe ,  pauvre 
d’avenir,  le  vieillard  vit  de  son  passe  et  tient  beaucoup  au  pre¬ 
sent;  le  jeune  homme,  au  contraire,  riche  d’avenir,  gaspillele 
present  et  ne  vit  que  dans  l’avenir.  Aussi  le  vieillard  est,  en  ge¬ 
neral  ,  pour  les  institutions  politiques ,  comme  pour  sa  fortune 
particuliere ,  essentiellement  conservateur,  et  le  jeune  homme 
essentiellement  innovateur  et  dissipateur.  Le  caractere  politique 
et  la  conduite  de  la  vie  sont  ainsi,  bien  plus  qu’on  ne  lepense, 
le  produit  immediat  et  irreflfichi  de  nos  penchants.  Ce  n’est  pas 
que  le  jugement  et  la  volonte  y  soient  pour  rien ,  mais  ils  sont 
ct  notre  insu  fortement  influences  dans  leurs  decisions  par  nos 
propres  penchants. 

Quand ,  reflechissant  a  l’influence  des  passions  dans  le  cours 
de  la  vie ,  j’apercois  que  l’absence  de  toute  emotion,  et  surtout 
de  toute  emotion  d’altachement,  nous  plonge  dans  un  insuppor 


E06  OES  PHliNOMlSNES  DE  E’ENTENDEMENT,  ETC. 
table  ennui  qui  nous  detache  de  la  vie  et  nous  en  donne  un  pro- 
fond  degout ,  je  me  demande  si  la  plus  grande  partie  des  Emo¬ 
tions  de  Fame  n’est  pas  prEcisEment  destinEe  h  nous  rattacher  a 
la  vie ,  It  en  rendre  le  fardeau  supportable  et  mSme  agrEable  ?  Et, 
.je  l’avoue,  je  ne  puis  surtout  m’empecher  d’y  croire,  lorsque 
j  ’observe  que  les  sentiments  d’affection  qui  nous  y  rattachent  le 
plus  ne  nous  abandonnent  a  aucun  fige.  On  dirait  que  si  le  temps 
les  alTaiblit,  le  temps  les  renouvelle  et  leur  conserve  toute  leur 
vivacitE  et  toute  leur  fratclieur.  Ainsi ,  tandis  que  dans  l’enfance 
nous  nous  aUaclions,  surtout,  aux  personnes  qui  nous  donnent 
des  soins  et  a  nos  parents ,  plus  tard  nous  aimous  nos  freres  et 
nos  camaradcsd’enfance;  danslajeunesse,  c’estl’amourdu  sexe 
opposE  qui  remplit  notre  ame ;  dans  la  virilitE,  c’est  l’amour  de 
nos  enfants ;  et  dans  la  vieillesse ,  Famour  de  nos  petits-enfauts. 
Comment  se  refuser  h  croire  que  cette  harmonieuse  succession 
de  sentiments  d’amour  ne  soit  pas  destinEe  E  rEpandre  inces- 
samment  de  nouveaux  charmes  dans  la  vie  et  h  nous  y  rattacher 
par  des  attraits  toujours  nouveaux.  ? 

Enfin,  souvent  il  arrive  un  moment,  dansla  vieillesse,  ou  les  or- 
ganes  se  dEteriorant  par  les  progrEs  de  l’age,  une  partie  des  sens 
s’oblitEre  ,  l’intelligence  tombe  gradueliement ,  et  quelquefois 
rapidement  en  ruine  par  la  pette  successive  des  facuItEs  de  la 
mEmoire  ,  de  l’imagination  et  du  jugement.  On  dit  alors  que  le 
vieillard  est  en  enfance ;  mais  on  se  tromperait  si  l’on  crovait 
que  l’entenclement  revient  rEellement  a  l’Etat  oft  il  Etait  dans  le 
premier  age  de  la  vie.  Cette  situation  nouvelle  est  un  Etat  de 
dEcadence  et  de  maladie  incurable  qui  ne  fait  que  s’aggraver 
chaque  jour;  qui peut  abaisser  l’homme  au-dessousdela  brute ; 
qui  peut  aller  jusqu’a  le  priver  des  instincts  de  conservation  les 
plus  importants  a  la  vie ,  et  faire  du  plus  noble  des  animaux ,  du 
roi  de  la  terre ,  la  plus  triste  chose  qu’on  puisse  imaginer. 

Remarquons  en  fmissant ,  et  contradictoirement  avec  la  phi¬ 
losophic  moderne ,  que  la  plupart  des  fails  dont  nous  avons  parlE 
jusqu’ici,  dans  Fhistoire  des  phases  de  l’entendement  aux  diffE- 


rents  3ges ,  ne  nous  ont  pas  etc  fournis  par  la  seule  observation 
intfirieure  de  nous-meme ,  mais  par  l’observation  exterieure  et 
par  l’obscrvation  interieure ;  que  l’homrae  ne  porte  point  en 
lui  le  sujet  enlier  de  ses  observations  pbilosophiques ,  comme 
le  crovait  l’illustre  Jouffroy,  et  qu’on  ne  parviendrait  jamais  a 
connaitre  l’entendement  humain ,  et  surlout  la  multiplicity  des 
especes  de  ses  fa  cult  6s  gen6riques ,  si  l’on  se  bornait  a  1’etudier 
en  soi-meme.  Nous  en  auronsbien  d’autres  preuves  par  la  suite ; 
mais  celles-ci  suffisent  pour  rectifier  cette  grave  erreur. 

Maintenant  que  nous  avons  suivi  rapidement  I’intelligence 
dans  son  developpement ,  ses  progres  et  sa  d6cadence ,  nous  de- 
vons  1’ examiner  en  detail  dans  son  exercice  et  son  activity ,  pour 
passer  plus  tard  a  l’analyse  de  tous  ses  phenoinenes  et  de  toutes 
ses  facultys ,  considyrys  separyment  les  uns  des  autres  et  chacun 
en  particulier.  Ce  sera  le  sujet  de  mymoires  ulterieurs. 


ANATOMIE  ET  PHYSIOLOGIE. 


Anatomie  et  Physiologie. 
RECHERCHES 

ANATOMIQUES  ET  PHYSIOLOGIQUES 

SUR  LA  CORDE  DU  TYMPAN, 
pour  servir  a  i/histoire  de  l’h£miplGgie  paciale; 

Par  CL.  BGBItARD, 


La  corde  du  tympan,  depuis  Eustache,  qui  la  d6couvrit,  a 
6t6  pour  les  anatomistes  et  les  physiologistes  le  sujet  d’un  grand 
norabre  de  recherches  et  d’opinions.  Toutefois,  la  physiologie  a 
peu  profite  de  ces  travaux ;  et  chaque  auteur  joignant  sa  thfiorie 
it  celles  qui  l’avaient  pr6cedee ,  n’a  eu  souvent  d’autre  merite 
que  de  laisser  dans  la  science  une  hypothese  de  plus.  Aujour- 
d’hui  rnSme  encore ,  nialgre  les  lumiferes  que  les  etudes  experi¬ 
ment  ales  ont  repandues  sur  les  fonctions  du  systeme  nerveux,  si 
on  lit  tout  ce  qui  a  ete  ficrit  sur  la  corde  du  tympan ,  on  est 
reduit  a  citer  successivement  les  nombreuses  opinions  des  ana¬ 
tomistes  ,  et  pour  conclusion  ,  on  se  trouve  force  de  dire  avec 
Muller  :  que  l’ anastomose  qui  ches  I’homme  et  les  mammiferes 
exists  entre  le  facial  et  le  lingual  par  le  moyen  de  la  corde  du 
tympan  est  completement  enigmaligue.  Or ,  convenir  que  les 
fonctions  de  la  corde  du  tympan  nous  sont  inconnues,  n’est-ce 
pas  avouer  que  les  recherches  ont  ete  insudisantes  surce  point? 
Au  lieu  done  de  chercher  a  concilier  ou  a  refuter  les  dilKrentes 
theories  existantes ,  ne  doit-on  pas  plutot  scruter  la  nature  plus 


IlIiCHERCHES  SDR  LA  CORDE  DU  TYMPAN.  409 

profondGment  ?  En  effet ,  les  dGcouvertes  ne  consistent  pas  4 
demontrerles  erreurs  d’autrui,  etla  vGritG  ne  saurait  se  trouver 
derriGre  une  hypothese  qu’on  renverse  par  une  autre.  Adres- 
sons-nous  4  l!anatomie  et  a  l’experience ,  etudions-les  avec  per¬ 
severance  et  rappelons-nous,  comme  l’a  dit  Vicq-d’Azyr ,  qu’en 
anatomie  et  en  physiologie ,  nous  sommes  autorises  4  chercher 
jusqu’4  ce  que  nous  ayons  trouvG. 

L’exp6rience  directe  sur  les  animaux  vivants ,  1’anatomie  com- 
parGe  et  les  faits  pathologiques  sont  les  trois  sources  ou  nous  pou- 
vons  puiser.  Les  vivisections  sont  un  des moyens  les  plus  puissants 
que  nous  ayons  pour  nous  eclairer  sur  les  fonctions  des  nerfs. 
La  direction  experimentale  imprimee  4  la  physiologie  moderne 
par  M.  Magendie  en  France ,  et  rGpandue  en  Allemagne  et  en 
Angleterre ,  a  fait  faire  dans  ces  derniers  temps  des  progrGs  si 
grands  et  si  rapides  4  la  physiologie  du  systeme  nerveux ,  qu’il 
serait  superflu  de  demontrer  autrement  l’utilite  et  l’importance 
des  Gtudes  experimentales.  L’organisation  comparee  des  animaux 
nous  prSte  aussi  son  secours ;  car  les  organes  nerveux  ne  pou- 
vant  se  suppleer ,  il  en  resulte  que  chaque  nerf  subit  anatomi- 
quement  les  modifications  de  la  fonction  4  laquelle  il  preside ; 
et  ces  varietes  suivies  dans  la  serie  zoologique  constituent  un 
assemblage  de  vGritables  experiences,  d’autant  plus  precieuses, 
qu’6tant  l’ceuvre  de  la  nature ,  elles  sont  exemptes  de  toutes  les 
mutilations  qui  compliquent  souvent  les  vivisections.  La  patho- 
logie  n’a  pas  et6  longtemps  a  ressentir  l’influence  des  decouvertes 
physiologiques ;  les  faits  en  sc  multipliant  se  sont  eclairGs les  uns 
par  les  autres ,  et  nous  pouvons  aujourd’hui  appliquer  avec  fruit, 
dans  la  plupart  des  cas ,  nos  donuGes  physiologiques  a  l’inter- 
pretation  des  alterations  et  des  ph6nomenes  morbides. 

D’apres  cela ,  l’ordre  que  nous  suivrons  dans  ce  mGmoire  est 
tout  tracG. 

Premiere  par  lie.  Recherchcs  anatomiques  sur  la  corde  du 
tympan  dans  l’homme  et  les  animaux. 

Deuxiemepartie.  Experiences  directes  sur  les  animaux  vivants. 


MO 


ANAT05IIE  ET  PHYSIOLOGIC. 


Troisieme  partie.  Rapprochement  des  faits  pathologiques 
avec  les  resultats  fournis  par  l’anatomie  et  les  experiences. 

Premiere  Partie. 

RECHERCHES  ANATOMIQUES. 

La  corde  du  tympan  etablit  une  communication  entre  le  facial 
et  la  cinquieme  paire.  Chez  tous  les  niammifbres ,  elle  se  reunit 
au  nerf  lingual  avant  que  celui-ci  ait  fourni  aucun  rameau  de 
terminaison. 

Relativement  plus  developpee  dans  l’adulte  que  dans  le  foetus, 
la  corde  tympanique  offre  une  disposition  constante  et  une  dis¬ 
tribution  invariable ,  de  sorte  qu’on  doit  regarder  comme  fort 
doutcuses  les  assertions  de  Schlemm,  qui  dit  l’avoir  vue  manquer 
deux  fois  chez  1’homme. 

DESCRIPTION  DE  T.A  CORDE  DU  TYMPAN  DANS  L’HOMME. 

Origine.  Dans  sa  portion  descendante,  k  millimetres  en¬ 
viron  avant  sa  sortie  par  lc  trou  stylo-mastoidien ,  le  nerf  facial 
fournit  la  corde  du  tympan.  Tous  les  anatomistes  ne  s’accordent 
pas  sur  cette  origine.  Ravius  et  Kulhn  la  font  provenirdu  lin¬ 
gual;  MM.  Hivzel,  Rihes  et  Cloquet  la  decrivent  comme  la 
continuation  du  vidien  qui  n’aurait  fait  que  s’accoler  au  tronc 
du  facial  sans  se  confondre  avec  lui ;  M.  Berard  et  Warentrapp 
la  font  naftrc  a  la  fois  du  vidien  et  du  facial ,  et  M.  Chassaignac 
pense  que  ce  filet  nervcucc  nepeut  etre  ratlache  comme  branche 
a  aucun  des  nerfs  qu’il  sert  a,  reunir.  Cependant  la  manierc 
dont  la  corde  du  tympan  se  separe  du  nerf  facial  semble  ne  laisser 
aucun  doute  sur  sa  veritable  origine.  On  peut ,  en  effet ,  admet- 
tre  en  principe  que  tous  les  filets  nerveux  se  detachent  de  leur 
tronc  originaire  ,  en  formant  avec  lui  un  angle  aigu  a  sinus  pe- 
riph&rique;  tandis  que  les  filets  d’anastomose  ou  dissociation 
prfisentent  un  angle  obtus  avec  la  direction  continude  du  nerf 
auquel  ils  se  rdunissent.  Or ,  par  la  dissection  de  pidees  frafehes 


UECHEKCHES  SDR  LA.  CORDE  DU  TYMPAN.  411 

ou  macerfies  dans  l’acide  azotique ,  il  est  facile  de  se  convaincfe 
quo  la  corde  du  tympan  se  detache  5  angle  aigu  du  facial  envi¬ 
ron  a  un  millimetre  au-dessus  du  point  ou  elle  se  recourbe  pour 
suivre  dans  le  temporal  sa  direction  retrograde  :  de  sorte  que , 
pendant  ce  court  trajet  descendant ,  elle  se  trouve  simplement 
accol6e  au  tronc  du  nerf  facial  dans  le  canal  spiroide  et  main- 
tenue  dans  la  meme  gaine  nevrilematique.  Cette  disposition  ana- 
tomique,  tres  bien  figuree  par  Meckel,  a  6t6  decrite  par  MM.  Ar¬ 
nold,  Magendie,  Cruveilhier,  Guarini,  etc. 

Mais  si  on  veut  poursuivre  plus  haut  la  corde  du  tympan  en 
remontant  vers  1’origine  de  la  septieme  paire  ,  on  voit  deux  ou 
trois  filets  delies  se  confondre  immediatement  avec  le  tronc  du 
facial  (1) ,  tandis  que  le  plus  grand  nombre  peuvent  etre  suivis 
sans  beaucoup  de  diflicultfe  jusqu’au  premier  coude  que  forme 
ce  nerf  au  niveau  du  ganglion  geniculaire ,  ou  intumescence 
gangliforine ,  dans  lequel  ils  semblent  se  terminer.  Mais  cette 
terminaison  n’est  qu’apparente ;  car  sur  des  pieces  macerCes 
d’abord  dans  l’acide  azotique  et  ensuite  dans  une  solution  tres 
fitendue  de  potasse ,  afin  de  dissoudre  la  mature  ganglionnaire  , 
on  apercoit  clairement  les  fibres  de  la  corde  du  tympan  passer 
au-dessous  du  nerf  vidien  pour  se  recourber  ensuite  vers  l’ori- 
girie  du  facial.  La  meme  dissection  demontre  encore  qu’au  lieu 
de  descendre  dans  le  canal  spiroide ,  le  nerf  vidien  remonte ,  au 
contraire ,  vers  le  centre  encephalique  en  s’adjoignant  aux  filets 
de  la  corde  tympanique.  II  s’ensuit  que  ces  deux  rameaux  ner- 
veux  tirant  leur  origine  commune  des  fibres  primitives  du  facial, 
il  est  impossible  de  saisir  entre  eux  les  moiudres  rapports  de 
continuite  comrne  l’entendent  MM.  Cloquet,  Hirzel,  Ribes, 
B6rard  et  Warentrapp. 

iinfin ,  pour  obtenir  une  preuve  de  plus  sur  la  veritable  ori¬ 
gine  de  la  corde  du  tympan ,  on  peut ,  comrne  l’a  fait  M.  Gua- 


(1 )  Le  facial  offrc  en  ce  point  un  petit  renflement  gangliforine,  que  j'ai 
vu  quelquefois  assez.  d^vcloppd  pour  conslituer  un  veritable  ganglion. 


kV2  ANAT0M1E  ET  PHYSIOLOG1E. 

rini ,  en  placer  une  portion  sous  le  microscope ,  et  on  reconnaitra 
quo  ce  filet  nerveux  est  compose  de  fibres  longitudinales ,  pa- 
ral  lfeles  entre  elles ,  tandis  que  les  rameaux  de  la  cinquieme  paire 
sou  mis  au  meme  examen  presentent  une  texture  feutree  et  sont 
Wm6s  de  filaments  beaucoup  plus  tenus. 

II  nous  semble  done  bien  demontre  que  la  corde  du  tympan 
tire  du  facial  son  origine ,  qui  sera  necessairement  motrice ;  et 
en  nous  appuyant  sur  l’auatomie  seule ,  nous  pouvons  conclure 
que  la  maniere  de  voir  de  MM.  H.  Cloquet ,  Ribes  et  Hirzel  n’a 
pas  de  fondements  reels.  Quant  aux  opinions  de  Ravius ,  Kulhn 
et  de  M.  Chassaignac ,  elles  doivent  etre  rejetfies  comme  dtant  en 
disaccord  avec  les  fails. 

Trajet.  Une  fois  separee  des  fibres  du  facial,  la  corde  du 
tympan  se  recourbe  en  haut  et  en  dehors ,  a  la  facon  d’un  nerf 
recurrent,  et  se  dirige  vers  la  caisse  tympanique  en  parcourant 
dans  I’apophyse  masto'ide  un  canal  courbe  a  concavite  iuKrieure, 
parallele  au  conduit  de  Fallope ,  et  long  de  8  a  9  millimetres. 
Arrivde  dans  l’oreille  moyenne ,  elle  y  penetre  sur  le  cote  ex- 
terne  de  la  pyramide ,  marche  d’avant  en  arrive  en  decri- 
vant  une  autre  courbure  qui  longe  le  demi-contour  superieur 
de  la  membrane  du  tympan ;  et  passant  entre  l’enclume  et  le 
marteau ,  elle  adhere  et  se  fixe  au  dernier  de  ces  osselets.  Par- 
venue  a  l’extremite  anterieure  de  la  caisse,  la  corde  tympanique 
s’inflechit  en  bas  pour  s’engager  dans  un  nouveau  canal ,  ties 
bien  decrit  par  M.  Huguier ,  el  qui ,  situe  parallelement  entre 
la  scissure  de  Glaser  et  la  trompe  d’Eustache ,  se  termine ,  apres 
un  trajet  de  11  a  12  millimetres,  par  une  extremite  evasee 
et  recourbee  en  bas  au  cote  interne  et  posterieur  de  l’apophyse 
6pineuse  du  spheno'ide. 

Apres  s’etre  degage  des  os  du  crane ,  le  rameau  du  tympan 
se  trouve  situe  en  arriere  et  au-dessous  du  ganglion  otique ,  en 
dedans  de  l’artere  spheno-6pineuse  et  de  la  branche  auriculaire 
du  maxillaire  inferieur,  puis  continue  sa  direction  oblique  en  bas 
et  en  avaut,  et  a  18  millimetres  environ  plus  loin  il  se  reunit  it 


KECHERC1IES  SUP.  I.A  CORDE  J)U  TYMPAN.  413 
angle  aigu  a  la  partie  post6rieure  et  interne  du  nerf  lingual , 
avec  lequel  il  semble  se  confondre. 

Depuis  son  origine  jusqu’a  sa  terminaison  apparente  dans  le 
lingual,  la  corde  du  tvinpan  decrit  line  grande  courbure  antero- 
posterieure  a  concavite  inffirieure.  Elle  subit  successivement  des 
inflexions  partielles  :  dans  son  canal  mastoi'dien,  dans  la  caisse, 
dans  son  conduit  anterieur  temporo-epineux ,  et  dans  la  portion 
extra-cranienne.  Dans  tout  ce  trajet,  elle  est  libre  et  accessible 
aux  instruments  dans  l’oreille  moyenne  et  dans  la  fosse  epineuse, 
et  protegee  par  des  conduits  osseux  dans  le  reste  de  son  par- 
cours.  Les  rapports  de  la  portion  mastoTdienne  ne  donnent  lieu 
a  aucune  remarque ;  rnais  dans  la  caisse  les  fibres  nerveuses  ont, 
independamment  de  leur  nevrileme,  une  autre  enveloppe  formee 
par  la  snuqueuse  tympanique,  qui,  se  reflfichissant  au  niveau  du 
marteau,  sert  a  fixer  la  corde  du  tympan  dans  ce  point.  D’apres 
certains  auteurs ,  celte  gainc  muqueuse  mettrait  le  nerf  a  1’abri 
du  contact  de  l’air,  et  le  protegerait  dans  les  cas  d’otite  simple 
ou  suppuree ,  en  empechant  l’inflammation  de  se  propager  au 
tissu  Uerveux.  C’est  sans  doute  a  la  meme  disposition  qu’il  faut 
attribuer  la  grande  vascularite  de  la  corde  du  tympan  dans  l’o- 
reille  moyenne ,  car  M.  Guarini  dit  1’avoir  vue  couverte  d’un 
reseau  'vasculaire  tres  riche  dans  certains  cas  d’otite ,  ou  apres 
des  injections  tres  pdnetrantes.  Du  reste,  depuis  son  origine 
jusqu’a  sa  sortie  du  temporal,  la  corde  tympanique  ne  recoit, au¬ 
cune  anastomose,  et  nc  fournit  aucun  filet,  ni  a  la  muqueuse  de 
la  caisse,  ni  au  muscle  des  osselelsde  1’ouie.  Mais  bientot  apres 
s’etre  digagee  des  os,  elle  recoit  un  rameau  anastomotique  du 
tronc  du  maxillaire  inferieur,  puis  deux  ou  trois  filets  plus  gros 
provenantdu  lingual  lui-meme.  On  peut  s’assurerque  ces  anasto¬ 
moses  sont  fournies  par  la  cinquieme  paire,  a  cause  de  leur  direc¬ 
tion  et  a  cause  de  l’augmentation  considerable  du  volume  de  la 
corde  du  tympan  apres  qu’elle  les  a  recues.  Plusieurs  auteurs  out 
encore  signale  un  rameau  de  communication  avec  le  ganglion 
otique.  Je  n’ai  jamais  pu  le  trouver  ni  sur  l’homme  ni  sur  les 


fSlOLOGIE. 


Ill h  ANATOMIE  ET  PHY 

anunaux ;  je  pease  qu’on  a  peut-etre  voulu  parler  du  filet  euvoy6 
par  le  tronc  meme  du  maxillaire  inferieur. 

Terminaison.  En  decollant  avec  soin  la  corde  du  tympan  du 
nerf  lingual ,  on  peut  facilement  la  conduire  jusqu’au  niveau 
du  ganglion  sous-inaxillaire.  Mais,  dans  ce  point,  le  lingual 
augmentc  de  volume ;  son  tissu  devient  plus  serre  a  cause  du 
grand  nombre  de  filets  ganglionnaires  qu’il  recoit,  de  sorte  qu’il 
est  difficile  au  premier  abord  d’isolcr  les  fibres  nerveuses  appar- 
tenant  a  la  corde  du  tympan.  Cependant,  sur  des  pieces  convc- 
nablement  prepares,  on  le  voit  manifestemcnt  se  continuer 
au-dela  dans  le  nerf  lingual.  II  est  vrai  qu’il  existe  constamment 
des  filets  de  communication  entre  le  ganglion  sous-maxillaire  el 
la  corde  du  tympan  ;  mais  il  me  parait  bicu  difficile  de  decider 
par  l’anatomie  sj  ces  filets,  qui  sont  du  reste  en  tres  petit  nombre, 
apparliennent  au  systeme  ganglionnaire  ou  a  la  corde  du  tym¬ 
pan.  Dans  tous  les  cas,  on  est  fonde  a  dire,  sans  craindre  de  se 
tromper,  que  la  presque  lotalite  de  la  corde  du  tympan  se  ter- 
mine  dans  la  langue ,  et  constitue  pour  le  nerf  lingual ,  avec  le- 
quel  elle  se  confond ,  une  veritable  racine  motrice. 

GANGLION  SOUS-MAXILLAIRE. 

A  part  son  volume ,  qui  est  variable ,  le  ganglion  sous-maxil- 
Iaire  ne  manque  jamais  dans  l’homme.  11  presente  une  forme 
ovo'ide,  et  est  situe  au-dessous  du  nerf  lingual,  dans  Ic  tissu 
cellulaire  qui  separe  ce  nerf  de  la  glande  sous-maxillaire.  Les 
filets  nerveux  qui  appartiennent  ii  ce  ganglion  peuveut,  pour  la 
facility  de  la  description,  se  distinguer  :  1°  en  superieurs, 
2°  anterieurs ,  3°  posterieurs ,  ka  inf&'ieurs.  Les  filets  supirieurs 
sont  en  grande  partie  fournis  par  le  nerf  lingual  au  ganglion  sous- 
maxillaire.  Les  anterieurs,  au  contraire,  emanent  tous  du  gan¬ 
glion,  et  se  partagent  en  deux  faisceaux,  dont  1’un  se  confond 
avec  les  fibres  du  lingual  qui  se  dirigent  vers  la  langue,  tandis  que 
l’autre  conlourne  en  sautoir  le  meme  nerf  pour  sc  porter  plus 


RECHURCHES  SUR  LA  CORDE  DU  TYMPAN.  415 
en  avau  t  dans  la  glande  sub-linguale ,  on  formant  dans  ce  point 
un  petit  ganglion  ddcrit  par  M.  Blandin  ( ganglion  sub-lingual). 
Les  filets  posterieurs  du  ganglion  sous-maxillaire,  qui,  je  crois, 
n’ont  pas  encore  ete  decrits,  sont  les  moins  nombreux.  Au 
nombre  de  trois  ou  quatre  tres  greles ,  ils  s’irradient  sur  la  face 
externe  du  muscle  bucclnateur,  penetrent  dans  les  interstices  de 
ses  fibres  en  suivant  en  general  les  ramifications  vasculaires,  se 
termineut  dans  la  muqueuse  de  la  joue  et  probablement  dan6 
les  glandules  qu’ellc  contient.  Mais  parmi  ces  filets  il  en  est  un 
beaucoupplus  volumineux,  que  j’ai  constamment  rencontrd,  et 
qui  est  remarquable  par  le  trajet  qu’il  parcourt,  Apres  sa  uais- 
sance  du  ganglion ,  il  remonte  en  arriere  et  en  haut ,  se  placant 
d’abord  sur  la  face  externe  du  buccinateur,  puis  entre  ce  muscle 
et  le  ptdrygoidien  interne ,  et  arrivd  sur  les  parois  latdrales  et 
superieures  du  pharynx ,  il  se  decompose  en  filets  nombreux  et 
tenus ,  dont  les  uns  s’anastomosent  avec  des  rameaux  ganglion- 
naires  qui  entourent  l’artere  pharyngienne  superieure,  et  dont 
les  autres  se  termineut  dans  la  muqueuse  superieure  et  laterale 
du  pharynx.  Les  filets  infirieurs  sont  tous  pour  la  glande  sous- 
maxillaire.  Il  en  est  qui  penetrent  dircclement  dans  son  tissu , 
d’autres  qui  se  portent  en  avant  en  s’enlacant  autour  du  conduit 
de  Warthon ,  et  un  ou  deux  qui ,  descendant  plus  bas  et  en  ar¬ 
riere,  vont  communiquer  avec  les  rameaux  sympathiques  qui 
accompagnent  les  divisions  de  l’artere  faciale. 

En  resume,  dans  l’homme  la  corde  du  tympan  est  un  rameau 
du  facial  specialement  destine  a  la  langue.  Sa  fusion  avec  le  lin¬ 
gual  permet  de  considerer  ces  deux  nerfs  conime  n’eu  formant 
qu’un  seul  pour  la  muqueuse  linguale.  Mais  n’est-ce  pas  aller 
contre  toutes  les  idees  admises  sUr  la  distribution  des  nerfs  que 
de  donner  des  rameaux  moteurs  aux  membranes  muqueuses  ? 
Tout  ce  que  Ton  peut  repondre ,  c’est  qu’il  faut  d’abord  dire 
d’accord  avec  les  faits  anatoiniques.  Or,  il  est  tres  facile  de  de- 
montrer  que  la  corde  du  tympan  se  termine  dans  le  lingual ; 
et  en  suivant  avec  la  plus  scrupuleuse  attention  les  filets  terrni- 


416  AN  ATOM  IE  ET  PHYSIOLOGIE. 

naux  de  ce  nerf  avec  une  forte  loupe  ou  sous  le  microscope ,  on 
peut  affirmer  qu’ils  se  perdent  en  entier  dans  l’epaisseur  de  la 
muqueuse  de  la  pointe  de  la  langue.  Quant  au  ganglion  sous- 
inaxillaire ,  il  a  des  connexions  evidentes  avec  la  corde  du  tym- 
pan  dans  1’homme ;  mais  il  est  difficile  d’affirmer  s’il  recoit  ou 
s’il  donne.  Ses  anastomoses  avec  le  nerf  lingual  sont  beaucoup 
plus  faciles  a  analyser,  et  on  constate  plus  nettement  un  ^change 
de  filets ;  mais  il  est  indubitable  que  le  lingual  en  recoit  beau- 
coup  plus  qu’il  n’en  fournit. 

D’aprfes  ces  resultats  purement  anafomiques,  sans  rien  pr6- 
juger  sur  ce  que  pourra  nous  apprendre  la  physiologie,  on  est 
conduit  i  reconnaitre  dans  le  nerf  lingual,  a  sa  terminaison,  trois 
Elements  nerveux  provenant  de  trois  sources  difKrentes :  1“  1’ ele¬ 
ment  sensitif ,  qui  predomine  sur  les  deux  autres ;  2°  l’iliment 
moteur,  represents  par  la  corde  du  tympan ,  tirant  son  origine 
des  fibres  primitives  du  facial,  qui  ont  toutefois  traverse  l’intu- 
mescence  gangliforme  ou  le  ganglion  geniculaire  de  la  septibme 
paire ;  3 '  l’element  ganglionnaire  provenant  du  ganglion  sous- 
maxillaire ,  et  etablissant  ainsi  une  relation  anatomique  entre  la 
muqueuse  de  la  langue  et  les  glandes  sous-maxillaire  et  sub-lip- 
guale. 

ANATOMIE  COMPAREE  DE  LA  CORDE  DU  TYMPAN  ET  DU  GANGLION 
SOUS-MAXILLAIRE. 

1°  Dans  les  mammiferes. 

Nous  aurons  plutot  des  rapprochements  a  Stablir  que  des 
differences  4  signaler ;  car,  dans  1’homme  et  tous  les  mammi¬ 
feres  ,  la  corde  du  tympan  suit  invariablement  la  meme  loi  dans 
son  origine,  son  trajet  et  sa  terminaison.  Chez  tous,  elle  se  de- 
tache  du  facial  un  peu  avant  sa  sortie  du  trou  stylo-mastoi'dien,  se 
place  dans  l’oreille  moyenne  entre  l’enclume  et  le  marteau,  et  va 
se  terminer  dans  le  nerf  lingual.  La  disposition  anatomique  du 
ganglion  sous-maxillaire  est  loin  d’etre  aussi  constante.  Cepen- 


RECHERCHES  SUR  LA.  CO  RUE  DU  TYMPAN.  /l  1 7 

dant,  alin  d’eviter  les  repetitions,  nous  ne  nous  arreterons  que 
sur  les  particularity  qui  nous  sembleront  de  quelque  impor¬ 
tance. 

1°  Quadnimanes.  Sur  les  ouistitis ,  je  n’ai  rien  trouve  de 
remarquable  dans  la  corde  du  tympan.  Le  ganglion  sous-maxil- 
laire  est  dispose  comme  dans  l’homme. 

2°  Carnassiers.  A  pres  l’homme  et  les  quadrumanes,  c’est 
dans  cet  ordre  qu’on  observe  la  corde  du  tympan  proportion- 
nellement  plus  d6veloppee. 

Dans  le  chien ,  il  y  a  un  rameau  d’anastomose  provenant  du 
tronc  du  maxillaire  inferieur,  et  plusieurs  filets  envoves  par  le 
lingual.  Le  ganglion  sous-maxillaire  est  situe  tres  en  arriere,  de 
meme  que  la  glande  sous-maxillaire,  qui  est  recuiee  jusque  sous 
Tangle  de  la  machoire.  Les  connexions  de  ce  ganglion  avec  le 
lingual  et  la  corde  du  tympan  existent  a  un  plus  faible  degre  que 
dansl’homme.  La  glande  sub-linguale  proprement  dite  manque, 
ainsi  que  les  filets  ganglionnaires  anterieurs. 

Le  chat,  comme  le  chien,  a  la  glande  sub-linguale  remplacee 
par  un  petit  amas  glanduleux ,  place  dans  Tepaisseur  de  la  levre 
inferieure ,  prfis  de  la  commissure  labiale ;  le  ganglion  sous- 
maxillaire  est  peu  developpe. 

Dans  la  chauve-souris ,  la  taupe ,  le  herisson  ,  j’ai  trouve  la 
corde  tympanique.  J’ai  constat^  son  origine  au  facial,  son  trajet 
retrograde  dans  la  caisse  auditive  entre  le  marteau  et  Tenclume, 
et  sa  terminaison  dans  le  lingual.  Mais  la  tenuitfi  des  filets  ner- 
veux  dans  ces  animaux  m’a  empeche  de  me  livrer  a  des  re- 
cherches  plus  minutieuses. 

Rongeurs.  L’ecureuil ,  le  rat  et  le  lapin  possedent  une  corde 
du  tympan  excessivement  grele.  La  glande  sous-maxillaire,  pla- 
cee  plus  en  avant  que  chez  les  carnassiers,  entraine  avec  elle  le 
ganglion  sous-maxillaire  dans  son  deplacement. 

Ruminants.  Dans  le  mouton,  la  chfevre  et  le  bceuf ,  la  corde 
du  tympan  n’offre  rien  de  remarquable  :  seulement,  comme 
dans  ces  animaux  la  glande  sous-maxillaire  et  sub-linguale 


418 


NA.X0M1E  ET  PI1YSIOLOGIE. 


existent ,  les  filets  ganglionnaires  sont  plus  nombreux  et  leurs 
connexions  avec  le  nerf  lingual  plus  multipliees. 

Pachydermes.  Sur  le  cheval  et  l’ane,  le  facial  fournit  la 
corde  du  tympan  au  niveau  de  l’insertion  du  rameau  anastomo- 
tique  du  pneumo-gas  irique ,  qui  est  tres  developpe.  La  corde 
tympanique  recoit  plusieurs  filets  de  la  cinquiemepaire,  et  apres 
sou  union  au  lingual ,  on  peut  la  suivre  jusque  dans  la  langue, 
et  s’assurer  qu’elle  n’entre  dans  la  composition  d’aucunc  des 
branches  collaterals  du  lingual.  Les  glandes  sous-maxillaire  et 
sub-linguale  sont  Ires  devcloppees  :  leur  ganglion  a  disparu,  et 
est  represente  par  un  plexus  nerveux,  forme  d’une  grande  quan- 
tite  de  filets  du  nerf  lingual,  qui ,  avant  d’entrer  dans  les  glandes, 
s’unissent  a  des  filets  sympathiques  rampant  sur  les  arteres  voi- 
sines. 

2°  Dans  les  oiseaux  et  les  reptiles. 

Le  systeme  des  nerfs  encephaliques  eprouve,  dans  les  oiseaux, 
des  modifications  si  profondes,  les  analogies  sont  souvent  si  in- 
certaines,  qu’il  devient  tres  difficile  d’etablir  une  comparaison 
legitime  entro  eux  et  les  mainmiferes.  Cependant  void  ce  qu’on 
observe  sur  l’epcrvier,  le  coq,  le  dindon  el  le  pigeon. 

Le  nerf  maxillaire  inferiour  se  divise  en  trois  rameaux  :  1"  un 
anlerieur,  le  plus  volumineux,  qui  penetre  dans  un  canal  creuse 
dans  la  machoire  iuferieure.  Ce  rameau  represeute  le  lingual  ct 
le  dentaire  reunis,  qui  vonl  s’epuiser  dans  lamuqueusc  de  la  ca- 
vite  buccale  et  sur  la  face  Iuferieure  de  la  langue ;  2"  un  rameau 
moyen pour  le  volume  et  la  position,  entierement  musculaire, 
et  allaut  fournir  a  tous  les  muscles  moteurs  des  machoires; 
3°  le  rameau  posterieur,  se  dirigeant  en  arribre,  etablit  des 
communications entre la  cinquiemepaire,  le  pneumo-gastrique 
et  l’hypoglosse. 

J’ai  vainement  cherche  un  rameau  analogue  ii  la  corde  du 
tympan.  L’oreillc  moyciine,  quoiquc  pourvue  d’ossclels,  n’esl 
traverscc  par  aucun  filet  nerveux ;  le  facial  se  confond  avec  les 


HECUKRCUES  SUR  LA  CORDE  DU  TYMPAN.  619 

autres  nerfs,  et  le lingual,  qui  a  tout-a-fait  change  de  role  et  de 
disposition,  ne  recoit  aucun  fdet  dissociation.  Dans  les  oiseaux 
de  proie,  la  branche  maxillaire  superieure  de  la  cinquieme  paire 
est  plus  dcveloppee  que  la  maxillaire  inferieure,  de  sorte  que 
l’organe  de  l’odorat  semblerait  avoir  gagne  ce  que  la  sensibility 
du  gout  a  perdu. 

Dans  les  reptiles,  je  n’ai  jamais  non  plus  rencontre  rien  d’a- 
nalogue  a  la  corde  du  tympan ,  et  le  trifacial  offre  chez  eux  une 
distribution  qui  ne  differe  pas  sensiblement  de  celle  qu’on  observe 
chez  les  oiseaux.  Dependant  les  reptiles  pourvus  d’uue  languc 
charnue  oflrent  quelques  particularity ;  et  jc  me  boruerai  a 
decrire  ce  que  j’ai  observe  sur  le  cameleon  d’Afrique. 

Get  animal  singulier  possede  uue  langue  rcnflee  a  son  extre¬ 
mity  en  forme  de  massue,  et  supportee  par  un  pedicule  retrac¬ 
tile  imagine  sur  un  axe  osseux.  En  etudiant  les  nerfs  qui  se 
rendent  dans  cet  organe ,  on  les  trouve  fournis  par  trois  sources. 
1"  Dans  la  muqueuse  se  rendent  des  rameaux  du  tronc  clcnlo- 
lingual  de  la  cinquieme  paire,  auquel  s’unit  un  fdet  consider 
table  venant  du  pneumo-gaslrique.  Peut-etre  ce  filet  aurait-il 
quelque  analogic  avec  la  corde  du  tympan ,  quoiqu’il  suive  un 
trajet  tout-a-fait  different  et  n’ait  aucun  rapport  avec  l’oreille 
moyenne.  2°  Dans  la  partic  charnue  se  distribue  l’hypoglosse , 
en  formant  des  inflexions  multipliees,  pout-  se  prelcr  a  l’allon— 
genient  6norme  que  subit  la  langue  dans  certaines  circon- 
stances. 

En  resume ,  toutes  ces  varietes  qu’offre  la  corde  du  tympan 
chez  les  diderents  animaux  me  paraissent  conduire  aux  conclu¬ 
sions  suivantes  : 

1°  La  corde  du  tympan  n’existe  que  chez  les  mammiferes;  et 
lorsque  dans  les  oiseaux  et  les  reptiles  celtc  anastomose  ner- 
veuse  disparait ,  le  nerf  lingual  proprement  dit ,  et  par  suite  la 
faculty  gustative ,  disparaissent  aussi. 

2"  Le  nerf  lingual  et  la  corde  du  tympan  sont  en  outre  dans 
des  rapports  anatomiqucs  inviiriables,  cl  suivent  la  merne  loi  de 


420  AKATOMtE  ET  I'HYSIOLOCXE. 

developpement.  Constamment  ces  deux  nerfs  se  reunissent  pcu 
aprCs  l’origine  du  lingual. 

3°  Les  rapports  du  ganglion  sus-maxillaire  et  de  la  corde  du 
tympan  sont  excessivement  variables.  Ce  ganglion,  remplace 
dans  la  plupart  des  herbivores  par  un  plexus  nerveux ,  accom- 
pagne  toujours  les  glandes  dans  leurs  displacements.  11  s’ensuit 
que ,  dans  plusieurs  carnassiers ,  il  est  place  en  arriere  du  point 
de  jonction  de  la  corde  du  tympan  avec  le  lingual. 

Detixieme  Partie. 

RECHERCHES  EXPERIMENTALES. 

A  pres  avoir  demontrC  par  l’anatoinie  que  le  nerf  lingual  est 
toujours  compose  de  plusieurs  ordres  de  fibres ,  il  importe  d’e- 
tudier  par  la  voie  expCrimentale  les  proprifites  et  les  fonctions 
de  chacun  de  ses  Clements  nerveux ,  afin  de  mieux  determiner 
leur  influence  sur  le  sens  du  gout.  Ensuite,  commc  la  corde  du 
tympan  traverse  toujours  l’appareil  auditif ,  il  ne  sera  pas  sans 
interet  de  savoir  si  une  disposition  anatomique  si  constante  ne 
serait  pas  en  rapport  avec  quelques  phenomenes  particuliers  de 
1’audition. 

Proprietes  de  la  corde  du  tympan. 

Si  on  irrite,  sur  un  chien  vivant,  la  corde  du  tympan  dans 
l’oreille  moyenne ,  ou  elle  se  trouve  isolCe  et  tres  facilement  ac¬ 
cessible,  on  s’assure,  comme  l’a  deja  fait  voir  M.  Magendie, 
que  ce  rameau  nerveux  est  insensible ,  et  que  sa  section  ou  son 
pincement  ne  determine ,  de  la  part  de  l’animal ,  aucune  mani¬ 
festation  de  douleur.  En  agissant  sur  le  nerf  facial  a  son  origine 
avec  une  pile  de  huit  ou  neuf  plaques ,  on  produit  des  contrac¬ 
tions  vermiculaires  dans  la  moitie  anterieure  correspondante  de 
la  langue  :  on  les  fait  cesser  immediatement  si ,  pendant  l’ope- 
ration ,  on  vient  a  couper  la  corde  du  tympan.  Ces  faits ,  qui 
sont  d’accord  avec  les  observations  de  M.  Guarini ,  ne  me  sem- 
blent  pas  demontrer  que  la  corde  du  tympan  se  distribue  seu- 


RECHERCHES  SDR  LA  CORDE  DU  TYMPAN.  421 
lement  aux  fibres  musculaires  de  la  langue ,  car  on  oblient  les 
memes  phcnomenes  en  galvanisant  le  nerf  lingual  avant  son 
union  avec  la  corde  tympanique. 

Propriete  du  nerf  lingual. 

11  est  inutile  d’insister  sur  la  sensibilite  du  nerf  lingual ,  qui 
est  connuede  tout  le  monde;  rnais,  par  une  particularite  remar- 
quable ,  ce  nerf,  quel  que  soit  le  point  ou  on  l’examine ,  possede 
une  sensibility  moins  vive  que  les  autres  rameaux  de  la  cin- 
quieme  paire  qui  vont  a  la  peau.  En  cela  le  nerf  lingual  se 
rapproche  des  nerfs  des  sens ;  car  on  sait ,  depuis  les  travaux  de 
31.  Magendie ,  que  les  nerfs  de  sensations  speciales ,  tels  que  les 
nerfs  optiques,  acoustiques,  sont  insensibles  aux  irritations  me- 
caniques.  Ce  fait  de  sensibilite  du  nerf  lingual ,  qui ,  je  crois , 
n’avait  pas  encore  cte  signals ,  parait  commun  a  la  plupart 
des  rameaux  du  trifacial ,  qui  se  distribuent  exclusivement  aux 
muqueuses.  Ces  observations  se  trouvent  d’accord  avec  le 
mode  de  terminaison  de  ces  nerfs.  Si  on  soumet  au  micros¬ 
cope  ,  a  un  grossissement  de  trois  cents  diamktres ,  une  por¬ 
tion  de  la  muqueuse  linguale  convenableifient  preparfie ,  on 
apercoit  les  extremites  nerveuses  s’epanouir  en  larges  pinceaux 
parallels,  qui,  par  leurs  rapprochements,  constituent  une  espece 
de  membrane  nerveuse  analogue  k  la  retine  ou  aux  houppes  du 
nerf  acoustique.  Si  on  examine  dela  meme  maniere  la  terminai¬ 
son  des  nerfs  dans  la  peau  de  la  face ,  on  remarque  des  especes 
d’anses  ou  d’arcades  excessivement  t6nues ,  formfies  par  les  Q- 
brilles  terminales  des  nerfs ,  qui  se  reunissent  en  affectant  une 
disposition  tout-a-fait  differente  de  ce  qu’on  observe  dans  la  mu¬ 
queuse  linguale. 

USAGES  DE  LA  CORDE  DU  TYMPAN. 

Influence  de  la  corde  du  tympan  sur  la  gustation. 

Si  Ton  a  dit  que  la  corde  du  tympan  n’estque  la  continuation 


h'2'2  ANATOMIE  ET  PH  YSIOEOGtE. 

du  nerf  vidien ,  on  pourrait ,  ce  me  semble ,  soutenir  la  meine 
opinion  a  l’egard  du  filet  auriculaire  du  pneumo-gastrique ;  car, 
dans  toutes  mes  dissections  sur  rhotnme  et  les  animaux,  et  par- 
ticulierement  sur  le  cheval  et  le  chien,  ou  cetle  anastomose  est  tres 
volumineuse,  je  l’ai  vue  bien  evidemment  provenir  du  pneumo- 
gastrique  et  du  glosso-pharyngien,  pour  ensuite  se  confondrc  en 
grande  partie  avec  le  nerf  facial  un  peu  au-dessus  de  l’origine 
apparente  de  la  corde  du  tympan. 

Nous  savons  deja  que  l’anatomie  ne  permet  d’admettre  ni 
Tiine  ni  l’autre  de  ces  theories  :  il  s’agit  maintenant  de  le 
prouver  par  la  physiologie  experimentale.  Mais  comment  agir 
sur  la  corde  du  tympan  ?  Sa  tenuite  et  les  detours  qu’elle  d6crit 
dansl’os  temporal  rendcnt  l’experimentation  difficile,  etplacent 
ce  nerf,  suivant  l’expression  de  M.  Bfirard ,  comme  une  dnigme 
proposde  a  la  sagacitd  des  physiologistes.  Cependant  il  y  aurait 
un  moyen  de  decider  la  question ,  ce  serait  de  couper  le  facial 
a  son  origine  avant  l’adjonction  de  ses  filets  anastomotiques ;  car 
alors  de  deux  choses  l’une :  oula  corde  du  tympan  provientde  la 
septiiime  paire ,  dans  ce  cas  elle  se  trouvera  detruite  par  la  sec¬ 
tion  de  ses  fibres  primitives ;  ou  bien  elle  est  la  continuation  du 
filet  du  vidien  ou  du  pneumo-gastrique,  et  alors  elle  sera  rnena- 
gee  comme  ses  rameaux  nerveux  eux-memes.  C’est  pour  resoudre 
cetle  double  question  que  j’ai  institue  l’experiencc  suivante. 

PItEMifiRE  EXPERIENCE. 

Sur  un  chien  adulte,  j’ai  coupe ,  a  gauche,  le  facial  dans  le 
crane,  au  moment  ou  ce  nerf  penfetre  avec  l’acoustique  dans  le 
conduit  auditif  interne.  Par  cette  experience ,  je  suis  bien  cer¬ 
tain  de  ne  diviser  que  les  fibres  d’origine  du  nerf  facial  et  de 
laisser  dans  toute  leur  intdgrite  les  filets  d’association  qu’il  re- 
cevrait  plus  bas  du  vidien  ou  du  pneumo-gastrique. 

Pour  operer  cette  section ,  je  fais  usage  d’un  petit  crochet  >i 
double  tranchant ,  que  j'introduis  dans  le  crane  par  l’orifice  de 


RECHURCHES  SCR  LA  COROE  DU  TYMPAN.  423 

la  veine  mastoi'dienne  situfi  au-dessus  et  en  dedans  de  l’apophyse 
mastoide.  Des  que  l’instrument  a  penetre ,  je  le  dirige  oblique- 
ment  en  bas  et  en  dedans ,  en  suivant  la  face  posterieure  du  ro- 
cher,  et  aussitot  qu’il  se  manifeste  des  contractions  dans  le  cote 
correspondant  de  la  face ,  j’ai  l’indice  que  je  suis  arrive  sur  le 
facial.  Alors,  retournant  le  crochet  en  haut  et  sans  quitter  le 
rocher ,  je  retire  avec  precaution  l’instrument  pour  accrocher  et 
operer  la  section  du  nerf,  ce  dont  je  suis  iuimediatement  averti 
par  la  paralysie  complete  de  tout  le  cote  de  la  face.  Cette  expe¬ 
rience  ,  qui ,  je  crois ,  n  a  jamais  ele  aiusi  faite,  est  assez  facile 
sur  l’animal  mort,  parcequ’ou  a  un  guide  certain  dans  la  posi¬ 
tion  constante  de  l’orifice  de  la  veine  mastoi'dienne  ;  mais  elle 
devient  tres  delicate  sur  l’animal  vivant ;  car ,  sans  parler  de 
l’ouverture  du  sinus  transversal ,  on  a  encore  a  craindre  la  le¬ 
sion  du  bulbe ,  qui  est  presque  inevitable  dans  les  mouvements 
violents  de  la  tete.  C’est  pour  obvier  a  ce  dernier  inconvenient, 
et  afm  de  rendre  les  chiens  pour  ainsi  dire  aussi  immobiles  que 
des  cadavres,  que  j’ai  1’habitude,  avant  l’experience,  delesstu- 
pefier  par  uue  forte  dose  d’opium  (  0,06  d’extrait  secd’opium 
dissous  dans  l’eau  dislillee  et  introduit  dans  la  jugulaire). 

Sur  le  chieh  ayant  le  facial  ainsi  coupe  a  gauche ,  cinq  ou 
six  jours  suffirent  pour  guerir  sa  plaie  et  faire  disparaitre 
les  phenomenes  genera ux  produits  par  l’administration  de  l’o- 
pium.  Alors  je  pus  constater,  independamment  dela  paralysie  fa- 
ciale,  dont  je  n’ai  point  a  parler  ici,  une  diminution  considerable 
de  la  facullii  gustative  dans  la  mo  Me  unlerieure  gauche  de  la 
langue,  sans  que  pour  celala  sensibilite  tactile  de  l’organe  fut 
en  aucune  facon  emoussee.  Je  fis  a  ce  sujet  les  experiences  sui- 
vantes.  Pendant  que  quelqu’un  maintenait  ouverte  la  gueule ,  je 
pincai  legerement  la  pointe  de  la  langue  a  droite  et  a  gauche  j 
l’animal  le  sentit  ti  es  bien  des  deux  cotes ,  et  retira  sa  langue  ega- 
lement  dans  les  deux  cas  aussi  vite  une  fois  que  l’autre.  Ensuite, 
prenaiit  sur  la  pointe  d’un  bistouri  un  peu  d’acide  citrique  pul- 
verisfi,  j’en  laissai  tomber  sur  l’extremite  anlerieure  de  la  langue, 


Mh  ANATOMIE  ET  PHYSlOt.OGIE. 

alternativement  du  cote  droit  et  du  cote  gauche.  Lorsqu’on  agit 
&  gauche ,  l’animal  resta  calme  pendant  quelques  secondes;  puis, 
quand  il  sentit  Taction  de  la  substance ,  il  fit  des  mouvements  de 
la  langue  comme  pour  se  lecher  ou  avaler.  Si ,  au  contraire,  on 
met  l’acide  citrique  a  droite  ,  instantanement  l’animal  ressent  la 
saveur  acide,  piquante,  remue  la  langue  avec  force,  s’agite  et 
se  debat  pour  se  degager  des  mains  qui  le  rctiennent.  J’ai  ob- 
tenu  la  m6me  difference  gustative  avec  l’acide  tartrique ,  le  tabac 
en  poudre,  la  quinine,  le  poivre ,  la  coloquinte  et  1’acfitate  de 
plomb  cristallise.  Mais  les  resultats  sont  beaucoup  plus  tranches 
et  plus  evidents  avec  les  substances  acides ,  parce  que  la  pointe 
de  la  langue  est  particulierementle  sifige  ou  ces  saveurs  sont  pcr- 
cues.  11  est  important  de  noter  que  cette  diminution  du  gout  ne 
sfetend  pas  en  arri&re  ,  a  la  base  de  la  langue ,  mais  seulement 
dans  la  partie  de  l’organe  ou  se  distribue  le  lingual.  Il  est  prefe¬ 
rable  d’employer  a  l’fitat  de  poudre  les  substances  avec  lesquelles 
on  experimente,  parce  qu’il  est  ainsi  beaucoup  plus  facile  de 
les  limiter  dans  leur  action  que  si  elles  etaient  sous  forme  de  dis¬ 
solution.  Du  reste ,  apres  la  section  du  facial  dans  le  crane ,  les 
mouvements  de  la  langue  sont  aussi  fibres  qu’avant,  el  les 
chiens  se  fechent ,  lapent  et  mangent  comme  a  l’ordinaire. 

Le  chien  qui  fait  le  sujet  de  cette  experience  n’a  ete  sacriffe 
qu’apres  trente-trois  jours,  de  sorte  que  j’ai  pu  constater  un 
grand  nombre  de  fois  et  devant  beaucoup  de  personnes  les  re¬ 
sultats  queje  viens  d’enoncer  (1).  L’autopsie  est  venue  ensuite 
me  demontrer  que  la  septieme  paire  seule  fitait  coupde  ,  que  la 


(1)  Je  dois  dire  que  ces  experiences  n’avaient  point  6te  faites  d’abord 
dans  le  but  de  rechercher)  les  usages  de  la  corde  du  tympan ,  mais  pour 
etudier  I’influence  de  l’anastomose  du  pneumo-gastrique  avec  le  facial. 
Et  c’est  en  me  servant  par  hasard  d’un  chien  ainsi  opere  pour  faire  une 
autre  experience  sur  le  gofil ,  que  je  m’apcrgus  de  la  diminution  gus- 
tativc  du  c0t6  ou  la  septieme  paire  avait  ete  coupee.  Des  lors ,  cher- 
chant  la  cause  de  ce  phenomene,  je  fus  conduit  4  experimenter  direcle- 
ment  la  corde  du  tympan. 


RECHGRCHES  SUR  LA  CORDE  DU  TYMPAN.  425 
huitifeme  et  la  ciiiquieme  6taient  intactes ,  comme  du  reste  il  etait 
facile  de  le  presumer ,  puisque  pendant  la  vie  la  sensibility  de  la 
face  6tait  aussi  exquise  4  droite  qu’a  gauche. 

J’ai  repet6  sur  deux  autres  chiens  cette  experience  avec  le 
meme  resultat.  Chez  tous  la  sensibility  gustative  dtait  alt6r6e  dans 
la  moitie  anterieure  de  la  langue  correspondant  a  la  section  du 
nerf ,  sans  aucun  prejudice  pour  la  sensibilite  tactile,  qui  restait 
la  mfimc  dans  les  deux  cotes.  Chez  aucun  de  ces  auimaux ,  les 
mouvemenls  de  la  langue  ne  furent  modifies.  Comme  contre- 
epreuve  de  ces  experiences,  j’ai  coup6  un  grand  nombre  defois 
le  tronc  du  nerf  facial  imm6diatement  a  sa  sortie  du  trou  stylo- 
masloidieu  ,  et  j’ai  obtenu  la  paralysie  complete  des  mouve- 
ments  du  cote  correspondant  de  la  face ,  sans  jamais  rien  pro¬ 
duce  sur  le  gout.  Je  ne  pense  pas  qu’il  y  ait  aucune  objection 
a  faire  contre  l’experience  instituee  de  cette  maniere.  Les  fibres 
primitives  du  facial  ont  6te  seules  coupees ,  et  la  sensation 
des  saveurs  s'est  trouvee  consid6rablement  aflaiblie.  Or,  comme 
cette  influence  sur  la  gustation  ne  saurait  avoir  d’autre  inlermd- 
diaire  que  la  corde  du  tympan ,  il  est  uaturel  de  con  cl  Lire ,  1°  quc 
la  corde  du  tympan provient  des  fibres  primitives  du  facial; 
2°  que  cette  anastomose  neroeuse,  d’origine  motrice ,  exerce  , 
en  s’a.ssociant  au  lingual,  une  influence  directs  sur  la  gustation 
dans  les  points  de  la  muqueuse  ou  ce  dernier  nerf  se  distribue. 

DEUXlfelE  EXPERIENCE. 

Pour  fitre  k  l’abri  de  toute  critique,  il  ne  suffit  pas  d’avoir  prouv6 
par  l’expcrienceprecedenteque  la  corde  du  tympan  tireson  origine 
du  facial ,  il  faut  de  plus  savoir  si  elle  en  provient  en  totality ;  car 
entreceux  qui  la  regardent  comme  une  continuation  du  vidien 
et  ceux  qui  la  font  naitre  du  facial ,  il  existe  une  opinion  mixte 
et  conciliatrice  qui  accordc  a  ce  filet  nerveux  une  double  origine 
provenanl  a  la  fois  du  facial  et  du  vidien.  S’il  en  etait  ainsi,  la 
corde  du  tympan  n’aurait  ete  qu’a  moitie  detruito  par  la  section 


Z|2G  ANATOMIE  ET  PHYSIOLOGIE. 

des  fibres  primitives  de  la  septieme  paire ,  et  il  lui  resterait  en¬ 
core  soil  originevidienne  sens  itive,  dout  faction  persisterait ,  de 
la  meme  maniere  que  les  filets  sensitifs  d’un  nerf  mixtc  sentent 
encore  lorsqu’ou  fa  coup6  en  element  moleur.  Or ,  en  agissant 
sur  la  corde  du  tympan ,  aprfes  son  emergence  du  facial ,  on  de- 
vrait  detruire  simultanement  les  deux  Elements  nerveux  qui  la 
composent ;  et  si  f  origine  yidienne  persiste  encore  dans  notre 
premiere  experience ,  sa  destruction ,  obtcnue  par  un  second 
proccde ,  devra  se  traduire  par  quelques  signes  particuliers. 
C’est  ce  que  je  me  propose  de  rechercher  dans  f  experience  sui- 
vante. 

Sur  un  chien  adulte,  je  coupe  la  corde  du  tympan  dans  f  oreille 
moyenne.  Lii  le  rameau  nerveux ,  situ6  dans  la  caisse  auditive 
qu’il  traverse ,  se  trouve  libre ,  isol6 ,  et  peut  litre  arrachfi  ou 
coupe  avec  la  plus  grande  facility.  11  suffit  d’introduire  par  le 
conduit  auditif  externe  un  petit  crochet  piquant  par  son  dos  et 
tranchaut  par  sa  concavitd.  Aussitot  que  la  membrane  du  tym¬ 
pan  est  perforee ,  ce  qu’on  sent  a  une  resistance  legfere ,  accom- 
pagnee  d’un  craquement  particulier,  on  tourne  le  crochet  en 
haut  en  meme  temps  qu’on  f  attire  a  soi  pour  accrocheret  de- 
chirer  le  nerf.  Par  ce  moyen  f  experience  est  infaillible ,  et  si 
simple  que  je  ne  comprends  pas  comment  M.  Guarini,  qui  dit 
f  avoir  tentee ,  a  ete  oblige  d’v  renoncer  a  cause  de  sa  diffi- 
culte. 

Sur  huit  chiens  op6res  par  ce  procede ,  j’ai  obtenu  exactc- 
rnent  les  memes  resultats  que  ceux  consignes  dans  la  premiere 
experience.  Chez  tons,  j’ai  constate  une  diminution  considerable 
de  la  sensation  du  gout  dans  la  partie  anterieure  de  la  langue , 
avec  conservation  parfaite  de  la  sensibilite  tactile  et  des  mouve- 
ments.  L’un  de  ces  animaux  ayant  ete  conserve  pendant  quatre 
mois,  j’ai  pu  me  convaincre'que  la  diminution  du  gout  a  per¬ 
siste  au  memo  tlegre  pendant  tout  le  temps  de  la  vie.  Cette 
experience ,  ainsi  que  toutes  les  autres ,  a  et6  v6rifiee  par  l’au- 
topsie. 


RECHERCHES  SUR  LA  CORDE  DU  TYMPAN.  427 

J’ai  reussi  4  prodnire  lcs  mSmes  phSnom6nes  du  cStedu  gofit, 
en  coupant  la  cordc  du  tympan  sur  des  lapins  et  des  chats.  Mais 
en  general  ces  an'maux  sont  peu  propres  h  I’expfirience ,  les 
lapins  4  cause  du  peu  de  dfiveloppement  de  leur  sensibility  gus- 
tative ,  et  les  chats  a  cause  de  leur  indocility. 

En  rSsume ,  puisque  d’aprSs  les  l-ysultats  obtenus  la  section 
de  la  corde  du  tympan  produit  sur  la  languc  identiquementles 
mSmes  phSnomenes  quand  on  la  coupe  avant  ou  aprfes  l’anasto- 
mose  du  vidien,  on  est  fondy  &  conclurc  :  1°  que  le  vidien  n’entre 
pour  rien  dans  la  formation  de  la  corde  du  tympan;  2°  que  ce 
nerf,  provenant  exclusivement  du  facial,  n’a  aucune  action  sur 
la  sensibiliie  tactile  de  la  langue. 

Influence  de  la  corde  du  tympan  sur  les  glandes  sous-maxil- 
laire ,  sub-linguale  et  leurs  conduits  excrileurs. 

Arnold  est,  je  crois  ,  le  premier  qui  ait  essayy  d’expliquer  les 
connexions  anatomiques  de  la  corde  du  tympan  et  du  ganglion 
sous-maxillaire.  Suivant  cet  anatomiste,  la  corde  tympanique  se 
terminerait  en  partie  dans  le  ganglion  sous-maxillaire  et  rem- 
plirait  a  son  ygard  le  role  de  racine  motrice  de  la  meme  maniSre 
que  le  rameau  du  moteur  oculaire  commun  constitue  l’origine 
motrice  du  ganglion  ophthalmique.  Or ,  comme  parmi  les  filets 
emanSs  du  ganglion  sous-maxillaire ,  il  en  est  un  certain  nom- 
brc  qui  suivent  le  canal  de  Wharton  en  paraissant  se  ramifier 
dans  ses  parois ,  Arnold  en  conclut  que  les  contractions  de  ce 
conduit  excrytcur  sont  sous  l’influence  de  la  corde  du  tym¬ 
pan.  Nous  savons  d6ja  que  cette  manifere  de  voir  est  fort  difficile 
ii  soutenir  anatomiquement  non  seulement  pour  l’homme ,  mais 
encore  pour  certains  animaux ;  car  chez  le  cheval ,  par  exemple, 
qui  possfede  un  canal  de  Wharton  ynorme ,  on  ne  trouve  pas  de 
ganglion  sous-maxillaire  proprement  dit.  Jc  ne  sache  pas  non 
plus  qu’aucun  fait  pathologique  ni  physiologique  soit  venu  4 
l’appui  de  cette  thyorie,  qui  n’est  basye  endyfinitive  que  sur  une 


/|28  ANATOM  IE  ET  PHYSI.OLOG1E. 

analogic  tres  eloignee.  Gependaut  elle  a  et6  reproduite  et  sou- 
tenue  par  certains  auteurs  et  regardfie  par  d’autres  comme  de- 
nuee  de  tout  fondement,  sans  qu’on  ait  apporte  aucune  preuve 
bien  valable  pour  ou  contre.  11  n’est  pourtant  pas  impossible  de 
determiner  par  la  voie  experimentale  ce  qu’il  y  a  de  vrai  ou  de 
faux;  si  la  corde  du  tympan  preside  a  la  contraction  du  con¬ 
duit  salivaire ,  en  la  detruisant  on  en  amfenera  la  paralysie , 
comme  on  produit  la  paralysie  de  l’iris  par  la  section  du  moteur 
oculaire  commun ;  la  salive  s’accumulera  dans  le  canal  de  Whar¬ 
ton,  d’ou  devra  dependre  une  serie  de  phenomenes  appreciables. 

La  corde  du  tympan  preside-t-elle  a  l’excr6tion  de  la  salive  ? 

J’ai  d6truit,  chez  un  grand  nombre  de  chiens  la  corde  du  tym¬ 
pan  ,  soit  d’un  seul  cote ,  soit  des  deux  cotes  it  la  fois ,  et ,  a  part 
la  diminution  du  gout  mentionnee  plus  haul,  je  n’ai  rien  observe 
d’anormal  dans  la  secretion  salivaire.  La  langur  et  les  parois  de 
la  gueule  n’etaient  ni  plus  ni  moins  humectes  par  la  salive :  etla 
dissection  sur  les  animaux  morts  ou  vivants  ne  m’a  jamais  per- 
mis  de  constater,  dans  le  conduit  de  Wharton ,  une  plus  grande 
quanlit6  de  salive  qu’a  1’etat  ordinaire.  Sur  les  deux  animaux 
qui  avaient  et6 conserves,  l’un  pendant  trente-trois  jours,  1’au- 
tre  pendant  quatre  mois  apres  la  section  de  la  corde  du  tympan , 
j’ai  examine  avec  le  plus  grand  soin  a  l’autopsie  les  organes  sa- 
livaires ,  et  je  n’ai  trouve  ni  atrophie  des  glandes  ni  dilatation 
dans  leurs  conduits.  Ces  l-esultats  sont ,  du  reste ,  en  harmonie 
avec  les  faits  pathologiques.  Je  n’ai  jamais  observe  ni  appris 
qu’on  eut  observe  la  dilatation  du  conduit  de  Wharton  dans  les  pa- 
ralysies  completes  du  nerf  facial.  Si  on  a  quelquefois ,  par  hasard , 
rencontre  la  grenouillette  dans  ces  cas ,  ce  ne  pouvait  etre  qu’une 
simple  coincidence,  car  meme  ii  n’est  pas  parfaitement  bien 
demontree  que  cette  maladie  soit  constamment  produite  par  la 
dilatation  du  canal  de  Wharton ,  et  surlout  qu’elle  soit  le  resultat 
de  la  paralysie  de  ce  conduit.  EnCn ,  comme  conclusion ,  la 
corde  du  tympan  ne  parail  avoir  aucune  influence  sur  la  secre¬ 
tion  et  l’cxcr6tiop  de  la  salive. 


REC1IERCHES  SCR  LA  CORDE  DU  TYMPAN.  629 

Mais  les  esprits  difficiles  a  convaincre ,  et  qui  abandonnent 
avec  peine  les  theories,  pourront-ils  objecter  que  l’influence  de  la 
corde  du  tvmpan  sur  les  voies  salivaires  a  pour  but  de  regula¬ 
rise!'  remission  de  la  salive  dans  ses  rapports  avec  la  gustation  , 
et  que  l’affaiblissement  du  gout  qui  suit  la  section  de  la  corde  du 
tympan  pourrait  en  partie  tenir  au  disaccord  de  ces  deux  fonc- 
tions?  On  peut  leur  opposer  l’experience  suivante  :  sur  deux 
chiens,  j’ai  extirpe  les  glandes  sous-maxillaires ,  et  je  n’ai  paspu 
constater  d’alteration  appreciable  dans  la  sensation  gustative  de  la 
muqueuse  linguale.  Sur  d’autres  chiens ,  lantot  j’ai  lie  les  con¬ 
duits  de  "Wharton  au  dessous  de  la  machoire ,  tantotje  les  ai  coupes 
et  attires  au-dehors  (1)  en  produisant  ainsi  dcs  fistules  salivaires 
extdrieures.  Dans  aucune  de  ces  circonslances ,  je  n’ai  observe 
de  modification  sensible  du  gout.  On  possede ,  du  reste ,  des 
observations  de  maladies  et  mcme  d’extirpation  des  glandes 
sous-maxillaires  qui  n’ont  6t6  suivies  d’aucune  alteration  du 
gout,  a  moins  que  le  nerf  lingual  lui-meme  n’ait  ete  intdresse. 

II  me  semble  done  bien  demontrd  :  1°  que  si  la  corde  du  tym¬ 
pan  agit  sur  la  gustation ,  ce  n’est.  pas  par  l’intermediaire  du 
ganglion  sous-maxillaire ;  2°  que  si  quelques  filets  de  ce  nerf  se 
rendent  au  ganglion  sous-maxillaire ,  ils  n’ont  rien  de  commun 
avec  la  contraction  du  canal  de  "Wharton  ,  qui ,  du  reste ,  serait 
dans  ce  cas  muni  d’un  appareil  nerveux  tout  exceptionnel ,  car 
je  ne  pense  pas  qu’on  ait  rien  ddmontre  de  semblable  pour  les 
autres  conduits  salivaires. 

Action  de  la  corde  du  tympan  sur  la  muqueuse  linguale. 

Les  experiences  nous  ayant  ddmontre  que  la  corde  du  tympan 
a  besoin  d’uuir  son  influence  motrice  6  celle  du  nerf  lingual 


(1)  Dans  ces  operations,  il  faut  avoir  bien  soin  de  ne  pas  intdresscr  le 
nerf  lingual.  C’cst  pour  cela  quo  je  prdfere  l’cxtirpation  des  glandes,  qui 
est  plus  facile  a  cause  dc  leur  eioignemcntdu  nerf  lingual. 


430 


ANATOJlIli  ET  PHYSIOLOG1E. 


pour  que  le  gout  puisse  s’exercer  daus  toute  sa  plenitude ,  il  en 
jresulte  que  ce  filet  nerveux  doit  etre  dfisorraais  regarde  comme 
un  nerf  auxiliaire  de  la  gustation.  Mais  comment  comprendre 
physiologiquement  le  role  d’un  nerf  moteur  sur  la  muqueuse 
linguale?  Void  ce  qu’on  pourrait  dire  a  cet  egard.  Le  lingual  est 
bien  6videmment  le  nerf  special  du  gout  pour  la  partie  ante- 
rieure  de  la  langue.  Mais  la  perception  des  saveurs ,  pour  etrc 
reguliere  et  normale ,  demande  aussi ,  de  la  part  des  papilles 
linguales ,  une  modification  active  qui  leur  permette  de  s’empa- 
rer  convenablement  des  molecules  sapides,  et  de  rendre  leur 
appreciation  instantanee.  Or  cette  reaction  particuliere  des  pa¬ 
pilles  sur  les  corps  sapides ,  que  ce  soit  par  simple  contact  ou 
autrement ,  semblerait  dfipendre  de  l’influence  motrice  de  la 
corde  du  tympan  ,  puisque  la  gustation  est  pour  ainsi  dire  pas¬ 
sive  et  perd  son  instantaneite  lorsque  le  nerf  lingual  agit  seul. 
En  effet ,  nous  avons  vu ,  dans  nos  experiences ,  que  la  section 
de  la  corde  tympanique  apporte  dans  la  faculty  gustative  un  af- 
faiblissement,  mais  surtout  un  retard  trfes  notable  dans  la  per¬ 
ception  des  saveurs.  Quelle  que  soit  la  vraisc-mblance  de  cette 
explication ,  le  fait  persiste  toujours ,  et  il  n’en  restfe  pas  moins 
demon t re  que  la  corde  du  tympan  agit  direclement  sur  la  mu¬ 
queuse  de  la  langue.  Toutefois ,  comme  son  absence  ne  fait  que 
modifier  la  fonction  sans  l’abolir ,  il  serait  inexact  de  dire  avec 
Bellingeri  que  la  corde  tympanique  est  chargee  de  transmettre 
au  cerveau  les  sensations  gustatives;  car,  en  effet,  la  section  de 
ce  filet  nerveux  n’agit  sur  le  sens  du  gout  qu’en  determinant  un 
simple  trouble ,  analogue  h  celui  qu’on  produirait  sur  le  sens  de 
la  vue ,  par  exemple ,  en  coupant  les  filets  ciliaires  du  moteur 
oculaire  connnun  qui  animent  la  pupille. 

Influence  de  la  corde  du  tympan  sur  les  mouvements  de  la 
langue  et  du  voile  du  palais. 

La  corde  du  tympan  tient-elle  sous  sa  dependance  certains 
mouvements  de  la  langue?  Cette  opinion,  d6ja  emise  par  Panizza, 


RECHERCIIES  SUR  LA  CORDE  DU  TYMPAN.  431 
a  ete  reproduite  par  M.  Guarini ,  qui  a  essaye  de  la  demontrer 
par  des  experiences.  Void  les  r&ultats  auxquels  il  est  arrive. 

Premiere  experience  sur  des  chiens.  Apres  la  section  des 
nerfs  hvpoglosses,  clit  l’auteur,  tous  les  mouvements  gdieraux 
sont  paralyses  dans  la  langue  qui  reste  pendante,  au-dehors.  Mais 
si  alors  on  excite  cet  organe ,  soit  en  le  piquant ,  soit  en  ver- 
sant  a  sa  surface  de  l’ammoniaque  ou  de  l’alcool ,  on  y  produit 
manifestement  des  contractions  vermiculaires.  Si  on  divise  la 
langue  sur  sa  partie  moyenne ,  les  deux  levres  de  la  plaie  se  r6- 
tractent. 

Cette  experience  ne  me  semble  pas  prouver  que  les  mouve¬ 
ments  intrinseques  de  la  langue  soient  sous  l’influence  de  la 
corde  du  tympan;  car  les  mouvements  vermiculaires  qu’on  pro¬ 
duit  dans  les  muscles  par  des  irritations  mecaniques  ou  chimi- 
ques,  persistent  encore  plusieurs  jours'apres  qu’on  a  operd  la 
section  complete  des  nerfs  qui  s’y  rendaient. 

Deuxieme  experience.  Lorsqu’on  coupe  le  uerf  lingual  apres 
son  union  a  la  corde  du  tympan ,  tous  les  mouvements  de  la 
langue  restent  intfcgres ,  excepte  ceux  de  lapement  et  de  mas¬ 
tication  ,  qui  sont  devenus  plus  difficiles. 

Troisieme  experience.  Ayant  divisfi  sur  plusieurs  animaux 
la  corde  du  tympan  avaut  son  union  avec  le  lingual ,  M.  Guarini 
a  constate  que  les  chiens  ne  pouvaient  plus  se  lecher  ni  laper , 
et  que  la  langue ,  quoique  encore  mobile ,  restait  aplatie  vers  sa 
pointe. 

Mais  il  y  a  un  reproche  tres  grave  a  adresser  a  cette  ex¬ 
perience  relativement  au  procede  op6ratoire.  En  effet,  M.  Gua¬ 
rini  coupe  la  corde  tympanique  dans  la  fosse  temporo-Cpineuse, 
au  moment  ou  ce  filet  nerveux  vient  s’accoler  au  lingual.  11  lui 
faut  pour  cela  faire  une  Jarge  plaie ,  detacher  les  pterygoidiens, 
diviser  un  grand  nombre  de  vaisseaux  volumineux  et  mettre  a 
nu  plusieurs  nerfs  impoi'tants  et  particulierement  les  rameaux 
du  maxillaire  infdrieur  :  aussi  les  deux  premiers  animaux  sont 
morts  d’hemorrhagie ,  et  le  troisieme,  sur  lequel  on  a  pu  con- 


ANATOMIE  ET  PHYSIOLOGIC, 


4  32 

stater  les  r&ultats  enonces ,  etait-il ,  de  l’aveu  mfime  de  l’auteur , 
plus  mort  que  vif  apres  l’opfiration.  Apres  de  semblables  mu¬ 
tilations  ,  comment  oserait-on  conclure  sans  craindre  de  se 
tromper ,  surtout  d’apres  une  seule  experience  et  quand  il  s’agit 
d’apprecier  les  nuances  d’un  phenomene? 

Je  dois  dire  que  sur  aucun  des  aniraaux  auxquels  j’ai  coupe 
la  corde  du  tympan ,  soit  dans  l’oreille  moyenne  ou  dans  le  crane 
avec  les  fibres  primitives  du  facial,  je  n’ai  pu  constater  rien 
d’anormal  dans  les  mouvements  ni  dans  la  forme  de  la  langue. 
Ils  buvaient ,  inangeaient ,  se  lechaient  et  avalaient  comme  h 
1’ordinaire.  J’ai  pu  m ’assurer ,  en  outre ,  que  les  mouvements 
vermiformes  de  la  langue  ne  sont  pas  sous  l’influence  de  la  corde 
du  tympan ;  car  ayant  empoisonne  par  l’acide  cyanhydrique  deux 
chiens  opfirgs  d’un  seul  cote  et  depuis  plusieurs  semaines ,  j’ai  vu 
les  mouvements  fibrillaires  de  la  langue  qui  existent  ordinairement 
dans  ce  genre  d’empoisonnement  au  moment  de  la  mort,  etre 
aussi  prononcfe  et  aussi  durables  du  cote  sain  de  la  langue  que 
sur  celui  ou  la  corde  du  tympan  ne  pouvait  plus  avoir  d’action. 

Enfin',  M.  Guarini ,  pour  dissiper  tous  les  doutes  que  pour- 
raient  laisser  dans  l’esprit  les  experiences  precedentes ,  emploie 
le  galvanisme  comme  moyen  plus  concluant.  Son  procedc ,  qui 
n’est  peut-etre  pas  exempt  de  tout  reproche ,  consiste  &  separer 
la  tSte  du  corps  de  l’animal  et  a  la  diviser  en  deux  moities ;  puis, 
implantant  une  aiguille  dans  le  tissu  de  la  langue,  il  applique  l’au- 
tre  pole  sur  la  septieme  paire  a  son  origine  dans  le  crane  et  obtient 
ainsi  des  mouvements  vermiculaires  dans  le  tissu  charnu  de  la 
langue  et  des'mouvements  d’elevation  de  l’organe  qui  cesscnt  aus- 
sit6t  qu’on  a  coup61e  stylo-glosse,  qui  d’apres  M.  Guarini  serait 
anim§  par  le  facial.  Apres  plusieurs  autres  experiences  compara¬ 
tives,  l’auteur  tire  ses  deductions  et  arrive  a  cette  conclusion 
generale  :  que  la  corde  du  tympan  a  pour  usage  de  donner  les 
mouvements  au  muscle  lingual ,  et  de  servir  a  la  production  de 
la  parole  par  les  changements  de  forme  qu’elle  peut  faire  subir 


RECHERCH liS  SUU  M.  HORDE  1)U  TYMPAN.  /|33 

Cette  conclusion  me  parait  inadmissible,  d’abord  parce  qu'elle 
ne  semble  pas  rcssortir  directement  des  experiences;  car,  en 
supposant  meme  que  la  corde  du  tympan  fit  contracter  les  mus¬ 
cles  intrinsfeques  de  la  langue ,  comment  savoir  si  ces  mouve- 
ments  sont  en  rapport  avec  la  parole,  sur  des  animaux  qui  ne  la 
possfedent  pas?  Si  l’on  veut  entendre  par  la  les  cris,  les  hurle- 
mcnls ,  je  puis  certifier  que  les  chiens  etles  chats  auxquels  on  a 
coupe  la  corde  du  tympan  seule  ,  aboient ,  hurlent  et  miaulent 
aprfescommeavant.  Du  restc,  les  oiseaux,  qui  n’ont  pas  de  corde 
tympanique,  produisent  les  modulations  vocales  les  plus  variees, 
et  mfime  plusieurs  d’entre  eux  peuvent  imiter  la  parolede  1’bomme : 
et  ne  voit-on  pas  d’ailleurs  tous  les  jours  des  individus  a  qui  on 
a  enleve  la  rnoitid  et  meme  les  deux  tiers  de  la  langue ,  pouvoir 
encore ,  malgrd  la  deformation  qu’a  subie  cet  organe,  parler  sans 
on  presque  sans  difficult!;?  Si ,  dans  quelques  cas  d’hemiplegie 
faciale,  on  observe  une  lesion  de  la  parole ,  c’est  du  a  une  tout 
autre  cause  qu’a  la  paralysie  de  la  corde  du  tympan. 

Quant  a  l’action  de  la  corde  du  tympan  sur  les  mouvements 
du  voile  du  palais ,  Ch.  Bell  est ,  je  crois ,  le  seul  qui  l’ait  invo- 
qu£e  pour  expliquer  certains  cas  de  deviation  de  la  luette  dans 
I’hemipiegie  faciale.  Comme  cette  opinion  est  basee  sur  desfaits 
anatomiques  qui  ne  sont  rien  moins  que  prouves ,  je  crois  inutile 
d’entrer  dans  plus  de  details  a  son  egard. 

Influence  de  la  corde  du  tympan  sur  l- audition. 

Les  rapports  anatomiques  qui  existent  entre  l’oreille  moyenne 
et  la  corde  du  tympan  ont  du  faire  supposer  que  ce  nerf  avait 
quelque  influence  sur  l’oule.  Ainsi ,  pour  les  anciens ,  la  corde 
tympanique  fait  vibrer  la  membrane  du  tympan ;  pour  Nicolls , 
elle  tient  le  marteau  en  equilibre ;  pour  Sabatier  et  Tissot ,  elle 
sert  a  etablir  des  relations  nficessaires  entre  certains  plidnomenes 
de  la  parole  et  de  l’ouie ,  etc.  Mais  a  part  ces  opinions  purement 
speculatives ,  je  ne  pense  pas  qu’on  ait  jamais  tentd  des  expe¬ 
riences  directes. 


434  ANAT0M1E  ET  PHYSIOLOGiE. 

11  faut  rappeler  d’abord  que  janiais ,  sur  l’homme  au  moins , 
oil  ne  trouve  de  filet  fourni  par  la  corde  du  tympan  a  la  mu- 
queuse  ni  aux  muscles  de  1’oreille  moyenne.  11  semble  done  peu 
probable  que  ce  filet  nerveux  ait  quelque  influence  sur  l’ou'ie  : 
e’est  ce  que  l’experience  confirine. 

Dans  certains  animaux  et  particulibrement  dans  les  lapins ,  le 
canal  spiroide  est  tres  court ,  de  sorte  que  la  corde  du  tympan  se 
delache  tres  bas  et  tres  pres  du  trou  stylo-mastoi'dien.  II  devient 
alors  facile  ,  avec  un  bistouri  a  pointe  etroite  ou  avec  un  petit 
instrument  en  fer  de  lance,  introduitde  bas  en  haul,  de  couper 
le  facial  et  la  corde  tympanique  en  meme  temps.  On  agit  ainsi 
sans  leser  aucun  organe  contenu  dans  1’oreille  moyenne  et  avec 
la  certitude  de  menager  le  muscle  de  l’fitrier  et  son  filet  nerveux. 
J’ai  r6p6t6  cette  experience  sur  plusieurs  lapins  des  deux  cotes  a 
la  fois;  et  a  part  les  phenomeues  dus  a  la  paralysie  des  filets  exte- 
rieurs  du  facial  et  de  la  corde  du  tympan ,  je  n’ai  jamais  pu  con- 
stater  aucun  trouble  appreciable  dans  l’audition.  Un  chat  opfire 
de  la  meme  maniere  n’avait  rien  perdu  dans  la  delicatesse  de 
l’ouie ,  et  se  r6veiilait  parfaitement  au  bruit  d’unc  porte  qu’on 
ouvrait  ou  qu’on  fermait ,  et  fuyait  pour  se  cacher  en  entendant 
les  aboiements  d’un  chien  place  dans  une  piece  voisine. 

Mais  comment  pourra-t-on  expliquer  les  rapports  si  constants 
et  si  intimes  entre  la  corde  du  tympan  et  les  osselets  de  1’ouie? 
Ce  qu’il  y  aurait  a  repondre,  e’est  que  cette  disposition  n’existe 
que  chez  les  mammiferes.  Or ,  les  oiseaux,  qui  ont  le  sens  audi- 
tif  tres  developpe ,  ne  possedent  cependant  aucun  filet  analogue 
qui  traverse  librement  la  caisse  tympanique;  de  sorte  que,  sans 
vouloir  donner  ni  rechercher  la  raison  physiologique  du  trajet  si 
bizarre  de  la  corde  du  tympan  ,  on  peut  affirmer  que  ce  filet  ner¬ 
veux  n’a  aucune  influence  manifeste  sur  l’ audition. 


RECJIERCHES  SUR 


CORDE  DU  TYMPAN. 


435 


'1'roisieme  Partie. 

FAITS  PATHOLOGIQUES. 

La  science  possede  un  tres  grand  nombre  d’observations  d’ he¬ 
miplegic  faciale;  et  quoique  cette  maladie  ait  ete  vue  et  decrite 
des  les  temps  les  plus  anciens ,  elle  n’a  cependant  ete  bien  ddfinie 
et  bien  connue  que  depuis  les  travaux  des  physiologistes  mo- 
dernes  sur  les  nerfs  de  la  tete.  L’anatomie  et  les  experiences  sur 
les  animaux  rendent  parfaitement  compte  des  phdnomdncs  mor- 
bides ,  et  c’cst  pour  ainsi  dire  le  scalpel  a  la  main  qu’on  explique 
les  syraptoines  de  la  paralysie  de  la  face.  Toutefois ,  ce  que  je 
viens  de  dire  n’est  applicable  qu’aux  filets  faciaux  ou  extdrieurs 
de  la  septieme  paire.  On  est  loin  d’etre  aussi  availed  sur  les 
fonctions  des  rameaux  que  ce  nerf  fournit  avant  sa  sortie  du 
trou  stylo-mastoidien ;  lb ,  en  effet,  la  situation  profonde  des 
organes,  la  disposition  mdme  des  parties  rendent  les  recherches 
analomiques  et  pbysiologiques  plus  difficiles,  et  il  n’est  pas 
dtonnanl  que  la  pathologie,  suivant  lesprogres  de  la  pbysiologie, 
soit  restde  impuissante  lorsque  ce  secours  lui  manquait.  Aussi  le 
role  de  la  corde  du  tympan  est-il  reste  obscur  et  inddtermind  ; 
et  maintenant ,  que  nous  pouvons  nous  guider  sur  des  resultats 
plus  precis  de  l’expdrience ,  essayons  de  trouver  dans  la  patho¬ 
logie  un  nouvel  appui. 

Les  cas  d’hemipldgie  faciale  dans  lesquels  on  a  observd  uue 
altdration  du  gout  ne  sont  pas  trds  nombreux.  Cela  pourrait, 
jusqu’a  un  certain  point,  s’expliquer ;  car  la  paralysie  de  la  corde 
du  tympan  n’apporte  qu’une  modification  gustative  dans  un 
point  assez  circonscrit  de  la  langue ,  lorsque  la  ldsion  n’existe 
que  d’un  cotd,  et  les  malades  ne  s’en  plaigpent  pas  ordinaire- 
ment  parce  qu’ils  peuvent  encore  gouter  dans  une  grande  dten- 
due  de  la  muqueuse  linguale.  Ensuite ,  comme ,  d’autre  part ,  ce 
symptome  n’est  ni  visible  ni  apprdciable  extdrieurement ,  il  a 
fort  bien  pu  arriver  qqe  le  fait  ,  quoique  existaiit ,  ait  passd  ina- 


636  ANA.TOMUS  ET  PHYSIOEOGIE. 

percu  pour  l’observateur  non  prcvcnu.  II  faut  tenir  compte  en¬ 
core  des  circonslances  dans  lesqueJIes  ce  phenomene  doit  neces- 
sairement  manquer  lorsque  la  cause  de  la  paralysie  exisle 
au-dessous  de  l’origine  de  la  corde  tympanique  ou  a  l’extremite 
inferieure  du  conduit  stylo-masto'idien. 

M.  Montault  rapporte,  dans  sa  thfese,  trois  observations  d’he- 
ruiplegie  de  la  face  avec  alteration  du  gout.  Voici  ses  paroles  : 
«  Dans  les  paralyses  faciales  exemptes  de  complication ,  la  sen- 
»  sibilite  ,  la  vision  et  l’odorat  sont  conserves  du  cote  afTecte;  il 
»  en  est  de  meme  du  gout.  Cependant ,  dans  trois  cas  (observ. 
»  de  M.  1c  professeur  Roux,  du  frere  deM.  Gueneaude  Mussy, 
»  et  chez  un  malarlc  qui  est  aclucllement  6  l’Hotel-Dieu  ,  dans 
»  Ie  service  de  M.  Petit)  le  sens  du  gout  fitait  sinon  aboli,  du 
»  moins  perverti  dans  le  cote  correspondant  de  lalangue.  » Plus 
loin ,  voulant  donner  Implication  de  ce  fait ,  M.  Montault  s’ex- 
prime  ainsi :  «  Comment  rapporter  cette  lfision  du  gout  a  l’af- 
»  fection  dunerf  facial?  Le  voici  :  Par  la  continuation  ou  espfcce 
«  de  continuite  entrc  le  facial  et  le  lingual  de  la  cinquieme 
»  paire,  par  l’accolement  a  ces  deux  branches  nerveuses  de  la 
»  corde  du  tympan ,  soit  qu’on  fasse  provenir  cette  corde  du 
»  tympan  de  la  cinquieme  paire ,  ou  de  la  septifcme  avec  Bellin- 
»  geri ,  soit  des  deux  a  la  fois  avec  Lieutaud.  » 

M.  B6rard ,  a  propos  des  memes  faits,  leur  donne  une  expli¬ 
cation  qui  semble  plus  precise  et  plus  rigoureuse.  Suivant  cet 
auteur ,  comme  nous  l’avons  deja  dit ,  on  doit  considerer  la  corde 
du  tympan  comme  un  nerf  mixte  provenant  en  partie  du  facial 
et  renforcee  par  l’adjonction  du  filet  vidien.  C’est  en  vertu  de 
cette  derniere  anastomose  sensible  que  la  corde  du  tympan 
pourrait  influencer  la  gustation. 

Si  ces  explications  ne  sont  pas  d’accord  avec  l’anatomie  et  la 
physiologie ,  elles  servent  au  moins  6  constater  une  chose ,  c’est 
je  fait  de  l’alteration  du  gout ,  qui  n’est  certainement  pas  aussi 
rare  qu’on  le  supposerait.  Depuisque  j’ai  commence  des  recher- 
ches  sur  la  corde  du  tympan ,  j’ai  observe  deux  casbien  tranches 


RECHERCHES  SUR  LA.  CORDE  DU  TYMPAN.  437 
d’hemipMgie  faciale  avec  alteration  du  gout ,  que  je  vais  rap- 
porter  : 

1“  La  femme  Pinot,  agee  de  trente-trois  ans,  placee  h  la 
Salpetriere ,  dans  le  service  de  M.  Falret ,  eut,  il  y  a  huit  ans, 
une  hemiplegic  faciale  4  gauche,  a  la  suite  d’un  coup  de  tabou¬ 
ret  sur  la  region  temporale  du  merne  cote  :  la  sensibilite  etail 
conservee.  Peu  4  peu  la  paralysie  diminua  et  avait  completement 
disparu  au  bout  de  deux  ans.  Mais  cinq  ans  plus  tard,  la  ma- 
lade  fut  prise  d’accidents  cfirebraux  et  de  douleurs  violentes 
dans  tout  le  cote  gauche  de  la  tele ,  et  l’hemipl6gie  faciale,  cette 
fois  accompagnee  de  surdite ,  reparut  et  persistait  d’une  maniere 
complete  depuis  seize  mois ,  lorsque  je  pus  voir  la  malade  et 
constater  les  symptomes  de  sa  maladic ,  savoir  :  paralysie  com¬ 
plete  du  mouvement  des  muscles  de  la  face  dans  tout  le  c6t6 
gauche,  avec  conservation  de  la  sensibility.  La  langue  possede 
tous  ses  mouvements ,  n’est  pas  divide  et  n’ollre  aucune  defor¬ 
mation  particuliere.  Le  gout  est  altere  a  gauche,  et  voici  ce  qu’on 
observe  a  cet  6gard  :  si  I’ou  place  sur  la  pointe  de  la  langue  uu 
peu  d’acide  citrique  pulverise ,  la  malade  eprouve  une  sensation 
beaucoup  plus  prompte  et  beaucoup  plus  intense  du  cote  droit 
que  du  cote  gauche.  Si  l’on  agit  avec  le  sulfate  de  quinine ,  la 
sensation  d’amertume  estdgalement  beaucoup  plus  rapideducotfi 
droit  que  du  cote  gauche ;  mais  ce  ph6nomene,  quoique  ires  evi¬ 
dent,  estmoins  prononce  pour  cette  derniere  substance  que  pour 
l’acide  citrique.  Du  reste ,  la  sensibility  tactile  de  la  muqueuse 
liuguale  n’offre  aucune  altyration  et  est  aussi  exquise  d’un  coty 
que  de  l’autre.  Cos  experiences  ont  6t6  repytees  un  grand  nom- 
bre  de  fois  et  avaient  pour  temoius  les  yieves  du  service.  Les 
troubles  intellectuels  et  la  surdity  qui  ont  coincide  avec  la 
reapparition  de  rhymiplegie  faciale  doivent  lui  faire  supposer 
pour  cause  une  lesion  organique  siegeant  a  l’origine  de  la  sep- 
ti6me  paire  et  situye  par  consyquent  au-dcssus  de  la  naissance 
de  la  corde  du  tympan. 

2°  Le  malade  qui  fait  le  sujet  de  cette  deuxifeme  observation 


438  ANATOMIE  ET  PHYSIOLOGIE. 

est  un  jeune  homme  que  je  n’ai  pu  voir  qu’une  seule  fois.  Je 

vais  rapporter  cc  qu’il  m’a  clit  et  ce  que  j’ai  pu  observer  : 

Depuis  un  mois  la  paralvsie  existait  4  droite  et  ytait  survenuc 
brusquement  apr6s  quelques  douleurs  nevralgiques  dans  le  c6t6 
correspondant  de  la  face  :  la  sensibility  ytait  cnlifirement  con- 
servee ,  ainsi  que  tous  les  sens ,  except^  le  goflt.  Des  les  pre¬ 
miers  jours  de  la  paralysie,  le  malade  avait  reinarqu6  qu’il 
goutait  moins  bien  sur  le  cot6  droit  de  la  langue ;  les  impres¬ 
sions  gustatives  6taicnt  obtuses ,  comme  s’il  avait  eu  ,  disait-il , 
la  muqueuse  linguale  ldgerement  brulee  de  ce.coty.  Je  me  suis 
moi-mfime  assure  du  fait  avec  de  l’acide  tartrique  en  poudre  : 
le  malade  6prouvait  la  saveur  fralche  et  acide  de  cette  substance 
d’une  manure  moins  prononede  et  beaucoup  plus  lentement  du 
c6t6  droit  que  du  col6  gauche. 

Toutes  les  h6mipl6gies  faciales  ne  sont  pas  accompagnees 
d’une  altfiration  du  godt.  On  en  observe  tous  les  jours,  et  e’est 
mtime  le  plus  grand  nombre ,  dans  lesquelles  la  faculty  gustative 
reste  intacte.  II  y  aurait  done  une  distinction  a  ytablir  dans  cette 
maladie  suivant  que  sa  cause  rhumatismale  ou  autre  agit  seule- 
menl  sur  les  filets  pyriphyriques  du  facial ,  ou  suivant  que  cette 
cause  affecte  le  tronc  du  nerf  et  les  rameaux  qu’il  fournit  dans 
le  canal  spiro'ide.  L’altyration  du  gout  fournirait  dans  ce  cas  un 
signe  prycieux  de  diagnostic  differentiel.  Mais  avant  de  savoir  si 
cette  distinction  devrait  modifier  le  pronostic  et  motiver  une 
thyrapeutique  diffyrente ,  il  serai  t  nycessaire  d’accumuler  un 
plus  grand  nombre  de  faits  et  surtout  d’avoir  des  recherches 
d’anatomie  pathologique  faites  4  ce  point  de  vue.  Ici  la  physio¬ 
logic  nous  a  montry  la  lysion ,  et  e’est  1’ observation  seule  des 
phynomenes  morbides  qui  peut  nous  en  reveler  la  valeur. 

Ainsi ,  pour  le  moment ,  nous  devons  nous  borner  it  rappro- 
cher  les  rysultats  physiologiques  des  symptomes  pathologiques. 
Nous  verrons  qu’ils  se  prStent  un  mutuel  appui ,  qu’ils  s’inter- 
prbtent  les  uns  par  les  autres  et  que  nous  pouvons  tirer  de  leur 
rapprochement  les  conclusions  suivanles : 


RECHERCHES  SUR  LA  CORDE  DU  TYMPAN.  439 

1°  Les  h6mipl6gies  faciales  avec  alteration  du  gout  dependent 
d’une  cause  qui  paralyse  la  corde  du  tympan  et  agit  sur  le  facial 
au-dessus  de  Emergence  de  ce  filet  nerveux. 

2°  Cette  alteration  du  gout  est  caracterisee  non  seulement  par 
une  diminution  de  la  faculty  gustative,  mais  encore  par  une 
grande  lenteur  dans  sa  manifestation. 

3"  Cette  modification  du  gout  a  son  siege  dans  la  partie  ante- 
rieure  de  la  muqueuse  linguale  qui  refoit  des  filets  nerveux  du 
lingual  et  de  la  corde  du  tympan  reunis. 

CONCLUSIONS  GEnERALES. 

1°  La  corde  du  tympaii  nait  exclusivement  du  nerf  facial  et  se 
confond  avec  le  lingual  pour  se  distribuer  a  la  muqueuse  de  la 
langue. 

2°  La  corde  du  tympan  agit  exclusivement  sur  le  gout ;  c’est 
done  un  nerf  auxiliaire  de  ce  sens. 

3°  Les  modifications  du  gout  observes  dans  l’hfimipMgie  fa- 
ciale  dependent  de  la  paralysie  de  la  corde  du  tympan. 


Etudes  cliniques 


IM 


Patliologie.  Maladies  mentales. 


ETUDES  CLINIQUES 

SIR  LA  DEMONOMANIE, 


MAURICE  MACARIO , 


Esquirol  a  dit ,  et  les  auteurs  out  repfit<5 ,  t|ue  la  deraono- 
manie  est  excessivement  rare  dans  le  xix'  siecle ,  etqu’on  n’ob- 
serve  plus  cette  forme  de  folie  que  sur  quelques  personnes 
ignoranles,  superstilieuses  et  pusillanimes.  Les  demons,  dit-on, 
sont  remplaces  par  la  terreur  chimerique  de  la  police ,  du  ma- 
gu6Usme  et  de  I’eleclricite.  Tel  individu ,  ecrit  Esquirol ,  estaux 
Pelites-Maisons  parce  qu’il  craint  la  police ,  qui  cut  6td  brule 
autrefois  parce  qu’il  aurait  eu  peur  du  diable. 

Esquirol  et  les  auteurs  qui  ont  ecrit  apres  lui  se  sont  trornpes ; 
ils  n’ont  vu  des  fous  qu’a  Paris.  Lb,  en  effet,  la  philosophie 
malerialiste  du  xvm'  siecle  a  ebranle  et  affaibli  les  croyances 
rcligieuses.  Lb ,  en  effet ,  on  a  moins  peur  de  l’enfer,  parce 
qu’on  y  croit  moins.  Est-ce  bien  un  progrcs  de  la  civilisation , 
comme  le  veulent' certains  esprits?  —  Ce  n’est  pas  b  ce  signe 
que  je  reconnais  les  progres  de  la  civilisation. 

.  Mais  le  mat^rialisme  n’a  pas  encore  pousse  de  si  profondes 
racines  dans  le  sol  francais  qu’on  pourrait  le  croire.  Mon  opi¬ 
nion  se  dfiduit  tout  naturellemenl  de  la  forme  de  folie  qu’on 


SUR  LA  DEM0N0MAN1E. 


till  1 

reniarque  dans  les  asiles  dfipartementaux  d’alien<$s ,  et  en  par- 
ticulier  a  Mareville.  La  forme  religieuse  y  est  nombreuse ,  et  la 
deraonomanie ,  qui  tire  egalement  sa  source  des  idees  religieuses 
fausses  et  superstitieuses ,  v  est  trfcs  frequemment  observee :  il 
serait  absurde  d’enfaire  un  crime  a  la  religion ,  comme  il  serait 
absurde  de  rejeler  les  decouvertes  de  nos  jours ,  l’61ectricit6 ,  le 
magnetisme  etles  institutions  modernes,  parce  qu’elles  devien- 
nent  les  idees  dominantes  et  si  souvent  les  causes  eflicientes  de 
certaines  folies. 

Si  done  Esquirol  avait  eu  le  loisir  de  bien  examiner  les  maisons 
d’alienes  de  province ,  il  n’aurait  pas  avanefi  qu’on  trouve  a  peine 
un  d6monomaniaque  sur  1,000  alifines.  Dans  l’asile  de  Mareviile 
(  Meurlhe ) ,  qui  ne  contient  pas  moins  de  550  alienes  des  deux 
sexes,  j’ai  etc  a  meme  de  recueillir  un  grand  nombre  de  rensei- 
gnements  sur  cette  etrange  maladie ,  et  certes  elle  n’est  pas  aussi 
rare  qu’on  le  pense  g6neralement. 

Le  sujet  est  vaste  et  prete  beaucoup  aux  meditations  du  phi— 
losophe.  —  Je  ne  sache  pas  que  depuis  Esquirol  personne  l’ait 
Iraite.  Apr6s  un  si  grand  maitre,  il  y  a  peut-etre  de  la  hardiesse 
ii  aborder  un  tel  sujet. — Mais  j’ai  vu  beaucoup  de  possedds, 
j’en  ai  vu  gu6rir  un  certain  nombre  ,  j’ai  concouru  moi-meme 
h  la  gufirison  de  quelques  uns;  et  dans  l’espoir  d’etre  utile  ,  jc 
me  suis  decide  a  exposer  le  resultat  de  mes  etudes  a  cet  egard. 

Ge  memoire  est  destine  5  coordonner  les  resultats  de  mes  pro- 
pres  observations;  degag6  de  tout  prejuge ,  j’exposerai  nies con¬ 
victions  etce  que  j’ai  vu. 

SIGNES  DE  L’ OBSESSION  DU  DEMON  D’APRLS  LES  DEMONOGRA- 
PHES  ANCIENS. 

Rien  de  plus  ridicule ,  de  plus  absurde  que  les  signes  de  la 
possession  du  demon  admis  par  les  medecins,  les  pretres,  les 
magistrals ,  et  les  savants  de  toute  espfece  aux  xve,  xvr  et  xvu' 
siecles. 


442  ETUDES  CL1NIQUES 

Le  possede  a  la  science  infuse,  et  parle  des  langues  etran- 
gfcres  etinconnues;  il  distingue  les  hoslies  consacrees  de  celles 
qui  ne  le  sont  pas;  il  fait  des  tours  de  force  exlraordinaires , 
qu’un  simple  mortel  ne  pourrait  jamais  exdcuter ;  il  reconnait 
toutes  les  personnes  qui  se  presentent  a  son  regard  sans  les  avoir 
jamais  vues  ni  entendues.  —  Il  palit  et  s’agite  en  presence  des 
hosties  consacrees  et  autres  choses  saintes.  Durant  l’agitation , 
son  visage  est  effarouchc ,  sesyeux  sont  etincelants  ct  roulants 
dans  leurs  orbites ,  ses  regards  sont  admix  et  sa  contenance  hi- 
deuse;  il  pousse  des  cris  sauvages,  hurle,  jappe,  mugit  a  la 
facon  des  bStes  fauves.  Sa  figure  et  tous  ses  membres  sont  agit6s 
par  des  mouvements  convulsifs ;  il  maudit ,  deteste ,  blaspheme 
les  sacrements ,  les  saints ,  la  Vierge  et  Dieu  mfime  ,  car  les 
diables  n’ont  pas  d’autre  exercice.  Les  possides  opposent  une 
forte  resistance  quand  on  veut  les  faire  entrer  dans  une  6glise , 
leur  faire  prendre  de  l’eau  benile ,  ou  leur  faire  faire  le  signe 
de  la  croix ;  ils  ressentent  surtqut  de  grands  malaises  quand  ils 
sont  en  j  r6sence  du  saint-sacrement,  objet  de  terreur  pour  les 
demons.  —  Ils  manifestent  une  grande  repugnance  ii  avaler  le 
pain  consacre  ou  l’eau  benite.  —  Ils  ont  des  visions  etranges ;  le 
diable  leur  apparait ,  les  maltraite ,  et  les  frappe  au  point  de  leur 
laisserdes  marques ;  d’autresfois  il  les  excite  aux  joubsances  de 
l’amour;  sa  sentence  est  froide  et  glacee. 

Mais  je  m’arrete ,  car  je  n’en  fmirais  point ,  d’enumerer  tous 
les  signes  de  l’obsession  du  demon  rapportes  dans  les  ouvrages 
des  del  Bio,  des  Pierre  de  l’Ancre,  des  Bodin ,  des  Pichard  et 
autres  demonographes.  Il  y  a  vraiment  lieu  de  s’etonner  que  de 
pareilles  reveries  aient  pu  trouver  credit  aupr6s  des  savants ,  et 
que  des  medecins  aient  meconnu  parmi  elles  les  symptomes  du 
delire  meiancolique. 

Mais  nous,  hommes  du  xix'  siecle,  nous,  enfants  de  la  civi¬ 
lisation  moderne,  sommes-nous  plus  sages,  moins  faciles  4 
tromper  que  nos  ancetres  ?  —  L’hydrosudopathie ,  l’homoeopa- 
thie,  le  magn6tisme  animal,  sont  14  pour  prouver  le  contraire, 


SUB  LA  DttMONOMANIE. 


M3 

et  a  1’heure  qu’il  est ,  il  existe ,  au  milieu  de  Paris ,  plus  d’une 
vieille  sibylle  a  la  porte  de  laquelle  stationnent  des  equipages 
magnifiques,  et  que  viennent  interroger  avec  anxiete  les  personnes 
les  plus  aisees  de  la  capitale.  —  Tant  il  est  vrai ,  comme  le  dit 
un  des  philosophes  les  plus  distiugues  de  notre  6poque,  de  l’ami- 
ti6  duquel  je  m’honore  (1),  que  la  multitude,  meme  dans  les 
nations  les  plus  civilis£es ,  est  inculte  et  sans  experience ,  et 
tient  et  tieudra  encore  longtemps  de  l’enfance  plutol  que  de  la 
virilite. 

J’opposerai  maintenant  au  tableau  que  je  viens  de  tracer,  les 
symptomes  de  la  demonomanie  tels  que  je  les  ai  etudies  moi- 
mfime ,  chez  les  trente-trois  malades  dont  l’observation  journa¬ 
lise  m’a  fourni  les  elements  de  ce  travail. 

Le  dfimonomaniaque  porte  je  ne  sais  quoi  de  particulier,  de 
caract6ristique  sur  sa  figure,  que  par  l’habitude  on  peut  arriver 
a  reconnaitre  au  premier  coup  d’oeil.  Son  extSieur  est  grfile  et 
maigre  ,  son  teint  jaune  et  hale ,  son  regard  inquiet ,  timide  et 
soupfonneux  ;  ses  joues  sont  creuses  et  dessechees  par  la  dou- 
leur  et  le  desespoir ;  son  humeur  est  acariatre  et  impatiente ; 
son  temperament  nerveux  et  plus  souvent  mfilaucolique ,  ce  qui 
11’echappa  point  k  l’oeil  observateur  de  Zacchias,  mfidecin  d’ln- 
noceut  X ,  lorsque ,  domine  par  les  idees  superstitieuses  de  son 
siecle,  il  ecrivait  ces  mots  :  Gaudet  humore  melancholico 
dwmon. 

Comme  on  le  voit ,  le  possede  ressemble  sous  beaucoup  de 
rapports  au  mfilancolique ,  ou ,  pour  parler  le  langage  du  jour, 
au  lypemaniaque  :  aussi  la  demonomanie  n’est-elle  qu’une  va- 
ri6te.  de  la  lypemanie ;  mais  elle  se  distingue  neanmoins  de 
celle-ci  par  des  caracteres  assez  tranches.  En  effet,  le  m61anco- 
lique  reste  toujours  taciturne ,  immobile  et  presque  insensible 
au  monde  exterieur ;  son  regard  est  fixe,  baiss6  vers  la  terre  ou 
tendu  au  loin ;  jamais  le  sourire  ne  vient  errer  sur  ses  Ifivres ; 


(1)  V.  Giobcrli.  Teoriru  del  sovrannalurule. 


UUU  f/rUDES  CLINIQUES 

ses  extremites  soni  froides  et  livides,  faute  de  mouvement ; 

c’est,  on  un  mot,  unc  statue  de  chair  et  d’os. 

Lc  demonoma'niaqnc ,  au  contrairc,  est  toujours  en  mouve¬ 
ment  ;  on  dirait  que  Ie  feu  de  l’enfer  I’agite  et  le  ponsse ;  son 
mil  tet  mobile,  son  babil  intarissablc,  et  snuvent  il  vous  ac- 
cable  d’injures  et  d’imprecations ;  le  sourire  vient  parfois  ani- 
mer  sa  physionomie.  Et,  contrairement  h  {’opinion  d’Esquirol , 
il  verse  dcs  pleurs.  Mais  c’est  son  regard  surtout  qui  offre  je  ne 
quoi  de  caractdristique ,  de  malicieux  ,  j’allais  presque  dire  de 
diabolique. 

Chez  les  possddes,  les  affections  sont  perverties;  ils  prcn- 
nent  en  haine  les  personnes  qu’ils  affectionnaient  le  plus;  h  la 
moindre  contrariety  ils  se  mcttent  en  fureur  et  se  portent  h  des 
actes  de  violence  envers  les  personnes  qui  les  entourent;  ils 
dechirent,  brisent  tout  qui  tombe  sous  leur  main  ;  des  id6es  de 
meurtre,  d’incendie,  de  suicide,  les  excitent  et  les  entrainent 
a  mal  faire.  Quelquefois,  surtout  chez  ies  femmes,  le  sentiment 
de  la  pudeur  est  eteint;  leurs  idfies  sont  tristes  et  sombras.  Ils 
se  plaignent  de  leur  sort  en  gemissant  et  en  versant  des  larmes. 
Tout  leur  fait  ombrage ;  ils  sont  persuades  que  des  ennemis  les 
poursuivent  et  veulent  les  faire  perir  par  le  fer  ou  le  poison  ; 
pour  eux  le  pain  se  fransforme  en  sang  ,  le  vin  en  urine ;  lous 
les  aliments  prennent  un  gout  detestable  :  aussi  refusent-  ils 
souvent  de  manger.  Ils  ont  uue  foule  d’illusions  et  d’hallucina- 
tions  plus  bizarres  les  tines  que  les  autres.  Le  diable  se  presente 
k  leur  vue ,  tantot  sous  la  forme  animale ,  quelquefois  sous  la 
double  forme  d’un  homme-chieu ,  d’un  homme-crapaud ;  il 
revet  dans  d’autres  cas  l’aspect  d’un  eclair.  Il  penStre  dans  leur 
corps  et  parle  par  leur  bouche ;  il  s’empare  de  toutes  leurs  fa- 
cultes ,  les  pique ,  les  bride ,  leur  arrache  le  cceur,  le  cerveau  , 
les  iriteslins,  et  les  tourincnte  de  mille  manieres ;  il  repand  une 
odeur  infecte ,  tantot  de  soufre ,  tantot  de  bouc ,  etc.  D’autres 
fois,  et  cette  particularile  se  remarque  surtout  chez  les  femmes, 
l’csprit  malin  leur  tient  des  propos  obscenes  et  se  livre  avec 


SUR  I.A  DfiMONOHANIE. 


UUo 

elles  aux  jouissances  de  l'amour ;  sa  sentence  est  brulanle. 
Quelques  uns  sont  souleves  dans  les  airs  on  transports  dans  les 
enfers,  ou,  saisis  d’effroi  et  de  terreur,  ils  contemplent  les  tour- 
menis  des  damnes.  D’autres  se  crqient  transformes  en  animaux, 
en  arbres ,  en  fruits ,  ou  reduits  en  cendre ,  et  puis ,  nouveaux 
phenix,  rdgdnerds  ;  ils  sout  entoures  de  reptiles  hideux,  de  ca- 
davres ;  on  en  voit  qui  sont  persuades  d’avoir  vendu  lour  ame 
au 'diable  et  signd  Le  pacte  avec  du  sang ;  ils  se  croient  a  jamais 
darands.  D’antres  ne  mo u non t  jamais;  ii  la  fin  du  monde  ils 
seront  seuls  sur  la  terre.  Quelques  uns  sont  plus  heureux ;  le 
diable  les  protege  ,  leur  apprend  le  secret  de  faire  de  Tor,  leur 
prddit  1’avenir, .  leur  ddvoile  les  secrets  de  l’enfer,  et  leur  ac- 
corde  le  pouvoir  de  faire  des  miracles ;  h  leur  voix  la  foudre 
delate,  le  lonnerre  gronde,  la  pluie  tombe,  la  terre  s’entr’ouvre 
et  les  morts  ressuscitent. 

Tel  est  le  portrait  et  tels  sont  les  phdnomdnes  psychologies 
des  possddds  que  j’ai.  observes  a  Mardville.  Tels  ils  ont  sans 
doute  toujours  dte,  ii  pen  de  chose  prds,  dans  tous  les  temps , 
si  Ton  a  spin  de  faire  la  part  de  ce  que  le  fanatisme  et  les  pre- 
jugds  ont  du  y  ajouter. 

En  cffel,  en  quoi  Oreste,  Mdleagre,  OEdipe  ,  poursuivis  par 
les  noires  furies ,  par  des  cris  funebres  et  percants,  dill'draieut- 
ils  de  nos  possddds  actuels  ?  En  quoi  en  diffdre  Saiil ,  abandonnd 
du  Seigneur,  et  agitd  de  l’esprit  malin  qui  s’attache  a  ses  pas 
comme  l’ombre  a  son  corps?  En  quoi  Luther,  ce  redoutable 
censeur  des  abus  de  la  cour  de  Rome ,  aiguisant  son  esprit  de 
controverse  dans  ses  disputes  avec  le  diable  qui  se  pendait  ii  son 
cou  et  couchait  quelquefois  avec  lui ;  en  quoi  Luther  diffdre-t-il 
des  possddds?  Ces  malades  ( car  c’dtaient  rdellement  des  ma- 
Iades )  prdsentaient  absolumeul  les  memos  symptomes  que  nous 
voyons  tous  les  jours  dans  nos  maisons  d’aliends.  Seulement  les 
Grecs  ont  ddsignd  sous  le  nom  de  Furies,  Eumdnides,  Ndmesis, 
ce  que  plus  tard  ou  appela  diables,  demons,  malins  esprits,  etc. ; 
et  les  dcrivains  ddmoniaques  ont  appeld  diables,  ddmons,  malins 


h  46  ETUDES  CLINIQUES 

esprifs,  ce  que  les  medecins  d’aujourd’hui  rapportent  aux  hallu¬ 
cinations  et  aux  illusions  des  sens. 

Les  causes  de  la  possession  sont  encore  les  mgmes  qui  pro- 
duisent  de  nos  jours  la  demonomanie ;  ce  sont  des  affections 
morales  vives ,  les  regrets  et  les  remords.  La  seule  difference , 
c’est  que  dans  ces  temps  recufes  tout  le  monde  dtait  convaincu 
que  les  furies  et  les  demons  sortaient  reellement,  en  mugissant, 
du  fond  des  enters ,  se  glissaient  dans  le  cceur  des  mortels ,  s’at- 
tachaient  h  leurs  ames  comme  a  leur  proie ,  et  les  trainaient 
dans  le  gouffre  du  Tartare.  De  Ih  la  distinction  des  maladies 
sacrees,  que  pourtant  le  ggnie  d’Hippocrate  rejeta  formelle- 
ment,  en  soutenant  qu’il  n’y  avait  point  de  maladies  ca usees  par 
lesdieux,  et  que  toutes  les  maladies  gtaient  physiques.  Mais, 
malheureusement  pour  l’esp&ce  humaine,  les  paroles  de  ce  grand 
maitre  ne  furent  point  entendues,  et,  a  quelques  exceptions 
prgs ,  on  continua  toujours  a  marquer  du  sceau  de  la  repro¬ 
bation  ces  infortunfe  malades.  11  a  fallu  en  venir  jusqu’au 
xvm°  siecle  pour  reconnaitre  la  verite  des  paroles  du  pere  de  la 
nfedecine.  —  Helas !  et  pourquoi  la  vdrite  porte-t-elle  si  lente- 
ment  et  si  difficilement  la  conviction  dans  les  lines !  Est-il  done 
dans  la  nature  de  l’homme  de  se  laisser  induire  en  erreur  et  de 
fermer  les  yeux  4  la  lumifere ! 

Les  symptomes  que  je  viens  de  tracer  ne  se  rencontrent  pas 
tousrgunis  chez  le  mime  malade;  mais  1’ordre  dans  lequel  ils 
sc  montrent  m’a  permis  d’etablir  quatre  groupes  bien  tranches 
de  dgmoniaques. 

Dans  le  premier  groupe,  je  range  les  d6monomaniaques  qui 
ont  des  rapports  externes  avec  le  d-iable ;  dans  le  deuxigme, 
ceux  qui  le  portent  dans  leur  corps ;  dans  le  troisifeme,  les  de- 
moniaques  inenbes  et  succubes ;  et  enfm ,  dans  le  quatrigme ,  je 
parle  des  matheureux  tourmentes  par  la  terrenr  de  la  damnation. 

Je  decrirai  ensuitc  les  fesions  qu’ou  rencontre  snr  les  cada- 
vi'es  des  d6moniaqnos ;  j’essaierai  d’etablir  le  sfegc  etla  nature 
de  cette  maladie;  et  apres  avoir  t|jt  tin  ipot  des  causes,  des 


SUR  LA  DEMONOMANIE. 


447 

complications,  du  pronostic  et  des  terminaisons  de  la  ddmono- 
manie ,  j’exposerai  les  bases  du  traitement  qui  me  parait  le  plus 
convenable ,  en  faisant  toutefois  quelques  excursions  sur  le  trai¬ 
tement  de  la  folie  en  g6n6ral. 

§  I".  DEMONOMANIE  EXTERNE. 

Les  malades  qui  entrent  dans  ce  groupe  ne  sont  point  des  pos- 
sfides  proprement  dits ;  ils  ne  sont  en  rapport  avec  le  diable 
que  par  les  sens  externes;  ils  le  voient,  ils  l’entendent,  ils  le 
sentent ,  ils  le  louchent ,  mais  ils  ne  le  portent  point  dans  leur 
corps :  ce  sont ,  ce  me  semble ,  es  sorciersdesxv0,  xvi”  et  xvn' 
siEcles.  —  La  vue ,  Louie,  le  toucher  et  l’odorat  sont  16s6s ;  il  y 
a  hallucination  et  illusions  de  ces  sens.  D’aprfis  les  observations 
que  j’ai  recueillies  ,  les  deux  premiers  sens  sont  le  plus  souvent 
affects ;  vient  ensuite  le  sens  du  toucher ;  celui  de  l’odorat  ne 
l’est  que  rarement;  et  quant  a  celui  du  gofit,  je  ne  l’ai  observe 
qu’une  seule  fois  dans  cette  forme  de  demonomanie ;  c’6tait 
chez  un  d6monomaniaque  hallucind  des  cinq  sens. 

A  quoi  tient  cette  difference  ?  —  C’est  parce  que  les  sens 
de  la  vue  et  de  l’ouie  sont  continuellement  exerces ,  et  que  les 
sensations  qu’ils  produisent  sont  gravies ,  sculpt£es  en  quelque 
sorte  dans  la  mSmoire ,  ou  parce  que  ces  sensations  sont,  comme 
le  dit  M.  Archambault ,  concretees, ,  matdria'isees ,  chaque 
couleur ,  chaque  nuance ,  chaque  forme ,  chaque  objet ,  ayant , 
en  effet ,  un  nom  ou  un  signe  caract£ristique  qui  le  repr6sente  , 
qui  le  dessine,  qui  le  materialise  a  1’esprit :  aussi  se  retrace-t¬ 
on  fidiilement  une  image ,  une  personne  eloignee ,  qu’on  n’a  pas 
vues  depuis  long-temps ,  surtout  si  cette  imago  vous  a  frappe 
par  sa  beautd .  si  cette  personne  est  chfcre  a  votrc  ceeur  comme 
une  mere  ,  une  dpouse,  etc.;  —  et  cola  est  si  vrai  que  jc  ne  sa- 
che  pas  qu’on  ait  jamais  obscrvd  des  hallucinations  de  la  vue  et 

cl’ouie  chez  les  avcugles  et  les  sourds  de  nahsance;  car  ces 
personnes  ignorent  les  signes  au  moyen  desqucls  les  objets 


448  p’liUES  CUKtQUJiS 

sont  traduits  a  noire  esprit :  aussi  leurs  facultes  intellectuelles 
sont-elles  boruees  et  retrdcies  d’une  maniere  remarquable. 
C’est  done  avee  raison  qu’on  a  dit  que  les  sens  de  la  vue  et  de 
1’oule  sont  les  sens  de  [’intelligence ,  la  source  la  plus  feconde 
de  toutes  les.connaissances  humaines. 

Par  la  meme  raison ,  les  hallucinations  du  toucher  sont  aussi 
assez  frequentes,  mais  moins  cependant  que  celles  de  la  vueet 
de  1’oui'e;  ellcs  sont  aussi  plus  mobiles  et  d’une  appreciation 
plus  difficile ,  parce  que  les  signes  qui  expriment  les  ph4no- 
mfcnes  du  toucher  sont  plus  obscurs  et  moins  determines  que 
ne  le  sontceux  des  deux  sens  intellectuels. 

Les  hallucinations  du  goflt  etde  1’odorat  sont ,  comine  nous 
l’avons  dit ,  tres  rares,  parce  que  les  expressions  manquent  pour 
definir  d’une  maniere  precise  et  exacte  les  dilKrentes  nuances 
des  saveurs  et  des  odeurs.  —  Nous  disons  bien :  Cette  substance 
esl  amfere ,  celle-ci  est  acide ,  celle-la  est  douce;  cette  odeur  cst 
suave ,  cette  autre  est  infecte.  Mais  combien  de  variates  et  de 
nuances  n’y  a-t-il  pas  d’amertume,  d’aciditfi  et  de  douceur  ; 
combien  n’y  a-t-il  pas  d’odeurs  suaves  et  d’odeurs  infectes  que 
nous  ne  saurions  rendre  par  des  mots  techniques  /‘par  des  ex¬ 
pressions  definies,  determinees  !  Aussi  toutes  les  classifications 
des  odeurs  et  des  saveurs  que  les  physiologistes  nous  ont  donnees 
jusqu’a  ce  jour,  sont-elles  imparfaites ,  et  elles  le  seronttoujours ; 
car  je  ne  pense  pas  qu’on  parvienne  jamais  a  concreter ,  a  mate- 
rialiser  a  l’aide  du  langage ,  en  un  mot  a  leur  donner  un  signe 
transmissible ,  les  sensations  du  gout  et  de  l’odorat.  En  effet ,  quel 
est  le  gourmet  qui  serappelle  exactement  la  saveur  d’un  mets , 
d’un  vin  quelconque?  — Quel  est  le  parfumeur,  meme  le  plus 
excrc6,  qui  se  rappelle  parfaitement  l’odeur  d’un  baume,  d’une 
essence,  d’une fleur,  etc? —  On  n’a  ,  4  ce  sujet,  que  des  sou¬ 
venirs  vagues  et  confus ;  ce  n’est  que  pendant  qu’on  savoure  ce 
mets,  qu’on  goute  ce  vin ,  qu’on  flaire  cette  odeur,  que  I’on 
se  rappelle  avoir  deja  savoure ,  goute,  flaire  ce  mets,  ce  vin  , 
cette  odeur,  etc.  C’est  done  avec  raison  que  ,  pour  lM.  Archam- 


sue  LA  OEMONOAIANIE.  /|/i9 

baull ,  les  hallucinations  sont  des  pheuomenes  de  mSmoire  dont 
l’ordre  de  production,  sous  le  rapport  de  leur  frequence  rela¬ 
tive',  repond  li  unfait  physiologique ,  c’est-a-dire  au  degr6  de 
m6moire  qui  caraclerise  chaque  sens. 

Je  crois  utile  d’appeler  ici  l’atlention  des  observateurs  sur  les 
gourmets ,  sur  les  cuisiniers ,  sur  les  parfumeurs ;  en  un  mot , 
sur  les  personnes  qui ,  par  leurs  professions,  exercent  d’une 
manifcre  speciale  les  sens  du  gout  et  de  l’odorat,  pour  s’assurer  si 
les  hallucinations  de  ces  sens  ne  sont  pas  plus  frequentes  chez 
elles  que  chez  loute  autre  personne. 

De  toutes  les  formes  de  demonomanie ,  la  demonomanie  ex- 
terne  esl  la  plus  fr£quente ;  sur  mes  trente-trois  observations 
j’en  compte  dix-sept.  Dans  ce  nombre,  j’ai  observd  trois  fois 
des  penchants  &  l'incendie ,  deux  au  suicide,  une  fois  h  l'homi- 
cide ,  une  fois  a  1’infanticide ,  et  sept  fois  les  affections  etaient 
perverties ;  enfin  deux  fois  il  y  avait  ab"rrationde  la  sensibility, 
ou  complication  de  terreur  de  la  damnation. 

Ainsi ,  en  general ,  chez  les  demonomauiaques  qui  n’ont  des 
rapports  avec  le  diable  que  par  les  sens  externes,  prMomine  la 
perversion  des  sentiments  aflfectifs ;  voila  le  caractbre  saillant  de 
cetle  forme  de  folie. 

Obs.  I".  —  Catherine  J...  est  une  vieille  fille  de  soixante-huit 
ans;  elleest  petite,  maigre  et  tres  vive,  sa  physionomie  exprime 
la  bontd  et  la  douceur;  ses  traits  sont  grippes,  son  teint  est  jau- 
n4lre,  el  sa  toute  petite  figure  est  sfeche  et  decharnye. 

Cette  bonne  vieille  femme  est  infatigable  au  travail ;  &  toute  heure 
de  la  journde  on  la  trouve  filant  a  son  rouet  ou  occupde  a  la 
couture. 

Quoique  port6e  au  manage,  Catherine  vecut  dans  le  celibat;  il 
lui  a  fallu  faire  de  necessity  vertu  ;  et  comment  se  serait-elle  enga- 
gee  dans  les  liens  dela  vie  conjugale  aprfes  le  terrible  malheur  qui 
lui  est  arrive !  Pauvre  infortunye !  Des  rage  de  qualorze  ans ,  ytant 
a  l’yglise  ,  on  lui  a  jety  un  sort  sur  la  main  clroiie,  qui  est  restye 
contractye  pendant  trois  ou  quatre  ans.  Aussitdt  sa  vue  fut  trou- 
blde,  son  intelligence  bouleversee.  Arrivye  chez  ellc,  apres  la 
messe,  elle  tombe  sansconnaissance;  le  cury,  appeiy,  accourut  et 


450  ETUDES  CLINIQUES 

l’aspergea  d’eaubdnite.  Ellefut  nn  pea  soulagde,  maisnon  ddlivrde. 
Depuis  lors,  pour  son  grand  malheur,  elle  nepeut  plus  dlever  son 
Sme  &  Dieu,  car  l’esprit  malm  qui  voltige  sans  cesse  autour  d’elle 
1’en  ddtourne ,  lui  inspire  de  mauvaises  iddes ;  il  l’excite  &  blasphe¬ 
mer,  a  renier  Dieu  et  la  Sainte-Vierge.  Ildlas  1  elle  est  bien  malheu- 
reuse  :  le  repos  et  le  sommeil  ont  fui  loin  de  sa  paupidre. 

Catherine  couchait  habiluellement  avec  son  p£re  et  sa  mfere ;  un 
soir,  elle  voulut  coucher  seule ;  mais  elle  ne  fut  pas  aussitbt  dans 
son  lit  qu’un  homme  it  figure  sinistre  parut  tout-it-coup ,  comme 
par  enchantement ,  au  milieu  de  sa  chambre ;  elle  poussa  des  cris 
d’effroi  et  de  terreur,  fit  le  signe  de  croix :  son  pftre  accourut,  et 
l’homme  mystdrienx  disparut. 

Une  autre  nuit,  c’dtait  une  belle  nuit  d’dtd,  la  lune  rdpandait 
ses  pales  rayons  sur  tout  le  pays ;  un  profond  silence  enveloppait 
toutes  les  choses  crddes;  Catherine  dlait  aux  pieds  d’une  croix 
champfitre,  et  priait  Dieu  avec  ferveur,  lorsque  tout-a-coup  parut 
a  cdtd  d’elle  1’esprit  des  tdnfcbres ;  un  dnorme  chapeau  lui  cotivrait 
la  figure ,  une  ample  tunique  obscure  recouvrait  toute  sa  personne, 
ses  pieds  seuls  dtaient  nus,et,  chose  remarquable,  c’dtaient  des  pieds 
fourchus.  Elle  voulut  recourir  &  son  signe  de  croix,  mais  ce  fut  en 
vain  ,  car  ses  membres  engourdis ,  glacds  d’effroi ,  n’obdircnt  point 
a  sa  volontd ;  l’inspiration  lui  vint  alors  de  faire  le  saint  signe 
avec  la  langue ,  et  Phomme  aux  pieds  fourchus  disparut  comme 
l’dclair. 

Souvent,  pendant  la  nuit,  quelque  chose  de  tres  lourd,  ce  ne 
peut  dtre  que  le  ddmon  ,  monte  sur  sa  tdte ,  d’ou  il  saute  sur  ses 
jambes  de  manidre  a  les  lui  dcrascr.  D’apres  le  conseil  d’une 
vieille  femme ,  une  nuit  elle  plaga  une  dcuelle  remplie  d’eau  bdnite 
dans  la  ruelle  de  son  lit ,  et  a  l’approche  de  l’esprit  malin ,  elle  la 
lui  jeta  a  la  figure  :  depuis ,  il  n’est  plus  venu  gambader  et  sautiller 
sur  elle. 

Que  q’a-t-elle  pas  fait  pour  en  dtre  ddlivrde  1  Elle  s’est  adressde  h 
Dieu  ,  .s’est  imposd  de  longs  jeunes,  a  mdme  entrepris  de  longs  pfe- 
lerinages;  mais  le  tout  en  vain.  C’est  a  peine  si  un  ldger  soulage- 
ment  est  le  prix  de  ses  pri&res  et  de  ses  larmes.  A  qui  la  faute?  a  sa 
m6re,  qui  n’a  pas  voulu  ouvrir  la  porte  a  la  femme  qui  lui  a  jetd  le 
sort,  lorsque  celle-ci  dtait  venue  pour  la  ddlivrer.  Catherine  avait 
fait  cuire ,  d'apres  le  conseil  d’uri  mddecin  qu’elle  avait  consultd  a 
cetdgard,  un  cceur  de  bete,  et  cette  opdration  avait  pour  but  de 
forcer  la  sorcifere  en  question  a  venir  la  ddlivrer; 

Obs.  Ile.  —Jeune  encore  et  d’une  figure  belle  et  agrdablc,  mais 
fldtrie  par  la  douleur  et  le  ddsespoir ,  Madeleine  C...  add,  avant  sa 


SUR  LA  D1SM0N0MANIE. 


451 


maladie ,  Atre  jolie  et  pleine  de  charmes ;  sa  taille  est  svelte  et  bien 
prise;  sonteint  est  d’un  brun  pile,  sa  chevelurc  noire  et  Apaisse, 
son  front  dAveloppA ;  ses  grands  yeux  bleus  sont  remarquables  de¬ 
pression  et  de  beauts.  —  Son  caractfire  est  vif,  impatient  et  enclin 
A  ia  tristesse. 

Vers  la  fin  de  janvier  1841 ,  ses  regies  coulaient  depuis  quatre 
jours  lorsqu’elle  eut  une  vive  altercation  avec  son  pi: re,  qui  la  me- 
naQa  de  la  dApossAder  du  bien  qu’il  lui  avail  donnA  lors  de  son  ma¬ 
nage  ;  le  jour  mfime,  les  regies  s’arrfitferent.  Depuis  lors,  elles  ne 
coulferent  plus  que  pendant  quatre  jours,  landis  qu’auparavant 
elles  duraient  huit  jours;  en  mfime  temps  on  remarqua  chez  la  ma- 
lade  un  changement  dans  son  moral ;  elle  devint  triste  et  sombre, 
fuyait  la  society ,  se  plaignait  d’un  cancer  A  l’utfirus ,  oil  rien  n’Alait 
apparent;  en  un  mot,  elle  fut  atteinte  de  lypdmanie  avec  compli¬ 
cation  d’liypochondrie.  BientOl  des  hallucinations  de  la  vue  etde 
l’ou'ie  1’effraient  et  l’Apouvantent.  Le  diable  s’offrc  a  ses  regards^ 
habillfi  en  rouge ;  il  la  tente ,  et  elle  lui  vend  son  Ame  pour  1,000  fr., 
etlepacte  est  immfidiatement  signfi  avec  du  sang;  dAsormais  plus 
de  repos ,  plus  de  bonheur  pour  elle  sur  la  terre ;  elle  est  ii  jamais 
perdue  si  on  ne  lui  apporte  pas  1,000  fr.  pour  aequitter  sa  dette 
infernale;  elle  vivra  longtemps,  trfes  longtemps  sur  la  terre,  plus 
de  deux  cent  mille  ans ,  et  apres  la  mort  son  corps  n’aura  point  les 
honneurs  de  la  sApulture ;  il  sera  consume  par  les  flammes  de  l’en- 
fer.  Son  dAsespoir  est  tel,  que  pour  mettre  un  terme  A  ses  souf- 
frances ,  elle  tente  a  plusieurs  reprises  d’abrAger  ses  jours. 

Elle  fut  assaillie  par  ces  idees  diaboliques  A  trois  reprises  diffe- 
rentes;  chaque  accfis  durait  trois  ou  quatre  jours,  et  l’intervalle 
Atait  d’un  mois.  Pendant  ses  accfis ,  son  mari  tAchait  de  la  dislraire , 
et  de  la  calmer  en  lui  disant :  Envoie-moi  le  diable  ctje  luipaie- 
rai  les  mille  francs,  et  qu’il  n’en  soil-plus  question.  Depuis,  elle 
n’en  parla  plus. 

Jadis,  Madeleine  A  tail  tendre  Apouse  et  mAre  affectionnfie;  m'ais 
maintenant  elle  a  vouA  une  haine  implacable  A  son  mari  et  A  ses 
enfants;  elle  se  porte  souvent  A  des  actes  de  violence  envers  eux. 
—  Ala  moindre  contrarifitA,  et  souvent  sans  raison,  elle  casse, 
brise  ,  dAchire  tout  ce  qui  tombe  sous  sa  main ;  elle  a  mfime  essayfi 
d’incendicr  sa  propre  maison.  On  la  voit  parfois  causer  seule;  alors 
elle  s’anime ,  geslicule;  lour  A  tour  elle  interroge  et  rfipond  comme 
si  ellcsuivait  une  conversation. 

Enfin  ,  le  27  avril  1842,  elle  fut  ainenfie  A  Marfiville.  Elle  Alait 
alors  atteinte  d’une  affection  de  poitrine  A  iaquelle  elle  succomba  le 
25  du  mois  suivant.  Pendant  son  sAjour  A  l’asile ,  lout  sentiment  de 


Zl52  ETC DES  CUNtQUES 

pudeur  dtait  dteint  chez  elle  ;  elle  n'avait  plus  qu’un  souffle  de  vie, 

et  elle  selivrait  encore  avec  fureur  a  la  maslurbalion. 

Necropsie.  —  Habitude  externe  maigre. 

Tete.  -  f’arois  du  crdne  minces.  —  Meninges  saines,  nullement 
adhdrentes,  ni  dpaissies.  —  Petit  kyste  sdreux ,  du  volume  d’un 
haricot,  situe  dans  le  sillon  qui  separe  la  couche  optiquedu  corps 
strie  du  ventricule  lateral  gauche  ;  la  substance  grise  de  cc  Corps 
parait  un  peu  ddcolorde. 

Cercelel.  —  A  l’dlat  normal. 

Poitrine.  —  Poumon  gauche  adherent  dans  toute  son  el  endue 
avec  la  pldvre ,  ei  compldtement  hdpalisd ,  a  l’exception  d’une  pe¬ 
tite  portion  du  lobe  supdrieur. 

L’hepatisation  est  rouge  dans  sa  plus  grande  dtendue ,  avec  quel- 
ques  points  albutnincux,  comme  purulents  ,  dissdmines  ci  et  li. — 
Elle  est  grise  vers  )a  base  et  au  milieu  du  poumon  ;  par  la  pression 
on  donne  issue  a  du  pus  qui  sort  d’un  foyer  large  comme  une  pidce 
d’un  franc  ,  place  a  la  base  du  poumon.  —  Poumon  droit  sain.  — 
Cceur  normal. 

Abdomen.  —  Foie  hypertrophid  descendant  8  centimetres  envi¬ 
ron  au-dessous  des  fausses  cfttes  droites.  Vdsicule  remplie  d’nnebile 
couieur  vert  foncd  ,  assez  iluide.  —  Hate  et  reins  sains.  Muqueuse 
gastrique  pale.  — Intestins  greles  ldgferemenl  injectds  et  arborisds 
dans  dilKrents  points ,  mais  sans  dpaississemenl  ni  ramollissement, 
ou  ulcdration  de  la  muqueuse.  —  Colon  transverse  un  peu  abaissd 
du  c6td  de  la  cavitd  du  petit  bassin. 

Le  pancreas  parait  comme  endurci ;  ses  granulations  sont  hyper¬ 
trophies.  —  Utdrus  a  i’dtat  normal. 

Le  clitoris  est  un  peu  ddveloppd ,  mais  il  ne  prdsente  rien  qui 
puisse  expliquer  cette  fureur  de  masturbation  dont  Madeleine  dtait 
atteinte  vers  la  fin  de  ses  jours. 

Obs.  III.  —  Nicolas ,  3gd  de  vingt-deux  ans ,  nd  dans  les  Vosges , 
est  dond  d’un  temperament  bilieux  Ires  prononcd ;  il  est  enclin  a  la 
tristesse ;  il  est  a  la  fois  simple  et  ddvot. 

Nicolas  dtait  sujet  a  des  dpistaxisabondantes  qui  se  supprimerent 
quelque  lemps  avant  l’explosion  du  ddlire  ;  des  lors  affections  per- 
verties ,  haine  contre  sa  more  et  ses  parents. 

Au  mois  d’aoilt  1830 ,  le  diable  lui  apparait  pour  la  premidre  fois 
enlourd  de  llammes  ardentes ,  lui  adrcsse  la  parole,  jette  des  pou- 
dres  malfaisantes  dans  sa  nourriture  pour  l’empoisonner. 

Une  ldgion  de  ddmons  s’empare  de  son  corps ,  le  soulfevc  dans  les 
airs;  alors  le  pauvre  malheureux  jelte  les  hauls  cris.  fait  force  si- 
gnes  de  croix  pour  les  chasser. 


SUR  LA  DtiMONOMANIE.  453 

Parfois  il  voit  l’espritmalin  voltigerautourdesamfere;  il  donne 
des  coups  de  pieds  et  des  coups  de  poings  au  demon  pour  le  chas- 
ser,  mais  c’est  sa  mbi-e  qui  les  recoit.  —  Tous  ses  parents  sont  dain- 
nes:  uVous  brulez  deja,  leur  dil-il  souvent ;  I’ablme  est  entr’ouvert\ 
sous  vos  pieds;  changez  dc  conduile,  ou  vous  fites  perdus.  —  Je 
ferai  penitence  pour  vous,  et  j’implorerai  la  misericorde  de  Dieu. 

Il  se  flagelle  ,  se  mortiiie  ,  se  fait  des  privations  de  toute  sorle,  et 
reste  huit  jours  sans  manger  ni  boire  ,  car  Dieu  ne  mange  pas.  — . 
Souvent  il  se  deshabille  tout  nu ,  se  met  it  genoux ,  les  bras  tendus, 
les  parties  giinitales  recouverles  d’un  mouchoir,  et  adresse  de  fer-, 
ventes  priferes  au  ciel. 

Les  croyances  religieuses  s’icroulent ,  etle  voila  devenu  le  cham¬ 
pion  de  la  religion  ;  il  dcrit ,  blame ,  tonne  contre  l’impiete  et  l’a- 
thdisme.  —  Le  Christ  sepresente  a  ses  regards  couronne  (Repines , 
etendu  sur  la  croix.  11  lui  adresse  la  parole  avec  bienveillance,  et 
l’encotirage  a  sttivre  la  voie  oh  il  est  engage.  —  Elle  le  condidt  top/ 
droit  4  Mardvillc,  le  29  septembre  1831.  Il  y  finira  ses  jours,  car  il 
est  maintenant  tombd  dans  une  demence  profonde. 

Obs.  IV.  — Marianne  V...  est  une  veritable  sorcifere ;  l’Arioste  de- 
vait  avoir  presente  &  1'esprit  une  vieille  femme  semblable  lorsqu’il 
traqa  en  main  de  maitre  le  portrait  de  la  FataMorgana  et  de  la  Fata 
Alcina.  — Figurez-vous  une  vieille  femme  boiteuse ,  ayantdes  veux 
de  singe,  et  dtincelants  toujours  de  rage;  une  bouche  baveuse  qui 
s’entr’ouvre  et  laisse  voir  quelques  dents  noires  et  isolees ;  des  traits 
grippds  et  farouches ;  un  menton  qui  se  recourbe  et  va  toucher  le 
nez.  Rien  de  plus  hideux  et  de  plus  ddsagrdable  it  voir  que  cette 
femme.  Ajoutez  a  ce  tableau  son  humeur  sombre  et  acariatre.  Si 
vous  lui  adressez  la  parole,  quel  que  soit  le  ton  honndte  el  bienveil- 
lant  que  vous  preniez,  elle  vous  rdpond  par  des  injures  et  des  im¬ 
precations. 

Ce  sont  les  gueux  de  Bordeaux  et  le  batard  du  faux  evique  qui 
se  sont  unis  avec  lesmagiciens  et  les  sorciers  pour  la  poursuivre 
jusque  dans  sa  respiration  ,  et  l’enfermer  a  Mardville  par  la  plus 
noire  des  trahisons.  Ce  sont  les  memes  qui  ont  conspire  contre  la 
France. —  Pendantla  nuit ,  it  son  reveil ,  elle  est  saisie  dans  la  pen- 
sie  et  la  respiration  par  les  sortileges  et  les  demons  qui  l’insultent 
et  la  provoquent.  Ces  demons,  elle  ne  les  voit  jamais ,  car  ils  sont 
invisibles,  mais  elle  les  entend  parler ;  et  si  elle  avait  ete  une  femme 
vicieuse,  ils  l’auraient  en  trainee  avec  cux  ,  car  ils  ont  1’esprit  de  la 
fornication,  du  vice  et  de  l’adulterc.  Cc  sont  eux  qui  se  sont  edges 
en  tribunal  revolutionnaire,  et  ont  assassine  Louis  XVI;  Robespierre, 
Danton,  Marat  etaientdes  demons  incarnes.  —  Cesont  encore  eux 


U5U  ETUDES  CUNIQUES 

qui  ont  renouvefe  Ja  revolution  de  1830  ,  et  qui  ont  pris  le  nom 
d’Orfeans,  de  Lafayette,  etc.  Cesont  les  demons  qui  suscitent  les 
revolutions  qui  viennent  ddsoler  la  terre. 

§  II.  DfiMONOMANIE  INTERNE. 

Dans  cette  seconde  forme  de  la  demonomanie ,  on  reniarque 
constamment  la  lesion  de  la  sensibility  interne ;  cette  lesion  en 
constituc  le  caractere  fondamental.  —  Les  malades  qui  compo- 
sent  ce  groupe  sont  de  veritables  possedes ;  ils  sont  intimement 
convaincus  de  porter  le  diable  dans  leurs  corps,  et  presentent 
ordinairenient  des  symptdmes  d’hypochondrie  :  ce  sont  des 
fous  hypochondriaques.  —  Comme  les  hypochondriaques  en  ge¬ 
neral  ,  ils  ont  des  douleurs  dans  l’abdomen ,  dans  la  poitrine , 
dans  la  fete;  jusqu’ici  rien  d’extraordinaire,  maisils  en  ddnatu- 
rent  l’origine;  ils  les  attribuent  a  une  cause  chimerique ,  aux 
demons  :  la  est  la  folie.  Un  hypochondriaque  ordinaire  exag§- 
rerait  son  mal,  1’attribuerait  a  des  causes  plus  graves  qu’elles  ne 
sont ,  peut-etre  des  causes  chimeriques ,  mais  pas  absolument 
deraisonnables  :  voiia  toute  la  difference.  —  Les  illusions  et  les 
hallucinations  des  sens  exlernes  ne  sont  pas  indispensables  dans 
cette  forme  de  la  folie ;  mais  cependant  ellespeuvents’y  rencon- 
trer.  Sur  six  observations  deddmonomanie  interne  quej’ai  recueil- 
lies  a  Maryville ,  le  sens  de  1’ouie  etait  lese  cinq  fois ,  celui  de 
l’odorat  deux  fois,  celui  de  la  vue  une  seule  fois;  enfin,  j’ai  re- 
marque  trois  fois  de  la  tendance  au  suicide ,  et  deux  fois  des  pen¬ 
chants  a  l’homicide.  Ainsi  les  hallucinations  ou  les  illusions  de 
1’ouie  sont  presque  aussi  frequentes  que  celles  de  la  sensibility 
interne ,  et  cela  devait  6tre ,  car  le  possedc  s’observe  et  s’ecoule 
attentivement.  Au  moindre  craquement  des  articulations,  au 
simple  bruit  des  borborvgmes,  au  moindre  fremissement  des 
arteres  et  des  organes  internes,  son  imagination  s’effraie  et 
cr6e  le  reste.  Ces  craquements,  ces  borborygines,  ces  fremis- 
sements ,  sont  pris  pour  des  sons  articules ,  pour  des  voix  que 
le  malade  attribue  aux  demons  qui  sont  dans  son  corps.  El  quel 


StJR  LA  DEMONOMANJE.  /|55 

est  l’homme  le  plus  sain  d’ esprit  qui ,  dans  un  lieu  ddsert ,  pen¬ 
dant  Ie  silence  de  la  nuit ,  n’ait ,  sous  l’influence  de  la  crainte , 
pris  1’ombre  projeteepar  les  arbres,  Ie  murmUredes  ruisseaux, 
le  bruissement  du  vent,  pour  des  malfaiteurs  embusques,  pour 
des  chuchotements  reels ,  etc.  ?  C’est  a  des  illusions  absolument 
pareilles  que  sont  continuellement  en  butte  les  malheureux  pos- 
s6des. 

La  demonomanie  interne  presente  quelque  varietd  qu’il  est 
utile  de  signaler  :  il  est ,  par  exemple ,  des  malades  qui  n’enten- 
dent  point  la  voix  du  diable ,  mais  ils  ont  1’intime  conviction 
que  le  diable  parle  par  leur  bouche ,  ou  pour  mieux  dire  par 
leur  voix;  c’est  une  illusion  interne,  une  conception  deliranle 
que  je  ne  saurais  definir ;  c’est  bien  leur  timbre  de  voix ,  c’est 
bien  eux-memes  qui  parlent ,  si  1’on  veut ;  mais  c’est  le  malin 
esprit,  qui  les  pousse ,  qui  les  excite  a  parler  et  h  dire  des  choses 
qu’ils  ne  diraient  pas  s’ils  n’y  etaient  point  forces ,  entraines 
nialgrd  eux.  —  G’est  fatal ,  c’est  irresistible  chez  eux. 

Cette  variate  est  tr6s  rare ;  je  ne  l’ai  observee  qu’une  seule  fois. 

Voici  1’observation : 

Obs.  I'e.  —  Les  premiers  jours  que  nous  avons  pris  le  service 
de  Maryville  (enjanvier  18Z|2),  notre  attention  futfixde  par  un  pe¬ 
tit  jeune  homme  grfile  et  mince ,  au  regard  oblique  et  timide,  mais 
spirituel ;  au  teint  pale,  a  ia  demarche  prdcipitde.  II  se  promenait 
a  grands  pas  dans  la  salle  sans  faire  la  moindre  attention  a  notre 
presence.  —  M.  Archambault  s’approche  et  lui  adresse  la  parole 
avec  intdrfit  et  bienvcillance ;  mais  le  petit  jeune  homme  lui  rdpond 
brusquement ;  «  Laissez-moi  tranquille ,  »  et  continue  a  marcher 
de  plus  belle.  —  Le  mddecin  insiste  et  lui  reproche  son  impolitesse. 
«  —  Ce  n’estpas  moi  qui  parle,  repartit  alors  le  petit  jeune  homme. 
—  Ce  n’est  pas  vous  ,  qui  est-ce  done  ?  —  C’est  le  diable  qui  parle 
par  ma  bouche.  —  Comment!  le  diable.  — Oui,le  diable  de  l’enfer 
qui  parle  maigrd  moi.  »  —  Aprfes  l’examcn  du  rnalade,  M.  Archam¬ 
bault  se  tourne  vers  moi  et  me  dit :  «  Ce  jeune  homme  doit  gudrir; 
prenez  son  histoire  et  je  vous  le  recommande  particuliferement.  » 

oici  les  renseignements  que  j’ai  recueillis. 

R...  est  agg  de  vingt-sept  ans;  il  a  toujours  prfeente  quelque 
chose  de  bizarre  et  d’insolite  dans  son  caractfere  et  ses  habitudes. 


456  fcTUDES  CLINIQUES 

Ses  parents  lui  ont  do  nil  ime  instruction  au-dessus  de  son  dial : 

aussi,  arrivd  a  un  certain  age ,  refusa-t-il  d’embrasser  la  profession 

de  tisserand  avec  son  pfcre;  il  voulait  devenir  savant :  la  vanitd  l’a 

perdu. 

Ses  camarades  sont  ses  ennemis ;  ils  ont  mdld  &  ses  aliments  des 
poudres  malfaisantes  qui  ont  vide  ses  humeurs.  A  la  moindre  con- 
traridtd ,  et  souvent  sans  cause ,  il  s’iri'ite  et  s’emporte  contre  ses 
parents.  —  Une  idde  atroce,  irresistible .  s’cmpare  de  son  ame;  il 
lutte  une  nuil  entidre  contre  le  ddsir  dpouvantable  de  cooper  la 
gorge  &  son  pfere ,  qui  est  cn  proie  a  on  profond  sommeil ;  et  il  en 
sort  vainqueur.  —  Il  fait  des  rdves  alfreux  :  tantot  1’enfer  vomit  de 
son  sein  des  monstres  hideux  qui  lui  font  des  menaces  horribles  ; 
tantbt  il  croit  dire  plongd  dans  un  feu  ardent,  dcorchd  tout  vif  el 
hachd  par  morceaux. 

Son  dtat  s’exaspdre  de  plus  en  plus;  l’intcrdiclion  est  prononcde, 
el  R...  est  apiend  a  Mardville.  Il  y  est  depuis  cinq  ans.  G’est  sa  der- 
nifere  annde  ,  il  y  mourra  ;  des  voix  le  lui  ont  prddit. 

Le  diable  lepossede  et  parle  par  saboucbe.  Comment  en  douter? 
est-ce  qu’il  parlerait  de  la  sorte?  Jamais  :  ce  n’cst  pas  son  habi¬ 
tude. 

Quel  malheur  que  d’etre  condamne  a  prdter  sa  voix  au  diable ! 
aussi ,  pour  s’y  soustraire  ,  a-t-il  eu  plusieurs  fois  l’inlention  de  se 
ddlruire ;  mais  il  a  Old  ddtourne  de  ce  funesie  projet  par  ordre  sa- 
tanique.  11  recoil  des  ordres  du  diable,  mais  indirectement,  par 
rmtermddiaire  d’une  troisieme  personne. 

R...  nie  lout  ce  qu’il  vient  de  me  dire ;  car  ce  n’est  pas  lui  qui  a 
parlfi ,  c’est  le  demon. 

R...  est  mis  au  bain  sous  la  douche;  voici  la  conversation  que 
nous  eumes  ensemble : 

ii  Pourquoi  medonnez-vous  la  douche?  —  Pour  chasservos  iddes 
folles,  car  vous  nous  avez  dil  que  le  diable  parle  par  votre  bouche. 
—  C’est  la  vdrite. —  il  est  done  dans  vous?  —  C’est  la  folie.  —  Dites 
la  verild,  et  peut-etre  que  nous  vous  ferons  grace  dela  douche.  —  Je 
me  rapporte  aux  pi  incipes  religieux  qui  nous  enseignent  que  lors- 
que  quelqu’un  divague ,  c’est  la  plupart  du  temps  le  diable  qui 
parle  par  sa  bouche.  —  Vous  faites  ddja  des  exceptions ;  et  sur  quoi 
vous  basez-vous  pour  dire  que  le  diable  emprunte  votre  voix  ?  — 
Parce  que  G’est  irresistible  chez  moi  de  parler.  Il  y  a  lutte  dans  mon 
interieur,  etle  diable  l’emporte.  —  L’avez-vous  send  le  diable?  — 
Oui ,  par  sa  pression  sur  mon  coeur.  —  L’avez-vous  vu?  —  Non.  — 
Avez -vous  senti  son  odeur?  —  Non.  —  Avez-vous  entendu  sa 
voix  i  _  Je  ne  sais  pas  si  c’est  la  sienne ;  mais  j’en  entends  une  ires 


SUR  LA  DEMONOMANIE. 


h  57 

souvent  qui  me  dit  :  Creve.  —  Ceite  voix  est-elle  bieu  arliculde? 
—  Je  l’ai  cru ,  mais  je  nie  de  l’avoir  rdeilement  entendue.  —  Avez- 
vous  vu  le  diable  en  r£ve  2  —  Oh!  oui ,  souvent. 

»  Eh  bien!  mon  ami,  tout  ce  que  vous  nous  dites  la  sont  des 
chimftres ;  vous  avez  rdvd  tout  eveilld ,  et  vous  avcz  pris  vos  rdves 
pour  de  la  rdalitd ;  voila  votre  folic.  Or,  la  douche  est  on  puissant 
moyen  pour  vous  gudrir.  »  —  AussitOtla  colonned’eau  se  prdcipite 
sur  sa  tdte  ;  R...  pousse  des  cris  ,  nous  demande  grace,  nous  pro- 
met  de  renoncer  A  toutes  ses  iddes  par  force;  —  il  prompt  de  tra- 
vailler,  etc. 

Le  lendemain,  R...  nous  dit  que  par  le  diable  il  entend  ddsigner 
une  maladie  quelconque.  — Quelques jours  aprfes,  R...  divague  de 
nouveau,  et  il  regoit.une  nouvelle  douche.  — Dds  cet instant,  il  se 
tient  sur  ses  gardes  et  fait  des  progrds  rapides  vers  la  gudrison. 

La  lecture  de  Particle  Demonomanic  d’Esquirol  a  con  tribud 
beaucoup  a  hater  sa  gudrison.  R...  a  did  fortement  dmu  de  l’idde 
qu’il  y  a  deux  cents  ans,  il  eut  dtd  bruld  comme  possddd.  «  Com¬ 
ment  ,  s’dcriait-il ,  brdler  des  malheureux  malades !  mais  c’est  in- 
fdme.  » 

Voyez  a  quoi  tient  la  gudrison  d’un  maladelQui  auraitpensd  que 
la  lecture  de  sa  propre  maladie  aurait  gudri  R...2  Notre  maladc  est 
parfaitement  raisonnable.  Il  est  occupd  toute  la  journde  a  dcrire 
dans  les  bureaux  de  la  direction ;  il  concourt  par  le  raisonnement 
et  la  persuasion  a  la  gudrison  d’autres  alidnds.  —  Pour  occuper  son 
esprit ,  nous  lui  faisons  apprendre  des  vers  par  coeur ;  il  a  appris  le 
rOle  d’Aman  dans  Esther,  de  Racine,  qu’il  ddclame  avec  intelli¬ 
gence  et  avec  dnergie  ;  et  il  serait  ddja  sorti  de  l’asile  s’il  n’dtait  pas 
atteint  d’une  aifection  du  cceur  pour  laquelle  nous  le  traitons  au- 
jourd’hui. 

Je  dois  avouer  que  pendant  son  sdjour  aMardville ,  R...  a  appris 
tout  seul  la  langue  italienne  ,  qu’il  parle  et  dcrit  passablement ,  et 
cette  occupation  1’a  sauvd  de  la  ddmence. 

Obs.  IF.  —  A.  C...  est  un  homme  fort  instruit,  d’un  tempdra- 
ment  bilieux ;  il  est  age  de  quarante-deux  ans  ;  ses  traits  sont  regu¬ 
lars  ,  sa  figure  est  distingude  ,  mais  triste  et  abattue ;  ses  mouve- 
ments  sont  ients  et  engourdis ;  la  crainte  du  choldra  a  troubld  son 
esprit. 

Des  ddmons  se  sont  glissds  dans  son  crane,  dans  sa  poilrine, 
dans  son  ventre ,  ou  ils  se  ddcfelent  par  des  bruits  et  par  des  borbo- 
rygmes.  —  Il  entend  leurs  voix  et  leurs  conversations ;  ils  rdpfetent 
tout  ce  qu’ils  entendent,  et  rdvelent  tout  ce  que  le  malade  pense , 
fait ,  voit  et  dit;  ils  prennent  les  formes  de  divers  objets ;  tantot 
ann.  MED.-I'SVCII.  r.  I.  Mai  184-t.  8.  30 


'i58  6+imftS  iitlwQUES 

fc’est  la  foriile  d’liti  instrument  acfere ,  tanlot  d’titt  instrument  tran- 

cliant ,  qui  piqueiit  on  fbndent  le.  cbeur  du  mdlheUreux  C... 

Parfois  its  caloniiiieilt  ou  injurient  les  personnes  qui  pourraient 
lui  Otre  utiles,  et  par  ce  itloyen  peffidfe  ils  ifes  eiblghcrlt  de  idi ,  et 
les  malveillants  problem  de  cetie  occasion  pbuf  lUt  tiuirc. 

LOi'sque  C.i.  fecrit  qttelque  chose,  les  pensbes  qu’il  jette  silt  le 
papier  sont  immbdiaterneht  conniies  dans  les  quattc  parties  dti 
UtOhde.  —  Ainsi,  gardez- volts  bieh  de  lui  dbtlttfer  qUelque  secret 
k  copier ;  car,  dfes  lots  s  te  iie  serait  plus  Uh  Secrfet. 

Des  ennemis  le  poursuivenl  partout ;  ils  s’entendent  it  distahcc 
avec  sfes  demons  poUr  le  faire  pbrir; 

SouventG...  refuse  de  manger ,  il  craittt  d’etre  ehipbisonne. 
Une  ntoitche  tjui  voltigeait  satis  cessb  atitour  de  Sa  tfite  lui  a  fait  un 
jour  dans  son  boUrdoUnerHeht  entendre  ces  mots  i  «  Tit  as  perdu 
la  vie  eternelle.  » 

Dans  le  bourdonnementdes  insectes;  dans  les  eclats  de  la  foudre  * 
dans  le  fremissement  du  vent ,  il  t-eConnalt  la  vblx  des  personnes 
qu’il  connalt. 

Que  n’a-t-il  pas  fait  pour  se  deiivrer  de  ces  mauvais  esprils  !  — 
Les  priferes ,  les  jeiliies ,  les  privatibhs ,  tout  fut  inutile  :  aussi  hu¬ 
ll  a  plusieurs  repi-ises  assailli  par  1’idbe  litgubre  dta  sUieide. 

Obs.  III*.  —  J.;.  est  Uh  pauvre  oUvrler*  9gb  de  qhafAtatfe* IqUatre 
ans  et  pere  de  famille ;  son  regard  est  mbrnfe  et  tri'stfe ;  ses  trails 
grippes  annoncent  la  sbuffrauce  et  le  dbsespoir;  soh  teiht  est  jau- 
natre  ,  hale ;  son  temperament  est  bilieUX. 

J..i  s’est  fait ,  il  y  a  ddjS  longtemps,  une  BlessUfeau  police  droit, 
et  c’est  par  cctte  blessufe  qU’tin  grand  nonibre  de  sbrrieres  et  de 
demons  sont  e  litres  dans  soh  corps  ;  ils  Ini  btreigheht  le  cccur,  lui 
tordent  les  entrailles ,  montent  dans  sa  tele  et  lui  inspirent  des  ideas 
de  meurtre  fet  de  sUieide.  Ils  l’texcitertt  stirtOUt  a  intniblfer  Sa  femme 
et  sbs  enfants;  mals  0..;  eSt  un  lidnnfite  hommej  il  repbUsSe  ces 
funestes  pensbes.  —  Pour  guferir  de  ces  idbes,  il  a  AU  recOUrs  a 
Dietlj  s’est  iniposb  des  jeflneS;  a  entrepHs  un  long  peibrinagc  a 
Nbt're-Dame-des-Ermites  eii  Suisse ;  tatais  rieii  H’a  teossU  —  11  he 
ini  reste  plus  qu’d  tlescendre  dans  la  tombe;  id;  seuiemeriti  il  trou- 
vera  hue  treve  a  ses  longues  eoufTrancfes. 

Obs.  IVe.  —  Anne  C... ,  est  une  femme  bizarre;  sa  figure  est 
tbUjbUrs  rittnte ;  sa  langue  est  t’OUjoil'rs  fed  Action  fet  Sbs  thembres 
sotit  tblijburs  eta  ttioUvemtint.  —  La  dblileurfet  le  dbsespbir  He  sont 
poiht  gravfes  sur  Son  front ,  et  p'oUrtdtat  elite  SbUffre  lVoferiblelheht. 

Des  dembns  &ibleurs  vierirteht  la  tburnlenter  pendant  la  hiiit ; 
ils  l-epandent  tine  bdettr  sUlflirense  ( d’AHUWettes )  Abominable;  ils 


suit  La  diMosomaNie. 

liti  oiit  brdld  le  cdi’px  avtifc  de  la  ctiauX  vivc,  eta  (ltd l'dtlniteen  fcfeli- 
dres  ;  nlais ,  houveatl  phdnix  ,  elle  S’est  rfigetifil'dei  Ces  demons 
entrent  dans  son  corps  parJa  Louche  et  par  l’amls ,  et  le  criblent  de 
toui'e  facon  ;  ils  ne  lui  laissent  plus  que  l’dcorcc;  11  en  eat  de  son 
corps  comme  d’line  orange  doiit  oh  aiirait  exprimC  le  jus. 

11  y  a  plusieurs  esprits  danS  les  corps,  dhlit  Its  tins  Sbnt  spirituds 
et  les  autres  tcmporels :  les  criblelirs  ne  peuvent  cflbler  qite  ceS 
derniers  ;  les  autres  sont  hors  de  leur  puissance; 

Nouveau  Prolhde,  Anne  subit  des  metamorphoses  extraordinai- 
rcs :  tantSt  elle  Sc  iraiisforme  eh  raisin,  idhtflt  en  oranges,  tantdt  en 
pftches,  etc. ,  scion  la  saisoh  ,  tet  (hi  shite  les  demons  vieiinent  crtbler 
ces  fruits.  —  C’est  horrible  ;  elle  n’y  peut  plus  tehitq  elle  sohffre  les 
feux  de  l’enfer.  Rien  de  plus  hideux  que  les  formes  des  criblelirs; 
il  y  en  a  qui  out  la  forme  d’hommes-chiens ,  d’autres  d’hommes- 
lbups,  d’hommeS-serpenls,  d’homnies-crapauds. —  feiie  ne  peut 
JiaS  s’en  debat'i-assef.  t’rife-t-elle  ?  C’eSt  Ch  vain  :  les  cribietil-s  eth- 
porteht  ses  prieres. 

Anne  est  le  tonnerre  ;  c’est  elle  qui  parcourt  l’espace  pendant  les 
orages;  c’esl  elle  qui  gronde  dans  les  nudes,  d’oii  ellefoudroie  Jes 
thorittttiehtS  de  la  Verre. 

§  ill.  SUCCUBES  ET  INCUBES  DEMONOMANIAQUES. 


Hallucination  de  la  sensibility  gCnitale. 

On  appelie  incubes  demonomaniaques  les  femmes  qui  ont 
1’ intime  et  entiere  conviction  d’avoir  des  rapports  sexuels  avec 
le  diable.  Par  coning  on  donne  le  nom  de  succubes  aux  homines 
qui  ont  la  meme  conception  delirante  que  les  incubes.  La  lesion 
de  la  sensibilite  gonitale  forme  done  le  caractfere  principal  de 
cette  variete  de  la  demonomanie. 

Chez  les  Juifs,  les  etres  surnaturelsqui  jouaientle  rdle  d’in- 
cubes  etaient  Asmodee  (dieu  des  tenebres) ;  Haza*  Lilith,  etc. 
—  Chez  les  Grecs  et  les  Romains ;  c’etaielit  les  sirCnCs ,  les 
nymphes ,  les  dryades ,  les  satyres ,  les  faunes  •,  etc.  j  Chez  leS 
peuples  d’Orient,  d’apres  Avicennes,  ils  etaiertt  conniis  sous  1C 
nom  d’Albedilon  et  d’Alcrates ;  Averroes  les  appelie  Elgades,  et 
Azaravius  les  designe  sons  le  nom  d’Alcaibes.  —  Chez  les  sau- 


A60  ETUDES  CLINIQUES 

vages  de  l’Anhrique  ,  c’fitait  le  redoutable  Cocoto ;  et  pour  les 
chr6tiens,  c’est  le  diable  sous  toutes  les  formes.  11  est  &  remar- 
quer,  comme  le  dit  Zacchias ,  que  ce  demon  fornicateur  se  plait 
surlout  a  tourmenter  les  religieuses  et  les  vierges  consacrees  a 
Dieu;  et  il  n’y  a  pas  mthne  les  femfnes  vieilles  et  hides  qui 
soient  A  l’abri  de  ses  poursuites ,  ce  qui  n’est  pas  etonnant. 

Les  Juifs  6laient  convaincus  que  les  incubes  et  les  succubes 
etaient  des  creations  imparfailes  que  Dieu ,  surpris  par  la  nuit 
du  sabbat ,  n’avait  pas  eu  le  temps  d’achever. 

Dans  les  siecles  primitifs  de  1’Eglise ,  les  auteurs  sacres  se 
sont  occupes  beaucoup  de  savoir  si  les  incubes  et  les  succubes 
etaient  propres  a  la  fecondation ;  la  plus  grande  lumiere  du 
moyen-age ,  saint  Thomas  d’Aquin ,  Lactance  et  autres,  6taient 
pour  l’affirmative ;  saint  J6rome,.  saint  Augustin,  saint  Gregoire 
de  Nazianze ,  etc. ,  soutenaient  le  contraire ;  et  si  toutefois , 
ajoutent-ils ,  il  en  provient  quelque  chose ,  ce  serait  plutot  un 
diable  incarne  qu’une  creature  humainc. 

Jean  de  AYier  opposa  le  raisonnement  a  toutes  ces  absurdity, 
et  dit  formellement  que  les  incubes  et  les  succubes  sont  des 
reveries  de  fous  :  .«  Quum  itaque  hvjus  hceresis  maleficis  et 
prwstigiis  dclusce  dementatceque  anus,  a  dcemone  se  comprimi, 
incubosque  pati  arbitrentur ,  hanc  commixtionem ,  ut  reliqua 
propemodum  omnia ,  mere  esse  ex  Icesa  mente  imaginariam , 
vel  solum  qualicumque  affrictu  tilillationem  cieri,  accedentc 
rei  imaginations  :  nec  vere  congressum  fieri,  rationibus  de- 
monstrabilur  evidentissimis  (1).  »  —  Aussi  Bodin,  ce  juge  fa¬ 
rouche  des  sorciers,  qui  en  a  tant  poursuivi  et  fait  bruler, 
aurait-il  voulu  aussi  faire  bruler  de  Wier. 

Maintenant,  les  incubes  sont-ils  plus  rares  qu’autrefois  ?  Les 
auteurs  le  pretendent ;  pour  moi ,  je  n’oserais  me  prononcer. 
Quoi  qu’ilensoit,  jeposs&de  quatre  observations  d’incubes  de- 
moniaques.  —  On  ne  remarque,  certes,  plus  des  epidemies  d’in- 


(1)  J.  'Wierus  ,  De  lamiis,  cap.  XIX. 


SUR  LA  DEMONOMANIE. 


461 


cubes  comme  celle  qui  affligea  Rome,  et  dont  parle  Coelius  Au- 
rdlianus  (1) ;  mais  il  n’est  pas  moins  vrai  qu’on  en  rencontre 
encore  assez  souvent. 

Je  n’ai  pas  observe  de  succubes  demoniaques  a  Mareville ;  il 
paraitrait  done  que  les  femmes  sont  beaucoup  pins  frequem- 
ment  atteintes  de  la  lesion  de  la  sensibilitc  genilale  que  ne  le 
sont  les  hommes ,  ce  qui  s’explique  facilement.  En  effete  chez 
les  femmes ,  le  systfeme  nerveux  est  d’abord  plus  developp6 ; 
ensuite  les  femmes  n’ont  pas  la  facility  qu’ont  les  hommes  de 
satisfaire  leurs  penchants  amoureux  :  aussi  voit-on  les  vieilles 
femmes ,  ainsi  que  les  vierges  cloitr6es ,  comme  1’ observe  Zac- 
chias,  etre  frfiquemment  poursuivies  par  l’incube.  —  Enfin, 
j’ajouterai  que  l’utfirus  parait  jouer  un  grand  role  dans  cette 
affection  :  mulier  in  ulero. 

Dans  cette  forme  de  la  d6monomanie  ,  tous  les  sens  peuvent 
etre  Agalement  hallucines ;  mais  on  concoit  qu’ils  penvent  de- 
meurer  tous  intacts,  4  l’exception  de  celui  de  la  sensibility  ge¬ 
nital  e  et  du  toucher.  Quoi  qu’il  en  soit,  voici  ce  que  j’ai  observe 
sur  les  quatre  incubes  :  hallucination  de  la  vue,  troisfois; 
hallucination  de  l’oui'e,  trois  fois;  hallucination  de  l’odorat, 
une  fois ;  l&ion  de  la  sensibility  interne ,  une  fois ;  metamor¬ 
phose  de  la  malade  en  rat ,  une  fois. 

Obs.  [re.  —  Marguerite  G...  est  une  grande  femme  agee  de  cin- 
quante  -neuf  ans ,  maigre  et  sfcche ,  d’un  temperament  nerveux  et 
d’une  figure  toujours  souriante.  -  -  Elle  a  toujours  ete  trfes  devote 
et  trbs  pieuse  ;  et  lorsqu’elle  avait  quelques  instants  libres,  elle  les 
passait  4  Veglise  ou  au  cinieli&re  a  prier  Dieu  pour  le  repos  des  trd- 
passes. 

Elle  est  entree  a  Mareville  le  7  avril  1842. 

Cette  pauvre  femme ,  lors  de  la  suppression  des  rfegles  a  son  re¬ 
tour  d’age ,  a  perdu  ia  tete.  —  Elle  prit  en  haine  ses  parents ,  s’ima- 
ginant  que  ceux-ci  voulaient  la  faire  perir  par  le  poison,  Heureu- 


(t)  M.  Archarabault ,  Introduction  a  la  traduction  du  Train  de  fa- 
litnaliou  mcnlale ,  do  Willis. 


462  l^TUDBS  CUNIQUKS 

semegl  que,  pour  ddjouer  leur  coupable  projet ,  trois  curds ,  aiissi 
purs  que  le  soleil ,  out  etabli  leur  demeure  au-dessous  d’elle  pour 
veiller  h  sa  stiretii.  Lorsque  la  nourrliure  qu’on  lui  prdsenlait  (5 1  ait 
empoisonnde,  ils  l’avertissaient  de  ne  pas  manger.  —  Ces  trois  curds 

veillaient  de  leur  personne  a  tour  de  rdle.  Ses  parents  ,  voyant 
que  le  poison  qe  leur  reussissait  pas  a  cause  de  la  vigilance  dcs 
curds,  sc  sont  adressds  &  l’enfer  et  ont  suscitd  conlre  elle  les  de¬ 
mons  ;  depuis  lors,  les  diables  la  poursuivent  et  la  tourmentent  nuit 
et  jour.  —  La  nuit,  it  peine  le  sommeil  appesantit  ses  paupieres  , 
(ju’ils  yjenneni  en  grand  noiqbre  la  reveiller  en  sursaut,  la  mena- 
ceut ,  lui  tiepnept  dps  prqpos  pbspenes  ,  grlmpqnf  sqr  die ,  portepl 
leurs  mains  impurs  sur  les  parties  les  plus  secrdtes  de  son  corps.  — 
La  chair  est  faible :  elle  cfede  et  se  livre  avec  eux  aux  jouissances  de 
l’amour ;  leur  sentence  est  si  brulanle  qu’elle  en  est  dpuisde  et 
andftptie  de  fatigue,  —  Ges  ddmons  fornicateursluipaiaissent  tan  tot 
sous  forms  d’dp|ajrs,  laijtqt  sqps  fortnp  dp  jobs  garpons,  dtalent  it 
ses  yeux  loutes  leurs  nuditds  et  lui  poussent  leurs  cxcrdments  a  la 
figure. 

Mais  Dieu  n’alfllge  que  ceux  qu’il  aime ;  il  lui  inspire  sa  grace 
quatre  fois  par  jour,  lR  matin ,  a  midi ,  a  quatre  heures  et  le  soir 
avant  cjp  se  cgucber :  pussi ,  lorsque  lps  ddmons  paraissent,  e||pl&ye 
la  main,  donne  la  bdnddiction,  et  les  esprits  tdndbreux  sp  sauven 
aussitdt  a  Unites  jambes;  mais  elle  n’en  est  pas  aussitOt  ddbarrassde 
que  d’autres  ldgions  viennent  a  leur  tour  l’inquidter,  et  elle  de  re- 
cotpmsncer  ses  bduddicijons ,  et  les  diables  de  s’enfuir ,  ct  ainsi  de 
suite  tpute  la  nuit ;  elle  ne  saqrait  dope  goiter  yn  instant  de  repos, 

Parfois  ,  ce  rie  sont  plus  des  esprits  infernaux  qui  vienpent  la 
tourmenter.  Des  cadavres  hideux  paraissent  dans  sa  cliambre,  lui 
parlent  avec  une  voix  lugubre  et  sdpulcrale  ,  allongent  leurs  bfas 
pour  la  frapper;  mais  Marguerite  fait  du  hrujt,  et  les  cpdavres  se 
resolvent  en  fpmde.  BientOt  ils  reparaissetit.  Elle  recoiptrjence  4 
faire  du  bruit,  et  ainsi  de  suite  jusqu’i  l’aube. 

Pendant  le  jour  elle  est  plus  calme  et  plus  tranqniHe :  aussi  dans 
la  nuit  appelle-t-elle  de  tous  ses  vceux  les  rayons  du  soleil ;  alors 
elle  s’assoupit ,  et ,  dans  son  sommeil ,  Dieu  et  la  bienheureuse 
Vicrge  Marje  lui  paraissent  en  songe,  la  consolent ,  Pexbortent  A  la 
patience  et  |uj  jnspirent  du  courage.  —  Tant  il  est,  vrai  que  Dieu 
n’affljge  que  ceux  qu’il  aime. 

Obs.  IP.  —  Charlotte  est  Sgde  de  quarante-trois  ans ;  sa  pbysio- 
nomie  est  douce ;  son  teint  hdld  et  son  regard  oblique  et  limide; 
sou.  cpjpr  est  sensible  ptujmant;  le  ddlaissemeut  d’pn  amant  1’a 
rendue  folle. 


SUJl  LA  DliMONOMANIE  463 

Satan ,  sous  la  forme  d’un  joli  garcon  et  entourd  d’un  million 
d’animaux  divers ,  vient  souvent  la  visiter  pendant  la  unit ;  il  Ja 
earesse  movement,  lui  imprime  des  baisers  brOlants  sijr  la  bouclic ; 
avec  sa  main  droite  fait  des  signes  cabalistiques  sur  son  corps,  et 
puis  il  se  livre  avec  elle  aux  plaisirs  charnels.  C’est  bien  contre  son 
gre ;  e)le  voudrait  s’y  opposerde  tomes  ses  forces  ;  mais,  comment 
s’ppposer  pux  puissances  de  l’enfer  ? 

Quclquefpis  Satan,  a  pres  avoir  asspuyi  sa  rage  apiqureuse,  l’en- 
dort  et  latransporte  dans  l’enfer,  oil  une  fois  elle  fut  mdtamprpho- 
sde  en  rat  pendant  une  minute  et  demie  et  pii  elle  endura  les  souf- 
frances  des  damnds  pendant  une  demi-heure;  apres  ce[a ,  elle  fut 
ramende  sur  terre.  -  Tout  eg  qu’elle  a  vu  et  enfendu  dang  ces  antres 
souterrajns  ,  elle  ne  poprrajt  |p  dire  :  cela  ddpasse  loqte  imaginalion 
humaine.  Elle  n’ep  conserve  qn’up  souvenir  vague  et  confus ;  seu- 
lement  elle  se  rappelle  que  les  tdnebres  de  l’enfer  repandent  une 
odeur  si  inl'ecte  qu’elle  en  tomba  malade  d’pup  fidvre  peslijeutielle. 
Mais  le  diable  ne  sent  pas  mauvais. 

Dutpe  ce  diable  amoureux,  1)  y  en  a  d’apt.res  qui  enlreprennent 
aussi  de  la  tourmenter;  ceux-ci  ne  ddpassent  pas  le  volume  d’une 
puce ;  ils  se  glissent  dans  ses  entrailles,  ou  elle  les  sent  remuer, 
1’dtoufl'ent  et  lui  prddisept  l’avenir.  —  Up  jpur,  ils  lui  ont  dit  que 
si  elle  voulait  faire  bouillir  pendant  un  mqis  dans  une  ebaudiftre 
pleine  d’hpile  144  prdtres  qui  avaiept  dtd  tppfmentds  par  l’enfer, 
ces  prdtres  monteraient  au  cie). 

Cette  pauvre  femme  est  bien  malheureuse.  Les  spuifrapees  qu’elle 
endure  sont  horribles  et  surpassent  toute  imagipaliop  ;  elle  sera 
encore  endiablee  pendant  hull  ans,  au  bput  desquels  pile  sera  dd- 
ljyr.de ,  si  toutefois  elle  yeuf  apaiser  l’epfep  ep  faisant  beaucotip  de 
mal  et  en  devenant  pdcheresse. 

Obs.  III*.  —  Marianne  T...  est  ftgde  de  cipquante-six  aps.  —  C’est 
line  grande  femme  sdche  ,  d  un  tempdrament  bilienx,  d’un  teint 
jaundtre,  a  l’ffiil  erratique,  aux  traits  grjppds.  ---  F,J)e  verse  souvent 
des  pleurs  ;  mais  parfois  tQUt-il.-cpnp  ses  lames  se  gisphept  et  elle 
se  met  4  rire. 

Des  sa  plus  tendre  enfanpe  elfe  fpt  dlevde  dans  les  pratiques  de 
la  religion  :  aussi  a-t-elle  toujours  dtd  d’une  pidtd  et  d’une  de¬ 
votion  exemplaires,  —  Jamais  l’approche  des  homines  ne  l’a  souil- 
Ide,  et  pourtant  elle  n’a  plus  sa  fleur  virginale  ;  le  malin  esprit  a  en 
soin  de  la  cueillir,  de  la  lui  arracherVle  force.  Une  fois ,  vers  le  mi¬ 
lieu  de  la  nuit ,  4  l’heure  oil  les  3mes  des  trdpassds  se  plaisent  a 
errer  au  sejn  des  (pmbeaux  fct  que  l’esprit  de  la  fornication  vp  tenter 
la  vcrlii  des  vierges  pudiqpes  consaprdes  a  Dieu  ct  ,dc  cclles  aussi 


464 


ETUDES  CLINIQUES 
qui  ne  le  soul  ])as,  le  dgmon  est  venu  se  placer  i  cdtg  d’elle.  Ce 
demon  repandai!  nne  odeur  de  bouc  ;  il  porta  une  main  lgggre  sur 
certaines  parties  que  la  pudenr  nous  defend  de  nommer.  Les  nerfs 
de  T...  frgmircnt.  —  Kile  avait  horreur  de  ce  qu’il  voulait  faire ; 
mais  comment  la  chair  frele  et  impuissante  resisterait-elle  il  la  puis¬ 
sance  du  roi  des  enfers  ?  Elle  fnt  comme  saisie  dans  sa  pensde  et 
dans  les  sens.  Et,  ii  trois  reprises  diffgrentes,  l’esprit  fornicateur 
se  livra  avec  elle  ii  des  plaisirs  impurs.  —  Dfes  que  ses  dgsirs  furent 
satisfaits ,  le  demon  lui  ouorit  la  poitrine,  lui  perpa  le  cceur  et 
en  retira  la  Hour.  —  Et  voila  comment  la  pauvre  Marianne  a  perdu 
sa  virginity. 

Cette  pauvre  femme  entra  ii  l’iniirmerie  au  commencement 
d’aoilt ,  aiteinte  d’une  affection  chronique  de  la  poitrine  et  de  l’ab- 
domen ,  accusant  des  douleurs  ii  I’epigastre ;  et ,  le  20  du  meme 
mois,  elle  mourut  de  consomption  et  de  marasme. 

Necropsie.  —  Habitude  externe  maigre. 

Tele.  —  CrOne  mince  ;  —  serositg  a  la  base  du  crime  et  dans  les 
deux  ventricules  latgraux ;  —  meningite  chronique  a  la  parlie  su- 
pgrieure  des  deux  hgmisphfcres ,  ainsi  qu’a  la  face  supgrieure  du 
cervelet ;  —  substances  grise  et  blanche  du  cervcau  molles ;  cette 
dernifere  est  lggfcrement  pointillge ;  —  petits  calculs  dans  la  glande 
pingale ;  substance  du  cervelet  molle. 

Poitrine.  —  Un  peu  de  sgrositg  dans  la  cavitg  pleurale  gauche ; 

—  poumon  gauche  adhgrent  a  son  sommet ;  poumon  droit  forte- 
ment  adherent  dans  toute  son  elendue  et  splgnisg  en  grande  partie ; 

—  sgrositg  dans  le  pgricarde. 

Abdomen.  —  Quantity  tres  considerable  de  sgrositg  citrine  et 
un  peu  trouble  dans  la  cavile  pgritongale ;  —  le  pdritoine  parait 
macgrg. 

La  substance  du  foie  est  d’un  jaune  de  garance ;  —  vesiculc  remplie 
d’une  bile  noire  ;  —  pancreas  atrophig  et  d’une  couleur  verd&tre ; 

—  parois  de  1’estomac  lgggrement  gpaissies  ;  —  muqueuse  gastrique 
taclige  de  rouge ;  —  matiferes  fgcales  dans  le  colon  transverse;  — 
mesenlere  rouge  ;  —  pgritonite  chronique. 

llate  chagringe  a  la  surface  et  comme  flgtrie. 

§  IV.  TERREUR  DE  LA  DAMNATION. 

Damuomanie. 

llien  de  plus  malheureux,  rien  de  plus  dgchirant  que  les 
damnes.  —  Plus  de  repos,  plusdecalme  possible  pour  eux  sur 


SLIt  LA  DEMONOMANIE. 


165 

la  terre.  Ils  sont  en  proie  a  la  plus  noire  melancolie ,  au  deses- 
poir  lc  plus  accablant.  Une  idee  lugubre ,  une  idee  tenace,  une 
idee  atroce ,  la  crainte  de  la  damnation ,  les  obsede  et  les  pour- 
suit  sans  cesse.  —  Chez  ces  inalades,  d’apres  M.  Leuret,  la 
perversion  de  la  sensibility  et  des  sentiments  affectifs  est  con- 
stante ;  —  et ,  chose  bizarre  et  inconcevable ,  tous  offrent  plus 
ou  moins  de  tendance  au  suicide :  comment  expliquer  ce  phe¬ 
nomena  ?  Ils  craignent  d’etre  damn6s ,  et  pourtant  ils  hatent 
le  moment  d’un  supplice  etcrnel  dont  l’idfie  seule  les  accable  : 
c’est  que  les  maux  presents  sont  plus  redoutables  que  les  maux 
5  venir. 

Les  femmes  sont  plus  exposes  a  la  damnomanie  que  les  hom¬ 
ines  (sur  six  observations  que  j’ai  recueillies  k  Maryville,  cinq 
sont  des  femmes ,  dont  trois  agees  de  plus  de  cinquante  ans ). 

D’aprfes  M.  Leuret,  l’idee  de  damnation  neseraitque  secon- 
daire;  elle  serait  souvent  le  resultat  de  la  terreur  qui  arrive 
aprfcs  la  perversion  dela  sensibility  etdes  sentiments  :  .<Qu’une 
personne  soit  ymue  fortementpar  des  predications  f  par  des  re- 
mords  ou  par  quelque  autre  cause ,  tout  son  6tre  en  eprouve  la 
secousse ;  elle  troitve  en  elle-meme  qnelque  chose  d’inaccou- 
tume ,  d’inconnu ;  elle  ne  sent  plus  comme  elle  sentait  aupara- 
vant;  il  y  a  comme  un  voile ,  un  nuage ,  qui  s’interpose  entre 
elle  etles  objets ,  qui  emousse  toutes  ses  sensations;  elle  n’a  plus 
de  caiur  moral;  si  alors  l’idye  de  damnation  arrive  dans  l’esprit , 
comme  elle  peut  servir  a  tout  expliquer,  la  malade  s’en  empare 
et  la  conserve  jusqu’k  ce  que  l’intygrity  des  sentiments  soit  re¬ 
venue  (1).  <> 

Les  consolations  el  la  persuasion  ne  peuvent  rien  sur  les 
damnys ;  non  pas  qu’ils  ne  compreunent  parfaitement  la  force 
de  vos  arguments ,  mais  l’id6e  de  damnation  se  prysente  sans 
cesse  a  leur  esprit  effraye.  —  Mon  cher  garcon,  me  disait  un 


.1)  Leuret,  Frai/menis  pujcla 


466 


ES  CX  UNIQUES 


jour  une  damnee  que  je  tachais  de  consoler,  yous  parlez  trfes 
bien ,  votre  logique  est  sdvdre ,  je  le  sens ;  mais  que  voulez-vous? 
c’est  plus  fort  que  moi;  cette  idee  effrayante  pullule  a  chaque 
instant  dans  moil  cerveau,  et  je  ne  puis  ef  je  ne  pourrai  jaiqais 
la  cbasser  loin  de  mpi.  A  qpoi  attri(jvier  cette  idee  si  ce  n’est 
4  raberratioii  de  la  sensibilite ,  comme  le  dit  M.  Leuret  ?  Une 
seule  corde ,  ajqute  pet  fiuteur,  vibre  encpre  phez  les  damnes , 
celje  (je  ]a  douleur  :  ayez  agsez  de  courage  ppjir  |a  toucher. 

Obs.  I".  —  On  voit  souvent  se  promener  dans  les  cours  ou  les 
prdaux  del’hospice  de  Mardville  une  vieille  femme  maigre  et  grfile, 
au  teint  jauneet  ldtld,  4  la  physionomie  triste  et  sombre,  aux  traits 
grippes  et  contractes  par  la  douleur,  Si  votpe  cpepr  n’est  pas  aussi 
dur  que  le  ropher,  approchez-vous  d’elle  avec  intdrPt  et  bienveil- 
lance  ,  inspirez-lui  des  pensdes  de  douceur  et  de  consolation. 

Pauvre  infortunPe!  il 'n’est  plus  de  repos,  plusde  bonheur  pour 
elle  sur  la  terre  ;  la  douleur  et  le  ddsespoir  se  sont  empards  de  son 
&me, 

Le  repos  et  le  sommeil  depuislongtemps,  lidlas!  depuis  bien  long- 
temps  ont  fui  loin  de  sa  paupiere ;  son  coeur  est  sec  et  aride.  Elle 
n’a  plus  de  ftceur  moral. 

On  la  voitcependant  quelquefois  a  genoux  surle  gazon  ,  la  figure 
calme  et  rayonnante,  les  yeux  tournds  vers  le  del ;  son  esprit  paralt 
s’dlancer  dans  l’abime  de  I’dternitd;  elle  adresse  de  I'erventes  prif:- 
res  au  Crdateur. 

Retirez-vous  ;  n’allez  pas  interrompre  ,  hdlas  I  ces  trop  courts 
instants  de  bonheur.  Attendez!..,  la  voila  revenue  sur  la  terre; 
la  yoi|a  replongde  dan?  Ja.souflVance.  Approchez,  approchez... 
Mais  elle  voqs  fuit,  une  idde  lugubre  la  poursuil,  l’agite  sans 
cesse.  Elle  est  daninde.  —  Oh  !  horreur  1  damnde ,  dternellement 
damnde  1  Ddj4  les  ddmons  Pentourent  et  l'dtreignent ;  ddj&  les 
ilammes  de  l’enfer  la  devorent ;  ddj&  la  justice  inexorable  de  Dieu 
J’a  frappde, 

Mais  quel  crime  a-t-elle  commis  pour  rqdl'iler  une  si  grande  pu- 
nition?  A-t-elle ,  comme  Oreste  ,  portd  une  main  homicide  sur  sa 
mferc ?  S’est-elle,  comme  Myrrhe  oil  OEdipe,  souillde  d’un  inceste? 
Non1.  Elle  n’a  point  commis  de  crimes  ,  elle  n’a  fait  que  du  bien  sur 
la  terre ;  les  pauvres  l’appellent  leur  mere  ;  les  affligds  leur  refuge. 
Et  pourtant  elle  est  damnde  ,  rien  ne  pent  l’arracher  4  cette  idee 
lugubre.  Dej4,  pour  s’y  soustraire,  plusieurs  fois  le  suicide  lui  a 


SUIl  (.A  UliMQMOMANIE.  467 

souri.  Les  consolations  et  le  raisonnement  passent  sur  l’infortunfie 
et  n’y  laissent  aucune  impression. 

Elle  a  cqnsultfi  les  mjpistrcs  du  Seigneur,  et  les  minis  ires  du  Sei¬ 
gneur  lui  out  dil :  Votts  n’fites  point  damnfie ,  car  la  misfiriqprde  de 
Dieuest  grande.  Mais  les  ministres  du  Seigneur  peuvent  se  trom- 
per. 

Elle  a  consultii  les  rafidecins,  et  les  mfidecins  lui  ont  dit :  Vous 
files  malade,  mais  vous  n’fites  point  damnfie.  Mais  les  medecins 
peuvent  se  (romper. 

Elle  a  consultfi  les  gens  du  monde,  et  les  gens  du  monde  lui  ont 
dit  :  Vous  n’fites  point  damnfie  ;  car  qui  pourrait  se  flatter  d’aller  au 
ciel  si  vous  fitiez  damnee?  Mais  les  gens  du  monde  peuvent  se 
t romper . 

Ainsi  lien  ne  peut  dfitramper  la  pauvre  Catherine ,  et  ses  idfies 
sombres  ncs’en  iront  qu’avec  le  dernier  sonpjr. 

Depuis  longtemps  elleporte  a  la  partie  jnffiricure  etlatfirple  droite 
du  cou  uue  tuineur  canefireuse  de  la  grosseur  du  poing  f  et  ulefirfie 
4  son  sommet ;  toute  la  surface  de  son  corps  offre  la  teinte  caractfi- 
ristique  de  la  cachexie  canefireuse.  Le  6  novembre,  ii  la  visite,  nous 
la  trouvons  souffrante  ;  sa  respiration  est  gfinfie,  rfileuse  ;  sa  parole 
languissante  et  entrecoupfie ;  ses  traits  sont  dficomppsfis.  Nous 
l’envoyons  ii  l’inlirmerie ,  et  dans  l’aprfis-midi  du  mfime  jour  elle 
mourut. 

piecropsie,  Tote.  —  Cnipe  fipais ;  —  sfirositfi  entre  les  mfininges ; 
—  mfiningite  ebronique  ii  la  partie  supfirieure  des  hfiniispheres.  — 
Cbapclets  de  petits  kystes  sfireux  dans  le  plexus  chorpide  du  ventri- 
citle  gauche.—  Substance  efirfibrale  poinljilfie,  et  couleurde cafe  au 
lait  clair. 

Poitrine.  —  Quanlitfi  Ires  considerable  de  sfirositfi  citrine  dans 
la  eavitfi  de  la  plfiyre  droite.—  Poumon  droit  dur,  squirrheuxdans 
toute  son  fitendue ,  et  cancfireux  a  sa  base ;  —  par  son  sommet  il 
communique  avec  la  tumeur  canefireuse  situfie  a  la  partie  latfirale 
droite  du  cpp.  -r-  Poumon  gauche  sain;  —  un  peu  de  sfirositfi  rous- 
satre  dans  la  plevre  correspondante ; . —  sfirositfi  dans  le  pfiricarde. 

Abdomen.  —  •  Sfirositfi  dans  la  eavitfi  pfiritonfiale  ;  foie  trfis  vplu- 
mineux,  descendant  8  centimfitres  environ  au-dcssovis  des  fausses 
edics  drpites. — Absence  de  la  vfisicqle  biliaifc,  qui  pai  ait  avoir  fitfi 
envahie  par  un  cloaque  purulent  du  panerfias;  —  estomac  distendu 
par  des  gaz  ;  —  ganglipns  dfiveloppes  dans  l’fipiploon  gastro-hfipa- 
tjgpe ,  et  rempli  d’un  pits  jaune  et  concrct ;  —  quelques  kystes  pu- 
rulrnts  dans  la  paroi  postfirieure  de  I’estomac.  —  Rate  trfis  volu- 
minettse,  se  redoisant  ep  LoqiHic  co.ulpur  lie  de  vin.— Heins  sains. 


468  ETUDES  CLINIQUES 

—  Surface  interne  de  1’intestin  grele  tapiss<?e  d’unecouclie  de  sub¬ 
stance  noire,  non  visqueuse  ;  —  pancreas  rempli  de  foyers  puru- 
lenls,  dont  quelquesuns  volumineux  ,  et  parmi  lesquels  il  en  est 
un  gros  comme  le  poing,  sitin'  ii  la  tele  de  l’organe,  et  envahissant 
la  vdsicule  du  fiel. 

Obs.  II'.  —  Toute  jeune  encore ,  Marie-Anne  A..,  s’est  ddvoude  a 
Diett.  —  Elleprit  I’habit  des  soeurs  de  la  Doctrine  chrelienne.  Jamais 
fcinme  ne  fut  plus  digne  qu’elle  de  le  porter ;  sa  vie  fut  entidrement 
consacrde  a  soulager  les  malheureux  et  ainstruire  l’enfance.  Quels 
soins ,  quelle  palience ,  quelle  douceur,  quelle  sagacitd  nefaut-ilpas 
pour  guider  les  premiers  pas  que  l’homme  fait  sur  la  terre  ! 

Marie-Anne  a  parcouru  les  trois  quarts  de  sa  vie.  Sa  conscience 
est  pure ;  elle  ne  ddsire  rien  ,  elle  ne  demande  rien  aux  hommes ; 
;on  esprit  est  toujours  dlevd  vers  le  ciel ;  lapaix  et  la  tranquillity 
d’flme  suivent  partout  ses  pas;  elle  goille  le  vrai  bonheur !  Mais 
helas  1  est-il  un  bonheur  durable  sur  la  terre? 

Marie-Anne  a  des  scrupules  qui  germeht  sourdement  dans  son 
cceur,  semultiplient,  grandissent,  eclatent  et  empoisonnent  son 
existence.  —  Voycz-la  maintenant  cette  femme  nagudre  si  calmeet 
si  rdsignde ;  voyez  qnel  changement  s’est  opiird  dans  sa  personne ; 
son  regard  est  morne  et  triste ;  ses  joues  sont  creuses  et  ddcharndes; 
le  ddsespoir  estpeint  sur  sa  figure.  —  Nurt  et  jour  elle  ponsse  des 
cris  dechirants;  e’en  est  fait,  elle  est  damnde:  l’esprit  du  Seigneur 
s’est  relird  d’elle  ;  cette  idde  l’accable,  cette  idde  la  torture,  cette 
idee  1’andantit ;  aussi ,  pour  s’y  soustraire ,  a-t— elle  essayd  plusieurs 
fois  de  se  ddbarrasser  dif  fardeau  de  la  vie.  Ddjd  elles’est  jelde  d’un 
deuxidme  dtage,  ddja  elle  s’est  prdcipitde  dans  les  flammes;  mais , 
par  la  vigilance  de  ses  gardiennes,  ses  funestes  projets  ont  toujours 
dtd  ddjouds  :  aussi  leur  voua-t-elle  une  haine  implacable,  et  se  por- 
tait-ellesouvent  enversellesd  des  actesde  violence;  elle  lesmordait, 

'  les  frappait ,  les  pincait ,  etc. 

Cel  dtat,  an  lieu  de  diminuef,  empirait  tons  les  jours.  Enfin  la 
dilBcultd  de  lui  donner  des  soins  d’une  manidre  rdgulidre  obligea 
la  supdrieure  de  la  placer  d  Mardville  ,  cc  qui  eut  lieu  en  seplembre 
1839. 

Pendant  son  sdjour  d  l’asile ,  son  dtat  se  conserva  longtemps  a 
peu  pres  le  mdme  ;  elle  ne  faisait  que  gdmir  sur  son  sort  et  parler 
de  damnation.  Elle  eut  une  fidvre  qui  dura  deux  mois,  pendant  la- 
qnelle  elle  fut  plus  calme;  mais,  gudrie  de  cette  maladie  intercur- 
rente,  leddlire  chroniquea  repris  son  caractdre  primitif. — Sa  santd 
physique  s’afTaiblissait  tousles  jours.  Enfin ,  lorsque  nons  avons  pris 
le  service,  au  mois  de  janvier  1842 ,  nous  l’avons  trouvee  dans  un 


SUU  LA  DEM0N0MAN1E. 


469 


etat  deplorable ;  sa  maigrenr  est  extreme;  ses  gemissemenls  sont 
continuels ,  sa  ddmence  est  complete.  A  toutes  ses  iddes  il  n’en  sur- 
vecutqu’une  scule;  dfes  qu’clle  nous  voyait,  clle  se  jetaitS  genoux, 
et  nous  demandait  la  sortie  du prince  Cigale  (  Cigale  dtait  un  enfant 
dont  elle  avail  soigne  reducalion).  Enfin,  le  14juillet  1842  ,  elle 
mourut  en  demandant  grace  pour  le  prince  Cigale. 

Pourquoi  a  l’aneanlissement  de  toutes  les  families  del'entende- 
ment  a  survdcu  l’idde ,  la  seule  idee  du  prince  Cigale ?... 

Necropsie.  —  Habitude  externe  maigre  et  seche. 

Tele.  —  Crane  epais  a  la  region  temporale  droite;  diplod  in- 
jecte  et  d’une  couleur  bleuatre  foncee. 

Mdningite  chronique  a  la  partie  superieure  et  moyenne  des  he¬ 
mispheres  ;  elle  s’dtend  a  la  face  superieure  du  cervelet. 

Serosite  a  la  base  du  crane  et  dans  les  deux  venlricules  late- 
raux;  — plexus  choroi'des  decolords,  ayaut  un  cliapelet  de  petils 
kystes  sereux. 

Substance  blanche  du  cerveau  pointilhie  et  assez  ferine. 

Poitrine.  —  Adherence  avec  la  pievre  du  poumon  gauche ,  a  ses 
faces  posterieure  et  interne. 

Poumon  droit  adherent  au  sommet ,  oh  il  est  tuberculise ;  —  tu- 
bercules  crus  disseminds ,  faisant  saillie  sous  la  sereuse. 

Coeur  petit ,  emacie. 

Abdomen.  — Peritonite  chronique  ;  tous  les  viscferes  abdominaux 
adherent  fortement  enlre  eux. 
fipiploon  sus-hepatique  adherent. 

Foie  noiratre  4  l’exterieur ;  sa  substance  est  couleur  lie  de  vin  , 
surtout  celle  du  lobe  droit. 

Vdsicule  contenant  dix-neuf  calculs  plus  ou  moins  anguleux, 
dont  le  volume  varie  entre  r.elui  d’une  grosse  noisette  et  celui  d’un 
haricot. 

Rate  se  reduisant  en  bouillie  couleur  lie  de  vin ,  moins  foncee 
cependant  que  celle  du  foie. 

Ovaire  droit  hypcrtrophie ,  fibro-cartilagineux ,  osseux,  mince 
dans  quelques  points ,  cliagrine  a  sa  surface  externe.  —  Ovaire  gau¬ 
che  atrophie  et  d’une  durete  osseuse. 

Kyste  fibreux,  compactea  la  partie  superieure  et  posterieure  de 
l’uterus.  —  Quelques  kystes  tres  petits  dans  l’epaisseur  des  parois 
de  ce  visctre. 

Obs.  III0.  —  Voyez  cctte  vieille  femme,  comme  elle  est  maigre 
et  sfeche  ;  comme  son  regard  est  triste  et  abattu ;  comme  tous  ses 
traits  sont  composes  4  la  douleur.  Le  sourire  lie  viendra  plus  errer 
sur  ses  lfevres.  — Voyez-la,  comme  elle  recherche  la  solitude  pour 


Q70  Etudes  ciiiNiQtJES 

selivrer  tout  cnlifere  a  ses  tristes  pensfieS  et  genii'  SUr-SOil  sort. 
Plaignez-  la  ,  6  hiiires  de  famille  !  elle  vient  de  pei'dfe  l’enfatit  qili 
faisait  le  bonbeur  de  sa  vieillesse.  —  Dt'sormais  la  dohleur  serii  sort 
apanage;  sabouthehe  prononcera  plus  d’aulre  nohi  que  celrti  de 
son  enfant  clifiri  :  ihais  non  ,  son  ertfant  ii’cSt  pas  inort;  car  elle  en- 
tend  sa  voixqui  l’appelle  a  son  sccours ;  il  brflle  tout  vivant  au 
fond  des  enfers.  —  Dieu  la  punlt  dans  la  persortne  de  son  fils  ;  il 
n’y  a  pas  de  plus  grands  cfimihels  tju’elle  siir  la  terre.  C’cst  tih 
monstre  vomi  par  1’enfen  Elle  est  la  cause  de  tous  les  tttalheurs 
qui  allligent  l’huhianitfi;  ses  enfahts  sont  les  enfartts  du  diable. 
0  crime,  0  horreur  1  Son  tour  viertdra  1  Dfij&  les  demons  lui  prfipa- 
rent  un  lit  de  fianimes  darts  leurs  antres  tfinfilirehx.  —  0  justice 
inexorable  de  Dieu ,  que  voils  files  terrible  I  Lies  hoinrties ,  les  filfi- 
menis,  la  nature  lout  entiere,  conspirent  a  sa  perte;  lepdirt  qu’elle 
mange,  c’est  du  sang;  le  Vita  qU’elle  bttit ,  b’est  de  l’ufine  ;  les  ail¬ 
ments  sont  du  poison. 

La  vie  lui  est  a  charge,  ilfaut  en  finir;  son  parti  est  pris,  elle  se 
laissera  mourir  de  faiiii ;  mais  la  pifitfi  et  la  tendresse  filiale  l’obli- 
gent  a  manger  malgrfi  elle. 

Une  nuit  ,  c’fitait  line  belie  rtuit  d’fitg,  les  fitoiles  brillaient  dans 
le  firmament  de  l’ficlat  le  plus  pur ;  la  lutte  se  dfivoilait  darts  Sbn 
plein  derrifire  les  monts ,  et ,  rfipandant  une  ltimifire  lilrtpide  a  tra¬ 
vel's  les  clairieres  j  pretait  a  tout  des  formes  iticertaines  et  fahtasti- 
ques,  que Thdrese  prenait  pour  des  demons.  Riert  lie  trotiblaitie 
silence  de  la  nature,  excepld  le  gazouillement  de  qrtelqrtes  oiseaux 
Tjui  erraient  sorts  la  feuillfie ,  le  bourdonneinent  de  quelqrtes  sphinx, 
moissonnant  les  fleurs ,  et  la  scie  monotone  de  qrtelques  sartierelles ; 
et  1’infortunee  Thfirese  redisait  ses  ma'lliertrs  et  rdpfitait  aux  echos 
le  nom  de  sou  fils  bien-aime ;  puis  tout-a-coup  une  idfic  atroce 
s’empare  d’elle;  les  cheveux  fipars,  Toed  hagard,  elle  cortrt  aux 
bords  de  la  riviere.  Sa  fille  a  bid  enlevfie  par  le  diable;  elle  veut  la 
suivre.  Doit-elle  s’y  prficipiler  ?  G’est  le  seul  moyeh  d’arriver  a  ses 
fins,  d’aller  lout  droit  a  l’enfer,  et  partartt  de  s’uriir  aveC  Sa  fille 
et  son  autre  enfant,  car  le  suicide  est  dfifendu  par  la  religiort-,  et 
range  parmi  les  pfiehes  mortels.  Son  projet  est  art-file*  ddja  elle 
prend  soil  elan ,  dfija  les  eaux  paraissent  s’ouvrir  pour  l’englbUlir... 
Mais  tout-a-coup  la  ctaini'e  de  Dieu  et  de  dfishortorer  sa  famille  la 
retienl ,  et  elle  se  retire  corame  ponssfie  par  une  main  invisible. 

Plus  tard,  le  25  dbcembre  18111,  l’idbe  du  suicide  la  prtrtrSuit 
encore ;  elle  se  prbeipite  dans  un  puits  d’ort  elle  est  i'Ctiffie  sabs 
blessures ;  et  dernifirement  enebre ,  elle  se  jeta  dans  urt  feu  de  forge 
d’ofi  elle  fiit  encore  retiree. 


suit  f.A  HlijtONbMANIli.  kli 

Sbli  'sdlliirtell  bSl  agile  et  ihtferi'Hihpit  par  cites  fdves  cilVayants; 
die  He  lait  qbe  gdrtiir  ibute  la  iitllt;  elle  sc  lfcve,  sc  pi  oinfehc  h 
glands  pas  dabs  ties  appartemertts ,  s’aeciise  avee  l’bcccnt  dli  ddses- 
poir  dc  mi  He  crimes  imaginaires,  et  redobte  les  cliatiliients  de  la 
vie  tetcrnelle. 

L6  5  abflt,  cette  ihfortundc  fdit  une  cliute  su'd  la  haiicllC  gauche, 
et  il  en  rSsulte  line  fracture  CottimiHUiive  de  la  pdrtie  supdrieure  dii 
fdmur  correspondante  ;  le  grand  fet  le  petit  trbchdtater  sont  cornple- 
tchieilt  stepdres  du  reste  du  corps  db  l’os. 

Position  librlzbiitdle; 

12  aollt.  —  TllterCste  n'b  Va  pas  dial ;  a  qudttee  lieures ,  die  mange 
Cnmrne  a  rotedlliaire,  et  a  six  heures  elle  n’est  plus. 

Nicfdfsie.  —  Ilabittltle  texterbe  inaigre. 

Tele.  —  Crane  diploiqiie  injecte.  —  Traces  de  meningile  chrO- 
nique  sur  Id  partie  supdrictird  dtes  litefhisptifertes  cdt'dbfaux. 

Substance  edrdbrale  ttiolle,  sarts  injection  notable. — Cervelet 
sain. 

Poitrine.  —  Poumon  gauche  adherent  a  ses  faces  posldrieure  et 
externe ,  a,sa  base  el  a  son  sonnmet ;  il  cst  en  outre  engoud ,  solide 
a  sa  partie  postdridntee  \in  dtegtd  de  Id  pttteutribmd). 

Poumon  droit  tuberbiileux  a  Sbii  Sotnlndt  dans  la  largeur  d’une 
piece  de  deux  francs. 

Coeur  normal. 

Abdomen.  —  Poie  sain ;  vdsicute  contenant  de  la  sdrositd  au 
lieu  de  bilte  'i  et  31  CBldilS;  i-ess'eihblaht  patefaiteWtent ,  pal-  la  fbte’m'e 
et  le  volbme ,  a  s’y  mdpreridrej  a  de  petits  pois  secs,  et  d’unC 
couleur  jaune-serin. 

Pancreas  nn  peu  voiumineux. 

Hate  tres  petilte  ;  mds'entterd  parsem'd  dC  pdtites  masses  gangiioii- 
hdifeS  tin  vblutHd  d’nh  pb®  ;  fees  maS'sbS  s’ont  Cbiiittib  bibuHiirtteUses ; 
Cn  lesderasaut1,  ellesserilblcnt  composites  de  hiatifcre  encdphaloi'de ; 
—  muqueuse  gastrique  lapissant  le  grand  cul-de-sac  rouge,  injec- 
tde ,  veloutee ;  la  muqueuse  duodertale  offre  le  mfime  caractere.  — 
frracturd  cottimiiiulivd  dd  c'bl  ciniiifgical  du  femur  gauche ;  separa¬ 
tion  du  grand  et  du  petit  trbciiattter ;  eccHytttbse  debs  rdpaissem- 
du  muscle  tenseur  du  fascia  lata. 

Obs.  IV'.  — Pierre  N...  est  on  hoinme  grand  et  sec,  agd  de  qua- 
rante-quatre  ans.  ■ —  Il  est  toujours  de  niauvaise  humeur ;  si  vous 
Idi  Adr'essed  1A  pAIrbld ,  Sa  lighted  s’atiiibb ,  Sd&  ydiix  deviennent 
dtineelants,  et  il  vous  rdpond  par  des  injures.  —  Il  fut  toujours 
d’un  caractere  bizarre,  mais  paisible;  il  avail  une  socur  qui  est 
morte  d’une  maladie  chaude. 


472  ETUDES  CLINIQUES 

En  1835 ,  Pierre  fit  une  maladie  grave ,  4  la  suite  de  laquelle  ses 
facultes  intelleciuelles  furent  troubles.  — Son  esprit  est  tourmente 
par  la  terreur  de  la  damnation.  Au  travail,  dans  son  sommeil, 
pendant  ses  repas ,  cette  id6e  lo  poursuit  sans  cesse. 

Souvent,  pour  se  distraire,  peut-<Hre  ,  il  prend  au  hasard  uu 
livre  ,  l’ouvre ,  et  se  met  4  lire ;  mais  au  bout  de  quelques  instants 
illejette  loin  de  lui  en  disant  qu’il  est  dammS  s’il  continue. 

Parfois,  en  lisant,  il  s’arrfite,  parle  et  rit  en  mfime  temps ;  puis  se 
lfeve  tout-4-eonp  et  dit :  «  II  ne  me  rcste  qu’un  moyen  d’dviler  les 
tourments  de  l’enfer ;  il  faut  que  je  tue  un  homme  ou  que  je  melte 
le  feu  a  la  maison  ;  en  un  mot,  il  faut  que  je  commette  un  grand 
crime  ;  voila  ma  rancon.  >>  Et  certes  il  aurait  deja  mis  4  execution 
son  coupable  projet ,  si  la  surveillance  la  plus  active  n’edt  dte  excr¬ 
ete  sur  lui. 

Une  de  ses  dies  est  morte  depuis  deux  ans;  il  veul  toujours  la 
faire  inhumer,  en  disant  qu’il  la  voit  ressusciter,  autrement  il  sera 
dam  i)6. 


CAUSES,  INYASION,  MARCHE,  TERMINAISON  ET  PRONOSTIC 
DE  LA  DEMONOMANIE. 

La  demonomanie  est  6minemment  hereditaire ,  et  comme 
toutes  les  maladies  nerveuses ,  elle  se  propage  par  une  sorle  de 
contagion  morale  ou  par  imitation.  On  a  vu  plus  d’une  fois,  dcrit 
Herodote ,  les  thyades  atheniennes  celebrer  avec  fureur  les  or¬ 
gies  de  Bacchus,  et  se  repandre  en  grand  nombre  dans  les  villes 
et  dans  les  campagnes,  echevelees  et  4  demi  nues ,  poussant  des 
hurlements  effroyables.  Quelques  unes  d’entre  elles,  saisies  tout- 
4-coup  d’une  espfice  de  vertige ,  se  croyaient  poussees  par  un 
pouvoir  surnaturel ,  et  communiquaient  ces  frenetiques  trans¬ 
ports  a  leurs  compagnes.  Quand  Faeces  du  delire  etait  pres  de 
tomber,  les  remfedes  et  les  expiations  achevaient  de  ramener  le 
calme  dans  leurs  ames  (1). 

En  1552  ou  1554,  la  demonomanie  a  ete  epidemique  4  Rome 


(I)  H6rodot.,  lib.  9,  cap.  54. 


SUR  LA  DEMONOMAN  IE. 


473 

parmi  les  juives  converties  au  catholicisme ;  vers  la  ntenie  epo- 
que  elie  a  ele  epidemique  dans  Ie  monaslfcre  de  Kerndrop  en 
Allemagne,  ou  toutes  les  religieuses  etaient  possedees.  La  cuisi- 
niere  du  couvent  convint  qu’elle  etait  sorcifere ,,  ct  fut  brulee 
avec  sa  mfcre.  Lorsque  Luther  poussa  le  cri  d’ernancipation  et  se 
delacha  de  la  cour  de  Rome ,  les  esprits  se  prfioccup&rent  des 
dissensions  religieuses,  et  sous  l’influence  de  ces  preoccupations, 
la  demonomanie  se  repandit  avec  rapidite.  Luther  lui-meme 
etait  convaincu  d’avoir  des  rapports  aveclediable.  Tout  le  inonde 
sail  que  ce  fameux  chef  de  secte,  cache  pendant  neuf  mois  en¬ 
viron  dans  le  chateau  de  Mecteur  de  Saxe,  et  excite  par  les  me¬ 
ditations  ct  les  discussions  thCologiques,  crut  avoir  avec  le  diable 
la  fameusc  conference  qui  se  termina  par  l’abolition  des  messes 
privees,  etc. 

L’age  le  plus  favorable  a  la  demonomanie  est  de  quarante  h 
cinquaute  ans ;  sur  33  observations  de  possedes  que  j’ai  recueillies, 
le  plus  jeune  est  ag6  de  vingt  ans  et  le  plus  age  de  soixante-quinze 
ans;  mais  ce  dernier  6tait  malade  depuis  dix-huit  ans;  l’accfes 
a  done  chez  ce  vieillard  edate  a  cinquante-deux  ans ,  et ,  chose 
remarquable,  il  a  gueri. 

Les  femmes  y  sont  un  peu  plus  exposees  que  les  hommes,  mais 
pas  autant  que  le  disent  les  auteurs ;  sur  33  j’en  ai  rencontre  18. 

D’apres  mes  observations,  il  paraitrail  que  les  professions  stP 
dentaires,  telles  que  l’etatde  tailleur,  de  cordonnier,  de  coutu- 
riere,  etc.,  sont  les  plus  favorables a Pexplosion  du  delire demo- 
nomaniaque;  viennentensuiteles  laboureurs  etles  cultivateurs. 
Sous  ce  rapport  la  demonomanie  se  rattache  aux  autres  formes, 
de  la  folie. 

Les  temperaments  bilieux  et  melancoliques ,  une  constitution 
nerveuse,  une  imagination  ardente ,  un  caracttre  faible  et  pusil- 
lanime,  les  prAjuges,  l’ignorance,  le  fanalisme  religieux,  l’educa- 
tion,  les  enseignements  superstitieux ,  des  idees  fausses  et  exa- 
gerees  sur  la  justice  divine  et  sur  la  damnation ;  les  contes  de 
revenants  et  de  sorciers  dont  on  berce  imprudemment  l’enfance, 
asn.  mku.-I’Svcii.  t.  i.  Mai  1542.  ‘J.  31 


JxVi  Etudes  cunjques 

lie  mysticisme,  la  lecture  ties  livres  de  sorcellerie,  etc. ,  predispo- 
seut  essentieilement  Si  cette  afFeclion  (1). 

Les  prejuges  et  l’ignorance,  avons-nous  dit,  sont  des  causes 
eloignees  de  la  demonomanie ;  j’ai  cependant  rencontre  sept  de- 
monomaniaquesdontl’instruction  fitaitplusqu’ordinaire,  etparmi 
lesquelsilen  fitait  deux  ou  trois  dont  les  facultes  intellectuelles 
fitaient  tres  developpees  etl’esprit  cultive;  etpar  contre  je  n’ai 
vu  que  quatre  dfimonomaniaques  tout-ii-fait  illettrfis. 

Telles  sont  les  causes  qui  predisposent  plus  ou  raoins  forte- 
ment  a  la  dfimonomanie. 

Les  chagrins,  la  misfire,  la  jalousie,  1’amour  contrarie,  la  va- 
nitfi  et  l’ambition,  une  vive  commotion  morale,  une  frayeur,  l’in- 
quifitude,  la  crainte,  l’effroi,  la  description  vive  et  sombre  des 
tourments  de  l’enfer,  sont  les  causes  morales  qui  peuvent  pro- 
voquer  cette  maladie. 

Le  cfilibat,  le  veuvage,  l’age  critique,  la  suppression  d’un  flux 
babitucl,  telsque  des  hfimorrhoides,  d’une  epistaxis,  de  la  mens- 
truation  (2),  la  repercussion  d’une  dartre,  1’ivrognerie,  sont  des 
causes  physiques  qui  peuvent  egalement  faire  ficlater  ce  genre  de 
delire. 

Des  breuvages ,  des  frictions ,  des  suppositoires  narcotiques 
sont  dans  le  mfirae  cas.  Les  prfitendus  sorciers  avaient  fixe  pour 
leurs  assembles  un  certain  jour  ou  plutot  une  certaine  nuit  de  la 
semaine;  car  la  nuit  prfiside  aux  songes,  elle  est  1’amie  des  mys- 


(1)  M.  le  docteur  Cerise ,  rfiunissant  les  donnees  de  l’Uistoirc  religieuse 
a  celles  de  l’observation  clinique,  distingue  deux  formes  de  mjslicisrne  : 
la  forme  pfinilenlc  ou  oppressive ,  et  la  forme  contemplative  ou  expan¬ 
sive.  La  dfimonomanic  appartient  presque  exclusivement  a  la  premiere 
de  ces  deux  formes.  (  Des  fonctions  et  des  maladies  nerveuses,  etc.,  eba- 
pitre  IV.) 

(2)  Mon  ancicn  maltrc ,  M.  Voisin ,  a  cherchfi  a  prouver,  dans  son 
excellent  livre  sur  les  causes  des.  maladies  mentales ,  que  la  suppression 
dcs  regies  n'est  pas  loujours  la  cause  ,  et  qu’elle  est  souvent  I’cffet  de  la 
folie.  Ce  que  J’ai  observe  lend  A  confirmer  colle  opinion. 


SUR  la  dSmonomanik.  475 

teres:  c’etait  le  sabbat;  le  lieu  des  rendez-vous  etait  une  ile  d6- 
serte,  uue  roche  escarpee,  une  caverne  entourde  d’une  antique 
foret ,  un  vieux  chateau  abandonne,  une  chapelleen  ruines,  un 
cimetiere ,  etc.  Pour  s’y  rendre ,  ils  commencaient  par  evoquer 
les  esprits  infernaux  par  des  pratiques  et  des  ceremonies  super- 
stitieuses;  ils  lisaieut  la  description  du  sabbat ,  ce  qui  etait  tres 
propre  4  faire  de  fortes  impressions  sur  leur  imagination ;  ils  se 
frottaient  ensuite  tout  le  corps  avec  des  pommades  narcotiques,  et 
notamment  de  datura  stramonium ,  appeie  pour  cela  herbe  aux 
sorciers.  Dans  leur  somineil,  souvent  provoque  par  des  breuvages 
narcotiques ,  leur  imagination  ardente ,  exaltee  par  une  pensee 
dominaute ,  par  une  croyance  aveugle  dans  les  pratiques  du  gri- 
moire,  et  surtout  par  l’irritation  et  la  congestion  c6r6brale,  en- 
fantait  mille  objets  terribles,  diaboliques,  fantasmagoriques ;  et 
quand  la  lumiere  du  jour  venait  les  tirer  de  cet  etat,  leur  cerveau 
encore  faible  avail  conserve  l’impression  des  visions  de  la  veille, 
et  les  rSves  etaient ,  pour  ces  intelligences  malades ,  des  r6alit6s„ 

L’acces  de  d6monomauie,  comme  l’a  dejit  dit  Esquirol,  eclate 
ordinairement  tout-a-coup;  son  invasion  est  brusque ,  sa  duree 
plus  ou  moius  longue;  elle  setermine  par  la demence.  Le  ma- 
rasme,  la  pleuresie  chronique,  les  tubercules,  la  peritonite  chro- 
nique,  la  fievre  lente,  des  affections  chroniques  du  foie,  viennent 
ordinairement  mettre  un  terme  aux  souffrances  des  demonoma- 
niaques. 

Suivant  Esquirol ,  la  guerison  de  cetle  affection  est  douteuse ; 
cependant  je  ferai  observer  qu’a  Mareville  nous  avons  gueri  pres- 
que  tous  les  possedes  qui  n’etaient  pas  encore  tombes  en  de- 
mence,  c’est-5-dire  sept.  Mais  le  medecin,  avant  de  se  prononcep 
sur  Tissue  de  cette  maladie,  doit  tenir  compte  de  1’age  du  ma- 
lade,  de  la  duree  de  la  possession,  des  complications,  de  Thermite 
et  d’une  foule  d’autres  circonstances  qui  peuvent  rendre  le  pro- 
noslic  plus  ou  moins  facheux.  En  general,  lorsqu’elle  est  heredi- 
taire,  elle  se  termine  presque  toujours  par  la  demence ;  en  d’au¬ 
tres  terraes,  elle  est  iucurable. 


476  ETUDES  C UNIQUES 

11  en  est  de  infime  lorsqu’elle  est  compliquee  de  quelque  lesion 
orgaaique  des  cavites  thoracique  ou  abdominale,  car  ces  I6sions, 
rfifractaires  a  toutes  les  ressources  de  la  medecine ,  entretiennent 
etalimententindefinimentle  delire,  etla  demence  s’ensuit.  L’es- 
prit ,  comme  le  dit  M.  Archambault,  a  force  d’etre  tendu  et  fixe 
sur  un  seul  objet,  fatigue  d’abord  le  cerveau,  puis  il  I’irrite,  puis 
il  l’enflamnie  d’une  maniere  lente  et  chronique ;  de  Ih  la  de- 
mence  ou  la  meningite  chronique.  Operez  done  proniptement 
une  diversion  morale ,  fixez  ailleurs  l’attention  du  malade ;  ne 
laissez  pas  le  temps  4  la  lesion  organique  de  se  produire. 

Principiis  obsta  sero  medicina  paratur. 

De  meme ,  lorsque  votre  cerveau  est  fatigue  et  dpuise  par  uue 
longue  meditation  ,  vous  le  reposez  en  fixant  votre  attention  sur 
un  autre  sujet  d’etude.  —  G’est  une  observation  vulgaire  que 
tout  le  monde  peut  faire. 

ANATOMIE  PATHOLOGIQUE. 

Si  nous  jetons  un  coup  d’oeil  sur  les  autopsies  que  j’ai  rap- 
portecs  dans  ce  memoire ,  nous  nous  convaincrons  facilement 
que  dans  le  premier  cas  ( 2e  obs.  de  demonomanie  externe ) ,  ou 
la  demonomanie  existait  4  l’etat  de  simplicity ,  l’encephale  ne 
presente  aucune  16sion  qui  puisse  expliquer  la  cause  immediate 
du  delire.  Dans  les  quatre  autres  cas,  nous  avons  rencontre  de 
la  serosite  entre  les  meninges  dans  les  ventricules  lateraux.  Il  y 
avait  m6ningite  chronique,  injection  de  la  substance  cere¬ 
brate  ,  etc.  Mais  ces  lesions  sont  Telfet  et  non  la  cause  de  la 
folie ;  elles  nous  ren dent  comp te  de  la  demence,  et  voilh  tout; 
et  encore  les  lesions  organiques  de  l’enc6phale  et  de  ses  envelop- 
pes,  remarque  Esquirol,  les  6panchementssanguins  ou  sereux,  les 
injections  oules  infiltrations  du  cerveau  et  des  m6ninges,  l’epais- 
sissement  de  celles-ci  et  leur  adherence  entre  elles  avec  le  crane, 
avec  la  substance  grise,  le  ramollissement  partiel  ou  general  du 


SUR  LA.  DES10N0MANIE.  hll 

cerveau ,  la  density  de  cet  organe ,  les  tumeurs  fibreuses ,  tuber- 
culeuses,  cancereuses,  observ6cs  dans  la  cavite  cranieune, 
toutes  ces  alterations  se  sont  rencoutrees  dans  les  cadavres  d’in- 
dividus  qui  n’ont  jamais  cu  de  delire  chronique;  et  par  contre, 
beaucoup  d’ouverturcs  de  corps  d’aliSnes  n’ont  presente  au- 
cunes  lesions  cerebrates ,  quoique  la  folie  persislat  un  grand 
nombre  d’annees. 

D’ailleurs ,  comment  peut-on  admettre  des  lesions  organiques 
en  presence  de  guerisons  subites  et  instantanees  de  quelques 
abends  ?  Ces  guerisons  ne  sont  pas  rares.  Pour  moi ,  j’en  ai  ob¬ 
serve  quelques  unes ,  je  les  ai  publiees  dans  mon  mdmoire  sur  le 
traitement  dela  folie,  insert  dans  les  Annalcs  medico-psycho- 
logiques.  De  ces  fails ,  on  est  done  en  droit  de  conclnre  avec 
Esquirol  que  la  cause  immediate  de  l’alienation  mentale  echappe 
a  nos  moyens  d’investigation;  que  la  folie  depend  d’une  modi¬ 
fication  inconnue  du  cerveau ,  qui  n’a  pas  toujours  son  premier 
point  de  depart  dans  la  lesion  de  cet  organe,  mais  bien  dans  les 
divers  foyers  de  sensibilite ,  places  dans  les  diverses  regions  du 
corps. 

Quant  ii  moi ,  je  suis  porte  a  admettre  avec  les  anciens  que 
le  point  de  depart  de  la  lypemanie,  etpar  consequent  de  la  de- 
monomanie,  qui  n’est  qu’unc  variete  de  la  premiere,  doit  etre 
recherche  dans  les  organes  abdominaux. 

En  diet,  dans  les  cinq  necropsies  de  dernoniaques  que  je 
viens  de  rapporter,  le  foie  elait  malade  ou  la  bile  alteree ,  et  j’ai 
observe  des  alterations  a  peu  prfes  semblables  sur  plusieurs 
autres  cadavres  de  lypemaniaques. 

Je  ne  veux  pas  inferer  de  la  que  l’appareil  biliaire  est  le 
sifige  primitif  du  ddlire ;  non ,  car  e’est  bien  le  cerveau  qui  est 
ce  siege;  maisje  dis  (et  personne  ne  pourra  le  contester )  que 
la  lypfimanie  n’est  que  l’expression  d’une  telle  organisation , 
d’une  telle  constitution ;  qu’il  faut  un  certain  nombre  de  circon- 
stances  pour  qu’elle  eclate;  que  chez  les  melancoliques  predo-\ 
mine  le  systeme  hepatique ;  que  tous  ou  presque  toussont  doues 


478  Etudes  clinjques 

du  temperament  bilieux;  qu’il  y  a  correlation  intime  entre 
ce  temperament  et  le  delire  triste  ou  la  lypfimanie ,  et  qu’en- 
fm  le  d6rangement  des  fonclions  de  l’appareil  biliaire  doit  entrer 
souvent  pour  qUelque  chose  dans  la  production  de  ce  genre  de 
folie. 

Ainsi ,  il  serait  done  important  d’interroger  avec  soin ,  cheZ 
ces  malades ,  l’etat  des  organes  abdominaux ,  et  d’examiner  si 
les  fonctions  digestives  s'executent  avec  facilite  et  avec  harmo- 
hie.  Et  ne  sait-on  pas  qu’une  constipation  opiniatre  engendre 
uhe  humeur  sombre  et  acariatre ,  des  idCes  tristes  et  lugubres 
qui  voUS  plongent  dans  le  degout  et  le  decouragemcnt,  et  qu’au 
contraire,  d6s  que  la  regularity  de  cette  fonction  se  retablit , 
vous  vous  sentez  plus  legcr  et  plus  dispos ,  et  les  choses  et  l’a- 
Venir  se  dessinent  a  votre  imagination  avec  des  couleurs  vives 
et  brillantes? 


TltAITEMENT  DE  LA  BEMONOMANIE. 

Chez  les  anciens,  les  maladies  nerveuses  avaient  une  origine 
sacree ,  et  leur  traitement  etait  exclusivement  confie  a  la  caste 
sacerdotale ,  qui  mettait  en  usage  une  foule  de  pratiques  reli- 
gieuses.  —  Salomon  calmail  les  maux  par  des  charmes  autant 
que  par  des  sues  de  plantes;  il  chassait  les  demons  par  des  in¬ 
cantations  (1) ;  les  prophfetes  Elie ,  Elisee  et  Isai'e ,  etc. ,  jouis- 
saienl  du  meme  privilege.  —  Ezechias  supprima  un  traite  de 
Salomon  sur  la  cure  des  maladies  par  les  remedes  physiques , 
de  crainte  que  les  secours  sacres  de  la  tribu  de  Levi  ne  fussent 
abandonnes. 

Dans  la  Grixe,  les  pretres  d’Esculape  seuls  avaient  le  droit 
d’exercer  la  medecine;  e’etait  dans  leurs  temples  qu’on  accou- 
rait  en  foule  chercher  la  guerison  el  la  saute;  des  ceremonies, 
telles  que  des  purifications,  des  ablutions,  des  onctions,  etc., 


(I)  Bibl.  sacr.,  lib.  Begum  III. 


SUR  I.  A.  DES10N0MANIE. 


479 


faites  avec  une  pompe  religieuse  imposante ,  agissaient  puissam- 
ment  sur  l’imaginatiou  de  quelques  alienes  qui  recouvraient  la 
raison. 

Lorsque  le  christianisme  parut,  les  oracles  se  turent;  rnais 
les  possddes  ne  continuerent  pas  moins  a  rosier  dans  les  mains 
des  pretres.  On  proceda  aux  exorcismes ;  on  s’imposa  desjeunes 
etdes  macerations  detoute  espece;  on  entrepritdespelerinages 
aupres  de  quelque  saint  renomme;  on  fit  dire  des  priercs  pu- 
bliques  avcctoutes  les  pompes  du  culte.  Un  grand  nombre  de 
demoniaques  accouraient  a  Besancon ,  lorsqu’on  y  monirait  le 
saint-suaire;  ils  y  occasionnaient  souvent  de  grands  desordres 
par  leurs  cris,  par  leurs  contorsions  et  par  leur  fureur ,  que  des 
soldats  reprimaient  a  force  de  coups;  traitement  qui,  joint  4  la 
circonstance  dont  l’esprit  etait  frappe ,  aux  cris  de  miracle,  mi¬ 
racle  ,  que  poussait  le  peuple,  produisait  tous  lesans  quelques 
guerisons. 

Les  pelerinages  de  Saint-Maur,  pres  Paris ,  elaient  c^lebres 
pour  la  gu^rison  des  alienes.  —  La  patronne  sainte  Dvmphne , 
du  village  de  Ghfiel  en  Belgique,  avait  acquis  une  grande  c61e- 
brit6  dans  les  exorcismes. 

Le  cure  d’un  petit  village  des  Vosges  et  celui  d’une  petite  ville 
du  Languedoc  jouissaient  du  meme  privilege. 

11  est  it  remarquer,  d’apres  le  temoignage  de  Pomponius 
Mela  et  de  Jean  Wier,  qu’avant  de  proceder  aux  exorcismes 
on  purgeait  d’abord  les  malades,  et  que  les  exorcismes  n’en 
reussissaient  que  mieux. 

Heureuse  l’humanite,  si  on  se  fut  loujours  borne  a  ces  pra¬ 
tiques  innocentes ;  mais  malheureusement on  crea  des  tribunaux, 
et  les  demoniaques  furent  assignesa  comparoir;  des  juges  tels 
que  Martin  del  Eio,  Jacques  Sprenger,  Bodin  et  autres,  les 
trainaient  dans  les  cachots,  les  livraient  a  la  torture,  les  pour- 
suivaient  devant  les  tribunaux,  et  enfin  ils  allumaient  les  bu- 
cbers  sur  lesquels  montaicnt  ces  malheureuscs  victimes  de  l’i- 
gnorance  et  des  prfijuges.  Dans  la  seule  principaule  de  Treves , 


680  -  fiTUDlSS  CMN1QUES 

on  fit  perir  en  peu  d’annees  6,500  personnes  accusees  de 
sorcellerie.  En  Lorraine  et  dans  lesautres  conlrees  del’Europe, 
un  tres  grand  nombre  de  ces  malades  subit  le  memo  sort.  Enfin, 
le  progres  des  lnmieres  (it  cesser  cet  etat  de  choses,  et  ies  de- 
moniaques  furcnt  confi6s  aux  soins  des  medecins.  Quelle  ine- 
thode  de  traitement  doit-on  leur  appliquer  ? 

N’essayez-pas  de  guerir  les  demoniaques  par  le  Iangage  de  la 
raison  et  de  la  bienveillance ,  par  des  syllogismes  et  des  raison- 
nemenls,  carvous  echoueriez  completement. 

L’ellGbore  d’Antycire,  tant  vante  dans  l’antiquite,  les  dras- 
tiques,  les  vomitifs,  lesevacuanls  de  toute  sorte,  echoueraient 
egalement  si  les  functions  digestives  etaient  en  bon  etat.  II  n’en 
serait  plus  de  meme  si  ces  fonctions  etaient  derangees ;  ces  re  • 
medes,  convenablement  administres,  deviendraient  alors  de 
puissanls  auxiliaires  dans  la  cure  de  cette  nialadie.  11  faut  done 
examiner  avec  la  plusgrande  attention  la  caviteabdominale,  car  il 
n’est  peut-Stre  pas  rare,  commeje  1’ai  dej&dit,  de  rencontrer 
quelque  affection  des  systfemes  hepatique  et  digestif. 

Mais  lorsque  la  demonomanie  est  simple ,  sans  complication , 
si  vous  vqulez  dissiper  les  nuages  qui  obscurcissent  1’intelli- 
gence,  si  vous  voulez  dechirer  le  voile  qui  couvre  les  facultes 
de  1’entendemcnt,  si  vous  voulez  briser  la  chaine  vicieuse  des 
idees  des  demoniaques ,  provoquez  des  secousses  morales  ener- 
giques  qui  ebranlent  tout  l’organisme ,  brisez  le  spasrne  par  le 
spasme,  opposez  des  passions  reellesa  des  passions  imaginaires, 
touchez  la  seule  corde  qui  vibre  encore  dans  leur  ame ,  celle  de 
la  douleur,  et  de  cette  lulte ,  la  raison  sortira  souvent  victorieuse. 

Des  quo  vous  etes  parvenu  a  fixer  l’attention  du  malade ,  ne 
vous  arrfltez  pas ,  ou  tous  vos  efforts  seront  perdus.  C’est  le 
moment  d’employer  le  Iangage  de  la  raison,  de  iui  devoiler 
toute  l’absurdite  de  ses  idees ,  de  faire  appel  a  ses  sentiments, 
de  l’encourager  par  la  perspective  de  sa  sortie ,  de  le  soutenir 
dans  sa  marche  chancelante,  de  l’aider  a  renouer  le  fil  qui  l'at- 
tachait  6  1’existence  morale ,  ce  qui  exige  de  la  part  du  medecin 


SUR  LA  BliMONOMANIE.  481 

une  grande  sagacite,  la  connaissance  profonde  du  coeur  humain, 
car  les  caracteres  varient  autant  qne  les  individus;  c’est  au  m6- 
decin  a  connaitre  le  cote  faible  du  inalade,  a  ouvrir  une  breche 
par  Iaquelle  il  penetrera  dans  soil  intelligence  et  la  dirigcra  vers 
la  raison  (1).'  Ce  sont  c.es  principes  qui  ont  preside  dans  beau- 
coup  de  cas  au  traitement  moral  de  la  folie  a  Maryville.  Ce  trai- 
tement,  M.  Archambault  I’appelle  m6thode  perturbatrice. 

I/observation  de  R...,  quej’ai  rappelee  dans  cememoire,  en 
est  un  exemple ;  je  le  complete  par  l’observation  suivante  : 

Francois  Q...  ,  jardinier,  est  ag6  de  quarante-trois  ans.  C'est 
un  homme  au  teint  bruni ,  4  l’oeil  sombre  et  oblique ,  a  la  de¬ 
marche  lente  et  mesuree.  Il  nous  a  avoufi  qu’une  de  ses  soeurs  , 
est  folie.  —  Il  est  a  Mareville  depuis  six  ans,  et  depuis  six  ans  ; 
son  ange  gardien  l’a  abandonne ,  et  deux  demons  se  sont  glisses 
dans  son  corps  d’une  manure  bien  singuliere  :  le  possdde  du 
■grand  Vulcain  et  le  possede  de  Robert-le-Diable  s’etaient  meta¬ 
morphoses  en  boeufs.  —  Ces  boeufs  fnrent  tu6s ,  et  Q...  eut  le 
malheur  de  manger  de  leur  viande,  qui,  dans  ses  entrailles,  sc 
r6g6n6ra  aussitot  dans  sa  forme  primitive,  savoir,  en  demons, 
et  ( chose  remarquable )  ces  demons ,  tout  en  le  tourmentant 
horriblement ,  l’excitaient  a  la  verlu. 

Le  possede  du  grand  Vulcain  ,  qui  est  son  plus  puissant  de¬ 
mon,  le  passe  souvent  a  la  question,  lui  fait  des  lecons,  lui  parlc 
du  Grand  Albert ,  de  griinoire ,  lui-devoile  les  secrets  de  l’enfer, 
et  l’instruit  de  ce  qui  se  passe  sur  la  terre.  Quelquefois  il  lui 
donne  des  nouvelles  du  paradis.  C’est  lui  qui  lui  a  annonc6  la 
revolte  de  saint  Michel  Archange  contre  le  Ciel ,  et  sa  chute  sur 
la  terre,  au  milieu  d’un  lac,  oh  il  a  ete  metamorphose  en  re¬ 
quin. 

Le  possede  de  Robert-le-Diable  ne  lui  donne  jamais  de  nou- 


(1 )  Yoyez  mon  Mfimoire  snr  le  traitement  de  la  folie,  ou  je  rappeile  sept 
observations  de  diimoniaques  gueris  par  eelte  mfithode ,  chez  Just.  Rou- 
vier,  rue  de  I’Ecolc-de-Mcdecine,  S,  a  Paris. 


482  EXUDES  CLINIQUES 

velles,  car  il  n’eu  a  pas  le  droi t ;  mais  il  reste  la,  dans  son  corps, 
pour  empecher  son  confrere,  le  grand  Vulcain,  de  lui  mentir, 
et  donne  ses  ordres  apres  celui-ci. 

Ces  deux  diables  lui  rongent  les  entrailles  et  lui  font  endurer 
des  tourments  inouis,  et  pourtant  Q...  n’a  jauiais  eu  recours 
aux  exorcismes  pour  en  etre  delivre ;  car,  sans  ses  possedes,  il 
ne  vivrait  pas  longtemps,  le  souffle  lui  manquerait,  ce  sont  eux 
qui  le  lui  coramunjquent.  Il  a  bien  son  souffle  naturel ,  c’est 
vrai ;  mais  ce  souffle  est  trop  faible ,  et  seul  il  ne  suflirait  pas 
pour  entretenir  et  alimenter  sa  vie.  —  Q... ,  tel  qu’il  est,  ne 
raourra  jamais ;  il  vivra  jusqu’a  la  fin  des  si&cles ,  et  le  monde 
n’aura  pas  de  fin.  G’est  le  possede  du  grand  Vulcain  qui  lui  a 
rendu  ce  jugement. 

Dans  la  premiere  annee  de  son  s6jour  a  Mareville,  Q...  etait 
continuellement  agite ;  il  s’arrachait  les  cheveux,  se  frappait  4 
coups  redoubles  la  poitrine  avec  son  sabot ;  semblable  4  un 
mouton ,  il  donnait  de  la  lete  contre  les  murs  et  les  arbres , 
disant  que  c’etaient  des  possedes  qui  le  poussaient ,  et  criait  du 
matin  au  soir  avec  une  voix  dechi  ran  te  :  «  Sortez ,  sorted  de 
mon  corps ,  possedes  du  grand  Vulcain  et  de  Robert-1  e-Diable ! » 

Lorsque  nous  avons  pris  le  service,  en  janvier  1842,  ce  ma- 
lade  etait  calme  et  tranquille ;  il  n’avait  plus  d’acces  d’agitation , 
mais  il  restait  toujours  possede,  et  il  ne  parlait  plus  de  posses¬ 
sion  ,  a  moins  qu’on  ne  le  remit  sur  ce  chapitre. 

1"  aout.  Q...  est  au  bain,  la  douche  est  suspendue  sur  sa 
tele.  Nous  lui  lisons  chef  par  chef  son  histoire ,  et  il  soutient 
que  c’est  la  veritfi.  Aussilot  la  colonnc  d’eau  lombe  et  l’inonde ; 
il  pousse  des  cris  de  frayeur  et  demande  grace.  Ce  sont  des  folies 
que  ses  deux  diables :  ils  n’existaient  que  dans  son  imagination. 
La  douche  cesse,  et  Q...  est  ramen6  dans  son  quartier. 

Le  surlendemain ,  a  la  visile ,  Q. . .  divagua  de  nouveau  :  c’est 
aussi  vrai  que  le  soleil  luit  que  deux  demons  le  possedent.  On 
se  fache  et  on  1’envoie  a  la  douche.  Le  medecin  en  chef  me 
charge  de  la  lui  administrcr.  Q...  en  est  fortement  emu;  il 
renonce  a  ses  chimbres ;  il  n’y  pensera  plus.  Je  profile  de  son 


SUR  LA  DEMONOMANIE. 


Emotion  pour  lui  arracher  la  promesse  de  travailler  et  de  se 
conduire  en  homme  raisonnable.  Des  cet  instant,  Q...  entre  en 
convalescence.  Tous  les  jours,  nous  le  raffermissons  dans  ses 
bonnes  iddes  par  le  raisonnernent,  et  nous  l’encourageons  par  la 
perspective  de  sa  sortie.  11  travaille  avec  ardeur,  apprend  des 
vers  par  coeur,  et  lui-meme  nous  demanda  a  reraplir  le  role  d’Hy- 
daspe  dans  Esther  de  Racine.  — Enfm ,  le  24  novenibre  1842 , 
Q...  a  quitte  1’asile  dans  la  plenitude  de  ses  facultes. 

Dans  ces  observations ,  on  peut  voir  comment  une  violente 
perturbation  a  permis  au  medecin  de  s’emparer  de  1’esprit  du 
malade  ,  de  le  dominer,  de  le  forcer  au  travail,  et  lui  procurer 
ainsi  une  utile  diversion  a  son  delire ,  diversion  qui  a  amend  la 
guerison.  —  Dans  mon  memoire  sur  le  traitement  de  la  folie-, 
je  rapporte  beaucoup  d’exemples  analogues.  La  pratique  de 
M.  Archambault  confirme ,  sous  certains  points,  les  iddesde 
M.  Leuret  sur  le  traitement  moral. 

Esquirol  veut  que  les  conversations  avec  les  alidnds  soient 
vives,  animees  et  courtes.  Le  bon  Pinel  conseille  de  fortifier  leur 
ame  par  les  maximes  de  morale  des  anciens  philosophes,  les 
dcrits  de  Platon ,  de  Plutarque ,  de  Seneque ,  les  Tusculanes  de 
Cicdron ,  etc. ;  ouvrages ,  dit-il ,  qui  valent  bien  mieux  pour  les 
esprits  cultives  que  des  for.mules  artistement  combindes  de  to- 
niqueS  et  d’antispasmodiques.  — Je  dois  ajouter  a  l’appui  de  ces 
iddes  que  j’ai  acheve  la  guerison  d’un  demonomaniaque  que 
M.  Archambault  avait  confie  a  mes  soins ,  en  lui  faisant  lire  Par¬ 
ticle  Demonomanie  d’Esquirol. 

Les  exercices  du  corps,  l’equitation,  la  danse,  la  paurae, 
l’escrime ,  la  gymnastique ,  les  jeux  qui  exigent  quelques  opdra- 
lions  de  Pentendement ,  tels  que  les  dames  et  les  dchecs ,  con- 
courent  puissaniment  a  leur  guerison.  La  culture  de  la  terre , 
qui  exige  Pexercice  de  tout  le  corps,  et  qui  par  cela  meme  dis¬ 
trait  davantage  1’esprit  des  iddes  delirantes ,  remplace  avanta- 
geusement,  pour  une  certaine  classe  d’alidnes,  tous  ces  exercices. 
Les  fous ,  a  dit  Paracelse ,  sont  des  hommes  rentrds  dans  l’dtat 
de  nature;  ils  sont  independants,  paresseux  et  insubofdonnds ; 


484  Etudes  cliniques 

il  faut  refaire  leur  Education ,  et  on  n’atteindra  ce  but  que  par 

un  regime  de  sev^rite  et  de  contrainte  morale. 

Tous  ces  principes  sont  etablis  a  l’asile  de  Maryville  (Meurthe) , 
ou ,  h  l’exemple  de  M.  Ferrus ,  M.  Archambault  s’est  efforce 
d’organiser  sur  une  vaste  echelle  le  travail  des  champs  pour  les 
hommes ;  et  les  femmes  sont  occupees  toule  la  journee  dans  un 
puvroir  aux  travaux  de  leur  sexe ,  tels  que  la  couture ,  le  tricot , 
le  rouet ,  etc.  —  J’ai ,  pour  ces  derniferes  ,  introduit  la  danse.  — 
Tous  les  soirs ,  elles  sont  reunies  dans  une  salle ,  ou  je  leur  fais 
executer  plusieurs  especes  de  danses ,  en  encourageant  les  plus 
6veill6es,  en  grondant  les  recalcitrantes ,  en  stimulant  les  plus 
engourdies ;  et  les  avantages  de  cet  exercice  commencent  dejh 
&  se  faire  sentir  :  la  lypemaniaque  est  en  trainee  malgre  elle  par 
le  tourbillonde  lavalse,  son  attention  est  fix6e,  subjuguee;  la 
monomaniaque  est  arrachfie  a  ses  idees  fixes,  et  toutes  eprouvent 
une  heureuse  diversion  a  leur  delire. 

Des  vers  sont  appris  par  cceur,  et  Esther  de  Racine  a  dte 
jouee  avec  un  ensemble  vraiment  remarquable. 

Les  voyages,  malgr6  l'opinion  contraire  de  Seneque,  sont  lr6s 
utiles  aux  lypemaniaques  par  la  diversion  de  tous  les  moments 
qu’ils  causent.  La  musique  ,  quoi  qu’en  dise  Esquirol,  est  un 
moyen  de  guerison ;  elle  6veille  des  passions  fiteinles ,  elle  pro- 
voque  des  secousses  morales,  elle  excite  la  circulation,  elle  fixe 
l’attention ,  etc.;  mais  on  ne  doit  pas  faire  choix  indistinctement 
d’un  mode  determine  pour  tous  les  alifnes.  Pour  celui-ci ,  il 
faudra  un  m&tre  energique  et  guerrier;  a  celui-lh ,  conviendra 
une  musique  gaie  et  joyeuse;  pour  un  troisifime ,  il  faudra  des 
accords  doux  et  suaves,  etc.  C’est  a  la  sagacity  du  m£decin  a  va- 
rier  les  modes  et  a  en  choisir  un  plutot  qu’un  autre. 

Quant  au  traitement  physique,  il  faut  saisir  les  indications  in- 
dividuelles  qui  indiquent  les  causes  physiques ,  hygiSniques  et 
pathologiques ;  retablir  les  menstrues  si  elles  sont  supprimees ; 
provoquer  un  ecoulement  qui  a  disparu ;  rappeler  une  dartre , 
rouvrir  un  ulcfcre  dont  la  guerison  subite  fut  la  cause  de  I’explo- 
sion  du  d61ire,  etc. 


SUR  LA  DKM0N0MAN1E. 


485 

Je  termine  par  quelques  mots  sur  la  police  intfirieure  d’un 
hospice  d’ali6n6s,  chose  de  la  plus  haute  importance,  puisqu’elle 
concourt  si  puissamment  a  la  guerison.  Dans  ces  maisons,  la  po¬ 
lice  ne  doit  pas  se  borner,  comme  elle  le  fait  malheureusement 
trop  souvent  encore,  h  une  simple  surveillance  et  h  entraverpar 
des  parcimonies  inesquines  et  mal  entendues  ou  par  des  jalou¬ 
sies  stupides  et  coupables,  les  innovations  utiles ;  elle  cxige  une 
6tude  particulierc  du  caractere  de  chacun  des  alienfo,  pour  re¬ 
primer  avec  sagesse  leurs  hearts ,  dviter  tout  ce  qui  peut  les 
exaspdrer  et  contenir  avec  severite  lesgardiens;  car  le  succes  de¬ 
pend  non  seulement  du  medecin ,  mais  encore  du  zfele  et  de  la 
sagacite  de  ceux  qui  l’entourent.  II  estdonc  utile  que  sa  pensee 
soit  comprise  et  qu’elle  preside  a  tous  les  actes  qui  sc  passent 
aupres  des  alifiries,  autrement  tous  les  mouvements  de  l’asile  ne 
concourraicnt  plus  au  traitement  et  au  bien-etre  des  malades , 
et  la  maison  ne  deviendrait  jamais ,  suivant  la  belle  idee  d’Es- 
quirol ,  un  instrument  de  guerison.  icoutons  ce  grand  maitre  : 
«  Une  maison  d’alidnes ,  dit-il ,  ne  doit  avoir  qu’un  chef  4  qui 
tout  doit  ressortir.  Si  l’autoritd  est  partagde,  l’esprit  de  ces  ma¬ 
lades  ne  sait  sur  qui  se  reposer;  il  s’egare  dans  le  vague,  il 
trouve  des  faux-fuyants  pour  eluder  l’obdissance.  Les  alienes 
sont  de  grands  enfants  qui  ont  recu  d6ja  de  fausses  idees ,  de 
mauvaises  directions ;  les  uns  et  les  autres  doivent  6tre  conduits 
d’apres  des  principes  semblables.  Le  medecin  doit  donner  l’im- 
pulsion ;  il  doit  etre  le  centre  auquel  tout  se  rapporte ,  duquel 
tout  mouvement  doit  partir ;  il  doit  etre  inform^  de  tout  ce  qui 
interesse  les  malades,  il  intervient  dans  toutes  les  altercations, 
lesdissidences;  il  trace  a  chacun  sa  conduite ;  il  dirige  lespensees, 
les  desirs,  les  actions  de  tous ;  il  est  le  surveillant  supreme  et  des 
malades  et  des  serviteurs  (1).  » 


(1)  Esquirol-  article  Ahinauon  mentalc,  de  1’EncyclopiSdie  du  xix« 


REVUE  FHAN(.;AISE  et  RtrangEre. 


REVIIE  FRWCAISE  ET  ETRAMiERE. 


JOURNAUX  FRANQAIS. 


I.  Gazette  niedicnSe  de  Paris. 

M^VROSES  SYPHILITIQUES  ,  PAR  M.  EBHARD ,  D.  M.  P.  A  JUJURIEUX. 

(N°  du  25  fevrier  1843.) 

Les  medecins  n’ont  point  donnd  une  part  d’action  assez  grande 
au  vice  sypbilitique  dans  la  production  des  affections  nerveuses , 
dont  quelques  unes|,  lMpilepsie,  l’amaurose,  1’asthme,  la  paralysie, 
sont  souvent  des  accidents  consdcutifs  de  la  syphilis. 

Le  caractfcre  syphilitique  de  quelques  amauroses  n’a  cependant 
point  ete  meconnu,  et.grftce  peut-etre  aux  ophthalmies  blennor- 
rhagiques,  aux  deformations  de  la  pupille,  aux  vegetations  de  l’iris, 
qui  ont  attire  l’attention  des  syphilographes  sur  l’organe  de  la  vue , 
la  science  possible  un  grand  nombre  d’observations  d’amauroses 
syphilitiques;  mais  elle  ne  serait  point  aussi  riche  en  observations 
d’une  valeur  incontestable,  s'il  s’agissait  de  prouver  qu’jl  existe 
souvent  un  rapport  de  cause  4  effet  enlre  1’ affection  venericnne  et 
cerlaines  nevroses,  telles  que  l’epilepsie,  l’asthme,  la  paralysie,  etc. ; 
aussi  crois-je  que  les  fails  suivants  ne  scront  point  lus  sans  in- 
teret. 

Premiere  observation.  —  Asihme  et  epilepsie  syphilitiques.  — 
Le  2  avril  1841,  je  fus  consulte  par  Peravier,  proprietaire  ii  V... 
(Ain).  Cet  homme,  age  d’environ  quarante  ans,  etait  blond  et  d’une 
faible  constitution.  Sa  plleur  et  sa  maigreur  etaient  extremes  ;  il  y 
avail  quelque  chose  d’anormal  dans  la  forme  de  ses  pupilles. 


JOURNAL! X.  FRAN(.!AIS. 


487 


Depuis  six  mois ,  il  dtait  sujet  4  de  grands  maux  de  tSLe ,  et  ne 
pouvait  dormir  line  partie  de  la  nuit,  parce  qu’a  partir  de  la  on- 
zieme  heure  il  lui  survenait  a  plusieurs  reprises ,  dans  les  parois 
de  la  poitrine,  une  constriction  et  une  pesanteur  douloureuse  qui 
rendaient  sa  respiration  difficile,  et  le  forcaient  4  aller  au  grand 
air.  Ces  accfis  de  dyspnde  dtaient  suivis  d’une  expectoration  abon- 

Pfiravier  sentait  souvent  dans  les  jambes  des  douleurs ,  des  en- 
gourdissements ,  et  quelquefois  des  courants  froids  qui  montaien1 
aussi  le  long  de  la  colonne  vertcibrale. 

Le  19  du  mois  de  mars ,  des  ouvriers  l’ayant  vu  tomber  dans  sa 
vigne,  dtaient  altes  le  chercher,  et  1’avaient  rapports  chez  lui.  Il 
ffiait,  disaient-ils,  comme  mort,  par  consequent  dans  un  dtat  com- 
plet  d’immobilite  et  d’insensibilite. 

Le  28  du  rafime  mois,  sa  femme,  dtant  dans  le  bas  de  la  maison, 
avail  entendu  au-dessus  de  sa  tfite  le  bruit  de  la  chute  d’un  corps 
sur  le  plancher;  elle  <■  tait  montfie,  et  avait  trouvd  son  mari  en  proie 
a  des  convulsions  dpileptiformes  :  je  dois  dire  cependant  que  la 
bouche  etait  sans  4cume.  On  le  saigna. 

Aprils  ces  deux  attaques ,  le  malade  avait  pu  se  remettre  au  tra¬ 
vail  ;  elles  n’avaient  dure  que  huit  4  dix  minutes.  Il  n’avait  aucune 
idee  de  ce  qui  lui  etait  arrive ,  et  il  ne  se  plaignait  que  d’un  mal  de 
tfite  plus  fort  que  d’habitude. 

Le  2  avril ,  le  malade,  ne  ressentant  aucun  trouble  dans  les  fonc- 
tions  digestives ,  si  ce  n’est  une  constipation  habituelle  ,  son  pouls 
etant  plein  et  dur,  aucune  lesion  organique  n’existant  dans  l’appa- 
reil  de  la  respiration,  je  lui  prescrivis  des  pilules  aloetiques  4  dose 
purgative,  et  ordonnai  de  lui  metlre  vingt  sangsues  au  fondement. 

Le  5  avril,  nouvelle  attaque ;  je  fais  continuer  l’emploi  des  pilules 
purgatives. 

Le  12  avril,  le  malade  fait  une  nouvelle  chute  accompagnee  de 
mouvements  convulsifs  dans  les  membres ,  de  grincements  de 

Prescription.  —  Tous  les  soil's  un  grain  d’opium ,  un  vesica- 
toire  4  chaque  jambe ,  une  bouteille  d’eau  de  Sedlitz,  on  un  pedi- 
luve  sinapisfi,  alternativement  tous  les  deux  jours. 

,  Le  20  du  mfime  mois,  appelfi  aupres  du  malade,  qui  a  eu  la  veille 
une  cinquifime  attaque,  je  le  trouve  trfes  fatigue;  il  se  plaint  d’une 
douleur  dans  les  bourses,  et  il  me  raconte  alors  pour  la  premitre 
fois  qu’un  nourrisson  de  Lyon  avait  donne  4  sa  femme,  et  par  suite 
4  lui-mfime,  une  maladie  vdnerienne.  Trois  ans  se  sont  licoulds  de¬ 
puis  cette  tipoqiie ,  et  il  y  a  plus  de  deux  ans  qu’il  a  eu  des  ^rup- 


488  REVUE  FRANCAISE  ET  fcTRANGfeRE. 

tions  cioQ leases  (probablement  sypbilitiques),  qu’on  a  gurries  avec 

des  bains  et  des  pilules. 

J’examinai  le  frontal  et  la  face  interne  des  tibias  :  leur  surface 
filait  inegale ,  bosselfie. 

Je  trouvai  un  leger  fipanchement  dans  la  tunique  vaginale ;  l’dpi- 
didyme  etait  dur,  tumfilifi ,  peu  douloureux  4  la  pression. 

Prescription.  —  Frictions  avec.  la  pommade  d’hydriodate  de  po- 
tasse  iodurfie  sur  le  front  et  les  tibias ;  empiatre  de  Vigo  cum  mer- 
curio  autour  des  teslicules;  pilules  opiacecs  contenant  chacune  un 
douzitme  de  grain  de  deutochlorure  de  raercure  depuis  2  jusqu’a 
12  par  jour. 

Sous  riniluence  de  ce  traitement,  l’astbme  nocturne  perdit  de  sa 
frequence  et  de  son  intensity,  puis  disparut;  les  atlaques  4  forme 
(ipileptique  revinrent  a  des  intervalles  de  plus  en  plus  filoignfis ,  et 
cessfirent  entitlement.  Le  malade  n’eut  aucune  inflammation  des 
gencives ,  et  etait  entitlement  gueri  apres  quatre  mois  de  ce  traite- 
tnent  antisyphilitique. 

Df.uxieme  observation.  —  Epilepsia  syphilitique.  —  Au  com¬ 
mencement  du  mois  d’aoflt  1841,  le  nommfi  Pfiravier,  qui  fait  le 
sujet  de  1’observation  prficfidenle,  m’amena  sa  femme,  qui,  quel- 
ques  jours  avant,  avail  fitfi  prise  comme  d’un  fitourdissement ,  et 
fitait  tombfie  sans  connaissance.  Le  manque  de  sensibility  fut  con- 
statd.  Le  lendemain  de  cette  chute ,  elle  avait  repris  ses  occupations 
habituelles ,  et  elle  ne  ressentait  qu’une  grande  pesanteur  dans  la 
tfite. 

11  y  avait  deux  mois  qu’elle  eprouvait  habiluellement  de  la  cfiplia- 
laigie ;  elle  sentait  des  fourmillements  dans  les  jambes,  et  avait  sou- 
vent  froid  aux  pieds. 

Toutes  ses  fonctions  s’accomplissaient  normalement. 

Prescription.  —  line  saignee  au  pied  ou  au  bras ;  une  bouteille 
d’eait  de  Sedlitz  tous  les  deux  joursi 

Douze  jours  apres  le  premier  accident,  nouvel  fitourdissement, 
nouvelle chute,  pertc  de  toute  connaissance,  de  tout  mouvement, 
roideur  du  membre  inffirieur  droit.  Au  bout  de  deux  heures ,  la 
malade  fitait  revenue  a  elle ;  elle  n’avait  aucune  connaissance  de  ce 
qui  lui  etait  arrive.  La  jambe  droite  avait  perdu  sa  roideur,  mais 
elle  etait  encore  engourdie. 

Prescription.  —  Fomentations  d’eau  vinaigree  sur  le  front;  fric¬ 
tions  avec  liniment  ammoniacal  a  la  jambe  droite ;  vingt  sangsues 
aux  parties  gfinitales.  ( Les  rfegles ,  qui  auraienl  dil  venir  il  y  avait 
trois  jours,  n’avaient  pas  paru.) 

L’ficoulement  du  sang  est  abondant ;  il  dissipe  le  mal  de  tfite  de 


JOURNAUX  FRANQAIS. 


)a  malade;  mais  ellene  tarde  pas  a  rep rendre deux  nouvelles  atta- 
ques  Si  huit  jours  d’intervalle;  chacone  est  suivie  d’un  engourdis- 
sement  de  la' jambe  droite.  La  m^moire  semble  dimiuuer. 

Malgrd  la  preexistence  d’une  affection  vdndrienne  que  la  femme 
Pdravier  avait  regue,  comme  nous  l’avons  dit,  d’un  nourrisson  de 
Lyon,  je  n’avaispas  voulu  avoir recours au  traitement  antisyphili- 
tique,  parce  que  je  n’avais  trouvd  chez  elle  aucune  exostose;  mais 
la  resistance  de  la  maladie  aux  antiphlogistiques  et  aux  derivatifs , 
et  la  demande  de  la  femme  Pdravier  elle-mdme ,  me  lirent  avoir  re¬ 
cours  a  la  medication  qui  avait  gueri  chez  son  mari  des  accidents 
a  peu  pres  semblables  a  ceux  qu’elle  dprouvait. 

Je  prescrivis  des  frictions  mcrcurielles  le  long  de  la  colonnc  ver- 
tebrale,  des  pilules  de  deutochlorure  de  mercure,  de  la  tisane  de 
salsepareille. 

Pendant  le  premier  mois  du  traitement,  la  malade  eut  deux  nou¬ 
velles  attaques,  mais  elles  ne  reparurent  plus  a  parti r  du  second 
mois. 

TROisifeME  observation.  —  Vertige  epileplique;  gudrison  par 
I’cmploi  des  mercuriaux.  —  Au  mois  de  janvier  de  l’annde  1842 , 
j’etais  chez  M...,  jeune  homme  de  trente-deux  ans,  et  je  causais 
avec  lui,  lorsque,  se  levant  tout-4-coup,  il  alia  d’un  pas  mal  assure 
s’etendre  surun  lit  qui  (itait  derriere  nous.  Je  m’approchai  delui, 
cl  le  questionnai  inutilement ;  sa  figure  dlait  trbs  pale  et  couverte 
de  sueur;  ses  paupiferes,  que  je  soulevai,  me  laisserent  voir  ses 
yeux  renversds  en  haut;  j’dlevai  sa  tete,  elle  retomba  de  tout  son 
poids ;  ses  poings  etaient  fermes ;  son  pouls  etait  petit  et  irrd- 
gnlier. 

Je  n’avais  point  encore  pris  une  determination  sur  les  moyens 
que  je  devais  employer  pour  le  soulager,  lorsqu’il  ouvrit  les  yeux , 
aprfes  une  profonde  inspiration. 

M...  me  dit  d’abord  que  cet  accident  ne  lui  etait  pas  encore  ar¬ 
rive  ;  mais ,  pressd  par  mes  questions ,  il  m’avoua  quo  cela  lui  sur- 
venait  presque  tous  les  mois  depuis  deux  ans.  Ordinairement  il  etait 
averti  quelques  minutes  avant  par  des  envies  de  baffler  irrdsistibles ; 
puis  il  sentait  un  frisson  qui  lui  remontait  des  genoux  vers  la  tete, 
et  il  perdait  entiferement  connaissance. 

11  avait  souvent  des  maux  de  tete,  douleur  a  laquelle  il  n’etait 
point  sujet  avant  son  affection  nerveuse. 

Un  medecin  qu’il  avait  consulte  sur  son  etat  lui  avait  dit  que 
e'etait  un  commencement  d’epilepsie ,  et  lui  avait  ordonne  une  ap¬ 
plication  mensuelle  de  sangsues  au  fondement,  puis  un  cautfere,  des 
grains  de  sante ,  de  la  decoction  de  racine  de  valdriane ,  et  autres 
anx,  mkd.-psvc.  T.  i.  Mai  1843  10.  32 


490  REVUE  FRANUAISE  ET  ETRANGliRE. 

moyens  qui  avaient  dtd  sans  rdsultat,  quoiqu’ils  eiissenl  dtd  employes 

avec  exactitude  pendant  six  mois. 

II  n’avait  rien  fait  depuis  quatre  mois ,  dtant  dans  l’inlention  de 
venir  consulter  a  Paris. 

En  1837,  M...  avait  eu  des  ulcerations  sur  le  gland  4  la  suite  d’un 
contact  impur ;  elles  se  cicatrisferent  apres  plusieurs  cauterisations. 
En  1838,  au  mois  de  janvier,  il  eut  une  maladie  de  la  peau  que  son 
medecin  regarda  comme  syphilitique ;  on  le  soumit  a  un  traitement 
mercuriel  qui  dura  plusieurs  mois,  et  c’est  a  l’emploi  du  mercure 
que  M...  attribue  le  vertige  epileptique  dont  il  est  affecte  depuis  le 
mois  de  mai  1839. 

Je  ne  partageai  pas  son  opinion  ,  et  me  rappelant  lcs  accidenls 
nerveux  observes  chez  les  epoux  Peravier,  accidents  dont  j’avais 
dfl  la  disparition  au  traitement  antisyphilitique,  je  resolus  d’avoir 
recours  aux  memes  moyens. 

Prescription.  —  Pilules  opiacdes  de  deutochlorure  de  mercure, 
des  bains  dans  une  solution  de  la  mdme  substance,  puis  de  la  tisane 
de  salsepareille. 

.  Le  malade  mit  d’abord  peu  d’empressement  a  suivre  mes  conseils ; 
mais  le  premier  acces  qui  survint  lui  ayant  paru  avoir  dtd  retarde , 
il  mit  plus  de  zele  dans  l’exdculion  de  mes  ordonnaqces,  et  il  guerit 
au  bout  de  trois  mois.  Je  l’ai  vu  au  mois  de  juin;  sa  gqdrison  s’d- 
taitmaintcnue. 

QuATRifeME  observation.  — Asthme  gueri par  i’emplpi  du  mer¬ 
cure.  —  B...,  propridtaire  a  Aran,  Agd  de  soixante-deux  atis ,  avait 
aux  jambes  une  maladie  qui  datait  de  huit  aris  et  avait  resist^  a  une 
foule  de  remedes  tant  internes  qu’externes,  lesqueis  lui  avaient  die 
presents  par  des  mddecins ,  des  empiriques ,  des  rebouleurs,  etc. 
La  maladie  dtait  devenue  a  peu  pres  stationnaire ;  B...  n’y  faisait 
rien  depuis  trois  ans ,  lorsque  des  douleurs  ostdoeopes  qui  le  tour- 
mentaient  snrtout  pendant  la  nuit  le  ddterminferent  a  venir  me 
trouver. 

A  chacune  des  jambes  au-devant  de  la  face  interne  du  tibia,  la 
peau  est  ldgdrement  tumdfide ;  clle  est  d’un  rouge  violacd  au  mi¬ 
lieu,  jaune  a  la  eirconfdrence  de  la  partie  malade.  et  la  appa- 
raissenl  des  crodtes,  des  ulcdrations  a  fond  gris  et  a  bords  irrdgu- 
liers ,  de  petit  abces ,  alterations  diverses  qui  gudrissent  pour 
reparaitre  bientdt.  Elles  avaient  paru  pour  la  premiere  fois  apres 
une  meurtrissure  par  un  corps  contondant. 

A  rexeeption  de  douleurs  osldocopes,  de  cdphalalgies  assez  frd- 
quentes,  B...  n’accuse  aucune  autre  incommoditd. 

La  face  interne  du  tibia  est  parsemee  d’indgalitds  qui  n’ont  ce- 


JOURNAUX  F1UNCAIS.  491 

pendant  pas  la  duretd  des  exostoses.  Les  yeux  et  le  front  ne  sont 
point  examines. 

Je  demandai  an  raalade  s’il  n’avait  point  eu  de  maladies  vdnd- 
riennes,  question  qui  lui  dtait  faite  pour  la  premidre  fois.  II  me  rd- 
pondit  qu’il  avait  cu  un  dcoulement,  il  y  avait  plus  de  vingt  ans; 
mais  ilne  put  me  dire  s’il  avait  dtd  accompagnd  d’ulcdrations,  et 
quel  avait  dtd  le  traitement. 

Prescription.  —  Lotions des  jambcs  avec  eau  de  pavots,  panse- 
rnent  avec  du  cdrat  laudanisd  au  calomel.  Pilules  contenant  5  mil- 
ligrames  de  deutochlorure  de  mercure,  une  d’abord,  en  augmen- 
tant  d’une  chaque  jour. 

i  J’avais  expressdment  recommandd  au  malade  de  cesser  tout  trai¬ 
tement  et  de  venir  me  parler  s’il  lui  survenait  de  l’inflamination 
auxgencives;  elle  parut  le  huilidme  jour;  maisB,..  ne  se  rappe- 
lant  pas  ma  rccommandation  ou  n’en  tenant  aucun  compte ,  con- 
tinua  a  prendre  ses  pilules^  de  telle  manifere  qu’aU  bout  de  trois  se- 
maines  il  fut  obligd  de  se  mettre  au  lit. 

Je  me  rendis  alors  auprds  de  lui :  il  avait  une  stomatite  avec  des 
ulcdrations;  la  salivation  dtait  abondante  ;  paietir  de  la  peau  ;'  pe- 
titesse  et  frdquence  du  pouts ;  grande  maigreur. 

Quant  a  lui,  il  ne  s’inquietait  nullement  de  cet  dtat  alarmant , 
qu’il  croyait  ndcessaire  pour  sa  gudrison  ;  du  reste ,  presque  plus 
de  douleur  a  la  tfite,  ainsi  que  dans  les  os  des  jambes ;  elles  n’offrent 
ni  crofttes  ni  abces  ;  la  peau  a  conservd  ses  couleurs  jaune  et  rouge, 
mais  avec  une  teinte  moins  violacee. 

Ayant  combatiu  1 ’inflammation  de  la  bouche  par  les  gargarismes 
astringents,  les  fomentations  emollienles  ,  etc.,  j’ordonnai  ude 
nourriture  forliiiante,  et  je  revins  ensuile  a  l’emploi  du  deuto- 
chlorure  de  mercure  qui  acheva  la  gudrison  du  malade, 

Le  traitement  dura  pres  de  trois  mois. 

Non  seulement  B...  n’eut  plus  de  douleUrs  ostdocopes,  vit  ses 
ulcdrations  des  jambes  se  cicatriser ;  mais  ce  qui  fut  pour  lui  Un  bien 
plus  grand  sujetde  contentement,  des  acces  d’asthme  nocturnes 
qui  le  prenaient  toutes  les  fois  qu’il  dtait  couchd  horizontalenieht , 
qui  lui  survenaicnt  sans  cette  cause  plusieurs  fois  par  mois,  qui 
rcndaient  sa  respiration  haletante  et  difficile,  quidlaient  accompa- 
gnds  d’une  sueur  froide  et  suivis  d’une  expectoration  abondante, 
ne  repururent  plus  k  partir  du  premier  mois  du  traitement.  Le  ma¬ 
lade  ne  m’en  avait  pas  parld  d’abord,  parce  qu’il  les  regafdait 
commc  incurables. 

il  y  a  quelques  mois  que  j’ai  revu  B...;  sa  gudrison  s’dtait  main, 
tenue;  il  se  plaignait  cependant  d’avoir  des  maux  de  idle;  je  lui 


/l92  REVUE  FliAN(.',ALSE  ET  tfTRANGliRE. 

conseillai  ties  pastilles  purgatives  de  calomel.  II  n’est  pas  rcvenu  me 

J’ai  gudri  par  les  frictions ,  avec  1’onguent  mercuviel  et  par  [’ad¬ 
ministration  des  pilules  de  sublime ,  deux  homines  ayant  a  la  face 
extcrne  et  antdrieure  de  la  jambe  des  ulcerations  qui  existaient 
depuis  nombre  d’anndes ,  et  auxquelles  les  remedes  pi'dcddeinment 
employes  n’avaient  apportd  aucune  amelioration.  Je  n’ai  pu  savoir 
s’ils  avaient  eu  une  maladie  vdndrienne  antdrieure ;  mais  la  dis¬ 
cretion  qu’ils  meltaient  dans  leurs  demarches  me  le  fait  soitp- 
conner. 

CiNQUtfeME  observation. — Amaurose  commenfante;  tumours 
lacrymales ;  paralysis  du  muscle  elevateur  de  la  paupiere  (lu 
cole  droit ;  traitement  mercuriel ;  guerison.  —  Alt  mois  de  j  uin 
de  l’an  18/tO,  je  fus  consulte  par  tin  maitre  mardchal  qui  demeurait 
pres  de  Trdvoux. 

Cet  homme  ,  8gd  de  cinquante  et  un  ans ,  dtait  rdduit  au  dernier 
degrd  demarasme;  6a  voix  etait  rauqucet  presque  dteinte;  sa  pau- 
pidre  superieure  droite  retombaitau-devantde  l’oeil ;  il  avaitdeux 
tumeurs  lacrymales  accompagndes  de  larmoiement.  II  se  plaignait 
de  ressentir  des  douleurs,  principalement  pendant  la  nuit,  le  long 
de  lacolonnc  vertebrate,  dans  les  genoux ,  dans  lesjambes,  qui 
quelquefois  dtaient  aussi  le  siege  defourmillements. 

Sa  mdmoire  avait  diminud,  et  il  craignait  de  devenir  aveugle  , 
sa  vue  s’dtant  beaucoup  allaiblie. 

Ces  maux  divers  dtaient  venus  lentement  depuis  quelques  mois 
et  avaient  dtd  prdcddds,  il  y  avait  un  an  et  demi,  par  un  mal 
de  gorge  qui  rendait  Ja  deglutition  douloureuse  et  la  parole  dif— 
flicile. 

Il  avait  consultd  plusieurs  mddecins  qui  lui  avaient  ordonnd  des 
emissions  sanguines  locales  et  gdndrales ,  des  cataplasmes,  des  vd- 
sicatoires,  des  gargarismes ,  des  purgatifs  et  autres  moyens  qui 
n’avaient  jamais  produit  qu’une  amelioration  de  peu  de  durde. 

Un  examen  attentif  du  malade  me  fit  reconnaitre  de  suite  l’origine 
de  la  maladie  ;  la  vofite  palatine  et  le  pharynx  dtaient  rouges  ,  en- 
flammds ,  prdsentant  des  ulcdrations  a  fond  gris ,  a  bords  taillds  & 
pic ;  la  luette  n’existait  plus. 

J’observai  des  exostoses  sur  le  coronal,  sur  la  face  interne  des 
libias.  L’ouverture  pupillaire  des  deux  yeux  dtait  anormalement  et 
irrdgulidrement  dilatde.  Je  ne  pusattribuer  la  chute  de  la  paupiere 
supdrieiire  droite  qu’a  la  paralysie  de  son  muscle  dldvateur. 

Je  demandai  au  malade  s’il  avait  eu  des  maladies  vdndriennes ; 
ilm’avoua,  apres  plusieurs  rd ponses  negatives,  qu’il  avait  eu  des 


JOUHNAUX  FHANC'AIS.  h 93 

chancres autour  du  gland,  il  y  avail  pres  de  septans.  11  avait  gueri 
sans  1’emploi  d’aucune  medication. 

Prescription.  —  Pilules  opiaceesde  deuto-chlorure  de  mercure. 
Gargarismes  avec  de  l’eau  d’orge  aciduiee  contenant  20  centigram¬ 
mes  de  la  menu;  substance*  minerale  pour  1  kilogramme  de  liquide. 
Frictions  avec  de  l’onguent  incrcuricl  au-devant  de  1’apopliyse 
montante  du  maxillaire  superieur  ;  tisane  de  salseparcille. 

Quinze  jours  de  ce  traitement  suflirent  pour  produirc  tine  grande 
amelioration  dans  l’dtat  du  malade  qui  avait  ete  regarde  comme 
incurable,  ct,  au  mois  de  seplembre,  il  etait  entierement  gueri , 
moins  la  persistance  de  1’affaiblissemcnt  de  la  memoire.  L’ouver- 
ture  pupillaire  etait  moins  grande;  mais  elle  avait  conserve  son 
irregularity ;  la  voix  etait  toujours  un  peu  rauque. 

Ces  observations  sont  une  nouvelle  preuve  de  la  puissance  patho- 
genique  du  vice  syphilitique ,  et  peuvent  justifier  l’emploi  du  trai¬ 
tement  mercuriel  dans  toutes  les  affections  nerveuses  ne  pouvant 
6tre  rapporiees  it  une  lesion  organique  (non  syphililique),  et  ayant 
resiste  it  toutes  les  medications  ordinaires  chez  des  individus  qui 
ont  eu  anterienrement  une  maladie  venerienne. 

IS.  ©azette  aEes  MojuiUaisx. 

NEVRALGIE  SIJS-ORBITAIRE  INTERMITTENT E.  SULFATE  DE  QUININE  N’AYANT 

FAIT  QU’ACTIVEIl  LES  ACCfiS.  APPARITION  D’HfiMORRHOlDES  ;  CESSATION 

immediate  des  ACCfcs.  (16  fevrier  18/i3.) 

Au  n°  6  de  la  salle  Sainte-Madeleine  (HOtel-Uieu,  service  de 
MM.  Iiecamier  etTessier)  est  entre  un  homme  ayant  un  astiime 
avec  catarrhe  pulmonaire.  Cet  homme  a  presente  dans  le  cours  de 
sa  maladie  une  nevralgie  sus-orbitaire  a  type  intermittent ,  revenant 
periodiquemeiit  et  reguliferement  tons  les  jours  it  la  meme  heure. 

D’aprfes  les  questions  que  nous  avons  i'ailes  a  ce  malade,  il  est 
evident  que  cette  complication  etait  accidentelle ,  et  qu’elle  n’etait 
liee  it  aucun  etat  morbicle  antecedent ,  ni  it  aucune  disposition  qui 
fdt  chez  lui  habituelle ;  il  ailirmait  n’avoir  jamais  ressenti  jusque  la 
aucune  atteinte  de  nevralgie,  et  n’avoir  jamais  eu  aucune  maladie 
intermittente.  Cette  nevralgie  nous  parait  avoir  ete  determinee  par 
un  courant  d’air,  ce  qui  est  d’autant  plus  probable  que  le  malade 
etait  place  dans  les  conditions  les  plus  favorables  pour  cela,  expose 
&  tous  les  eourants  d’air  de  la  salle.  Quoi  qu’il  en  soil  de  la  cause , 
la  nevralgie  portant  avec  elle  l’indication  des  antiperiodiques,  on 


k 94  REVUE  FRANgAISE  ET  ETKANGfcRE. 

administra  le  sulfate  de  quinine  &  la  dose  de  50  centigrammes.  Pen¬ 
dant  plusieurs  jours ,  le  medicament ,  bien  qu’on  en  edt  graduelle- 
ment  augmentd  la  dose ,  parut  n’avoir  pas  son  plein  effet ;  les  accfis 
de  ndvralgie  revinrent  periodiquement  aux  mfimes  heures,  mais 
avec  une  intensite  moindre  et  decroissante ,  ce  dont  nous  n’dlions 
pas  surpris  d’ailleurs,  sachant  bien  que  souvent  les  acc&s  de  cette 
nature  ne  cAdent  pas  immedialement ,  et  qu’il  faut,  pour  les  faire 
disparaitre  compietement ,  pousser  la  medication  antipdriodique 
jusqu’au  cinquiAme,  sixiAme,  et  meme  quelquefois  jusqu’au  sep- 
tiAme  jour.  Au  bout  de  cinq  A  six  jours  environ ,  il  survint  une  ir¬ 
ruption  soudaine  d’hemorrhoides ,  qui  fut  suivie  de  la  cessation  im¬ 
mediate  des  accAs  nevralgiques  qui  avaient  j  usque  1A  resiste  au 
sulfate  de  quinine,  dont  la  dose  avaitete  AlevAe  jusqu’A  1  gramme 
et  demi. 

Ce  malade  nous  a  assure  n’avoir  jamais  eu  d’hemorrhoides ;  c’A- 
tait  la  premiere  fois  qu’il  en  eprouvait  une  atteinle.  On  a  garde  le 
malade  pendant  quelques  jours  encore  A  l’hOpital,  afin  de  s’assurer 
que  les  accAs  ne  se  rcproduiraient  plus,  aprAs  quoi  le  malade  est 
sorti,  n’ayant  plus  que  ses  hemorrhoi'dcs.  Quant  au  catarrhe  pul- 
monaire  et  A  l’aslme,  pour  lesquels  il  etait  cntre  A  l’hftpital,  le  repos 
seul  etle  regime  en  ont  notablement  amende  les  symptdmes. 


Ill.  Journal  tie  inedecine  lie  Lyon. 


EXPERIENCES  SDR  LA  RAGE;  TRANSMISSION  DE  CETTE  MALADIE  DANS 

l’espAce  dd  modton;  par  m.  rey.  (Decembre  1841.) 

AprAs  avoir  expose  les  deux  series  d’experiences  tentees ,  et  les 
rAsultats  observes,  M.  Rey  s’exprime  ainsi :  «  Par  nos  experiences, 
nousconfirmons  ce  point,  savoir.  que  si  la  salive  du  chien  a  la  pro¬ 
priety  de  faire  naitre  la  rage  chez  le  mouton,  celui-ci  ne  pour- 
rait  la  donner  par  inoculation  aux  animaux  de  Vrspece  canine, 
et  que  si  les  moutons  ne  sont  pas  susceptibles  de  communiquer 
directement  la  rage  aux  animaux  de  leur  espece,  c'est  que  leur 
morsure,  grdce  a  la  disposition  de  leur  systeme  dentaire,  est 
peu  favorable  d  I'inoculation.  D’un  autre  cdte ,  nous  contribue- 
rons  A  prouver  que  tous  les  individus  d'une  meme  espece  peuvent 
se  transmetlre  cette  affection,  et  que  les  carnivores  seuls  ont  le 
funeste  don  de  la  communiquer  aux  autres  especes  d’ animaux.* 
La  premiAre  sArie  d’experiences  consistait  dans  la  communication 
du  chten  au  mouton  par  morsure;  la  seconde  consistait  dans  la 


JOURNAUX  ALLEMANDS.  495 

communication  par  inoculation  arti/icielle  du  mouton  auchien.et 
du  mouton  aux  animaux  de  son  espfece  (1). 


JOURNAUX  BELGES. 


Annales  lie  la  Society  lie  anedecine  ale  SSaaid. 

RECIIERCHES  Still  LES  APPARENCES  V1SUELLES  SANS  OBJET  EXTERIEUR  , 
CONNUES  SOUS  LE  NOM  VULGA1RE  DE  MOOCHES  VOLANTES ;  TAR  M.  LE 

docteor  sotteau.  (Scptembre  1842.) 

Ge  Mdrnoire  a  surtout  pour  objet  do  ddlerminer  1c  sidge  ct  la  na¬ 
ture  du  trouble  fonctionnel  qui  donne  lieu  aux  mouches  volantes. 
Cette  partie  de  pathogdnie  y  est  savamment  exposde  et  discutde. 
L’auteur  pense  que  l’humeur  aqueuse  estleseul  milieu  transparent 
ou  elles  puissent  se  produire. 


JOURNAUX  ALLEMANDS. 


Zeitsehrift  fui-  die  gesaminte  luedecines 
herausgegeben  von  F.  W.  Ojipenheim. 

CAS  DE  RA5IOLL1SSEMENT  DU  CERVELET,  PAR  LE  DOCTEUR  SEIDLITZ. 

Lesion  des  mouvements  et  de  V intelligence. 

Mademoiselle  N...  montra ,  le  27  mars  1837,  les  premiers  signes 
d’un  ddsordre  intellcctuel.  Se  trouvant  chez  sa  scour,  elle  devient 
tout  d’un  coup  taciturnc ,  a  les  yeux  continuellcment  fixds  au  ciel , 
et  se  prdcipite  dans  les  bras  de  sa  pavente ,  implorant  son  pardon , 
et  lui  promettant  de  se  corriger. 

Ramende  chez  elle,  son  agitation  continue,  ne  cesse  de  demander 
J  sa  soeur  de  ne  pas  la  prendre  cn  aversion.  La  nuit  du  27  au  28 
mars  se  passe  pour  celte  malacle  sans  qu’clle  puissc  gortter  un  in- 

(I) Notts  compldterons dans  lenumdro  prochain  la  revue  ties  joitrnaux 
frantais. 


696  REV Uli  FRAN(;A1SE  et  etrangEre. 

stant  de  repos  :  elle  est  continuellement  poursuivie  par  l’idfie  d'etre 
devenue  un  objet  d’horreur  pour  le  genre  humain  :  son  unique 
refuge  se  trouve  dfisormais  dans  l’affection  de  sa  soeur. 

Malgrfi  1’agiLation,  la  pcrle  de  somineil  et  d’appfitit ,  N...  n’a  pas 
de  fifivrc,  et  ne  se  plaint  d’aucune  douleur.  On  trouve  au  reste 
dans  ses  antficfidents  l’explicalion  de  ce  derangement  dans  les  idfies. 
Depuis  un  certain  temps,  la  malade  recherehait  la  solitude,  ne  ces- 
sait  de  lire  la  Bible,  et  d’y  trouver  des  sujets  conlinuels  de  repro- 
ches  qu’elle  s’appliquait.  Un  voyage  entrepris  pour  la  distrairc 
n’avait  eu  aucun  effet ,  et  on  avait  fitfi  oblige  de  la  renvoyer  chez 
elle. 

Pendant  tout  l’automme  de  1836,  elle  s’fitait  au  reste  plainte  de 
migraines  continuelles,  et  souffrait  d’un  fitat  de  constipation  per¬ 
manent.  Des  remedes  de  toutes  sortes  n’avaient  pu  hi  soulager, 
malgrfi  que  Ton  y  eftt  joint  les  distractions  et  beaucoup  d’exercices 
corporels.  Quatorze  jours  avant  la  crise  dont  nous  avons  parlfi ,  les 
maux  de  tfite  avaient  disparu  pour  faire  place  A  des  douleurs  abdo- 
minales  que  Ton  traita  comme  une  nevrose.  Deux  ou  trois  jours 
avant  les  accidents  qui  fixfirent  l’attention  sur  son  <Stat  intellectuel , 
on  remarqua  chez  elle  de  fortes  congestions  a  la  tfite  et  un  cliange- 
ment  notable  dans  toute  son  habitude  extfirieure.  Sa  dfimarche  prit 
un  caractfire  frappant  de  roideur,  et  sa  tfite  fitait  penchee  en  arrifere. 
Sa  figure,  qui  auparavant  fitait  tres  colorfie  ,  est  maintenant  d’une 
pAleur  rcmarquable. 

Soupqonnant  une  affection  du  cerveau,  et  particulierement  du 
cervelet  et  de  la  moelle  allongfie  comme  cause  de  ces  plifinomenes, 
le  mfidecin  de  la  malade  fit  appliquer  douzc  sangsues  A  la  nuque, 
recommandant  de  les  faire  beaucoup  saigner;  A  l’intfirieur,  il  fait 
prendre  du  tartrate  soluble  A  fortes  doses  ( 16  grains  en  vingt- 
qnatre  heures).  Cette  dernifire  prescription  est  motivfie  par  une  sur- 
excitation  extraordinaire  de  l’appareil  gfinfirateur  chez  une  femme 
qui,  jusqu’alors,  fitait  restfie  chaste,  malgrfi  les  combats  intfirieurs 
qu’elle  avait  A  soutenir  contre  des  dfisirs  se  faisant  jour  avec  une 
violence  inaccoutumfie. 

Du  29  au  30,  peu  de  changements  dans  l’fitat  de  la  malade  ;  elle 
delire  toujours  dans  le  infime  sens ,  parle  de  sa  mort  prochaine 
comme  d’une  expiation  nficessaire.  Le  tartrate  soluble  amfine  quel- 
ques  selles ;  mais  le  front  est  brfflant ,  et  elle  se  plaint  de  douleurs 
dans  la  tfite.  Nouvelle  application  de  liuit  sangsues.  De  plus ,  on 
ordonne  de  raser  les  cheveux,  et  d’appliquer  d’une  manifire  con¬ 
tinue  deux  vessies  pleines  de  glace,  1’une  sur  le  front,  l’autre  A  la 
partic  postfirietire  de  la  tfite.  Pour  la  nuit ,  on  prescrit  Zi  grains  de 


JOURKAUX  ALLliSIANDS. 


Zi9? 


poudre  de  Dower,  1  grain  de  digitate;  on  fait,  de  plus,  a  la  partie 
interne  du  bras,  des  frictions  d’onguent  mercuriel  et  de  tartre  dmd- 
tisd,  pour  rappeler  une  eruption  qui  maintenant  avail  disparu. 
L’opiuin  avait  procurd  un  peu  de  repos  a  la  malade  ;  mais  ses  iddes 
ddlirantes  n’en  suivaient  pas  moins  leur  cours.  Ses  manifestations 
de  tendresse  envers  sa  soeur  cessent  tout  d’un  coup ;  elle  se  croit 
maintenant  donee  d’un  genie  prophdtique.  A  l’emploi  des  moyens 
extdrieurs  on  ajoute  celui  du  tarlre  dmdtisd  &  hautes  doses. 

II  en  rdsulte  une  ddpldtion  notable  des  vaisseaux  ,  et  l’afflux  du 
sang  vers  la  tdte  diminue.  Elle  a  des  nausdes  continuelles  que  l’on 
a  soin  d’entretenir.  Les  selles  sont  abondantes,  mais  son  urine  cst 
notablement  troublde  dans  sa  coloration ,  et  1’odeur  en  est  pdnd- 
trante.  A  ces  phdnomimes  se  joint  celui  d’unc  sdcrdtion  d’un  liquide 
que  Ton  croit  venir  des  ovaires,  sdcrdtion  qui  se  fait  avec  une  telle 
abondance  que  deux  matelas  en  sont  totalement  traversds.  Ce  li¬ 
quide  est  au  reste  d’une  odeur  trds  fdtide ,  et  l’dmission  est  suivic 
de  grandes  douleurs  dans  la  rdgion  lombaire. 

L’emploi  de  l’acdtate  de  morphine  amene  quelques  repos ,  mais 
est  bientdt  suivi  de  congestions  plus  fortes  el  de  vomissements.  La 
malade  se  plaint  maintenant  de  douleurs  intoldrables  le  long  de 
la  moelle  epinifere,  surtout  vers  la  sixidme  on  septidme  vei'tdbre 'dor- 
sale.  Des  vomissements  continuels  la  jettent  dans  un  grand  abatte- 

Jusqu’au  13  avril,  dpoque  de  la  mort  de  la  malade ,  les  phdno- 
menes  morbides  que  nous  venons  de  signaler  ne  firent  qu’accroitrc 
d’intensitd.  II  s’y  joignit,  comme  il  est  facile  de  le  concevoir,  des 
symptdmes  de  paralysie  gdndrale  ;  et  dans  les  derniers  temps,  la 
deglutition  dtait  presque  impossible. 

L’autopsie  est  l'aite  quarante-huit  heures  aprds  la  mort.  L’auteur 
de  I’obscrvation  dit  qu’il  s’atlend  it  trouver  de  graves  ddsordres 
dans  le  cerveau.  II  ajoute  que  dans  les  premiers  jours  de  sa  mala- 
die,  N...  dprouvait,  outre  des  maux  de  tete  intoldrables,  un  grand 
bruissement  dans  lesoreilles  et  une  sensation  singulifere  qu’elle  com¬ 
pare  a  des  bulles  qui  dclatent. 

L’aulopsie  de  la  moelle  dpiniere  ne  fut  pas  faite ;  mais  I’auteur 
fit  avec  soin  celle  du  cerveau  et  des  organes  abdominaux. 

La  bolte  osseuse  presente  l’dpaisseur  normale.  La  dure-mere 
aussi  ne  prdsente  rien  d’extraordinairc.  Sous  la  pie-mfere,  dans  la 
rdgion  paridtale  ,  se  trouve  des  plaques  d’nne  exsudation  jaunfltre 
ressemblant  a  de  la  bile ;  mais  ni  cette  membrane  ni  l’aracbnoi'de  ne 
prdsentent  aucune  trace  d’inflammation.  Les  vaisseaux  de  cette  der- 
nifire  membrane  sont  plus  dislendus  qu’4  l'ordiuaire  par  le  sang. 


498  REVOE  FRANfjAISE  ET  ETRANGERE. 

Le  cervelet  seul  ct  le  pont  de  Varole  prdsentent  de  grands  change- 
ments ,  car  le  reste  de  la  substance  cdrdbrale  est  dans  I’dtat  normal. 
Le  cervelet  et  le  pont  de  Varole  dtaient  notablement  ramollis,  mais 
surtout  le  pont  de  Varole,  qui  se  laisse  dlendre  cotnme  un  fromage 
cn  decomposition.  Le  ramollissement  du  cervelet  n’dtait  pas  aussi 
avancd ;  il  se  faisait  remarquer  par  la  ddpldtion  complete  de  ses 
vaisseaux. 

Les  intestins ,  l’eslomac,  le  foie,  la  rate,  sont  dans  leur  dtat 
normal;  Putdrus ,  plus  dpais  quedans  l’dtat  normal ,  prdsentait  une 
vascularitd  remarquable  surtout  au  col ;  la  coloration  de  l’organe 
dtait  d’un  bleulivide;  les  ovaires  dtaient  petits  et  durs.  L’dtat  de 
congestion  de  Putdrus  suflit-il ,  dit  l’auteur,  pour  expliquer  cette 
sdcretion  anormale  si  abondante  dontil  est  fait  mention  dans  l’ob- 
servation?  II  pense  que  oui;  cette  sdcrdtion  ne  pent  venir  des  ovai¬ 
res,  qui  dtaient  petits  et  compactes. 

Quant  aux  ldsions  du  cervelet  etdu  pont  de  Varole,  Pauteur,  en 
dloignant  l’idee  d’inflammation  dans  cesorganes,  croit  que  leur 
ramollissement  remonte  A  une  dpoque  avancde.  Deux  ans  ddjA 
avant  samort,  la  malade,  outre  d’intoldrables  mAuxde  tdte,  avait 
plus  de  lenteurdans  ses  mouvements;  la  moindre  marche  la  fati- 
guait ;  sous  Pempire  de  cet  dtat  nerveux ,  la  menstruation  se  faisait 
pdniblement  etpeu  abondamment.L’dpoque,  du  reste,  ou  la  malade 
a  succombd  a  dtd  remarquable  a  Saint-Pdtersbourg  par  la  grande 
quahtitd  d’affections  cdrdbrales  qui  y  regndrent. 


JOURNAUX  ESPAGNOLS. 


Keiista  metlica.  Periodico  mengual,  Cadiz. 

ANALISIS  FISIOLOGICA  DE  LA  INTBLIGEXCIA  ,  POD  EL  PItOFESSOR 
D.  JOSE  M.  SANTDCHO. 

Numdro  de  Mars  1841. 

Le  professeur  Santucho  est  ennemi  de  la  synthdse;  il  n’adople 
avec  confiance  que  l’analyse;  il  n’aime  pas  la  mdtaphysique ;  il 
ddtesle  l’ontologie;  il  s’arrete  avec  predilection  A  l’observation  et  A 
Pexpdrience.  Aussi  ecartera-t-il  toute  discussion  sur  I’Ame,  sur  ses 
facultds ,  sur  ses  rapports  avec  Porganisme,  toutes  choSes  abstraites. 
Sachez  qu’il  a  hofreur  de  l’abs traction,  ce  qui  ne  Pempdchc  pas,  dans 


JOURNAUX  ESPAGNOLS. 


499- 


le  cours  de  son  analyse ,  de  nous  representer  l’abstraclion  comme  la 
plus  importante ,  la  plus  dlevde  de  nos  faculty.  Ce  n’est  pas  la  seule 
contradiction  de  ce  travail ,  qui  se  distingue ,  au  reste  ,  par  un  rare 
altachement  aux  doctrines  de  l’ecole  sensualiste.  Pour  lui ,  Yalteiv 
lion ,  la  riflexion  sont  des  actes  passifs ;  car  il  ne  voit  en  ellcs  que 
des  iddes  se  prdsentant  it  l’imagination  plus  vives  que  les  autres. 
Cependant ,  il  dit  que  la  volonte  est  une  faculty  en  vertu  de  laquelle 
l’homme  determine  librement  ses  actions;  il  dit  encore  que  le  ju- 
gement  et  le  raisonnement  consistent  dans  le  choix ,  la  creation  et  la 
combinaison  des  iddes  acquises  par  les  sens ,  conserves  par  la  md- 
moire  ou  assocides  par  l’imagination.  Or,  vouloir,  choisir,  crder, 
combiner,  sont  des  faits  dminemment  actifs. 

Quant  aux  donndes  physiologiques  de  ce  travail,  dies  se  borncnt 
it  faire  au  cerveau  l’honneur  de  toutes  les  operations  de  l’entende- 
ment ,  ce  que  personne  ne  conteste.  11  parait  mdme  rapporter  it 
cet  appat-eil  tons  les  plidnomenes  aflectifs;  car  il  accuse  certains 
pbysiologistes  d’avoir  placd  dans  des  orijanes  autres  que  le  cer¬ 
veau  les  penchants  qui,  dit-il,  s’y  font  sentir  plut&t  coniine  eftets 
que  comme  causes. 

Il  termine  en  exprimant  l’espoir  que  la  sdverc  observation  et  la 
ddfiance  des  theories  parviendront  a  completer  nos  connaissances 
sur  les  dldments  intellectuels  de  la  passion. 

JUDICIO  CRITICO  DE  LA  ANALISIS  FISIOLOGICA  DE  LA  IKTELIGENCIA  , 

ESCRITA  POR  EL  PROFESSOR  D.  J.  M.  SANTUCHO ,  POR  JOSE  MARIA 

ESTRADA. 

Numdros  d’Avril  et  de  Mai  1841. 

Le  mdmoire  de  M.  Santucho  a  trouvd  en  M.  Strada  un  adver- 
saire  qui  nes’estpas  fait  attendre.  Cet  dcrivain  oppose  a  lapassivitd 
de  l’entendement  1’activitd  du  mot  qui  rdagit  sur  les  impressions 
en  vertu  d'une  force  propre,  et  qui  est  accessible  it  l’observation 
de  chacunde  nous.  Ildtablit :  1°  que  l’hommemanifeste  des  families 
et  opdre  des  actes,  inexplicables  par  la  seule  intervention  des  sensa¬ 
tions  ,  ct  impossibles  par  la  seule  organisation  ;  2°  que  ces  facultds 
et  ces  actes  ddrivent  d’un  principe  distinct  de  la  matidre ;  3°  que  le 
moyen  de  s’en  convaincre  consiste  it  observer  impartialement ,  exa¬ 
miner  attentivement  les  actes  humains;  it  les  classcr  en  en  signa- 
lant  les  diversitds. 

Bien  que  la  reponse  de  M.  Estfada  soil  empreinte  d’un  caractdre 
plus  pbilosophique ,  nous  regrettons  d’y  voir  le  efttd  physiologique 
de  la  question  entidrement  oiiblid.  Sous  ce  rapport,  il  est  peut-dlre 
restd  infdrieur  it  son  adversaire ,  qtii  a  associd  tant  bldn  que  mal 
la  doctrine  de  Condillac  it  celle  de  Gall. 


-500 


REVUE  FRANCHISE  ET  ETRANGfiRE. 


CURACION  DE  LA  HEMERALOPIA  Y  DE  LA  AMACROSE  IRRITATIVA  , 

POR  MEDIO  DE  LA  PRIVACION  DE  LA  LUZ. 

'  II  s’agit,  dans  cet  article ,  de  quelques  cas  de  gudrison  rapports 
par  un  journal  amdricain.  Le  rddacleur  les  menlionne,  parcc  qne 
la  methode  signalee  dans  ce  journal  est  cn  usage  depuis  longtemps 
chez  les  oculistes  espagnols,  tels  que  les  docleurs  D.  Manuel  llancds, 
D.  Antonio  Espaiia  etD.  Andrds  Joaquin  Azopuedo.  Les  casd’hdmera- 
lopie  qui  y  sont  mentionnds  ont  die  produits  chez  des  soldats  exposes 
4  une  lumiere  solaire  pendant  un  temps  prolongd.  Un  sdjour  pro¬ 
longd  daDS  l’obscuritd  devait  ndcessairement  en  amener  la  gudrison. 
Mais  s’agit-il  la  d 'amaarose  irritative?... 

Kepei-torio  iiietliew  lie  la  Societal!  lie 
Emulacioii  i!e  Barcelona. 

SOBRE  LA  FISIOGNOMONIA ;  MEMORIA  LEIDA  EL  26  DE  SETIEMBRE 
DE  1841,  POR  EL  SOCIO  D.  FRANCISCO  VINADER. 

L’auteur  divise  la  Fisiognomonia  ( physiognomonie )  en  expres¬ 
sion  naturelle  ou  infuse  et  en  artificielle  ou  dtudidc.  La  premifere 
est  commune  aux  liommes  et  aux  animaux ,  cn  raison  du  ddvclop- 
pement  de  l’organe  ou  de  la  facultad  fisiognomonica,  qui  corres¬ 
pond  probablenicnt  a  l’imitativile  des  phrdnologistes ;  la  seconde 
est  le  rdsultat  de  1’observation ,  et  peut  etre  cnseignde. 

Les  ddtails  dans  lesquels  entre  M.  Vinader  ne  sont  pas  nouveaux, 
et  sont  peu  nombreux.  11  a  eu  toutcfois  le  bon  esprit  de  considdrer 
la  physionomie  au  point  de  vue  symptomatiqne,  ce  qui  donne  a  son 
court  travail  quelque  intdrdt. 

UTILIDAD  DEL  INSLAMIENTO  EN  LAS  ENFERMEDADES  MENTALES, 

POR  J.  C.  Y  F. 

L’utilitd  de  l’isolement  dans  le  trailement  de  l’alidnation  mentale 
est  slmplement  rappelde ,  avec  les  considdrations  gendrales  habi- 
tuellement  invoqudes  a  l’appui  de  ce  systtmc. 

DE  LOS  AFFECCIONES  MORALES  Y  SU  INFLUENCIA  EN  LA  PRODUCION  DE 

las  enfermedades  en  general  {Memoria  leida  el  10  de  octobrc 

1841,  por  el  socio  D.  Mariano  Segarra). 

Le  rddacteur  donne  une  idde  fort  reslreinte  de  ce  mdmoire ,  cn 
disant  qu’il  se  limite  4  quelques  donndes  prdliminaires  auxquelles 
doivent  succdder  des  travaux  ulidrieurs  du  mdme  auteur  sur  les  af¬ 
fections  morales. 


SOCIETES  SAVANTES.  501 


SOCIETES  SAVANTES. 


Academie  dies  Sciences  de  Paris. 

Stance  du  3  avril  1843. 

M.  Serres  lit  un  memoire  intitule  :  Observations  sur  la  trans¬ 
formation  ganglionnaire  des  nerfs  de  la  vie  organique  et  de  la 
vie  animate.  Coinmc  ces  observations,  au  nombre  de  deux  seule- 
ment ,  ont  ttt  faites  sur  deux  jeunes  gens  qui  ont  succombe  a  une 
lit v re  typhoi'de,  l’honorable  membreen  conclutque  les  prodromes 
de  cctte  lievre  sont  peut-ttre  les  prodromes  de  cetle  transformation 
ganglionnaire.  Cetle  conclusion  ,  osons  le  dire,  cst  un  pen  liardie, 
en  presence  d’une  maladie  dont  tant  de  malades  sont  victimes  et 
dont  les  caractferes  anatomo-patliologiques  sont  si  connus  et  si  aists 
a  verifier  dans  nos  hOpilaux.  Nous  reviendrons  non  sur  celte  asser¬ 
tion  du  savant  acadtmicien ,  mais  sur  les  observations  qui  y  ont 
donne  lieu. 

Academic  royaie  de  ITIcdccine. 

Stance  du  14  mars. 

T  Li  ME  U 11  SQUIR1U1EUSE  OCCUPANT  LA  PLACE  DES  DEUX  LOBES 
ANTERIF.URS  DU  CERVEAU. 

M.  Velpeau  presente  une  piece  d’anatomie  palhologique  assez 
inttressante  au  point  de  vue  de  la  phrdnologie.  II  s’agit  d’un  per- 
ruquier  tres  loquace  et  trds  adonnd  aux  femmes ,  qui ,  entrd  a  la 
Charild  pour  une  affection  des  voies  urinaires ,  succomba  en  pen 
de  temps  dans  un  dlat  d’affaissement  progressif.  A  l’autopsie ,  on 
trouva  une  tumeur  trds  volumineuse,  de  nature  squirrheuse,  ddve- 
loppde  dans  la  faux  du  cerveau  et  ayant  pris  la  place  des  deux 
lobules  anterieurs.  Ce  fait  est  uu  de  ceux  qui  peuvent  etre  opposes 
a  l’opinion  de  M.  Bouillaud,  qui  place  dans  les  lobes  anldrieurs 
1  'organe  legislateur  de  la  parole. 

Societe  de  medecine  pralique. 

Stance  du  2  ftvrier  1842.  —  Prtsidence  de  M.  Fouquier. 

I-lYDROPIIOBIE  AIGUE  APRES  UN  AN  D’lNCUBATION. 

M.  Duperthuis  donne  lecture  d’une  observation  de  rage  commu- 
niquee ,  qui  mtrite  d’etre  rapportte  dans  son  entier.  Nous  la  repro- 
duirons  dans  le  prochain  numero  avec  la  discussion  qui  a  suivi 
cette  lecture.  Nous  reproduirons  tgalement  une  observation  ana¬ 
logue  et  trfes  ttendue  de  M.  Aubanel. 


502 


milLIOGBAPHIE. 


B1BLI0GRAPHIE. 


DE  L’IDIOTIE  CHEZ  LES  ENFANTS, 

El'  DES  AUTRES  PARTICULARITES  D’lNTELLtGENCE 

KT  DES  CAHACTBHES 

QUI  NliCESSITENT  POUR  EUX  UNE  INSTRUCTION 
ET  UNE  EDUCATION  SPiiCIALES.  — DE  LEUR  RESPONSABIL1TE  MORALE; 

PAR  FELIX  VOISIN, 


Pour  le  moraliste,  pour  le  legislateur,  lMducation  est  un  ensemble 
de  moyens  approprids  au  but  que  l’homine  est  appeie  a  poursuivre 
dans  ses  relations  avec  lui-meme ,  avec  le  monde,  avec  la  socifMA 
et  avec  Dieu.  Pour  le  physiologiste ,  pour  le  mddecin  ,  l’education 
est  plus  specialement  un  ensemble  de  moyens  approprids  aux  be- 
soins  de  l’organisme  nerveux,  qui,  sans  elle,  restant  pour  ainsidire 
inaclieve,  ne  saurait  concourir  a  la  manifestation  des  facullds  morales 
et  intellectuelles.  Le  mfidecin  voit  done  dans  F (Education  une  source 
d’influenccshygidniques  etthdrapeutiques,  Elle  forme  lecompldment 
de  Fhygifene  en  fournissant  aux  aptitudes  psycho-cilrebiales  de  l’en- 
fant,  lorsqu’elles  sont  normales  ,  les  elements  excilatcurs  que  ren- 
ferme  la  tradition  sociale,  et  qui  doivent  servir  a  les  exercer  et  a  les 
developper.  Elleformele  complement  de  latherapeutique,  en  don- 
nant  a  ces  aptitudes ,  lorsqu’elles  sont  anormales,  une  direction 
habile,  une  impulsion  speciale  et  energique ,  en  harmonie  a  vec  les 
forces  encore  viyes  qu’il  faut  savoir  decouvrir  et  feconder.  Les  fa- 
cultiis  de  l’homme  frappe  d’idiotisme  ne  sont  pas,  en  general, 
compietement  inactives  :  tandis  que  les  unes  sommeillent  et  sem- 
blent  condamneesaun  eternel  silence,  il en  estd’aulresqui  veillent 
et  qui  suHisent  encore  pour  manifester  sa  nature.  II  en  resulte  que 
les  malheureux  idipts  ne  doivent  pas  tons  fit  re  confondus  dans  art 
mfime  deiaisscment.  II  en  resulte  qu’au  lieu  de  se  borner  a  assurer 


BIBLIOGRAPHIC. 


503 


tear  existence  v^gfSlalive,  ia  charity  publiquc  doit  enfin  les  faire 
participer,  par  quelques  cdtes  plus  ou  moins  restreinls,  a  la  vie 
sociale,  la  vie  rdelleinent  hutnaine.  Elle  le  doit ,  parce  qu’elle  le  peut. 
Si  elle  a  tant  tardy  &  le  faire,  c’est  sans  doute  parce  qu’elle  n’a  pas 
cru  a  cette  possibility.  Cette  possibility  une  fois  dymontree ,  et  elle 
ne  peut  l’y.tre  que  par  le  succes,  les  bonnes  voiontys,  jusqu’alors 
faibles  et  dycouragyes ,  deviendront  ardenles  et  opiniatrcs.  Mais  la 
dymonstration  est  une  oeuvre  de  science  profonde  et  d’expyrience 
laborieuse:  s’il  appartient  aux  medecins  de  rentreprendre,  il  est 
du  devoir  des  gouvernements  et  des  corps  scientiflques  lygalement 
constituys  d’en  fournir  les  principaux  yiyments. 

Le  moment  est  arrivd  ou  cette  grande  lache  va  etre  entreprise 
sur  une  grande  ychelle.  «  Leconseil  gynyraldes  hospices,  ditJVl.Voi- 
sin ,  toujours  preoccupe  du  soin  d’ameliorer  le  sort  des  aliynys , 
vient  de  prendre  en  considyratiou  particuliere  la  scule  et  dernifere 
classe  de  cesmalheureuxqui,  jusqu’a  pi-ysent,  hit  restye  en  quelque 
sorte  dans  I’oubli  :  je  veux  parler  des  enfauts  idiots.  Cette  adminis¬ 
tration  supyrieure ,  qui  cherche  et  vent  le  bieu  en  toute  chose ,  a 
entendu  la  voix  des  hommes  qui  n’ont  point  compiytement  deses- 
pyrd  de  ces  infortunes;  elle  apensy  avec  ettxqu’il  y  avail  des  dis¬ 
tinctions  it  faire  et  it  clablir  enlre  des  individus  compris  sous  cette 
fatale  dynomination  ,  et  qu’il  etait  possible  d’en  appeler  quelques 
uns  a  une  partie  del’existence  intellecluelle  et  morale  propre  a  l  liu- 
manite.  »  11  n’en  fallait  pas  da  vantage  pour  que  les  medecins,  qui 
dyjit  avait  tenty  des  oeuvres  partielles  et  restyes  isolees ,  accourus- 
seut  au  premier  signal.  C’ytait  leur  voeu  le  plus  cher.  Ils  avaient 
manque  d’appui  et  conservy  leur  foi ;  cet  appui  leur  est  offert ;  ju- 
gez  de  leur  empressemcnt  a  seconder  d’aussi  puissantes  coopy- 
ratiqns. 

M.  Yoisin ,  mydecin  en  chef  de  l’hospice  de  Bicfitrc ,  ne  pouvait 
manquer  de  se  presenter  4  un  appel  que  tant  de  fois  il  avait  sollicile 
et  qu’il  avait  si  vivement,  si  impaliemment  attendu.  En  homme 
prypary  de  longue  main  a  l’ceuvre  dont  il  vient  d’ytre  charge,  il 
emploie  5  agir  le  temps  que  d’autres  auraienl  employe  a  mediter. 
Il  improvise  h  la  fois  un  rapport  verbal  devant  one  commission 
nommye  par  l’Acadymie  des  sciences  morales  et  politiques ,  et  un 
mymoire-programme  devant  l’Acadymie  royale  de  mydecine.  Il  avait 
yty  ymu  par  la  dycision  du  conseil  gynyral  des  hospices  et  par  l’inlcr- 
vention  spontanye  de  l’Acadymie  des  sciences  morales  et  politiques, ; 
il  yprouve  le  besoin  d’y.mouvoir  it  son  lour  l’Acadymie  royale  de  my¬ 
decine.  Ce  n’est  pas  assez  que  Tadministration  et  la  philosophic 
soient  reprysentyes  dans  les  conseils  qui  protfegent  son  oeuvre,  il  veut 


504 


BIBLIOGRAPHIE. 


encore,  et  avec  raison  ,  que  la  science  mddicale  y  compte  ses  plus 
dignes  interprfttes.  11  prie  l’Acaddraie  royale  de  mddecine  de  vou- 
loir  bien  nommer  une  commission  qui  le  suive  dans  ses  travaux , 
et  qui  lui  offre  aide ,  conseils  et  patronage ;  et  tout  en  lui  adressant 
modeslement  cette  demande ,  il  expose  ses  plans ,  ses  vues ,  ses 
espdrances.  G’est  ce  mdmoire-programme  que  M.  Voisin  vient  de 
publier  et  que  nous  desirons  faire  connaitre  a  nos  lecteurs.  A  la  suite 
de  ce  travail ,  sont  rdunis ,  sous  le  titre  commun  que  nous  avons 
reproduit  en  tdte  de  cet  article,  les  m (-moires ,  les  rapports  et  les 
notices  publies  a  diverses  dpoques  par  l’auteur  sur  le  mfeme  sujet , 
et  dont  nous  ne  parlerons  point. 

Esquirol  a  defini  l’idiotie  :  «  Cet  etal  parliculier  dans  lequel  les 
faculty intellectuelles  nc  sesont  jamais  manifestoes,  ou  dans  lequel 
elles  n’ont  pu  se  ddvelopper  que  trfes  imparfaitement  ».  M.  Voisin 
ne  peut  agree r  celte  definition,  parce  qu’elle  ne  laisse  pas  entre- 
voir  la  difference  qui  existe  entre  les  diverses  facultes,  ni  la  possi- 
bilite ,  pour  les  lines  ,  d’exister  et  de  se  developper,  dans  1’absence 
des  autres.  «  Pour  connaitre  toutes  les  espfeces  d’idioties,  dit-il, 
pour  s’apercevoir  de  ce  qui  manque  dans  une  tfite  quelconque  de 
l’esp&ce  humaine ,  il  est  essentiel  avant  lout  de  connaitre  la  nature 
de  l’homme  dans  son  ddveloppement  integral ;  il  faut  savoir  quels 
sont  les  elements  instinctils,  intellectuels,  moraux  et  perceplifs  qui 
entrent  dans  la  constitution  de  notre  entendement ,  en  d’autrester- 
mes,  les  elements  qui  par  leur  ensemble  etleurharmonie  constituent 
l’homme  comme  animal,  l’bomme  comme  etre  moral ,  et  l’liomme 
comme  etre  intellectuel  et  perceptif.  L’idiolie  ne  respecte  aucune 
faculte,  de  quelque ordre  qu’elle  puisse  etre,  et  n’a  point  de  siege 
determine.  Elle  peut  frapper  l’liomme  partiellement  et  compldte- 
ment,  dans  toutes  les  virtualites  de  son  etre.  Tantdt  elle  le  frappe 
dans  ses  instincts  de  conservation  ou  de  reproduction ,  tant6t  elle 
le  frappe  dans  ses  sentiments  moraux ,  tantdt  dans  ses  puissances 
intellectuelles  et  tantdt  dans  ses  facultes  tfe  perception ,  et  elle  peut 
le  frapper  dans  l’un  ou  l’autre  de  ses  pouvoirs  fondamentaux ,  sans 
que  les  autres  cessent  pour  cela  de  remplir  ce  que  j’appellerai  vo- 
lontiers  leurs  fonctions  individuelles.  TantOt  enfin,  et  c’est  le  der¬ 
nier  degre,  elle  frappe  etdetruit  tout,  et  tout  it  la  fois,dans  riiomme ; 
elle  ddlr nit  tout l’fitre  instinctif,  lout  I’atre  moral,  tout  l’6tre  intel¬ 
lectuel  et  tout  l’fitre  perceptif;  l’ombre  de  l’animal  et  del’liomme 
alors  n’est  pas  mtaie  apercue...  Dans  I’d  tat  actuel  de  la  science, 
l’idiotie  pourrait  done  Gtre  ddfinie ;  Cet  dtat  parliculier  dans  lequel 
les  instincts  de  conservation  et  de  reproduction ,  les  sentiments 
moraux  et  les  pouvoirs  intellectuels  et  perceptifs  ne  se  sont  jamais 


BIBLIOGRAPHIC. 


505 


manifestos,  ou  cet  flat  particulier  dans  lequel  ces  difTdrentes  vir- 
tualitds  de  notre  ctie,  ensemble  ou  sdpardment,  ne  sc  sontqu’in- 
parfaitcment  devclnppees.  » 

M.  Voisin  admet  quatre  categories  d’idiolie.  Dans  la  premifere , 
l’idiotie  est  complete  :  ces  cas  sont  rares,  mais  ils  existent  ndan- 
moins;  dans  la  seconde  sont  placds  les  idiots  «  moins  maltraitOs 
par  la  nature ,  mais  cependant  singulierement  dangereux  pour  eux- 
mfirnes  comme  pour  la  societO  :  ce  sont  ceux  dent  les  penchants 
infOrieurs  sont  complOtement  et  fonement  ddveloppcs ,  tandis 
que  les  facultds  intellectuelles  et  les  sentiments  inoraux  sont  it  peine 
ebauebes  dans  leur  constitution  ; »  a  la  troisieme  categoric  appar- 
tient  I’idiotie'  qui  atteint  particllement  I’ensemble  des  facultes. 

«  L’idiot  de  celte  espfcce  aura  les  penchants  conservateurs  de  l’es- 
p&ce  humaine,  mais  il  ne  les  aura  pas  lous:  un  ,  deux  ou  trois  lui 
feront  ddl'aut.  II  possOdera  Ogalement  les  sentiments  moraux  ,  mais 
l’un  ou  l'autre  de  scs  attribuls  superieurs  manquera  dans  sa  tote. 
11  se  fera  remarquer  aussi  par  scs  facultOs  intellectuelles  et  pcrcep- 
tives;  mais  le  nombre  n’en  sera  point  complel,  et  on  ne  pourra 
non  pins  le  placer,  sous  ce  dernier  rapport,  au  niveau  de  l’organisa- 
tion  commune.  Son  idiotie,  regardde  jusqu’a  present  d’une  maniere 
si  vague,  si  banale  et  si  gOnOrale,  se  compose  done  d’idioties  par- 
tielles  qui  le  frappent  dans  chaque  ordre  de  ses  facultds.  ■>  C’cst  cede 
forme  de  l’idiolie  qui,  selon  M.  Voisin ,  doit  appeler  plus  particu- 
lieremcnt  l’atten Lion  du  mddecin.  D’une  part,  les  idiots  de  cette 
catdgorie  peuvent  ais^ment  succomber  aux  excitations  exterieures 
qui  en  font  des  criminels  aux  yeux  du  vulgairc ;  et  de  l’autre ,  ils 
peuvent  aisgment  aussi  repondre,  dans  la  mesure  de  leur  capacild 
naturelle,  ii  l’instruction  ct  it  lYdueation  qn’on  ieur  donne.  A  la 
quatrifeme  categoric  appartiennent  ces  idiots  «qui  se  rapprochent 
davantage  encore  de  l’homme  ordinaire ,  quoique  bien  ostensible- 
ment  privfs  de  quelqucs  facultes  sup.tirieures  (comparaison  et  cau- 
salitd. )  »  M.  Voisin  ddplore  les  condamnalions  qui,  selon  lui,  pen- 
plent  les  prisons  et  les  bagnes  de  pareils  idiots.  La  socidte ,  dit-il , 
devait  sans  doute  les  metlre  dans  l’im possibility  de  nuire ,  mais  elle 
ne  devrait  pas  tletrir  leurs  families.  Avant  d’accuser  les  juges  d’une 
aussi  aveugle  sdvdrite ,  il  serait  peut-etre  necessaire  de  leur  donner 
uue  notion  plus  nette ,  plus  prdcise,  plus  exacte  des  caractbrcs  dif- 
fdrenliels  de  cette  forme  de  l’idiotie ,  qui ,  comme  le  dit  M.  Voisin 
lui-m6me,  rapproclic  celuiquien  est  atteint  dcl’homme  ordinaire . 

Apres  avoir  exposd  ses  idees  nosologiques  ct  exprime  ses  veux 
philanthropiques  relatifsaux  idiots,  M.  Voisin  prdsente  le  cadre  qu’il 
a  tract!  et  qu’il  ddsire  remplir  pour  chacun  de  ceux  qu’il  appelle  ses 
ANN.  med.-psvc. -r.  t.  Mai  ISIS  II.  33 


506  BIBL10GKAPH1E. 

pauvres  enfants.  Ce  cadre ,  conforme  aux  donndes  de  ia  psycho¬ 
logic  de  Gall  et  surtout  de  Spurzheim ,  est  destind  a  recueillir  md- 
thodiquement  a  leur  cnti-de  dans  l’hospice  tousles  reriseignements 
concernant :  1°  leurs  instincts  de  conservation  et  de  reproduction 
et  leurs  penchants  infdrieurs ;  2°  leurs  sentiments  moraux;  3"  leurs 
facultds  intellectuelles ;  /Fleurs  facultds  de  perception.  «  De  cette 
manidre,  dit-il  aux  acaddmiciens  mddecins,  comme  il  l’a  dit  aux 
acaddmiciens  philosophes ,  de  cette  manidre  vous  saurez  dans  quel 
dtat  nous  aurons  pris  nos  idiots ,  vous  aurez  un  point  de  ddpart ,  un 
terme  de  comparaison ,  et  vous  pourrez  apprdcier  avec  plus  d’exac- 
titude  et  de  vdritd  les  rdsultats  de  nos  efforts.  » 

M.  Voisin  termine  son  mdmoire  par  un  liommage  rendu  a  ceux 
qui  Pont  prdcddd  et  a  ceux  qui  l’ont  secondd  dans  la  carridre  d’a- 
mdlioration  anjourd’hui  enfin  largement  ouverte.  Cet  liommage 
s’adressc  a  M.  Ferrus ,  qui ,  en  1828 ,  organisa  a  Bicdtre  une  dcole 
oil  dtaient  appeids  les  idiots  prdseiitant  quelques  lueurs  de  sensibi- 
litdet  d’intelligence;  a  M.  Falret,  qui,  en  1831,  rdpanditles  mfimes 
bienfaits  a  la  Salpdlridre ,  et  a  M.  Lduret ,  qui ,  en  1839 ,  fit  prdva- 
loir  de  concert  avec  M.  Voisin  un  systdme  d’instruction  et  d’dduca- 
tion  appliqud  aux  malades  de  Bicdtre;  Le  service  des  enfaUtS  idiots 
que  M.  Voisin  organisa  j  en  1833,  dans  Phospice  dela  Cue  de  Se¬ 
vres  ,  et  l’lnstitut  orthophrdnique  qu’il  fonda  eh  183/1,  ne  devaient 
pas  dtre  oublids.  M.  Voisin  ne  les  rappelle  que  pout-  exprimer  le 
regretde  n’avoir  pas  dtd  alors  secondd  malgrd  d’imposants  suffrages. 
Cette  courte  notice  historique  devait  comprendre  Id  nbm  de  1\1.  Se- 
guin ,  qui  s’y  trouve,  en  effet ,  irietitionnd  avec  l’dloge  qtl’il  mdrite 
pour  le  ddvouement  avec  lequel  ce  disciple  d’ltard  a  cotisacrd  sa  Vie 
a  la  thdrapeuliqne  dducatrice  des  tftaliteureUk  idiots.  Notts  nous  as- 
socions  a  cet  dloge ,  et  c’est  avec  plaisir  que  nous  saisissons  cette 
occasion  d’exprimer  a  M.  Seguin  toutbs  nos  sympathies  pout  1’cEUvre 
ardue,  pdnible a  tantd’dgards,  qu’il  poursuit  avec  ime.rare  patience 
et  une  grande  abnegation. 

M.  Voisin  est  un  disciple fldele  et  tervent  del’dcolephrdnologique. 
Celui  qui  dcrit  ces  lignes  n’est  pas  imbu  des  mdmes  doctrines.  Mais, 
a  mon  avis ,  l’dducation  des  enfants  idiots  ne  saurait  dtre  conque  et 
rdalisde  de  deux  manieres  K  et  la  dissidence  des  opinions  doit  dis- 
paraitre  devant  1’identitd  forcde  du  but  et  de  moyens.  Le  sens  com- 
mun  se  fait  jour ,  quand  il  s’agit  de  la  pratique ,  a  travers  toutes  les 
prdtentions  de  la  thcorie.  Ce  sera  toujours  a  la  sensibility  et  a  Pin- 
telligence  que  l’dducateur  des  idiots  s’adressera,  et  IBs  moyens  qu’il 
mettra  en  oeuvre  seront  toujours  ceux  qui  sont  employes  a  Pegard 
des  autres  hommes.  Les  donndes  de  Porganologie  cdrdbrale  peuvent 


BIBLIOGRAPHIC. 


507 


trfes  bien  vivve  en  dehors  dcs  rdalitds  de  la  thdrapeutiqiie  morale  et 
intellecluelle ,  sans  que  celle-ci  en  sonffre  le  moins  da  mondc.  Cela 
Slant,  jc  p  rdf  fere  l’dnergiqne  et  hardie  intervention  d’nn  dissident 
qul  veut  et  qui  agitavee  les  lumifei  es  du  sens  commun,  a  la  doctri- 
naie  et  snperbeprdtention  d’un  coreligiortnaire  qui  disserteraitad- 
mirablement  sansjairiais  vouloir  ni  agir.  L.  C. 


ESSAI  SUR  L’lDIOTIE, 

PROPOSITIONS  SUR  L’EDUCATION  DBS  IDIOTS  MISE  EN  RAPPORT 
AYEC  LEUR  DEGRE  D’lNTELLIGENCE ; 

Par  le  S'  BELHOMMS, 


Nous  venons  de  voir  que  les  premiferes  tentatives  d’dducation  et 
d’instruction  faites  dans  nos  hdpitaux,  dans  le  but  d’amdliorer  l’dtat 
moral  et  intellectuel  des  idiols,  datent  de  1828.  Telle  est  au  moins 
l’dpoque  A  laquelle  les  fait  remonler  M.  Voisin  dans  le  memoire- 
programme  dont  je  viens  de  parler.  II  est  inutile  de  faire  observer 
quel’idde  d'appeler  les  ressourees  d’une  therapeutique  dducatrice 
dans  le  traitement  isole  de  quelques  idiots,  est  certainement 
beaucoup  moins  rdeente.  Ce  n’est  pas  toutefois  cette  idde-Ia  que 
M.  Belhomme  iixe  en  1824,  dpoque  oil  il  publia  sa  thfcse ,  vdritable 
monographic  de  cette  triste  infirmitd.'  Cette  ideedtait  depuis  long- 
temps  la  pensee  de  tous ,  des  ignorants  aussi  bien  que  des  savants ; 
elle  a  mfeme  dte  appliqude  tres  gdndralement  a  l’egard  des  enfants 
idiots  nds  dans  les  families  opulentes  ou  aisdes.  Quoi  qu’ii  en  soit, 
cette  idee  prend,  en  1824 ,  dans  les  dcrits  de  M.  Esquirol  et  dans  la 
these  de  M.  Belhomme,  tin  caractere  nouveau,  en  ce  sens  qu’elle 
appelle  sur  les  idiots  de  nos  hospices  les  bienfaits  d'line  dducation  et 
d’une  instruction  cn  quelque  sorte  communes  et  ofllcielles,  commc 
d’auires  avant  eux  les  avaient  appelds  sur  les  sourds  et  muets.  Ces 
medccins  protestent  contrc  l’abandon  dans  lequcl  on  les  y  Iaisse 
languir;  ils  s’opposent  A  ce-qu’on  ddsespfere  systdmatiquement  de 
leur  avenir  moral  et  intellectuel.  «  Cliargd  de  la  division  dans  la¬ 
quelle  ils  se  trouvent  rdunis ,  j’ai  dd  les  observer,  dit  M.  Belhomme, 
et  lAclier  de  pdndtrer  s’il  n’existe  pas  des  moyens  d’amdliorer  leur 


508 


filBLIOGRAPHUi. 


sort.  Je  crois  qu’on  peut  le  faire  en  Ies  soumetlant  dds  l’enfance  a 
une  Education  tout  &  la  fois  intellectuclle  et  mddicale.  On  apprdcie- 
rait  avec  soin  leur  degrade  capacity  ,  et  l’ou  proporlionnerait  leurs 
travaux  a  leur  intelligence.  Le  mddecin  ies  entourerait  de  toutcs 
les precautions  hygidniques  convcnables,  et  favoriserait  les  efforts 
de  la  nature.  A  l’age  de  la  puberle ,  on  proliterail  de  I’dnergie  qui 
se  ddveloppe  a  cette  dpoque  pour  leur  donner  une  direction  quel- 
conque.  On  aurait  soin  de  regularise!'  leurs  actions ,  ce  qui  mana¬ 
ger  ait  leur  attention.  L’habitude  et  l'iuiitation  seraient,  pour  beau- 
coup  d’entre  eux  ,  les  seules  causes  de  progrds ;  mais  qu’importe 
pourvu  qu’ils  devinssent  utiles !  L’expdrienceet  la  philanthropic dd- 
termineraient  bientOt  quelles  sont  les  rfcgles  les  plus  convcnables  a 
stiivre  dans  ccs  diffdrentes  circonstances.  » 

Cette  citation  nous  suflira  pour  faire  ressortir  la  part  qui  appartient 
a  M.  Belhomme  dans  l’oeuvre  d’cducation  et  d’instruction  des  en- 
fants  idiots.  Cette  part  est  honorable :  aussi  ddsirons-nous  la  rappeler 
ft  tons  ceux  qui  ont  pu  l’oublier.  Nous  regrcttons  (et  M.  Voisin  le 
regrette  plus  que  personnel  qu’elle  n’ait  pas  etd  signalde  dans  le 
memoire  analysd  dans  l’article  precedent.  Cot  oubli ,  toutefois ,  s’ex- 
plique ,  it  mon  avis  au  moins,  par  les  preoccupations  toutes  de  pra¬ 
tique  et  d’execution  qui  se  font  jour  dans  le  travail  de  M.  Voisin  et 
qui  le  dominent. 

Nous  ne  parlerons  pas  davanlage  de  cette  excellente  monogra- 
phie  qui  se  trouve  dans  nos  biblioth&ques  depuis  dix-neuf  ans , 
par  la  ratline  raison  qui  nous  a  fait  passer  complement  sous  si¬ 
lence  les  divers  mdmoires ,  rapports  et  notices  que  le  mddecin  de 
Bicfitre  a  fait  reimprimer  ft  la  suite  de  sa  rdeente  allocution  ft  l’Aca- 
dtlmie  royalede  mddecine:  nous  la  tenons  pour  sullisamment  con- 
nue.  M.  Belhomme  a  eu  le  tort  de  croire  que  sa  these ,  soutenue  en 
1824,  etait  tombde  dans  1’oubli.  C’est  ft  cette  erreur,  sansdoute, 
que  nous  devonsla  brochure  de  70  pages,  rdeemment  publide ,  et 
qui  en  est  la  rdimpression  tcxtuelle.  Nous  serions  toutefois  injuste 
enversnotre  confrere  si  nous  ne  disions  pas  qu’en  se  trompant  ainsi 
il  a  rendu  un  nouveau  service  a  la  science ,  car  cette  rdimpression 
comprend  quelques  notes  additionnelles  qui  seront  lues  avec  fruit 
Ces  notes  se  rapportent :  1"  a  une  classification  des  idiots  proposde 
par  M.  Dubois  (d’Amiens) ;  2°  ft  un  mdmoire  de  M.  Desmaisons 
Dupellans;  3°  aux  observations  de  M.  Marchant  sur  leserdtins  des 
Pyrdndes ;  4°  ftcertaines  ldsions  pathologiques  du  cerveau  des  idiots 
qui  ont  did  notdes  par  quelques  observateurs.  L.  C. 


REPERTOIRE. 


509 


REPERTOIRE 

D’ OBSERV ATION S  INEDITES. 


Delire  melancouque  ,  HALLUCINA¬ 
TIONS  ,  PERCEPTIONS  CONFUSES  ,  1M- 
M0BIL1TE,  PARALVSIE  DE  LA  VOLOSTS, 
APPARENCE  DE  STUPIDITE;  GUERISON 
APRES  CINQ  MOIS. 

L.  M...,  ncc  de  parents  sains,  do- 
mestique,  d’un  temperament  lym- 
phalico-ncrveux,  ayant  des  habitudes 
d’ordre ,  dc  proprete ,  des  mceurs 
honnetes ,  un  caractere  doux  el  sen¬ 
sible,  a  etc  reglee  a  seize  ans  ,  et  a 
joui  d’une  bonne  sante  jusqu’a  dix- 
huit  ans  et  dcmi  environ  ,  6poque  ou 
clle  alia  trouver  scs  freres  et  soeurs  a 
Paris ,  qui  lui  fircnt  un  mauvais  ac- 
cueil.  Elle  en  Gprouva  unc  vivc  con- 
traridte,  sc  mit  en  service.  Ses  regies 
se  supprimerent;ct  quatrc  mois  apres 
son  s6jour  chez  scs  maitrcs,  on  rc- 
marqua  le  changemcnt  suivant : 

Tristesse,  malproprcle,  insouciance, 
paressc ,  desordre ,  cfiphalalgie ,  delire 
mdlancolique  ,  insomnic ,  inappe¬ 
tence,  choleur  inlestinaie.  Bientdl 
apres,  les  mouvements  deviecnent 
lents,  l’apathie  succede  a  l’agitation. 
Ses  parents  viennenl  la  chercher  et  se 
determinent  a  la  placer  dans  l’liospicc 
desalidnes  d’Auxerre,  le  21  juin  1842. 
A  son  entree ,  nous  constaUmes  les 
symptomes  ci-apres:  tcint  pile,  ocil 
fixe ,  tourne  vers  le  sol ,  pupilles 
largement  dilutees ,  physiononne  im¬ 
mobile  exprimant  la  tristesse.  Elle 
conserve  l’atlitude  dans  laquellc  on  la 
place,  pourvu  ccpendant  que  celte 
position  ne  soil  pas  contraire  aux  lois 
dc  la  pesantcur;  garde  le  plus  profond 
silence  jlc  pouls  cst  petit,  lent,  les  ex¬ 
tremes  froides ,  la  sensibility  6mous- 
see ;  il  fant  pincer  fortementson  bras 


pour  qu’clle  le  retire ;  soif  et  appdtit 
■  nuls ;  on  est  oblige  de  lui  faire  prendre 
sa  nourriturc;  constipation.  Cct  etat 
persiste  jusqu’au  mois  d’aoOt,  malgrd 
l’emploi  des  bains  liedes  ordinaires, 
par  affusion  et  des  douches ,  malgre 
l’application  de  deux  vesicatoires  aux 
mollets,  des  pediluves  sinapises  et 
[’administration  de  l’emetique. 

Aoiit.  Apparition  de  furonclcs  sur 
l’abdomen  sans  amelioration.  Elle 
voit  sa  mere;  elle  verse  des  larmes 
sans  lui  parler. 

Seplcmbre.  Meme  immobile. 

En  octobre ,  elle  apprend  qu’unc  de 
ses  compagnes  a  trouve  une  bouclo 
d’oreilles  et  une  bourse  qu’elle  avail 
perdues ;  Ic  plaisir  qu’elle  dprouve  en 
revoyant  ces  objels  brise  le  spasme 
qui  la  retenait  muette,  insensible,  dis- 
sipe  le  charmc  qui  cnchainait  toutes 
ses  puissances  actives.  Elle  manifestc 
sajoie,  promet  de  travailler.  Depuis 
cetle  epoque ,  elle  se  met  a  la  vie  la- 
boricuse  el  commune;  son  excessive 
timidite  se  perd  peu  a  peu  ;  sa  figure 
se  colore ,  reprend  son  expression  na- 
turelle;  retour  des  faculties  affectives 
et  dc  I  entendement :  les  regies  repa- 
raissent;  clle  revoit  sa  mere  avec 
bonheur';  et,  sur  sa  demande,  sort  de 
I’ctablissemcnt  complelement  gueric, 
Ic  11  novembre  1842. 

Elle  nous  raconte  alors  qu’elle  en- 
tendait  imparfaitement  ce  qu’on  lui 
disait,  quelle  voyait  confusemcnt  ce 
qui  l’cnlourait,  qu’clle  savourait  a 
peine  ses  aliments,  enfin  que  la  sen¬ 
sibility  tactile  dtait  fort  6moussec, 
qu’elle  etail  en  proie  a  une  espece  de 
reve  pendant  lequcl  son  imagination 
lui  retragait  diff6rents  tableaux.  Elle 


510 


REPERTOIRE. 


croyait  entendre  sa  mere ;  ignorail  sage  du  Yin  et  de  l’eau-de-vie.  C’est 
oiiellcse  trouvait.  Interrogec  sur  les  un  petit  homme  trapu,  bienmuscld, 
motifs  de  son  immobility ,  de  son  si-  dont  le  visage  esl  fortement  injecte  ct 
lence,  elle  r6pond  qu’une  puissance  couvertde varus gunarosca.Ses mem- 
supdrieurc  a  la  sienne  paralysait  sa  bres  infdrieurs  etsupdrieurs  son t dans 
volontd.  un  ytat  permanent  de  vacillation  qui 

Cette  observation  est  intyressanle  donne  une  sorte  d’inccrlilude  a  sa  dd- 
sous  plus  d’un  rapport ;  cite  prouve,  marchc,  et  qui  ne  lui  permet  pas  d’e- 
ainsi  que  ill.  Ic  docteur  Baillarger  l'n  crire  avec  r6gularity.  Son  intelligence 
ytabli  dans  un  mymoire  remarquable  esl  fort  obtuse ;  rnais  it  n’a  pas  le  ca- 
sur  la  stupidity ,  1°  que  l’intelligence  ractere  irascible,  car  il  souffre  pa- 
n’est  point  suspendue  dans  les  cas  de  tiemment  les  rcprochcs ,  comprcnant 
ce  genre.  parfaiteinent  sa  degoulanle  passion  , 

2°  Elle  eorroborcl’opinion  dcs  my-  mais  avouant  qu’il  lui  sera  impossible 
decins  qui  font  jouer  au  cerveau  un  de  la  surmontcr  tant  qu’il  travaillera 
rdlc  actif  dans  l’cxercicc  de  la  mens-  dans  I’Enlrepdl.  Conslamment  plein 
truation.  En  effet,  les  rfegles,  suppri-  de  vin  ou  d’cau-de-vic  ,  il  n’yprouve 
mdes  par  le  trouble  des  fonctiuns  in-  jamais  un  veritable  besoin  de  manger, 
nervatrices  cdrdbrales  produit  par  et  ce  n’est  que  sur  les  sollicilalions 
une  cause  morale ,  se  rdlablissenldes  pressantes  de  sa  femme  et  de  son  fils 
que  le  cervcau  renlre  dans  son  dial  qu'il  sc  ddcide  a  prendre  de  la  nour- 
normal  par  les  seuls  efforts  de  cct  or-  rilure  solide. 

gaiie.  Les  observations  1,  II ,  III,  IV,  Cette  funcste  habitude  a  depuis 
V,  rccueillies  par  M  Baillarger,  con-  longlemps  portd  ses  fruits:  aussi  est- 
firment  la  justessc  de  cette  proposi-  il ,  depuis  plusieurs  anndes,  pris  tous 
tion ,  sur  laquellc  j’ai  cru  devoir  in-  ies  trois  ou  quatre  mois  d’un  needs 
sister  dans  mon  mdmoire  sur  l’hys-  de  delirium  tremens  des  plus  violents. 
tdrie.  Quelqucs  joins  avant  I’invasion  ,  il 

3°Elleddmontre  la  grande  influence  dprouveun  nialaisegdndral;labouche 
quo  les  passions  excrcentsur  les  fonc-  devient  pdteuse ,  la  soif  s’allurnc  ,  ses 
tions  nerveuses ,  puisque  la  maladie  yeux  s’injectent  et  la  tete  est  le  sidge 
ddterinindc  par  des  conlraridtds  est  dune  cdphalalgie  obtuse  et  continue, 
gudric  par  une  surprise  agrdablc ,  Ccs  prodromes  sont  bienldl  suivis  de 
l’organisme  se  trouvanl  probablement  I’acces  lui-mcme,  qui  ddbutc  brus- 
prddisposd  a  cette  crise  heureuse.  quement ;  alors  son  visage  s’enfiamme 
GIRARIL  et  devient  plus  rouge  qued’habitude  ; 

ses  yeux  sent  fortement  injeetds ;  il  se 
delirium  tremens  traite  et  gueri  plaint  d’une  cdphalalgie  vive  et  opi- 
rAR  LES  emissions  sanguines  a  doses  nidtre.  Le  tremblcment  des  membres 
elevfes.  supdricurs  augmcnle ,  et  est  assez  fort 

'quelquefois  pourrappcler  les  mouve- 
Thirion  est  un  homme  decinquante  ments  ddsordonnds  et  involontaires 
k  cinquante-cinqans,  employd  depuis  de  la  danse  de  Saint-Guy ;  et  ce  n’est 
plus  de  trente  ans  comrne  tonnelier  a  qu’apres  une  lulleopinidtre qu’il  par- 
l’Entrepdt  des  vins,  section  dcs  eaux-  vient  a  porter  un  verre  a  sa  bouche, 
de-vie.  Il  est  par  consequent  plongd  et  encore  rdpand-il  les  trois  quarts  du 
dans  une  atmosphere  chargde  d’dma-  liqnide  qu’il  contient. 
nations  alcooliques;  et  loin  de  cher-  L’dpigastrcestsensible,  etil  so  plaint 
cher  a  contrebalancer  les  influences  d’y  ressenlir  une  violente  oppression  ; 
ddldtercs  de  sa  profession  par  la  so-  il  a  des  vomissements  muqueux ,  une 
bridtd ,  il  se  livrail  avec  passion  a  l’u- ' soif  ardente ;  le  pouls  est  plein ,  fort 


REPERTOIRE.  511 


tendu;  les  veines  sont  turgescenlcs, 
mais  la  peau  n’est  pas  plus  chaude  que 
d’habitude. 

I.c  delire  n’csl  pas  constant ;  mais 
lorsqu’il  apparail,  il  revet  la  forme 
d’un  souvenir  pfinible;  il  verse  deslar- 
mes  abondantes ,  appellc  a  lui  sa  pre¬ 
miere  femme ,  ct  lui  tdmoigne  avec 
ardeur  toute  l’affection  et  ton te  la  sym- 
pathie  qu’il  avait  pour  elle.  Sans 
iprouver  dc  impulsion  pour  sa  seconde 
femme ,  qui  cst  bonne  ct  qu’il  aiinc, 
il  nc  1  ui  temoigne  aucune  tendresse,  et 
l’oublie  compietement ,  restant  stran¬ 
ger  a  toute  la  solliciludc  qu’elle  deploie 
pour  lui.  Dans  quelques  acces ,  il  per- 
dit  compietement  connaissancc.  Il 
tombait  a  terre  et  s’y  roulait,  en  proie 
a  dc  violentes  convulsions  cinniques. 
Il  Sprouvait  dcs  grincements  de  dents, 
des  mouvements  de  diduction  dans 
les  mAchoircs,  et  quelquefois  une  sorte 
de  constriction  IStanique.  Lc  mouve- 
ment  et  la  constriction  des  inAchoires 
Staient  si  forts ,  qu'une  fois  entre  au- 
tres  il  broya  entre  ses  dents  un  vase 
de  faience  commune ,  contenaiit  dc 
l’eau  qu’il  avait  demandSe  pour  Stan¬ 
cher  sa  soif.  Toutes  les  fois  que  son 
acces  lui  prit ,  il  lui  fut  fait  une  tres 
forte  saignSe,  qu’il  demandait  avec 
instance  pour  calmer  son  mal  de  lete, 
qui  Stait  effectivement  calmS  presque 
immSdiatement.  On  le  mettail  a  l’em- 
ploi  de  la  limonade  citrine ,  aux  re- 
vulsifs  sur  les  membres  infSrieurs,  et 
aux  compresses  d’eau  froide  vinaigrSe 
et  renouvelSes  souvent  sur  la  tele. 
L’insomnie  durait  jusque  vers  la  On 
de  la  nuit;  alors  il  s’endormait,  et 
tout  rentrail  dans  l’ordre  sans  crise 
mauifeste.  Le  lendcmain  iletaitcalme, 
sans  cSphalalgie ,  se  sentait  allege,  el 
il  reprenait  son  travail  habitucl. 

Jamais  la  saignee  n’cut  chez  Jui 
le  moindre  inconvSnienl,  quoiqu’on 
lui  etlt  tirS  quelquefois  jusqu’a  six 
ou  sept  palettes  de  sang.  Rien  loin 
d’avoir  du  dSsavanlage  ,  nous  avons 
obscrvS  que  lorsqu’i)  nous  faisait 
appeler  pendant  la  pdriode  des  pro¬ 


dromes  ,  I’acces  n’eut  pas  lieu.  L’in- 
nocuite  de  ce  moyen  etait  telle  chez 
cct  homme,  qu’une  fois,  pendant 
recoupment  du  sang ,  il  fut  prisd’up 
acces  de  fureur ;  il  se  leva  ct  se  init  a 
marcher  dans  sa  chambre  avec  des 
gesticulations  monacal) les  tellcs,  qu’il 
nous  fut  impossible  de  faire  la  liga¬ 
ture,  et  que  le  sang  volail  par  jets  rc- 
bondissanls  sur  les  murailles  et  les 
meubles.  Enfln  il  tomba  a  terre  ct  se 
roula  convulsivement  avec  tant  d’d- 
ncrgic  ct  de  resistance ,  que  lc  sang 
continua  a  coulcr  abondamment ,  a 
tel  point  que  le  plancher  ressemblait 
a  une  veritable  mare  de  sang.  Malgre 
cette  perte  effrayante,  l’acces  n’eut 
pas  une  plus  longue  durde ;  et  sauf 
une  depression  plus  grande  des  forces, 
il  se  portail  ties  bieu  lc  lendemain. 

Noia.  AGn  de  completer  cette  ob¬ 
servation,  nous  devons  ajouter  que 
depuis  un  an  il  a  quilie  l’Entrcpdt , 
qu’il  est  effectivement  devenu  plus 
sobre ,  et  qu’il  n’a  pas  ete  repris  d’un 
nouvcl  acces.  Dr  VINCHON. 

ACCES  DE  DELIRE  CHEZ  UN  IVROGNE  ; 

SAIGNEES  C0P1EUSES.  —  GUERISON 

M.  R...,  ige  de  quarant.e-qualre 
ans ,  l.iinonadicr  depuis  quatorze  ans, 
s’adonne  avec  exces  aux  boissons  al- 
cpojiques.  C’.ette  mauvaise  habitude 
n’a  pas  encore  derange  en  aucune  fa- 
(;on  ses  facultesintellecluelics.  Depuis 
deuxoutrois  mois.  irritation  du  foie, 
et  du  conduit  gastro-inlestinal,  carac- 
terisd  par  des  vomisscmcnls  asscz 
abondants  de  rnatieres  muqueuses  et 
Glanles,  mciees  d’un  peu  de  bile,  re- 
tat  suburral  de  la  langue,  ct  une 
constipation  opinitoe.  Get  bomme  est 
d’ailleurs  robuste  ct  d’une  constitu¬ 
tion  tres  forte ;  sa  face  est  pale ,  et 
offre  une  legerc  teinle  vcrdAlre ,  qu’il 
n’est  pas  rare  de  renconlrer  chez  les 
grands  buveurs.  La  sante  avait  ete 
jusque  la  tres  bonne.  Un  des  onclesdu 
malade  est  mort  fou. 


512 


REPERTOIRE. 


M.  K...  est  bon  el  facile  a  vivrc,  i 
mais  tres  irascible.  II  y  a  peu  dc  i 
temps,  il  a  fait  des  pertes  d’argent  i 
qui  l’ont  vivement  affecli ,  mais  sans  i 
provoquer  aucun  derangement  dans  i 
les  facultis  inlellectuelles.  i 

Le  5  juillet  1841 ,  dans  la  journic  ,  i 
il  itait  plus  triste  ,  plus  irascible  que  i 
de  coutume.  Dans  lasoirie  de  ce  me- 
me  jour,  il  cut  une  conversation  ani- 
mie  avec  un  voyageur,  quise  prolon- 
gea  jusqu’.i  minuit.  Ilse  couchaalors 
aussi  tranquille  que  d’habitudc  ,  et 
s’endormit  profondiinent ;  mais  les 
recits  du  voyageur  vinrent  troubler 
son  sommeil,  et  son  imagination,  vi¬ 
vement  frappie ,  parcourut  les  pays 
donl  on  venait  de  lui  donner  la  des¬ 
cription.  Vers  quatre  heurcs  du  ma¬ 
tin  ,  il  se  riveilla  en  pronon^ant  des 
paroles  incohercntcs.  Sa  femme ,  ri- 
veillce  par  ses  cris ,  crul  qu'il  revait, 
l’examina,  et  vit  qu’il  avait  les  yeux 
fixes  et  immobiles  comme  un  hoinme 
qui  dort  les  yeux  ouverts ;  elle  lui 
adressa  quelques  paroles ,  mais  il  ne 
repondit  pas ;  elle  lui  passa  les  mains 
devantles  yeux,  luifitbaisscr  les  pau- 
pieres,  mais  ilne  lui  ripondit  pas  da- 
vantage.  Elle  le  poussa  ,  et  e’est  alors 
qu’il  lui  ripondit ;  mais  il  delirait 
deja.  Son  dilire  etait  vague  ,  roulant 
tantdt  sur  des  souvenirs  de  famille  , 
tantfit  sur  le  voyageur  de  la  veille,  qui, 
disail-il ,  6tait  le  bon  Dieu  deguise.  Il 
melait  aux  idiies  religieuses  des  pen- 
sies  sacrileges  et  libidineuses.  Il  s’i- 
maginait  qu’une  pendule  placie  au 
pied  de  son  lit  l’examinait  ets’ouvrait 
d’elle-meme.  J’avais  616  appcliaupres 
de  lui  aquatrchcurcs  et  demie  du  ma¬ 
tin,  une  demi-heurc  apres  son  riveil. 

Voici,  outre  led61ire  dont  je  parle, 
ce  que  je  constatai  :  visage  pile, 
comme  d’habitude  ;  yeux  brillanls, 
largemcnt  ouverts  et  hagards ;  front 


ciiaud  ;  peaudu  corps  chaude;  pouls 
dur,  ilevi ,  70  a  80  pulsations  ;  pas 
dc  mouvements  convulsifs ,  ni  memo 
dc  trcmblemenls  dans  les  membres , 
ni  de  contracture ,  ni  de  paralysie  ; 
intigriti  des  sens.  La  voix  articule 
bicn  les  mots ,  mais  les  cadence  et  les 
sipare  avec  une  sorte  dc  pretention 
musicale  ;  agitation  Ires  grande;  le 
malade  sc  remuc  constamment  dans 
son  lit,  se  dicouvrc,  puis  s’entortilie 
dans  ses  couvcrturcs.  11  met  un  ob¬ 
stacle  invincible  a  la  saignec,  priHcn- 
danl  qu’il  n’etait  pas  malade. 

Une  heure  apres ,  l’etat  du  malade 
(Hait  le  meme  ;  mais  je  parvins  a  pra- 
tiquer  une  saignec  de  trois  livres  au 
moins ;  il  n’y  cut  pas  de  syncope.  — 
Glace  sur  la  tele ,  limonade  citrine , 
obscurit6  complete  dans  la  cliambre, 
silence  absolu  autour  de  lui. 

Vers  une  heure  de  1’apres-midi ,  je 
revins  pour  la  troisieme  fois.  Mieux 
r6el ;  delire  plus  tranquille ,  n’a  plus 
d’agitation;  sueur  abondantequi  inon- 
de  son  lit. 

Le  soirdu  meme  jour,  presque  plus 
de  dilire. 

Le  7,  aucun  delire ;  le  malade  se 
rappelle  ties  bien  ses  divagations  pas- 
,  sies ,  et  cause  raisonnablement. 

Depuis  ce  temps ,  l’intelligence  s’est 
mainlenuc  calme  et  sensee. 

La  saignee,  qui  si  souvenl,  au  debut 
1  d’un  acces  de  dilire,  cst  suivie  d’unc 

■  aggravation  des  symptimes ,  parait 

■  ici  au  contraire  en  avoir  arreli  le  di- 
vcloppement.  Cela  tient-il  a  l’inergie 

t  avec  laquelle  elle  a  ili  employie? 
;  Pourrait-on  dansbcaucoup  de  cas  ju- 

■  guler  ainsi  la  folic  ou  le  delirium  tre- 
.  men!  au  dibut  par  la  saignie  a  haute 
,  dose  ?  Je  ne  fais  que  poser  ces  ques- 
,  lions  a  l’occasion  de  l’observalion  qui 
,  pricide. 

1  IP  VINCHON. 


VARIETIES. 


513 


1ARIETES. 


SOCIETE  DE  PATRONAGE  POUR  I.ES  FEMMES  ALIENEES  SORT  ANT  DE  LA 
SALPETRIERE. 

Nous  avons ,  dans  notre  dernier  numtro ,  appel6  l’attention  de  nos  lec— 
teurs  sur  I’idGe.  des  sociGtGs  de  patronage  pour  les  aliGnGs  guGris  ct  indi¬ 
gents  ,  Gmise  il  y  a  plusicurs  annGes  par  M.  Cazauyielh.  Nous  avons 
surtout  cherchG  a  dGmontrer  de  quelle  utilitG  pourrait  etre  unc  sociGtG 
de  ce  genre  pour  les  femmes  aliGnGes  qui  sortent  chaque  annGe  de  la 
Salpelrierc ,  ct  qui  jusqu’a  prGscnt  out  GtG  complGtemcnt  abandonnGes  a 
ellcs-memes.  Nous  sommes  heureux  de  pouvoir  annoncer  aujourd’liui 
qu’une  sociGtG  s’est  constituGe  pour  sccourir  et  protGger  les  femmes 
aliGnGes  gucries  aprGs  ieur  sortie  de  l’hospicc.  Les  fondateurs  de  cettc 
sociGtG  sont  des  hommes  auxquels  ou  leur  position  GlevGc  et  les  services 
qu’ils  ont  rendus,  ou  les  devoirs  et  les  habitudes  de  leur  Gtat  donnent 
unc  action  puissanle  sur  les  souffrances  qu’ils  auront  a  soulager.  Le  con- 
scil  gGnGral  des  hdpitaux ,  les  bureaux  des  principals  oeuvres  de  bien- 
faisancc,  la  magistrature ,  1c  clergG ,  les  administraleurs  ,  directeurs  ou 
mGdecins  de  grandes  maisons  hospitalities ,  sont  rcprGscntGs  dans  cettc 
sociGtG  naissante.  On  nc  peut  que  la  fGlicitcr  de  l’heureuse  idGe  qu’elle  a 
euc  d’appcler  a  ellc  des  dames  patronesses,  qui  multiplicront  son  in¬ 
fluence  et  sa  force  par  leur  active  ct  infatigablc  charitG.  Nous  recevons 
en  communication  un  document  emanc  de  son  conseil  d’administration, 
et  nous  sommes  aulorisGs  a  y  puiscr  les  passages  suivants : 

«  II  s’est  forinG  depuis  quclques  annGes  un  grand  nombre  de  sociGtGs 
de  patronage  pour  venir  au  secours  de  toutes  les  infortunes.  Une  scule  a 
etc  oubliGc ,  la  plus  aflligeantc ,  car  clle  frappe  l’homme  dans  son  plus 
haut  attribut,  dans  son  doinaine  moral.  Les  aliGnGs  pauvres  recoivent 
aujourd’hui ,  pendant  le  corns  de  leur  maladie ,  des  soins  dignes  de 
l'adminislration  charitable  qui  les  recueille  dans  ses  vastes  asiles;  mais 
aucun  genre  d’assistance  n’est  prGpare  pour  affermir  au  dehors  leur 
convalescence,  pour  soutenir  leurs  premiers  pas,  pour  faire comprendre 
que ,  plus  ils  ont  souffert ,  plus  on  leur  doit  de  dGdommagcment,  qu’au- 
cun  bien  ne  mGritc  plus  d’intGrGt  et  plus  de  respect  que  le  retour  d’une 
raison  GgarGe ,  qu’il  n’est  nen  de  plus  nGcessairc  et  de  mieux  entendu 
pour  la  fGcondcr  encore  que  la  tendressc  ct  la  confiance ,  rien  de  plus 
bltlinable  au  contrairc  ct  de  plus  dGsastreux  que  l’Ggo'isme  ou  la  tiGdeur. 
Les  aliGnGs  guGris  sont  des  enl'ants  auxquels  il  faut  donner  la  main.  Bon 
nombre  ne  sont  vGritablement  guGris  qu’autant  qu’on  veille  sureux; 
ils  peuvent ,  a  cette  condition  ,  se  rendre  encore  utiles.  S’ils  ne  trouvent 
aucun  bras  pret  a  les  soutenir,  a  qui  faut-il  en  imputer  la  faute ,  sinon 


516 


VARIATES. 


aux  hommes  qui ,  pourvus  d’une  intelligence  plus  ferme ,  doivent  preter 
aux  faibles  une  partie  de  leur  propre  force? 

»  Ceux  dontnous  nous  occupons  ici  ne  peuvent  vivre  que  de  leur  tra¬ 
vail  ,  et  sc  trouvent,  en  quittqqt  leur  lieu  de  traiteinent,  dans  l’impos- 
sibilitA  d’attendre  longlemps  de  nouveaux  moyens  d’existence.  Le  secours 
Montyon  que  re?oivent  les  convalescents  qui  le  demaudent  est  insuf- 
fisant  pour  adoucirlcs  premieres  rigucurs  de  leur  retour  a  la  vie  com¬ 
mune.  Quand  ils  l’ont  ApuisA ,  la  tristessc  et  !e  dAcouragement  les  attei- 
gnent  :  ils  redeviennent  malades;  la  sociAlA  perd  par  sa  faute  une 
ressource  que  Dieu  lui  avait  rendue  ;  les  Atablissements  de  charite  ,  ac- 
cablAs  deja  de  tant  de  miseres  a  secourir,  se  voient  imposerdenouvelles 
charges  qu’on  eftt  pu  leur  A  viler.  Ils  se  rouvrent  pour  ceux  qu’on  avait 
mis  dans  le  cas  d’en  sortir.  Les  premieres  semaines  sont ,  pour  1’aliAnA 
gueri ,  les  plus  difliciles  a  passer  :  les  rechutes  du  premier  mois,  com¬ 
pares  aux  autres ,  sont  les  plus  frAquentes ;  les  rcchutcs  de  la  premiere 
annAe,  compares  aux  suivantes .  sont  aussi  les  plus  multiplies.  Un 
grand  nombre  pourraientetre  AvitAes  parunesollicitudeinoins  oublieuse 
et  plus  AclairAe. 

»  On  a  pense  qu’une  sociAte  de  patronage  qui  veillcrait  snr  les  alienes 
a  leur  sortie  de  l’asile  de  traitement,  qui  obtiendrait  leur  confiance,  sou- 
tiendrait  leur  faiblesse ,  les  aiderait  a  renouer  leurs  liens  de  famille  r er 
ItichAs,  leurs  relations  rompnes,  aplanirait,  en  un  mol,  les  obstacles  qu’ils 
trouvent  devant  leurs  pas,  devrait  etre  une  fondation  utile,  et  que  le 
moment  est  venu  de  la  considArer  corarae  necessaire.  'route  oeuvre  de 
charite  doit  Adore,  en  effet,  du  jour  ou  I’on  en  a  compris  le  bienfait; 
mais,  pourl’obtenirsflrement,  il  faut  que  ceux  quis’y  consacrent  sachcnt 
mesurer  et  restreindre  convenablement  leurs  efforts.  Dans  le  genre  de 
souffrance  qui  fait  le  sujet  de  ces  reflexions ,  les  femmes  alienees  ont  plus 
besoin  encore  d’appui  que  les  hommes.  Elies  sont  plus  nombreuses  et  plus 
environ nAes  de  perils  :  e’est  done  par  elles  qu’il  conYientde  commencer. 
D’autres  secours  ne  manqueront  pas  de  s’Atendrc  plus  tard  a  ceux  dont 
on  ne-  peut  s’occuper  aujourd’hui.  Deja  quelques  rapports  paralleles  se 
font  en  ce  moment;  ils  devront  Avciller  de  plus  en  plus  les  ressources 
inApuisables  de  la  bienfaisance  etconcourir  a  les  feconder. 

» On  s’Atait  exagArc  jusqu’ici  les  difficultAs  du  patronage  applique  aux 
aliAnAs.  C’Ataitune  crainte  qu’ontdAja  effacAeles  progres  d’une  charite 
qui  ne  recule  plus  devant  aucune  douleur  quand  il  s’agit  de  l’adoucir. 
On  s’effrayait  d’ailleurs  bien  a  tort  a  la  vue  et  meine  a  la  pensAe  de  ceux 
qui  ne  doivent  inspirer  qu’une  tendre  compensation  au  milieu  de  leurs 
plus  vives  souffrances,  et  qui  ne  demandent  qu’un  peu  d’appui  lorsque 
le  nuage  qui  obscurcissait  leur  raison  vient  a  se  dissiper.  Entrez  aujour¬ 
d’hui  dans  nos  maisons  d’aliAnAs  :  vous  n’y  tronverez  plus  de  furieux 
comme  on  se  les  figure  dans  le  monde,  depuis  qu’on  traite  avec douceur 
et  avec  bontA  tous  ceux  qui  les  habitent ,  depuis  qu’on  les  exborle  au  tra¬ 
vail,  qu’on  les  encourage  par  de  nobles  dAlasseinents,  qu’on  leur  adresse 
des  paroles  affectueuses ,  qu’on  les  adoucit  enfin  en  se  montrant  cheque 
jour  a  eux  exempt  de  tout  ennui ,  de  tout*  crainte ,  de  tout  dAgoflt  et 
de  toule  colAre. 


VARlfTfiS. 


515 


»  Les  alienAs  gueris  peuvent  etre  rcndus  a  leurs  occupations.  Rouvrezr 
leur  la  porte  des  ateliers ;  faites  apprendre  un  6tat  facile  aux  femmes  de- 
laissfies  on  aux  veuves  qui  n’avaient  d'autrc  moyen  d’existence  que  le 
travail  d’un  homme,  et  qui  ne  doivent  plus  desormais  compter  que 
sur  elles-memes.  Essayez  de  donner  de  la  force  a  loulcs  cclles  qui  cn 
manquent. 

»  Les  oeuvres  de  bienfaisance  procAdant  toutcs  du  meme  principe  ,  la 
chariti  que  Dieu  a  donnAe  a  l’homme  pour  que  chaquehormne  ne  fOt  pas 
seul  sur  la  terre,  se  tiennenttoulesentrc  ellescomme  les  anneaux  d’une 
meme  chaine :  aussi  la  nouvelle  society  se  meUra-t-elle  autant  que  pos¬ 
sible  en  rapport  avec  les  fondalions  exislantes  pour  s’inspirer  de  leurs 
exemples  et  rechercher  leur  appui.  C’est  en  elles  et  par  dies  qu’on  es- 
pere  puiser  une  parlie  de  ses  forces. 

»  Les  Ames  les  plus  compatissantes ,  celles  qui  savent  le  mieux  faire 
comprendre  la  douleur  et  l’apaiser,  sont  cedes  des  femmes.  Pourrait-on 
appeler  a  soi ,  pour  les  pauvres  alienees  sortant  de  la  Salpetriere,  de  plus 
dignes  intermfidiaires ,  de  plus  fideles  intcrpretes  et  des  guides  plus  stirs 
que  des  dames  patronesses,  sollicitant  partout  les  secours ,  les  dAposant 
dans  la  caisse  de  l’oeuvre  ,  et  chargees  ensuite  de  les  porter  avec  leurs 
religieuses  et  douces  consolations  dans  la  main  du  pauvre  ?  On  doit  fon¬ 
der  sur  dies  et  sur  leur  infatigable  sollicitude  une  grande  part  des  espA- 
ranccs  confucs. 

»  Qu’elles  appuient  done  la  nouvelle  oeuvre  el  qu’elles  aident  ceux  qui 
l’ont  fondee  a  confirmer  la  convalescence  de  deux  cent  cinquante  ali6— 
nties  gueries  qui  sortent  chaque  anntie  de  la  Salpetriere ,  et  a  diminuer 
parmi  elles  le  chiffre  des  cecidives  (1).  I)  y  a  la  un  but  digne  de  leurs 
efforts  et  du  pieux  concours  de  tous  les  nobles  cceurs.  » 

Le  eonseil  d’administrmion  de  la  socidtd  de  patronage  pour  les 
abends  se  compose  de  M.  le  due  de  Liancourt ,  membre  du  con- 
seil-gendral  des  hospices,  charge  de  la  surveillance  superienre  de 
la  Salpetrifere ;  M.  le  vicomte  de  Melun  ,  M.  Ba telle  j  adminislrateur 
deshbpilaux  ;  M.  Esquirol,  conseiller  Ala  Gour  des  comples  ;  M.  Du¬ 
rand,  aum&nier  de  F hospice  de  la  Salpeiriftre ;  M.  Censicr,  directeur 
de  la  mfime  maison ;  M.  Chapellier,  nolaire;  MM.  Mitivie,  Baillar- 
ger  et  Trdlat ,  medecins  de  la  Salpetriere. 

Les  souscriptions  sont  recues  des  A  present  en  l’etude  de  M"  Cha- 
pel'ier,  tresorier  dela  socidte,  rue  Saint-llonore,  n”  370. 

— M.  Falret,  qui  poursuit  de  son  cdte  la  realisation  d’unc  ceuvre  ana- 


(1 )  On  comptc  a  la  Salpetriere  1  ,GOO  femmes  alienAcs  ou  6pileptiques. 
La  moyenne  annuelle  des  entrees  d’alidnees ,  calcuiee  sur  une  periode 
deneuf  ans,  de  183-1  a  1843,  aete  de987  ;  la  moyenne  annuelle  des  sor¬ 
ties  apres  guerison ,  de  27 1 ;  la  moyenne  annuelle  des  recidives ,  de  8T. 


516  VARlfiTfiS. 

logue  a  celle  dont  il  vient  d’etre  fait  mention  ,  et  qui ,  de  plus ,  a  eu  la 
pensee  d’ouvrir  un  asile  aux  convalescentes  de  la  Salpetriere  ,  nous 
adresse  la  note  suivante. 

PATRONAGE  ET  ASILE  DES  CONVALESCENTES  DE  LA  SALPETRIERE. 

o  De  toutcs  lcs  miseres  humaines ,  la  plus  lamentable  est  certainement 
1’aIiGnalion  mentale,  et  cependant,  a  l’aspectd’unc  telle  dGchGance ,  la 
sociGte  refusait  de  reconnaltre  dans  cet  etre  que  la  raison  abandonne, 
1’homme ,  le  citoyen ,  a  qui  elle  doit  aide  et  protection.  Ellc  Ie  rcpoussait 
de  son  sein ,  et ,  dans  son  effroi ,  ellc  lc  confondait  dans  les  prisons  avec 
les  plus  vils  infracteurs  des  lois,  ou  elle  le  rclGguait  dans  la  partic  la 
plus  reculGcde  ses  hospices ,  comme  pour  le  soustraircalous  les  regards. 

»  Grdce  aux  progres  des  temps  eta  l’impulsion  donnftc  par  quelques 
hommcs  d’Glite,  tels  que  lc  due  de  Larochcfoucaull-Liancourt ,  Pincl  , 
Esquirol ,  Desportes,  etc.,  la  dignitG  humainc  est  rGhabililGe  dans  la 
personne  des  alicnGs;  ils  ne  sont  plus  assimiles  aux  criminels,  et  con- 
fondus  avec  eux  dans  un  meme  lieu  et  sous  une  meme  direction ;  on  ne 
les  voit  pas  non  plus  crrants  dans  lcs  cites ,  objets  dc  derision  et  d’in- 
sultes,  a  la  mcrci  du  dGsordre  de  leurs  idecs  cl  dc  leurs  sentiments , 
troublant  le  repos  public,  offensant  lcs  bonnes  moeurs.  et  cxposGs  a 
toutes  les  embflches  que  pouvaient  leur  tendre  l’intriguc  et  la  cupiditG- 

» Maintenant,  ces  inforlunGs  reijoivent  des  soins  omprcssGs,  qui,  nous 
1’espGrons ,  deviendront  de  plus  cn  plus  eflicaces,  et  leurs  i  rite  rets  sont 
bicn  protGgGs  par  la  loi  de  1838 ,  pendant  leur  sGjour  dans  les  hGpitaux 
qui  leur  sont  spGcialement  consacres. 

»Mais,  a  leur  sortie,  que  deviennent  les  convalescents  pauvres,  et 
quclles  sont  les  dispositions  de  la  sociGte  a  lear  Ggard? 

»Ces  questions  a  peine  posGes,  on  apercoit  une  lacune  bien  deplorable ; 
d’abord ,  nous  devons  en  fairc  l’aveu ,  quelques  alienes  guGris  sont  con- 
servGs  dans  lcs  hdpitaux  par  la  charilG  des  mGdecins ,  contre  lcs  pres¬ 
criptions  de  la  loi,  el  l’on  regrette  de  ne  pouvoir  pas  en  conserver  un 
plus  grand  nombre.  Certes  e’est  un  grand  mal  ;  mais  Ie  moyen  pour  le 
mGdecin  de  ne  pas  s’identificr  avec  la  malheureuse  position  de  ses  ma- 
lades  ,  surtout lorsqu’une  trisle  expGrience  lui  a  appris  que,  quelques 
jours  apres  leur  sortie,  ils  venaient,  conlraints  par  la  misGre,  solliciter 
de  son  humanitG  leur  rGintGgration  dans  l’hospice. ! 

» Sans  doulc ,  ce  sont  la  des  exceptions ;  mais  il  est  tres  vrai  de  dire 
que,  dans  la  gGnGralitG  des  cas,  des  personnes  d’une  raison  encore  va- 
cillante,  d’une  sensibilitG  arriGrGe  ouaffaiblic,  passant,  sans  transition 
prGparatoire ,  d’un  Gtat  de  dGpendance  a  une  libertG  entiere  ,  se  trouvent 
aux  prises  avec  la  miserc  et  toutes  les  causes  qui  ont  provoquG  leur  dG- 
lirc.  Eh  bien  ,  nous  le  demandons ,  comment  ces  personnes  pourront- 
elles  rGsister  a  1’activitG  de  leur  influence ,  rendue  plus  grande  encore 
par  l’absence  meme,  privGes  qu’clles  sont  de  la  puissance  dc  rdaction 
primitive  ?  Comment  pourront-elles  rGsister  au  milieu  d’une  sociGlG  qui, 
ue  croyantpasalaguGrison  de  la  folie,  ou  dumoins  la  regardant  comme 
incomplGte ,  et  la  rechute  comme  imminente ,  redoute  leur  prGsence  et 
leur  refuse  son  appui?  Pour  comble  de  mnlheur,  dans  les  families 


VARlfiTfiS. 


517 


mimes  des  eonvalcscenls ,  a  toutcs  ccs  defiances,  a  toulcs  ccs  craintcs  , 
viennent  s'ajouter  des  irritations  ct  quelquefois  des  haines  violentcs  , 
par  suite  des  changemenls  de  caractercs  manifestos  pendant  les  diverses 
piriodes  de  leur  inaladie ,  comme  si  le  delire  des  sentiments  ne  rneritait 
pas  l’indulgence  de  la  famille ,  au  lieu  de  provoquer  sa  repulsion ! 

» Les  femmes  surtout(l),  dont  les  carrieres  sonl  restreintes  et  ingrates, 
dans  les  conditions  les  plus  favorablesde  santi,  deviennent  viclimes de 
ccs  prijngis,  de  ces  injustes  preventions ,  ct  par  cela  meme,  elles  ont 
cs  premiers  droits  a  unc  reparation  complete. 

» Naturellement  timides,  et  rendues  plus  timidcs  encore  par  la  maladie, 
elles  auraient  besoin  d’encouragemcnt,  de  consolations,  etgfineralement 
elles  se  trouvent  isolies,  dfilaissees  par  les  personnes  qui,  auparavanl , 
leur  venaient  en  aide ;  quelquefois  meme  elles  sont  indignemenl  blessics 
dans  leurs  sentiments  d’ipouse  el  de  mere. 

»  Sans  asile ,  sans  ouvrage  .  sans  soutien  aucun ,  elles  lombent  dans 
l'immoraliti  ou  dans  lc  dcsespoir  qui  les  entrainc  au  suicide ,  ou  pro- 
voque  une  rechute  dont  les  premieres  manifestations  sont  trop  souvent 
le  vol ,  l’inccndie  ou  le  meurtre,  ainsi  que  le  timoignent  l’observation 
midicalc,  la  presse  et  les  annales  judiciaires. 

» Pour  obvier  a  taut  de  maux,  une  voie  stire  est  ouverle  a  la  chari  ti,  a 
la  religion ,  a  la  science ;  il  faut  assurer  aux  convalescents  d’alienalion  , 
continuation  des  soins  et  des  egards  dont  ils  itaient  entouris  dans  l’hos- 
pice.  II  faut  les  riconcilier  avee  leurs  families ,  en  faisant  mieux  appri- 
cier  leurs  paroles  et  leurs  actes ,  et  tendre ,  par  l’affermissement  de  leur 
raison  et  1’iloignement  des  causes  de  rechute ,  a  dissiper  les  craintes 
qu’ils  font  iprouver  a  la  societe. 

»Par  quelle  fatalitc  seraient-ils  done  toujours  plus  maltraitis  que  les 
criminels?  Les  hdpilaux  d’alienes  n’ontsubi  de  notables  ameliorations 
qu’apres  les  prisons ;  les  malfaitcurs  ont  une  sociili  de  patronage  ,  et  les 
convalescents  dont  l’alienation  mentale  a  eu  pour  cause  l’exaltation  des 
sentiments  les  plus  honorables ,  ne  trouveraient  que  des  prejuges  et  de 
funestes  priventions  dans  la  societi  etjusque  dans  leurs  families!  Non, 
une  telle  situation  n’est  pas  en  rapport  avec  la  dignite  de  la  nature 
hutnainc,  et  elle  doit  cesser. 

»  Un  patronage  special  et  un  elablissemcnt  de  charite ,  intermediaire 
entre  l’hospice  etla  societe ,  I'onde  rue  Plumet,  n»  35  ,  ont  pour  but  de 
remidier ,  autant  que  possible ,  a  tous  ces  malbeurs ;  on  previent  les  be- 


5i8  Vareetes. 

soiris  les  plus  press,- ints ,  cn  offrant  aux  pauvres  convalescentes  d’aliina- 
tiorl,  un  asiie  ,  du  travail ,  et  la  continuation  des  conseils  de  la  m6decine 
et  des  enseigncinents  de  la  religion ,  si  propres  A  affermir  leur  raison ,  a 
rigler  leurs  sentiments ,  a  les  fortifier  conlrc  les  rcchutcs.  Ensuite,  a 
la  sortie  del’asilc,  dies  Irouvent  un  nppui  moral  dans  chaquc  patron 
ou  dans  chaque  patronesse ,  qui ,  apres  leur  avoir  servi  d’introducteurs 
dans  la  socidt6 ,  les  suivent  avecun  veritable  inlfirfit  dans  les  di  fie  rentes 
positions  qu’elles  occupent. 

a  Le  bienfait  du  patronage  s’elend  naturellement  des  meres  a  leurs  en- 
fants,  dont  les  predispositions  heridUaires  reclament  si  imperieusement 
une  education  speciale. 

»  Ainsi  done,  affermir  la  raison  des  convalescentes  d’alienation  inen- 
tale,  les  primunir  centre  la  raisire  el  toutes  ses  funestes  consequences , 
les  moraliser,  les  protCger  contrc  les  preventions  de  leurs  families  et  de 
lasociete,  les  fairc  accepter  pour  ce  qu’cllcs  sont  redevenues,  desetres 
raisonnables  que  le  malheur  a  rendus  sacres  pour  tous ,  les  suivre  par- 
tout  afln  d’amortir  les  causes  et  de  parer  aux  premiers  signes  de  recidive, 
patroner  les  enfanls  comme  les  mires ,  pour  donner  a  leurs  idCes  et  a 
leurs  sentiments  la  direction  la  plus  convenable ;  telle  est  l’ceuvre  de 
science  ,  d’humaniti  ,  de  morale  et  de  religion  qu’il  importe  tant  de 
rCaliser. 

»  Quel  but  plus  digne  peut  se  proposer  la  bienfaisance  publique  et 
privicP 

»  Quel  ilablissement  mirlle  mieux  d’obtenir  le  concours  et  l’appui  de 
tous  ceux  dont  la  charilc  intelligente  et  refltchie  cherche  non  sculement 
a  soulager  des  miseres  presenlcs ,  mais  a  remidicr  aux  causes  meines  de 
ces  infortunes?  » 

raOMEMADES  DES  ALIENES  AU  DEHORS  DES  HOSPICES. 

Nous  empruntons  au  mimoire  de  M.  David  Richard,  sur  le  rCgime 
moral  dans  les  asiles  d’aUCnis ,  les  passages  suivants  sur  les  promenades 
que  font  les  inalades  de  l’hospice  de  Stephans'feld  dans  les  campagnes 
environnantes  (1)  : 

«  Les  direcleurs  des  asiles  d'aliCnds  sont  responsables ,  sous  des  peines 
assez  graves ,  des  maiades  qu’on  leur  confic.  Par  suite  de  cctte  responsa- 
biliti  et  de  craintes  exagCries ,  on  a  616  longtemps  fort  circonspecta  per- 
mettre  des  promenades  extirieures.  Jusqu’en  1840 ,  l’administration  de 
Stephansfeld  poussait  la  circonspeclion  jusqu’a  la  tim'ditc.  A  peine 
si  de  loin  en  loin  quatre  ou  cinq  maiades  oblenaient  la  permission 
de  sorlir  dans  la  campagne,  toujours  accompagnCs  d’un  pareil  nombre 
de  surveillanls.  A  cette  ipoque,  on  crut  qu’on  pouvait  inontrer  plus  de 
hardiessc,  et  on  essaya  successivement  d’en  faire  sorlir  dix ,  quinze  , 
vingt,  cinquante,  puis  une  centaine;  etenfin,  cette  annfie  ,  au  premier 
essai ,  1ST  aliinCs  ,  95  femmes  et  92  hommes ,  e’est-a-dire  presque  toute 


(1)  Revue  Imlipendame ,  t.  V,  p.592. 


VARIETliS.  519 

la  population  Valide  de  Stepliansfeld ,  ont  fail  en  memo  temps ,  chaque 
seie  a  part ,  une  promenade  de  plus  de  trois  heures  dans  les  bois  et  les 
villages  environnants ,  sans  qu’aucun  aitcommis  le  moindrc  ddsofdre  ill 
fait  la  moindre tentative  d’evasion.  Unpareil  resultatest  consolanl,  parce 
qu’il  reieVc  la  nature  humainc  ;  parce  qu’il  prouve,  fnieux  que  tous  les 
raisonneiiients ,  l’ihfludnce  salutaire  des  mOyeiis  de  douceur ;  parce  qu’il 
venge  d’une  maniere  frappante  les  abends  des  preventions  dont  ils  sont 
l’objet. 

»  Uh  fait  encore  a  propos  de  ccs  promenades  :  il  y  a  quelques  sc- 
maines ,  par  un  beau  jour,  soixante  alidrids  environ  se  reposaieiit  sUr  le 
penchant  d’une  colline ,  d  pres  d’une  lieue  de  Stepliansfeld ;  ils  avaieht 
apportd  avec  eux ,  sur  un  chariot,  du  pain  et  un  tonuelct  de  biere ,  et  la 
distribution  dtait  faitc  en  parlie.  Au  fort  de  leur collation  alsacienne,  vient 
a  passer  tout  aupres  un  char-a-bancs  chargd  de  femmes ,  d’enfants ,  de 
vieillards.  Le  cheval ,  cffrayd  ou  mal  conduit,  fait  un  dealt ,  rase  un 
fossd,  et  toute  la  famille  y  tombc  ,  exposde  all  plus  grand  danger.  Yoir 
(’accident ,  quitter  leur  collation  ,  voler  au  secours ,  ce  fut  pour  les  alid- 
nds  l’affaire  d’un  instant.  Les  surveillanls ,  troublds ,  courcnt  aprcs  eux ; 
mais  le  char-a-bancs  cst  ddjii  relevd,  et  la  famille  remise  sur  pied.,Peut- 
etre  ignore-t-elle  encore  quels  hommes  ont  did  ses  sauveurs.  Dans  ce 
mouvement  spOhtane  personne  n’avait  songd  a  profiter  du  trouble  pour 
s’enfuir.  Mais  tout  tableau  a  ses  ombres  :  pendant  que  le  plus  grand 
nOmbre  des  alidnds  accomplissai  ce  devoir  d’huinanild ,  quelques  uns 
d’entre  eux,  reslds  pres  du  tonnelet  de  biere,  l’avaient  dpuise  jusqu’a 
la  derniere  goutte.  On  se  fdclia  bien  quelque  peu  de  cel  acte  d’dgo'isme , 
mais  on  finit  par  en  rire,  et  les  promeneurs  reprirdrit  eh  chantanl  le  che- 
min  de  Slephansfcld.  » 

—  Les  joulnaux  allehidnds  s’occupcnt  bdaticoup  des  rapports  faits  par 
les  medecins  anglais  sur  Ids  hospifces  dont  Ils  out  la  direction ;  nous  fe- 
licitons  nos  confrdres  d’outre-ManchC  des  siictes  qu’lls  obtienhent  et  du 
zelii  qu’ils  montreiil  dans  des  fonbtiohs  parfois  si  pdhiblds.  L’dspril  d’as- 
sociatioh  qui  unit  les  hiddecins  de  cetld  spdelalltd  rend  leur  liiclie  plus 
facile;  les  cortlniunidlitiohs  qU’ils  font,  et  les  rdUhions  qu’ils  ont  entre 
eux  ne  peuvent  que  hater  lbs  progtes  de  id  science.  Ddtis  six  leltres 
adiessdes  au  president  de  l’hospicc  de  Beldih ,  1’duteUr  ditiCt  le  voeu  de 
voir  s’dlcvcr  une  chaire  de  psychiatric  dt  und  Clinique  des  maladies  mcn- 
tales,  A  titular  de  ce  qui  existe  SI i  Prance.  NOus  rdmertiOns  notre  con- 
frdre  de  la  bonhe  idde  qu’il  a  de  l’dtat  do  t’iUstrUctibti  dhdz  nous.  Nous 
en  sommes  malhcureusement  a  dmettre  le  meme  voeU  <JUd  lui.  Ajoulons 
toutefois  que  si  I’ense  gncmcnt  officiel  a  manqud ,  les  mddecins  lranpais 
se  sont  efforeds  d’y  suppldcr  par  des  cours  particulicrs. 

—  M.Falrct,  mddecin  enehefde  la  Salpclriere,  commcnccra  le  15  mai 
un  cours  sur  les  maladies  mcntales  et  les  affections  nerveuses.  Ce  cours 
sera  divisd  en  deux  parties  :  la  partie  thdorique  sera  professdc  deux  fois 
par  semainc  ,  le  lundi  et  le  vendredi ,  a  dix  heures  du  matin  ;  la  partie 
Clinique  sera  professdc  tous  les  matins  a  huit  heures  el  demie ,  les  diman- 
ches  exceplds.  Le  cours  sera  fait  a  la  Salpclriere. 


520  YARIETES. 

—  Cours  public  theorique  et  cliniqua  sur  les  maladies  mentales 

{iroisibme  annie).  —  M.  Baillarger  cpimuencera  ses  Icfons  cliniques  a 
l’hospice  dc  la  Salpetrierc,  Ic  diinanche  14_mai ,  4  neuf  heures  du  matin, 
et  lcs  conti-  uera  tous  lesdiniaiiches-SULvaiils  a  la  meme  heure. 

Les  legr  s  thdoriqucsfcommencdes  depuis  lc  9  avril  a  l’Ecole  praUque, 
continue  nt  a  avoir  lieu  le  mardi  et  le  samedi  de  chaque  semaine  ,;  a 
sept  tiei  s  et  demie  du  soir. 

—  TT  Jr  .embres  du  comity  de  redaction  des  Annates  rnidicq-psy- 

choloi  ui  vl.  Lclut,  a  re?u,  il  y  a  quelques  semaines  ,  de  M  le  do.c- 
teur  J.  n!  edecin-directeur  de  1’hospice  des  alicnes  d’Ancdne ,  une 

lettre  oil  c  onorablc  confrere ,  s’associant  a  la  pe.nsde  qui  a  donnd  lieu 
a  la  crfia  ce  journal ,  Ini  annonce  qu’il  esl  sur  le  point ,  lui  et 
qhelquesi  .Ko  medecins,  de  fonder,  en  Italic ,  un  rccueil  analogue, 
sous  le  titre  d 'Annates  anlhropologiques  ,  et  d’uu  point  de  vue  a  la  fois 
spiritualiste  et  rationaliste.  Le  titre  de  cc  rccueil  dit  asscz  qu’il  y  sera 
fait  une  grande  part  a  la  philosophie,  et  surtoul  ii  la  philosophie  de 
l’homme;  et  sous  ce  rapport  >  a  notre  tour ,  nous  nous  associons  avec 
empressemcnt  a  la  pensee  d'inddpendance  qui  prdsidera  sans  nul  doute 
4  I'etablissement  des  Annates  anlhropologiques  ilaliennes.  Nous  souhai- 
tons,  en  outre,  que  ce  journal  trouvc  dans  la  Pdninsulc  ,  et  surtout  4 
Rome  ,  autant  de  sympathie  qu’il  ne  peut  manquer  d’en  rencontrer  4 

Nous  ne  manqucrons  pas  de  faire  connaitre  4  nos  lecteurs  les  travaui 
qui  seront  publics  dans  les  Annates  anlhropologiques. 

—  On  icrit  de  Montpellier  : 

Mademoiselle  Grouvelle,  condamnee  politique,  a  (it6  extraite  de  la 
prison  centrale  et  conduitc  4  la  rnaison  de  sante  du  docleur  Rech  dans 
un  dial  d’alidnalion  mentale  qui  laisse  pcu  d’espoir  de  gudrison.  A  sa 
sortie  de  prison ,  ellc  n’a  manifesto  aucune  dmotion. 

—  Le  dernier  rapport  des  directeurs  do  la  prison  dc  Rhode-Island 
(  Elats-Unis  d'Ameriquc )  mentionnc  six  cas  d’alidnalion  mentale  confir¬ 
ms  sur  trcntc-cinq  dfitenus ;  il  y  est  question  de  quelques  autres  cas 
ou  cette  maladie  aurait  614  passagere.  Le  pdnitencicr  de  Rhode-Island 
esl  rcgi  d’apres  le  systeme  dit  de  Philadelphie. 

—  A  la  suite  du  verdict  qui  venait  de  declarer  alidnd  et  non  coupable 
le  dernier  assassin  de  la  reine  Victoria ,  le  lord-chancelier  annonpa  4  la 
Chambre  des  Lords  qu’il  avait  l’intention  de  prdsenter  un  projet  de  loi 
special  sur  la  matiere.  Quelques  paroles  furent  dchangdes  entre  de  no-